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Full text of "L'Écho de la jeune France"

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ÉCHO 


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LA  JEUNE  FRANCE. 


PUBLICATIOISS 

DE  LA   SOCIÉTÉ  DE   hX  [JEIUAE    FRANCE, 
Rue  de  Ménars^   6. 


L'ECHO  DE  LA  JEUNE  FRANCE  ,  littérature  ,  histoire  ,  philo- 
sophie, théâtres,  sciences ,  beaux-arts,  paraissant  le  i"  de  chaque  mois  par 
livraisons  de  72  pages,  avec  gravures  et  hthographies. 

Pour  un  an,  18  fr. 

Six  mois ,  10  fr. 

Étranger ,  22  fr. 

L'ALMANACH  DU  PEUPLE ,  calendrier  de  France  pour  1856 ,  un  vo- 
lume de  192  pages,  avec  gravures,     50  c.          Par  la  poste,  43  c. 
70  exemplaires 18  fr. 

LE  LIVRE  DES  ENFANS,  édition  diamant,  1«  et  2«  parties,  i%  vo- 
lumes, 2  fr.  Par  la  poste,  5  fr. 

APOTHEOSE  DE  LOUIS  XVI,  gravure  sur  acier, 

\^  avec  la  lettre,        15  fr.  Avant  la  lettre,      2o  fr. 

APOTHÉOSE  DE   LA  REINE  MARIE  -  ANTOINETTE  ,  jusqu'au  l.> 

août,  pour  les  souscripteurs,  10  fr.     Pour  les  non-souscripteurs,  15  fr. 

JÉSUS-CHRIST  DOCTEUR,  gravé  sur  acier  d'après  Rubens ,  papier 
grand-aigle,        22fr.  Soc.  Avant  la  lettre,      40  fr. 

JÉSUS-CHRIST  SAUVEUR,  gravé  sur  acier  d'après  Tony  Johannot,  pa- 
pier grand-aigle ,        22  fr.  50  c.  Avant  la  lettre ,      40  fr. 

Il  reste  quelques  exemplaires  des  années  précédentes  au  prix  de  12  francs 
le  volume. 


PARIS,  IMPRIMERIE  DE  BÉTHUNE  ET  PLON, 
36,  Rue  de  Yaugirard. 


ÉCHO 


DE 


LA  JEUNE  FRANCE, 

LITTÉRATURE,  HISTOIRE,  PHILOSOPHIE, 

THÉÂTRES , 

SCIENCES  ET  ARTS. 


TOME  CINQUIÈME. 


JUILLET  1836  A  JANVIER  1837. 


PARIS, 

5,  RUE  DE  MÉNARS. 


>f         f\  I  AVIS.  I 

Dans  son  numéro  du  15  novembre  dernier,  page  37  7,  Y  Echo  de  la  Jeune  France 
a  annoncé  qu'une  Revue  calholique  étant  sur  le  point  de  paraître,  on  avait  pensé 
qu'une  fusion  entre  cette  Revue  et  VEcho  de  la  Jeune  France  était  chose  utile  et 
désirable.  Aujourd'hui  l'expérience  a  prouvé  qu'il  y  aurait  plus  d'avantages  à 
revenir  sur  la  résolution  prise,  et  à  rendre  à  ÏEcho  de  la  Jeune  France  et  à  la 
Rei>ue  catholique  leur  indépendance  première.  Au  lieu  d'un  seul  défenseur,  les 
bons  principes  et  les  idées  sociales  en  auront  deux. 

A  partir  de  ce  jour,  ces  publications  cesseront  d'être  réunies,  sans  toutefois 
que  les  droits  de  MM.  les  abonnés  soient  lésés. 

L'Écho  de  la  Jeune  France  paraîtra  régulièrement  le  premier  de  chaque  mois , 
par  livraisons  de  72  pages,  avec  lithographies  eu  gravures  Le  pris  de  ce  recueil 
est  fixé  à  18  fr.  pour  l'année  et  10  fr.  pour  six  mois.  La  Reifue  catholique  pa- 
raîtra du  15  au  20  de  chaque  mois  par  livraisons  de  24  pages.  Le  prix  de  cette 
Revue  sera  de  6  fr.  pour  l'année. 

Le  prix  des  abonnemens  payés  jusqu'à  ce  jour  étant  affecté  aux  deux  publica- 
tions, et  une  liquidation  pouvant  entraîner  des  lenteurs  et  des  embarras  graves 
dans  la  marche  des  deux  journaux,  les  administrations  resteront  réunies  dans 
les  mêmes  bureaux  jusqu'au  premier  janvier  1837, 


Nous  rappelons  à  MM.  les  abonnés,  qu'ils  concourent  tous  au  tirage  du  tableau 
de  V Apothéose  de  la  reine  Marie-Antoinette ,  qui  aura  lieu  le  25  août  prochain. 
(  Voir  les  numéros  du  1"  février  et  du  1*'  avril  1836.) 


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ÉCHO 


d'un  gros  fouet  de  poste  ;  ce  rapprocliement  instantané  donna  lieu  h  un 
salut  plein  de  courtoisie  ;  nous  échangeâmes  les  questions  d'usage  entre 


(1)  Extrait  d'un  ouvrage  inédit. 

1«  édition.  —  Tome  v.  —  V^  juillet  1 83G. 


ÉCHO 


DE 


LA  JEUNE  FRANCE 


SOMMAIRE. 

Le  Château  dé  Coarasse,  par  M.  Ad.  de  Puibusque.-^  Essai  sur  la  Littérature  anglaise  et  Considé- 
rations sur  le  génie  des  hommes,  des  temps  et  des  révolutions;  le  Paradis  perdu  de  Milton,  tra- 
duction nouvelle,  par  M.  de  Chateaubriand.' — Passy  et  ses  chroniques,  par  M.  le  vicomte  Walsli. 
•—Poètes -romanciers  de  la  France  au  moyen-âge  (!«»■  article) ,  par  i»/.  T^.  de  ta  Villemnrquê . 
■—Alfred  de  A'igny,  étude  littéraire  (suite  et  fin),  par  .1/.  J.  du  Teil.  —  Exposition  de  l'Académie 
de  l'Industrie,  par  M.  J.  Odolani-De^vos.  —  Lithographie.  —  Le  Château  de  Goarasse, 


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CHRONIQUE  BÉARNAISE  Dr  XVI*  STÈCLE  (l\ 

En  sortant  de  la  vallée  d'Ossau,  mon  cheval ,  poney  d'équivoque 
origine,  qui  avait  toute  l'indépendance  d'un  navarin,  rallentit  peu  à 
peu  son  allure;  il  avait  décidé  de  sa  propre  autorité  que  je  devais  me 
mettre  au  pas  d'une  vieille  mule  dont  le  trot  saccadé  battait  à  mes 
oreilles  comme  le  tic-tac  d'un  moulin  ;  je  ne  m'en  aperçus  qu'en  me 
trouvant  côte  à  côte  avec  un  ecclésiastique  armé,  en  guise  de  cravache, 
d'un  gros  fouet  de  poste  ;  ce  rapprochement  instantané  donna  lieu  à  un 
salut  plein  de  courtoisie  ;  nous  échangeam.es  les  questions  d'usage  entre 


(1)  Extrait  d'un  ouvrage  inédit. 

1«  édition.  —  Tome  v.  —  V^  Juillet  1 83G. 


—  6  — 
voyageurs  qui  se  rencontrent ,  et  la  conversation ,  tour  à  tour  entre- 
coupée ou  suivie  ,  selon  qu'il  plaisait  à  nos  montures  d'aller  vite  ou 
doucement,  roula  bientôt  sur  les  beautés  du  pays  que  nous  traversions. 

Trente  ans  ,  une  figure  ouverte  et  spirituelle  •  une  poitrine  large  , 
une  tète  couronnée  d'une  forêt  de  cheveux  ,  un  chapeau  triangulaire  , 
une  soutane  de  serge  noire,  dont  la  double  écliancrure  découvrait  des 
bottes  fortes  éperonnées  comme  celles  d'un  gendarme,  voilà  en  bloc 
le  cavalier  qui  chevauchait  près  de  moi. 

Le  hasard  m'avait  servi  à  merveille  ;  ce  n'était  pas  un  cicérone  qu'il 
m'avait  donné  :  j'ai  horreur  de  ces  enseignes  invariables ,  de  ces  moni- 
teurs automates  dont  on  ne  peut  tirer  que  des  mots  ;  mon  jeune 
ecclésiastique  était  un  interprète  à  la  fois  érudit  et  intelligent;  fier  de 
pouvoir  faire  admirer  sa  terre  natale  à  un  étranger,  il  se  plaisait  à  la 
traduire  site  par  s;te ,  avec  toute  la  poésie  de  son  patriotisme  mon- 
tagnard. 

L'imagination  d'un  Parisien  qui  n'a  pas  voyagé  est  sujette ,  on  le 
sait ,  à  d'étranges  méprises  ;  pour  elle,  la  Suisse  n'est  que  lacs  et  gla- 
ciers ^  les  Alpes  ne  sont  peuplées  que  d'ours  et  de  chamois  ;  et,  s'il  faut 
bien  qu'elle  accorde  un  caractère  moins  sauvage  aux  Pyrénées  pour 
faire  place  à  tant  d'établissemens  célèbres ,  elle  ne  rêve  que  bei- 
geries  éparses  .  que  maisonnettes  isolées  \  au  lieu  d'une  chartreuse  ou 
d'une  Thébaïde ,  c'est  une  Arcadie  dont  les  montagnes  sont  couvertes 
de  neige  et  les  vallées  de  petits  moutons  ;  mes  exclamations  trahirent 
plus  d'une  fois  cette  ignorance  naïve  et  firent  sourire  mon  compagnon 
de  voyage  ;  je  ne  pouvais  m'accoutumer  à  l'idée  qu'il  y  avait  des  vil- 
lages et  même  des  villes  dans  les  gorges  des  Pyrénées;  je  m'étais  rais 
en  route  la  tête  remplie  de  roches  calcaires  ,  de  forêts  de  sapins ,  de 
cascades ,  d'avalanches,  et  quand  j'aperçus  un  château  à  peu  près  sem- 
blable à  ceux  qui  décorent  l'amphithéâtre  de  la  Loire  ou  Tembouchure 
de  la  Seine ,  je  manifestai  presque  autant  de  dépit  que  de  surprise  : 

—  ((  Un  château  ici!  à  Coarasse  !  sur  le  bord  du  grand  Gave  !  entre 
la  vallée  d'Ossau  et  celle  de  Béthaarram  !  mais  c'est  incroyable  !  m'é- 
criai-je  ? 

-^-  ((  Pourquoi  donc  ,  répartit  le  curé ,  n'avez-vous  pas  vu  les  mai- 
sons de  plaisance  qui  dominent  le  coteau  de  Jurançon  ?  Les  comtes  de 
Foix  ,  si  long-temps  souverains  du  Béarn,  firent  construire  dans  leurs 
états  plus  de  châteaux  que  n'en  possédaient  les  rois  de  France. 


* —  ((  Qu'ils  en  aient  eus  à  Pau ,  à  Orthez,  à  Mont-de-Marsan  et  dans 
toutes  les  positions  centrales  de  leurs  domaines,  je  n'en  suis  pas 
étonné;  mais  dans  des  gorges  déchirées  par  les  torrens,  sur  des  bruyères 
arides  ou  des  pics  abruptes,  que  pouvaient-ils  en  faire  ? 

—  «  C'étaient  autant  de  citadelles  qui  les  rendaient  maîtres  des  dé- 
filés et  qui  tenaient  leurs  voisins  en  respect.  Que  voulez-vous  ?  les 
frontières  sont  les  sentinelles  des  peuples;  elles  ne  peuvent  dormir  que 
sous  les  armes.  Béouste ,  Morlaas ,  Cadillon ,  Escure  ,  Navailles ,  Mau- 
vezin ,  Gastel-Gelous ,  élevaient  leurs  tours  crénelées  au-dessus  du 
pays  comme  les  pointes  de  fer  qui  hérissaient  la  couronne  des  rois 
lombards. 

— '((  Mais  toutes  ces  forteresses  du  moyen-âge  n'existent  plus? 

—  ((  Non,  la  guerre  et  le  temps,  sans  cesse  unis  pour  démolir,  ont 
exercé  sur  elles  leur  action  dévorante  ;  plus  d'une  ruine  même  a  péri  ; 
mais  les  traditions  ne  sont  pas  mortes,  elles  vivent  avec  nous  ainsi 
qu'elles  vivaient  avec  nos  ancêtres  ,  ainsi  qu'elles  vivront ,  je  l'espère  , 
avec  nos  neveux.  Dieu  merci,  les  hommes  de  nos  contrées  savent  en- 
core se  souvenir,  et  c'est  une  vertu,  c'est  une  gloire  peut-être  dans  un 
temps  où  l'ingratitude  ne  s'appelle  même  plus  de  l'oubli. 

—  ((  Voici  une  bonne  note  pour  vos  Béarnais ,  Monsieur  le  curé,  je 
vous  promets  de  la  consigner  sur  mon  carnet  de  voyage;  il  faut  hono- 
rer la  religion  des  souvenirs,  il  lui  reste  si  peu  de  fidèles  croyans  ;  mais, 
soyons  justes ,  si  la  reconnaissance  est  rare  ,  c'est  qu'elle  ne  va  guère  à 
notre  nature,  elle  exige  trop  d'abnégation,  et  notre  égoisme  n'aime  pas 
à  sortir  de  chez  lui  ;  il  trouve  plus  commode  de  tout  y  ramener;  ce 
qui  me  paraît  intolérable ,  par  exemple  ,  c'est  qu'il  soit  des  lieux  où  le 
présent  ne  veuille  pas  avoir  eu  de  passé  et  se  vante  d'être  né  de  père 
et  mère  inconnus;  laissons-le  donc,  et  parlons  de  notre  château  ;  est-il 
jeune  ou  vieux?  j'ai  peine  à  mettre  un  âge  sur  sa  figure. 

—  ((  Coarasse,  en  réalité,  n'est  ni  vieux  ni  jeune  ;  il  y  a  environ 
trois  siècles  qu'il  a  été  rebâti,  et  en  perdant  depuis  cette  époque  la  phy- 
sionomie sévère  d'une  place  forte ,  il  a  pris  les  formes  élégantes  d'une 
jolie  villa  ;  considérez  cette  pelouse  si  verte  et  si  fine  qui  se  déroule  à 
ses  pieds,  et  ces  beaux  massifs  de  feuillage  qui  lui  servent  de  ceinture  ; 
voyez  comme  il  se  détache  de  la  montagne  dressée  derrière  lui,  et 
comme  le  Gave  vers  lequel  il  se  penche,  cessant  tout-â-coup  d'être  tor- 
rent pour  devenir  fleuve,  s'incUne  et  se  tait  en  passant  devant  ses  murs. 


—  8  — 

((  Je  conviens  qu'il  serait  difficile  de  trouver  une  situation  plus 

majestueuse  et  plus  riante,  c'est  la  grâce  unie  à  la  beauté;  il  ne  man- 
que ici  que  des  souvenirs  historiques. 

—  ((  Quedites-vousl  l'histoire  y  parle  aussi  haut  que  la  nature  ,  la 
chronique  même  y  a  ses  légendes.  Henri  IV^  qu'une  épidémie  fit  pas- 
ser successivement  dans  les  bras  de  huit  nourrices ,  fut  envoyé  avec  la 
dernière  dans  cette  résidence;  les  montagnes  qui  vous  entourent  ont  vu 
ses  premiers  jeux  ;  les  enfans  de  ce  village  furent  ses  premiers  soldats  ; 
et  peut-être,  en  est-il  plus  d'un  qui,  après  avoir  grandi  avec  lui,  est 
mort  à  ses  cotés  dans  les  champs  d'ivry  ou  de  Goutras. 

—  ((  Henri  IV, mais  il  est  partout  dans  votre  Béarn!  son  nom  le 

remplit  tout  entier. 

—  «C'est  vrai,  et  nous  en  éprouvons  un  juste  orgueil;  il  suffit 
de  dire  le  Béarnais  pour  que  tout  le  monde  sache  qu'il  s'agit  du 
bon  roi. 

—  u  Assurément,  vous  ne  sauriez  avoir  un  plus  glorieux  homonyme  ; 
l'inscription  que  j'aperçois  au-dessus  de  la  porte  du  château  consacre 
sans  doute  sa  mémoire? 

—  ((  Non  ,  elle  est  antérieure  à  Henri ,  elle  ne  rappelle  qu'un  simple 
artisan  ,  lisez  et  devinez  : 

((  LO  QUE  VIS.    DE  SER  NO  PUEDE  FALTAR.  )) 

• —  ((  Qu'est-ce  que  cela  signifie? 

—  «  Ce  qui  doit  être  ne  peut  manquer  d'être.  Beaucoup  de  voya- 
geurs ont  copié  cette  sentence  espagnole,  et  aucun  peut-être  ne  l'a  com- 
prise. 

—  ((  Elle  n'a  rien  de  neuf,  ce  me  semble ,  c'est  une  pensée  de  fata- 
lisme, le  wliat  is  tliat  ouglit  to  he  des  Anglais. 

—  ((  Si  tel  en  est  le  sens,  comme  je  le  crois,  il  reste  à  expliquer  par 
quel  hasard  une  telle  pensée  a  pu  être  gravée  en  pareil  lieu. 

—  «  C'est  assez  bizarre  ,  en  effet. 

— «Voulez-vous  savoir  la  vérité,  daignez  vous  reposer  quelques  ins- 
tans  à  Béthaarram  ;  j'ai  eu  l'honneur  de  succéder  dans  cette  paroisse  à 
un  vénérable  archéologue  qui  m'a  légué  divers  manuscrits  au  nombre 
desquels  figure  l'histoire  de  l'inscription  de  Goarasse  ;  je  serai  heureux 
de  vous  en  donner  connaissance.  )> 

J'acceptai  avec  empressement  cette  ofire  obligeante,  et  cinq  minutes 
après,  j  avais  quitté  mon  capricieux  poney  pour  m'installer  au  presby- 


—  9  — 

tére  sur  un  fauteuil  de  chêne  qui ,  grâce  à  la  dureté  de  ma  selle,  inc 
parut  aussi  doux  que  s'il  eût  été  élastique.  Le  manuscrit  original  était 
aragonais,  il  avait  été  traduit  en  langue  basque  par  l'ancien  curé  et 
son  jeune  successeur  Tavait  mis  en  français.  Voici  ce  que  je  lus  : 

Henri  d'Aîbret  avait  donné  Tordre  de  restaurer  tous  les  châteaux  du 
Béarn  appartenant  à  sa  maison  et  dont  le  délabrement  accusait  la  né- 
gligence ou  la  pauvreté  de  ses  prédécesseurs  ;  c'était  une  (ielte  de  re- 
connaissance que  ce  prince  s'était  cru  obligé  d'acquitter  envers  le  pays. 
Prisonnier  à  Pavie ,  il  serait  mort  dans  les  fers  de  Charles-Quint  si  ses 
sujets  n'étaient  venus  à  son  secours;  castels,  manoirs,  chaumines,  tout 
avait  voulu  contribuer  à  sa  rançon  ;  en  moins  de  dix  jours  on  était  par- 
venu à  réunir  plus  de  trente  mille  écus  d'or,  et  l'illustre  Jean  Gassioa 
avait  été  envoyé  en  Italie  pour  traiter  de  sa  délivrance  ;  mais  les  négo- 
ciations avaient  traîné  en  longueur,  et  l'adroit  messager  s'apercevant 
que  l'empereur  espagnol  lui  opposait  les  chicanes  d'un  clerc  de  ba- 
zoche  ,  s'était  vu  forcé  de  jouer  de  ruse  avec  lui  ;  les  écus  d'or  destinés 
à  la  rançon  avaient  servi  à  gagner  les  gardes  du  prisonnier.  Protégé 
par  le  complaisant  sommeil  d'un  poste  de  lansquenets,  le  roi  de  Na- 
varre put  descendre  à  l'aide  d'une  échelle  de  corde  de  la  tour  où  il 
était  détenu  avec  le  baron  d'xVrros  et  un  iidèle  serviteur  nommé  Fran- 
cisque ,  et  l'obscurité  de  la  nuit  favorisa  sa  fuite. 

Dans  ce  concours  de  dévouement  si  honorable  pour  la  province,  les 
habitans  de  Coarasse  s'étaient  trop  distingués  pour  qu'il  fut  possible 
de  les  oublier.  Le  château,  qui  ne  présentait  alors  que  Taftligeant  as- 
pect d'un  amas  de  décombres,  fut  réparé  avec  une  magnificence  royale  ; 
d'habiles  ouvriers  ,  appelés  de  tous  les  environs  ,  y  travaillèrent  sans 
relâche  pendant  deux  ans. 

On  remarquait  parmi  eux  un  t:iilleur  de  pierre  venu  de  l'Aragon 
qui  jouait  avec  son  ciseau  sur  le  granit  des  Pyrénées  comme  un  sculp- 
teur toscan  sur  le  marbre  de  Florence;  Alguaro  avait  plus  d'un  talent; 
danseur  et  chanteur,  il  exécutait  avec  autant  d'agilité  la  farandole  ca- 
talane que  le  fandango  basque,  et  sa  mandoline  savait  toutes  les  tona- 
dillas  de  Casiille;  aussi,  n'avait-il  pas  tardé  à  être  en  grand  renom  dans 
la  vallée;  les  femmes  qui  lui  devaient  chaque  dimanche  l'occasion  de 
faire  admirer  la  souplesse  de  leur  taille,  la  vivacité  de  leurs  petits  pieds 
et  cette  grâce  inimitable  qui  semble  un  don  du  sol  béarnais,  n'avaient 
jamais  assez  d'éloges  pour  lui;  c'était  à  leius  yeux  ce  que  les  Gastillannes 


—  10  — 

appellent  le  matador  et  les  Andalouses  le  bra<^e  ;  plus  d'une  peut-être 
se  serait  sentie  disposée  à  lui  accorder  les  bénéfices  de  cette  douce 
primauté  s'il  eût  songé  à  les  obtenir  ;  mais  rien  n'annonçait  qu'il  eût 
fait  un  choix;  au  contraire,  on  observait  en  lui  des  habitudes  de  recueil- 
lement et  de  piété  qui  contrastaient  avec  son  goût  passionné  pour  la 
musique  et  pour  la  danse.  Quand  sa  journée  était  finie,  il  allait  s'asseoir 
tantôt  sur  le  bord  du  Gave,  près  de  la  chute  la  plus  bruyante,  tantôt 
dans  la  chapelle  de  Béthaarram  au  pied  du  chevalet  de  fer  où  brûlaient 
les  cierges  du  purgatoire;  quelle  ame  souffrante  voulait -il  aider...? 
on  l'ignorait. 

Dans  l'esprit  des  jeunes  filles  qui  ne  pouvaient  expliquer  ses 
contradictions,  il  en  naissait  un  mystère  qui  ne  les  intéressait  que 
davantage  à  sa  destinée  ;  quant  à  celles  qui  croyaient  saisir  le  mol  de 
son  cœur  dans  l'énigme  de  sa  conduite,  elles  l'environnaient  de  cette 
estime  respectueuse  qui  s'attache  à  un  engagement  fidèlement  observé, 
elles  en  parlaient  comme  d'un  vœu  religieux;  l'amour  était  alors  chose 
grave  et  presque  solennelle;  chacun  accoutumé  à  l'honorer  en  soi  sa- 
vait l'honorer  dans  autrui;  on  n'était  pas  d'accord  néanmoins  sur  celle 
qu'aimait  Alguaro;  on  ne  pouvait  dire  si  elle  était  de  Sarragosse  ou 
s'il  l'avait  rencontrée  dans  ses  voyages;  on  avait  voulu  d'abord  que  ce 
fût  une  Manuela  de  Burgos,  puis  on  parla  d'une  Safia  de  Valence  et 
d'une  Rodriga  de  Barcelone;  mais  toutes  ces  suppositions  qui  n'é- 
taient que  d'adroites  tentatives  pour  surprendre  le  secret  du  jeune 
étranger  échouèrent  contre  sa  réserve  opiniâtre. 

La  plupart  des  hommes,  moins  pénétrans  que  les  femmes ,  s'arrê- 
taient aux  apparences  ;  ils  croyaient  l'Aragonais  froid  et  indifférent; 
ceux  qui  auraient  craint  de  trouver  en  lui  un  rival  dangereux  lui  sa- 
vaient gré  de  son  insouciance;  les  avantages  qu'ils  étaient  forcés  de  lui 
reconnaître  n'avaient  rien  qui  les  alarmât ,  ils  auraient  même  été  ses 
amis,  s'il  avait  pu  oublier  comme  eux  sa  supériorité  : 

«  Ce  petit  homme  olivâtre,  disaient  les  autres,  n'aime  que  ses  pierres 
et  ses  chansons;  il  ressemble  à  ces  oiseaux  de  passage  qui  ne  trébu- 
chent dans  aucun  piège;  dès  qu'il  aura  rempli  son  escarcelle,  rien  ne 
le  gênera  pour  prendre  son  vol,  il  n'aura  pas  un  fil  à  rompre.  » 

Alguaro  était  confondu  ainsi  avec  le  prudent  et  parcimonieux  Catalan; 
on  en  taisait  un  de  ces  caractères  patiens  à  la  peine,  rudes  au  travail, 
âpres  au  lucre,  qui  amassent  toujours  et  ne  jouissent  jamais;  c'était  mal  le 


—  11  — 

juger;  on  apprit  bientôt  que  le  sang  qui  circulait  dans  ses  veines  était 
trop  bouillant  pour  avoir  eu  toujours  un  cours  égal  et  tranquille. 

Les  nombreux  ouvriers  de  Coarasse  avaient  organisé  une  maîtrise 
et  s'étaient  engagés ,  pour  appeler  les  bénédictions  du  ciel  sur  leur 
compagnonage,  à  présenter  des  offrandes  aux  principaux  oratoires  des 
vallées  environnantes;  dans  une  de  ces  processions,  le  contre-maître 
qui,  suivant  la  coutume,  portait  la  bannière  nu-pieds  ,  s'étant  blessé 
sur  les  ardoises  de  la  montagne ,  fut  remplacé  par  Alguaro  ;  à  peine 
s'était-on  remis  en  route  qu'on  rencontra  un  long  cortège  de  pénitens 
qui  allaient  en  pèlerinage  à  Lourdes:  c'était  dans  un  chemin  creux  et 
resserré  ;  chaque  procession  en  dédoublant  ses  rangs  aurait  pu  passer 
sans  difficulté  \  mais  aucune  ne  voulut  céder  un  pouce  de  terrain  ;  la 
querelle  aigrie  par  d'anciens  ressentimens  s'échauffa;  des  injures  on 
vint  rapidement  aux  menaces,  et  les  couteaux  étaient  déjà  tirés,  lorsque 
l'Aragonais,  s'interposant  entre  les  deux  parties,  s'écria  que,  puis  qu'il 
y  avait  rivalité  entre  les  deux  bannières,  c'était  a  ceux  qui  les  portaient 
de  vider  le  différend,  et  qu'il  était  prêt,  pour  son  compte,  à  en  finir 
sur  l'heure;  mais  qu'il  fallait  auparavant  que  de  part  et  d'autre  on 
prêtât  serment  de  prendre  le  résultat  du  combat  pour  un  jugement  de 
Dieu,  et  de  ne  pas  faire  couler  une  goutte  de  sang  de  plus. 

Cette  héroïque  proposition  fut  accueillie  par  une  acclamation  gé- 
nérale; on  mit  genou  en  terre  et  toutes  les  mains  se  levèrent  à  la  fois 
pour  jurer.  Un  cercle  fermé  sur  les  deux  combattans  leur  servit  de 
champ-clos  ;  en  un  clin-d'œil ,  on  vit  Alguaro,  après  avoir  tourné  en 
bondissant  autour  de  son  adversaire,  le  saisir,  rouler  avec  lui  sur  les 
cailloux  sanglans  et  se  relever  seul  :  il  l'avait  frappé  à  la  gorge. 

Les  pénitens  demeurèrent  interdits;  leur  champion  avait  la  taille 
d'un  géant,  et  sa  force  était  prodigieuse  ;  on  prétendait  que  durant  la 
guerre  d'Italie  il  s'était  débarrassé  de  dix  archers  avec  une  masse  d'ar- 
mes qui  pesait  presque  autant  qu'un  engia  de  guerre,  et  que  récem- 
ment encore,  surpris  par  un  ours  entre  deux  précipices,  il  l'avait  en- 
levé dans  ses  bras  et  lancé  au  fond  de  l'abîme. 

Fiers  d'une  victoire  qu'ils  étaient  loin  d'espérer,  les  compagnons  de 
Coarasse  ramenèrent  Alguaro  en  triomphe  ;  il  était  assis  sur  un  bran- 
card tapissé  de  feuillage  ;  la  bannière  flottait  au-dessus  de  sa  tète;  une 
foule  qui  grossissait  à  chaque  pa'^  battait  des  mains  autour  de  lui  et 
le  couvrait  de  fleurs;  il  fit  ainsi  son  entrée  dans  la  cour  du  château 


—  12  — 

où  l'argentier  du  roi  de  Navarre  venait  d'arriver  pour  visiter  les  cons- 
tructions ;  c'était  une  moustache  grise,  un  de  ces  durs  soldats  de  Ma- 
rignan  qui  estimait  par-dessus  tout  un  bon  coup  de  rapière  ou  de 
guisarme  ;  il  embrassa  donc  Alguaro  comme  s'il  eût  tué  un  lansque- 
net, et,  quand  vint  l'heure  du  souper,  il  l'admit  h  sa  table. 

Après  une  si  haute  distinction  ,  malheur  à  qui  aurait  osé  dire  un 
mot  contre  l'Aragonais  ou  qui  aurait  refusé  de  mettre  chaperon  bas 
en  l'abordant;  la  bannière  n'eut  plus  d'autre  porteur  que  lui;  il  devint 
l'arbitre  de  tous  les  combats  et  le  Bastoiiero  de  toutes  les  fêtes.  Son 
audace,  sa  vigueur,  son  adresse,  ce  teint  hâve  et  plombé  qui  s'enflam- 
mait sans  rougir,  ces  sourcils  épais  et  mobiles  qui  en  se  joignant  se 
tendaient  comme  un  arc  ^  ces  grands  yeux  dont  le  noir  devenait  par- 
fois si  tendre  et  le  blanc  si  effrayant,  cette  humeur  tour  h  tour  expan- 
sîve  et  réservée,  taciturne  et  pétulante,  cette  imagination  au  som- 
meil sombre,  aux  éclats  inattendus,  cette  voix  enfin  dont  l'énergique 
vibration  donnait  tant  de  mordant  et  de  fierté  à  sa  parole;  tout  cela 
cessa  d'étonner,  lorsqu'on  apprit  qu'il  sortait  d'une  de  ces  tribus  de 
Maures  qui  se  perpétuèrent  dans  l'Aragon  long-temps  après  avoir  été 
chassés  de  la  Castille. 

Au  nombre  de  ses  ancêtres  ,  il  comptait  avec  orgueil  le  fameux 
Algiozami  ;  son  père,  rebelle  aux  lois  de  proscription  de  Ferdinand- 
le-Catholique,  avait  tenté  de  se  soustraire  à  l'exil  en  se  cachant; 
mais  son  courage  le  trahit  ;  insulté  par  un  neveu  du  justicia- 
major  (i),  il  eut  le  malheur  de  blesser  son  arrogant  adversaire,  et, 
traîné  aussitôt  devant  un  tribunal  inexorable,  il  fut  condamné  à  mou- 
rir de  la  mort  des  assassins  ;  Alguaro  avait  alors  dix  ans  ;  il  vit  pour 
la  dernière  fois  son  père  au  moment  où  il  allait  marcher  au  supplice, 
et  celui-ci  lui  dit  sans  s'émouvoir  en  passant  la  main  sur  son  jeune 
front  : 


(1)  Le  justicia-viajov y  dont  l'origine  remonte  au  neuvième  siècle,  était  un  magistrat 
intermédiaire  enlre  le  roi  et  le  peuple;  il  modérait  le  pouvoir  du  premier,  il  défendait  les 
intérêts  du  second.  Il  devint  si  puissant  que  les  états  d'Aragon  mirent  un  frein  à  son  au- 
torité en  lui  imposant  le  contrôle  d'un  conseil  de  dix-sept  membres;  il  lui  resta  cependant 
une  influence  encore  assez  prande  pour  alarmer  le  despotisme  de  Philippe  II.  Ce  monar- 
que ombrageux,  voulant  eu  unir  avec  une  résistance  qui  l'importunait,  lit  trancher  la  tète, 
le  20  décembre  1591  ,  sur  la  place  de  Sarragossc ,  à  Jean  de  la  >uza.  Ce  fut  le  dernier 
justida-major:  avec  lui  périrent  Xç^fucros  de  l'Aragon. 


—  13  — 

—  «  Ne  pleure  pas 5  mon  fils,  c'était  écrit.  —  Lo  que  ha  de  ser 
no  puede  faltar .  » 

Resté  seul  dans  le  monde ,  le  pauvre  enfant  fut  recueilli  par  les 
chevaliers  del  Salvador  (i),  à  Montréal-del-Campo,  sur  les  confins  du 
royaume  d'Aragon  et  de  Valence  ;  il  reçut  le  baptême  et  fut  élevé  dans 
la  religion  chrétienne .  Plein  de  reconnaissance  pour  les  bontés  de  ses 
maîtres  et  d'admiration  pour  leurs  vertus  guerrières,  tous  ses  vœux 
eussent  été  comblés  s'il  avait  pu,  sous  l'habit  de  leur  ordre,  passer 
sa  vie  à  prier  et  à  combattre  ;  son  origine  était  une  barrière  insur- 
montable; on  lui  donna  quelques  notions  des  arts  pour  qu'il  put  ga- 
gner son  pain  et  il  fut  envoyé  a  Sarragosse  dès  qu'on  le  jugea  capable 
de  manier  le  compas  et  le  ciseau;  son  génie  éveillé  par  le  malheur 
acheva  celte  ébauche  d'éducation  ;  il  répandit  sur  l'architecture  renais- 
sante toutes  les  richesses  du  style  oriental  ;  mais  les  deux  religions 
qu'on  lui  avait  successivement  enseignées,  et  qu'il  savait  aussi  mal  l'une 
que  l'autre,  jetèrent  une  confusion  étrange  dans  ses  pensées;  il  obser- 
vait les  pratiques  de  la  seconde  sans  se  départir  des  croyances  de  la 
première  ;  c'était  la  destinée  qu'il  adorait  dans  la  providence;  au  sein 
de  l'église,  il  invoquait  le  dieu  de  la  mosquée;  sa  foi,  au  lieu  de  l'es- 
pérance, avait  pris  pour  sœur  la  résignation  ;  il  était  fataliste  et  dévot; 
racontait-on  une  belle  action  ,  il  aurait  tout  donné  pour  en  être  l'au- 
teur ;  des  pleurs  d'attendrissement  ou  d'enthousiasme  mouillaient  ses 
yeux  ;  une  grande  catastrophe ,  un  crime  horrible  ,  venaient-ils  au 
contraire  épouvanter  la  contrée^  il  en  écoutait  le  récit  avec  un  visage 
impassible  ;  ça  devait  être,  c'était  écrit. 

Enfin,  le  jour  marqué  pour  l'inauguration  du  château,  ce  joui*,  qui 
devait  faire  époque,  arriva  ;  on  l'avait  annoncé  comme  une  fête  royale 
à  son  de  trompe  et  de  tambourin.  Une  multitude  innombrable  ras- 
semblée dès  l'aurore  se  pressait  sur  les  gazons  et  dans  le  préau  ;  on  y 
remarquait,  outre  les  habitans  des  alentours,  beaucoup  de  marchands 
forains  et  d'étrangers  ;  ce  fut  Alguaro  qui  eut  l'honneur  de  placer  sur 
le  portail  de  l'avenue  le  bouquet  de  gui  bariolé  de  rosettes  de  toutes 
couleurs;  en  aucune  circonstance  il  n'avait  montré  une  joie  si  vive  et 
si  folle. 

—  ((  Regardez-le  donc,  se  prit  à  dire  un  de  ses  compagnons  en  vi- 


(1)  Ordre  militaire  et  religieux  établi  en  1118,  par  le  roi  Alphonse  I*'. 


-  14  - 

dant  son  pot  d'étain  sons  la  charmille  ,  n'est-ce  pas  drôle  ?  il  n^a  rien 
bu,  et  il  est  plus  gai  que  nous  tous.  '  -'^  ^" 

—  ((  C'est  qu'il  va  revoir  son  pays,  répondit  un  autre  ouvrier. 

—  ((  Ce  qu'il  y  a  de  bien  sûr,  ajouta  un  troisième,  c'est  que  ce  n'est 
ni  pour  des  yeux  bleus  ni  pour  des  yeux  noirs  que  nous  le  voyons  main- 
tenant si  émérillonné.  » 

Et  là-dessus,  chacun  de  dire  son  mot  et  de  faire  ses  conjectures  ;  les 
opinions  s'entrechoquèrent  comme  les  gobelets. 

Un  complot  avait  été  tramé  depuis  long-temps  par  les  femmes; 
Alguaro  avait  trop  excité  leur  curiosité  pour  qu'elles  lui  permissent  de 
partir  avec  son  secret  ;  elles  n'entendaient  pas  qu'on  pût  supposer  qu'il 
les  avait  dédaignées ,  c'était  pour  elles  une  question  d'honneur  ;  mais 
comment  le  faire  parler  malgré  lui?  l'enivrer  était  impossible;  elles 
s'elforcérent  donc  de  l'étourdir  :  la  danse  et  la  musique  furent  les  deux 
charmes  dont  elles  appelèrent  la  magie  à  leur  secours;  elles  ne  lui 
laissèrent  aucun  répit  ;  après  les  passes  béarnaises,  elles  exigèrent  qu'il 
exécutât  les  danses  populaires  les  plus  passionnées  de  l'Espagne,  VOlle 
et  le  Cacliindo  ;  le  balancement  de  sa  tète,  le  sourire  de  sa  bouche, 
les  inflexions  de  son  corps,  ses  regards,  ses  gestes,  ses  poses,  tout  était 
en  harmonie  ,  tout  avait  une  expression  délirante  ;  les  spectateurs  ra- 
vis firent  retentir  l'air  d'applaudissemens  frénétiques  ;  Alguaro  était 
comme  en  extase  ;  les  transports  qu'il  venait  d'exciter  avaient  réagi 
sur  lui  ;  il  déposa  ses  castagnettes,  saisit  sa  mandoline  et  lui  communi- 
qua ses  fougueuses  inspirations;  on  eût  dit  qu'elle  avait  des  cordes  in- 
times, elle  pleurait,  elle  chantait,  elle  extravaguait  sous  ses  doigts. 
L'enthousiasme  des  Béarnais  n'eut  plus  de  bornes  ;  ils  formèrent  une 
miniense  chaîne  et  tournèrent  autour  de  l'heureux  ménestrel  en  répé- 
tant un  reh'ein  montagnard;  cette  joyeuse  ovation  ne  cessa  qu'à  la  vue 
des  tables  apportées  toutes  servies  par  les  valets  du  roi  ;  on  courut  se 
ranger  à  l'ombre  des  tonnelles,  et  bientôt  les  fumées  du  banquet, 
promptes  à  monter  à  des  tètes  déjà  si  échauffées ,  s'évaporèrent  en 
doux  propos  et  en  tendres  effusions;  le  moment  était  favorable  ;  une 
jeune  femme,  s'adressant  à  un  charpentier  provençal  assis  près  de  l'Ara- 
gonais,  dit  qu'avant  de  quitter  pour  toujours  le  pays,  chaque  étranger 
devait  raconter  l'histoire  de  son  cœur;  le  Provençal  ne  demandait  pas 
nneux  ;  mais  sans  lui  laisser  le  temps  d'entamer  son  récit,  on  décida 


—  15  — 

d'une  commune  voix  qu'Alguaro  parlerait  le  premier  comme  étant  ce- 
lui qui,  suivant  toute  apparence,  avait  le  moins  à  dire. 

((  Est-ce  simplicité  ou  malice,  s'écria  l'Aragonais  en  souriant  au  cu- 
rieux essaim  qui  semblait  épier  son  secret  sur  ses  lèvres^,  suis-je  envi- 
ronné d'enfans  ou  de  démons?...  supposer  que  je  n'ai  pas  aimé ,  que 
je  n'aime  pas?...  est-ce  possible?  Ah!  laissez  là  des  doutes  trop  naïfs 
ou  trop  moqueurs  ;  au  lieu  de  m'interroger,  consultez  œux  qui  m'ont 
vu  franchir  vos  gaves,  escalader  vos  pics,  courir  sur  vos  glaciers  ;  au- 
rais-je  osé,  aurais-je  pu  le  faire,  si  je  n'avais  pas  toujours  eu  devant 
moi  un  regard  de  flamme  pour  m'exciter,  un  doigt  tendu  pour  me 
guider  et  le  sourire  d'un  ange  pour  me  dire  :  c'est  bien?...  J'ai  cons- 
tamment gardé  le  silence,  il  est  vrai,  et  dans  votre  Béarn  où  deux  cœurs 
ne  suffisent  pas  pour  contenir  tout  un  secret,  qui  ne  dit  rien  n'a  rien  à 
dire  ;  apprenez  que  je  suis  d'un  pays  où  l'amour  n'admet  aucun  par- 
tage, aucun,  pas  même  celui  d'une  pensée  ;  invisible  pour  vous  ,  sans 
voile  pour  moi,  celle  que  j'aime  ne  m'a  jamais  quitté,  elle  m'a  suivi  à 
travers  vos  montagnes,  elle  est  ici,  au  milieu  de  vous;  le  jour,  la  nuit, 
à  toute  heure,  je  la  vois  ;  mais  aucune  autre  bouche  que  la  mienne  n'a 
proféré  son  nom,  aucun  autre  regard  n'a  joui  de  son  image,  je  l'ai  te- 
nue cachée  dans  mon  cœur...  Maintenant,  je  vais  partir^  et  vous  de- 
mandez à  la  connaître,  vous  voulez  qu'elle  ait  sa  part  de  fleurs  dans 
vos  bouquets  d'adieu,  j'y  consens;  votre  hospitalité  vous  donne  le  droit 
de  m'imposer  un  sacrifice,  et  me  justifie  à  mes  propres  yeux.  Seule- 
ment^ si  mes  paroles  ne  ressemblent  pas  toujours  aux  vôtres,  souve- 
nez-vous que  je  suis  étranger  ;  mes  pères  sont  venus  du  côté  de  la  mer 
où  le  soleil  se  lève,  ils  apprenaient  à  lire  dans  le  calice  des  roses  et  les 
étoiles  du  firmament  ;  j'ai  hérité  de  leur  langage  dans  une  autre  patrie  ; 
en  devenant  Espagnol,  je  n'ai  pu  cesser  d'être  Arabe.  )) 

A  ces  mots  prononcés  d'un  accent  animé,  l'attention  redoubla  ;  on 
monta  sur  les  escabelles,  et  toutes  les  têtes  se  penchèrent  pour  mieux 
entendre. 

((  Il  y  a  de  belles  filles  à  Saragosse,  reprit  Alguaro,  il  y  en  a  de  plus 
belles^  dit-on^  que  Rafaëla,  mais  je  n'en  connais  pas  une  qui  soit  plus 
généreuse  et  plus  fière  ;  elle  a  l'orgueil  d'un  Aragonais  et  le  cœur 
d'un  Andalou.  La  première  fois  que  je  la  vis,  son  père  le  vieux  Zandu- 
gar,  picador  affaibHpar  l'àge^  était  tombé  de  cheval,  il  gisait  blessé  sur 
le  sable,  et  le  taureau,  la  tète  baissée,  les  naseaux  en  feu,  accourait  vers 


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lui  ;  c'en  était  fait  du  vieillard  :  Rafaëla  s'élança  dans  l'arène  et  le  cou- 
vrit de  son  corps;  elle  était  sans  mantille;  ses  cheveux  débène  échap- 
pés du  réseau  d'argent  qui  les  retenait  s'étaient  déroulés  sur  ses 
épaules  et  donnaient  à  sa  figure  pale  et  contractée  une  expression  qu'au- 
cune parole  humaine  ne  peut  rendre.  Tous  les  assistansse  levèrent  à 
Ja  fois;  ce  ne  fut  qu'un  cri  d'une  extrémité  à  l'autre  de  ramphilhéàtre  ; 
mais  l'animal  étonné  s'arrêta  brusquement,  et  les  toreadores  arrivè- 
rent à  temps  pour  Tabattre. 

«  Quelques  jours  après,  lorsqu'il  n'était  bruit  encore  que  du  dé- 
vouement de  Rafaèla,  un  incendie  allumé  par  la  foudre  se  manifesUa 
dans  la  tour  de  la  cathédrale  ;  en  peu  d'instans,  des  tourbillons  d'é- 
tincelles et  de  fumée  roulant  sur  la  ville  se  mêlèrent  aux  nues  qu'avait 
amoncelées  l'orage  ;  la  flamme  jaillissait  à  la  fois  des  quatre  ouvertures 
du  clocher  pour  se  réunir  au  sommet  en  aigrette  ondoyante;  bientôt 
une  colonne  de  feu  toucha  le  ciel,  et  l'œil  eut  peine  à  distinguer  si  elle 
en  descendait  ou  si  elle  y  montait;  à  sa  lueur  rougeàtre  on  lisait  l'effroi 
'sur  tous  les  visages;  Saragosse  était  menacée  d'un  embrasement  général, 
et  Ton  ne  pouvait  rien  pour  son  salut  ;  les  vents  soutflaient  avec  furie. 

((Le  gardien  de  l'église  parait  tout-à-coup  sous  le  porche;  plus 
d'espoir,  il  faut  fuir  sans  perdre  un  moment  ;  il  a  vu  la  coupole  s'eu- 
trouvrir  et  des  ruisseaux  de  plomb  fondu  inonder  la  nef;  mais  une 
femme  qu'il  a  inutilement  appelée  est  restée  au  pied  des  autels,  elle  va 
périr  sous  les  décombres,  si  l'on  ne  se  hâte  pas  de  l'en  arracher  ;  qui 
osera  voler  auprès  d'elle?...  personne  ne  se  présente,  cest  à  qui  s'é- 
loignera le  plus  vite  ;  indigné  je  me  dégage  de  la  foule,  je  cours  vers 
la  basilique,  j'y  pénètre  sous  une  pluie  de  feu,  et  j'aperçois  à  quelques 
pas  du  chœur  une  jeune  fille  agenouillée,  c'était  Rafaèla,  ce  ne  pouvait 
être  qu'elle  !.. 

—  ((  Sortez  ,  lui  dis'je,  sortez  ou  vous  êtes  perdue ,  l'église  va 
s'écrouler.  » 

Elle  tourne  vers  moi  un  visage  empreint  dune  tranquillité  céleste, 
me  fait  signe  de  la  laisser  et  se  remet  en  prière.  Les  voûtes 
craquaient  sur  nos  tètes;  j'insiste,  je  la  presse,  je  la  conjure  :  c'est  en 
vain  ;  désespérant  de  faire  fléchir  sa  résistance,  j'allais  la  saisir  dans 
mes  bras  pour  l'entraîner  de  vive  force:  un  bruit  plus  affreux  que  celui 
du  tonnerre  remplit  soudain  la  cathédrale  et  ma  voix  se  perd  dans  le 
cliquetis  des  vitraux  qui  éclatent  de  tous  côtés  ;  d'énormes  cloches  s'é- 


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talent  détachées  de  la  charpente  k  demi  consumée ,  elles  brisent  le 
dôme  de  l'église,  enfoncent  dans  leur  chute  le  caveau  des  sépultures, 
et  s'abîment  au  fond  de  cet  antre  souterrain  avec  un  effroyable  gémis- 
sement long-temps  répété  de  tombeaux  en  tombeaux  ;  des  fragmens 
de  pierre  viennent  frapper  le  pilier  contre  lequel  Rafaëla  est  placée  ;  la 
jeune  fille  ne  se  trouble  pas,  elle  joint  les  mains  avec  une  nouvelle  fer- 
veur et  ses  yeux  s'attachent  étincclans  sur  l'autel.  Oh!  qu'elle  était 
grande  !  qu'elle  était  imposante  alors  !  je  crus  voir  la  patrone  de  la  mé- 
tropole, la  sainte  Vierge  elle-même,  descendue  de  son  trône  immortel 
pour  demander  à  Dieu  la  grâce  de  son  église;  je  tombai  involontaire- 
ment à  genoux,  et  quand  je  me  relevai,  les  vents  avaient  cessé  de  mu- 
gir, des  torrens  de  pluie  éteignaient  le  feu  dans  la  tour,  l'église  n'était 
plus  en  péril  ;  la  prière,  seul  secours  qui  fût  possible,  l'avait  sauvée. 

((  C'était  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  exalter  l'esprit  le  moins  enthou- 
siaste ;  mon  cœur  avait  été  frappé  deux  fois  coup  sur  coup ,  il  s'ouvrit  ; 
j'aimai ,  j'aimai  avec  transport,  avec  fureur  ;  après  plusieurs  mois  de 
démarches  infructueuses,  j'obtins  accès  dans  la  maison  da  Zandugar;  un 
tourment  que  je  ne  connaissais  pas,  la  jalousie  m'y  attendait,  j'avais  un 
rival, et  j'ignoraisquideluiou  demoiélait  préféré.  Hernandez  étaitriche 
et  j'étais  pauvre  ;  on  vantait  sa  beauté  et  sa  grâce,  il  avait  des  paroles 
caressantes,  il  savait  adroitement  flatter  l'oreille  pour  s'insinuer  dans 
le  cœur,  et  moi ,  simple  comme  un  artisan  ,  étranger  à  l'art  de  sé- 
duire, mon  langage  était  timide,  mystérieux,  embarrassé,  il  fallait 
m'ai  mer  pour  me  comprendre  ;  la  comparaison  était  accablante,  je  la 
faisais  sans  cesse ,  et  dans  mon  désespoir,  tantôt  je  roulais  des  pensées 
de  vengeance,  tantôt  je  cherchais  le  lieu  où  je  pourrais  m'exiler,  lors- 
qu'arriva  la  fête  d'un  village  peu  éloigné  de  Sarragosse. 

((  Si  nous  n'avons  plus  de  veilles  d'armes,  nous  avons  encore  des 
veilles  religieuses.  T^a  i?07;ze/ «m  (i)  de  saint  Jean  surtout  attire  une 
foule  empressée  à  \  illa-Franca-de-Ebro.  Les  uns  passent  la  nuit  sous 
le  portail  de  l'église  ,  les  autres  à  l'abri  d'un  bols  d'oliviers  ou  sous  des 
tentes  dressées  dans  la  prairie  ;  c'est  là  que  chaque  année  les  familles 
cimentent  de  nouvelles  alliances,  et  que  mille  anneaux  de  fiançailles 
sont  tendrement  échangés.  Rafaëla  devait  être  du  pèlerinage  ;  je  m'en 


(l)  C'est  ainsi  qu'on  appelait  ces  veilles  qui  ont  été  supprimées  depuis  joiig-temps,  par 
suite  des  abus  qu'elles  avaiçnt  fait  aaître. 


—  18  — 

réjouis  en  pensant  que  si  tout  espoir  m'était  enlevé,  je  pourrais  du  moins 
lui  dire  adieu  avant  de  la  fuir  pour  jamais. 

((  Elle  ne  parut  que  long-temps  après  la  chute  du  jour  ;  le  vieux  pi- 
cador l'accompagnait,  il  l'engagea  à  visiter  la  romeria  avec  moi  tan- 
dis qu'il  allait  tout  préparer  pour  la  veille;  elle  y  consentit  et  son  bras 
s'appuya  sur  le  mien. 

((  Des  groupes  sans  nombre  étaient  disséminés  autour  de  l'église  ; 
on  chantait,  on  dansait  on  buvait  ;  la  guitare,  la  mandoline  ,  le  pan- 
dero  remplissaient  l'air  de  leurs  accords  confus  ;  des  feux  d'aloës  et  de 
paille  de  mais  étaient  allumés  à  chaque  carrefour  de  cette  ville  mou- 
vante, et  des  cnfans  sautaient  à  travers  la  flamme  comme  de  légers 
fantômes  en  poussant  des  cris  d'allégresse  ;  il  me  tardait  de  sortir  de 
la  foule  poursuivre  les  rives  fleuries  de  l'Èbre,  seul  avec  Rafaëla.  Loin 
de  tous  les  regards,  j'espérais  provoquer  une  explication  décisive;  mais 
l'émotion  que  j'éprouvais  était  trop  forte  ,  ma  bouche  resta  muette, 
la  fille  de  Zandugar  paraissait  souffrante,  elle  voulut  se  reposer  quel- 
ques instans  et  nous  allâmes  nous  asseoir  sur  la  mousse  qui  tapisse  les 
bords  de  ces  fontaines  célèbres,  qu'on  désigne  dans  le  pays  sous  le 
nom  de  Calderas  (i). 

«  Voyez,  me  dit  Rafaëla  après  un  instant  de  silence,  comme  tout 
ici  parle  aux  yeux  et  à  Pâme  ;  les  vagues  bruissemens  de  cette  multi- 
tude agitée ,  le  murmure  solennel  de  ce  fleuve  paisible  ,  ces  figures 
bizarrement  agrandies  que  reflètent  cent  foyers  sur  les  tours  de  Yilla- 
Franca,  et  là  baS;,  à  l'horizon,  le  mont  Cayo,  ce  géant  de  nos  Pyré- 
nées, dont  la  tête  voisine  du  ciel  se  pare  d'une  auréole  d'étoiles... 

«  Rafaëla,  lui  répondis-je,  vous  êtes  heureuse  et  tout  vous  sourit  ; 
moi,  si  je  ne  craignais  de  vous  faire  partager  ma  tristesse,  je  vous  di- 
rais que  l'eau  de  ce  fleuve  passe  pour  ne  plus  revenir,  que  celte  multi- 
tude qui  fourmille  au  pied  de  l'église  n'est  pas  même  une  génération 
au  pied  d'un  siècle,  qu'elle  ne  laissera  pas  plus  de  trace  ici  bas  que  ces 
ombres  dessinées  sur  les  tours  par  la  réverbération  de  la  flamme ,  et 
qu'enfin  le  mont  Cayo  ne  doit  au  voisinage  du  ciel  que  d'être  plus 
souvent  mutilé  par  la  foudre  et  de  porter  une  couronne  de  glace  dans 
une  région  vivifiée  par  le  soleil. 


(1)  Ce  sont  des  sources  intermillenles  qui  ont  la  forme  d'une  chaudière  [calderd).  Il  y 
en  a  deux  très-remarquables  à  Crivillen,  village  près  d'Alcaniz  j  elles  ne  coulent  que  dans 
les  années  de  sécheresse,  elles  tarissent  dans  les  années  pluvieuses. 


—  19  — 

-—  ((  Quel  langage  î  Alguaro,  qui  peut  donner  une  teinte  si  sombre 
à  vos  pensées?  » 

((  Je  me  tus  et  je  cherchai  à  dissimuler  mon  trouble  en  cachant  mon 
visage  entre  mes  mains. 

—  ((  Si  rien  ne  vous  plaît  sur  la  terre,  reprit  avec  hésitation  Piafaëla, 
le  ciel  du  moins... 

—  a  Le  ciel!....  regardez-le  dans  le  miroir  de  cette  fontaine  :  ces 
étoiles  qui  s'allongent  dans  l'eau  ne  ressemblent-elles  pas  à  des  larmes 
de  feu  semées  sur  un  drap  funéraire ,  et  cette  source  elle-même  que 
l'on  a  si  justement  appelée  menteuse  (i),  qu'exprime-t-elle  autre  chose 
que  vicissitude  et  déception  ! 

' —  ((  Mais  vous  n'y  songez  pas  :  cette  source  est  un  des  plus  beaux 
présens  de  Dieu  ;  inutile  dans  les  années  d'abondance ,  elle  ne  se  mon- 
tre que  dans  celles  de  stérilité,  n'est-ce  pas  l'image  de  la  bienfaisance  ? 
Ne  voudriez  vous  pas  avoir  un  ami  qui  disparût  ainsi  pendant  vos 
jours  de  prospérité  pour  venir  à  vous  dès  que  vous  seriez  mal- 
heureux? 

-—  «  Un  ami?  un  amiî...  et  où  trouver  un  cœur  qui  m'aime...  un 
cœur  qui  m'entende  ?. . . 

((  Je  ne  pus  achever;  ma  poitrine  était  oppressée,  j'étoulfais.  Pour 
toute  réponse  ,  Rafaëla  me  tendit  la  main. 

((  Avec  quel  transport  je  la  saisis  cette  main  chérie!  comme  je  la 
pressai  contre  mes  lèvres  en  l'arrosant  de  larmes!  je  passais  de  la  mort 
à  la  vie ,  je  renaissais  à  l'espérance ,  j'étais  ivre  de  bonheur. 

«  Pour  sceller  un  serment  que  la  bouche  d'une  Aragonaise  n'a  ja- 
mais besoin  de  prononcer  quand  ses  yeux  l'ont  prêté ,  je  détachai  de 
mon  doigt  l'anneau  qu'avait  porté  ma  mère  et  je  le  glissai  à  celui  de 
Ptafacla  ;  un  bruit  se  fit  alors  dans  le  feuillage  ;  les  jasmins  que  nous 
avions  écartés  pour  arriver  à  la  fontaine  s'inclinèrent,  et  je  vis  un  pa- 
nache rouge  serpenter  en  fuyant  au-dessus  de  leurs  tiges  ;  je  me  levai 
avec  précipitation ,  je  me  jetai  à  corps  perdu  dans  les  broussailles, 
mais  des  ronces  embarrassèrent  mes  pieds ,  et  le  téméraire  qui  nous 
avait  écoutés  eut  le  temps  de  s'enfoncer  dans  un  bois  dont  l'épaisseur 
le  déroba  h  ma  poursuite, 

((  Le  lendemain,  la  porte  du  picador  me  fut  refusée;  ITernandez 

'  "  I    I  .    «-       I  n     I         I    Il  I    .,    I  1     »■  I  .   .  .  ■  '  Il 

(\)Fuente  meniirosay  burlona. 


^  20  — 

seul  eut  la  permission  de  continuer  ses  visites,  je  compris.  Ma  dague 
pouvait  faire  justice  du  traître;  mais  sa  mort  eût  été  un  outrage  pour 
Rafacla  ;  elle  avait  accepté  mon  anneau,  je  n'avais  plus  de  rival. 

((  Son  père  m'ayant  rencontré  par  hasard  au  détour  d'une  rue  m'a- 
borda d'un  air  affectueux  et  s'excusa  du  parti  qu'il  avait  pris  à  mon 
égard  en  me  disant  qu'il  ne  pouvait,  sans  nuire  à  sa  fille  ,  tolérer  des 
assiduités  qui  avaient  été  trop  publiques  pour  n'être  pas  remar- 
quées. 

—  «  Crois-moi  bien ,  Alguarito,  ajouta-t-il  en  me  frappant  sur  l'é- 
paule, je  t'aime,  et  si  mon  devoir  n'était  pas  d'assurer  avant  tout  l'ave- 
nir de  Rafaëla,  tu  l'emporterais  sur  Hernandez,  lors  môme  que  tu  ne 
posséderais  que  la  moitié  de  ce  qu'il  offre.  » 

((  Touché  de  sa  bienveillance  ,  je  lui  fis  connaître  toute  l'ardeur  de 
mes  vœux  et  je  le  suppliai  de  m'accorder  un  délai.  ^) 

—  ((  Soit!  me  répondit-ii,  j'attendrai  tant  que  ma  fille  le  voudra.  ^) 
Cette  assurance  me  rendit  quelque  espoir:  sortant  de  ma  longue  incurie, 
je  ne  rêvai  plus  qu'aux  moyens  cramasser  promptement  la  dot  exigée  ; 
amère  dérision  !  L  astucieux  vieillard  s'était  joué  de  moi  ;  docile  aux 
conseils  du  perfide  Hernandez,  il  n'avait  voulu  que  m'endormir  dans 
une  crédule  sécurité;  Rafaëla  m'apprit  que  l'un  et  l'autre,  employant 
tour  à  tour  la  prière  et  la  menace,  l'assiégeaient  sans  relâche  pour  ar- 
racher son  consentement,  et  qu'il  ne  lui  restait  plus  d'autre  refuge  con- 
tre leurs  obsessions  que  la  cellule  d'un  cloître  ;  je  combattis  inutilement 
sa  résolution. 

—  ((  Toi  ou  Dieu  !  s'écria-t-elle  d'une  voix  émue ,  si  je  ne  peux  t'ap- 
partenir,  il  faut  que  je  rompe  à  jamais  avec  le  monde;  j'irai  prier  sur 
la  porte  du  ciel  jusqu'au  jour  où  elle  s'ouvrira  pour  me  recevoir.  » 

((  Voilà  bien  la  faiblesse  des  femmes ,  répliquai-je ,  elles  vantent 
leur  dévouement,  et  au  premier  obstacle  tout  est  fini.  Si  tu  m'aimais 
comme  je  t  aime  ,  si  tu  étais  capable  de  soutenir  une  lutte  d'une  an- 
née, demain  je  sortirais  de  Sarragosse  ,  j'abandonnerais  nos  monta- 
gnes, j'irais  travailler  dans  les  états  du  roi  de  Navarre,  et  j'en  rappor- 
terais assez  d'or  pour  contenter  l'avidité  de  ton  père  ;  mais  non ,  ce 
serait  te  demander  plus  que  tu  ne  pourrais  tenir;  je  n'exigerai  pas  un 
sacrifice  au-dessus  de  tes  forces. 

((  Les  supplications  ,  les  pleurs  n'auraient  rien  obtenu  de  ce  cœur 


—  21  — 
superbe;  mais  je  venais  de  lui  porter  un  déti,  il  retrouva  tout  son 
courage. 

((  Un  an 5  reprit  Rafaëla,  le  travail  d'un  an?...  non,  non,  ce  ne  se- 
rait pas  assez  ;  j'attendrai  deux  années,  et  si  alors  lu  n'es  pas  de 
retour,  Alguaro,  dis-toi  bien  que  ton  amie  n'existe  plus  que  pour 
Dieu  ! 

«  Ainsi  le  bonheur  reparaissait  devant  moi;  mais  quelle  distance 
m'en  séparait  encore!  je  devais  pour  l'atteindre  franchir  l'intervalle 
d'un  abime  ,  je  le  perdais  si  un  seul  obstacle  ralentissait  mes  pas ,  il 
fallait  fertiliser  chaque  heure  ,  et  de  pauvre  que  j'étais,  devenir  riche 
h  jour  nommé;  j'avais  beau  puiser  des  forces  dans  le  sentiment  qui  me 
soutenait,  toute  mon  énergie  était  prête  à  m'abandonner  en  embras- 
sant une  telle  perspective  d'incertitudes  et  d'alarmes.  Il  y  eut  alors 
dans  ma  vie  je  ne  sais  quelle  confusion  ;  un  nuage  de  feu  enveloppa 
ma  tète ,  j'entendis  la  foudre  gronder  dans  mon  cœur  et  le  désespoir 
s'y  rouler  en  hurlant...  Ohî  ce  fut  horrible!  Je  me  demande  encore 
Bi  ce  n'est  pas  une  illusion,  un  rêve,  un  vertige  ,  il  n'est  que  trop  vrai , 
cependant...  oui ,  je  me  rappelle...  quel  supplice!...  comme  j'ai  souf- 
fert!... et  l'on  a  pu  dire  que  je  n'aimais  pas,  que  j'étais  froid,  indiffé- 
rent,  égoïste!...  Ah!  de  quelle  épouvante  seraient  saisis  ceux  qui 
m'ont  cru  insensible ,  comme  ils  le  maudiraient  ce  don  fatal  qu'ils 
m'ont  contesté,  si  tous  les  souvenirs  qui  tourmentent  mon  ame  se  re- 
muaient à  la  fois  dans  leur  cœur! —  » 

Ces  mots  désordonnés  furent  suivis  d'ime  brusque  interruption  ; 
Alguaro  était  livide ,  ses  larges  sourcils  se  contractèrent,  et  ses  yeux 
sortis  de  leur  orbite  et  comme  retournés  sur  lui-même  prirent  une 
teinte  de  sam?. 

—  ((  Peu  de  jours  après,  dit-il  en  se  calmant  par  degrés,  j'étais  sur 
la  frontière  de  l'Aragon,  j'entrai  dans  le  Béarn  par  la  vallée  de  Gis- 
tau  ,  et  comme  si  la  patrie  eut  voulu  me  dire  encore  adieu,  je  rencon- 
trai deux  moines  du  couvent  des  Téronymites  qui  retournaient  à  Sarra- 
gosse  et  qui  bénirent  mon  voyage;  vous  savez  le  reste;  inutile  de 
raconter  une  vie  qui  s'est  traînée  sous  vos  veux  et  qui  n'a  été  souvent 
que  l'image  de  la  votre  ;  elles  touchent  enfin  à  leur  terme  ces  deux  an- 
nées d'épreuves  ;  plus  de  ces  jours  trop  courts  pour  le  travail,  plus  de 
ces  nuits  trop  longues  pour  le  repos  ;  je  pars  demain,  demain  je  marche 
à  une  nouvelle  existence ,  je  cesse  de  gémir,  j'oublie  ,  j  espère,  à  cha- 


—  22  — 

que  pas  la  poussière  de  Texil  se  détache  de  mes  pieds,  et  j'entrevois  de 
plus  prés  ces  montagnes  adorées  où  la  patrie,  l'amour,  le  bonheur,  tout 
m'attend  avec  Rafaëla.  )) 

Comme  on  écoute  le  chant  d'un  oiseau  long-temps  après  qu'il  a  cessé 
de  se  faire  entendre ,  la  foule  silencieuse  et  béante  retenait  encore  l'ex- 
plosion des  sentimens  divers  qui  l'agitaient ,  lorsqu'un  rire  sardonique 
répondit  aux  dernières  paroles  d'Alguaro  ;  tous  les  yeux  se  portèrent 
avec  surprise  sur  un  Espagnol  qui  était  à  demi  enveloppé  dans  un 
étroit  manteau,  et  dont  la  toque  de  velours  était  ombragée  d'un  pa- 
nache noir;  l'insolente  ironie  de  cet  homme  ,  loin  de  se  déconcerter, 
se  donna  hbre  cours. 

((  Patrie!  amour!  bonheur!  tout  m'attend  avec  Rafaëla!...  dit-il 

en  imitant  la  voix  d'Alguaro;  Rafaëla  t'attendreî...  en  vérité  ,  l'hon- 
neur serait  grand  pour  elle!...  » 

Alguaro  se  lève  bouillant  de  colère,  le  manteau  de  l'étranger  tombe 
et  découvre  à  ses  yeux  le  rival  qu'il  abhorre. 

—  ((  Quevois-je?  secrie-t-il,  Hernandez! 

((  Oui,  Hernandez,  le  perfide  Hernandez,  comme  tu  oses  rap- 
peler. 

—  «  Que  viens-tu  faire  ici ,  imprudent? 

—  ((  T 'arrêter. 

((  M'arréter,  toi  !  as-tu  donc  résolu  de  braver  ma  fureur?.., 

((  Que  m'importe  ta  fureur!  c'est  à  toi  de  trembler,  je  suis  l'en- 
voyé de  ton  seigneur  et  maître. 
. —  ((  Que  veux-tu  dire  ? 

—  «  Cet  ordre  va  te  l'apprendre.  De  par  l'empereur  Charles-Quint, 
roi  de  Castille  et  d'Aragon ,  moi ,  Hernandez  de  Torella ,  délégué  du 
seigneur  justicia-major  de  Sarragosse,  je  te  somme  d'avoir  à  me  sui>Te 

sur  l'heure  !  » 

Au  nom  détesté  du  vainqueur  de  Pavie,  les  Béarnais,  qui  déjà  mur- 
muraient sourdement,  se  mirent  à  rugir. 

«Depuis  quand    l'Espagnol   commande -t-il  en  Navarre?...  » 

criaient  les  uns  ;  —  «  Honni  soit  le  roi  des  impériaux  !  )>  vociféraient 
les  autres;  et  du  sein  de  la  foule  exaspérée  sortaient  mille  impré- 
cations. —  «Mort  à  Charles -Quint!  mort  à  tous  les  traîtres  qui 
le  servent  !   tuez  Talguazil  !  tuez  -  le  !  tucz-le  !  )) 

Hernandez,  assailli  de  toutes  parts,  lut  renversé,  foulé  aux  pieds,  et 


—  23  — 

aurait  été  impitoyablement  massacrè .  si^trois  archers  qui  entraient 
alors  dans  la  cour  du  château ,  et  dont  il  avait  eu  l'imprudence  de  ne 
pas  attendre  l'arrivée,  n'étaient  point  parvenus  à  se  faire  jour  jusqu'à 
lui  ;  ils  réclamèrent  main-forte  au  nom  du  roi  de  Navarre,  et  des  qu'ils 
purent  dominer  le  tumulte,  un  d'eux  déroula  un  parchemin  revêtu  du 
sceau  d'Henri  d'Albret,  et  lut  à  haute  voix  l'ordre  d'extradition. 

La  foule,  subitement  apaisée,  était  stupéfaite;  elle  interrogeait  la 
figure  d'Alguaro  avec  autant  d'inquiétude  que  de  curiosité;  et  celui-ci, 
debout  et  immobile,  ne  quittait  pas  son  rival  des  yeux;  sa  main  agitée 
par  un  mouvement  convulsif  frémissait  sur  la  poignée  de  sa  dague. 

Plus  la  frayeur d'Hcinandez  a\ait  été  grande,  plus  sa  rage  fut  vio- 
lente. 

— ((  Tu  n'as  pas  tout  dit,  iils  de  damné,  s'écria-t-il  :  tiens,  tiens,  \oici 
qui  t'aidera  à  compléter  ton  récit  î  ^) 

Et  il  lui  fît  passer  un  feuillet  de  vélin  richement  enluminé  qui  pa- 
raissait arraché  d'un  missel. 

Alguaro  changea  de  couleur. 

— ((  N'est-ce  pas  assez  pour  te  rendre  la  mémoiie  ?  regarde  ce  cou- 
teau chargé  de  rouille  ;  le  reconnais-tu  à  ce  manche  de  figuier  sur  le- 
quel tu  as  si  habilement  sculpté  un  chiffre  amoureux?  il  est  tel  qu'on 
l'a  trouvé  sur  les  rochers  ;  mais ,  voici  mieux  encore  :  voici  l'anneau 
émaillé  de  Sainte- Engracia...  eh  bien!  qu'as-tu  h  dire?...  est-il  un 
hérétique  parmi  tes  dignes  aïeux  qui  ait  mieux  mérité  que  toi  d'être 
livré  au  bourreau  et  de  mourir  dans  les  flammes  ?  )) 

Pareil  à  un  homme  qui  sort  tout-à-coup  d'une  obscurité  profonde, 
Alguaro  semblait  ébloui  par  une  clarté  soudaine  :  la  feuille  de  vélin,  le 
couteau  ciselé,  l'anneau  d'émail,  il  considérait  tout  et  ne  voyait  rien. 
Un  morne  désespoir  se  peignit  sur  ses  traits  à  mesure  que  les  objets, 
dont  l'aspect  avait  troublé  sa  vue,  commencèrent  à  prendre  une  forme 
distincte  à  ses  veux. 

—  ((  Le  voilà  donc  revenu,  dit-il,  ce  passé  dont  je  voulais  jeter  la 
poussière  au  vent!  et  c'est  la  main  d'JIernandez  qui  me  l'apporte!... 
mes  souvenirs  s'effaçaient  en  s'éloignant  de  moi ,  je  croyais  les  rêver, 
ils  ont  reparu,  ils  sont  tous  présens,  oui,  tous,  je  les  revois  plus  achar- 
nés, plus  implacables  que  jamais.  Ah  !  si  la  terre  pouvait  se  fendre 
sous  mes  pieds  et  m'engloutir!...  Insensé  que  je  suis!  à  quoi  bon  me 
révolter  contre  ma  destinée!...  Dieu  est  grand;  il  a  ouvert  le  flanc 


—  24  — 

de  la  montagne  pour  en  faire  sortir  mon  secret  ;  il  a  donné  une  voix  à 
l'ouvrage  de  mes  mains  pour  me  dénoncer,  que  sa  volonté  s'accom- 
plisse!... Mais  Rafaëla,  Rafaëla,  que  va-t-elle  devenir!...  » 

—  ((  Tu  n'as  plus  à  t'occuper  d'elle,  vil  suborneur,  répondit  l'Espa- 
gnol, épargne-toi  un  soin  qui  l'outrage  ;  une  cellule  de  pénitente  à 
Santa-Fé  est  son  tombeau,  elle  s'y  est  enfermée  en  te  maudissant.  » 

Un  rayon  de  joie  traversa  comme  un  éclair  la  sombre  figure  d'Al- 
guaro  ;  sa  bien-aimée  n'était  pas  au  pouvoir  d'Hernandez ,  elle  avait 
tenu  sa  promesse  ;  mais  le  dernier  mot  qu'il  venait  d'entendre  l'avait 
plus  cruellement  blessé  que  toutes  les  injures  de  son  rival. 

• — ((  Rafaëla  m'a  maudit?  s'écria-t-il,  tu  mens  Hernandez,  tu  mens!., 
elle  seule  n'a  pas  le  droit  de  me  maudire,  tout  ce  que  j'ai  fait,  mal  ou 
bien,  je  l'ai  fait  pour  elle  ;  savais-je,  avant  de  l'aimer,  si  j'étais  pauvre  ou 
riche  ?  le  gain  de  chaque  jour  ne  suffisait-il  pas  à  ma  subsistance  de 
chaque  jour  ?  Est-ce  pour  moi  que  j'avais  besoin  d'or?  Qui  a  jeté  la  pre- 
mière bourse  dans  cette  balance  avare  que  tenait  la  main  de  son  père? 
N'est-ce  pas  ioi?  N'a-t-il  pas  fallu  trouver  le  même  poids?  Le  court 
délai  qui  m'avait  été  accordé  ne  m'exposait-il  pas  à  la  chance  de  tout 
perdre  ?  Comment  vivre,  comment  travailler  sous  l'étreinte  de  si  poi- 
gnantes angoisses?  mes  calculs  étaient  ceux  de  tout  artisan  ;  ils  n'a- 
vaient jamais  dépassé  une  semaine  ;  forcé  de  compter  avec  l'avenir,  je 
fus  effrayé  ;  il  me  parut  certain  que  mes  sueurs  couleraient  inutilement 
si  mon  ciseau  était  ma  seule  ressource  ;  il  me  vint  alors  une  pensée  qui 
ne  devait  pas  être  faite  pour  ma  tète,  car  elle  la  bouleversa  5  une  de  ces 
pensées  de  l'enfer  dont  le  poison  enivre  et  brûle...  Eglise  de  las  San- 
tas  masas  !  église  de  ce  couvent  des  Jéronymites  ,  fondé  par  Ferdi- 
nand, le  persécuteur  de  mon  père,  et  enrichi  de  la  dépouille  de  mes 
aïeux,  c'est  vers  toi,  vers  toi  seule  que  le  souffle  du  démon  devait  me 
pousser!  La  vengeance  m'excitait  au  sacrilège;...  mes  pas  chancelè- 
rent cependant...  la  parole  d'un  prêtre  qui,  du  haut  de  la  chaire,  pro- 
clamait les  décrets  de  la  justice  divine,  m'arrêta  sur  le  seuil  du  crime;.., 
interdit,  confus,  je  m'échappai  de  l'église  en  jurant  de  ne  plus  v  ren- 
trer. Rafaëla  m'apparut  lout-à-coup;  pour  la  première  fois  je  vis  des 
larmes  humecter  ses  paupières,  et  elle  s'éloigna  en  me  répétant  sa  pro- 
messe : — ((  Deux  ans  d'attente,  et  puis,  toi  ou  Dieu  !...  )) — ((  Dieu,  ou 
Satan!  me  cria  dans  ce  moment  d'émotion  une  voix  intérieure,  mais 


—  25  ^ 

Rafaëla  avant  tout,  au  prix  de  tout!  »  Et  cette  voix  impérieuse,  irré- 
sistible, je  la  pris  pour  celle  de  ma  destinée  ;  j'obéis. 

«  Lorsque  l'angelus  eut  sonné  au  couvent,  seul  dans  l'église  souter- 
raine, je  me  glissai  entre  les  ossemens  des  martyrs  ;  j'écartai  leurs  re- 
liques, et  détachant  une  clé  de  la  chasse  d'argent  où  repose  la  léte  de 
sainte  Engracia,  j'ouvris  son  trésor,  j'y  plongeai  la  main,  je  saisis  tout 
ce  que  je  rencontrai  dans  l'ombre  ;  sa  bague,  son  missel,  ses  pierreries. . . 
Comme  mon  sang  battait  alors  mes  artères!  quelles  palpitations  préci- 
pitées dans  mon  cœur  !...  moi  qui  n'avais  jamais  connu  la  crainte  ,  je 
tremblais!  le  bruit  seul  de  mes  pas  me  faisait  frissonner;  tandis  que 
j'essuyais  la  sueur  froide  qui  coulait  de  mon  front,  un  glas  funèbre  vint 
k  sonner  sous  les  arceaux  retentissans;  j'accélérai  ma  fuite  :  les  colon- 
nes blanches  contre  lesquelles  je  me  heui  tais  dans  les  ténèbres  étaient 
devenues  pour  moi  autant  de  spectres  ;  ma  main  se  glaçait  en  les  tou- 
chant ;  je  volai  sans  m'arréter  vers  la  montagne,  et  là  j'enfouis  mon 
butin  dans  les  fentes  d'une  roche  aiguë  sur  laquelle  aucun  autre  chas- 
seur que  moi  n'avait  encore  monté;  j'étais  à  Sarragosse  avant  le  lever 
du  jour. 

»  Toutes  les  cloches  dénoncèrent  à  la  fois  le  sacrilège  ;  c'était  le  lu- 
gubre tintement  de  l'agonie  ;  d'immenses  processions  sortirent  en  ha- 
bits de  deuil  des  églises  et  des  couvens  ;  l'archevêque,  vieillard  octo- 
génaire, marchait  en  tête,  la  corde  au  cou  et  les  cheveux  couverts  de 
cendres  ;  il  s'avança  vers  Santas-Masas  en  répétant  le  Miserere^  et  au 
sein  de  la  foule  gémissante  qui  répondait  à  ses  prières,  j'aperçus  Ra- 
faëla ;  mon  cœur  ne  put  tenir  contre  ce  spectacle  ;  je  déchirai  mes  vé- 
temens,  je  pris  un  ciliée ,  et  le  cierge  à  la  main  je  me  jetai  des  pre- 
miers dans  le  temple  profané;  mes  larmes  lavèrent  sur  les  dalles 
l'empreinte  de  mes  pas  nocturnes. 

))  Pardonne,  sainte  Engracia,  pardonne ,  m'écriai-je,  en  me  frappant 
la  tête  sur  la  pierre;  je  n'ai  cédé  que  malgré  moi  ;  j'aurais  en  vain  pro- 
longé une  lutte  inégale,  ma  destinée  le  voulait  ;  mais  que  ton  courroux 
s'apaise  !  je  suis  jeune  encore,  je  te  consacrerai,  s'il  est  nécessaire,  le 
travail  de  toute  ma  vie,  et  ton  trésor  te  sera  rendu  !  » 

))  Cet  engagement  pris  à  la  face  des  autels,  j'ai  su  le  remplir;  pas  un 
maravedis  ne  manquera  ;  dés  que  mes  inquiétudes  ont  cessé ,  dès  que 
les  premiers  fruits  de  mon  travail  m'ont  permis  d'attendre  arec  plus  de 


—  26  — 
confiance  l'avenir,  j'ai  adressé  un  avis  secret  au  justicia-niajor  pour  lui 
indiquer  le  lieu  où  le  saint  trésor  est  caché.. . 

((  Il  est  vrai,  dit  Hernandez,  l'avis  dont  tu  parles  a  été  reçu;  mais 

dé'à  un  chasseur  d'Isards  avait  apporté  à  Sarragosse  le  couteau  que  tu 
avais  oublié  sur  la  montagne,  et  Zandugar  et  moi  nous  l'avions  reconnu 
aux:  deux  lettres  que  tu  y  avais  entrelacées;  il  fallait  être  aussi  diligent 
pour  le  repentir  que  pour  le  crime  ;  au  lieu  de  t'envoyer  au  bûcher,  on 
se  serait  peut-être  contenté  du  gibet  ;  apprends-le,  d'ailleurs,  les  feuil- 
les du  missel  retrouvées  une  à  une  avaient  suffi  depuis  long-temps  pour 
te  faire  soupçonner  par  les  Jéronymites,  et  tes  remords  en  venant  plus 
tôt  seraient  encore  venus  trop  tard.  » 

Ces  paroles  cruelles  excitèrent  chez  l'Aragonais  un  mouvement  d'in- 
dignation qu'il  s  efforça  de  réprimer;  c'en  était  fait;  il  ne  pouvait  plus 
avoir  la  majestueuse  colère  du  lion  ;  mais  il  y  avait  dans  ses  regards 
quelque  chose  de  celle  du  tigre  chaque  fois  qu'ils  retom.baient  sur  Her- 
nandez. 

— «  O  Dieu  terrible!  s*écria-t-il  en  levant  les  mains  au  ciel,  qui  pour- 
rait tromper  ta  vigilance  ?  ce  missel  que  j'avais  emporté  dans  ma  fuite, 
et  que  j'ouvris  par  hasard  eu  me  reposant  sur  la  première  montagne 
de  France,  ce  livre  saint  qui  me  rappela  les  menaces  de  ta  justice,  et 
que,  dans  ma  fureur,  je  jetai  feuille  à  feuille  au  torrent,  devait  servir 
aussi  de  témoin  contre  moi  !  Rien  n'a  été  perdu  :  les  deux  moines  que 
j'ai  salués  sur  la  frontière,  ce  sont  eux,  je  le  comprends,  qui  ont  dû  re- 
connaître dans  quelque  page  flottante  l'image  souillée  de  leur  protec- 
trice ;.. .  ils  ont  remonté  le  cours  du  Gave  et  recueilli  à  chaque  pas  une 
nouvelle  preuve  du  crime. . .  Eh  bien  !  que  faut-il  encore  ?  frappe,  grand 
Dieu!  achève  l'œuvre  de  ta  vengeance,  mon  front  se  courbe  devant 
toi!  mais  grâce,  grâce  pour  Rafaëla!  Rafaéla  est  innocente  ;  son  cœur 
n'a  jamais  cessé  d'être  pur  ;  oh  !  par  pitié,  épargne-la  !  n'ajoute  rien  au 
malheur  que  j'ai  fait  tomber  sur  elle  î 

—  ((  Trop  tard,  trop  tard  encore!  répliqua  Hernandez  avec  un  rica- 
nement barbare,  Rafacla  s'était  révoltée  contre  la  volonté  de  son  père; 
elle  a  porté  la  peine  d'un  indigne  amour.  Moi-même,  nuini  d'un  ordre 
du  justicia-major,  je  l'ai  arrachée  de  son  cloître  et  je  l'ai  contrainte  u 
venir  avec  les  recluses,  ses  sœurs,  voir  ton  nom  cloué  à  Tinfàme  po- 
teau ;  on  dit  que  depuis  lors  sa  raison  s'est  égarée,  qu'elle  refuse  toute 
nourriture,  et  qu'elle  passe  les  jours  et  les  nuits  au  pied  du  crucifix  ;  tu 


—  27  — 

peux  donc  te  dispenser  de  prier  pour  elle/bien  que  tu  n'aies  pas  long- 
temps à  vivre,  il  est  à  croire  qu'elle  sera  morte  avant  toi.  » 

Alguaro  atterré  resta  sans  voix  ;  il  avait  croisé  ses  bras  sur  sa  poi- 
trine et  semblait  perdu  dans  sa  douleur;  il  n'opposa  aucune  résistance 
aux  archers  qui  s'avancèrent  pour  le  désarmer  ;  il  leur  remit  sa  dague, 
et  jetant  un  regard  attendri  sur  ses  compagnons  qui  mêlaient  leurs 
larmes  à  celles  des  femmes,  il  donna  lui-même  le  signal  du  départ. 

A  quelques  pas  du  château,  il  se  retourna  en  murmurant  un  dernier 
adieu,  et  ses  yeux  s'arrêtèrent  sur  le  portail  où  l'on  avait  dressé  un 
échafaudage  pour  placer  les  armoiries  du  roi  de  Navarre  ;  une  idée 
soudaine  se  révéla  dans  ses  traits;  il  s'approcha  vivement  du  vieil  ar- 
gentier qui  l'avait  fait  asseoir  à  sa  table,  et  le  supplia  de  lui  accorder 
une  faveur. 

—  ((  Parle,  lui  répondit  l'ancien  homme  d'armes,  en  affermissant  sa 
voix  pour  cacher  son  émotion,  que  veux-tu? 

—  »  Laisser  ici  un  souvenir,  graver  sur  ce  portail  la  pensée  de  ma 
vie,  cette  pensée  fatale  que  j'ai  portée  comme  un  joug,  et  qui  m'a 
écrasé. .,  le  fanal  allumé  sur  l'écueil  préviendra  peut-être  d'autres  nau- 
frages. 

— »  Mais  les  armes  de  Navarre  ?... 

— »  Elles  brillent  sur  trop  de  castels,  sire  écuyer,  pour  avoir  besoin 
de  blasonner  celui-ci  ;  voyez  là-haut  sur  ce  mur  la  menace  béarnaise  : 
Touches-j"  si  tu  Poses  ;  n'est-ce  pas  assez  ?  qui  ne  reconnaîtrait  à  ces 
mots  le  noble  et  vaillant  maître  de  Coarasse  !... 

— »  Tu  dis  vrai,  répondit  l'argentier,  l'épée  du  fourreau  vaut  mieux 
que  celle  de  l'écusson  ;  grave  donc  à  cette  place  ta  triste  légende,  et 
puisse  la  leçon  profiter  au  pays  !  )> 

Alguaro  s'élança  aussitôt  sur  l'échafaudage;  ses  outils  lui  furent 
rendus,  et  dès  qu'il  les  eut  touchés,  on  vit  sa  figure  se  ranimer;  son 
œil  reprit  tout  l'éclat  qu'il  avait  perdu  ;  les  rubans  du  bouquet  de  gui 
qu  il  avait  planté  le  matin  au-dessus  du  portail,  jouaient  au  vent  et  on- 
dulaient autour  de  sa  tête  ;  il  attaqua  le  granit  avec  une  telle  hardiesse 
et  d'une  main  si  ferme  et  si  sûre,  qu'on  aurait  pu  croire  qu'il  avait  un 
modèle  devant  les  yeux.  Hélas!  ce  qu'il  écrivait  était  gravé  depuis  si 
long-temps  dans  son  esprit!  c'étaient  les  dernières  et  funestes  paroles 
de  son  père  :  «  Lo  quQ  ha  de  ser  ?io  puedefaltar.  ))  Son  ciseau  ne  se 


—  2g  - 
reposait  que  que  pour  s'aiguiser  ;  i!  courait,  il  volait  de  lettre  en  let- 
tre, il  brûlait  la  pierre^  autant  de  coups,  autant  d'étincelles. 

La  foule  attentive  répétait  chaque  mot  h  mesure  qu'il  était  formé,  et 
se  communiquait  à  voix  basse  ses  pénibles  impressions  ;  les  archers 
avaient  été  postés  au  pied  de  l'échaFaudnge  ;  mais  l'impatient  Hernan- 
dez ,  pour  surveiller  de  plus  près  son  ennemi ,  s'était  placé  sur  l'é- 
chelle. 

La  dernière  lettre  venait  d'être  sculptée,  lorsque  le  maillet  d'Al- 
euaro  s'échappa  de  sa  main  et  tomba  sur  le  plancher  où  s'était  accoudé 
l'Espao-nol  ;  celui-ci  le  ramassa  et  demanda  à  son  prisonnier  s'il  n'avait 

pas  fini. 

a  Pas  encore,  dit  Alguaro  en  aiguisant  de  nouveau  son  ci*^ean  sur 

un  grès  humide  cl  poli,  il  faut  que  j'écrive  ici  mon  nom. 

»  C'est  juste,  repartit  Hernandez,  et  il  monta  sur  I  cchafaud  pour 

lu!  rendre  le  maillet;  mais,  ajouta-t-il  avec  son  ironie  satanique,  pour 
que  ton  nom  soit  abhorré  c^mme  il  doit  l'être  des  deux  côtés  des  Py- 
rénées, il  est  nécessaire  qu'il  soit  suivi  i  Goai'âS:?e  du  même  mot  qu'à 
Sa  rra  gosse. 

— »  Et  quel  est  ce  mot? 

— ))  iNe  te  Tai-je  pas  assez  répété?  Sacrillge  !... 

»  Tu  le  trompes,  iiernandez,  i!  en  c^t  un  auîr;^  t[ui  a  été  écrit  dans 

lo  ciel  le  jour  où  je  t'ai  connu. 

—  »  Et  quel  est-i!?... 

»  MELUir.n^n!...  répondit  l'Aragonais  d'une  voix  tonnante,  et  en 

même  temps  il  lui  plongea  son  ciseau  dans  le  cœur.  » 

Un  cri  d'effroi  s'éleva  de  toutes  parts;  les  archers  escaladèrent  l'é- 
chelle; mais  avant  qu'ils  fussent  arrivés  sur  l'échafaudage,  Alguaro  avait 
tourné  contre  sa  poitrine  le  fer  retiré  fumant  du  cœur  d'Hernandez, 
et  il  était  tombé  pour  ne  plus  se  relever.  Son  corps  palpitant  râlait  sur 
celui  de  son  rival ,  dont  la  tête  pendait  écheveléo  v(^rs  le  sol  et  vomis- 
sait des  flots  de  sang. 

AnoLPur  de  Piibi sqite. 


—  29  — 


aâ^^a  ^m^  iL^  ^2'î2?iifï20^i>.'î:?^^3  ^^silî^s^s 


ET 


iE©îîSISEBAT192ÎS  SIÎB  E^E  GSi-ÎÏS  DES  JîSÏOrJSS,   DES  TEîaPS 
E'S'  DS3  SRtY5±8'UTï9KS, 

PAU   M.    DE   CHATEAUBRÏAXD. 


Enfin,  voici  un  livre  réellenienl  ntlenciii!...  un  livre  plein  de 
choses!...  un  livre  qui  vivra!...  Pourquoi  donc  suis-je  mal  h  Taise  en 
l'annonçant?  En  m'examinant  bien,  je  le  devine,  c'est  que  je  vole  ce 
plaisir  à  un  de  mes  collaborateurs. 

h' Essai  sur  la  littérature  anglaJse  me^i  arrivée  son^  les  om- 
brages de  ma  retraite  ;  la  ,  sous  ces  arbres  que  l'iiiver  ne  dépouille 
pas  et  que  j'aime  encore  par  reconnaissance,  quarid  le  nouveau  feuil- 
lage est  revenu  à  tous  les  autres  arbres.  Mon  devoir  eût-  été  de  refer- 
mer le  livre  et  de  l'adresser  tout  de  suite  à  la  personne  chnrgëe 
de  la  Revue  littéraire  de  VLc/20,  mais  le  charme  était  déjà  sur  moi. 
La  magie  du  style  m'avait  saisi  ^  le  brillant  des  couleurs  m'avait 
ébloui  5  et  la  noblesse  des  pensées  m'avait  enlevé  si  haut ,  si  loin  de  la 
vie  de  tous  les  jours,  que  j'en  oubliai  un  instant  les  usages  ;  et  je 
gardai  pour  moi  le  bonheur  de  lire  le  premier  le  nouveau  livre  de 
M.  de  Chateaubriand...  que  celui  qui  n'eût  pas  fait  comme  moi 
prenne  la  pierre  et  me  la  jette. 

M.  Moultet  me  pardonnera,  je  l'espère.  IMoi,  je  ne  ferai  qu'an- 
noncer la  bonne  jiouvelle  au  monde  littéraire  ;  sa  plume  détail- 
lera les  beautés  de  l'ouvrage,  et  avec  son  savoir  en  montrera  la 
science  ;  car  dans  cet  Essai  et  ces  Considérations  sitr  le  génie  des 
hommesj  des  temps  et  des  j^évolutions,  ainsi  que  dans  \esEtudes  histo- 
riques, il  y  a  une  mine  où  bien  des  hfiains  vont  désormais  puiser.  Jamais 
plus  d'érudition  n'a  été  mêlée  à  plus  de  poésie ,  plus  de  choses  solides 
à  plus  de  choses  gracieuses.  Je  n'avais  encore  lu  que  quelques  pages  , 
qu'il  me  semblait  déjà  que  je  ^  enais  de  traverser  une  contrée  tout 
ombragée  de  magnifiques  chênes  et  tout  ornée  des  plus  gracieuses 
fleurs. 


—  30  — 

Je  n'ai  fait  que  jeter  les  yeux  sur  la  traduction  du  Paradis  perdu. 
Elle  veut  être  lue  phrase  a  phrase;  en  attendant,  que  Toriginal  à  la 
main,  je  puisse  me  livrer  h  cette  étude,  je  me  bornerai  à  dire,  que 
nul  aussi  bien  que  M.  de  Chateaubriand  ne  pouvait  nous  montrer 
Milton  tel  que  Dieu  et  les  révolutions  l'ont  fait. 

S'il  était  donné  a  Thysope  de  parler,  dirait-elle  bien  la  majesté  du 
cèdre?  et  sera-ce  au  petit  oiseau  des  airs  à  mesurer  le  vol  de  l'aigle? 

Non,  pour  porter  un  géant  et  Texposer  aux  regards  de  tous,  il 
faut  être  qéant  soi-même. 

Voici  comment  s'exprime  l'illustre  traducteur  dans  un  avertissement 
placé  en  tête  de  son  livre  : 

((  J'ai  peu  de  chose  à  dire  de  ma  traduction,  des  éditions,  des  com- 
mentaires, des  illustrations^  des  recherches,  des  biographies  de  Mil- 
ton. »  Il  V  en  a  par  milliers  ;  il  existe  en  prose  et  en  vers  une  douzaine 
de  traductions  françaises  et  une  quarantaine  d'imitations  du  poète  , 
toutes  très-honnes;  après  moi  viendront  d'autres  traducteurs,  tous 
excellens  ;  h  la  tête  des  traducteurs  en  prose  ,  est  Racine  le  fils  ;  à  la 
tête  des  traducteurs  en  vers,  Tabbé  Del  il  le. 

((  l'ne  traduction  n'est  pas  Va  personne ^  elle  n  est  qii  un  portrait  : 
un  grand  maître  peut  faire  un  admirable  portrait ,  soit  j  mais  si  Tori- 
ginal  était  placé  au  près  de  la  copie,  les  spectateurs  le  verraient  chacun 
à  sa  manière  et  différeraient  de  jugement  sur  la  ressemblance.  )> 

((  Traduire,  c'est  donc  se  vouer  au  métier  le  plus  ingrat  et  le  moins 
estimé  qui  fut  oncques;  c'est  se  battre  avec  des  mots  pour  leur  faire 
rendre  dans  un  idiome  étranger  un  sentiment ,  une  pensée  autrement 
exprimée,  un  son  qu'ils  n'ont  pas  dans  la  langue  de  l'auteur.  Pourquoi 
donc  ai-je  traduit  Milton?  Par  une  raison  que  l'on  trouvera  à  la  fin  de 
cet  essai.  )) 

VÊcho  de  la  Jeune  France  a  révélé ,  il  y  a  bientôt  un  an ,  pour- 
quoi l'auteur  du  Génie  du  christianisme  et  des  Martyrs^  en  était 
réduit  à  traduire  le  premier  poète  de  l'Angleterre. 

Aujourd'hui ,  à  la  lin  du  second  volume  de  V Essai  sur  la  poésie 
anglaise,  M.  de  Chateaubriand  parle  ainsi  : 

«  En  finissant,  revenons  par  un  dernier  mot  au  premier  titre  de  cet 
ouvrage  et  redescendons  à  l'humble  rang  de  traducteur  ;  quand  on  a 
vu,  comme  moi ,  Washington  et  Bonaparte  ;  à  leur  niveau  ,  dans  un 
autre  ordre  de  puissance,  Pitt  et  ^Mirabeau  :  parmi  les  hauts  révolution- 


—  31  — 

naires,  Robespierre  et  Danton  ;  parmi  les  masses  plébéiennes,  l'homme 
du  peuple  marchant  aux  exterminations  de  la  frontière ,  le  paysan 
vendéen  s'enferraant  dans  les  flammes  de  ses  récoltes,  que  reste-t-il  à 
regarder  derrière  la  grande  tombe  de  Sainte-Hélène? 

((  Pourquoi  ai-je  survécu  au  siècle  et  aux  hommes  auxquels  j'appar- 
tenais par  la  date  de  l'heure  où  ma  mère  m  infligea  la  vie  ? 

«  Pourquoi  n'ai-je  pas  disparu  avec  mes  contemporains,  les  derniers 
d'une  race  épuisée?  Pourquoi  suis-je  demeuré  seul  à  chercher  leurs  os 
dans  les  ténèbres  et  la  poussière  d'un  monde  écroulé?  J'avais  tout  à 
gagner  à  ne  pas  traîner  sur  la  terre  ;  je  n'aurais  pas  été  obligé  de  com- 
mencer et  de  suspendre  ensuite  mes  Justices  d'' outre-tombe  pour  écrire 
ces  essais,  afin  de  conserver  mon  indépendance  d'homme. 

((  Lorsqu'au  commencement  de  ma  vie,  l'Angleterre  m'offrit  un  re- 
fuge ,  je  traduisis  quelques  vers  de  Milton  pour  subvenir  aux  besoins 
de  l'exil.  Aujourd'hui,  rentré  dans  ma  patrie,  approchant  de  la  fin  de 
ma  carrière^  j'ai  encore  recours  au  poète  d'Éden.  Le  chantre  du  Pa- 
radis  perdu  ne  fut  cependant  pas  plus  riche  que  moi  :  assis  entre  ses 
filles,  privé  de  la  clarté  du  jour,  mais  éclairé  du  flambeau  de  son  gé- 
nie ,  il  leur  dictait  ses  vers.  Je  n'ai  point  de  filles,  je  puis  contempler 
l'astre  du  jour,  mais  je  ne  puis  dire  comme  l'aveugle  d'Albion  : 

How  glorious  once  above  thy  sphearl 
Soleil  !  j'eusse  autrefois  éclipsé  ta  lumière  î 

«  Milton  servit  Cromwell,  j'ai  combattu  Napoléon  :  il  attaqua  les  rois, 
je  les  ai  défendus  ;  il  n'espéra  point  leur  pardon,  je  n'ai  pas  compté  sur 
leur  reconnaissance.  Maintenant  que  dans  nos  deux  pays  la  monarchie 
penche  vers  sa  fin ,  Milton  et  moi  n'avons  plus  rien  de  politique  à  dé- 
mêler ensemble.  Je  viens  me  rasseoir  à  la  table  de  mon  hôte  ;  il  m  aura 
nourri  jeune  et  vieux...  Il  est  plus  noble  et  plus  sûr  de  recourir  à  la 
gloire  qu'à  la  puissance  !  )) 

Nous  ne  savons  si  notre  admiration  nous  enivre  trop ,  mais  en  vé- 
rité, jamais,  selon  nous,  homme  n'a  surpassé  celte  noblesse  de  style  et 
cette  manière  digne  de  dire.  Pas  un  mot  qui  n'émeuve ,  pas  une  pen- 
sée qui  n'élève  dans  cet  aveu  d'une  pauvreté  toute  rayonnante  de 


gloire  : 


O  mon  pays,  sois  mes  amours, 
Toujours* 


—  32  — 
Toujours  loyale  et  lidèle  Bretagne,  sois  honorée  entre  toutes  les 
provinces,  car  tu  as  donne  la  vie  au  premier  écrivain  de  notre  siècle  , 
et  jamais  cœur  plus  généreux  que  celui  de  Chateaubriand  n'a  battu 
dans  une  poitrine  d'homme. 

LE   PARADIS  PESIDU. 

Qu'on  se  figure  une  de  ces  immenses  forets  d'Amérique,  visitées  par 
Chateaubriand,  où  des  arbres  de  toute  espèce  se  mêlent,  se  pressent , 
s'enlacent  dans  un  admirable  désordre  ,  où  la  végétation  la  plus  luxu- 
riante se  déploie  librement,  où  la  sève  coule  par  d'innombrables  ca- 
naux ,  et  Ton  aura  peut-être  une  image  du  Paradis  pej^du.  Quant 
au  poète,  c'est  une  nature  multiple,  complexe,  sïl  en  fut  jamais,  une 
nature  sans  régie  et  sans  frein,  qui  va,  vient,  s'arrête,  s'embarrasse  , 
se  replie,  se  roule  sur  elle-même  comme  le  serpent  séducteur,  et  se 
joue  sublime  et  insaisissable  en  mille  transformations;  ou  plutôt,  pour 
parler  le  magnifique  langage  de  l'auteur,  c'est  «  un  fleuve  immense  qui 
entraîne  avec  lui  ses  rivages  et  les  limons  de  son  lit ,  sans  s'embarras- 
ser si  son  onde  est  pure  ou  troublée.  »  Telle  est  l'œuvre,  tel  est  l'homme 
que  M.  de  Chateaubriand  avait  à  nous  faire  connaître;  voyons  s'il  y  a 
réussi.    Rapprochons  le  tableau  de  l'original ,  appliquons  le  calque  sur 
le  dessiu  ,  le  masque  sur  le  visage  de  celui  qu'il  a  voulu  peindre,  et  ju- 
geons par  analogie...  La  ressemblance  est  frappante.   Oui ,  voilà  bien 
l'œuvre  de  Milton  ;  voilà  les  dédales  sombres,  sinueux,  impraticables , 
(jui  sV  croisent  en  tout  sens;  ses  sites  inachevés  et  jetés  au  hasard,  ses 
épais  fourrés  où  le  jour  ne  pénètre  pas,  son  vernis  souvent  équivoque 
et  son  ciel;  voiià  le  vieux  républicain,   l'ennemi   des  rois;   l'ange 
tombé ,  à  qui  la  foudre  a  frappé  la  tête  et  arraché  la  vue;  le  voilà, 
vaincu,  refoulé,  exilé,  le  puissant  apêtre  des  révolutions,  qui  conspi- 
rait la  chute  des  grandeurs  de  son  siècle  ;  on  le  dirait  dans  une  de  ces 
nuits  ardentes,  où  la  fièvre  rongeait  son  sein  ;  la  pâle  lueur  de  sa  lampe 
éclaire  son  visage;  ses  lèvres  se  crispent,  des  paroles  qui  s'entrechoquent 
pêle-mêle,  timiuUueuscs  comme  l'émeute  hurlante,  inarticulées  comme 
des  soupirs  de  désespoir,  sublimes  comme  la  nature  dans  l'enfante- 
ment ,  jaillissent  à  grands  llols  de  sa  bouche. 

Tout  ce  que  ce  calque   merveilleux  a  coûté  à  l'auteur  de  soins  , 
de  peines,  de  fatigues  et  de  patience  ,  nul  ne  pourrait  se  l'imaginer  et 


„     33 

nul  ne  le  sait  mieux  que  nous,  qui  avons  si  souvent  violé  la  sainlelc  Je 
la  retraite  où  il  expiait  son  génie,  pour  lui  parler  de  la  Jeune  France... 
de  la  Jeune  France,  à  laquelle  il  porte  un  si  vif  intérêt.  Nous  avons  vu 
l'auteur  à^Aiala  Réné^  des  Alcrrijj's  et  du  Génie  du  christianisme^ 
nous  Pavons  vu,  cet  homme  qui  a  créé  un  siècle  et  qui  lui  donnera  son 
nom,  accoudé  à  sa  mauvaise  table  de  bois  traduisant  Millon,  ligne  par 
ligne  et  mot  par  mot,  comme  un  pauvre  écolier  de  sixième  du  grec  ou 
du  latin!  Ainsi  Corneille  dans  ses  vieux  jours  mettait  en  vers  V Imita- 
tion^ à  genoux;  car  toutes  les  gloires  sont  sœurs;  ((  Les  hautes  renom- 
))  mées  se  mêlent  comme  enfnns  d'une  même  famille,  tout  ce  qui  a  de 
))  la  grandeur  se  touche.  )) 

Le  système  de  traduction  tout-à-fait  littérale  qu'a  suivi  l'auteur^ef- 
faroucliora  sans  doute  plus  d'une  susceptibilité.  Il  y  aura  des  esprits  à 
vue  courte  et  à  excellente  mémoire,  qui  ne  savent  pas  plus  l'anglais 
que  leur  propre  langue,  auxquels  le  Paradis  perdu  de  Tabbé  De- 
lille  avec  ses  allées  bien  sablées,  ses  bosquets  bien  finis,  ses  avenues 
droites  et  raides,  plaira  certainement  beaucoup  plus;  il  eut  été 
facile  à  rillustre  traducteur  de  satisfaire  ces  gens-là.  «  Si  je  n'a- 
vais voulu  donner,  dit-il ,  qu'une  traduction  élégante  du  Paradis 
perdu,  on  m'accordera  peut  être  assez  ce  connoissance  de  l'art,  pour 
qu'il  ne  m'eut  pas  été  impossible  d'atteindre  la  hauteur  d'une  traduc- 
tion de  cette  nature.  »  Mais  ce  n'est  pas  à  leur  manière  que  le  génie 
comprend  le  génie. 

Pour  nous  qui  ne  somme.],  grâce  à  Dieu,  ni  de  cette  arrière-garde 
de  la  scholastique  dont  parle  M.  de  Chateaubriand  et  pour  laquelle  il 
n'écrit  point ,  ni  de  ceux  qu'en  appelait  il  y  a  tantôt  six  ans,  roman- 
tiques, autre  espèce  déjeunes  vieillards  «  qui  vont  à  la  chasse  des,  ima- 
ges, des  idées,  des  expressions,  pour  en  faire  leur  proie.  »  Nous,  qui 
espérons  l'avoir  compris,  nous  ne  lui  ferons  certes  pas  le  reproche  de 
rendre  avec  trop  de  vérité  son  modèle;  ce  serait  lui  reprocher  le  titre 
même  de  sa  gloire  ;  \m  portrait  parfait  doit  répéter  l'original ,  ainsi 
qu'un  miroir  fidèle,  avec  ses  qualités  et  ses  défauts,  et  tel  est  celui 
qu'il  a  tracé  de  Miltou  ;  mais  le  génie  même  de  l'homme  qui  en  a  le 
plus  ne  peut  prévaloir  contre  le  génie  des  langues;  il  y  a  en  elles  d  in- 
vincibles résistances,  elles  ne  veulent  jamais  se  livrer  tout  entières; 
on  a  beau  les  saisir  corps  à  corps,  elles  se  dérobent,  elles  échappent, 
on  ne  peut  s'emparer  de  leur  ame,  traduire  leur  s?ns  intime,  transposer 


-  34  - 

leurs  secrètes  harmonies.  Ceci  n'est  du  reste  qu'une  observation  géné- 
rale que  nous  nous  permettons  de  faire  en  passant  et  qui  n'influe  en 
rien  sur  notre  jugement  particulier.  M.  de  Chateaubriand  nous  aime 
trop  et  nous  l'aimons  et  l'admirons  aussi  depuis  trop  long-temps,  pour 
ne  pas  lui  dire  naïvement  toute  notre  pensée. 

La  traduction  du  Paradis  perdu  est  un  grand  fait  dans  l'histoire 
de  la  littérature  moderne  ;  elle  marque  une  ère  nouvelle  dans  une  des 
branches  de  cette  littérature,  assez  dédaignée  jusqu'ici ,  et  signale  un 
progrès  digne  de  fixer  l'attention  des  hommes  réfléchis  et  graves. 

Naguère,  le  chantre  des  Harmonies^  à  son  retour  d'Orient,  venait 
attacher  un  anneau  d'or  au  vieux  palmier  du  désert  ;  cette  fois  ce 
n'est  plus  le  poète  de  la  France,  c'est  le  grand  aveugle  d'Albion ,  c'est 
Milton  lui-même,  évoqué  par  sa  propre  lyre,  qui  sort  de  son  tombeau 
et  vient  couronner  son  rival.  WV. 


Alors  que  vous  vous  promenez  à  travers  les  champs,  vous  trouvez 
êbuvent  sur  les  bords  du  sentier  que  vous  suivez  de  petites  buttes  de 
terre  qui  s'élèvent  çà  et  là.  Si  le  temps  est  sombre,  si  des  nuages  gris 
voilent  le  ciel,  vous  ne  voyez  rien  sur  ces  espèces  de  boursouflures  de 
terrain.  Mais  si  le  soleil  chasse  la  nuée  pluvieuse,  si  de  beaux  rayons 
d'or  tombent  d'en-haut  sur  la  campagne,  tout  de  suite  vous  apercevez 
des  millions  de  fourmis  sortant  de  dessous  la  poussière  de  ces  petites 
montagnes  élevées  par  des  insectes,  alors  tout  est  animation  et  mou- 
vement dans  la  fourmilière,  un  rayon  de  soleil  lui  a  été  une  bonne 
nouvelle,  et  voilà  tout  le  peuple  travailleur  en  joie. 

Il  en  est  des  habitans  des  grandes  villes  comme  des  fourmis;  quand 
viennent  les  premiers  beaux  jours,  on  les  voit  se  remuer  dans  les  rues 
étroites  de  la  cité  et  faire  leurs  apprêts  pour  aller  respirer  aux  champs. 

Le  retour  du  mois  de  mai,  c'est  le  beau  temps  des  voitures  de  dé- 
menagemens,  les  bons  jours  des  tapissiers  de  petites  villes  ;  c'est  aloi^ 


—  35  — 

qu'ils  tendent  oux  fciiéUesles  rideaux  de  percale  ou  de  mousseliiie  bro- 
chée, et  qu'au-dessus  des  couchettes  de  bois  de  noyer  ou  des  lits  d'a- 
cajou ils  enfoncent  dans  les  murs  leurs  flèches  ou  leurs  thyrses  dorés. 

G'estaussi  alors  que  les  propriétaires  de  maisons  se  réjouissent,  car 
leur  revenu  se  double  à  la  belle  saison  ;  en  resserrant  un  peu  la  famille 
ils  ont  place  pour  les  étrangers  qui  viennent  chercher  chez  eux  du  calme 
et  de  Tair,  du  repos  et  des  distractions  quasi-champétres. 

Ce  que  je  dis  ici,  dans  cette  tcte  d'article,  demandez  aux  proprié- 
taires de  Passy  si  c'est  vrai. 

Gomme  tant  d'autres,  j'ai  cherché  plus  d'air  que  je  n'en  avais  à  Pa 
ris  ;  au  lieu  de  la  couleur  blanc-sale  des  maisons,  j'ai  voulu  de  la  ver- 
dure sous  mes  yeux,  et  de  l'espace  devant  moi,  au  lieu  de  Vétroitesse 
des  rues  ou  de  la  tristesse  d'une  cour. 

Toutes  les  hauteurs  qui  avoisincnt  la  grande  cité,  les  coteaux  de  Sè- 
vres, de  Meudon,  d'Autcuil,  de  Passy,  de  Belleville,  de  Menilmontant 
et  de  Vaugirard,  doivent  tenter  les  Parisiens  et  leur  donner  l'envie  de 
connaître  et  de  ressentir  d'autres  brises  que  celles  qui  passent  sur  les 
ruisseaux  boueux  des  rues. 

Passy  surtout  a  dû  appeler  sous  ses  ombrages,  et  c'est  parce  qu'il  fait 
venir  beaucoup  de  monde  à  lui,  que  nous  y  voyons  aujourd'hui  tant  de 
maisons.  Ce  coteau  est  d'un  accès  si  facile,  l'air  qu'on  y  respire  est  si  pur^ 
les  eaux  qu'on  y  boit  sont  si  saines,  que  beaucoup  de  çisiteurs  ont  fini 
par  se  faire  habitans.  Beaucoup  ont  dit:  Il  est  bon  d'être  ici  y  et  au 
lieu  d'y  planter  trois  tentes,  ils  ont  bâti  beaucoup  de  jolies  maisons. 

Où  nous  voyons  à  présent  comme  une  ville,  au  septième  siècie  i!  n'y 
avait  qu'un  tout  petit  village,  connu  en  latin  sous  le  nom  de  Nimio 
et  en  français  sous  celui  de  Nijoji  ou  Nigeon. 

Un  saint  Bernard,  évêque  du  Mans,  mort  en  6^3,  était  propriétaire* 
de  ce  hameau  et  des  vignes  qui  s'étendaient  à  l'entour.  Glotaire  II, 
surnommé  le  Gi'andy  déclare  dans  son  testament  que  ce  village  de 
Nimio  appartiendra  k  l'église  de  Paris. 

A  mesure  que  la  population  de  Nimio  ou  de  Nigeoji  augmentait^ 
on  abattait  des  ari)res  de  la  foret  voisine  (alors  la  foret  de  Rouvret^ 
aujourd'hui  bois  de  Boulogne)^  et  l'on  niellait  le  terrain  en  culture  ; 
c'est  d'abord  vers  l'orient  et  à  la  proximité  de  la  capitale  que  la  popula^ 
tion  se  porta,  et  le  lieu  des  abattis  fut  appelé  Chaillol-,  de  Clml  ou 
Cliail^  qui  eu  langue  tudesque  signifiait,  dçstruçtio  avhorum^  abattis 


—  36  - 

dètois  et  c'est  encore  du  mot  Chai  que  vient  le  mot  français  Echalas. 

Toute  cette  érudition,  je  l'ai  prise  à  Passy,  car  Passy  a  ses  chroni- 
ques formant  un  gros  volume  in -8°,  illustré  de  plusieurs  vues  et  écrit 
par  M.  N.  P.  Quillety  ancien  commissaire  des  gaen^eSy  chef  au 
ministère  de  la  guérite,  sous-intendant  militaire  en  retraite^  che- 
K>alier  de  Vordre  royal  de  la  Légion- d' Honneur ,  membre  de  plu- 
sieurs sociétés  savanteSy  et  ex-adjoint  au  maire  de  Passy. 

Il  y  a  des  gens  qui  vivraient  des  années  dans  une  contrée,  dans  une 
ville,  dans  un  hameau,  et  qui  passeraient  leurs  journées  sans  s'enquérir 
de  l'histoire  des  lieux  qu'ils  parcourent.  Ce  qu'ils  voient,  ce  qu'ils  tou- 
chent leur  suffît...  Oh!  je  ne  suis  pas  de  ce  nombre.  J'aime  à  savoir, 
(juand  j'arrive  dans  une  maison,  qui  l'a  habitée  avant  moi? 

Lorsque  je  me  repose  sous  un  arbre,  j'évoque  le  souvenir  des  voya- 
geurs qui  s'y  sont  assis,  bien  avant  que  je  n'eusse  fait  un  pas  dans  la 
vie.  Aux  pierres  des  vieilles  murailles,  aux  frais  ombrages  de  la  forêt, 
je  vais  toujours  demandant  leur  passé. . .  Je  veux  connaître  avec  qui  je 
suis  destiné  à  vivre. 

Avant  de  se  lier  avec  quelqu'un,  on  s'enquiert  de  ce  qu'il  a  fait,  de 
ce  qu'il  a  été —  Eh!  mon  Dieu,  on  pense,  on  rêve,  on  s'entretient 
autant  avec  les  choses  qu'avec  les  hommes ^  il  est  donc  bon  de  les 
étudier  aussi. 

Le  lendemain  de  mon  arrivée  à  Passy,  je  cherchais  déjà  quelqu'un 
qui  pût  m'en  raconter  l'histoire,  quand  au  bout  d'une  allée  du  bois  de 
Boulogne,  à  un  des  piliers  du  mur  de  la  Muette^  je  lus  en  grosses  let- 
tres sur  une  affiche  jaune  : 

Chroniques  de  Passy  et  de  ses  en^>irons,  ou  Recherches  histo- 
riques,  statistiques  et  littéraires  sur  Passy ,  le  bois  de  Boulogne  et 
les  alentours. 

Comme  c'était  bien  là  mon  affaire,  un  quart  d'heure  après  j'avais  le 
livre. 

Je  voudrais  pouvoir  louer  cet  ouvrage,  car  j'aime  la  pensée  qui  l'a 
dicté  ;  mais  l'auteurse  laisse  aller  trop  à  des  détails  peu  intércssans  pour 
ceux  qui  n'ont  pas,  comme  lui,  l'honneur  d'clre  marguillicrsde  l'église 
de  Passy.  Trop  de  pages  de  son  livre  sont  remplies  des  réglemens  de  la 
fabrique...  Et  puis  quelquefois  on  serait  aussi  tenté  de  croire  que 
M.  Quillet  n'a  point  progressé  avec  son  siècle^  car  il  nous  raconte  des 
anecdotes  qui  ne  sont  plus  de  notre  époque,  et  dont  monseigneur  le 


—  37  — 

duc  de  Bourbon  (s'il  ne  s'était  pas  suicidé,  comme  chacun  sait)  pour- 
rait se  plaindre.  Bien  d'autres  historiettes  tout-à-fait  Pompadour  et 
Dubarrj  feraient  également  bien  de  disparaître  du  volume. 

Grâce  à  ce  que  M.  Quillet  m'a  appris,  j'ai  pu  redire  tout-à-l'heure 
l'origine  du  nom  de  Chaillot  qui  m'a  semblé  aussi  raisonnable  que 
beaucoup  d'autres  qui  ont  cours  parmi  les  étymologistcs  ;  mais  en  vé- 
rité, malgré  toute  ma  tendance  à  croire  au  savoir  et  à  l'érudition  de 
M.  Quillet,  je  ne  puis  admettre  pour  bien  avéré  ce  qu'il  dit  sur  l'ori- 
gine du  nom  de  Passy. 

Pour  mettre  mes  lecteurs  à  même  déjuger  si  c'est  mauvaise  volonté 
de  ma  part,  je  vais  transcrire  le  paragraphe  dans  lequel  l'auteur  des 
Chroniques  cherche  à  établir  l'étymologie  du  nom  de  sa  ville  de  pré- 
dilection. 

«  Si  l'on  veut  savoir,  dit  M.  Quillet,  d'où  vient  le  nom  de  Passy,  il 
suffît  de  remarquer  que  la  cote  qui  prend  à  Chaillot  et  s'étend  jusqu'à 
Boulogne  est  coupée  par  deux  défilés  assez  étroits,  l'un  à  l'entrée  de 
Passy,  du  côté  de  Paris,  et  l'autre  à  son  extrémité,  du  côté  d'Auteuil  ; 
ces  deux  défilés  ou  pas  auront  été  définis  par  le  mot  pas  dans 
l'acception  où  il  signifie  passage  entre  deux  montagnes,  comme  le 
pas  de  Suze^  le  pas  des  Thermopjles.  On  aura  dit  :  Ilj  a  deux  pas 
ici,  pour  exprimer  que  Passy  se  trouve  entre  deux  défilés.  Pas  ici  ou 
icj^  et  par  corruption  Passi  ou  Passj.  » 

Je  savais  depuis  long-temps  qu'il  y  a  des  étymologies  tirées  de  bien 
loin,  mais  en  conscience,  je  le  déclare,  je  n'en  avais  pas  encore  ren- 
contré de  cette  force-là. 

Si  je  critique  M.  Quillet  sur  l'origine  au  moins  douteuse  qu'il  attri- 
bue au  nom  de  Passy ^  je  me  hâte  de  le  remercier  de  ce  qu'il  nous  ap- 
prend sur  le  bois  de  Boulogne.  Je  trouve  là  quelque  chose  de  tou- 
chant, et  je  m'en  vais  rappeler  les  souvenirs  qui  sont  attachés  aux  vieux 
chênes  qui  se  voient  encore  çà  et  là,  parmi  les  jeunes  plantations  de  la 
fashionable  promenade  du  beau  monde. 

Peut-être  quelques  habitués  du  bois  nous  sauront-ils  gré  de  leur 
avoir  donné  de  succinctes  notions  sur  le  lieu  qu'ils  aiment  à  parcourir  ; 
sans  doute  il  est  déjà  doux,  dans  de  légers  landaux  et  d'élégans  phaë- 
tons,  de  rouler  sans  cahots  sur  le  sable  des  routes  de  Saiiit-Cloud,  de 
Madrid,  de  Bagatelle,  à^ Auieuil  ai  de  Boulogne;  sans  doute,  c'est 
un  plaisir  de  filer  rapide  au  galop,  avec  la  brise  soufflant  dans  vos  che- 


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veux  sous  les  acacias  en  iieurs,  les  sycomores,  les  sapins  et  les  chênes 
des  lono-ucs  allées  droites  ;  mais  le  charme  de  ces  promenades  doublera, 
si  quelques  réminiscences  historiques  sont  jointes  à  tous  ces  ombrages. 
L'auteur  des  chroniques  a  su  les  évoquer,  et  nous  lui  en  témoignons 
ici  notre  reconnaissance  ;  car  parmi  les  favoris  dorés  de  la  fortune,  il  y 
a  si  peu  de  pensées  graves,  que  je  sais  bon  gré  aux  hommes  qui  sont 
assez  habiles  pour  pouvoir  en  jeter  en  passant  sur  cette  foule  mobile 
et  légère. 

Ce  que  nous  appelons  aujourd'hui  le  bois  de  Boulogne  avait  autre- 
fois le  nom  àe  foret  de  Roiwret. 

Cetle  vaste  foret  s'appuyant  à  droite  et  à  gauche  des  rives  de  la  Seine 
couvrait  de  son  ombre  la  plaine  de  Sablons,  Villiers  et  Glichy,  Saint - 
Ouen,  la  plaine  Saint-Denis  et  tout  le  faubourg  du  Roule.  Dans  ces 
temps  reculés,  Paris  la  ville  des  rois,  était  comme  une  reine  assise  dans 
la  solitude;  aujourd'hui  étendant  ses  longs  bras,  elle  a  déraciné  les  ar- 
bres et  détruit  les  ombrages  qui  l'entouraient,  et  la  voilà  maintenant 
exposée  à  tous  les  regards  et  accessible  à  tous  venans. 

Du  temps  qu'elle  avait  encore  cette  défense  de  verdure  autour  d'elle, 
ses  habitans  furent  livrés  à  une  cruelle  maladie  ;  chaque  jour  on  en  voyait 
mourir  un  grand  nombre  ;  et  pour  les  églises  et  pour  les  maisons  mor- 
tuaires, il  n'y  avait  plus  assez  de  tentures  noires,  et  dans  les  cimetières 
la  place  commençait  à  marquer!  En  ces  jours  de  foi,  quand  Dieu  en- 
voyait un  iléau  à  la  terre,  les  hommes  élevaient  les  mains  vers  lui,  ils 
criaient:  Seigneur^  ajez  pitié  de  nous  !  Seigneur  ^ faites-nous  mi  sé- 
ricorde  !  Et  comme  s'ils  avaient  eu  peur  de  la  majesté  divine  offensée, 
ilsavaient  mis  une  yierge pleine  de  gi^dce  entre  eux  et  le  Roi  du  ciel, puis 
la  prenant  comme  protectrice,  ils  s'agenouillaient  devant  ses  autels,  en 
répclanl  :  Mèj^e  du  Scua^eur!  consolatrice  des  affligés!  refuge  des 
pécheurs  y  priez  pou?'  nous^  priez  pour  nous. 

Vers  l'année  i3io,  une  grande  épidémie  exerçant  ses  ravages  dans 
la  ville  que  les  prédicateurs  appelaient  la  Babjlone  moderne^  beau- 
coup de  Parisiens  émigrèrent  de  ses  murs.  Les  uns  allant  vers  le  midi, 
les  autres  vers  le  nord,  mais  tous  conduits  par  la  piété  et  Tespérance, 
^ar  ces  bandes  de  pèlerins  ne  se  mettaient  en  route  que  pour  aller 
prier  le  saint  qu'elles  regardaient  comme  le  meilleur  protecteur,  le 
médiateur  le  plus  puissant. 

S^}\  il  y  avait  h  JS^juJogni^-sur mer  une  image  miraculeuse  de  la 


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trés-sainte  Vierge,  qui  avait  un  grand  renom  de  puissance  :  les  murs 
de  sa  chapelle  étaient  tout  recouverts  à' ex-voto^  et  son  autel  tout  en- 
richi d'offrandes  ;  non-seulement  elle  avait  sauvé  des  centaines  de  ma- 
telots de  la  fureur  des  vagues,  mais  elle  avait  encore  préservé  des  pays 
de  la  peste  et  du  mal  des  ardens. 

Beaucoup  d'habitans  de  Paris  allèrent  donc  vers  elle;  et  si  vous  vou- 
lez une  scène  qui  contraste  avec  celles  que  vous  voyez  aujourd'hui  sur 
les  hauteurs  de  Passy,  regardez. 

Elle  est  longue  cette  procession  d'hommes,  de  femmes  et  d'enfans 
qui  souffrent  et  qui  ont  peur  de  mourir  du  mal  qui  a  frappé  leurs  pro- 
ches; elle  monte  lentement  la  pente  du  coteau,  car  ceux  qui  suivent  la 
croix  de  bois  et  la  bannière  de  laine  blanche,  écartelée  de  noir,  sont 
tous  faibles  et  défaillans  ;  leurs  chants  sont  tristes  et  entrecoupés  de  si- 
lences ;  quand  les  voix  se  taisent,  le  bruit  des  pas  sur  le  gravier  de  la 
route  est  tout  ce  que  l'on  entend...  Et  alors  que  des  paroles  rempla- 
cent les  pauses,  ce  sont  des  versets  du  Miserere  et  du  De  profundis 
qui  sont  lugubrement  psalmodiés  par  les  pénitens  et  répétés  par  les 
échos.  *' 

Dans  l'espace  étroit  qui  est  resté  vide  entre  les  murs  de  Paris  et  la 
lisière  de  la/bréi  de  Rouvret,  la  procession  s'est  dessinée  en  suivant 
les  sinuosités  du  chemin,  comme  un  long  serpent  qui  a  été  blessé  et  qui 
se  meut  avec  peine  ;  mais  la  voilà  maintenant  dans  l'épaisseur  du  bois, 
voilà  les  souffreteux  et  les  malades  hors  des  ardeurs  [du  soleil,  les  voilà 
cheminant  sous  l'ombre  fraîche  des  chênes,  et  la  clochette  des  confréries 
et  les  refrains  des  litanies  font  taire  les  oiseaux  accoutumés  au  profond 
silence  de  la  forêt.  Les  cerfs,  les  biches,  les  faons  et  les  chevreuils  s'en- 
fuient aussi,  comme  si  cette  foule  pieuse  pouvait  en  vouloir  à  leur  vie. 
Oh  non!  ce  n'est  pas  quand  on  va  demander  à  Dieu  de  ne  pas  mou- 
rir, que  l'on  voudrait  faire  mal  à  une  faible  et  innocente  créature. 

Si  les  oiseaux  et  les  autres  habitans  de  la  forêt  se  sont  effrayés  et  éloi- 
gnés du  passage  de  la  procession,  le  son  cadencé  des  clochettes  a  fait 
venir  sur  la  voie  qu'elle  suit  les  ermites  de  cette  vaste  solitude,  pour 
s'agenouiller  sur  le  passage  de  la  croix,  pour  prier  avec  les  pieux  pè- 
lerins, ils  ont  quitté  leurs  grottes  ou  leurs  cahutes  de  branchages,  et  si 
c'est  une  joie  pour  eux  de  voir  qu'il  y  a  encore  tant  de  foi  en  ce  monde , 
c'est  une  consolation  pour  les  dévots  voyageurs  d'être  bénis  par  les 
solitaires  de  Rouvret. 


—  40  — 

Au'oirci'hui  une  cérémonie  religieuse,  une  Fête-Dieu  produirait 
sans  coûte  Je  l'effet  dans  les  routes  droites  et  régulièrement  plantées 
du  bois  de  Boulogne,  là  les  bannières  pourraient  (lotter  et  claquer  au 
vent  et  les  croix  d'argent  briller  au  soleil  ;  car  les  jeunes  plantations 
n'abritent  et  ne  cachent  rien...  Mais  il  y  a  cinq  cents  ans,  quelle  dif- 
férence! que  de  mystère  sous  l'ombre  des  vieux  chênes  !  que  de  recueil- 
lement sous  ces  rameaux  élancés  et  entrelacés,  qui  donnaient  l'idée  des 
voûtes  à  ogives!  Une  procession  là.  c'était  beau,  c'était  plus  beau  que 
dans  une  cathédrale  ;  là  il  est  vrai  pas  de  tentures,  pas  de  riches  tapis- 
series appendues  de  chaque  coté  du  chemin  du  cortège  sacré,  mais  les 
lierres,  les  liserons,  les  lianes,  les  vignes  folles  avaient  jeté  leurs  gra- 
cieux festons  d'un  arbre  à  l'autre,  et  dans  plus  d'un  endroit  formaient 
des  arc  ides  et  de  merveilleux  reposoirs.  Là  pas  d'orgues  soupirant  en 
tO:mant  sous  des  voules  de  pierres,  mais  les  sons  majestueux  du  veiît 
dans  la  cime  des  sapins. 

Pour  les  malheureux  qui  venaienl  de  souffrir  et  de  voir  mourir  dans 
les  rues  sales  et  étouffées  de  Paris,  oh!  certes  ce  devait  être  une  sainte 
joie,  un  retour  d'espérance  que  de  prier  ainsi  ensemble  sous  ces  beaux 

ombrages Aussi  les  malades  croyaient  déjà  se  sentir  mieux...  Les 

pauvres  mères  surtout  recommençaient  à  sourire  à  leurs  enfans  pâles 
et  amaigris,  et  se  répétaient  entre  elles  :  La  bonne  Vierge  a  pitié  de 
nos  petits  anges. 

Je  ne  chercherai  pas  à  décrire,  jour  par  jour,  la  route  des  pèlerins; 
je  dirai  seulement  que  la  longueur  du  chemin  ne  décourageait  per- 
sonne; loin  de  là,  la  sainte  bande  en  avancanl  ne  faisait  qu'augmenter 
de  nombre...  Et  quand  du  haut  d'un  plateau  élevé  ils  aperçurent, 
comme  une  nappe  d'argent,  la  mer  qui  scintillait  au  soleil,  ils  étaient 
près  de  deux  mille. 

(^'élait  la  Vierge  que  les  litanies  appellent  Etoile  des  niej'S  (maris 
Stella)  ([uc  ces  iervcns  chrétiens  venaient  implorer.  Aussi,  quand  ils 
aperçurent  l'immensité  des  flols,  ils  regardèrent  avec  enthousiasme  ce 
qui  leur  semblait  là  le  domaine  de. celle  qui  allait  intercéder  pour  eux  ; 
elle  est  si  puissante  qu'avec  un  geste  de  la  main,  un  sourire  de  sa  bou 
che,  elle  calme  les  fureurs  de  ce  vaste  océan  et  commande  aux  tem- 
pêtes de  ne  plus  remuer  ses  vagues.  Elle  dira  aussi  au  fléau  de  cesser; 
clic  fera  revenir  la  santé  à  nos  enfans. 

Ainsi  pensait  la  muUUude    en  descendant  vers  la  petit.^  ville   de 


~  41  — 

Boulogne,  dont  elle  apercevait  l'église  élevant  son  docher  nu-dessus 
des  toits  des  maisons...,  c'était  là  le  terme  du  pèlerinage! 

Pendant  neuf  jours,  les  prières  des  pèlerins  furent  presque  conti- 
nuelles devant  l'image  miraculeuse,  et  quand  la  nuit  venait,  il  n'y  avait 
point  d'obscurité  à  l'en  tour  de  son  autel,  car  chacun  voulait  y  faire 
brûler  une  chandelle  de  cire. 

Parmi  les  meilleures  consolatrices,  il  faut  nommer  la  foi  et  V  espé- 
rance; ces  deux  filles  du  ciel  savent  mieux  que  toute  autre  essuyer  les 
pleurs  et  opérer  des  miracles. 

A  la  fin  de  la  neuvaine,  bien  des  malades  étaient  guéris,  les  couleurs 
de  la  santé  étaient  revenues  aux  visages  pales,  la  force  aux  faibles,  la 
gaîté  aux  enfans  et  le  bonheur  au  cœur  des  mères! 

Avant  de  quitter  Boulogne,  les  pèlerins  consolés  et  guéris  appendi- 
rent  aux  murailles  de  l'église  leurs  ex-voto  y  et  lorsque  les  ^irêtres  du 
sanctuaire  de  la  bienheureuse  vierge  Marie  permirent  aux  voyageurs 
qui  allaient  s'en  retourner  chez  eux,  de  baiser  les  pieds  de  la  glorieuse 
image,  des  pleurs  coulèrent  de  tous  les  yeux  :  c'étaient  comme  des  en- 
fans  qui  vont  s'éloigner  de  leur  mère. ..  de  leur  mère  qui  les  a  soignés 
dans  leurs  souffrances,  et  qui  les  a  guéris  ! 

Le  roi  Philippe-îe-Long  avait  envoyé  avec  les  pèlerins  un  peintre 
habile,  et  l'avait  chargé  de  faire  une  exacte  et  vraie  pourtraicture 
de  Notre-D  ame-de-hon-  Secours  telle  quelle  se  voit  en  sa  nef,  bat- 
tue des  flots,  dans  F  église  vénérée  de  Boulogne-sur-Mer.  Et  quatre 
notables  de  Paris  avaient  aussi  été  choisis  par  ordre  royal  pour  rap- 
porter au  Ptoi  des  chrétiens  cette  copie  de  la  Vierge  miraculeuse. 

Le  tableau  du  peintre  parisien,  placé  sur  un  fond  de  moire  blanche, 
servit  de  bannière  pour  le  retour. . .  En  venant  à  Boulogne,  c'était  une 
écharpe  de  crêpe  noir  qui  avait  été  nouée  aux  pieds  du  crucifix  ;  en  re- 
venant vers  Paris,  c'était  une  guirlande  qui  l'enlaçait  qui  laissait  pen- 
dre ses  bouts  terminés  par  deux  gros  glands  de  (leurs  aux  deux  bran- 
ches de  la  croix 

Les  parens,  les  amis  des  pèlerins  attendaient  impatiemment  leur 
retour.  En  ce  temps-là,  les  communications  étaient  rares  et  difficiles 
entre  Paris  et  Boulogne-sur-Mer  ;  cependant  il  était  arrivé  au  Louvre 
un  émissaire  qui  avait  fait  grande  hâte  pour  annoncer  que  Notre- 
Dame-de-bon -Secours  avait  rendu  la  santé  aux  malades^  la  force  aux 


-42  - 
faibles  et  le  bonheur  à  tous  les  pèlerins,  et  que  tous  s'étaient  mis  en 
route  pour  revenir. 

Cette  bonne  nouvelle  se  répandit  presque  aussi  vite  que  l'annonce 
d'un  malheur. 

Je  dis  aussi  vite  que  l'annonce  d'un  malheur,  parce  que  je  ne  sais 
pourquoi  les  mauvaises  nouvelles  arrivent  toujours  vite,  tandis  que 
celles  qui  doivent  donner  de  la  joie  ont  l'air  d'avoir  été  apportées  par 
des  tortues. 

Dans  les  temps  où  les  nouvelles  allaient  moins  vite,  était-on  plus 
malheureux  qu'aujourd'hui  que  nous  avons  le  télégraphe,  les  malle- 
postes,  les  estafettes  et  les  courriers  ?  Je  ne  le  crois  pas,  car  en  ce 
monde,  comme  il  va  plus  de  malheur  que  de  bonheur,  ouvrir  beau- 
coup de  communications,  ôter  tous  les  obstacles  de  la  route,  n'est-ce 
pas  faire  le  chemin  beau  à  l'ennemi,  pour  qu'il  nous  arrive  pluspromp- 
lement?...  Oh!  s'il  n'y  avait  que  de  bonnes  nouvelles  à  recevoir  ou  à 
expédier,  je  voudrais  des  chevaux  de  plus  aux  célérifères,  des  rnouve- 
mens  plus  rapides  aux  télégraphes,  des  chemins  de  fer  partout...  Mais 
hélas!  j'ai  vu  tant  de  lettres  cachetées  de  noir  m'arriver,  qu'en  vérité  je 
ne  craindrais  pas  d'habiter  un  pays  où  il  n'y  aurait  que  des  grandes 
routes  difficiles  et  des  messagers  paresseux. . .  Un  petit  coin  bien  ignoré 
du  monde,  un  vallon  bien  isolé  des  bruits  de  la  terre,  où  l'on  vivrait 
avec  de  vieux  amis  que  l'on  ne  verrait  pas  mourir,  me  semble  aujour- 
d'hui plus  enviable  que  tout. 

Quand  le  fleuve  coule  amer,  pourquoi  se  pencher  vers  ses  eaux  pour 
en  boire? 

Parmi  ces  pèlerins  dont  je  cherche  à  vous  raconter  l'histoire,  il  y  en 
avait  sans  doute  qui  sortaient  du  sentier  battu,  qui  allaient  à  droite  ou 
à  gauche,  pour  cueillir  quelque  fleur  dont  la  forme  ou  l'éclal  les  avait 
frappés.  Je  fais  comme  ces  pélerins-là,  je  sors  de  mon  récit,  je  m'amuse 
en  chemin  à  vous  redire  les  pensées  qui  me  partent  du  cœur  et  qui  me 
traversent  l'esprit. . .  Ne  m'en  voulez  pas,  et  prétez-moi  encore  l'oreille. 

Beaucoup  de  Parisiens_,  sachant  par  le  messager  qui  était  venu  au 
roi  le  jour  précis  du  retour  des  vovageurs,  étaient  allés  au-devant 
d'eux  jusqu'au  village  des  Menus,  situé  sur  la  rive  de  la  Seine,  en  face 
et  au-dessous  de  Saint-Gloud  ;  là  ils  attendaient....  Enfin  les  clochettes 
des  confréries  que  les  syndics  vêtus  de  la  dalmatique  agitent  dans  les  pro- 
cessions se  firent  entendre. . .  Les  voilà  !  les  voilà  !  crièrent  à  la  fois,  et  le 


^  4S  -i 

vieillard  qui  avait  vu  son  fils  partir  pour  le  saint  voyage,  et  le  fils  qui 
n'avait  pu  accompagner  sa  mère,  et  la  sœur  qui  allait  revoir  son  frère, 
et  l'épouse  qui  allait  cesser  d'être  veuve,  et  l'ami  qui  avait  été  séparé  de 
son  ami. 

Ce  ne  sont  plus  seulement  les  clochettes  que  l'on  entend,  voici 
briller  au-dessus  des  haies  des  chemins  les  croix  d'argent,  voici  flotter 
les  bannières.  Voici!  voici  sur  son  fond  de  moire  blanche,  à  franges 
d'or,  la  très-glorieuse  image  de  Notre-Dame-de-bon-Secours!...  Oh! 
que  d'élans  de  gratitude,  que  de  bénédictions,  que  de  respects,  à  me- 
sure qu'elle  avance!...  C'est  la  Vierge  qui  est  représentée  sur  cette 
bannière,  qui  a  sauvé  de  la  mort  tous  ces  parens,  tous  ces  amis.  C'est 
elle  qui  a  guéri  tant  de  maux,  séché  tant  de  larmes,  c'est  elle  qui  a 
fait  tant  d'allégresse,  tant  de  bonheur. . .  Aussi  quand  on  a  incliné  son 
front  devant  elle  pour  la  remercier,  comme  on  se  relève  de  terre, 
comme  on  se  cherche,  comme  on  s'embrasse,  comme  on  se  questionne, 
comme  on  s'interrompt,  comme  on  se  sourit,  comme  on  pleure  de 
joie!...  Ce  délire,  ce  péle-méle,  ce  touchant  désordre  durèrent  long- 
temps. Et  si  vous  voulez  savoir  juste  le  lieu  où  tant  de  bonheur  est  ad- 
venu à  nos  devanciers,  vous  le  saurez,  car  nos  pères  y  ont  élevé  un 
monument  de  reconnaissance.  Ce  monument  dure  encore  et  peut  être 
visité  par  vous  tous....  Ce  monument,  c'est  l'égUse  actuelle  de  Bou- 
logne, 

Cette  église,  d'un  style  gothique  très-pur,  est  la  copie  exacte  et  scru- 
puleusement faite  de  Véglise  de  Boidogne-sur-Mer . 

Pour  ne  perdre  aucun  des  salutaires  souvenirs  de  leur  pèlerinage, 
pour  retrouver  en  quelque  sorte  le  lieu  où  la  santé  et  la  consolation 
leur  avaient  été  rendues,  ceux  des  pieux  habitans  de  Paris  qui  étaient 
allés  jusqu'aux  bords  de  la  mer  pour  y  implorer  la  Vierge  qui,  par  son 
intercession  auprès  de  Dieu,  fait  cesser  les  tempêtes  et  les  fléaux,  ont 
élevé  cette  église  et  ont  voulu  qu'elle  fut  pied  pour  pied,  et  pouce 
pour  pouce,  ornement  pour  ornement,  semblable  à  celle  où  ils  avaient 
prié  sur  la  grève  battue  des  flots...  Et  aujourd'hui,  si  quelque  fashio- 
nable,  habitué  du  bois^  a  par  hasard  jeté  les  yeux  sur  ce  que  je  viens 
d'écrire,  s'il  va  voir  ce  souvenir  ïixè  du  moyen-àge,  il  retrouvera  dans 
cette  église  plus  d'une  chose  qui  redit  son  origine.  A  la  jonction  des 
nervures  de  la  voûte,  il  verra  encore,  dans  de  petits  écussons,  les  débris 
d'une  nef  qui  fend  les  ondes;  sur  d'autres,  il  distinguera  des  semis  de 


^  44  — 

tleursde  Ivs.  Et  ce  qui  révèle ,  seion  nous,  que  cù  sont  des  pèlerins 
qui  ont  fondé  cette  église,  c'est  la  quantité  de  bannières  que  dans  nos 
fêtes  solennelles  y  déploient  encore  diverses  confréries.  II  y  a  là  un 
souvenir  de  procession,  un  ressouvenir  de  ce  voyage  à  travers  le  pays, 
alors  que  chaque  corporation  de  Paris  se  rendait  a  Boulogne- sur-Mer, 
avec  l'étendard  de  sa  paroisse  ou  de  sa  profession. 

Le  roi  Philippe-Ie-Long,  qui  avait  voulu  que  des  notables  de  sa 
capitale  fissent  partie  du  pèlerinage,  s'est  associé  à  la  reconnaissance 
des  pèlerins,  c'est  lui  qui  a  posé  la  première  pierre  du  monument  de 
gratitude.  Une  table  de  marbre  noir  scellée  dans  le  mur  constate  ce 
fait  et  prouve  en  quelle  haute  vénération  était  l'image  sainte  qui  avait 
été  rapportée  de  Boulogne-sur-Mer,  et  à  laquelle  on  avait  su  joindre 
pour  la  rendre  encore  plus  sacrée  et  plus  miraculeuse  un  fragment  de 
celle  que  les  Boulonnais  n'avaient  pas  voulu,  au  prix  de  beaucoup  d'or, 
laisser  eniporler  de  leur  ville. 

Cette  image  était  gardée  dans  le  trésor  de  ia  rovale  abbaye  de 
Longchamps,  et  pour  l'en  tirer ^  il  y  avait  gîand  nombre  de  focinalitès 
à  remplir... 

Cette  église  dont  la  première  pierre  avait  été  bise  par  des  mains 
royales,  et  à  laquelle  tant  de  réminiscences  s'attachaient,  devint  bientôt 
célèbre;  là  aussi  des  miracles  furent  opérés  par  Noij'e-Dajne-de-bon- 
Secouj's,  et  les  pèlerins  vinrent  à  l'église  de  Boulogne  près  Paris, 
comme  ils  'AVàienlh.  Boulogiie-sw-Mer  '^  alors  le  nom  sans  souvenir  du 
village  des  Menus  disparut,  celui  de  Boulogne  le  couvrit  de  sa  dou- 
ble célébrité...  Et  les  ombrages  qui  s'étendaient  à  Tcntour  de  la  nou- 
velle église  perdirent  aussi  leur  premier  nom.  La/b/'dV  de  Romi-et  ou 
de  Rouvroy  devint  le  bois  de  Boulogne. 

L'ouvrage  de  INl.  Quillcl  ma  donné  Tejivie  d'explorer  les  environs 
de  Passy.  J'ai  commencé  par  aller  visiter  l'église  qui  a  fait  prendre  son 
nom  au  bois,  où  j'aime  ii  promener  mes  rêveries,  mes  regrets  et  mes 
espérances.  J"y  suis  allé  le  dimanche  qui  termine  l'octave  de  la  Fête- 
Dieu,  et  c'est  alors  que  j'ai  vu  la  plaque  de  marbre  noir  dont  j'ai  parlé, 
j'ai  remarqué  sur  cette  pierre  les  épithétes  qui  sont  jointes  au  nom  do 
Louis  XV.  Il  y  est  appelé  le  Bien-Aimé.,  le  flctoi'i  eux  elle  Con- 
<7Wf^'rt7zf..  .Aujourd'hui  on  lui  fait  expier  bien  cruellement  ces  flatteries. 

Passy  a  du  une  grande  partie  de  sa  prospérité  à  ce  prince  ;  car,  en 


-  45  - 

iigrandibsant  le  cMteau  de  la  Muette^  en  Thabitant  souvent,  il  y  a  at- 
tiré tout  ce  monde  qui  s'attache  aux  cours,  beaucoup  de  beaux  hôtels 
ont  été  alors  bâtis  non  loin  de  îa  demeure  royale. 

Les  souvenirs  que  Louis  XV  a  légués  à  la  ]\iuette  ne  sont  pas  de 
nature  à  être  cités  parmi  nous.  Avant  ses  scandaleuses  débauches,  il  v 
en  avait  eu  là  de  plus  hideuses  encore,  celles  d'une  fille  de  Philippe 

d'Orléans  avec Le  retient  a   laissé  tomber  de  sa  honte  dans  ce 

château  ;  et  il  v  a  des  taches  que  le  temps  ne  peut  effacer,  et  qui  de- 
meurent indélébiles  sur  la  pierre  comme  dans  les  esprits. 

Pour  purifier  la  Muette ^  Louis  XYI,  Marie- Antoinette,  madame 
royale,  l'ont  habitée.  Les  pensées  qui  viennent  quand  on  évoque  ces 
grands  noms  forment  tout  de  suite  comme  un  voile  sacré  qui  cache 
les  vieilles  obscénités  du  lieu. 

Puis,  après  ces  illustrations,  le  célèbre  lacteur  de  pianos  et  de  harpes 
Ehrard  est  \enu  travailler  oii  les  rois  avaient  Irainé  leurs  ennuis,  alors, 
au  lieu  du  bourdoniiienient  sî  vide  et  si  faux  des  courtisans,  on  enten- 
dait dans  les  oàions  de  .rarlisle  de  suaves  accords...  Un  orgue  surtout 
y  a  ravi  tous  ceux  qui  ont  eu  le  bonheur  de  l'entendre,  Éhrard  avait 
mis  tout  son  art  a  iaire  de  cet  instrument  un  chet-d'œu\re. 

C'est  Khrard,  devenu  propriétaire  du  Pavillon-llûyal,  qui  Ta  lait  ici 
que  nous  le  voyons  aujourd'hui,  semblable  à  une  mauvaise  caserne! 
Tout  ce  qui  était  style  dans  le  bâtiment  a  disparu  ;  ce  n'est  plus  qu'une 
haute  et  lourde  masse  carrée,  percée  de  beaucoup  de  fenêtres  et  sur- 
montée d'une  icfnoble lanterne...  Il  n'y  a  de  bien  conservé  de  l'ancien 
château  qu'un  de  ses  bas  côtés,  que  l'on  ne  voit  plus  de  la  rue,  mais 
où  l'on  retrouve  le  goût  du  temps  de  Louis  XV.  Ce  pavillon  qui  n'a 
été  ni  regratté,  ni  badigeonné,  ni  déshonoré,  se  loue  tous  les  ans  à 
quelque  ennuyé  ou  à  quelque  riche  malade  de  Paris. 

Sous  la  restauration,  j'y  ai  vu  un  ministre  des  fmanccs  ;  Louis  XVIII 
lui  avait  prêté  cette  demeure,  car  ce  ministre  des  finances  était  pauvre, 
et  est  mort  sans  avoir,  comme  M,  Thiers  et  bien  d'autres,  une  villa 
à  lui. 

Aujourd'hui  le  grand  pavillon  et  le  parc  du  château  sont  occu}:)és 
par  Y  Institut  ortliqpédlque  de  Paris  des  docteurs  Pravaz  et  (iuerin. 

C'est  là  que  sont  traités  et  réformés  les  défauts  de  la  taille. 

Aux  avantages  médicaux  et  hygiéniques  les  fondateurs  de  ce  bel  éta- 


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blissement  ont  réuni  tous  les  soins,  toute  la  surveillance,  tous  les  maî- 
tres qui  peuvent  assurer  une  bonne  éducation. 

Bien  souvent  en  me  promenant  sur  la  pelouse,  j'ai  regardé  par  dessus 
le  mur  en  saut  de  loup  qui  entoure  les  jardins,  pour  apercevoir  les 
jeux  des  pensionnaires;  mais  je  n'ai  vu  là  aucune  animation;  c'est  pro- 
bablement plus  à  l'écart,  plus  loin  des  yeux  des  promeneurs  que  se 
passent  les  récréations. 

Souvent  à  la  grande  porte  de  l'Institut  s'arrêtent  de  brillans  équi- 
pages, des  femmes  élégantes  en  descendent.  Ce  sont  des  mères  qui 
viennent  embrasser  leurs  enfans  et  s'assurer  des  progrès  que  l'art  a 
faits  pour  réformer  la  nature. 

En  face  du  bel  établissement  de  MM.  Pravaz  et  Guerin^  Beau-Séjour 
offre  de  délicieuses  habitations  à  ceux  et  celles  qui  cherchent  pour  ré- 
tablir leur  santé  le  calme  et  le  bon  air.  C'est  ici  que  vient  pour  se 
guérir  l'aristocratie  maladive,  et  vraiment  elle  est  bien  inspirée,  car  je 
ne  connais  rien  de  plus  élégant  que  cet  enclos  entrecoupé  de  petites 
pelouses^  de  rpassifs,  de  routes  anglaises  sablées,  et  de  jolis  pavillons 
qui  étalent  leur  blancheur  au  milieu  de  la  verdure  et  des  fleurs. 

Êeau-Séjour  a  jadis  appartenu  au  père  Lachaise...  Il  avait  à  Passy, 
comme  il  avait  de  l'autre  coté  de  Paris,  une  maison  de  campagne,  et 
les  destinées  de  ses  maisons  sont  devenues  étranges.  Ici  des  malades, 
plus  loin  des  morts. 

A  Beau-Séjour,  il  n'y  a  pas  que  des  êtres  souffrans  ;  nous  y  con- 
naissons un  salon  oii  se  réunissent  souvent  les  Larochefoucauld,  les 
Ballanche,  les  Sainte-Beuve,  les  Nodier,  les  Chateaubriand.  Je  ne  nom- 
merai pas  la  femme  qui  fait  les  honneurs  de  ce  salon;  je  craindrais  que 
sa  gracieuse  modestie  ne  m'en  fermât  la  porte. 

En  tout  temps  Passy  a  eu  des  séductions  pour  les  hommes  qui  pen- 
sent et  qui  écrivent. 

Franklin  y  a  posé  son  premier  paratonnerre.  J.-J.  Rousseau  y  a  fait 
une  partie  de  son  Devin  du  village.  L'abbé  Prévôt,  Latour-d' Au- 
vergne, premier  grenadier  de  France,  le  père  Lemoine,  Goldoni,  Jo- 
seph et  André  Chénier,  Picard,  Piccini,  Gossec,  Marsollier,  Hoffmann, 
Raynal,  ont  passé  ici  de  tranquilles  journées  et  rempli  leurs  loisirs. 

Cet  amour  pour  Passv  ne  s'est  point  en  allé  aveclesmortsdont  je  viens 
de  transcrire  les  noms.  Plusieurs  de  nos  notabilités  actuelles  y  jouissent 
aujourd'hui  de  ce  calme  inspirant,  que  Paris,  si  riche  en  toutes  choses, 


—  47  — 

n*a  point  à  offrir.  Retirés  sur  les  hauts  lieux,  ces  hommes  de  lettres 
entendent  moins  de  bruit  et  travaillent  plus  à  l'aise;  ici  le  vénérable  et 
aimable  historien  des  croisades  s'occupe  de  politique  et  de  littérature. 
Un  ami  qui  sera  digne  de  lui  (et  c'est  là  un  beau  titre),  M.  Poujoulat, 
répand  du  charme  et  de  la  poésie,  où  l'on  ne  croirait  trouver  que  la 
triste  réalité.  Le  célèbre  docteur  Orfila  se  délasse  d'occupations  graves 
avec  celui  des  beaux-arts  qui  console  le  mieux;  tout  à  cote  Brasier  fait 
ses  chansons  et  Dumersan  ses  vaudevilles  et  ses  drames. 

Un  homme  dont  le  profond  savoir  a  presque  été  caché  par  îe  grand 
dévouement,  M.  le  comte  de  Lascases,  auteiu'  des  cartes  historiques, 
courtisan  du  malheur,  flatteur  de  l'infortune  Cic  Napoléon  à  Sainte- 
Hélène,  habite  également  Passy. 

Les  plaisirs  s'y  donnent  aussi  souvent  rendez-vous.  Voici  ce  que  la 
Mode^Revue  du  monde  élégant^  disait,  il  y  a  peu  de  jours,  du  Banelagh 
de  Passy  : 

(c  Je  veux  parler  aujourd'hui  des  soirées  agréables  que  Ton  peut  pas- 
ser au  Ranelagh.  Depuis  quinze  jours,  nous  voyons  avec  plaisir  que 
l'on  revient  à  ce  lieu  aimé  de  la  génération  qui  a  été  notre  devancière. 
Là,  sous  les  acacias  fleuris  et  sur  la  pelouse  unie  qui  s'étend  devant 
le  parc  de  la  Muette,  le  beau  monde  vient  respirer  l'haleine  embaumée 
du  soir.  Ces  noms  de  Ranelagh  et  de  la  Muette  ont  \e\ivs  souvenirs 
de  mode, 

((  Dans  cette  salle  élégante,  dont  vous  apercevez  le  soir  la  porte  illumi- 
née au  bout  d'un  long  berceau  de  verdure,  une  reine.. .  la  plus  belle,  la 
plus  gracieuse  reine  du  monde,  Marie-Antoinette,  est  venue  danser,  en 
disant  à  celui  qui  venait  de  bâtir  le  Ranelagh  :  je  viens   danser   ici 

POUR  vous  PORTER  BONHEUR. 

»  A  elle  qui  voulait  le  bonheur  de  tous,  rien  n'a  porté  bonheur!... 
Mais  arrêtons-nous,  ne  jetons  pas  du  noir  sur  ce  Bulletin  de  Mode, 

))  Bien  des  grands  seigneurs,  beaucoup  d'hommes  illustres  et  bien- 
faisans  ont  fondé  et  bâti  des  hôpitaux,  et  leurs  noms  ne  sont  point  restés, 
pour  que  la  postérité  les  prononce  avec  respect  et  reconnaissance.  Et 
voilà  qu'un  lord  irlandais  qui,  pour  rétablir  sa  fortune  ébréchée,  a  fait 
élever  près  de  Londres  une  salle  de  danse,  va  passer  aux  âges  à  venir, 
et  son  nom  de  Ranelagh  surnagera  quand  tant  d'autres,  qui  méritaient 
bien  d'avoir  la  célébrité,  sont  enfoncés  dans  l'oubli  ! 


))  Depuis  plus  de  trente  ans  ce  nom  est  devenu  européen,  chaqwe  ca- 
pitale a  maintenant  son  Ranelagh, 

))Celui  de  Passy,  qui  a  eu  l'honneur  4e  recevoir  Marie -Antoinette,  la 
princesse  de  Lamballe,  l'impératrice  Joséphine  et  Madame,  duchesse 
de  Berri,  a  encore  une  autre  sorte  d'illustration.  En  1 790,  \e  Ranelagh 
attirait  à  ses  fêtes  les  muscadins ,  les  incrojables;  c'étaient  les  dan- 
dys, les  fashionables,  la  bonne  compagnie  d'alors  affamée  de  plaisir 
après  les  ennuis  et  les  dangers  des  prisons  ;  aussi  la  police  de  ce 
temps-là  vit-elle  dans  ces  bals  des  rassemblemens  royalistes.  Et  la 
garde  du  directoire  vint  surprendre  les  danseuses  au  milieu  de  leurs 
plaisirs,  et  les  somma  d'évacuer  la  salle.  Les  jeunes  gens  à  boucles 
d'oreilles,  à  souliers  pointus,  h  longues  culottes  serrées,  à  oreilles  de 
chiens  pendantes,  à  cadenettes  ,  à  hautes  cravates,  à  courts  gilets, 
à  larges  habits  carrés,  ne  voulant  pas  cesser  leurs  entrechats  et  leurs 
pas  de  zéphir,  résistèrent  :  de  la  désobéissance  à  la  révolte  il  n'y  eut 
qu'un  pas.  L'émeute  éclata  sous  les  lustres  et  en  face  de  l'orchestre; 
on  ne  garda  plus  de  mesure...  et,  comme  on  dit  encore  aujourd'hui, 
force  demeura  à  justice  (justice,  c'était  alors  le  Directoire).  Plusieurs 
des  plus  intrépides  danseurs  furent  arrêtés  et  conduits  en  prison. 

))  Ainsi,  on  le  voit,  le  Ranelagh  n'a  pas  seulement  ce  vernis  et  celte 
illustration  que  la  beauté  et  la  mode  répandent  sur  tout  ce  qu'elles 
adoptent;  mais  il  a  encore  la  gloire  d'avoir  soutenu  un  siège.  )) 

Le  coteau  que  couronnent  aujourd'hui  les  constructions  nouvelles 
de  Passy  n'a  eu  pendant  long-temps  sur  ses  hauteurs  que  des  manoirs 
isolés,  entourés  de  futaies  et  de  masses  de  verdui'e  ;  peu  à  peu  les  féo- 
dales demeures  ont  disparu,  et  ici,  comme  partout,  la  vie  bourgeoise 
et  commune  a  pris  le  dessus. 

De  nos  jours  on  chercherait  vainement  la  plus  petite  pierre  du  châ- 
teau que  les  ducs  de  Bretagne  ont  possédé  au  treizième  siècle,  aux 
environs  de  iV/^eo«,  actuellement  Passy. 

Philippe-le-Bel  habitait  souvent  un  domaine  qui  lui  appartenait  dans 
ces  mêmes  parages;  de  vieux  titres  portent  que  Geofl'roi  Gocatrix, 
échanson  du  roi  Philippe,  possédait  des  fiefs  près  de  la  Filla  Domi- 
nica^  métairie  ou  châtellenie  royale,  bâtie  par  Glotaire  IL 

Après  ces  noms  de  roisj  il  y  a  encore  un  nom  qui  se  conserve  dans 
les  chroniques  du  pays.  C'est  celui  d'une  femme  qui  a  traversé  la  vie 
en  faisent  le  bien.  Christine  Ghrestifaiine,  de  Heurles,  veuve  Chabu  , 


~  49  — 

dame  et  fondatrice  de  Passy,  a  élevé  ici  une  chapelle  à  Dieu  et  une 
école  aux  pauvres  jeunes  filles. 

L'église,  agrandie  depuis  sa  fondation,  est  encore  restée  dans  de 
mesquines  proportions,  son  architecture  n'a  aucun  caractère.  Elle  res- 
senible  à  beaucoup  d'églises  des  environs  de  Paris,  oii  les  maisons  de 
prières  sont  moins  soignées,  moins  enrichies  que  bien  d'autres  mai- 
sons. Des  murs  sans  sculptures,  portant  un  toit  de  tuiles  et  un 
chetif  clocher,  suffisent  à  la  piété  des  voisins  de  la  capitale. 

Sur  le  versant  du  coteau  qui  penche  vers  la  Seine,  une  femme  digne 
d'être  à  jamais  pleurée  a  possédé  une  noble  habitation.  Madame  la 
princesse  de  Lamballe  a  passé  ses  rapides  beaux  jours  sur  les  hauteurs 
que  je  viens  de  décrire...  Alors  tout  lui  souriait.  Elle  était  jeune  et 
belle,  amie  de  Marie-Antoinette,  et  Philippe  d'Orléans  n'avait  point 
encore  tué  de  débauches  son  faible  et  maladif  époux...  Quand  du  pen- 
chant de  la  colline,  assise  sous  des  épais  ombrages  de  ses  magnifiques 
jardins,  rêveuse  elle  regardait  Paris...  lui  est-il  venu  quelquefois  des 
visions  de  l'avenir?...  On  pourrait  le  soupçonner,  car  sur  sa  figure  n 
fraîche  et  si  douce,  même  au  milieu  des  fêtes,  il  y  avait  toujours  comme 
de  la  tristesse  mêlée  à  ses  sourires,  et  quand  elle  portait  sa  blanche  main 
dans   ses  beaux  cheveux  blonds,    on  eût  dit  qu'elle   souffrait    par 

avance Beaucoup  de  grandes  demeures  sont  déshonorées  par  ceux 

qui  les  habitent  aujourd'hui  ;  il  n'en  a  pas  été  ainsi  du  château  de  la 
princesse  de  Lamballe,  la  famille  qui  vit  ou  a  vécu  l'amie  de  Marie- 
Antoinette,  la  famille  Sanlot  Baguenault,  a  une  religion  de  royalisme, 
un  culte  de  dévouement,  qui  lui  fait  conserver  avec  amour  tous  les 
souvenirs  de  l'illustre  victime,  et  garder  précieusement  les  meubles  et 
les  tentures  qui  lui  ont  jadis  appartenu. 

Le  château  de  Boulainvilliers,  dont  il  ne  se  voit  plus  que  des  débris 
de  murailles  de  parc,  a  donné  son  nom  à  un  quartier  de  Passy,  Le  fa- 
meux juif  Samuel  Bernard,  qui  prêtait  de  l'argent  à  Louis  XIV,  a  pos- 
sédé cette  terre  et  y  a  noblement  marié  ses  deux  fils. 

Près  de  Passy  (à  Boulogne),  un  juif  plus  riche  que  Samuel  Bernard, 
M.  le  baron  Rotschild,  chevalier  de  Vordre  du  Christ,  a  aussi  une 
splendide  demeure,  et  peut-être  un  jour,  un  quartier  de  la  petite  ville 
voisine  portera-t-il  ce  nom  gcrmanico-judaïque. 

On  le  voit,  Passy  ne  manque  pas  de  souvenirs  de  tous  genres  ;  dans 
ces  régions  aussi  historiques  qu'aérées,  l'esprit  trouve  à  se  promener 

3 


—  50  — 

comme  le  corps.  L'un  a  devant  lui  le  Lois  de  Boulogne  avec  ses  lon- 
gues avenues,  l'autre  le  passé  avec  ses  siècles  écoulés.  Mais  parmi 
toutes  ses  réminiscences^  il  y  en  a  deux  qui  me  sont  allées  plus  direc- 
tement au  cœur  que  tontes  les  autres. 

La  première  est  de  notre  duchesse  Anne  de  Bretagne,  femme  de 
Gliarles  VIII  et  de  Louis  XII. 

La  seconde  est  de  Henriette  d'Angleterre,  femme  de  Charles  Stuart- 
le-décapité. 

Nous  l'avons  dit  plus  haut,  les  ducs  de  Bretagne  possédaient  un 
château  à  Nigeon.  Leur  héritière,  fille  de  François  II,  a  fondé  sur 
cette  terre  le  couvent  des  Minimes,  sous  l'invocation  de  Notre-Dame- 
de-toutes- Gj'âces.  Ce  couvent  se  voit  encore  au  bas  de  la  cote  :  les 
religieux  qui  l'habitaient  avaient  depuis  long-temps  perdu  leur  nom 
de  Minimes^  on  les  appelait  Bonshommes ,  et  on  dit  que  cette  appel- 
lation leur  était  venue  de  ce  que  Louis  XI,  qui  allait  souvent  consul- 
ter leur  supérieur,  le  nommait  soji  Bonhomme, 

Là  où  la  duchesse  de  Bretagne,  reine  de  France,  avait  voulu  que 
l'on  priât  à  perpétuité  pour  elle,  on  a  établi,  je  ne  sais  quelle  usine  ;  et 
l'industrie  est  venue  s'asseoir  où  s'agenouillaient  la  piété  et  la  méditation . 

Tout  proche  de  cette  sainte  maison,  un  autre  lieu  de  retraite  avait 
été  élevé  par  une  autre  reine.  Henriette  d'Angleterre,  pour  se  consoler 
de  ses  profondes  et  royales  douleurs,  avait  besoin  des  secours  d'en- 
haut,  et  c'est  elle  qui  a  été  la  fondatrice  de  la  Visitation  de  sainte 
Marie  de  Chaillot.  Là  elle  est  souvent  venue  prier,  pleurer  et  espérer. 

Ici,  la  grande  voix  de  Bossuet  a  plus  d'une  fois  retenti;  ici,  il  a  crié 
aux  rois  :  jfeY nwTzc  intelligltc,  7'eges!...  Il  serait  donné  au  puissant 
orateur  de  rompre  le  silence  de  sa  tombe,  il  lui  serait  accordé  de  re- 
venir parmi  les  vivans,  de  sortir  du  sepulchre  pour  remonter  dans  la 
chaire,  il  répéterait  de  nouveau  :  Et  muic  intelligite^  i^egeSj  que  ses  cn- 
seignemens  seraient  vains  et  inutiles.  Les  rois  ne  veulent  plus  entendre. 

J'ai  gardé,  pour  terminer  ce  long  article,  sur  Passy  des  souvenirs 
bretons  et  stuartistes^  ce  sont  ceux  qui  me  sont  le  mieux  imprégnés 
dans  l'ame  et  rivés  dans  le  cœur. 

Et  toutes  ces  choses,  je  les  ai  trouvées  en  recherchant  pourquoi  le 
bois  que  la  mode  a  adopté  pour  ses  promenades,  s'appelait  le  hois  de 
Boulogne^et  j'ai  découvert  à  ce  lieu  si  profane  une  origine  religieuse. 

Oui,  ce  bois  où  le  beau  monde  accourt  à  cheval  et  en  voilure,  ce  bois 


—  51  — 
OÙ  tant  de  futiles  et  de  mauvaises  pensées  se  donnent  aujourd'hui 
rendez-vous,  où  la  douleur  pleure,  où  la  gaîté  chante,  où  la  richesse  et 
la  misère  se  croisent,  où  la  jeunesse  dorée  galoppe  sur  le  sable,  où  la 
maladie  se  traîne  lentement  au  soleil,  où  la  débauche  appauvrie  flâne, 
où  l'écrivain  de  Paris  cherche  une  idée  champêtre,  où  le  vice  oisif  se 
vautre  sur  l'herbe,  où  le  jeune  naturaliste  herborise,  où  la  petite  fille 
court  après  un  papillon,  où  l'agioteur  calcule,  où  le  voleur  se  cache,  où 
les  jeudis  des  écoliers  passent  si  vite,  où  les  duellistes  tirent  le  fer  et  ar- 
ment leurs  pistolets  ,  où  les  caravanes  d'ânes  trottent  et  bruissent,  où 
les  jeunes  garçons  vont  a  la  chasse  des  nids,  où  le  savant  médite,  où  la 
fille  de  joie  tend  ses  pièges,  où  les  beaux  équipages  brillent,  où  les  che- 
vaux de  course  dévorent  l'espace,  où  l'amazone  montre  sa  grâce,  où 
le  crime  s'enfonce  dans  les  fourrés,  où  l'infamie  cherche  l'ombre,  où 
le  joueur  pique  sa  martingale  du  soir,  où  le  suicide  se  tue,  où  son  ca- 
davre pourrit,  ce  bois  a  pris  son  nom  d'une  Église.      Vicomte  Walsh. 


fQ^^^^M 


DE   LA  FRANCE 


ESQUISSES   PRÉLlMIiXAIRES. 

Le  genre  humain  est  un  arbre  immense  qui  monte  sans  cesse  vers 
les  cieux;  les  nations  en  sont  les  branches,  le  temps  est  le  sol  qui  le 
porte,  le  génie  de  l'homme  est  sa  sève ,  et  l'infini  son  domaine.  Sou- 
vent l'hiver  ou  la  vieille$se  emportent  son  feuillage  mort;  souvent  les 
passions,  ces  vents  impétueux,  courbent  et  agitent  sa  cime,  fracassent 
et  dispersent  ses  rameaux  siîr  la  terre,  mais  le  tronc  demeure  immo- 
bile ;  et  bientôt  le  printemps  et  le  calme  renaissent,  de  plus  vigoureux 
rejetons  ne  tardent  pas  â  s'élancer,  son  front  dépouillé  reverdit,  et  l'ar- 
bre s'élève  toujours. 


—  52  — 

Les  plus  grands  empires  de  l'antiquité  ,  Tyr,  Babylone  et  Memphis, 
sont  tombés  ;  Athènes  et  Rome ,  qui  les  ont  efïacés  en  gloire ,  en  ci- 
vilisation ,  en  splendeurs  de  tout  genre,  ne  sont  plus;  les  Gaules,  la 
vieille  Europe,  le  monde  païen  tout  entier,  ont  disparu  à  leur  tour; 
mais  l'Europe  moderne,  mais  le  monde  chrétien,  mais  la  France,  qu'ils 
portaient  dans  leurs  flancs,  sont  nés,  et  la  loi  du  progrès  qui  régit  l'u- 
nivers a  suivi  son  cours. 

Pour  bien  comprendre  le  présent,  il  faut  connaître  le  passé  ;  avant 
donc  d'étudier  le  mouvement  intellectuel  qui  éclata  au  sein  de  la 
France  au  moven-àge,  et  de  prêter  l'oreille  aux  chants  des  trouvè- 
res qui  l'ont  accéléré ,  il  importe  d'en  savoir  la  source  et  les 
clémens  principaux,  et  de  jeter  en  conséquence  un  rapide  coup- 
d'œil  sur  la  naissance  et  le  berceau  de  la  société  française.  C'est  tou- 
jours devant  un  berceau  que  les  contemplateurs  des  astres  du  monde 
doivent  venir  s'ao-enouiller. 

Dans  les  premières  années  du  siècle  qui  précéda  Fère  chrétienne, 
un  voyageur  cheminait  à  travers  la  Gaule  ;  à  sa  tétc  chauve  et  haute,  à 
son  air  grave  et  dur,  il  était  facile  de  reconnaître  en  sa  personne  un 
philosophe  de  l'école  stoïque;  il  abandonnait  Apamée,  sa  patrie,  et  les 
brillans  prestiges  de  la  civilisation  la  plus  avancée,  pour  venir  assister 
au  dernier  banquet  d'un  peuple  des  temps  héroïques,  dont  la  hache  ro- 
maine allait  faire  voler  en  éclats  la  table  de  fête  et  disperser  tous  les 
convives.  Ce  philosophe  voyageur  s'appelait  Possidonius.  S'il  nous  a 
laissé  des  Gaulois  un  portrait  fidèle^  c'étaient  des  hommes  bien  éti^an- 
ges  que  ceux  qui  posaient  devant  lui  !  ils  se  jouaient  des  clémens,  ils 
bravaient  la  foudre,  l'incendie,  les  flots  débordés  et  la  mort  ;  les  an- 
ciens les  nommaient  les  contempteurs  des  Dieux  ;  ils  aimaient  la  guerre 
et  les  armes  avec  fureur  ;  ils  adoraient  la  liberté,  tout  en  prêtant  un 
dévouement  sans  bornes  à  leurs  chefs  ;  ils  maudissaient  Toppressicm  ; 
un  besoin  constant  d'aventures  et  de  périls,  de  vie  agitée  et  errante, 
d'incessante  mobilité,  les  dominait,  les  entraînait  dans  les  entreprises  les 
plus  téméraires,  et  souvent  vers  les  plus  glorieux  exploits;  Rome,  Del- 
phes, Memphis  et  Carthage,  l'Europe,  l'Afrique  et  l'Asie,  vingt  fois 
traversées  ou  vaincues  par  eux,  en  sont  d'éclatans  témoignages. 

Un  dernier  trait  essentiel  de  leur  physionomie  morale  était  le  culte 
quils  vouaient  à  la  témme,  et  en  particulier  à  celles  que  la  reli.  ion 


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consacrait  et  enchaînait  à  ses  autels  comme  épouses  des  druides,  ou 
comme  vierges  fatidiques.  Elles  étaient  à  leurs  yeux  l'organe  de  la  di- 
vinité: c'étaient  elles  qui  leur  expliquaient  ses  oracles  dans  les  siffle- 
mens  de  la  tempête^  la  brise  des  bois  ou  le  murmure  dé  la  vague  mou- 
rante sur  la  grève  solitaire.  Elles  pouvaient  conjurer  à  leur  gré  les 
tempêtes  ou  les  soulever,  guérissaient  de  tous  les  maux ,  savaient  le 
présent,  le  passé,  l'avenir,  tous  les  mystères  de  la  nature,  tous  les  se- 
crets de  la  destinée,  toutes  les  merveilles  de  l'univers.  Par  fois,  elles 
fuyaient  sur  quelque  écueil  grondant  des  mers,  d'où  elles  jetaient  leurs 
prophétiques  paroles  au  peuple  agenouillé,  plus  près  du  ciel,  plus  loin 
du  monde,  comme  perdues  dans  l'infini. 

Tels  étaient  les  traits  caractéristiques  de  la  nation  gauloise,  ce  tronc 
druidique  sur  lequel  l'olivier  franc  fut  greffé.  Les  barbares  du  nord, 
malgré  d'essentielles  dissemblances ,  avaient  avec  elle  quelques  points 
de  contact  :  même  mobilité,  même  goût  pour  les  aventures  merveil- 
leuses et  lointaines,  et  les  plus  folles  épreuves  chez  deux  peuples:  même 
sentiment  de  la  dignité  humaine,  même  indépendance  unie  à  une  égale 
subordination  hiérarchique ,  même  fidéHté  à  la  foi  jurée,  même  dé- 
vouement d'homme  à  homme:  seulement,  peut-être,  ce  dernier  senti- 
ment était-il  plus  développé,  ainsi  que  l'usage  des  cérémonies  militai- 
res et  des  confraternités  d'armes,  dans  les  forêts  de  la  Germanie  ;  il  y 
a  aussi  lieu  de  croire  que  l'influence  des  femmes  y  était  plus  grande  et 
plus  générale.  Elles  y  jouissaient  d'une  autorité  immense  sur  les  esprits  ; 
«  on  leur  prêtait  un  caractère  sacré ,  et  quelque  chose  de  divin  à  leur 
»  sexe.  Leur  apparition  subite  au  milieu  des  bataillons  sur  le  point  de 
))  prendre  la  fuite,  décidait  des  succès  du  combat,  »  nous  dit  un  histo- 
rien célèbre,  qui  a  combattu  avec  son  épée  et  immortalisé  de  sa  plume 
les  Germains.  «  Rien  de  privé  ou  de  public,  poursuit-il,  qui  ne  soit  fait 
))  là  sous  les  armes  ;  nul  ne  peut  les  porter  que  l'état  n'y  consente  ; 
))  alors  tous  s'assemblent,  et  l'un  des  chefs,  ou  le  père,  ou  le  plus  pro- 
»  che  parent  du  jeune  candidat,  lui  remet  publiquement  entre  les  mains 
;)récuet  la  framée...  Il  était  de  la  dignité  des  chefs  d'être  entourés 
»  d'une  nombreuse  et  courageuse  élite  de  jeunes  compagnons  d'armes; 
»  dans  la  parx  c'était  un  honneur,  dans  la  guerre  un  rempart.  » 

Au  principe  gaulois,  avant  son  mélange  avec  l'élément  barbare,  était 
venu  se  joindre  un  autre  principe  puissant,  je  veux  dire  l'élément  la- 
tin 3  un  immease  réseau  d'influences  de  langue,  de  lois;  de  mœurs,  d'ir 


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rjées  et  de  civilisation  romaines  ,  enveloppait  la  Gaule  conquise  ;  les 
barbares  ne  purent  pas  plus  que  les  indigènes  se  dérober  à  l'action  de 
ce  vieux  soleil  qui  fuyait  un  monde  détruit,  pour  en  éclairer  unnou- 
veau,  et  subirent  son  influence. 

Donc,  l'élément  gaulois,  Télément  barbare.  Télément  romain,  tous 
Icsélémens  constitutifs  de  la  nation  française  se  trouvaient  en  présence; 
mais  qui  devait  les  rapprocher,  les  combiner,  les  féconder?  Quand  de- 
vait naître  l'unité  sociale?  Par  quelle  mystérieuse  puissance,  ces  natures 
diverses,  ces  langues  si  opposées,  ces  idées,  ces  sentimens,  ces  opinions 
si  hétérogènes,  ces  peuples  si  ennemis,  devaient-ils  se  fondre  en  une 
même  nature,  en  une  même  langue,  en  une  même  manière  de  voir  et 
de  comprendre,  en  une  même  et  grande  famille?  —  Par  le  christia- 
nisme !... 

Il  ne  vint  point,  comme  le  philosophe  stoïcien,  s'enquérir  superbe- 
ment des  mœurs  des  peuples  de  la  Gaule  ;  il  vint,  humble,  pieds  nus, 
et  le  front  couronné  d'épines,  leur  demander  de  les  rendre  heureux  ;  il 
allait,  comme  son  divin  fondateur,  faisant  le  bien,  guérissant  les  ma- 
lades, soulageant  les  infortunes,  portant  en  tous  lieux  la  paix  et  de 
douces  paroles,  prêchant  l'amour  de  Dieu  et  des  hommes,  et  bénissant 
sans  distinction  vainqueurs  et  vaincus;  et  tous,  laissant  tomber  leurs 
haines,  accouraient  en  foule  à  sa  suite,  baisaient  les  pans  de  sa  robe  avec 
vénération ,  inclinaient  leurs  fronts  sous  les  eaux  du  baptême,  et  en 
sortant  du  torrent  régénérateur,  ils  étaient  transformés,  ils  se  tendaient 
la  main,  ils  s'embrassaient,  ils  étaient  frères.  Il  substitua  l'abnégation 
il  l'égoïsme,  le  pardon  à  la  vengeance,  l'amour  à  la  haine,  la  morale  à 
la  dépravation  des  mœurs,  l'idée  à  la  force  brutale;  partout  les  vertus  aux 
vices  correspondans,  et  remua  profondément,  en  la  purifiant^  l'ame  hu- 
maine. L'action  qu'il  exerça  en  particulier  sur  le  caractère  des  indigènes 
et  des  Germains  ne  fut  ni  moins  puissante,  ni  moins  féconde  en  résultats; 
il  ennoblit,  il  sanctifia  par  la  sainteté  du  motif,  leur  grand  esprit  de  dé- 
vouement, leurs  sentimens  d'indépendance,  leur  passion  pour  les  en- 
treprises hasardeuses,  leur  haine  pour  le  despotisme;  il  voulut  prési- 
dci'  aux  cérémonies  et  aux  assemblées  guerrières  de  ces  derniers,  bénir 
leurs  armes  et  leur  ceindre  lui-même  l'épée.  Ainsi,  l'institution  chré- 
tienne et  militaire  de  la  chevalerie  dont  l'enthousiasme  guerrier,  l'hon- 
neur et  la  foi  forment  la  base,  commençait  à  se  dessiner. 

Il  développa  de  même,  en  le  détournant  de  son  coui^^  le  culte  que 


—  55  — 

les  Gaulois  et  les  Germains  vouaient  à  la  lennme,  qui  en  est  le  qua- 
trième principe  ;  il  ne  rangea  pas  seulement  ce  sentiment  parmi  les 
vertus  morales,  il  en  fît  un  précepte  formel,  et  en  divinisant  son  objet, 
il  le  divinisa  lui-même,  et  l'amour  chevaleresque  fut  conçu;  l'amour, 
tel  que  l'antiquité  ne  pouvait  le  connaître,  tel  que  le  christianisme  seul 
le  pouvait  créer  ;  l'amour  avec  la  foi  pour  flambeau,  et  le  désintéres- 
sement pour  but,  la  charité.  Dès-lors,  ce  ne  fut  plusHuellcda  que  vé- 
nérèrent les  barbares,  ce  ne  fut  plus  à  l'épouse  du  Grand-Etre,  ou  à 
ses  vierges  fatidiques  que  les  Gaulois  offrirent  leur  encens  comme  à 
l'idéal  de  la  femme  ;  l'apotre  leur  montra  au-dessus  de  la  nue  une  au- 
tre femme,  belle  et  pure,  vétuc  d'une  robe  sans  tache  et  le  front  cou- 
ronné d'étoiles;  une  femme,  elle  aussi  l'épouse,  non  plus  d'un  héros, 
mais  d'un  Dieu  !  elle  aussi  la  mère  des  hommes,  dont  elle  porte  le  li- 
bérateur, tout  petit  enfant,  dans  ses  bras,  en  souriant  a  la  terre  d'un 
sourire  d'amour; — Et  ils  tombèrent  à  genoux,  et  ils  la  bénirent,  et  ils 
aimèrent. . . 

Le  temps  acheva  l'œuvre  du  christianisme  ;  et  après  onze  cents  ans 
d'enlantement  et  de  ténèbres,  l'aurore  de  l'avenir  montait  à  Thorizon. 

11. 

T*Tout  fermente,  tout  se  meut,  tout  prend  une  nouvelle  vie  ,  du  12^ 
au  i5*  siècle;  le  système  féodal  s'organise,  la  société  s'assied  en- 
fin, l'ordre  et  les  lois  en  règlent  le  cours.  La  langue  française  se  fixe, 
l'art  moderne  naît;  la  foi  se  bâtit  des  temples  dont  les  gigantesques 
clochers  s'élancent  vers  le  ciel  comme  des  élans  du  cœur;  dont  les 
vitraux  saphirisés^  ainsi  que  l'on  disait  alors,  enveloppant  de  mystère 
et  d'ombre  la  prière  agenouillée,  étalent  aux  yeux  des  fidèles  les  pom- 
pes et  les  merveilles  vivantes  du  culte  chrétien  ;  la  sculpture  enlace  de 
lianes  et  de  fleurs  ses  éclatantes  colonnades  comme  d'une  offrande  à 
Dieu;  la  muse  sainte  suspend  à  ses  murailles  ces  tuyaux  d'airain  réunis 
en  orgues  sonores  qui  roulent  incessamment  sous  les  arceaux  leurs 
murmures  harmonieux.  La  chevalerie  déjà  répand  au  loin  le  bruit  de 
ses  gestes  d'héroïsme  religieux,  de  valeur  et  de  courtoisie;  le  christia- 
nisme lui  ofîVe  une  solennelle  occasion  de  développer  toutes  ses  for- 
ces; il  lui  souffle  au  cœur  l'esprit  des  croisades  ;  à  sa  foi,  il  montre  le 
tombeau  de  Dieu  à  ravir  aux  mécréans,  a  sa  charité  des  larmes  à  tarir, 


—  So- 
dés chaînes  à  rompre,  des  frères  opprimés  â  délivrer;  à  sa  valeur  im- 
patiente, des  aventures  à  tenter,  des  obstacles  à  vaincre,  un  monde  à 
conquérir,  et  soudain  l'Occident  tout  entier  se  lève  et  s'élance  sur  l'O- 
rient. Le  régime  féodal  parvient  également  à  l'apogée  de  sa  puissance  ; 
«  mais  à  peine  la  féodalité  est  grande,  qu'on  voit  naître  et  grandir  dans 
î)  son  sein  la  monarchie  et  la  liberté.  Le  roi  devient  le  centre  de  toutes 
^)  les  obligations  ,  l'objet  le  plus  élevé  de  la  fidélité  et  du  dévoue- 
»  ment.  ))  L'aristocratie  abaissée  se  place  sur  les  degrés  du  trône;  le 
peuple  affranchi  se  hâte  de  construire  le  beffroi  de  son  émancipation , 
sonne  ses  cloches  communales ,  salue  de  ses  cris  de  reconnaissance  la 
royauté  triomphante,  et  vient  se  ranger  auprès  d'elle  la  cotte  de  mailles 
sur  la  poitrine  et  la  pique  à  la  main.  L'état  est  constitué  ;  l'unité  so- 
ciale, l'unité  religieuse^,  morale,  politique  et  intellectuelle  établie  ,  on 
voit  apparaître  la  France. 

Déjà  du  nord  au  midi  mille  voix  mélodieuses  s'élevaient  à  la  fois 
comme  pour  saluer  son  réveil.  C'étaient  les  trouvères  et  les  trouba- 
dours, c'était  la  poésie  qui  prenait  l'essor.  En  prêtant  à  leurs  chants 
unis  une  oreille  attentive ,  on  eût  pu  remarquer  qu'ils  n'étaient  qu'un 
écho  d'une  harmonie  lointaine  prolongeant  à  travers  les  siècles  ses  notes 
indéfinies,  pareille  à  cette  voix  dont  parle  la  ballade  antique,  à  cette 
voix  des  aïeux,  sortie  du  fond  de  leur  tombeau,  qu'on  entendit  passer 
en  murmurant  sous  les  voûtes  souterraines  de  la  basilique,  et  chanter 
une  hymne  de  fête  et  d'espérance  au  bord  de  la  fontaine  sainte ,  d'où 
un  de  leurs  derniers  descendans  était  retiré  par  le  prêtre  sans  souillure 
et  divinisé. 

La  littérature  chevaleresque  n'était  en  effet  formée  que  des  tradi-» 
tions  poétiques  des  différens  peuples,  dont  la  fusion  avait  donné  nais- 
sance à  la  France  ;  elle  en  était  le  résultat,  comme  la  langue  et  la  che-? 
Valérie  française  étaient  le  fruit  du  mélange  de  leurs  idiomes,  de  leurs 
mœurs,  de  leurs  coutumes  et  de  leurs  idées  particulières,  fécondées 
par  le  christianisme. 

Le  moyen-àge  renfermait  en  son  sein  trois  vastes  carrières  poéti- 
ques, qu'exploitaient  incessamment,  sans  les  épuiser,  les  trouvères 
et  les  troubadours:  c'étaient  les  chants  nationaux  des  Gallo-Bretons, 
vieux  débris  de  vieille  Gaule  ,  oublié  par  la  mort  ;  les  traditions  des 
Français,  ces  barbares  civilisés,  et  les  souvenirs  de  l'antiquité  classi- 
que ,  importés  dans  les  Gaules  par  les  conquérans  romains.  Les  pre- 


—  57  — 

miers  étaient  confiés  à  la  garde  des  bardes  ,  les  seconds  a  celle  des 
ménestrels,  les  derniers  se  conservaient  dans  les  monastères,  où  se 
perpétuaient  la  langue  et  la  culture  latine,  avec  les  ouvrages  histori- 
ques des  anciens. 

Nous  ne  parlerons  pas  des  congrégations  monastiques,  on  sait  assez- 
quel  rôle  elles  ont  joué  dans  la  formation  de  notre  littérature;  nous  ne 
répéterons  pas  non  plus  ici  ce  que  nous  avons  dit  des  bardes,  il  nous 
suffit  de  rappeler  qu'ils  consacraient  surtout  leur  lyre  à  célébrer  les  ac- 
tions dignes  de  mémoire  des  héros  de  leur  patrie  qu'ils  proposaient  pour 
modèles  à  leurs  contemporains.  Tel  fut  aussi  le  sujet  principal  de  leurs 
chants ,  dans  les  deux  Bretagnes ,  après  la  conquête  des  Gaules  ;  la  loi 
elle-même  le  leur  prescrivait  (i).  Quant  aux  ménestrels^  poètes  po- 
pulaires des  Francs,  depuis  leur  établissement  parmi  les  Gaulois,  leurs 
fonctions  ne  différaient  guères  de  celles  des  bardes  bretons  5  comme 
eux ,  ils  devaient  connaître  l'histoire  et  les  gestes  mémorables  des 
hommes  illustres  de  leur  nation  ,  pour  les  chanter  a  la  postérité. 
-  Les  trouvères  et  les  troubadours  s'emparèrent  de  tous  ces  maté- 
riaux pour  eux  entassés  par  les  moines ,  les  bardes  et  les  ménestrels  ; 
leur  génie  les  unit,  il  en  coordonna  l'ensemble,  et  bientôt  l'on  vit  s'é- 
lever le  majestueux  sanctuaire  de  l'épopée  chevaleresque,  où  le  moyen- 
âge  put  venir,  à  l'exemple  de  ses  ancêtres,  encenser  les  statues  redo- 
rées et  resplendissantes  de  ses  héros  populaires,  replacées  sur  un 
piédestal  plus  sublime  et  plus  digne  d'eux. 

Cette  famille  de  héros  peut  se  diviser  en  trois  branches  principales, 
comme  l'épopée  chevaleresque  elle-même  en  trois  principaux  cvcles  , 
qu'on  peut  nommer  cycle  breton ,  cycle  français  et  cycle  antique  ; 
Arthur,  Charlemagne,  Alexandre  et  toutes  les  illustrations  de  leur 
siècle  ou  de  leur  patrie ,  que  l'on  a  groupées  autour  d'eux,  en  sont  les 
noms  les  plus  célèbres  (2). 

(1)  Toutes  les  fois  que  le  barde  recevra  de  son  souverain  l'ordre  d'accorder  sa  harpe,  il 
commencera  par  une  invocation  à  la  divinité  ;  il  chantera  ensuite  les  louanges  du  seigneur 
de  la  cour,  et  finira  toujours  en  redisant  les  exploits  et  les  faits  héroïques  des  anciens 
princes  bretons  (Cyfreithjeu  hywel-dda). 

(2)  Notre  division  est  celle  des  trouvères,  comme  le  témoignent  ces  vers  inédits;  nous 
les  devons  à  M,  Francisque  Michel,  dont  l'obligeance  égale  le  savoir  : 

Ne  sont  que  trois  matières  à  nul  homme  antandant  : 
De  France  et  de  Bretagne,  et  de  Rome  la  grant. 

(Guiteclin  de  Saissoigne.) 


—  58  — 

Les  poètes  en  s'en  emparant  les  revêtirent ,  dans  leurs  romans,  du 
ostume  du  moyen-âge  et  leur  en  prêtèrent  les  mœurs ,  le  langage  et 
la  manière  de  penser  et  d'agir.  Ainsi  le  pinceau  de  l'artiste,  ignorant 
du  passé  et  de  la  vérité  historique  ,  prenait  alors  son  siècle  pour  guide 
dans  ses  tableaux.  De  plus  ,  l'imagination  des  trouvères  et  des  trouba- 
dours, renchérissant  encore  sur  celle  des  bardes,  des  ménestrels  et  des 
écrivains  de  l'antiquité,  se  plaisait  à  leur  attribuer  les  gestes  les  plus 
inouis  ;  ils  multipliaient  autour  d'eux  les  épreuves  les  plus  terribles; 
ils  faisaient  briller  leur  valeur  en  maintes  périlleuses  rencontres;  ils 
mettaient  sans  cesse  en  évidence  leur  force  que  rien  ne  pouvait  briser, 
leur  fidélité  à  leur  serment ,  leur  dévouement  sans  bornes  à  la  cause 
d'autrui,  leur  enthousiasme  religieux,  leur  constant  et  loyal  amour 
pour  leurs  dames  ;  ils  les  entouraient  des  veuves  et  des  orphelins 
qu'ils  avaient  secourus  et  sauvés,  des  guerriers  cruels  et  félons  qu'ils 
avaient  punis ,  des  géants  oppresseurs  qu'ils  avaient  vaincus  ;  en  un 
mot,  ils  les  couronnaient  des  plus  éclatantes  vertus  qu'honorassent 
les  siècles  de  la  chevalerie,  et  les  exposaient  ainsi  déifiés  à  la  véné- 
ration ,  comme  des  types  de  toute  perfection  idéale ,  comme  des  mo- 
dèles à  imiter. 

C'est  assez  dire  que  le  fond  de  sentimens  et  d'idées  qu'offre  l'épopée 
chevaleresque  est  d'une  grande  élévation;  si  les  aventures  qu'elle  re- 
late sont  parfois  de  nature  à  effaroucher  la  pudibonde  délicatesse  de 
notre  âge,  qui  a  perdu  la  naïveté  de  l'enfance,  sans  avoir  encore  les 
vertus  et  la  sagesse  de  la  maturité  ;  ses  caractères  sont  toujours  sou- 
tenus, toujours  fortement  empreints  de  puissance  et  d'énergie  ;  ses 
descriptions  brillantes,  ses  détails  ravissans  de  charme  ;  mais  en  géné- 
ral,  elle  manque  d'unité  dans  la  forme  et  de  mesure  dans  ses  créa- 
lions.  Quant  au  merveilleux,  qui  la  nuance  et  la  complique,  il  découle 
natiu'ellemcnt,  comme  cette  épopée  elle-même,  des  idées  des  peuples  de 
la  Gaule,  des  Francs  et  de  l'antiquité  classique  ;  sa  source  principale 
est  le  druidismc  et  la  religion  chrétienne,  au  sein  de  laquelle  il  s'est 
perdu.  La  mythologie  grecque  et  romaine  et  celle  des  Germains  ne 
sont  entrées  qu'en  proportion  infiniment  moindre  dans  sa  composition. 

Voilà  sa  physionomie  générale,  mais  en  l'étudiant  de  plus  près  on  lui 
trouve  deux  expressions  assez  distinctes.  Le  troubadour  et  le  trouvère 
sont  s:ms  doute  fils  d'une  commune  mère,  ils  ont  une  patrie  commune, 
un  dieu  coninnm  ;  ils  chantent  de  communs  héroS;  et,  pourtant  bien 


—  69  — 

qu4ls  se  comprennent,  ils  parlent  une  langue  difïércnUî ,  ils  n'habi- 
tent point  sous  le  même  toit,  ils  n'ont  point  une  même  destinée.  L'un 
semble  un  roi  de  l'Orient,  un  de  ces  puissans  pasteurs  des  hommes  qui 
portent  le  sceptre,  dont  la  robe  flottante  est  d'or  et  qui  s'avance  avec 
majesté.  Son  empire  est  vaste  et  brillant,  son  ciel  d'azur  et  lumineux, 
les  bosquets  d'orangers,  l'oasis  émaillée,  la  rive  où  meurent  ses  (lots 
bleus  sont  les  lieux  où  il  tient  sa  cour  5  toutes  ses  paroles  sont  des 
chants  qui  s'écoulent  harmonieux. 

Le  trouvère,  au  premier  abord ,  paraîtrait  un  vassal,  il  n'a  point 
eu,  lui,  en  partage,  une  terre  toujours  éclairée  des  feux  du  soleil,  et 
l'immense  savane  verte ,  et  les  bosquets  où  l'amour  et  la  poésie  nais- 
sent avec  les  fleurs^  et  le  chant  des  oiseaux,  les  landes,  les  grandes 
bruyères ,  les  rochers  du  nord  et  ses  grèves,  tel  est  son  domaine;  il 
aime  les  épaisses  forets ,  les  noirs  créneaux  ,  les  étangs  solitaires ,  le. 
donjon  au  bord  de  la  mer,  les  retraites  mystérieuses,  les  cloîtres  en 
ruines;  il  aime  à  s'y  égarer  seul,  à  écouter  le  vent  siffler  dans  ses  ogives 
au  nailieu  de  la  nuit ,  les  chênes  de  l'enclos  gémir,  et  le  bruit  de  la  cas- 
cade s'y  mêler  en  fuyant  ;  il  aime  à  gravir  les  pics  les  plus  escarpés  des 
montagnes,  à  chanter  comme  l'aigle  en  face  de  la  tempête.  C'est  le 
barde,  c'est  le  vieux  druide  devenu  chrétien,  mais  qui  garde  sa  harpe  et 
se  souvient  encore  de  la  couronne  de  verveine  dont  il  couvrait  ses  che-, 
veux  blancs  ,  qui  se  souvient  du  cercle  de  pierre  où  il  priait  jadis  aux 
pâles  rayons  de  la  lune  ;  de  ses  lacs,  de  ses  fontaines,  de  ses  bois  pro- 
fonds et  vénérés,  de  son  antique  sacerdoce.  A  lui  la  forte  nature,  1^ 
langue  brève  ,  vive  et  nerveuse ,  le  caractère  opiniâtre  et  rude ,  le  long 
travail  à  la  sueur -de  son  front,  le  poids  du  jour  et  de  la  chaleur;  au 
troubadour,  le  mol  idiome,  la  voluptueuse  pensée,  l'indécise  e^ 
vague  harmonie,  qui  glisse  sans  efforts  de  la  lyre  orientale  alors  que 
le  poète  prélude  couché  sur  le  divan  de  pourpre,  à  l'ombre  du  cèdre 
odorant.  A  tous  deux  le  sceptre  et  l'empire ,  et  la  gloire  d'avoir  donné 
le  jour  à  notre  épopée  nationale,  au  genre  de  littérature  qui  domina 
tous  les  autres  au  moyen-age;  mais  au  trouvère  seul,  de  recueillir  le 
fruit  de  ses  immenses  travaux ,  en  nous  léguant  sa  langue  et  son 
œuvre  complète. 

Souvent  ces  poètes  unirent  leur  voix  à  la  citote  ou  à  la  man- 
dou,  et  chantèrent  eux-mêmes  les  créations  qu'ils  avaient  conçues 
dans  le  silence  et  la  solitude,  à  l'ombre  du  cloître  ou  des  tours  féo- 


—  60  — 
dales;  plus  souvent  encore  les  jongleurs  les  chantaient  ou  les  récH* 
taient  pour  eux. 

Les  jongleurs  formaient  au  moyen  âge  une  classe  nombreuse  et  fort 
considérée;  les  rois  et  les  barons  en  avaient  à  leur  cour.  Ils  y  é aient 
rangés  parmi  leurs  officiers  comme  les  anciens  ménestrels  ;  comme  eux, 
la  loi  les  protégeait  et  leur  prescrivait  des  devoirs  ;  comme  eux,  ils  fai- 
saient l'ornement  de  toutes  les  fêtes,  de  toutes  les  assemblées  publi- 
ques et  privées,  de  toutes  les  cérémonies  chevaleresques.  Leur  per- 
sonne était  respectée  et  la  harpe  leur  sauvegarde;  les  barrières  des 
canips  ennemis  s'abattaient  devant  eux;  ils  pouvaient ,  à  leur  gré, 
passer  de  l'un  dans  l'autre;  on  s'estimait  heureux  de  les  y  posséder; 
leurs  chants  excitaient  en  tous  lieux  l'enthousiasme  et  l'admiration. 
Ils  suivaient  partout  leur  seigneur,  qui  les  admettait  quelquefois  fami- 
lièrement à  sa  table,  leur  accordait  même  souvent  son  amitié,  l'hon- 
neur de  coucher  dans  son  appartement,  et  les  comblait  enfin  de 
présens  et  de  faveurs. 

Outre  ces  jongleurs  domestiques ,   il  en  était  d'autres  dont  la  vie 
plus  agitée,  plus  active  et  toute  répandue  au  dehors,  ressemblait  assez 
bien  à  celle  des  rapsodes  hellènes,  qui  popularisèrent  dans  la  Grèce  les 
poèmes  homériques,  comme  les  jongleurs  en  Europe  les  compositions 
des  trouvères.  Ceux-ci  s'en  allaient  chevauchant  par  monts  et  par  vaux, 
montés  sur  des  blancs  palefrois.    Ils  étaient  vêtus  de   riches  étofïes 
de  mille  couleurs  ;  une  toque  bleu  ornée  de  plumes  leur  couvrait  la  tète  ; 
ils  portaient  la  harpe  en  sautoir  et  Vaumonlère  à  la  ceinture.  Point  de 
ville  qui  ne  se  hâtât  de  leur  ouvrir  ses  portes;  clercs,  bourgeois,  menu 
peuple,  gens  de  religion,  s'attroupaient  en  foule  autour  d'eux;  tous 
se   montraient  avides  de   leurs  chansons  de  geste;  grand  bruit  et 
grande  joie  y  éclataient  à  leur  venue.  Jamais  aussi  ils  ne  traversaient 
le  domaine  d'un  comte  ou  d'un  baron,  ou  même  du  plus  chétif  vavas- 
seur,  sans  être  retenus  au  passage  ;  des  A'arlets  accouraient  les  prendre 
à  rétrier  au  bas  du  perron  du  caslel  et  emmenaient  leurs  chevaux , 
d'autres  les  conduisaient  en  cérémonie  au  seigneur  de  céans;  quelque- 
lois  le  jongleur  le  trouvait  au  milieu  d'une  fête  qu'il  donnait  a  ses  ba- 
rons ou  des  solennités  d'une  cour  plénière  ;  toutes  les  salles  étaient 
]>leiries  d'écuyers  allant  et  venant  ;  chevaliers,  dames  et  demoiselles , 
étaient  assis  ensemble  à  table,  devisant  d'armes  et  d'amours  ;  aussitôt,  le 
plus  grand  silence  S3  faisait,  et  tous  les  convives  prêtaient  une  oreille 


—  61  — 

attentive  aux  chants  de  moult  grant' seigneurie^  remembrés  dans  les 
romans,  dont  il  allait  les  divertir,  ou  aux  étranges  aventures  qu'il  allait 
leur  conter. 

Mais  quelquefois  il  n'y  avait  au  manoir  où  l'on  hébergeait  le  jon- 
gleur que  de  pauvres  chevaliers  blessés.  Introduit  auprès  d'eux,  dans 
leur  chambre  aux  sombres  murailles,  sur  lesquelles  se  détachaient 
en  glorieux  trophées  leurs  armures  tachées  de  sang ,  il  savait  trouver  à 
propos  dans  sa  mémoire  harmonieuse  mille  souvenirs  consolateurs , 
mille  merveilleuses  histoires,  propres  à  endormir  leurs  souffrances. 
Toujours  il  montait  sa  harpe  et  ses  chants  au  niveau  de  ses  auditeurs  ; 
là,  il  aiguillonnait  l'allégresse  commune;  ici,  il  faisait  taire  la  dou- 
leur. 

Comme  on  peut  le  croire,  les  barons  et  les  chevaliers  le  récompen- 
saient magnifiquement.  Les  robes  de  soie  d'écarlate  ou  d'hermine,  les 
manteaux  fourrés  de  gris  ,  les  destriers  aux  housses  éclatantes  de  bro- 
deries qu'il  recevait  d'eux,  les  bons  marcs  d'argent  et  d'or  dont 
ils  chargeaient  son  aumoniére,  lui  prouvaient  assez  bien  le  cas  qu'on 
faisait  et  des  romans  des  trouvères  et  des  troubadours,  et  de  son  pro- 
pre talent  à  les  faire  valoir  de  la  voix  et  du  geste.  Ces  dons  passaient 
souvent  les  bornes  de  la  plus  extrême  libéralité,  mais  nul  ne  craignait 
d'être  taxe  à  l'égard  des  jongleurs  de  trop  de  largesse  et  Aç^  courtoisie. 
Car,  ((  tels  gens,  disait-on,  portent  partout  joie  et  déduit;  ils  soula- 
cient  gentilshommes  en  châtiant  leurs  vices;  ils  publient  faits  hono- 
rables, ils  ôtent  pensées  de  deuil  et  ennui  font  oublier.  » 

La  France  et  l'Angleterre,  cette  grande  vassale  de  nos  rois,  qui 
était  fiére  alors  de  parler  notre  langue  et  de  partager  notre  gloire  poé- 
tique, la  France  et  l'Angleterre  n'étaient  pas  le  théâtre  unique  sur 
lequel  les  jongleurs  français  et  anglo-normands  chantassent  nos  chan- 
sons de  gestes  chevaleresques  aux  applaudissemens  d'une  foule  en- 
thousiaste. Ils  accompagnaient  en  Palestine  les  populations  guerrières 
que  la  croix  y  guidait.  Tous  les  paladins  de  TEurope,  aspirant  à  la 
même  gloire,  marchant  sous  les  mêmes  drapeaux,  couchant  sous  la 
même  tente,  espérant,  combattant  ou  pleurant  ensemble,  aux  rives 
du  Jourdain  ,  sous  le  palmier  du  désert  ou  les  murs  de  Solyme,  il  s'é- 
tablit entre  eux  mille  sympathies,  riille  liaisons  qui  favorisèrent  puis- 
samment la  dilfusion  à  l'infini  des  idées  et  des  poétiques  traditions  que 
célébraient  dans  leurs  poèmes   les  troubadouis  et  les  trouvères.  Ils 


—  62  — 

écoutèrent,  ils  admirèrent,  ils  retinrent  les  chants  des  jongleurs,  et  de 
retour  dans  leur  patrie,  ils  les  y  popularisèrent. 

Ainsi  le  nom  et  les  hauts  flûts  d'Arthur,  de, Tristan,  de  Lancelot, 
d'Yvain  et  de  tous  les  chevaliers  bretons  ;  les  gestes  mémorables  de 
Charlemagné  ,  d'Ollivier,  de  Roland  et  des  douze  pairs,  et  enfin,  la 
merveilleuse  histoire  que  l'on  prêtait  au  raoyen-àge  à  Hector,  Paris  , 
Enée  et  Alexandre  ,  se  répandirent  en  France,  en  Angleterre  ,  dans  le 
midi,  en  Allemagne,  en  Italie  et  jusqu'au  fond  des  contrées  septen- 
trionales ;  ainsi,  du  douzième  au  quinzième  siècle,  notre  poésie  cheva- 
leresque, vola  d'un  bout  de  l'occident  à  l'autre. 

Telle  fut  la  destinée  de  cette  fée  mystérieuse ,  aux  paroles  de  foi  , 
d'honneur  et  d'amour,  à  laquelle,  tout  éclatant  de  jeunesse  et  de  beauté, 
était  venu  s'unir  le  christianisrne,  et  dont  il  avait  fait  la  muse  de  la 
France,  des  trouvères  et  des  troubadours,  en  divinisant  sa  nature. 

Dans  les  articles  qui  suivront,  nous  nous  proposons  de  tracer  une 
rapide  esquisse  littéraire  ,  de  ciiacun  des  poètes-romançiers  de  la 
France  au  moyen-àge;  d'analyser  et  d'étudier  leurs  principales  œu- 
vres, selon  l'ordre  cyclique  précédemment  indiqué,  et  d'en  citer  quel- 
ques morceaux.  Nous  ne  nous  abusons,  ni  sur  la  longueur  et  la  diffi- 
culté de  notre  tâche ,  ni  sur  la  faiblesse  de  nos  forces ,  mais  l'indul- 
gence éclairée  de  nos  lecteurs  nous  rassure  ;  puissent  les  fleurs  de 
poésie  semées  par  nos  pères,  et  que  nous  comptons  cueillir  au  bord  des 
chemins  abandonnés,  où  nous  allons  nous  égarer,  leur  parvenir  sans 
être  trop  flétries  ! 

Th.   V. 


—  63  -»- 

II. 

Sleîlof  Chatferlon,  servitude  et  grandeur  militaires j  c'est  la  philosophie  qui  vient 
après  l'histoire  dans  l'existence  littéraire  si  aventureuse  et  toujours  poétique 
de  M.  de  Vigay  :  il  abandonne  le  monde  extérieur  des  faits  pour  pénétrer  dans 
le  monde  intime,  si  je  puis  parler  ainsi,  des  idées  et  des  causes  :  et  ce  n'est  pas 
là,  nous  le  dirons  avec  tristesse  ,  le  seul  changement  qui  se  montre  à  ce  mo- 
ment où  nous  en  sommes  venus,  dans  les  pages  que  va  tracer  l'auteur  des  poèmes 
bibliques  et  de  Cinq-Mars. 

Sur  cette  route  nouvelle  dans  laquelle  il  s'engage,  M.  de  Vigny  va  se  laisser 
entraîner  d'abord  par  ce  tourbillon  qui  de  nos  jours  a  pu  emporter  haletantes 
tant  de  nobles  intelligences  :  il  oublie  qu'en  ces  régions  ténébreuses  Dieu  n'a  pas 
voulu,  assez  d'illustres  exemples  l'ont  prouvé,  qu'on  pût  marcher  d'un  pas  ferme 
sans  être  guidé  par  de  célestes  lueurs  :  il  n'écoute  plus  la  grande  voix  de  ces 
convictions  fortes  et  saintes  qui  furent  les  gardiennes  de  ses  jeunes  années.  Si 
solitaire  qu'ait  pu  vivre  cet  harmonieux  poète,  si  retiré  qu'ait  pu  être  le  sanc- 
tuaire qu'il  s'est  choisi,  les  murmures  confus  du  siècle  sont  amvés  jusqu'à  lui, 
jusqu'à  lui,  ses  doutes,  ses  incertitudes,  ses  plaintes,  ses  malédictions  :  aussi, 
comme  tant  d'autres,  il  veut  savoir,  et  il  doute  :  aussi,  qu'il  veuille  parler  de 
cette  lutte  qui  a  existé  dans  tous  les  temps  instinctive  ou  réfléchie  entre  chaque 
homme  et  chaque  société,  il  se  prononcera  pour  un  seul  contre  tous,  pour  l'in- 
dividu contre  la  société...  Mais  ce  doute  qui  est  si  bien  le  caractère  de  notre 
temps  qu'il  peut  venir  peser  sur  les  esprits  même  les  plus  élevés  et  les  plus 
consciencieux,  ce  doute,  comme  quelques-uns  le  disent ,  est-ce  l'agonie  d'un 
monde  où  la  vie  commencerait  à  s'éteindre  ?  non  :  ce  doute  n'est  qu'une  transi- 
tion :  le  passé  l'explique  et  qu'on  nous  permette  d'y  jeter  un  rapide  coup  d'œil, 
car,  dans  l'histoire  littéraire  des  peuples  comme  dans  leur  histoire,  deux  choses 
qui  se  tiennent  comme  la  pensée  et  l'action,  le  passé  donne  l'intelhgence  du  pré- 
sent ;  souvent  même  d  révèle  l'avenir.  Dans  sa  littérature  comme  dans  son  his- 
toire toute  entière,  l'humanité  subit  cet'e  destinée  qui  lui  est  imposée  de  s'éle- 
ver et  de  grandir  avec  labeur,  et  d'acheter  la  grandeur  et  la  gloire  par  la  lutte 
et  par  la  souftrance. 

Dans  ces  âges  où  les  sociétés  marchent  vers  l'avenir  insouciantes  et  énergi- 
ques sans  chercher  à  le  comprendre,  où  dans  leur  sein  chaque  homme  se  dis- 
pute le  présent  plutôt  par  instinct  et  par  besoin  d'action  que  par  ambition  réflé- 


(1)  Voir  y  Echo  de  In  Jeune  France,  Revue  caiJiolique  du  15  mai  dernier.  Le  peu  d'é- 
tendue des  deux  derniers  numéros  de  VÉcho  de  la  Jeune  France^  Revue  catholique^  ne 
nous  a  pas  permis  de  donner  plus  tôt  la  fin  de  cet  article  à  nos  lecteurs  ;  mais  d'après  les 
arrangemens  qui  ont  été  pris  ce  retard  ne  présente  pas  d'inconvénicns. 


—  64  — 

chie  ;  dans  ces  âges  où  il  semble  qu'à  part  certaines  âmes  prématurées  le  monde 
ne  connaisse  d'autre  douleur  que  la  douleur  matérielle ,  d'autre  blessure  que 
celle  du  fer  et  de  l'épée  ;  quand  l'imagination  règne  seule  sur  l'esprit  humain,  et 
que  sur  lui  ne  sont  pas  descendues  encore  d'autres  facultés  puissantes  mais  fé- 
condes en  tristesses  qu'on  nommera  la  reflexion  et  la  conscience  :  alors  la  foi  et 
l'imagination  comme  elles  dominent  toutes  choses ,  dominent  aussi  toutes  les 
intelligences  d'élite  ;  et  il  semble  qu'elles  n'aient  mission  ces  intelligences  que 
de  transmettre  à  la  postérité  les  récits  du  passé,  ou  les  récits  du  présent,  leurs 
idées ,  leuis  croyances.  Alors  Pétrarque  donne  l'immortalité  à  ses  amouis  ; 
Dante,  par  une  confusion  qui  révèle  bien  tout  le  génie  de  son  époque,  grave  en- 
semble sur  un  même  monument  la  grandeur  du  catholicisme  au  moyen  âge  et 
les  souvenirs  et  les  hames  des  guerres  civiles  de  l'Italie  ;  l'Arioste  célèbre  la  che- 
valerie ;  le  Tasse  entremêle  dans  ses  chants  la  chevalerie  et  la  rehgion,  la  croix 
et  l'épée  des  croisades.  Alors  enfin,  comme  elle  est  fille  de  l'imagination,  la  poé- 
sie doit  avoir  ses  pompes,  ses  fêtes,  ses  gloires  bruyantes  et  tumultueuses  ;  elle 
vient  à  Rome  y  chercher  une  radieuse  couronne  qu'on  mettra  sur  son  front  aux 
acclamations  de  tout  un  peuple  ;  ou  bien  cette  couronne,  le  monde,  qui  a  com- 
pris trop  tard  le  poète,  la  dépose  du  moins  silencieusement  sur  sa  tombe. 

Mais  viennent  la  réflexion  et  la  science  disputer  à  l'imagination  une  partie  de 
son  empire  ;  viennent  les  temps  où  la  société  auia  conscience  d'elle-même,  de 
ses  actes  et  de  ses  idées  ;  vieiment  les  civilisations  avancées  ;  vienne  le  temps 
où  il  semblera  que  la  liberté  de  l'homme  grandit  et  peut  s'agiter  dans  un  plus 
vaste  espace;  vienne  le  moment  où,  comme  le  père  à  son  fils  dont  l'enfance  est 
finie,  Dieu  semblera  dire  aux  sociétés  :  «  J'ai  protégé  vos  premiers  pas ,  mais 
»  maintenant  à  vous  le  monde,  à  vous  le  domaine  de  l'intelligence  ;  allez ,  cher- 
»  chez  votre  route  ;  voyez  si  la  grandeur,  si  la  gloire,  si  la  vérité,  si  le  génie  sont 
»  ailleurs  qu'aux  sources  fécondes  que  je  vous  ai  ouvertes.  «  Alors,  quand  l'es- 
prit humain,  curieux  et  avide,  interrogera  le  ciel  et  la  terre,  les  autels  et  les 
trônes.  Dieu  et  les  rois ,  la  poésie  elle  aussi  se  sentira  venir  d'autres  pensées , 
d'autres  ambitions,  d'autres  volontés  ;  elle  se  dira  qu'à  ces  hommes  qui  veulent 
savoir  il  faut  des  leçons  et  des  cnseignemens  ;  elle  voudra  se  faire  et  se  créer 
l'institutrice  de  l'esprit  humain  ;  mais  avant  que  tous  deux,  l'institutrice  et  son 
élève,  comprennent  le  mystère  de  leurs  destinées;  avant  que  tous  deux,  éman- 
cipés, pour  ainsi  dire,  par  la  providence,  comprennent  où  est  la  grandeur,  où  est 
la  gloire,  où  est  la  vérité,  ne  faudra-t-il  pas  qu'ils  aient  cherché  long-temps  à 
travers  le  monde,  qu'ils  aient  traversé  bien  des  épreuves,  bien  des  angoisses, 
bien  des  luttes,  bien  des  douleurs? 

Et  c'est  ainsi  que  depuis  le  temps  où  s'est  manifestée  dans  la  littérature, 
d'une  manière  plus  directe  et  plus  décisive,  cette  tendance  dont  nous  venons  de 
parler,  cette  tendance  curieuse  et  investigatrice,  deux  phases  déjà  s'y  sont  pro- 
duites ;  l'une  d'incrédulité  et  de  destruction  ;  c'est  le  dix-huitième  siècle  :  l'au- 
tre de  doute  et  d'incertitude;  c'est  notre  époque.  C'est  en  vain  qu'au  dix- 
septième  siècle,  précédé  d'ailleurs  par  les  luttes  du  seizième,  comme  l'avenir 
qui  s'avance  est  précédé  maintenant  par  d'autres  luttes,  c'est  en  vain  qu'au  dix- 
septième  siècle  la  poésie,  l'éloquence,  ces  sœurs  immortelles,  s'étaient  montrées 
grandes  entre  la  poésie  et  l'éloquence  de  tous  les  temps  en  puisant  dans  le  catho- 


—  65  — 

lictsme,  dans  leurs  croyances  arrêtées  sur  le  pouvoir  et  sur  la  société,  le  génie 
calme  et  reposé  qui  les  distingue  ;  en  vain  s'était  résumé  comme  dans  un  ma- 
gnifique exemple  tout  ce  qu'il  y  avait  de  force  et  de  puissance  dans  les  croyan- 
ces et  les  institutions  du  passé.  A  peine  ce  siècle  venait-il  de  se  clore,  que  voici 
l'esprit  de  l'iiomme  qui  se  met  à  tout  remuer  et  à  tout  détruire.  Littérature  et 
poésie  enseignent  l'irréligion  et  l'immoralité.  Elles  livrent  bataille  avec  un 
triste  succès,  à  toutes  les  grandes  idées  qui  jusque  là  avaient  fait  vivre  l'hu- 
manité, et  qui  l'avaient  soutenue  dans  cette  longue  route  qu'elle  avait  déjà  par- 
courue. 

Et  dès  lors  après  cette  immense  destruction  morale  de  toutes  les  croyan- 
ces et  de  toutes  les  idées  qu'avait  suivie  une  grande  destruction  matérielle 
de  toutes  les  institutions  et  de  toutes  les  lois,  bien  triste  et  bien  étrange  a 
été  la  situation  de  notre  époque  ,  fdle  d'un  siècle  d'incrédulité  ,  pendant 
qu'elle  était  petite-fille  au  contraire  d'un  siècle  de  croyance  et  de  foi.  Pla- 
cés ainsi  que  nous  étions  entre  des  souvenirs  opposés,  entourés  de  ruines  et  de 
débris,  plus  avides  aussi  de  savoir  et  d'enseigner  que  n'étaient  nos  devanciers, 
faut-il  s'étonner  que  beaucoup  parmi  nous  aient  pu  douter  ;  errer  pendant 
un  temps  entre  le  dix-septième  siècle  et  le  dix-huitième,  entre  la  foi  et  la  néga- 
tion ;  demeurer  incertains  sur  le  présent  et  sur  l'avenir,  comme  l'enfant  dont  un 
père  prodigue  a  dissipé  l'héritage.  Disons-le  donc  pour  terminer  de  si  longues 
divagations,  disons-le,  quand  on  a  considéré  le  dix-huitième  siècle,  le  doute  de 
notre  époque  apparaît  comme  un  progrès  sur  le  passé.  Portez  plutôt  un  regard 
attentif  sur  tous  les  types  sceptiques  et  douleurs  qu'ont  enfantés  ces  trois  pays 
qui  se  disputent  maintenant  la  gloire  littéraire,  l'Allemagne,  la  France,  l'Angle- 
terre. Voyez  Faust  lui-même;  voyez  surtout  René  et  Manfred  ;  quelles  sombres 
douleurs  empreintes  sur  leurs  visages  I  le  dix-huitième  siècle  riait  au  milieu  de 
sa  destruction  ;  le  notre  pleure  et  gémit  dans  son  doute  :  après  cette  philosophie 
railleuse  et  hostile  qui  niait  effrontément,  ce  doute  si  douloureux,  ce  doute  qui 
voudrait  croire  et  espérer,  ce  n'est  pas  le  triste  crépuscule  qui  vient  avant  la 
nuit,  mais  bien  celui  qui  précède  l'éclat  d'un  jour  plus  pur,  parce  que  ce  jour  aura 
été  plus  péniblement  attendu  ;  d'une  foi  d'autant  plus  puissante  et  plus  fé- 
conde en  grandes  choses  qu'elle  aura  été  plus  difficilement  conquise. 

Ov  Stella f  qu'il  aurait  fallu  nommer  plutôt  peut-être,  Stello  appartient  à  cette 
rêveuse  famille  des  Manfred^  des  René;  comme  eux  il  faut  le  combattre  sans 
doute,  mais  il  faut  le  plaindre,  et  il  est  permis  de  l'admirer  ;  comme  eux  il  cher- 
che à  soulever  par  la  seule  force  de  sa  raison  le  voile  qui  couvre  les  mystères 
des  destinées  humaines  ;  et  il  sent  sa  raison  défaillir  comme  la  leur  à  cette  tâche 
qui  dépasse  sa  puissance.  Stello  seulement  est  moins  fantastique,  moins  idéal  : 
ce  n'est  pas  sur  le  sommet  de  hautes  montagnes,  au  milieu  des  orages  de  la  na- 
ture qu'il  va  chercher  les  secrets  de  la  terre  et  du  ciel  ;  c'est  nonchalamment 
étendu  sur  un  élégant  canapé  moderne,  à  la  pâle  lueur  d'une  lampe,  dont  les 
vagues  reflets  vont  se  jouer  dans  ses  draperies  bleues,  que  Stello  prête  l'oreille 
aux  discours  de  son  Docteur  noir,  qu'il  met  aux  prises  son  imagination  et  sa  rai- 
son pour  que  dans  ce  combat  qu'elles  engagent  quelqu'éclair  lui  vienne  sur  tant 
de  choses  mystérieuses  et  inconnues.  IMais  la  parenté  se  révèle  par  d'ironiques 
pensées  qui  sont  jetées  çà  et  là  sur  le  monde  ;  par  ces  mots  qu'on  veut  écrive  sur 


—  66  — 

toutes  les  œuvres  de  l'homme,  pourquoi  et  hélas  !  par  ces  autres  paroles  thomme 
a  rarement  tort  et  l'ordre  social  toujours  ! 

Si  triste  et  si  incertaine  est  l'ame  de  Stello  qu'il  laisse  son  docteur  noir  exalter 
l'analyse  et  se  rire  de  la  synthèse.  «  L'analyse,  dit  le  [docteur  noir  avec  sa  voix 
M  grave, l'analyse  est  la  destinée  de  l'éternelle  ignorante  l'âme  humaine.  L'analyse 
M  est  une  sonde;  jetée  profondément  dans  l'océan, elle  épouvante  et  désespère  le 
»  faible  ;  mais  elle  rassure  et  conduit  le  fort  qui  la  tient  fermement  dans  sa 
»  main...  «  Et  Stello  ne  réclame  pas  au  nom  delà  synthèse  cette  grande  inspira- 
trice de  la  poésie,  cette  grande  révélatrice...  La  guerre  qui  s'est  faite,  et  se  con- 
tinue encore  entre  la  synthèse  (i\.Y  analyse,  elle  est  la  même  sous  d'autres  noms 
que  ces  autres  guerres  plus  vives  et  plus  ardentes  engagées,  entre  ces  autres 
grandes  puissances,  religion  et  philosophie,  foi  et  science.  Comme  la  re/i^to/i  et  la 
foi,  la  synthèse  est  fille  du  ciel  ;  elle  arrive  à  l'homme,  marquée  au  front  d'un 
sceau  divin  :  comme  la  philosophie  et  la  science,  X analyse  est  fille  de  la  terre  ; 
c'est  l'esprit  humain  qui  l'enfante  par  la  force  qui  est  en  lui.  Or,  ne  finirons- 
nous  pas  par  comprendre  que  si  dans  son  voyage  en  ce  monde  l'humanité,  comme 
le  pilote  égaré  dans  l'océan,  doit  jeter  la  sonde  qui  révèle  les  rescifs  et  les  écueils, 
comme  lui  aussi  elle  doit  surtout  chercher  aux  étoiles  la  route  que  nous  montre  le 
doigt  du  Seigneur  ? 

Mais  c'est  trop  long-temps  tenir  éloignés  les  pâles  fantômes  de  Gilbert,  de 
Chatterton,  d'André  Chénier,  et  les  gracieuses  figures  de  Kitty  Bell  et  de  ma- 
dame de  Saint-Aignan  ;  oublions  pour  les  contempler  toute  grave  dissertation 
philosophique  ;  oublions  la  cause  même  qu'a  voulu  défendre  M.  de  Vigny  et 
que  plus  tard  il  doit  soutenir  ^ilus  énergiquement  encore  dans  son  drame  de 
Chatterton.  Dans  Stello,  comme  toujours,  M.  de  Tigny  demeure  fidèle  à  cette  loi 
qu'il  s'est  faite  de  ne  pas  passer  par  les  sentiers  frayés,  de  ne  pas  placer  ses 
pieds  sur  les  traces  de  quiconque;  au  roman  philosophique  aussi  il  donne  une 
forme  nouvelle,  et  que  nul  autre  que  lui  ne  pourrait  revendiquer  ;  aux  disse rta- 
tions  il  entremêle  des  récits  qui  procèdent  tous  d'une  même  idée  et  s'avancent 
vers  le  même  but  ;  il  s'efforce  de  convaincre  à  la  fois  par  la  discussion  et  par  les 
faits  ;  et  comme  son  style  va  toujours  bien  à  sa  pensée,  ici  pressé,  concis,  tran- 
chant comme  un  coup  de  hache  quand  il  veut  faire  justice  d'une  action  mau- 
vaise ou  de  ce  qu'il  tient  pour  un  sophisme  ;  ailleurs  souple,  léger,  quand  il  veut 
tracer  un  de  ces  ravissans  portraits  de  femme,  où  se  montrent  nuancés  avec 
tant  de  charme  ces  derniers  traits  qui  séparent  le  vrai  de  l'idéal  ! 

Il  faut  dire  pourtant  qu'entre  les  trois  épisodes  de  Gilbert  à  André  Chénier  il 
existe  une  progression.  Il  y  aurait  bien  quelque  critique  à  faire  de  l'épisode  de 
Gilbert,  si  toute  autre  impression  ne  s'effarait  pas  vers  la  fin  devant  cette  petite 
chambre  noire,  éclairée  seulement  par  une  chandelle  placée  dans  un  encrier  en 
guise  de  flambeau,  devant  ce  lit  de  sangle  où  meurt  le  pauvre  Gilbert ,  tenant 
dans  l'une  de  ses  mains  sa  dernière  plume,  et  murmurant  d'une  voix  éteinte 
l'un  de  ces  derniers  vers  que  la  postérité  a  le  mieux  retenus.  L'épisode  de  Chat- 
terton nous  parait  plus  irréprochable  que  celui  de  Gilbert  ;  mais  c'est  à  André 
Chcnicr  que  la  palme  la  plus  belle  doit  être  donnée.  Là  d'abord  le  suicide  ne 
vient  pas  montrer  sa  liidcusc  figure  ;  là  d'ailleurs  le  récit  s'aggrandit ,  l'histoire 
s  y  mêle  ;  il  y  a  dès  le  début  de  grandes  et  belles  pages  sur  cette  époque  de  la 


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terreur,  où  il  fut  donné  au  crime  de  régner  pour  que  son  impuissance  fût  écrite 
eu  caractères  de  sang  dans  nos  annales.  Dans  plus  d'un  passage  vous  trouvez 
toute  la  hauteur  de  l'histoire  ;  autre  part  tout  l'intérêt  du  drame  en  cette  scène 
chez  Robespierre  où  la  tête  Ôl' André  est  mise  en  jeu  par  son  vieux  père  ;  puis 
vous  rencontrez  toute  la  délicatesse  du  plus  gracieux  roman,  quand  on  vient  à 
vous  montrer  au  travers  les  grilles  de  Saint-Lazare,  comme  de  pauvres  colombes 
captives  qui  essaient  de  déployer  leurs  blanches  ailes,  l'amour  dévoué  de  ma- 
dame de  Saint-Aignan  et  la  coquetterie  enfantine  de  mademoiselle  de  Coignv. 
Mais  comme  nous  avons  fait  déjà  pour  le  roman  de  Cinq-Mars,  ne  commettons 
pas  la  faute  de  nous  laisser  entraîner  à  retracer  les  souvenirs  d'un  livre  dont  tout 
le  monde  sans  doute  se  souvient  mieux  que  nous  ;  il  nous  faut  retoiuner  au 
théâtre  où  nous  attend  le  drame  de  Chatterton,  la  plus  brillante  et  la  plus  hardie 
des  innovations  de  M.  de  Vigny,  et  l'une  des  plus  heureuses  innovations  de  notre 
tejnps. 

De  Chatterton  aussi  nous  en  voulons  parler  d'abord  en  oubliant  quelques 
instans  encore  la  cause  qu'y  veut  faire  triompher  M.  de  Vigny.  Après  toutes 
ces  batailles  qui  s'étaient  livrées  il  y  a  quelques  années,  pour  et  contre  les  règles 
de  l'art  théâtral,  après  toutes  ces  batailles,  tout  ce  fracas,  rien  n'était  venu  ;  le 
drame  s'en  allait  errant  et  désordonné,  présentant  pour  réalité  historique  des 
costumes  et  des  oripeaux,  pour  passions  des  monstruosités  ;  le  drame  s'en  allait 
quand  parut  Chatterton,  quand  au  milieu  de  ce  matérialisme  désespérant  qui 
régnait  sur  le  théâtre,  l'auteur  de  Chatterton  y  appela  la  littérature  de  l'ame, 
la  littérature  intime,  cette  littérature  qui  veut  pénétrer  les  mystères  du  cœur 
humain,  sonder  ses  blessures  pour  y  verser  quelque  baume  ou  les  cicatriser. 
Ce  n'est  pas  que  nous  considérions  Challerton  comme  une  forme  d'art  définitive 
et  complète  ;  ce  qui  serait  plus  complet  que  Chatterton  ce  serait  une  œuvre  théâ- 
trale qui  montrerait  réunis  l'étude  du  cœur  humain  et  le  mouvement,  l'action 
et  la  pensée  ;  mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  placé  surtout  au  temps  où  il  est 
venu,  le  drame  de  Chatterton  est  une  belle  et  puissante  création  dans  son  en- 
semble et  dans  ses  détails.  En  face  des  passions  elFrénées  dans  lesquelles  se 
débattait  et  se  débat  encore  le  drame  moderne,  la  passion  chaste  et  contenue  de 
Ritty  Bell  constituerait  à  elle  seule  une  touchante  réaction  spiritualiste  qu'il  fau- 
drait signaler  :  pendant  qu'autour  d^elle  mainte  héroïne  du  drame  ne  connaît  plus 
ni  frein,  ni  pudeur,  elle  ne  sait  pas  Kitty  Bell  si  elle  peut  garder  cette  bible  qu'a 
feuilleté  son  Chatterton.  Une  bible  donnée,  puis  rendue,  puis  possédée  avec  bon- 
heur, quelques  paroles  qui  s'échappent  malgré  elle  de  son  ame,  quelques  schel- 
lings  que  John  Bell  ne  voit  pas  figurer  dans  son  compte  ;  à  la  dernière  heure  en- 
fin une  prière  qui  s'élance  au  ciel  pour  Chatterton  qui  n'est  plus,  «<  Mon  Dieu, 
»  pardonnez-lui;  »  voilà  toute  la  passion,  tout  l'amour  de  Kitty  Bell;  et  que 
l'on  dise  pourtant  si  toutes  les  âmes  ne  sont  pas  suspendues,  si  des  pleurs  ne  se 
montrent  pas  au  développement  de  l'amour  silencieux  de  Chatterton,  et  de  l'a- 
jnour  pur  de  Kitty  Bell  ;  ah  I  Kitty  Bell  surtout  a  réhabilité  notre  goût  qu'on 
calomniait,  nos  scntimens  qu'on  peignait  sous  de  fausses  couleurs  :  pour  justifier 
ses  écarts  le  drame  ne  disait-il  pas  :  «  Est-ce  ma  faute,  si  je  fais  hurler  les  pas- 
»  sions,  si  chaque  soir  avec  grand  luxe  de  décorations  et  de  costumes  je  viens  me 
>»  traîner  dans  la  bouc  et  dî^ns  le  sang;  Ufout  biçu  çmQUYok  dçs  espvit§  si  blasés, 


«  68  — 

»  des  coÈurs  si  durs  que  d'autres  spectacles  ne  leur  suffiraient  pas.  »  Hé  bien  I  Kitty 
Bell  nous  est  apparue  avec  ses  paroles  simples,  son  dévouement  de  mère,  pré- 
férant ses  devoirs  à  son  amour  ;  nous  avons  applaudi  Kitty  Bell  ;  et  Kitty  Bell  a 
renvoyé  ainsi  à  qui  les  inventait,  et  l'inceste ,  et  l'adultère ,  et  tant  de  scènes 
odieuses  dont  nos  théâtres  ont  été  salis. 

Pourquoi  faut- il  donc  que  tant  de  glorieuses  conceptions  se  rattachent  à  une 
pensée  qui  manque  à  la  fois  de  réalité  et  d'espérance;  à  des  infortunes  trop  rares 
et  trop  bien  d'ordinaire  compensées  par  la  gloire,  pour  qu'on  ne  soit  pas  tenté 
plutôt  de  les  envier  que  de  les  plaindre:  la  pensée  est  grande,  surtout  quand 
elle  arrive  à  l'action  :  pourquoi  donc  s'adresser  à  la  société  pour  la  conjurer  de 
faire  vivre  le  poète  ?  Pouvait-on  espérer  qu'elle  se  détournerait  de  ses  affaires 
pour  chercher  s'il  n'y  aurait  pas  quelque  part  autour  d'elle  une  pauvre  ame 
inspirée  qui  sentirait  la  force  lui  manquer?  Au  lieu  d'agir  un  peu,  comme  lé 
docteur  noir ,  allant  demander  dans  le  boudoir  de  Louis  XV  du  pain  pour 
Gilbert ,  n'aurait-il  pas  mieux  valu  que  le  poète  renommé  glorieux ,  le  poète 
applaudi ,  s'adi-essàt  seul  à  seul  au  poète  souffrant  et  malheureux .  qu'il  lui 
parlât  plutôt  de  la  résignation  de  Milton  et  de  la  foi  du  Tasse ,  que  du 
triste  désespoir  de  Gilbert  et  de  Chatterton.  Mais  silence  aux  reproches  qu'on 
pouvait  faire  à  Stello  et  à  Chatterton.  Depuis,  la  pensée  philosophique  de  M.  de 
Vigny  s'est  agrandie  ,  purifiée  ;  il  a  compris  que ,  depuis  Stello ,  les  esprits 
avaient  marché. 

C'est  qu'en  effet ,  après  tant  de  gémissemens ,  tant  de  douleurs^  que  nous 
avons  vus  se  produire  par  la  littérature  et  la  poésie,  comme  aussi  après  tant  de 
doutes  et  d'incertitudes  qu'elles  ont  reflétés  ;  maintenant  qu'après  avoir  en^é  on 
veut  marcher ,  qu'après  avoir  douté  on  veut  croire ,  qu'après  avoir  souffert 
on  veut  vivre,  le  moment  est  venu  pour  la  littérature  et  la  poésie  de  guider 
les  intelligences  dans  ces  voies  nouvelles  où  elles  veulent  s'élancer.  Le  moment 
est  venu  de  montrer  les  hommes  de  doutes  et  de  souflrances,  les  Manfrei\ 
les  Rcné^  les  Stello  se  résignant  aux  réalités  de  la  vie  ,  l'acceptant  avec  ses 
chances  de  gloire  ou  d'obscurité,  de  bien-être  ou  de  souffrance,  et  regardant 
le  ciel  pour  lui  demander  le  courage  qui  leur  ferait  faute.  Et  comme  Man- 
fred  et  ses  frères  n'étaient  après  tout  que  les  sombres  images  des  passions  qui 
fermentaient  çà  et  là,  plus  ou  moins  vives,  plus  ou  moins  ardentes,  dans  plus 
d'une  tète  et  dans  plus  d'un  cœur  ;  comme  dans  ce  siècle  si  agité  ,  si  remué ,  si 
ambitieux ,  il  y  a  eu  partout  des  rêves  de  gloire  et  des  illusions  qui  ont  pu 
s'évanouir  ,  il  vaudra  mieux  sans  doute  ,  pour  guérir  les  blessures  qu'elles  ont 
élargies  peut-être,  que  la  poésie  et  la  littérature  se  fassent  moins  idéales,  qu'elles 
nous  montrent  partout  aussi  et  dans  toutes  les  conditions  de  la  vie ,  les  gran- 
deurs qui  se  trouvent  dans  les  vertus  solitaires  ,  dans  raccomplissement  du  de- 
voir ,  dans  les  souffrances  même,  quand  elles  sont  noblement  supportées. 

Ainsi  a  fait  IM.  de  Vigny  dans  sennludc  et  grandeur  jnilitaircsy  quand  il  nous  a 
tracé  les  caractères  du  vieil  adjudant  de  Vincenncs ,  de  Collingaod ,  du  capi- 
taine Renaud.  C'est  du  vieil  adjudant  de  Vincennes  que  M.  de  Vigny  se  prend  à 
dire  :  Ce  iucux  soldat  faut  mieux  auec  sa  résignaiicfn  que  nous  aiUrcs  jeunes  officiers 
(H'ec  nos  ambitions  /biles.  CoUingivod  au  milieu  de  son  escadre  et  de  sa  gloire 
regrettant  sa  petite  sarah  avec  sa  petite  robe  du  dimanche ,  Colh'ngxçod  apprend 


—  69  — 

que  la  gloire  et  la  puissance  connaissent  aussi  leur  résignation  et  leur  douleur. 
Mais  c'est  surtout  le  capitaine  Renaud  qui  est  un  noble  et  remarquable  carac- 
tère ;  c'est  Stello  portant  l'uniforme ,  mais  Slello  résigné  ,  plus  fort  que  l'adver- 
sité. Le  capitaine  s'est  élancé  dans  la  vie ,  ambitieux  ,  rêvant  la  gloire,  passionné 
pour  l'homme  pour  lequel  pendant  des  années  la  France  tout  entière  s'est  pas- 
sionnée :  et  chacune  de  ses  illusions  qui  s'en  va ,  le  laisse  ébranle  un  instant, 
mais  se  raffermissant  bientôt.  Qu'à  peine  échappé  à  sa  prison,  paraissant 
devant  Bonaparte,  il  soit  repoussé  par  Tune  de  ces  paroles:  qui  décidaient 
alors  de  tout  un  avenir  ,  «  Dès  ce  jour,  dit  le  capitaine,  je  commençai  à  avoir 
«  confiance  en  moi ,  à  m'estimer  intérieurement ,  à  sentir  mon  éaractère 
«  s'épurer,  se  compléter,  se  raffermir  :  dès  ce  jour  je  vis  que  les  événemens  ne 
«  sont  rien,  que  l'homme  intérieur  est  tout;  je  me  plaçai  bien  au-dessus 
«  de  mes  juges  ;enfin  je  sentis  ma  conscience  ,  je  résolus  de  m'appuyer  unique- 
«  ment  sur  elle.  »  Et  le  voilà  lui,  qui  des  choses  de  ce  monde  ne  comprenait  que  la 
gloire  et  l'éclat ,  qui  consent  à  vivre  obscur  et  ignoré ,  pourvu  qu'il  remplisse 
courageusement  son  devoir:  en  deux  mots  ,  le  capitaine  Renaud  est  comme  la 
vivante  image  de  cette  belle  maxime  de  nos  pères,  yaiV  ce  qite  dois  ^  advienne 
qice  poivra;  et  à  cette  belle  maxime,  M.  de  Vigny  ajoute  cette  autre  pensée  tjui 
la  complète  et  l'achève  :  il  y  a  quelque  chose  de  plus  grand  qu'un  grand  homme  y 
c'est  un  homme  d'honneur  ;  mais  qu'on  y  prenne  garde,  le  caractère  du  capitaine 
Renaud f  ce  n'est  pas  la  résignation  qui  abdique  son  rôle  dans  la  société,  qui  se 
met  en  dehors  des  affaires  humaines ,  c'est  la  résignation  dans  l'action ,  c'est 
l'homme  de  cœui'  qui  se  résigne  à  n'obtenir  pour  prix  de  ses  eft'orts  et  de  ses  tra- 
vaux que  l'approbation  de  sa  conscience,  qui  ne  recule  devant  aucune  partie  de 
sa  tâche,  et  qui  n'abdique  que  la  gloire  et  le  bruit  qui  se  peut  faire  autour  d'un 
nom.  Si  M.  de  Vigny  avait  laissé  arriver  dans  son  tableau  plus  de  lumière  di- 
vine, si  Dieu  et  la  religion  y  prenaient  une  plus  large  place,  il  aurait  réalisé 
dans  toute  sa  grandeur  le  modèle  qu'il  faut  offrir  à  des  âmes  fatiguées  des  agi- 
tations et  des  doutes,  des  Manfredj  des  Obermann  et  des  Stello. 

Et  qu'il  nous  soit  permis  de  le  dire  maintenant  en  terminant,  c'est  une  cu- 
rieuse et  belle  étude  que  de  s'efforcer  de  suivre  en  ses  phases  diverses  un  har- 
monieux génie  égaré  un  instant  en  d'autres  voies  que  les  siennes,  mais  se  rap- 
prochant bientôt  de  la  vérité  pour  s'incliner  toujours  davantage  devant  elle, 
parce  qu'entre  elle  et  les  âmes  à  la  fois  consciencieuses,  élevées  et  puissantes,  il 
existe  toujours  une  irrésistible  attraction,  J. 


■— "«•ITT  — in  .■iT|iia8iaMSBBëeg&>Heai»— * 


—  70  — 


EXPOSITION 


Il  y  a  peu  de  jours  encore  nous  nous  proposions  d'offrir  à  nos  lecteurs  quelques 
renseignemens  sur  les  travaux  de  l'Académie  des  Sciences,  que  nous  négligeons 
depuis  quelques  semaines  ,  autant  qu'elle  se  néglige  elle-même;  nous  coitiptions 
aussi  parler  des  découvertes  étrangères ,  mais  tout-à-conp  un  fait  inattendu  est 
venu  intervertir  l'ordre  de  notre  bulletin,  et  ce  fait  c'est  l'ouverture  d'une  ex- 
position improvisée  des  produits  de  l'industrie  parisienne.  Depuis  long-temps 
le  besoin  d'une  pareille  exposition  était  reconnu  :  chaque  jour  les  fabricans  sol- 
licitaient les  hommes  puissansde  nos  jours  de  faire  ordonnancer  une  exposition, 
sinon  permanente,  du  moins  annuelle  ;  malheureusement  notre  chambre  élec- 
tive, souvent  parcimonieuse  quand  il  s'agit  de  choses  utiles,  leur  a  fait  peur  , 
ils  se  sont  contentés  des  trois  millions  accordés  pour  la  démohtion  et  la  recons- 
truction du  palais  du  Luxembourg,  du  bill  d'indemnité  pour  les  dilapidations 
artistiques,  et  du  vote  généreux  du  léger  budget  d'un  milliard  ;  puis,  se  réfugiant 
sous  le  prétexte  évasif,  offrant  la  politique  comme  absorbant  tous  leurs  pré- 
cieux niomens,  ces  hommes  jadis  si  positifs  n'ont  pas  même  écouté  les  do- 
léances de  leurs  anciens  amis,  et  par  conséquent  ils  n'ont  pas  eu  la  moindre  pe- 
tite velléité  de  condescendance  à  leur  devis  :  l'industrie  a  donc  été  livrée  à  ses 
propres  forces. 

Alors  une  société  particuUère,  l'Académie  de  l'Industrie,  présidée  par  le  re- 
jeton de  l'une  de  nos  plus  anciennes  et  illustres  familles,  M.  le  duc  de  Montmo- 
rency, a  eu  la  grande  et  généreuse  idée  d'exécuter  à  lui  seul  ce  qu'il  paraissait 
impossible  de  faire  au  gouvernement.  Cette  pensée  hardie  a  été ,  il  faut  le  dire 
avec  justice,  activement  secondée  par  tous  ceux  qui  s'intéressent  à  l'industi'ie  ; 
aussi  bientôt  toutes  les  notabilités  industrielles  de  la  capitale  se  sont  groupées 
autour  des  quatre  commissaires  chargés  de  mettre  de  l'ordre  dans  l'exécution 
de  cette  pensée,  et  ceux-ci  se  sont  acquittés  avec  tant  d'activité  de  cette  déli- 
cate mission  ,  que  mis  en  possession,  le  vendredi  17  juin  ,  de  l'orangerie  des 
Tuileries,  ils  ont,  en  trois  jours,  reçu,  placé  et  catalogué  plus  de  deux  mille 
objets,  et  le  20,  à  onze  heures,  ils  ont  fait  l'ouverture  de  cette  exposition  véri- 
tablement improvisée. 

Nous  voudrions  pouvoir  nous  étendre  davantage  siu'  les  difficultés  sans  nom- 
bre qui  entouraieut  un  pareil  travail ,  mais  comme  nous  étions  nous-même 
l'un  de  CCS  commissaires,  nous  aurions  l'air  de  chercher  à  nous  donner  plus  de 
mérite  qu'il  ne  nous  en  appartient  en  réalité;  car  il  ne  s'agissait  que  de  bien 
connaître  les  produits  industriels  et  de  les  ranger,  non  pas  avec  harmonie  à  côté 
1rs  lins  des  autres  ,  puisque  nous  ignorions  ceux  qui  devaient  nous  arriver,  mais 
i\v  manière  que  le  désordre  présentât  un  coup  d'reil  bizarre  et  intéressant;  tel 
m  lin  que  devait  le  présenter  l'exécution  de  cette  exposition  improvisée  dans 


—  71  — 

Tunique  but  d'encourager  l'industrie  et  de  montrer  les  pi  ogres  qu'elle  peut 
avoir  fait  depuis  1834. 

Maintenant ,  si  nous  voulons  donner  à  nos  lecteurs  quelques  détails  sur  les 
produits  qui  ornent  cette  galerie,  il  nous  faudra  y  sacrifier  quelques  bulletins  , 
car  les  objets  nouveaux  sont  nombreux  et  plusieurs  sont  iinportans.  Pour 
aujourd'hui,  nous  ne  ferons  que  parcourir  quelques  produits  spéciaux. 

Pour  commencer,  qu'il  nous  soit  permis  de  constater  un  fait  prouvant  la  réac- 
tion religieuse  de  notre  époque.  Depuis  1830,  à  peine  les  fabricans  s'occupaient 
des  objets  sacrés  destinés  à  orner  nos  cathédrales  et  nos  autels,  mais  aujourd'hui 
il  n'en  est  plus  de  même,  on  revient  au  culte  de  nos  pères  ,  et  secondant  cet 
élan  de  notre  génération,  tout  le  monde  travaille  sans  fausse  honte  pour  nos 
éghses.  Les  produits  en  carton-pierre  de  M.  Romagnési  sont  les  pièces  de  ce 
genre  les  plus  belles  et  les  plus  importantes  de  cette  exposition  ;  aussi  Ton  voit 
sous  le  numéro  de  cet  artiste  un  tabernacle  doré  de  toute  beauté  et  deux  sta- 
tues de  S.  Pierre  et  de  S.  Paul,  qui  font  un  juste  honneur  à  cet  industriel  ;  ses 
lustres  d'éghse  sont  aussi  d'un  fort  bon  goût,  et  nous  ne  pouvons  que  l'engager 
àcontmuer  hardiment  à  marcher  dans  cette  voie,  car  après  les  dévastations  des 
révolutions  ,  il  faut  offrir  aux  gardiens  sacrés  de  notre  auguste  rehgion  des  or- 
nemens  qui,  ne  pouvant  plus  être  en  or  ou  en  argent,  soient  du  moins  en  harmo- 
nie avec  les  modestes  ressources  de  nos  éghses,  tout  en  représentant  à  l'œil  un 
mode  de  décors  digne  de  la  grandeur  et  de  la  majesté  de  nos  temples.  Nous  en 
dirons   autant  à  M.  Péchinay  ,  fabricant  de  maiUe-chort,  les   deux  christs 
qu'il  a  exposés  sont  magnifiques,  et  l'on  ne  peut  nier  que  les  fabriciens  de  nos 
églises  ne  trouveront  une  grande  économie  à  orner  les  autels  avec  ce  métal,  au 
lieu  de  se  servir  du  cuivre  argenté  ;  car,  ce  dernier  rougissant  promptement  par 
suite  du  nettoyage,  laisse  l'avantagée  au  maiUe-chort,  qui  devient  au  contraire 
plus  brillant  par  le  frottement.  Quant  à  l'ostensoir  et  au  caUce  en  maille-chort 
doré ,  imitant  le  vermeil  de  M.  Bonnot,  ils  sont  également  fort  beaux;  mais 
étant  à  la  portée  d'un  bien  moins  grand  nombre  d'égUses,  ils  ne  remplissent  pas 
aussi  bien  le  but  économique  que  l'on  doit  se  proposer  dans  l'apphcation  de  ce 
nouvel  aUiage.  Enfin  nous  avons  admiré  parmi  les  objets  réservés  au  service 
des  autels  un  agnus  de  madame  Lepart,  brodé  en  relief  sur  velours  vert,  d'une 
beauté  sans  égale.  L'agneau  divin  est  admirable  par  la  grosseur  du  relief  et  par 
la  finesse  du  travail.  Nous  ne  devons  pas  omettre  non  plus  pour  les  personnes 
qui  voudraient  avoir  chez  elles  l'image  sacrée  de  notre  Seigneur,  les  christs  en 
ivoire,  montés  au  milieu  d'un  bouquet  en  jais,  par  M.  Richard;  ils  sont  par- 
faitement étabhs ,  conviennent  très-bien  dans  un  petit  oratoire  ou  au-dessus 
d'un  bénitier. 

Mais  queUe  que  fût  la  beauté  de  cette  brillante  exposition,  elle  m'inspirait  des 
Idées  de  l^egrets  et  des  souvenirs  de  douleurs.  Pourquoi,  me  disais-je,  les  fabri- 
cans ont-ils  laissé  tomber  ces  belles  dentelles  de  France,  importées  par  Colbert, 
et  connues  sous  le  nom  de  point  d'Alençon?  pouixîuoi  la  maladresse  de  ces  fa- 
bricans n  a-t-elle  pas  voulu  suivre  le  goût  de  leur  siècle  et  donner  à  leurs  des- 
sins la  légèreté  que  l'on  aurait  voulu  y  trouver?  S'ils  eussent  imité  M.  Yiolard 
Ion  ne  rechercherait  pas  avec  une  espèce  de  frénésie  les  points  d'.\ngleterre ' 
dont  le  peu  de  soUditç  devrait  toujours  les  faire  oublier,  et  l'on  continuerait  à 


—  72  — 

porter  ce  riclie  et  magnifique  point  de  France,  dont  le  prix  n*est  jamais  trop 
élevé,  puisque  sa  solidité  permet  de  le  voir  passer  de  génération  en  génération 
pour  orner  les  parures  de  mariage  des  enfans  de  nos  grandes  familles ,  car  ces 
parures  de  point  d'Alençon  peuvent  être  considérées  aujourd'hui,  du  moins  dans 
notre  Normandie,  comme  la  preuve  de  l'ancienneté  d'une  famille.  N'oublions 
donc  pas  cette  dentelle  nationale,  et  forçons,  par  nos  demandes,  M.  d'Ocague 
et  les  autres  fabricans  à  faire  exécuter  des  points  dont  la  légèreté  puisse  rivaliser 
avec  celle  des  dessins  de  blondes  de  M.  Violard;  n'oublions  pas,  qu'héritage 
sacré,  le  point  d'Alencon  peut  quelquefois  être  d'une  ressource  précieuse,  et  pour 
preuve  qu'il  nous  soit  permis  de  faire  connaître  un  trait  de  bonté  et  de  généro- 
sité qui  n'étonnera  personne,  mais  qui  prouvera  que  le  malheur  n'assèche  pas 
le  cœur  de  l'auguste  princesse,  fille  du  saint  roi-martyr. 

Voici  ce  trait  de  bienfaisance.  Jadis,  car  déjà  il  a  bien  des  années  ,  c'était  vers 
1815,  Madame  la  Dauphine  avait  reçu  en  passant  par  la  ville  d'Alencon  une 
robe  en  point  exécutée  avec  une  rare  perfection ,  long-temps  elle  la  garda  comme 
un  de  ces  souvenirs  agréables  qu'elle  affectionnait  ;  mais  depuis  qu'une  seconde 
fois  elle  erre  en  exil  sur  un  sol  étranger,  elle  a  pensé  que  cette  robe  si  riche,  si 
précieuse,  pouvait  remplir  un  but  encore  plus  doux  à  son  cœur  en  lui  procurant 
les  moyens  d'être  utile  à  l'une  des  anciennes  dames  de  sa  suite ,  aujourd'hui 
dans  une  position  difficile  ;  madame  la  Dauphine  jette  donc  un  dernier  regard 
sur  sa  belle  robe,  la  plie  et  l'expédie  avec  une  lettre  charmante  de  bonté  et  de 
bienfaisance  à  Madame  Gazelin,  en  la  priant  de  la  faire  démonter  et  de  la  vendre 
ainsi  en  morceaux  au  profit  de  son  ancienne  amie.  C'est  là  dans  ce  magasin  que 
nous  avons  vu  ces  tristes  ornemens  d'une  auguste  princesse,  modestement  ou- 
bliés et  servir  encore  après  sa  chute  à  satisfaire  la  bonté  de  son  cœur;  c'est  donc 
à  nous,  à  nous  tous  de  seconder  sa  pensée  et  à  aller  chez  Gazelin  retirer  au 
moins  comme  une  relique  précieuse  un  fragment  de  cette  robe  sacrée.  Pardon , 
vous  qui  me  lisez,  si  j'ai  mis  au  jour  un  des  mille  bienfaits  que  vous  répandez 
continuellement  sur  les  malheureux,  mais  il  en  est  qui,  présentant  de  grandes 
et  utiles  leçons,  ne  peuvent  recevoir  trop  de  publicité  et  celui-ci  est  du  nombre  ; 
pardon  encore,  pardon,  car  à  vous  de  les  cacher  ces  traits  de  bonté,  et  à  nous  de 
les  chercher  et  de  les  dire  !  •  J.  Odolam-Desnos. 


ERR;VTA.— Quelciues  fautes  sO  sont  glissées  à  rimpi'imeric  dans  l'article  sur  le  salon, 
dans  notre  avant  dernier  numéro.  Page  497,  ligne  2,  après  qui  ferait  honneur^  lisez, 
mix  peintres  les  plus  naïfs  et  patiens  de  rJllemagnc;  —  page  499,  ligne  24,  au  lieu  de 
Jeauron,  lisez,  Jcanvou;  —  page  305,  ligne  1,  au  lieu  de  humainement  parfaitement^ 
lisez,  humainement  parfaite. 


S'atlresscr  pour  la  n>daclion  à  M.  le  vicomte  Waish,  directeur-rédacteur  en  chef,  et  pour 
radminislration  à  M.  Lkon  dkJouvejskl,  administrateur,  rue  de  Menars^  5. 

PARIS.  —  niPJAlMERIE  PE  Pf:THUNE  ET  PLON,  RUE  DE  V\UGIRARD,  56, 


i^'Cc&o  De  fa   ^cuiic-cTïcwiccJ' 


^a^/er/ra/e  r/e      (L^Aar//'&). 


ÉCHO 


elle-même  les  tormes  ongiuaics  cl  i^c,  ^....^,^ 

vie;  le  jour  où  elle   accomplit  cette  œuvre,  elle  marque  dans  son 
histoire  une  page  immortelle ,  la  page  de  la  renaissance. 

Et  c'est  au  philosophe  qu'il  appartient  d'en  déchiffrer  le  texte  pour 
}'•  édttÎQrt,  ^  Tomç  y,  —  1"  (lo^l  183CI.  4 


f^'CcL  De  ia    ^em^c'tfxoAic^ 


^al/wc/ra/e  r/e      (^Aar//*&i. 


ÉCHO 


DE 


LA  JEUNE  FRANCE 


-f?"Sa-'g""ggCT — 


SOMMAIRE. 

Du  Mouvement  intcîlecluel  de  l'Allemagne  depuis  Leibnilz,  par  ***. — Le  Frère  de  la  Mort,  pa^ 
M.  le  vicomte  iFo/i/i.— Cathédrale  de  Chartres,  par  L,  de  J. — La  Neige  au  Cimelièrc,  par  3f.  Au- 
— tran.  Législation;  le  Duel,  par  11.  B. — Galerie  de  Portraits  espagnols,  l'Hidalgo,  par  M,  Bernard 
Lopez.  —  Portraits  historiques;  Richard  Cromwell ,  par  ***.  —  De  l'Inde  ;  Aperçus  sur  la  langue 
et  la  littérature  sanscrites,  par  M.  Moutiet.  —  Apothéose  de  Marie-Antoinette,  par  ***.  —  Art 
musical;  le  Luthier  de  Vienne;  Mort  de  Gomis.  —  Revue  des  Revues,  par  ***.  — Revue  des 
Théâtres;  Coup-d'œil  général  sur  les  théâtres  de  Paris ,  par  ***.  —  Petit  cours  d'agriculture  ù 
l'usage  des  gens  du  monde,  par  M.  de  Bainneville,  — Exposition  de  l'Académie  de  l'Industrie, 
par  M,  J.  Odolant-Desnos. 


mWiiQQQ< 


DU   IlIOUVEMENT   INTELLECTUEL 


DE    l'allé  M  A  G. NE 


a;>^2?^2S  ^32^^is^3* 


Le  jour  où  une  nation,  s'arrêlant  tout-i-coup  dans  le  sentier  que 
l'ignorance  ou  l'Iiabitude  lui  avait  frayé ,  se  prend  à  inlerroger  les  ruines 
et  à  leur  demander  les  secrets  d'une  antique  civilisation  depuis  long- 
temps détruite  ;  le  jour  où,  se  détournant  de  sa  marche,  elle  se  révèle  h 
elle-même  les  formes  originales  et  les  principes  féconds  d'une  nouvelle 
vie  ;  le  jour  où  elle  accomplit  cette  œuvre ,  elle  marque  dans  son 
histoire  une  page  immortelle  ,  la  page  de  la  renaissance. 

Et  c'est  au  philosophe  qu'il  appartient  d'en  déchiffrer  le  texte  pour 
}'•  édition»  —  Tomç  y.  —  1*'  (io((i  1836*  i 


^  74  — 
bien  siiisir  les  causes  des  faits  dont  le  vulgaire  n"admire  que  Fexpression 
matérielle. 

L'Allemagne  n'est  qu'un  épisode  dans  la  grande  épopée  de  la  re- 
naissance européenne  ;  mais  ,  étudiée  à  part ,  elle  brille  d'un  éclat  im- 
posant, et  il  n'est  pas  sans  intérêt  de  jeter  les  veux  sur  ce  foyer  de  lu- 
mière. 

L'Italie,  où  de  grands  souvenirs  dormaient  sous  de  grands  monu- 
mens  ,  venait  de  déchirer ,  la  première ,  le  voile  ténébreux  du  moyen- 
âffe;  une  lanofue  nouvelle  avait  osé  se  substituer  à  Vos  latinum  de 
Cicéron,  et  retentissait  dans  le  monde  par  la  bouche  d'un  triumvirat 
poétique  digne  de  l'antiquité.  Sublime  entre  les  mains  du  Dante  ^  elle 
revêtit  le  charme  ,  la  grâce  et  l'harmonie  dans  celles  de  Pétrarque  ,  de 
l'Ariostejdu  Tasse  enfm,  immortel  comme  eux  par  son  génie,  mais 
immortel  encore  par  ses  malheurs. 

D'une  autre  part  Cimabué  inventait  de  nouveau  la  peinture  ^  sui- 
vant l'expression  d'un  grand  homme ,  et  dès  le  onzième  siècle  Fart 
musical,  simplifié  par  la  notation  de  Guy  d'Arezzo,  devenait  populaire. 
La  Toscane  surtout  s'illustrait  dans  cette  carrière.  Florence ,  sous  les 
Médicis,  s'érigeait  en  nouvelle  Athènes  ;  puis  cette  révolution  intellec- 
tuelle, traversantes  Alpes,  venait  enflammer,  pour  le  culte  des  arts  et 
de  la  science ,  le  peuple  français  encore  tout  adonné  aux  nobles  dis- 
tractions de  la  chevalerie. 

Et,  pendant  ce  temps,  l'Allemngnc  attendait  encore  l'heure  mar- 
quée de  sa  renaissance.  Écrasée  sous  les  poids  des  arn^es  ,  couverte  de 
décombres,  violée  dans  son  territoire,  elle  regardait  tristement  se 
briser  les  derniers  liens  qui,  pendant  si  long-temps  n'avaient  fait  qu'un 
peuple  des  peuples  de  la  confédération.  On  eut  dit  qu'elle  était  con- 
damnée à  voir  s'éteindre  sur  son  giron  flétri  la  civilisation  naissante. 
Mai"^  la  Providence  sait  mener  les  choses  huaiiines  à  leur  iin  par  des 
voies  inconnues  et  remettre  tout  en  harmonie  par  des  compensations 
merveilleuses.  Cette  fois  elle  fit  éclore  sous  une  terre  ensanglantée 
l'arbre  du  génie  qui  refuse  si  souvent  de  grandir  h  l'ombre  des  trônes 
pacifiques.  Les  royautés  féodales  se  brisent  pour  faire  place  à  des 
royautés  scientifiijucs. 

Esprit  du  premier  ordre,  observateur  profond  et  infitigable,  Kepler 
pose  la  base  immuable  de  l'astronomie  moderne  :  il  a  donné  le  signal , 
et  toutes  les  connaissances  humaines  sont  abordées  et  agrandies. 


—  75  — 

Otto  de  Guerrike  invente  la  machine  pneumatique  ;  Bernouilli , 
Tschirnhausen  ,  Tomasius  enrichissent  les  mathématiques  de  leurs 
recherches  ;  Stahl  fait  plus,  il  crée  la  chimie  en  la  tirant  de  l'enfance 
qui  menaçait  d'être  éternelle. 

Toutes  les  régénérations  sociales  sont  marquées  par  des  caractères 
communs^  tels  que  la  multiplicité  des  esprits  supérieurs  et  le  zèle  envahis- 
sant de  l'observation  ;  mais  la  physionomie  nationale  se  conserve  dans 
les  accidens  ;  elle  se  révèle  par  la  direction  et  la  manière  d'être  qu'af- 
fectent les  grands  hommes.  Tandis  que  l'imagination  italienne  trouvait 
son  élément  dans  la  nature  et  que  la  passion  des  arts  s'allumait  dans 
les  têtes  souveraines ,  le  génie  allemand  ne  trouve  aucun  appui  au 
dehors.  Déshérité ,  pour  ainsi  dire ,  des  beautés  du  monde  extérieur , 
il  lui  fallut  bien  se  replier  sur  lui-même  et  se  créer  un  monde  intérieur 
où  il  pût  embrasser  les  sciences  spéculatives  avec  énergie.  Ce  génie 
indépendant,  ami  du  recueillement  et  de  cette  espèce  de  sauvagerie 
qui  n'a  nul  souci  du  patronage  des  Mécènes ,  fit  connaître  au  monde 
que  l'amour  seul  de  la  vérité  l'avait  élevé  à  la  hauteur  où  nous  le 
voyons  planer  de  nos  jours. 

A  peine  l'Allemagne,  au  seuil  de  &a  glorieuse  carrière,  a  joint  les 
investigations  de  l'antiquité  et  l'étude  de  sa  vieille  poésie  aux  décou- 
vertes mathématiques  et  physiques,  que  déjà  toutes  les  productions 
portent  l'indélébile  cachet  d'un  système  arrêté,  d'une  organisation  ré- 
gulière ;  une  tendance  uniforme  éclate  dans  ses  œuvres  5  à  peine 
debout,  elle  s'avance  vers  un  but  philosophique.  Mais,  pendant  que 
de  graves  penseurs  sont  plongés  dans  les  sciences  spéculatives,  la  cul- 
ture des  lettres  languit  encore  et  l'entendement  domine  l'imagination. 
C'est  cette  prééminence  de  l'esprit  spéculatif  qui  prépare  à  l'Allemagne 
une  gloire  spéciale  et  lui  méritera  bientôt  le  surnom  de  terre  classique 
de  la  philosophie. 

Nul  peuple  ne  montrera  dans  son  histoire  une  série  de  travaux  com- 
parables à  ceux  qui  se  succèdent  sans  interruption  depuis  Leibnitz 
jusqu'à  nous.  Les  sciences  spéculatives  guidées  par  le  génie  lumineux 
du  sage  de  Kœnigsberg ,  l'esthétique ,  la  morale ,  le  droit  et  l'histoire 
marchent  à  pas  de  géans  depuis  l'école  critique  de  Rant  ;  une  éton- 
nante variété  de  connaissances  répandues  depuis  Fichte  ;  une  foule 
d'aperçus  nouveaux  dans  la  philosophie  de  la  nature,  créée  par  Schel- 
ling ,  développée  par  Oken,  Stetfens  et  Wagner,  et  érigée  enfin  par 


—  76  — 

Hegel  en  science  positive  :  toutes  ces  grandes  merveilles  n'ont-elles  pas 
répandu  des  torrens  de  lumière  et  introduit  d'étonnantes  améliorations 
dans  l'ordre  social  ? 


Mais  remontons  à  la  source  de  tant  de  bienfaits,  à  Lcibnitz. 


Alors  que  l'Angleterre  se  glorifiait  à  juste  titre  d'avoir  enfanté 
Newton  ,  s'élevait  dans  l'Allemagne  un  de  ces  hommes  prodigieux  qui 
suffisait  à  la  gloire  d'un  siècle.  Leibnitz^  l'immortel  patriarche  de  la 
philosophie  allemande ,  le  plus  universel  génie  que  la  nature  ait  pro- 
duit, à  la  fois  mathématicien,  physicien,  jurisconsulte ,  historien  et 
philosophe ,  naquit  le  4  juillet  1646  ,  à  Leipzig  ,  et  mourut  à  Hanovre, 
le  1 4  novembre  1716. 

Entre  ces  deux  époques ,  il  y  eut  pour  l'Europe  une  période  de 
gloire,  un  mouvement  de  découvertes,  une  émulation  de  science 
inouis,  et  à  la  tète  de  toutes  les  entreprises  un  homme  dont  la  vie 
semble  trop  courte  pour  contenir  ses  œuvres. 

Leibnitz  donna  de  bonne  heure  la  mesure  de  ses  forces.  A  dix-huit 
ans  il  publia  un  opuscule  sous  le  titre  :  De  principio  indwiduationis  , 
qui  pouvait  faire  pressentir  sa  future  grandeur.  Le  livre  De  artecom- 
hinatoria  parut  peu  de  temps  après  pour  opérer  une  révolution  dans 
l'état  des  sciences  mathématiques  et  l'é vêler  au  monde  un  génie  créateur, 
A  vingt  ans  il  voulut  obtenir  le  grade  de  docteur  et  se  présenta  dans 
ce  but  chez  le  doyen  de  la  faculté  de  droit.  Celui-ci  était  absent;  ce 
fut  sa  femme   qui  reçut  Leibnitz.  Étonnée  de  l'excessive  jeunesse  du 
candijjat,  cette  dame,  avec  l'air  gnive  et  doctoral  d'un  professeur  de 
piiilosophie,  lui  fit  observei'  qu'il  y  aurait  témérité  à  lui  de  tentera  son 
âge  les  chmces  périlleuses  d'un  examen  pour  un  tel  grade.  A  quoi  le 
savant  im!)erbe  répondi'  pir  un  sourire  en  ajoutmt  qu'il  ne déscsjKTait 
pas  de  gngner  son  suffrage  si  elle  voulait  lui  faire  la  grâce  de  l'inter- 
roger.   Ce  fut  peut-être  cette  réponse  piquante  qui  força   Leibnitz 
d'aller  chercher  son  bonnet  de  docteur  h  Altdorf,  où  il  fut  accueilli 
au  milieu  des    honneurs;  sa  réputation   s'étendit  et  les  protections 
royales  ne  lui  manquèrent  pas.  En  1672  il  visita  Paris  et  se  trouva 
bientôt  en  relation  d'estime  et  d'amitié  avec  les  plus  grands  person- 
nages de  fépoquc.  C'est  alors  qu'il  devint  l'ami  de  Casini ,  d'Huygens, 
Lahire ,  Malbranche  et  Bossuet. 

Il  connut  a  Londres  Newton ,  Wallis  et  Clarke.    Quatre  ans  après 
son  retour  d'Angleterre ,  il  fut  nomme  conseiller  d'état  par  le  duc  de 


—  7r  — 

Brunswick,  et  c'est  alors  que  pour  satisfaire  aux  exigences  de  sa  position 
nouvelle ,  il  se  jeta  dans  les  travaux  d'hisloire  et  de  diplomatie  avec 
une  ardeur  infatigable ,  sans  négliger  ni  la  métaphysique  ni  les  sciences 
naturelles,  et,  malgré  le  poids  accablant  de  toutes  ces  entreprises 
réunies,  il  ouvrait  encore  aux  sciences  mathématiques  une  large  voie 
par  laquelle  ses  successeurs  sont  arrivés  à  leurs  plus  imposantes  décou- 
vertes. Car  c'est  sur  les  fondemens  jetés  par  lui  que  s'est  élevé  ce  mo- 
nument immortel  dont  chacun,  parmi  les  savans  modernes ,  revendique 
sa  part  avec  orgueil ,  mais  dont  l'ensemble  rend  toujours  hommage  au 
premier  inventeur. 

Incontestablement  la  découverte  du  calcul  différentiel  appartient 
à  Leibnitz,  et  ce  qui  le  prouve,  c'est  qu'en  1684  ,  époque  où  Newton 
n'avait  encore  rien  écrit  sur  ce  sujet ,  le  résultat  de  ses  recherches  était 
déjà  public. 

Considérons  maintenant  Leibnitz  sous  un  autre  point  de  vue  et  sui- 
vons-le dans  le  cours  de  ses  débats  philosophiques. 

Il  réfute  le  système  de  Descartes,  celui  de  Spinoza,  la  théorie  sensua- 
liste  de  Locke  ',  et ,  sur  les  ruines  de  ces  systèmes,  il  base  les  fondemens 
du  rationalisme.  Il  applique  spécialement  toutes  les  forces  de  sa  logique 
a  résoudre  cet  effrayant  problème  de  tous  les  siècles  :  comment  se 
peut-il  que  le  monde  soit  gouverné  par  un  être  éminemment  sage  , 
éminemment  bon,  quand  nous  voyons  le  mal  y  dominer  sur  le  bien  , 
la  souffrance  et  le  vice  sur  rinnocence  et  le  bonheur  ?  Bayle ,  avec  cette 
argumentation  nerveuse  et  incisive  qu'on  lui  connaît ,  prétendait  dé- 
montrer qu'il  n'y  avait  pas  de  solution  possible  à  ce  problème  ; 
Leibnitz  lui  répond  par  sa  TJiéodicée ,  qui ,  suivant  l'expression  de 
Fontenelle  ,  suffirait  seule  pour  représenter  Leibnitz  ,  Fontenelle  au- 
rait pu  dire  autant  de  VEssai  sur  Ventendcment  humain  ,  où  il 
combat  l'opinion  de  Locke. 

Si  la  philosophie  allemande  est  resté  pure  du  sensualisme  et  du  ma- 
térialisme dont  les  funestes  conséquences  sont  la  complète  dépravation 
de  l'être  humain ,  une  infatuation  de  demi-savoir  plus  dangereux  que 
l'ignorance ,  la  sécheresse  de  cœur  et  l'anéantissement  de  toutes  les 
idées  sublimes  que  font  naître  en  nous  les  consolantes  espérances  d'un 
avenir  céleste  ;  si  au  contraire  on  lui  reconnaît,  à  cette  philosophie, 
pour  caractère  distinctif,  d'élever  l'ame,  d'animer  et  de  purifier  ce 
qu'elle  touche ,  d'allumer  dans  les  cœurs  le  feu  sacre  de  la  vertu  et 


—  78  -- 
l'amour  de  la  divinité,  enfin  de  reculer  dans  un  infini  mystérieux  les 
bornes  de  l'existence  la  plus  chétive  et  la  plus  limitée  ;  si  la  philosophie 
allemande  a  évité  de  tels  écueils,  pour  conquérir  et  conserver  de  si 
belles  richesses,  c'est  à  Leibnitz  qu'elle  en  est,  en  grande  partie, 
redevable. 

Cependant,  au  milieu  de  ses  travaux  gigantesques,  Leibnitz  trou- 
vait encore  assez  de  loisirs  pour  entretenir  dans  toute  l'Europe ,  avec 
les  souverains  et  les  savans ,  cette  correspondance  où  se  trouvent  tant 
de  pensées  profondes  sur  la  religion,  l'économie  sociale  et  la  consti- 
tution politique ,  tant  de  projets  utiles  pour  toutes  les  nécessités  du 
moment  ;  c'est  alors  qu'il  entretenait  Polisson  et  Bossuet  des  moyens 
de  rapprocher  les  communions  protestantes  et  catholiques,  et  Newton 
de  ses  grands  travaux  physiques  et  mathématiques.  Le  savant  Anglais 
avait  laissé  percer  sa  haine  contre  la  philosophie  dans  cette  exclama- 
tion :  O  physique^  délivre-moi  de  la  métaphjsique.  Leibnitz  répondit 
par  ces  mots  que  malheureusement  on  ne  connaît  pas  assez  :  «  La 
métaphjsique  est  la  lumière  céleste  qui  éclairée  la  physique.  )) 

Il  avait  visité  la  France  et  l'Angleterre  ;  plus  tard  ,  en  1687  ,  il  tra- 
versa l'Autriche  et  l'Italie  dans  l'intention  de  recueillir  des  matériaux 
pour  l'histoire  des  ducs  de  Brunswick  dont  il  avait  été  chargé  par  le 
chef  de  cette  maison.  De  retour  en  1690,  il  travailla  dès-lors  avec 
plus  d'ardeur  que  jamais  h  la  gloire  et  à  la  prospérité  de  son  pays. 
C'est  alors  qu'il  inspira  à  l'élecleur  de  Brandebourg  le  dessein  d'établir 
à  Berlin  une  académie  des  sciences  dont  il  fut  président. 

Préservé  de  toute  jalousie  par  le  sentiment  de  sa  grandeur ,  quand 
même  il  ne  l'eût  point  été  par  son  propre  caractère  ,  il  prodigua  aux 
savans  les  secours,  les  encouragemens  et  tous  les  témoignages  possibles 
d'une  sympathie  franche  et  vraie.  Puis  ,  étendant  à  l'univers  entier  ses 
idées  d'amélioration ,  il  créa  l'un  des  plus  immenses  projets  que  puisse 
concevoir  l'esprit  humain,  celui  d'une  pasigraphie,  d'une  langue  uni- 
verselle et  philosophique,  merveilleusement  propre  à  hâter  les  progrés 
de  l'intelligence  en  généralisant  les  signes  des  idées.  Malheureusement 
il  ne  nous  reste  de  cette  entreprise  admirable  qu'un  petit  nombre  de 
fragmens. 

Leibnitz  était  d'une  constitution  robuste  et  d'une  taille  élevée; 
simple  dans  ses  manières  et  dans  toutes  les  habitudes  de  sa  vie  ;  d'un 
caractère  uni,  doux,  gai,  sans  irritation  même  passagère j  d'une  mo- 


—  79  — 
destie  rare,  d'une  bonté  touchante.  Doué  d'une  mémoire  prodigieuse, 
rien  ne  lui  échappait  de  ses  lectures  et  de  ses  observations,  et  s'il  en- 
tassait avec  soin  dans  une  armoire  les  notes  qu'il  avait  recueillies,  ce  fut 
toujours  ordre  et  prudence,  jamais  nécessité;  on  a  dit  qu'il  ne  lui 
arriva  pas  d'y  recourir  une  fois  dans  sa  vie  entière.  Quelle  que  fût  la 
richesse  de  son  imagination,  il  savait  la  régler,  en  user  avec  sobriété 
et  sagesse,  la  mettre  en  harmonie  avec  les  facultés  supérieures  de  son 
entendement. 

Une  circonstance  assez  singulière  fut  cause  que  Leibnitz  resta  toute 
sa  vie  dans  le  célibat. 

Un  de  ses  amis  vint  un  jour  lui  parler  de  mariage  et  du  bonheur 
domestique ,  dans  le  dessein  de  lui  proposer  une  riche  héritière  douée 
de  grandes  qualités.  Leibnitz  lui  répondit  qu'il  fallait  réfléchir  qua- 
rante ans  avant  de  se  marier.  Après  de  mûres  ei  de  longues  réflexions 
il  se  décida  à  demander  la  main  de  la  personne  dont  son  ami  lui  avait 
tant  vanté  les  qualités.  Mais  celle-ci,  ayant  appris  le  mot  de  Leibnitz, 
lui  répondit  que  les  paroles  d'un  si  grand  homme  étant  pour  elle  autant 
d'oracles ,  elle  devait  à  son  tour  mûrement  réfléchir  et  qu'elle  était 
résolue  à  consacrer  à  ses  réflexions  le  temps  que  lui-même  avait  jugé 
nécessaire.  Notre  philosophe  ne  se  soumit  pas  à  cette  longue  épreuve. 

Leibnitz  consacra  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie  toute  la  présence  de  son 
esprit,  toute  la  plénitude  de  son  intelligence,  et  il  rendit  le  dernier 
soupir  dans  le  même  fauteuil  dans  lequel  il  avait  passé  tant  de  nuits  au 
sein  de  ses  immortelles  méditations.  On  conserve  religieusement  ce 
fauteuil  à  la  bibliothèque  de  Hanovre. 

Fichte,  égalemement  digne  et  capable  d'apprécier  Leibnitz,  a  dit  de 
lui  : 

^  «  Leibnitz  était  doué  d'une  faciUté  extraordinaire  pour  revêtir  sa 
pensée  de  toutes  les  formes  imaginables  et  l'appliquer  à  toutes  les 
branches  des  connaissances  humaines  ;  il  y  joignait  une  aptitude  incon- 
cevable à  résoudre  tout  problème.  Il  était  sans  prétention  ;  sa  gaité  et 
sa  naïveté  rappelaient  celles  de  l'enfance.  Ces  qualités  précieuses  lui 
procuraient  le  calme  nécessaire  pour  cultiver  la  science  inlatigablement 
et  le  mettaient  en  harmonie  avec  lui-même.  » 

Schelling  confirme  cet  éloge  ,  et  récemment  encore  l'illustre  Cuvier 
disait  dans  un  cours  public  :  Leibnitz  fut  l'un  des  hommes  les  plus 
extraordinaires,..» 


—  80  — 

Concilier  à  la  fois  Platon  et  Aristote  ,  Spinoza  et  Descartes,  la  scho- 
lastiqiie  el  la  philosophie  moderne  ,  mettre  en  harmonie  la  religion  et 
la  morale  avec  la  raison ,  tel  fut  le  dessein  de  cette  vaste  intelligence  ; 
c'est  vers  ce  but  qu'il  avait  constamment  dirigé  toute  la  puissance  de 
sa  pensée. 

Son  système  est  développé  dans  trois  ouvrages  principaux  : 

1°  Nomfeaux  essais  sur  V  entendement  ^  dirigé,  comme  nous 
Pavons  dit,  contre  Locke;  3°  la  lliéodicée ,  réfutation  de  Baylej 
3°  enfin  la  Théorie  des  monades^  qui  en  est  la  plus  importante 
partie. 

Leibnitz  cherche  d'abord  les  principes  qui  doivent  servir  de  base 
fondamentale  à  la  philosophie  pour  lui  assurer  une  existence  régu- 
lière et  durable. 

«  Il  y  a,  dit-il,  des  connaissances  qu'on  ne  peut  faire  dériver  de  l'expé- 
rience, mais  qui  ont  leur  unique  source  dans  l'esprit  lui-même.  Telles 
sont  les  vérités  innées,  non  pas  quant  à  la  conscience  ,  mais  quant  à  la 
disposition.  — Les  idées  sont  obscures  ou  claires ,  confuses  ou  distinc- 
tes ;  les  idées  claires  procèdent  de  l'entendement.  La  clarté  n'est  pas , 
comme  l'affirme  Descartes,  un  critérium  suffisant  pour  aller  à  la  recher- 
che de  la  vérité.  Celle-ci  doit  reposer  sur  des  principes  invariables  qui 
sont  les  jugemens  identiques.  Les  vérités  nécessaires  sont  prouvées  par 
le  principe  de  contradiction  ,  d'après  lequel  nous  jugeons  faux  ce  qui 
implique  contradiction,  et  vrai  ce  qui  est  opposé  au  faux.  Les  vérités 
contingentes  se  démontrent  par  le  principe  de  la  raison  suffisante  y 
en  vertu  duquel  rien  n'est  vrai  sans  raison  suffisante,  et  ce  principe 
nous  conduit  nécessairement  à  une  cause  suprême  absolue  ,  en  dehors 
de  la  série  de  contingence.  » 

L'expérience  journalière  nous  apprend  qu'il  y  a  des  substances  com- 
posées; l'existence  de  ces  corps  nous  conduit  logiquement  à  conclure 
qu'il  yen  a  d'autres  simples,  élémentaires  de  ceux-ci.  Ces  premiers 
principes  ne  peuvent  être  modifiés  par  les  actions  extérieures  ;  ils  ren- 
Icrmcnt  en  eux-mêmes  les  causes  des  changemens  qui  s'effectuent  sur 
eux;  Leibnitz  nonmie  ces  substances  simples  monades  du  vaolmonas ^ 
unité.  —  Il  regarde  Dieu  comme  la  monade  universelle  infinie  de 
laquelle  dérivent  toutes  les  monades  finies.  Parmi  ces  dernières ,  les 
unes ,  privées  de  perceptions ,  masses  purement  inertes,  sont  les  corps  ; 
les  autres,  douées  de  la  faculté  de  sentir,  s'appellent  des  ames;  et, 


—  81  — 

selon  que  la  conscience  de  soi  ou  des  objets  extérieurs  se  trouve  dans 
l'individu,  confuse  ou  distincte,  plus  ou  moins  développée,  il  est 
rangé  dans  la  catégorie  des  brutes,  ou  des  êtres  inlelligens ,  ou  enfin 
des  esprits  purs. 

Leibnitz  ne  reconnaît  pas  d'influence  physique  réelle,  mais  seule- 
ment une  connexité  idéale  ;  il  admet  que  les  changemens  internes 
d'une  monade  s'harmonient  avec  ceux  de  diverses  monades  qui  sont 
liées  à  elle  par  des  rapports  externes.  La  source  de  cet  accord  immua- 
ble, universel,  est  dans  la  toute-puissance  et  la  sagesse  de  Dieu.  Tel 
est  le  principe  de  V Harmonie  pj^éétablic  de  Leibnitz. 

La  seule  cause  de  toute  existence  est  Dieu  ;  le  monde  réel  n'est  pour 
ainsi  dire  qu'une  fulguration,  une  émanation  de  son  essence;  il  ren- 
ferme en  lui  la  possibilité  d'une  infinité  des  mondes  ,  mais  celui  qu'il 
a  créé  est  le  meilleur  des  mondes  possibles.  Voilà  le  principe  sur 
lequel  Leibnitz  a  fondé  son  Optimisme  que,  depuis.  Voltaire  a  pris  à 
tâche  de  persiffler  dans  son  Candide  ,  ouvrage  d'une  gaîté  infernale , 
comme  l'a  très-bien  dit  une  femme  célèbre. 

Dieu  ne  veut  pas  le  mal ,  mais  il  l'admet  tel  que  l'exige  l'état  du 
monde  qu'il  a  créé.  Par  sa  toute-puissance  ,  sa  sagesse  et  sa  bonté 
suprême  il  a  su  établir  une  harmonie  parfaite  entre  la  grâce  et  l'ordre 
de  la  nature. 

Tel  est  en  substance  te  système  de  Leibnitz.  Ses  défauts  les  plus 
saillans  consistent  dans  l'assertion  du  philosophe  :  «  Que  l'homme , 
avec  les  seules  forces  de  la  raison,  peut  pénétrer  et  connaître  l'essence 
des  choses;  il  confond  ainsi  la  possibilité  logique  avec  la  réalité  phy- 
sique, et,  tout  en  réfutant  Locke ,  qui  accorde  trop  aux  sens  et  à 
l'observation  ,  il  se  jette  dans  un  extrême  contraire  :  il  place  trop  haut 
la  raison  et  néglige  l'observation  ,  qui  pourtant  est  un  élément  de  la 
connaissance.  » 

De  plus ,  la  théorie  de  V Harmonie  préétablie  détruit  toute  liberté 
en  conduisant  au  déterminisme  ^  c'est-à-dire  à  l'hypothèse,  tout  dans 
le  monde ^  s'enchaîne  par  des  causes  prédéterminées;  ce  qui  pourtant 
diffère  du  fatalisme^  qui  remet  tout  au  hasard  aveugle. 

SCHOEX. 
[La  suite  à  un  autre  numéro.) 


•>  82  — 


Sur  la  grande  place  que  le  voyageur  qui  arrive  de  Paris  à  Rouen 
voit  à  sa  droite,  et  qui  s'appelle  aujourd'hui  le  Champ-de-Mars^  on 
m'a  montré  un  ancien  couvent,  habité  jadis  par  des  religieux  venus  en 
1624  pour  secourir  les  pestiférés,  et  que  l'on  nommait  les  Pères  de 
la  Mort. 

II  y  avait  dans  la  vie  de  ces  Pères  de  la  Mort  tant  de  généreux  dé- 
vouemens,  qu'elle  tenta  plusieurs  habitans  de  la  ville  de  Rouen,  entre 
autres  un  jeune  homme  très  à  la  mode  de  son  temps,  Adrien  de  Bret-^ 
teville. 

Parmi  les  plus  riches,  les  plus  heureux  de  Rouen,  on  citait  Adrien. 
Et  lui,  si  aimé ,  si  bien  vu  de  tous,  ne  put  parvenir  à  se  faire  bien 
voir,  à  se  faire  aimer  d'une  noble  héritière,  qui  lui  préféra  Jehan  de 
Quevillon. 

Or,  entre  Adrien  de  Bretteville  et  le  jeune  Quevillon  il  y  avait  déjà 
eu  rivalité  dans  les  écoles;  ils  avaient  lutté  ensemble  de  science  et  de 
talons,  et  Bretteville  avait  été  vaincu.  Tous  deux  avaient  eu  un  même 
oncle  qui  avait  déshérité  Adrien,  à  cause  de  ses  prodigalités,  et  qui 
avait  enrichi  les  Quevillon  au  détriment  des  Bretteville. 

Tout  cela  ne  cimentait  pas  beaucoup  l'amitié  entre  eux  :  et  plusieurs 
fois  ils  s'étaient  donné  rendez-vous  au  Pré-aux-Loups  (  aujourd'hui 
le  Champs-de-Mars),  et  y  avaient  échangé  des  coups  d'épée.  Dans  cette 
lutte  de  fer,  Adrien  avait  toujours  été  le  moins  heureux,  et  restait  le 
plus  tenace  dans  sa  haine.  Quant  il  se  vit  préférer  l'homme  qui  lui  était 
en  si  profonde  malveillance,  il  ne  se  contint  plus  et  demanda  un  duel 
à  outrance...,  un  duel  jusqu'à  ce  que  mort  s'en  suivît.  Cette  nouvelle 
provocation  vint  à  Jehan  de  Quevillon  alors  qu'il  était  dans  toutes  les 
joies  d'un  nouveau  marié,  dans  toutes  les  ivresses  de  Tamour  heureux,  y 
Aussi  il  répondit  à  Adrien  de  Bretteville  : 

((  Messire,  prenez  patience,  vous  engage  ma  parole  que  serez  satis- 
fait dans  deux  mois;  mais  est  juste  que  jouisse  un  peu  de  mon  heur, 
comme  est  juste  à  vous  de  m'en  vouloir.  A  deux  mois  au  Pré-aux" 
Loups.  Jehan  de  Quevillon.  » 


—  83  — 

Oui  vraiment,  les  deux  jeunes  ennemis  se  rencontrèrent  avant  la 
fin  des  deux  mois;  et  voici  comment  :  la  peste  s'abattit  sur  Rouen, 
et  toute  la  ville  pleura.  Le  quartier  de  Martainville  surtout  fournissait 
au  fléau  de  nombreuses  victimes.  La  mort  moissonnait  si  fort,  que  les 
vivans  manquaient  aux  mourans  et  aux  morts...  Dans  tout  Rouen,  il 
ne  restait  plus  de  bois  de  hêtre  pour  faire  les  cercueils  ;  dans  les  cime- 
tières, plus  de  place  pour  les  fosses  ;  dans  les  églises,  presque  plus  de 
prêtres  pour  prier...  Aussi  la  religion,  dans  cette  grande  calamité,  cria 
haut  pour  recruter  du  secours.  Charité  et  courage^  voilà  ce  qu'elle 
répétait  pour  engager  à  aller  soigner  les  pestiférés...  Adrien  de  Bret- 
teville  entendit  ces  deux  mots  qui  sonnent  bien  aux  nobles  cœurs  ; 
charité  et  courage^  dit-il,  et  il  se  leva  de  chez  lui,  traversa  la  ville,  il 
alla  à  la  maison  des  Frères  de  la  Mort^  et,  se  jetant  aux  pieds  du  su- 
périeur, prononça  ces  mots  :  ce  Mon  père,  voici  un  frère  lai  de  plus 
pour  soigner  les  mourans  et  enterrer  les  morts.  Agréez-moi,  je  vous 
en  prie  au  nom  du  Père,  du  Fils  et  du  Saint-Esprit. 

((  Ainsi  soit-il ,  répondit  le  saint  religieux,  soyez  des  nôtres.  ))  Et 
dès  cet  instant  Adrien  quitta  les  habits  du  siècle  et  prit  celui  de  la  mai- 
son. En  pareil  temps  les  noviciats  sont  courts,  mais  rudes  ;  et  ceux  qui 
ont  du  zèle  ne  manquent  d'occasion  pour  le  montrer...  Aussi  échut- 
il  au  nouveau  Frère  de  la  Mort  prompte  et  longue  besogne. 

Un  matin,  le  supérieur  lui  dit  :  «  La  peste,  qui  jusqu'à  ce  jour  ne 
s'était  déclarée  en  la  paroisse  de  Saint-Patrice  y  est  apparue  cette  nuit. 
Frère  Adrien,  il  y  a  deux  malades  en  l'hôtel  près  l'église,  allez-y,  et  que 
Dieu  soit  avec  vous!  » 

Or,  à  cet  hôtel,  désigné  dans  la  rue  Saint-Patrice ,  savez-vous  qui  y 
demeurait? 

C'était  Jehan  de  Quevillon...  et  il  n'y  était  pas  seul...  sa  belle  et 
jeune  épouse,  la  femme  qui  n'avait  pas  voulu  de  l'amour  d'Adrien,  y 
était  aussi  !  Cette  pensée-là  était  sur  le  cœur  du  Frère  de  la  Mort  ;  et 
un  instant  il  resta  immobile. 

Ce  que  voyant,  le  supérieur  ajouta  tout  de  suite,  «  Eh  bien,  frère 
Adrien,  vous  hésitez?  voulez-vous  qu'envoie  un  autre  frère  mieux 
aguerri  que  vous  ? 

—  ((  Oh!  ne  me  faites  pas  semblable  injure,  vais  courir  où  vous 
m'ordonnez,  révérend  père  !  » 

Et  comme  il  avait  promis,  il  alla,  et  pendant  qu'il  cheminait  à  travers 


—  84  — 
la  dolente  cité,  il  ne  voyait  que  portes  de  maisons  closes;  et  sur  le  seuil 
extérieur,  les  cadavres  jaunes  tachetés  de  noir  qui  attendaient  que  le 

charretier  des  morts  passât  pour  les  enlever  et  porter  au  cimetière 

Après  bien  d'attristans  spectacles,  frère  Adrien  parvint  a  la  rue  Saint- 
Patrice.  Ce  n'est  pas  besoin  de  vous  répéter  comment  son  cœur  battait 
en  approchant  de  l'hôtel  de  Jehan  de  Quevillon.  Il  allait  voir,  il  allait 
secourir  son  heureux  rival!  L'homme  de  sa  haine  allait  devenir  l'objet 
de  ses  soins!...  Peu  de  mois  passés,  il  lui  avait  écrit  pour  lui  dire  :  Il  me 
faut  votre  vie,  et  maintenant  il  vient  exposer  sa  propre  vie,  à  lui,  pour 
sauver  de  la  contagion  l'ennemi  qui  lui  avait  été  préféré.  Oh!  sans 
doute  cette  pensée  de  se  trouver  en  face  de  Jehan  l'agite  ;  mais  il  y  en 
a  une  autre  qui  l'émeut  davantage,  c'est  celle  de  voir  la  femme  qu'il  a 
aimée  et  dont  il  a  été  dédaigné.  Semblables  idées,  direz-vous,  ne  de- 
vaient exister  sous  la  robe  du  Frh^e  de  la  Mort.  A  cela ,  répondrai 
que  le  froc  n'a  pouvoir  d'étouffer  tout  de  suite  la  flamme  qui  brûle  au 
cœur  de  l'homme..;  faut  le  temps,  le  jeûne  et  la  prière  pour  vaincre 
les  passions. 

La  porte  de  l'hôtel  du  sire  de  Quevillon  était  marquée  de  la  croix 
fatale,  de  la  croix  qui  disait  aux  passans  :  Marche  vite,  la  peste  est  ici! 

((  De  par  Jésus  notre  sauveur!  ouvrez,  ouvrez  au  Frère  de  la  Mo/^tj 
cria  Adrien.  » 

Et  ce  ne  fut  pas  sans  se  faire  attendre  qu'un  serviteur  vint  tirer  les 
verroux  et  ouvrir  la  petite  porte  du  logis. 

■ —  u  Que  la  bénédiction  du  Seigneur,  dit  le  religieux,  soit  ici. 

—  ((  Et  sur  celui  qui  vient  nous  secourir,  répondit  le  valet. 

—  ((  Combien  de  malades  avez-vous  ? 

—  ((  Hier  nous  en  avions  un,  notre  seigneur  et  maître. 

—  ((  Et  aujourd'hui  ? 

—  ((  Une  de  plus  ;  notre  belle  et  jeune  maîtresse,  dame  de  Que- 
villon. 

■ —  ((  Que  le  Seigneur  guérisse  ceux  qui  souffrent.  Menez-moi  vers 
elle...  vers  votre  maître  aussi. 

—  ((  Ah  !  maintenant  ne  sont  point  séparés  :   en  attendant  même 
tombe,  ils  ont  même  chambre. 

—  ((  Allons,  conduisez-moi!...  » 

Et  après  ces  paroles ,  ils  montèrent  tous  deux  l'escalier  en  spirale 
qui  menait  à  l'appartement  des  malades...  Pour  y  arriver,  il  fallait 


—  85  — 

traverser  le  grand  salon.  Sur  la  cheminée ,  dans  les  beaux  vases  de 
Saxe ,  se  voyaient  des  fleurs  qui  se  mouraient  aussi ,  car  on  ne  leur 
donnait  plus  d'eau;  dans  les  bras  dorés  des  trumeaux  ,  dans  les  giran- 
doles et  les  lustres  restaient  encore  des  chandelles  de  cire  que  l'on  avait 
allumées  pour  les  jours  de  fête  ;  et  les  mauvais  jours  étaient  arrivés 
avant  qu'elles  ne  Tussent  brûlées.  Nous  avons  tous  entendu  parler 
souvent  du  bonheur  que  les  êtres  qui  s'aiment  trouvent  à  mourir  en- 
semble;... et,  parmi  nous,  y  en  a-t-il  un  seul  qui,  dans  ses  rêves, 
n'ait  dit  :  Je  voudrais  partir  de  ce  monde  le  même  jour  que  ceux  que 
je  chéris!...  Eh  bien  !  lorsque  la  peste  règne  quelque  part ,  le  cœur  se 
flétrît  comme  le  reste.  Les  pensées  généreuses  meurent  avant  notre 
corps. . .  Alors  l'égoïsme  s'empare  de  nous  ;  la  mère  ne  pleure  plus 
auprès  de  son  fils  mort ,  et  le  frère  regarde  d'un  œil  sans  larmes  le 
cadavre  fraternel. 

C'était  comme  cela  chez  le  sire  de  Quevillon  :  de  cet  amour  naguère 
tout  heureux,  tout  couronné  de  roses,  il  ne  restait  plus  rien...  Ici ,  le 
mari,  là  l'épouse  se  plaignaient,  comme  deux  étrangers  et  ne  pouvant 
mutuellement  s'entr 'aider!...  Vous  le  voyez  bien  ,  la  mort  n'est  pas  ce 
qu'il  y  a  de  plus  triste  :  ce  sont  ces  choses-là ,  quand  on  les  voit  de  si 
près. 

La  dame  de  Quevillon  avait  des  yeux  sans  regards ,  des  paroles  sans 
suite  ;  quand  le  Frère  de  la  Mort^  se  penchant  vers  elle  ,  lui  parla  de 
Dieu,  pendant  quelque  temps  elle  ne  le  comprit  pas.  Alors  il  lui  mit 
sur  la  poitrine  une  relique  de  la  vraie  croix  qu'il  avait  apportée ,  et 
soudain  la  chrétienne  mourante  sortit  de  son  délire...  La  raison,  les 
souvenirs  lui  revinrent.  Elle  pria  avec  le  religieux  ,  et  ayant  reconnu 
sous  la' robe  du  Frère  de  la  Mort  le  sire  de  Bretteville,  elle  lui  dit  : 
Vous  avois  refusé  ma  main  en  ce  monde,  et  venez  me  bailler  la  ^tre 
pour  m'aider  à  passer  en  paradis,  et  soigner  mes  douleurs:  merci! 
merci!  Puis,  quelque  temps  après ,  doucement  trépassa. 

La  vie  fut  plus  tenace  au  cœur  de  Jehan  de  Quevillon.  Dans  les  mo- 
mens  de  vertige  qui  lui  venaient ,  il  parlait  beaucoup  et  dans  ses  inco- 
hérentes paroles ,  le  Frère  de  la  Mort  l'entendait  souvent  répéter  le 
mot  de  Pré-aux- Loups  !  Pré-auœ-Loups  ! 

—  {(  Calmez  votre  esprit^  mon  frère ,  disait  alors  Bretteville ,  et  ra- 
menez-le vers  Dieu. 

•— •((  Avant  tout,  faut  aller  a^i  rendez-vous )]^dx  engagé  mon  honneur, 


—  86  — 
puis  reviendrai  céans,  et  alors  vous  écouterai,  saint  homme.  Mais  main- 
tenant  faites-moi  porter  au  Pré-aux-Loups,  le  sire  de  BretteviUe  ,  qui 
se  dit  par  moi  offensé ,  m'y  attend. 

—  ((  Non  ,  non ,  sire  de  Quevillon ,  il  ne  vous  y  attend  plus. 

. —  ((  Qu'en  savez-vous  ? 

—  ((  Il  n'est  plus  de  ce  monde. 

—  ((  Il  est  mort  ? 

—  «  Non.  Il  apprend  à  mourir,  il  s'est  dévoué  au  service  de  Dieu 

et  des  pestiférés. 

—  ((  Où  est-il  à  présent  ? 

—  «  Tout  prés  de  vous;  oh!  mon  frère,  c'est  lui  qui  soigne  vos 

douleurs. 

A  ces  mots,  le  pestiféré  fixa  de  grands  yeux  ternes  sur  le  Frère  d& 
la  Mort,  et  fut  pendant  quelques  instans  comme  s'il  avait  cherché  à 
éloigner  avec  sa  main  un  brouillard  existant  entre  lui  et  le  sieur  de 
Bretteville...  et  puis  tout-à-coup  il  s'écria  d'une  voix  forte...  «Oui! 
oui  !  c'est  bien  Adrien  de  Bretteville  !  et  que  veut-il  ici  ? 

—  ((  Vous  donner  des  soins  et  tâcher  de  vous  sauver. 

—  ((  Pour  Fautre  monde  ,  car  pour  celui-ci  c'est  passé  et  ça  été  bien 

court. 

—  (c  Là-haut ,  les  années  sont  éternelles. 

'—  (c  Pour  les  mériter,  faut  avoir  été  meilleur  que  moi. 
.—  «  Pour  les  mériter,  ne  faut  que  du  repentir. 

—  ((  Je  l'ai  de  vous  avoir  méconnu  ,  sire  de  Bretteville. 

—  ((  Oh!  ce  n'est  envers  moi  qu'il  faut  en  avoir,  mon  frère ,  c'est 

envers  Dieu. 

— -  ((  Eh  bien  !  l'ai  aussi  envers  le  Seigneur 

)) 

*  Ce  furent  i  les  dernières  paroles  du  gentilhomme  rouennais  ;  et  le 
Frire  de  la  Mort  retourna  le  lendemain  vers  le  père  supérieur  lui 
apprendre  que  deux  chrétiens  de  plus  venaient  de  mourir. 

Vicomte  >VALSit. 


—  87  — 


On  fait  généralement  remonter  au  septième  siècle  la  fondation  de 
Notre-Dame  de  Chartres.  Pendant  que  quelques  fidèles  travaillent 
ainsi  a  se  construire  un  temple  pour  la  prière,  quel  triste  spectacle 
offre  la  physionomie  générale  de  la  France.  Depuis  un  siècle  et  demi 
les  barbares  avaient  tout  envahi  en  faisant  disparaître  les  traces  de  la 
civilisation  ;  l'Église  ,  elle-même  ,  qui  semblait  avoir  reçu  de  Dieu  la 
mission  de  conserver  et  d'enrichir  nos  monumens  littéraires,  se  res- 
sentait du  débordement  des  Barbares.  Le  relâchement  s'était  glissé 
dans  la  discipline  en  même  temps  que  la  corruption  avait  gagné  les 
mœurs.  On  négligeait  de  s'instruire  de  ses  devoirs  et  des  saines  maxi- 
mes des  anciens,  on  se  laissait  aller  à  plusieurs  abus  qui  nécessitèrent  la 
convocation  d'un  grand  nombre  de  conciles.  La  fausse  érudition ,  le 
défaut  de  critique  ,  le  mauvais  goût,  l'aveugle  créduhté,  tous  ces  vices 
de  l'esprit ,  enfans  de  l'ignorance ,  ne  régnaient  pas  seulement  dans  ce 
qu'on  nomme  les  belles-lettres  et  l'histoire,  ils  étendaient  encore  leur 
empire  jusque  sur  la  théologie.  On  tomba  dans  deux  écueils  presqu'é- 
galement  dangereux,  et  qui  se  touchent  souvent  :  la  superstition  et  la 
trop  grande  crédulité.  L'une  fit  inventer  certaines  pratiques  souvent 
ridicules,  autant  que  vaines;  l'autre  porta  à  les  embrasser  aveuglément 
et  à  en  faire  des  actes  absolus  de  religion. 

La  corruption  g^gna  les  termes  mêmes  de  la  langue.  Comme  les  mots 
latins  manquaient ,  parce  qu'on  négligeait  de  lire  les  anciens  auteurs , 
on  en  créait  de  barbares,  en  leur  donnant  une  inflexion  et  une 
terminaison  latine.  C'est  de  quoi  on  trouve  des  vestiges  bien  marqués 
dans  la  loi  salique^  de  là  se  forma  insensiblement  ce  qu'on  appela  le 
roman  :  c'est-à-dire  la  langue  vulgaire  et  rustique.  On  est  étonné  de 
voir  que  les  Francs,  en  petit  nombre  au  milieu  des  Gaulois,  n'aient  pas 
adopté  les  maximes  de  ces  derniers.  Dans  ce  cas,  ni  la  langue  latine , 
ni  la  langue  grecque  qui  étaient  dans  les  Gaules,  l'une  vulgaire  et  l'au- 
tre assez  com.mune  ;  ni  les  belles  connaissances  qu'elles  servent  à  en- 
tretenir et  qu'on  y  cultivait  avec  zèle,  ne  seraient  venues  au  point  de 
(!.écadence  où  elles  ont  été  pendant  plus  de  trois  siècles. 

Mais  détournons  les  yeux  de  ce  triste  spectacle  et  voyons  au  milieu 


—  88  — 
de  toutes  ces  épaisses  ténèbres  ce  qu'il  peut  y  avoir  de  consolant  pour 
l'avenir.  Grégoire  de  Tours  ^  qu'on  pourrait  appeler  V Hérodote  de 
la  barbarie  y  en  résumant  et  dépassant  tous  ceux  qui  l'ont  précédé  , 
se  présente  comme  un  dernier^  mais  intrépide  soldat  de  la  civilisation 
chrétienne.  Il  lutte  avec  habileté  et  courage,  mais  il  meurt;  la  barba- 
rie triomphe.  Ceux  qui  conservent  une  foi  ardente  se  réunissent  pour 
bâtir  des  églises,  et  ceux  qui  conservent  encore  quelque  culte  pour  les 
lettres  vont  se  réfugier  dans  les  monastères,  derniers  remparts  contre 
la  barbarie.  Là  ,  quelques  livres  sont  gardés  soigneusement  ;  là,  sub- 
siste quelque  besoin  d'imagination,  et  Timaginalion  est  une  faculté  in- 
destructible qui  ne  manque  à  aucun  âge  de  la  vie  humaine. 

L'intérêt,  qu'un  accident  déplorable  a  excité  dans  ces  derniers  temps, 
pour  l'église  de  Notre-Dame  de  Chartres^  nous  engage  à  donner  à  nos 
lecteurs  un  historique  rapide  des  révolutions  de  même  genre  qui  l'ont 
déjà  tant  de  fois  changée  et  bouleversée.  Si  nous  avons  placé  en  tète 
de  cet  article  un  aperçu  général  de  l'état  de  notre  société  à  l'époque 
où  remonte  la  fondation  de  l'église  dont  nous  avons  à  parler,  c'est 
pour  mieux  faire  apprécier  tout  ce  que  peut  la  foi  catholique  même  en 
face  de  la  barbarie. 

C'est  un  spectacle  admirable  que  de  voir  avec  quelle  ferveur  et  quelle 
persévérance  les  fidèles  se  livraient  à  la  construction  de  tant  de  magni- 
fiques monumens  religieux.  Ces  travaux  ne  s'entreprenaient  que  dans 
de  saintes  dispositions.  Il  se  formait  des  bandes  de  pèlerins^  qui  après 
s'être  confessés  et  réconciliés,  se  nommaient  un  chef  et  allaient  ensuite 
se  livrer  à  leurs  admirables  créations.  Pendant  la  nuit  on  plaçait  des 
cierges  sur  les  chariots  disposés  autour  de  l'église,  et  l'on  veillait  en 
chantant  des  hymnes  et  des  cantiques,  c'est  à  peu  près  ainsi  que  s'exé 
entaient  toutes  ces  merveilleuses  constructions  du  moyen-àge,  qui  por- 
tent dans  leur  conception  et  dans  leur  ensemble,  ee  caractère  d'uiûté 
et  de  grandeur  que  lui  imprimait  la  piété  ardente  de  leurs  construc- 
teurs. Avec  de  tels  élémeus,  on  conçoit  que  ces  monumens  gigantes- 
ques, qui  semblent  être  l'œuvre  de  plusieurs  siècles,  aient  pu  souvent 
être  achevés  en  peu  d'années. 

Incendiée  par  les  Normands ,  dès  858 ,  et  réparée  peu  de  temps 
après,  la  cathédrale  de  Chartres  fut  de  nouveau  ravagée  par  les  mêmes 
ennemis  pendant  la  guerre  entre  Thibaut,  dit  le  Tricheur^  et  Ri- 
chard, duc  de  Normandie.  L'époque  précise  de  ce  second  désastre  pa- 


—  89  — 

raît n'être  pas  bien  connue;  quelques  historiens  indiquent  l'an  96p.  et 
d'autres  veulent  que  ce  ne  soit  qu'en  978  ;  quelqu'opinion  que  l'on 
adopte,  peu  d'années  après  s'offre  encore  un  triste  spectacle  ;  en  io4o, 
la  foudre  embrasa  presque  toute  la  ville  et  réduisit  en  cendre  la  ca- 
thédrale. Nous  rencontrons  encore  à  cet  égard  quelques  contradictions 
chez  les  légendaires  ;  quelques-uns  prétendent  que  l'on  doit  attribuer 
cette  troisième  catastrophe  à  un  assaut  soutenu  contre  les  Malan- 
drins qui  dévastèrent  le  pays  chartrain  et  portèrent  partout  la  flamme 
et  le  pillage.  La  nouvelle  église  fut  rebâtie  par  l'évêque  Fulbert^  puis 
par  la  princesse  Mahant,  veuve  de  Guillaume-le-Bàtard,  duc  de  Nor- 
mandie, vers  1088  ;  elle  fit  couvir  de  plomb  le  principal  corps  de  l'é- 
difice, c'est-à-dire  le  chœur  et  une  partie  de  la  nef.  Le  26  juillet  1 5o6, 
la  foudre  embrasa  la  charpente  du  clocher  neuf  et  fondit  dix  cloches 
qui  s'y  trouvaient  ;  cet  accident  détermina  le  chapitre  à  faire  recon- 
struire cette  pvramide  en  pierre.  Le  roi  Louis  XII  donna  deux  mille 
livres  pour  la  réparation  ;  l'évêque  René  cV Illiers  y  employa  aussi 
une  somme  considérable  \  et  enfin  le  cardinal  d'Amboise  accorda  des 
indulgences  à  tous  ceux  qui  voudraient  y  coopérer.  Ce  fut  Jean 
Texier^  dit  de  Beauce,  habitant  de  Chartres,  qui  fit  exécuter,  comme 
architecte,  les  travaux  de  cette  belle  pyramide,  commencée  en  1307  et 
terminée  en  i5i4.  On  lit  dans  les  Chroniques  de  Chartres  que  le 
maitre-entrepreneur  gagnait  six  sous  par  jour  ;  il  y  a  bien  long-temps 
de  cela,  c'est  à  l'époque  où  un  duc  d'Orléans,  devenu  roi  de  France, 
fut  surnommé  le  Père  du  peuple. 

En  mémoire  de  cet  incendie  de  la  flèche  dite  clocher-neuf^  on  fixa 
au  mur  de  la  chambre  de  la  sonnerie  une  grande  pierre  blanche  por- 
tant l'inscription  suivante,  gravée  en  caractères  gothique.  Nous  la  rap- 
portons ici  pour  donner  une  idée  exacte  de  notre  langue  au  commen- 
cement du  seizième  siècle  : 

Je  fus  jadîâ  de  plomb  et  de  bois  construict 
Grand,  hault  et  beau,  et  de  somptueux  ouurage  , 
Jusques  à  ce  que  tonnerre  et  orage 
M'ha  consommé,  dégasté  et  détruict. 

Le  jour  de  sainte  An:sb,  vers  six  heures  de  nuict, 
En  Tan  compté  mille  cinq  cens  et  six, 
Je  fus  bruslé,  démoli  et  recuit , 
£t  auec  moi  de  grosses  cloches  six. 

Après,  Messieurs  ea  plain  chapitre  assis , 


;a 


Ont  ordonné  de  pierre  me  refaire , 

A  grande  voulte  et  piliers  bien  massifs , 

Par  Jean  de  Beaulse,  ouvrier  qui  le  se  eut  faire. 

L'an  dessus  dict,  après  pour  me  refaire , 
Firent  asseoir  le  uingt-quatrièrae  jour 
Du  mois  de  mars  pour  le  premier  affaire 
Première  pierre  et  autres  sans  séjour. 

Et  en  apuril  huictiesme  jour  exprès  , 
René  d'Illjers,  euesque  de  renom 
Perdit  la  vie,  au  lieu  duquel  après 
Fust  Erard  mis  par  postulation. 

En  ce  temps  là  qu'avois  nécessité 
Auoit  des  gens  qui  pour  moi  lors  veilloient 
De  bon  cœur  fut  hyuer  ou  esté. 
Dieu  leur  pardoint,  car  pour  lui  trauailloient. 
â  1508. 

La  pointe  de  ce  clocher,  après  avoir  échappé  à  un  autre  incendie  en 
1674?  ^ut  ébranlée  en  1691  par  un  vent  impétueux  qui  la  fit  incliner 
de  12  pieds;  elle  fut  rétablie  en  1692  par  Claude  Augé^  sculpteur 
lyonnais,  qui  Féleva  de  quatre  pieds  plus  haut  qu'elle  n'était  déjà. 

Bâtie  sur  le  sommet  d'une  colline,  la  cathédrale  domine  majestueu- 
sement la  ville  ;  l'élévation  extraordinaire  des  clochers  la  fait  aperce- 
voir de  très-loin;  le  clocher  vieux  a  34 1  pieds  au-dessus  du  sol ,  et 
le  clocher  neuf  378.  Ces  deux  pyramides  d'une  hardiesse  admirable 
sont  de  forme  octogone  à  base  carrée. 

Les  quatre  angles  de  l'une  de  ces  tours  (le  clocher  vieux)  sont  flan- 
qués de  quatre  flèches  dentelées,  de  l'exécution  la  plus  sévère  et  la  plus 
hardie.  Jusqu'à  la  hauteur  d'où  la  flèche  s'élance,  le  clocher  est  percé 
de  plusieurs  fenêtres  ogivales  dont  les  plus  élevées  sont  surmontées  dô 
frontons  aigus  à  la  hauteur  de  la  naissance  des  petites  flèches  ou  ai- 
guilles. 

Le  clocher  neuf  commande  l'admiration  ,  tant  par  la  hardiesse  de 
sa  construction  que  par  la  richesse  de  ses  ornemens.  Il  est  divisé  en 
trois  étages  voûtés  en  pierre;  les  deux  derniers  revêtus  et  garnis  d'une 
charpente,  aujourd'hui  consumée,  servaient  à  loger  cinq  cloches  en  ca- 
rillon, qui  ont  été  fondues  à  l'époque  de  la  révolution,  à  l'exception  de 
la  plus  petite  ,  du  poids  de  dix-huit  cents  livres ,  appelée  Piat. 

Les  voûtes  des  porches  sont  chargées  de  sculptures  gothiques  très* 
intéressantes  pour  l'histoire  de  l'art  au  onzième  et  douzième  siècle. 


-.  91  — 

L'intérieur  n'est  ni  moins  beau,  ni  moins  surprenant  que  l'extérieur. 
Le  jour  mystérieux  qui  pénétre  à  travers  de  magnifiques  vitraux,  pro- 
duit un  effet  magique. 

Il  faut  ajouter  à  l'impression  que  fait  éprouver  l'aspect  de  ce  tem- 
ple ,  l'intérêt  des  faits  mémorables  qui  s'y  sont  passes.  Après  là  ba- 
taille de  Mons-en-Puelle,  gagnée  par  les  Flamands,  Philippe-le-Bel  fit 
hommage  à  la  Vierge  de  l'armure  qu'il  portait  au  combat.  Philippe 
de  Valois  vint  à  Chartres  pour  rendre  grâces  à  la  mère  du  Sauveur  de 
la  victoire  qu'il  avait  remportée  à  Cassel ,  le  23  août  1828.  Enfin  ce 
fut  dans  cette  église  que  le  vainqueur  de  la  ligue  courba  son  front  vic- 
torieux. 

Les  grands  vitraux  de  la  nef,  de  la  croisée  du  chœur,  des  bas-côtés 
et  des  chapelles ,  sont  ornés  de  figures  représentant  plusieurs  saints 
personnages,  un  grand  nombre  de  sujets  de  l'ancien  et  du  nouveau 
Testament,  et  des  tableaux  sur  lesquels  sont  figurées  les  corporations 
d'arts  et  métiers  qui  ont  contribué,  soit  par  des  cotisations,  soit  par 
des  travaux  manuels,  à  la  construction  de  ce  superbe  édifice. 

On  admire  au-dessus  du  maître-autel  une  superbe  assomption,  for- 
mant un  groupe  de  près  de  vingt  pieds  de  haut.  La  figure  de  la  Vierge 
est  pleine  de  la  plus  gracieuse  majesté. 

En  1793,  le  marteau  révolutionnaire  allait  détruire  ce  bel  ouvrage, 
lorsque  plusieurs  amis  des  arts  eurent  la  pensée  d'habiller  la  Vierge 
en  déesse  de  la  Liberté  ,  et  de  la  coiffer  du  bonnet  rouge  ;  ce  traves- 
tissement sauva  le  groupe. 

Tout  le  monde  se  souvient  encore  des  détails  que  les  journaux  ont 
donnés,  sur  l'incendie  des  4  et  5  juin  dernier,  nous  nous  contenterons 
donc  en  terminant  cet  article  de  citer  la  lettre  que  le  maire  de  Char- 
tres, M.  A.  Chasles,  écrivit  pour  calmer  les  alarmes  du  public  qui 
avait  d'abord  exagéré  le  résultat  de  ce  nouveau  désastre. 

«  La  cathédrale  de  Chartres,  l'un  des  plus  beaux  monumens  gothi- 
))  ques  de  l'Europe ,  ne  sera  point  détruite  ;  nos  deux  belles 
»  tours  sont  sauvées;  ni  les  vitraux  peints,  ni  les  admirables  ara- 
»  besques  du  tour  du  chœur,  ni  les  innombrables  sculptures  qui  déco- 
))  rent  ce  beau  monument,  n'ont  été  endommagés;  la  couverture  en 
»  plomb,  la  forêt  de  châtaigniers  qui  la  supportait ,  la  charpente  des 
»  deux  clochers  et  les  cloches  ont  été  détruites.  Mais  ce  malheur  est 


-  92  - 

»  réparable  à  prix  d'argent ,  tout  ce  dont  la  perte  eût  été  à  jamais  re- 
))  grettable  est  sauvé.  » 

La  chambre  des  députés  a  accordé  400,000  francs  pour  les  premiers 
frais  de  reconstruction  ;  espérons  que  ce  beau  monument,  à  cette  heure 
dégradé  et  noirci  par  les  flammes,  sera  bientôt  rendu  dans  tout  son  éclat 
à  la  piété  des  fidèles  et  à  l'admiration  des  artistes. 

L.  de  J. 


y 


Par  un  des  paies  jours  de  l'expirante  année  , 

J'étais  allé,  l'œil  moine  et  la  tète  inclinée  , 

îM'égarer  à  pas  lents  dans  les  champs  où  tout  dort 

A  travers  ces  sillons  que  cultive  la  mort. 

Tandis  que,  pénétré  d'une  émotion  sainte, 

J'explorais  les  contours  de  la  funèbre  enceinte, 

L'ame  pleine  à  la  fois  de  terreur  et  de  paix 

Les  cieux  s'étaient  couverts  de  nuages  épais 

Et  tout-à-coup  perçant  leur  mobile  barrière 

S'en  échappa  la  neige  ,  éclatante  poussière. 

Les  légers  tourbillons  par  la  brise  chassés 

Gagnaient  le  sol.  Ainsi ,  de  leur  fuite  lassés , 

On  voit  de  blancs  ramiers  vers  nos  plaines  s  abattre 

Et  sans  bruit  sur  nos  bords  poser  leurs  pieds  d'albâtre. 

A  ces  flots  qui  tombaient  lents  et  silencieux , 

On  eut  dit  qu'avertis  par  un  instinct  pieux 

Ils  savaient  que  tout  doit  dans  ce  lieu  de  mystère 

Piespecter  le  sommeil  qui  s'endort  sous  la  terre. 

Et  moi ,  muet  aussi ,  morne  et  croisant  les  bras , 

J'accompagnais  de  l'œil  la  chute  des  frimats. 

Mais  h  mes  pieds  bientôt  tout  le  fol  mortuaire 

Ne  fut  dans  sa  blancheur  qu'un  immense  suaire  , 

Ou  plutôt,  je  ne  Nis,  ô  spectacle  de  deuil, 

Qu'un  marbre  vaste  et  blanc  sur  un  vaste  cercueil. 


—  93  — 

Aux  austères  pensers  j'abandonnais  mon  amc , 

Et  laissais  mon  regard  privé  de  toute  flamme 

Mesurer  tristement  le  domaine  des  morts, 

Lorsqu'un  vent  m'apporta  quelques  lointains  accords. 

Ce  bruit  qui  vint  frapper  mon  oreille  inquiète, 

C'était  le  bruit  connu  de  la  sainte  clochette 

Qui ,  résonnant  au  front  des  gémissans  convois , 

A  l'hymne  de  la  mort  mêle  sa  triste  voix  , 

Puis  je  vis  s'avancer  la  sombre  théorie 

Qui,  sur  un  double  rang  ,  tour  à  tour  chante  et  prie, 

Mais  un  frisson  courut  jusqu'au  fond  de  mon  cœur. 

Lorsque  sur  le  cercueil  j'entrevis  une  fleur  ; 

A  ce  reste  fané  d'une  corolle  blême. 

D'innocence  et  de  mort  double  et  fidèle  emblème, 

Aux  vierges  qui  formaient  le  modeste  convoi 

Le  secret  du  linceuil  fut  révélé  pour  moi. 

C'était  donc  par  un  jour  d'hiver  rigide  et  sombre  , 

Par  un  ciel  d'où  pleuvaient  ces  blancs  flocons  sans  nombre, 

C'était  une  beauté  morte  dans  son  matin 

Dont  mes  yeux  allaient  voir  s'engloutir  le  destin  ; 

Tableau  triste  et  sacré  !  Le  lent  et  noir  cortège 

Défilait  à  pas  sourds  dans  la  plaine  de  neige. 

Les  frimats  qui  couvraient  cet  enclos  -tout  entier 

A  leurs  pieds  incertains  refusaient  un  sentier, 

Ils  allaient,  ils  allaient  au  hasard,  dans  l'espace  , 

Et  d'un  œil  indécis  ils  cherchaient  une  place. 

Les  flamheaux,  dans  leurs  mains  agiles  par  le  vent, 

Jetaient  sous  un  l'oiu"  pàîe  un  jour  lerne  el  mouvant  ; 

Dans  le  calme  impos  nt  de  l'immci  se  n  iture 

Nul  bruit  ne  s'c'levait ,  si  ce  n'est  un  murmure, 

Un  soupir  de  la  terre,  une  pl;)inte  des  cieux  , 

Mystérieux  écho  d'un  deuil  mystérieux. 

Le  convoi  s'arrêta  d  ins  Te»  ceinte  déserte 

Prête  pour  un  cercueil;  la  fosse  était  ouverte. 

Creusé  dans  nos  jardins  ,  tel  un  terrain  profond 

Attend  le  germe  heureux  qu'il  doit  rendre  fécond. 

jNlais  alors ,  dévoilée  aux  regards  de  l'escorte , 


—  94  — 

Parut  dans  son  cercueil  la  jeune  fille  morte. 

La  vie ,  en  la  quittant ,  n'avait  point  emporté 

Tout  ce  qui  de  son  front  fit  la  chaste  beauté  ; 

Ses  cils  à  demi-clos  protégeaient  ses  prunelles  ; 

Tels  deux  saules  penchés  sur  deux  sources  jumelles , 

Ses  cheveux  noirs  qu'un  souffle  agitait  par  momens, 

Seuls  de  la  vie  encor  gardaient  les  mouvemens  ; 

Sa  joue  au  doux  contour,  qui  peut-être  la  veille 

S'illuminait  encor  d'une  teinte  vermeille , 

Égalait  en  pâleur  ces  flocons  argentés 

Que  sur  elle  en  passant  la  brise  avait  jetés. 

Tranquille  elle  semblait  sommeiller  dans  sa  couche , 

Et  le  divin  sourire  imprimé  sur  sa  bouche 

Disait  encor  :  J'entends  l'harmonieuse  voix 

D'un  ange  qui  m'appelle  au  ciel  que  j'entrevois... 

Oui  5  murmurai-je  alors ,  oui ,  le  ciel  la  réclame , 

Et  combien  dès  cette  heure  y  doit  briller  son  ame , 

puisque  ce  vain  débri»  qui  demeure  ici-bas 

Efface  en  pureté  la  blancheur  des  frimats. 

Et  le  jour  où  les  morts  qui  végètent  dans  l'ombre 

Se  lèveront  pareils  à  des  épis  sans  nombre. 

Combien  resplendira  dans  sa  virginité 

Ce  lis  qui  dans  la  neige  est  aujourd'hui  planté  î 

Les  prêtres  cependant  achevaient  leur  prière  , 

Bientôt  le  fossoyeur  s'empara  de  la  bière. 

Dont  les  flancs ,  refermés  pour  la  dernière  fois , 

Sous  le  choc  du  marteau  firent  crier  leur  bois. 

Comme  un  esquif  brisé  qui  sombre  au  fond  de  l'onde , 

Le  cercueil  disparut  dans  la  fosse  profonde 5 

Le  sol  se  referma  de  son  trésor  jaloux. 

Prêtres  et  fossoyeur,  ils  disparurent  tous. 

La  neige  recouquit  dans  sa  chute  hâtée 

Une  place  à  ses  flots  un  moment  disputée; 

Et  quand  fut  recouvert  le  sillon  du  cercueil 

Je  crus  qu'une  chimère  avait  trompé  mon  œil. 

Vint  la  nuit.  Le  cœur  plein  du  triste  et  doux  mystère , 

Jç  veillais  sous  mon  toi^  obscur  et  eolitairej 


—  95  — 

Or,  de  toute  nuée  un  vent  purgeant  les  cieux , 

Voilà  qu'à  l'Orient  le  disque  au  front  pieux 

Se  lève  ,  et  qu'à  travers  mon  étroite  fenêtre 

Son  rayon  prolongé  soudain  vient  m'npparaître. 

Oh  !  quand  m'eut  visité  cette  blanche  lueur, 

Quels  furent  pour  long-temps  les  rêves  de  mon  cœur  : 

Je  crus  voir  et  je  vis  de  l'œil  de  ma  pensée 

Au  fond  de  son  tombeau  la  vierge  délaissée  ; 

Je  crus  voir  aux  clartés  de  l'astre  blanchissant 

Du  funéraire  enclos  l'aspect  éblouissant  ; 

Puis ,  quand  sous  le  sommeil  ma  paupière  fut  close  , 

Du  milieu  de  la  tombe  où  la  beauté  repose  , 

Je  la  vis  se  lever,  et  grandir ,  et  marcher  , 

Son  pied  sur  les  frimats  glissait  sans  les  toucher  ; 

Parfois  elle  agitait  ses  lèvres  violettes, 

Mais  ne  formait ,  hélas  !  que  paroles  muettes  , 

Semblables  dans  leur  chute  aux  légers  tourbillons 

Qui ,  la  veille  sans  bruit,  tombaient  sur  les  sillons  ; 

Des  longs  cils  inclinés  de  sa  large  paupière 

Descendait  un  regard  ,  une  pâle  lumière  : 

Pareille  aux  blancs  reflets  qu'en  ce  même  moment 

La  lune  projetait  du  haut  du  firmament. 

Puis,  et  la  vierge  morte  ,  et  la  neige  ,  et  la  lune 

Vinrent  à  resplendir  d'une  splendeur  commune  ; 

Et  les  sens  inondés  d'ineffables  douceurs, 

En  elles  j'entrevis  comme  trois  chastes  sa^urs  ; 

Ou  plutôt  ce  n'était  qu'un  merveilleux  mélange 

Où  se  réunissaient ,  par  un  mystère  étrange , 

La  neige  et  son  éclat,  la  lune  et  sa  clarté  , 

Et  la  vierge  surtout ,  la  vierge  et  sa  beauté. 

Peut-être  aurais-je  pu  de  cet  heureux  délire 

Jouir  long-temps  encur ,  si ,  trop  prompt  à  reluire  , 

Le  jour  n'eut  dissipé  par  son  premier  rayon 

De  mes  esprits  charmes  la  Iriple  vision  , 

Dérobant  à  mon  œ\\ ,  mais  non  à  mes  pensées, 

Et  la  vierge  ,  et  la  neige,  et  la  lune  effacées. 

P.  AUTRAN. 


—  96  -^ 


[Lâ(â23ai^^a(DSîc 


LE    DUEL. 

Parler  du  duel  c'est  aborder  une  question  incessamment  agitée  de- 
puis des  siècles ,  et  qui  cependant  a  toujours  un  douloureux  intérêt  de 
circonstance.  La  société  se  renouvelle,  les  générations  se  succèdent,  le 
temps  entraîne  les  hommes  et  les  choses,  et  le  duel,  que  personne  n'es- 
saie de  justifier,  que  la  religion  et  la  morale  condamnent,  que  la  phi- 
losophie même  désavoue ,  qui  porte  la  désolation  et  le  deuil  dans  les 
familles,  le  duel  conserve  son  fatal  empire  !  Comment  la  société  doit- 
elle  se  défendre  contre  cet  horrible  et  absurde  préjugé  du  point  d'hon- 
neur! A  un  si  grand  mal  quel  est  le  remède?  Faut-il  le  chercher  dans 
les  lois?  Qu'ont-eiles  fait,  que  peuvent-elles  faire?  Arrêtons  un  mo- 
ment notre  pensée  sur  ces  graves  sujets  de  méditation. 

Le  duel  eut  pour  berceau  la  Scandinavie,  et  s'établit  sur  le  sol  des 
Gaules  par  droit  de  conquête,  à  la  suite  des  peuples  barbares  du  Nord. 
Il  V  fut  bientôt  une  coutume  universellement  admise  :  dans  les  mœurs 
guerrières  et  hautaines  de  cette  époque,  on  ne  voyait  que  les  armes 
quand  il  s'agissait  de  venger  une  injure  ou  de  terminer  un  différend. 

Les  lois,  qui  reflètent  plus  ou  moins  les  habitudes  des  nations,  les 
lois  sanctionnèrent  cet  usage  impie.  Le  duel  fut  reconnu  comme  un 
moyen  légal  de  preuve,  et,  à  ce  titre,  fut  permis  et  même  ordonné 
en  certains  cas,  soit  par  le  prince,  soit  pnr  la  justice.  Est -il  be- 
soin de  rappeler  le  combat  judiciaire?  Qui  n^à  suivi  avec  une  cu- 
riosité mêlée  d'effroi ,  dans  nos  vieilles  chroniques,  ces  drames  impo- 
sans  et  terribles,  ces  luttes  acharnées  d'homme  à  homme,  cette  procé- 
dure de  mort?  On  le  conçoit;  en  présence  d'une  pareille  institution, 
la  carrière  était  ouverte  h  toutes  les  violences,  et,  à  côté  des  duels  pu- 
blics et  autorisés,  il  y  en  avait  une  infinité  d'autres  sans  publicité  et 
sans  autorisation.  C'est  dans  cet  état  de  choses,  alors  que  la  fureur  du 
duel  n'avait  pas  de  bornes,  que  fut  proclamée  la  trè^'e  de  Dieu.  Grûce 
à  elle  (car  on  observa  la  ^rève  de  Dieu),  il  y  eut  interdiction  des  com- 
bats entre  particuliers  j  quel  que  fût  le  sujet  de  la  querelle  ,  depuis  le 


—  97  -. 
mercredi  soir  de  chaque  semaine  jusqu'au  lundi  malin  de  la  semaine 
suivante.  La  religion  ne  put  obtenir  davantage  des  passions  haineuses 
du  siècle  ;  mais  c'était  déjà  une  première  victoire  et  un  immense  bien- 
fait. Qui  sait  tout  ce  que  la  trêve  de  Dica^  celte  susrjension  d'armes  si 
bien  nommée,  a  amorti  de  colères  et  épargné  de  sang? 

Louis  VII  restreignit  le  nombre  des  circonstances  où  le  combat  ju- 
diciaire pouvait  avoir  lieu.  Mais  voilà  que  sur  le  trône  des  lys  vient 
s'asseoir  le  fils  de  la  reine  Blanche,  avec  sa  piété,  avec  sa  sagesse,  avec 
ses  chrétiennes  et  héroïques  vertus.  Saint  Louis  proscrivit  le  combat 
judiciaire  dans  ses  domaines,  et  y  substitua  la  preuve  par  témoins.  A 
saint  Louis  donc  la  gloire  d'une  grande  pensée  et  d'une  généreuse  ini- 
tiative? Le  catholicisme  doit  enregistrer  dans  ses  fastes  ce  fruit  de  ses 
divines  inspirations. 

Malheureusement  les  seigneurs,  ces  fiers  barons  qui  ne  comprenaient 
guère  d'autre  droit  que  celui  de  la  lance  ou  de  l'épée,  ne  secondèrent 
pas  les  vues  du  monarque  ;  ce  qu'il  avait  établi  dans  ses  domaines ,  ils 
se  dispensèrent  pour  la  plupart  de  le  faire  observer  dans  les  leurs.  Avec 
le  temps  même  on  vit  reparaître  le  combat  judiciaire  jusque  dans  les 
domaines  royaux  ;  les  sages  réglemens  de  saint  Louis  furent  entière- 
ment oubliés. 

Le  dernier  duel  autorisé  eut  lieu  en  1547?  '^^^^  ^^  P^^^  imposant  ap- 
pareil, entre  Vivonne  de  la  Châtaigneraie  et  Guy  Chabot,  fils  du  sire 
de  Jarnac.  Le  roi  Henri  II,  qui  était  tendrement  attaché  à  Vivonne, 
avait  à  regret  permis  le  combat;  il  le  sanctionna  cependant  de  sa  pré- 
sence. Vïvonne  de  la  Châtaigneraie  fut  blessé  à  mort.  Henri  II  pleura 
.son  ami  et  abolit  définitivement  le  combat  judiciaire  (i). 

Mais  la  prohibition  de  ce  genre  de  duels  n'atteignait  pas  les  duels 
privés ,  c'est-à-dire  ceux  qui  avaient  lieu  à  l'écart,  sans  l'approbation 


(1)  Un  fait  curieux,  c'est  qu'une  loi  qui  autorisait  le  combat  judiciaire  a  existé,  en  An- 
gleterre, jusqu'à  une  époque  très-rapprochée  de  nous.  Voici  comment  son  existence  fut 
révélée  :  Un  individu,  accusé  d'un  meurtre  sur  une  jeune  fille,  avait  été  déclaré  non  cou- 
pable par  le  juri.  Plus  tard  ,  le  frère  de  la  victime,  qui  était  absent  lors  du  procès,  se  ren- 
dit appelant  de  cette  décision,  en  vertu  d'une  ancienne  loi  nou-.b:ogée.  L'accusé  acquitté 
répor dit  (c'était  en  181 9j  en  offrant,  aux  termes  de  la  même  loi,  de  se  justifier  par  le  cooi- 
bat  judiciaire.  Il  paraît  que  les  juges  se  virent  contraints,  par  la  force  des  testes,  d'admet- 
tre cet  étrange  moyen  de  justification.  La  position  était  embarrassante  ;  mais  heureusement 
l'appelant,  qui  n'avait  sans  doute  pas  calculé  toutes  les  con?rqueuccs  de  son  action,  prit  le 
$a§e  parti  de  s'en  désister.  Le  parlement  ce  Uâta  de  révoquer  formellement  la  vieille  loi. 

5 


—  98  — 

ni  le  concours  de  raiitorité  publique.  Les  duels  priK^és  continuèrcnlà 
décimer  les  familles. 

Le  premier  monument  de  législation  pénale  en  cette  matière  est  une 
ordonnance  de  Charles  IX ,  qui  défendit  les  duels  sous  peine  de  la  vie, 
et  enjoignit  à  quiconque  aurait  reçu  un  démenti  de  se  retirer  devant 
les  connétables  et  maréchaux  de  France.  En  1569,  le  même  prince 
promulgua  un  édit  qui  reproduisait  la  défense  dans  les  termes  les  plus 
sévères,  et  ordonnait  que  nul  ne  pourrait  poursuivre  au  sceau  l'expé- 
dition d'une  grâce  en  fait  de  duel,  qu'il  ne  se  fut  préalablement  consti- 
tué prisonnier.  La  grâce  ne  devait^  du  reste,  être  accordée  qu'après 
qu'il  aurait  été  vérifié  qu'aucune  contravention  à  l'édit  n'avait  été 
commise,  et  que  le  roi  aurait  pris  sur  ce  l'avis  des  maréchaux  de 
France. 

L'ordonnance  de  Blois ,  rendue  par  Henri  III ,  interdit  par  son  ar- 
ticle 194  d'expédier  des  lettres  de  grâces  dans  le  cas  de  duels.  Au  mi- 
lieu des  haines  que  les  dissensions  religieuses  avaient  allumées , 
Henri  IV  proscrivit  à  son  tour  le  duel ,  sous  peine  du  crime  de  lèse- 
majesté. 

Sous  Louis  XIII,  nous  voyons  se  succéder  huit  édits,  déclarations  ou 
réglemens  destinés  à  réprimer  les  duels.  Le  roi  y  proteste  qu'il  n'ac- 
cordera jamais  de  grâces  pour  ces  sortes  de  crimes.  En  1627,  François 
de  ^lontmorency,  comte  de  Boutteville,  et  Rosmadec  des  Chapelles 
furent  décapités  comme  dueliistes.  Toutefois,  malgré  cet  exemple  de 
rigueur,  exception  teriible  que  le  nombre  incessamment  croissant 
des  rencontres  fit  juger  nécessaire ,  il  faut  reconnaître  que  jusqu'à 
Louis  XIV  les  édits  rendus  contre  le  duel  ne  furent  que  très-faible- 
ment exécutifs  ;  l'autorité  des  édits  et  ordonnances  fléchissait  devant 
celle  du  préjugé.  La  loi,  énervée  dans  son  action,  se  réduisait  presque 
toujours  h  une  vaine  menace;  si  on  lui  permettait  de  frapper,  c'était 
seulement  alors  qu'on  savait  que  le  coupable  éLiit  hors  de  ses  atteintes. 
L'engagement  solennel  de  ne  pas  faire  grâce  fut  aussi  oublié  en  beau- 
coup  d'occasions. 

Les  lois  les  plus  importantes  contre  le  duel  datent  du  règne  de 
Louis  XIV.  Ce  «^ont  les  édits  de  juin  1 643,  de  1 65 1 ,  de  décembre  1  ^^(j 
et  d'août  1679,  l'ordonnance  de  1670,  titre  16,  les  déclarations  de 
'^79>  ^704  et  171 1.  De  tous  les  actes  de  l'autorité  royale  que  nous 


-^99  — 

venons  de  citer^  le  principal  est  l'édit  d'août  1679,  connu  dans  la  ju- 
risprudence sous  le  nom  (Tédit  des  duels, 

La  législation  de  Louis  XIV,  en  matière  de  duel,  offre  des  disposi- 
tions trop  nombreuses  et  trop  compliquées  pour  que  nous  voulions  les 
reproduire  ici  :  ce  serait  nous  jeter  dans  des  détails  inutiles.  Qu'il 
nous  sufBse  de  dire  que  les  maréchaux  de  France,  les  gouverneurs  des 
provinces,  les  lieutenans  du  roi  sont  institués  y  ^^^e^  du  point  dlion- 
neur;  qu'au  premier  bruit  d'une  querelle,  ils  sont  tenus  de  faire  assi- 
gner les  parties  à  comparaître  devant  eux  ;  qu'ils  ont  un  pouvoir  dis- 
crétionnaire pour  régler  la  satisfaction  due  et  les  moyens  propres  à 
l'assurer.  Ajoutons  que  des  peines  sont  prononcées  contre  ceux  qui 
donnent  ou  acceptent  un  cartel  ;  que  le  duel  consommé  est  puni  de 
mort  et  de  la  confiscation  des  biens,  encore  qu'il  n'en  soit  résulté  ni 
mort  ni  blessure  ;  qu'il  y  a  dégradation  de  noblesse;  que  les  armes  sont 
noircies  et  brisées  par  le  bourreau  ;  que  ceux  qui,  ayant  pris  querelle 
en  France,  se  donnent  rendez -vous  et  se  battent  hors  du  royaume, 
sont  punis  comme  s'ils  s'étaient  battus  en  France  ;  qu'enfin  il  est  dé- 
claré  de  nouveau  que  la  clém-ence  royale  ne  pourra  jamais  s'exercer  en 
faveur  des  duellistes. 

Louis  XIV  veilla  à  l'exécution  des  édits  qu'il  avait  promulgués.  Re- 
marquons cependant  avec  Denisart  que  «  la  sévérité  de  ces  difïerentes 
»  lois,  rendues  par  Louis  XIV,  n'a  pas  empêché  qu'il  y  ait  eu  sous  son 
))  régne  beaucoup  de  duels  restés  impunis.  Nous  voyons,  en  i643,  le 
))  duel  du  duc  de  Guise  contre  Coligny  ;  d'Estrades,  depuis  maréchal  de 
))  France ,  servant  de  second  à  Coligny ,  contre  Bridieu  ;  en  1 65^  ,  le 
))  duel  entre  les  ducs  de  Nemours  et  de  Beaufort  ;  en  i663,  le  duel  des 
»  deux  Lafritte,  Saint-Aignan  et  Argenlieu,  contre  Calais,  Noirmou- 
»  tiers,  d'Antin  et  Flamarens;  en  1689 ,  le  duel  de  MINI,  de  Brienne  et 
»  d'Hautefort.  ))  Le  même  auteur  dit  plus  loin,  après  avoir  rapporté 
l'ensemble  de  la  législation  sur  le  duel  :  «  La  seule  observation  que 
»  nous  ferons  sur  les  lois  précédentes,  c'est  qu'ordinairement  en  France 
»  l'extrême  rigueur  d'une  loi  pénale  empêche  qu'elle  soit  exécutée.  » 

Louis  XV  fit  serment  à  son  sacre  de  n'exempter  personne  des  peines 
portées  contre  les  duellistes  ;  il  ajoute  même,  en  1728,  un  édit  à  la  lé- 
gislation de  son  bisaïeul.    * 

Quant  à  la  jurisprudence  de  cette  époque,  nous  nous  bornerons  à 
remarquer  que  la  plupart  des  condamnations  pour  crime  de  duel,  con^ 


:-  100  — 

damnations  du  reste  en  très -petit  nombre  ,  et  dont  la  dernière  est  du 
i6  septembre  1769,  ont  été  pvox^oncées  par  co7ifumace.  Il  était  rare 
que  le  décret  d'ajournement  personnel,  quand  il  était  rendu,  rencou- 
trât  le  coupable. 

Il  est  évident  que  l'ancienne  législation  sur  le  duel  est  abrogée.  Elle 
était  intimement  liée,  dans  son  ensemble  et  dans  ses  détails,  à  des  insti- 
tutions et  à  des  usages  qui  n'existent  plus  de  nos  jours.  Passons  à  la 
législation  qui  a  suivi  la  révolution  de  1789. 

Il  ne  fut  pas  question  du  duel  dans  le  Code  pénal  de  1 791 .  De  là,  il 
résultait  nécessairement  que  le  duel  échappait  a  toute  répression.  C'est 
ce  qu'au  surplus  reconnut  de  la  manière  la  moins  équivoque  un  décret 
du  29  messidor  an  2. 

Le  Code  pénal  de  18 10  garde  aussi  le  silence  sur  le  duel.  Quelques 
cours  royales  ont  cependant  pensé  que  des  articles  de  ce  code,  placés 
sous  le  titre  de  crimes  et  délits  contre  les  personnes ,  articles  qui  s'ap- 
pliquent, avec  de  nombreuses  distinctions,  à  l'assassinat,  au  meurlre_, 
aux  blessures,  pouvaient  être  étendus  au  cas  de  duel.  Mais  la  cour  de 
cassation  s'est  plusieurs  fois  prononcée  contre  ce  système.  Des  arrêts 
solennels  rendus  par  elle  ont  jugé  que,  dans  l'état  actuel  de  la  législa- 
tion, aucune  peine  ne  saurait  atteindre  celui  qui,  au  milieu  des  chances 
réciproques  d'un  duel,  a  blessé  son  adversaire  ou  lui  a  donné  la  mort 
Sûjis  délojauté  ni  perfidie. 

L'absence  d'une  loi  pénale  contre  le  duel  formc-t-ellc  une  lacune, 
qu'il  soit  nécessaire  de  combler  ?  Il  n'y  a  pas  de  loi  ;  faut-il  en  faire  une? 
Le  problème  ne  se  réduit  plus  qu'a  ces  simples  termes. 

Un  fait  qui  ressort  de  l'étude  à  laquelle  nous  venons  de  nous  livrer, 
c'est  qu'en  matière  de  duel,  la  législation  répressive  a  toujours  été  irn- 
pu'ssante.  Vainement  on  croirait  inliimer  ce  fait  en  citant  l'exemple 
de  Louis  XIV;  si  les  édits  sévères  du  grand  roi  obtimcnt  une  espèce 
de  succès  (car  rappelons-nous  que  le  succès  fut  loin  d'ètie  complet), 
cela  vint  surtout  de  l'ascendant  personnel  qu'il  exerçait  sur  son  siècle, 
de  cet  admirable  prestige  qui  s'attachait  aux  actes  de  sa  volonté.  Sous 
SCS  successeurs,  le  preslige  avait  disparu,  et  aussi  les  édits  ne  tardèrent 
pas  h  tomber  presque  en  désuétude.  Une  législation  est-elle  d'ailleurs 
réellement  efficace  lorsque,  destituée  d'inlluence  sur  l'esprit  public, 
elle  né  parvient  pas  même  à  fiire  regarder  comme  mal  ce  qu'elle  con- 
damne et  essaie  de  ilétrir?  Or,  mali^^ré  cet  immense  ascendant  dont 


—  101  -: 

hous  parlions  tout  à  l'heure ,  le  règne  de  Louis  XIV  est  peut-être  l'c- 
poque  oïl  le  préjugé  du  duel  a  eu  plus  de  racine  dans  les  mœurs  ;  on 
eût  dit  qu'il  empruntait  une  énergie  nouvelle  aux  menaces  de  la  loi 
qu'il  fallait  braver,  à  la  nécessité  du  mystère  dont  il  fallait  se  couvrir 
pour  satisfaire  à  ses  sanglantes  exigences.  Ils  étaient  rares  les  hommes 
qui  savaient  se  placer  au-dessus  de  l'opinion  commune,  et  on  appelait 
un  héros  chrétien  le  digne  neveu  du  pieux  archevêque  de  Cambrai,  ce 
brave  marquis  de  Fénélon  ,  qui  avait  fait  ses  preuves  sur  le  champ  de 
bataille,  et  ne  craignait  pas  de  déclarer  hautement  qu'il  refuserait  un 
cartel.  Louis  XIV  a  dominé  son  siècle;  il  a  aplani  de  grands  obstacles, 
il  a  légué  à  l'avenir  de  grandes  choses mais  la  folie  du  point  d'hon- 
neur lui  a  résisté.  C'est  que  cette  folie  se  pare  de  noms  brillans  et 
trompeurs;  c'est  que  sur  la  terre  de  France,  avec  le  mot  de  courage 
ou  d'insulte  vengée,  on  est  malheureusement  enclin  à  excuser  tout. 
Parla  plus  étrange  anomalie,  le  duel  ne  s'est-il  pas  introduit  jusque 
dans  l'enceinte  des  débats  parlementaires?  Sans  parler  de  trop  récen- 
tes catastrophes ,  qui  ne  sait  que  des  bancs  tumultueux  de  nos  pre- 
mières assemblées  politiques  partirent  souvent  des  défis ,  et  que  des 
législateurs  quittèrent  la  salle  des  séances  pour  croiser  l'épée?  Qui  ne 
sait  que  Mirabeau,  le  fougueux  tribun,  fatigué  des  incessantes  provo- 
cations que  lui  attiraient  ses  sarcasmes,  eut  la  bizarre  idée  de  rédiger 
une  sorte  de  circulaire,  où  il  avertissait  à  l'avance  tous  ceux  qui  se  croi- 
raient offensés  qu'ils  pouvaient  s'inscrire  sur  sa  liste,  miis  que  sa  liste 
était  longue? 

Si  les  tentatives  de  répression,  faites  dans  les  siècles  passés^  sont  de- 
meurées vaines  et  infructueuses,  ce  n'est  pas  sans  doute  une  raison  pour 
que  les  publicistes  renoncent  à  s'occuper  delà  question  du  duel.  Tout 
homme  qui,  sur  cette  grande  question,  émet  des  idées  neuves  et  utiles 
a  droit  à  la  reconn:u'ss:>ncc  du  pays.  Dans  ces  derniers  temps,  des 
systèmes  de  législation  ont  été  proposés  ;  il  faut  en  apprécier  la  na- 
ture et  la  portée. 

Tout  le  monde  est  d'accord  que  des  lois  trop  sévères,  des  lois 
qui  rappelleraient  celles  de  Louis  XIV,  ne  sont  plus  possibles  au- 
jourd'hui. Supposons-les  piomulguées  ,  où  renconirerait-on  un  juri 
qui  voulut  en  peiniettre  l'appl-c  «lion  ?  C'est  surtout  en  présence  de 
i'insûtution  du  juri  qu'on  a  raison  de  dire  que  l'extrême  rigueur 
d'une  loi  pén.de  empêche  qu'elle  boit  exécutée,  il  y  a  du  vrai,  d'ail- 


—  102  — 
leurs,  dans  cette  observation  de  M.  Dupin  :  «  Le  duelliste  fait  le 
))  sacrifice  de  sa  vie,  il  croit  devoir  s'en  honorer,  et  le  préjugé  lui 
))  fait  croire  qu'il  perdrait  son  honneur  s'il  ne  risquait  pas  sa  vie.  Il 
»  s'expose  à  être  tué  ou  à  tuer.  Par  conséquent  lui  dire  d'avance  :  Si 
»  tu  te  bats,  si  lu  risques  ta  vie  ou  celle  d'autrui,  tu  mérites  la 
»  mort,  c'est  le  menacer  de  ce  dont  il  n'a  pas  peur.  »  (^Dictiojuiaire 
de  la  Conversation,  au  mot  duel.) 

La  déportation,  le  bannissement,  une  détention  de  plusieurs  an- 
nées paraîtraient  d'excessives  sévérités  ;  une  courte  prison  serait  une 
expiation  dérisoire.  Aussi  reconnaît-on  en  général  qu'il  faut  chercher 
la  répression  du  duel  en  dehors  des  peines  aftlictives,  quelles  qu'elles 
soient.  On  comprend  que,  crime  spécial.^  le  duel  doit  être  soumis  à 
une  pénalité  toute  spéciale'^  et  cette  pénalité,  on  croit  la  trouver 
dans  un  système  qui  ferait  encourir  au  duelliste  soit  la  suspension 
pour  un  temps  plus  ou  moins  long,  soit  la  perte  définitive  de  ses 
droits  civiques  et  de  quelques-uns  de  ses  droits  civils.  Ainsi,  dit-on, 
la  loi  enchaînerait  la  main  du  duelliste  par  la  crainte  même  du 
déshonneur;  elle  combattrait  le  préjugé  sur  son  propre  terrain  et 
avec  ses  propres  armes;  elle  attaquerait  le  mal  dans  ses  racines. 
Écoutons  encore  M.  Dupin  :  «  S'il  avait  à  redouter  d'être  exclu  de 
»  toute  fonction  civile  ou  publique,  du  droit  d'être  témoin  en  justice, 
))  du  droit  de  tester,  en  un  mot,  d'être  privé  de  tous  les  avantages 
»  sociaux,  l'homme  le  plus  décidé  à  affronter  la  mort  et  qui  la 
))  craint  le  moins,  trouverait  dans  son  intérêt,  dans  sa  considération 
))  d'homme,  dans  son  avenir  et  dans  celui  de  sa  famille  des  motifs 
))  honorables  de  préférer  au  duel  le  respect  à  la  loi.  »  (Ibid.) 

A  cet  ordre  d'idées  se  rattachent  des  considérations  justes  et  éle- 
vées ;  et  nous  croyons  qu'effectivement  si  une  loi  contre  le  duel  est 
possible,  c'est  celle  qui,  par  la  perspective  de  certaines  déchéances, 
menacerait  la  personne  morale  du  duelliste.  Il  serait  logique,  il  se- 
rait beau  de  dire  au  duelliste  :  On  vous  ote  les  droits  de  citoyen, 
parce  que  vous  n'avez  pas  craint  de  jeter  le  trouble  et  le  deuil 
au  sein  de  la  cité,  on  vous  ôte  le  droit  de  famille,  parce  que 
vous  avez  prouvé  que  la  famille,  que  ses  alTëctions,  que  ses  in- 
térêts étaient  sans  valeur  à  vos  yeux.  Ajoutons  qu'une  pénalité  de 
ce  genre,  habilement  graduée  suivant  les  circonstances  et  laissant  une 
large  place  à  l'appréciation  du  magistrat,  ne  saurait  être  Uxée  de  trop 


«.  10S  — 

grande  rigueur,  et  aurait  cependant  son  importance,  Quand  elle 
n'empêcheraitj  du  reste,  que  quelques  duels,  il  faudrait  se  féliciter  de 
ses  résultats.  Ce  seraient  autant  de  victoires  remportées  sur  le 
désastreux  préjugé  du  point  d'honneur  y  autant  de  services  rendus  à 
l'humanité. 

Des  criminalistes  ont  pensé  qu'on  devrait  aussi  prononcer  contre 
le  coupable  une  amende  proportionnée  à  sa  fortune.  Pour  nous,  il 
nous  semble  qu'en  matière  de  duel,  il  y  a  quelque  chose  qui  répugne 
dansunecondamnation  pécuniaire,  lorsqueson  objet  n'est  pas  d'alléger 
en  partie  les  maux  que  le  duel  a  causés,  en  d'autres  termes  lorsqu'elle 
ne  profite  pas  à  la  famille  de  la  victime;  sans  cette  destination  qui  le 
purifie,  l'argent  que  vous  demanderiez  au  duelliste  aurait  l'air  de 
n'être  que  le  prix  d^i  sang.  Or,  sous  la  législation  actuelle,  en  pré- 
sence de  l'article  i382  du  Code  civil,  la  famille  de  la  victime  a  le 
droit  de  réclamer  des  dommages  et  intérêts.  Ce  droit  a  été  plusieurs 
fois  exercé  et  reconnu.  Tout  récemment  encore,  le  3o  juin  i836,  la 
cour  de  cassation  a  confirmé  une  décision  de  cour  royale,  qui,  a  titre 
de  réparations  civiles,  avait  attribué  des  dommages  et  intérêts  à  une 
mère  privée  de  son  fils  par  un  duel.  On  se  rappelle  que  l'arrêt  de  la 
cour  suprême  a  été  rendu  sur  des  conclusions  énergiques  et  remar- 
quables de  M.  Dupîn. 

Le  système  des  répressions  morales  nous  paraît  être  ce  qu'on  a 
proposé  de  mieux  jusqu'à  ce  jour.  Est-ce  à  dire  cependant  que,  selon 
nous,  il  soit  à  l'abri  de  toute  critique  ?  Loin  de  là,  nous  déclare* 
rons  avec  franchise  que  contre  ce  système  s'élève  une  puissante 
objection. 

Une  sanction  pénale,  dit-on,  doit  être  autant  que  possible  égale  pour 
tous.  Ici,  où  voyez-vous  l'égalité  dans  les  peines?  La  déchéance  de 
certains  droits  civils,  la  déchéance  surtout  des  droits  politiques  et 
l'inadmissibilité  aux  emplois  seront  évidemment  des  peines  plus  ou 
moins  rigoureuses  selon  les  individus  qu'elles  frapperont.  Pour  tel 
homme,  par  exemple,  la  conservation  ou  la  perte  de  sa  capacité 
politique  est  une  question  d'avenir  ;  pour  tel  autre,  c'est  une  question 
presque  indifférente.  Il  faut  même  remarquer  que  les  duellistes  de 
profession^  jetés  dans  un  monde  exceptionnel  et  à  part,  aspirent  peu 
en  général  aux  distinctions  sociales.  Ainsi,  ceux  qui  auront  le  moins  à 
redouter  de  la  loi,  sont  précisément  ceux  qui  ont  le  plus  de  titres  à 


—  104  — 

ses  colères  !...  L'objecrion  est  grave,  nous  le  répétons;  elle  ap}3elle 
les  méditations  du  jurisconsulte  et  du  publicisle.  Il  s'agit  de  trouver 
un  movcn  qui  permette  au  juge  de  suppléer,  sïl  y  a  lieu,  à  l'in- 
suffîsance  de  la  pénalité  ordinaire.  Peut-être  y  a-t-il  nécessité  de 
recourir  pour  ce  cas  à  la  prison  ;  peut-être  aussi  convient-il  d'accorder 
au  juge  la  faculté  de  soumettre  le  coupable  à  la  surveillance  gênante 
de  la  haute  police. 

Une  loi,  conçue  dans  l'esprit  que  nous  venons  d'indiquer,  attein- 
dra-t-elle  pleinement  le  but  qu'on  se  propose  ?  Triomphera-t-clle  de 
ce  préjugé  si  puissant,  qui  a  résisté  à  tant  de  lois?  L'opinion  suivra- 
t-elle  docilement  l'impulsion  salutaire  qui  lui  sera  donnée,  et  ce  que 
la  loi  aura  flétri,  le  ilétrira-t-elle  à  son  tour  ?  C'est  une  question,  qu'à 
l'expérience  seule  il  appartient  de  résoudre. 

Du  reste,  le  choix  de  la  pénalité  n'est  pas  tout  ;  d'autres  points  es- 
sentiels doivent  être  fixés.  Ainsi,  quelle  dilTérence  faut-il  établir  entre 
le  provocateur  et  celui  qui  a  accepté  le  défi  ?  La  tentative  sera-t-elle 
punissable,  et,  si  elle  l'est,  de  quels  élémens  se  composera-t-elle  ?  Un 
duel,  qui  n'aura  produit  aucun  résultat  fâcheux,  sera-t-il  assimilé  à 
celui  qui  aura  causé  la  mort  eu  des  blessures?  Enfin,  poursuivra-t-on 
les  témoins?  Si  on  songe  au  rôle  que  les  témoins  jouent,  si  on  se  rap- 
pelle qu'ils  chargent  les  armes,  choisissent  le  terrain,  mesurent  la 
dislance,  on  peut  être  porté  à  les  regarder  comme  complices,  dans 
les  conditions  légales  de  ce  mot  ;  mais  alors  un  immense  danger  se 
présente.  Pour  ne  pas  compromettre  des  amis,  pour  ne  pas  engager 
leur  responsabilité,  on  n'aura  point  de  témoins.  Sans  témoins,  plus  de 
médiation  à  espérer  avant  le  combat,  plus  de  garanties  de  la  loyauté 
du  combat  lui-même  ;  les  adversaires  demeureront  isolés,  livrés  l'un  à 
l'autre, avec  leurs  passions, leur  fureur,  avec  leur  soif  de  vengeance;  et 
que  de  fois  la  lutte  sera  une  lutte  a  mort!  Tout  cela  est  grave,  tout 
cela  mérite  un  sérieux  examen  ;  tout  cela  demande,  disons-le,  plus  de 
maturité  et  de  réflexion  que,  de  nos  jours,  on  n'a  l'habitude  d'en 
apporter  à  la  confection  des  lois. 

Étrange  problème  que  celui  de  la  répression  du  duel  !  A  chaque 
pas  des  questions  surgissent,  des  difficultés  apparaissent.  L'esprit  se 
fatigue  et  se  décourage  presfjue  dans  ses  recherches,  parce  que  ce 
qu'il  rencontre  de  mieux  ne  le  satisfait  pas  encore,  parce  qu'il  n'aper- 
çoit rien  de  décisif,  rien  de  complet.  Aussi  bien,  ne  nous  en  plaignons 


—  105  — 

pas  trop.  Il  n'est  pas  mauvais  que  la  loi  humaine  soit  quelquefois  con- 
vaincue d'insuffisance  ;  si  la  loi  humaine  suffisait  a  tout,  l'orgueil  de 
l'homme  croirait  pouvoir  se  passer  de  la  loi  de  Dieu.  Ici,  qu'on  ne 
se  méprenne  pas  sur  notre  pensée.  Nous  ne  condamnons  pas  la  loi 
humaine  h  l'inertie;  nous  ne  demandons  pas  qu'elle  fléchisse  devant 
le  duel  et  lui  rende  les  armes;  nous  comprenons  au  contraire  qu'il 
est  temps  de  le  mettre  a  l'abri  de  ce  reproche  de  coupable  indif- 
férence,  qui  lui  a  été  si  souvent  adressé.  Ce  que  nous  voulons,  c'est 
qu'on  reconnaisse  que,  quand  il  s'agit  de  détruire  un  préjugé  fatal, 
l'influence  tutélaire  du  christianisme,  ce  grand  destructeur  de  pré- 
jugés, est  la  plus  puissante  de  toutes.  Que  les  vérités  du  christia- 
nisme pénétrent  les  masses,  et  le  préjugé  tombera  bientôt!  Le  code 
réellement  efficace  contre  le  duel,  c'est  le  code  de  charité  et  d'a- 
mour promulgué,  il  y  a  dix-huit  siècles,  sur  le  Calvaire.  La  religion 
a  fait  la  trhvt  de  Dieu;  seule  elle  peut  faire  la  paix  de  Dieu. 

R,  B. 

jP.  S.  Au  moment  où  nous  écrivons  ces  dernières  lignes,  une 
déplorable  nouvelle  nous  est  annoncée.  Que  dire  en  présence  de 
pareils  malheurs  ?...  Reprenons  du  moins  la  plume  pour  payer, 
nous  aussi  ,  notre  tribut  de  regrets  à  un  homme  de  tète  et  de 
cœur,  dont  nous  étions  loin  de  partager  les  opinions,  mais  dont  nous 
avons  toujours  su  honorer  le  caractère  et  le  talent. 


WîP(HMHW 


—  106  — 


(â^aaaaa  aa  sxDa^a^iatîa  335ii(asî(D2i3. 


L'HIDALGO. 

Figurez-vous  une  de  ces  églises  dont  le  clocher  est  du  douzième 
siècle  et  dont  le  portail  date  d'hier  ;  l'œil  du  spectateur  se  promène 
d'une  rosace  séculaire  à  un  ornement  moderne;  le  maçon  d'aujourd'hui 
a  corrigé  l'œuvre  de  l'artiste  d'autrefois  ;  ici  vous  apercevez  un  tombeau 
de  chevalier  dont  Tefllgie  n'est  plus  enveloppée  que  d'une  armure  de 
poussière  ;  là  vous  découvrez  une  chapelle  latérale  où  tout  semble 
compassé  d'après  le  goût  contemporain  ;  c'est  un  mélange  plein  de 
teintes  variées;  c'est  l'ogive  à  côté  des  oves  et  des  volutes;  c'est  le 
chapiteau  de  la  renaissance  sur  la  colonne  composite  ;  c'est  la  façade  de 
Notre-Dame  surmontée  du  dôme  du  Panthéon  ;  c'est  le  siècle  de  Char- 
lemagne  coudoyant  l'actualité  ;  c'est  le  carmin  de  l'architecture  récré- 
pissant les  rides  des  murs  lézardés  ;  c'est  le  fard  essayant  en  vain  de 
rajeunir  tout  ce  qui  dépérit  ;  destinée  commune  des  littératures  ,  des 
femmes  et  des  monumens. 

Tel  est  l'hidalgo  de  nos  jours  ;  il  pense  souvent  comme  on  pensait 
du  temps  de  Ferdinand  et  d'Isabelle ,  et  cependant  il  discute  comme 
on  discutait  aux  cortès  de  1823  ;  il  est  devenu  bourgeois  ,  et  pourtant 
il  a  conservé  sa  suprématie  aristocratique  ;  il  a  endossé  le  frac  écourté, 
et  néanmoins  il  n'a  pas  arraché  les  broderies  du  pourpoint  de  ses  aïeux  ; 
il  prête  Toreille  aux  principes  constitutionnels,  mais  il  n'a  pas  renoncé 
aux  souvenirs  chevaleresques  ;  le  passé  revit  en  lui  comme  il  vit  dans 
le  présent  ;  c'est  aussi  un  mélange  de  ce  qui  fut  et  de  ce  qui  est  :  voilà 
pourquoi  son  caractère  est  souvent  incompatible  avec  sa  vie,  car,  pour 
être  d'accord  avec  son  siècle ,  il  faut  qu'il  soit  en  contradiction  avec 
lui-même. 

Avant  Cervantes,  l'hidalgo  portait  une  armure,  montait  un  cheval 
caparaçonné ,  se  rendait  en  pèlerinage  à  Compostelle ,  choisissait  un 
nom  chéri  pour  son  cri  de  guerre,  adorait  son  Dieu  comme  un  catho- 
lique ,  servait  son  roi  conmie  un  vassal ,  vivait  en  suzerain  au  fond  d'un 
manoir,  et  mourait  en  héros  dans  une  croisade  contre  les^Maures, 


—  107  — 

Depuis  Cervantes,  l'hidalgo  s'est  vu  dépouillé  de  celte  poésie  théâ- 
trale; sa  lance  ne  sert  plus  que  comme  un  hochet  d'antiquaire  ;  sa 
cuirasse  fourbie  de  Milan  se  rouille  sur  les  planches  d'un  musée;  sa 
dague  ne  fait  plus  peur  que  dans  les  sombres  élucubrations  dramati- 
ques, son  nom  d'hidalgo  même  tombe  en  désuétude;  en  vérité,  si 
l'œuvre  de  Cervantes  jeta  de  l'éclat  sur  la  littérature  de  l'Espagne  ,  ce 
ne  fut  qu'en  sapant  à  tout  jamais  sa  puissance  ;  cette  épopée  mordante 
comme  un  pamphlet .  iliade  caustique ,  porta  un  plus  terrible  coup  à 
la  Castille  que  la  perte  de  l'Armada.  Si  la  satire  est  la  seule  littérature 
des  nations  agonisantes ,  il  vaudrait  mieux  pour  les  faire  revivre  se 
passionner  pour  des  chimères  que  berner  la  réalité. 

L'hidalgo,  loin  d'être  le  même  dans  toute  l'Espagne ,  varie  suivant 
les  différentes  provinces  ;  mais  le  caractère  national  de  la  Péninsule 
semble  soumis  à  des  intluences  locales  inévitables  ;  c'est  ainsi  que  le 
Basque  est  opiniâtre,  le  Murcien  mercantile,  leNavarrais  belliqueux, 
l'Aragonais  audacieux,  le  Catalan  austère,  l'Andalou  nonchalant  et 
le  Castillan  rodomont. 

L'Espagne  est  aujourd'hui  encombrée  d'hidalgos  qui  par  une  série 
de  vicissitudes  sont  devenus  aussi  pauvres  que  les  étudians  de  Sala- 
manque  ;  cependant  il  est  permis  de  supposer  que  s'il  y  a  quelques 
hidalgos  qui  se  font  mendians  ,  il  y  encore  plus  de  mendians  qui  se  font 
hidalgos.  Je  ne  crois  pas  que  la  loi  le  permettre,  mais  l'usage  le  fait  tolé- 
rer. Il  est  certain  que  l'aumône  ne  se  demande  nulle  part  avec  tant  d'ar- 
rogance qu'en  Espagne  ;  on  est  tenté  de  croire  qu'il  y  a  un  blason  sous 
cette  vermine  ,  et  que  ces  haillons  sont  les  lambels  d'un  écu;  jamais  un 
Medina-Sidonia  ne  montra  autant  de  fierté  sous  sa  couronne  ducale  que 
certains  gueux  de  Madrid  sous  leurs  guenilles  ;  ils  ne  cherchent  pas  à 
étaler  pompeusement  aux  passans  des  plaies  et  des  ulcères,  mais  ils  ra- 
content toutes  leurs  angoisses  de  nobles  dépouillés,  et  l'aristocratie 
leur  sert  de  clématite. 

En  général  on  peut  dire  que  moins  un  Espagnol  a  de  prétentions  â 
être  riche,  plus  il  a  de  prétentions  à  être  noble  ;  l'orgueil  de  cette  qua- 
lité le  soutient  au  milieu  des  privations  de  l'indigence  ;  il  marche  alors 
la  tête  levée  comme  s'il  avait  la  conscience  de  son  mérite  ;  j'ajouterais 
volontiers  (  comme  une  observation  moins  piquante  que  vraie)  que  si 
un  Espagnol,  pauvre  dans  son  pays,  se  déclare  toujours  noble ,  un  Es- 
pagnol ;  pauvre  dans  les  pays  étrangers,  se  déclare  de  même  réfugié. 


—  108  — 

LMiîdalgo  opulent  vit  avec  la  mngnifique  prodigalité  du  caractère 
esp.ignol  ;  sa  porte  est  toujours  ouverte  et  sa  table  toujours  servie  ;  ce 
n'est  pas  là  l'imposante  générosité  des  Anglais  ,  c'est  la  vieille  hospita- 
lité moresque  qui  reçoit  l'étranger  tête  nue  sur  le  seuil,  et  brave  tous 
les  dangers  pour  défendre  son  bote.  On  peut  remarquer  que  c'est  là 
un  point  du  caractère  national  qui  n'a  été  modifié  ni  par  les  change- 
mens  de  mœurs  ni  par  les  influences  des  révolutions  ;  l'Espagnol  de 
nos  jours  se  montre  ici  fidèle  aux  traditions  paternelles  ;  ce  trait  de 
l'hidalgo  suffirait  pour  démontrer  qu'il  reste  un  fond  impérissable  d'an- 
tique vertu  dans  l'Espagne  dégénérée. 

Mais  il  est  rare  que  la  fortune  d'un  hidalgo  lui  vienne  de  ses  ancêtres; 
souvent  il  va  la  chercher  lui-même  aux  îles  Philippines  ou  aux  Indes 
occidentales.  Aussi  faut-il  signaler,  comme  un  trait  qui  lui  est  parti- 
culier, l'habitude  constante  de  parler  à  tout  le  monde  de  ses  pertes 
immenses;  à  l'entendre,  il  a  toujours  perdu  des  millions,  même  lors- 
qu'il est  millionnaire;  si  vous  le  félicitez  sur  sa  fortune,  il  se  plaindra 
à  coup-sûr  de  ses  calamités;  tantôt  une  clause  testamentaire  l'a  forcé 
à  partager  ses  biens  avec  un  cousin  ,  tantôt  la  concurrence  a  entravé 
ses  ambitieuses  spéculations  dans  les  vins ,  ou  bien  une  corvette  anglaise 
a  fait  baisser  pavillon  à  un  vaisseau  chargé  de  lingots  qui  lui  apparte- 
nait 5  ou  bien  encore  on  lui  doit  quatre  cent  mille  piastres  aux  environs 
de  Valparaiso.  Bref,  ce  n'est  pas  sa  faute  s'il  ne  s'est  pas  ruiné  en  s'en- 
richissant. 

L'hidalgo  tombé  dans  la  misère  suit  le  système  opposé  et  parle  de 
ses  richesses  ;  il  vous  dira  quelquefois  qu'il  en  possède  de  considéra- 
bles, seulement  il  a  l'inconvénient  de  ne  pas  savoir  où  elles  sont^ 
Cependant,  pour  justifier  ses  prétentions,  il  vous  rappellera  que  du 
temps  de  Pelage  les  Espagnols  avaient  l'habitude  d'enfouir  leurs  tré- 
sors dans  de  profonds  souterrains,  pour  les  mettre  à  abri  de  la  rapa- 
cité des  Maures. 

Mais  la  plupart  des  hidalgos ,  en  perdant  leur  fortune,  ont  conservé 
leur  oriïucil  ;  dernièrement  un  ministre  de  la  reine-régente  demandait 
à  un  hidalgo  réduit  à  ses  derniers  maravédis  pourquoi  il  ne  prenait  pas 
un  état;  l'hidalgo,  dont  le  regard  hautain  contrastait  avec  le  manteau 
déchiré ,  lui  répondit  :  —  Du  moment  que  je  n'ai  plus  de  manoir , 
j'aime  encore  mieux  vivre  dans  un  grenier  que  dans  une  boutique. 

Bernvrd  Lopez. 


—  109  — 


ÉTUDES   HISTORIQUES. 


Ce  serait  une  curieuse  histoire  à  écrire  que  celle  des  fils  d'usurpa- 
teurs; bien  peu  sont  parvenus  à  conserver  la  couronne  paternelle, 
lorsque ,  par  hasard ,  elle  leur  a  été  transmise  ,  et  ceux  qui  ont  eu 
le  bonheur  de  faire  dynastie  ont  eu,  pour  la  plupart,  d'immenses  ob- 
stacles à  vaincre.  Il  existe  chez  tous  les  peuples  une  opinion  que  l  on 
peut  qualifier,  si  l'on  veut,  de  préjugé,  mais  qui  est  généralement  jus- 
tifiée par  l'expérience;  c'est  que  le  fils  d'un  grand  homme  ne  s'élève 
jamais  à  la  hauteur  de  son  père;  or,  il  faut  souvent  plus  de  génie  pour 
consolider  un  trône  que  pour  l'élever;  et  l'ascendant  du  génie  même 
ne  supplée  pas  à  l'action  du  temps. 

((  Que  ne  suis-je  mon  petit-fils,  s'écriait  Napoléon.  —  Et  parce  mot 
profond  il  rendait  un  égal  hommage  et  au  droit  et  à  l'hérédité  dont  la 
consécration  manquait  à  son  diadème  impérial.  Mais  qu'est-ce  donc 
lorsqu'un  usurpateur  a  du  la  couronne  moins  à  lui-même  qu'aux  cir- 
constances! Quelle  confiance  peut  inspirer  le  fils  quand  le  père  n'a  été 
que  l'homme  des  événemens,  et  qu'il  n'a  laissé  ni  un  nom  glorieux  ni 
même  une  mémoire  honorable  ? 

Richard  Cromwell^  qui  était  appelé  à  succéder,  sinon  à  un  grand 
génie,  du  moins  à  un  grand  caractère,  eut  le  mérite  d'apprécier  tous 
les  périls  de  son  avenir  et  de  s'y  soustraire  par  une  sage  abdication. 
Ce  trait  seul  aurait  du,  ce  nous  semble  ,  le  faire  mieux  traiter  par  les 
biographes  ;  ils  s'étendent  longuement  sur  la  vie  de  tous  les  conqué- 
rans  ou  de  tous  les  usurpateurs  qui  ont  bouleversé  le  monde  ,  et  les 
hommes  qui  ont  ramené  l'ordre  et  la  paix  dans  la  société  en  relevant 
l'autorité  des  lois  en  obtiennent  à  peine  quelques  pages. 

Doué  d'un  cœur  bon  et  sensible,  Piichard  Cromwel  eut  fait  un  excel- 
lent roi  si  l'ordre  de  succession  l'eut  appelé  au  trône  ,  mais  il  avait  vu 
périr  Charles  P',  malgré  ses  efforts  pour  le  sauver;  et  il  savait  mieux 
que  personne  à  quel  prix  son  père  avait  maintenu  son  usurpation  ;  il 


—  110  — 
aspirait  donc  plutôt  à  la  tranquillité  de  la  retraite  qu'à  l'éclat  des 
honneurs.  Ses  dispositions  étaient  connues  ;  on  savait  qu'il  suffirait  de 
lui  demander  une  renonciation  au  trône  pour  l'obtenir;  aussi  pensa- 
t-on  qu'il  valait  mieux  lui  laisser  l'honneur  du  sacrifice  que  d'user  de 
violence  envers  lui;  une  députation  de  nobles  Écossais  alla  le  trouver 
dès  qu'Olivier  eût  fermé  les  yeux,  et  lui  adressa  un  discours  que  les  his- 
toriens ont  diversement  rapporté,  mais  dont  voici  à  peu  prés  la  sub- 
stance : 

((  Mylord , 

a  Ceux  que  vous  voyez  devant  vous  sont  les  mêmes  qui  ont  été  en- 
voyés à  votre  père  pour  demander  à  son  épée  victorieuse  protection 
contre  l'anarchie  ;  une  révolution  soudaine  avait  précipité  Charles  du 
trône  des  Stuarts  ;  toutes  les  factions  ,  toutes  les  sectes  étaient  en  ar- 
mes et  souillaient  de  crimes  le  berceau  de  la  république;  l'Ecosse  en 
nous  députant  vers  l'illustre  habitant  de  Cambridge  nous  chargea  de 
le  supplier  de  placer  dans  une  seule  main  les  rênes  de  l'état  pour  ren- 
dre le  repos  à  la  nation  ;  c'était  un  mal,  nous  le  savions,  mais  un  mal 
nécessaire.  Les  royalistes,  poursuivis  par  le  zèle  farouche  des  presby- 
tériens, espérèrent  que  le  protectorat  leur  offrirait  un  refuge  contre 
les  persécutions  de  leurs  adversaires;  les  presbytériens,  à  leur  tour, 
crurent  trouver  dans  le  nouveau  chef  du  gouvernement,  et  l'appui  de 
leur  cause  et  l'instrument  de  leurs  vengeances;  toutes  les  provinces 
enfin,  lasses  d'être  opprimées,  se  livrèrent  avec  transport  à  l'espérance 
d'un  gouvernement  plus  supportable  et  jugèrent  qu'il  était  moins  dur 
d'obéir  à  un  grand  homme  que  d'être  à  la  merci  d'une  foule  de  ty- 
rans sans  nom  ;  mais  aujourd'hui ,  les  temps  sont  changés;  Olivier 
Cromwell  a  rempli  sa  terrible  mission  de  salut,  et  la  nation,  pleine  de 
confiance  dans  la  pureté  de  vos  sentimens,  n'hésite  pas  h  réclamer  le 
mandat  qu'elle  a  été  forcée  de  déposer  dans  ses  mains. 

»  Assurément ,  Mylord  ,  si  la  couronne  n'était  le  prix  que  du 
mérite ,  l'Angleterre  ne  pourrait  mieux  la  placer  que  sur  votre  tête, 
mais  les  lois  sont  la;  trop  long-temps  pliées  sous  le  poids  de  fer 
des  circonstances,  elles  se  redressent  plus  puissantes,  plus  impé- 
rieuses; il  faut  leur  obéir;  affections  et  regrets,  tout  doit  se  taire  à 
leur  voix.  Le  protectorat,  dit-on,  vous  a  été  légué  ;  loin  d'en  être 
surpris,  nous  concevons   celte    erreur  de  l'amour  d'un  père,  elle 


—  111  — 

est  naturelle  ,  et  nous  pensons  qu'au  lieu  d'y  voir  un  titre  légal  , 
votre  haute  sagesse  ne  la  considérera  que  comme  une  preuve  tou- 
chante de  tendresse  et  d'estime.  Le  protectorat  n'a  jamais  été  une 
propriété  héréditaire;  c'était  un  dépôt,  et  rien  de  plus;  Olivier  Crom- 
wel  ne  pouvait  donc  en  disposer,  et  vous  serez  heureux,  sans  doute, 
d'honorer  sa  mémoire  en  consommant  la  restitution  qu'il  a  oublié  de 
faire  dans  le  désordre  de  ses  derniers  momens.  Félicitez-vous,  My- 
lord,  de  n'avoir  à  remplir  que  ce  devoir  de  loyauté,  car  les  partis  se 
raniment  déjà,  et  si  le  triomphe  de  la  loi  n'arrêtait  pas  promptement 
le  retour  de  l'anarchie,  au  lieu  d'un  royaume  à  gouverner,  vous  en 
auriez  trois  à  subjuguer;  il  n'est  pas  une  province,  pas  un  comté, 
pas  un  bourg,  où  la  discorde  ne  fermente;  sans  parler  des  déistes, 
des  saints  et  de  toutes  ces  sectes  insensées  qui  s'efforcent  d'égarer  l'es- 
prit des  peuples,  trois  partis  dominent  et  se  mesurent  des  yeux. 

))  Les  républicains,  non  contens  de  nous  avoir  plongés  dans  un  abîme 
de  maux,  cherchent  à  ressaisir  la  faveur  populaire  ;  ils  parlent  de  li- 
berté, mais  on  se  souvient  qu'ils  encombrèrent  les  prisons;  ils  parlent 
d'humanité,  mais  on  se  souvient  qu'ils  fatiguèrent  les  bourreaux;  ils 
parlent  d'union,  mais  on  se  souvient  qu'ils  massacrèrent  tous  ceux 
dont  les  talens  ou  les  vertus  leur  firent  ombrage  ;  chaque  jour  on  dé- 
serte leurs  drapeaux  et  leur  camp  s'affaiblit;  mais  où  vont  les  trans- 
fuges? Viennent-ils  grossir  les  rangs  du  protectorat?  Non,  Mylord,  ce 
serait  vous  tromper  que  de  vous  le  dire;  le  protectorat,  pouvoir  de 
circonstance  et  de  transaction,  qui  n'a  plus  ni  l'excuse  de  la  néces- 
sité ni  l'appui  de  la  peur,  compte  encore  moins  de  partisans  que  la 
république  ;  les  ambitions  qu'il  a  satisfaites  sont  ses  uniques  soutiens, 
et  autour  de  lui  s'agitent  toutes  celles  qu'il  a  excitées  et  qu'il  lui  est 
impossible  de  satisfaire  ;  la  nation,  avertie  des  projets  d'une  minorité 
turbulente,  a  senti  qu'elle  devait  y  mettre  un  frein  et  elle  s'est  tour- 
née en  masse  vers  l'héritier  des  Stuarts  ;  elle  attend  de  la  monar- 
chie qu'elle  a  laissé  proscrire  le  terme  des  agitations  qui  la  tour- 
mentent. 

))  On  accusera  peut-être  auprès  de  vous  l'inconstance  du  peuple , 
Mylord,  on  vous  dira  qu'il  aime  ou  qu'il  hait  toujours  avec  fureur; 
qu'aujourd'hui  il  porte  son  favori  h  Westminster,  et  que  demain  il  le 
traîne  à  Tyburn  ;  que  s'il  est  malheureux  dans  ses  innovations,  il  re- 
vient à  ses  anciennes  coutumes  avec  plus  d'ardeur  que  jamais,  et  que  le 


i-  112  — 

repentir  relève  ce  que  l'erreur  avait  abattu  ;  mais  il  n'y  a  maintenant 
ni  légèreté  ni  caprice  clans  le  mouvement  de  Topinion ,  c'est  l'expé- 
rience, c'est  la  raison  seules  qui  le  dirigent.  Si  l'on  abandonne  le  pro- 
tectorat, c'est  qu'il  est  démontré  que  cette  dictature,  élevée  sur  les 
ruines  de  la  monarchie  et  de  la  république ,  n'offre  ni  les  garanties  de 
la  première ,  ni  les  libertés  de  la  seconde  ,  et  que ,  fondée  dans  un 
orage,  elle  ne  peut  être  soutenue  qu'au  milieu  des  tempêtes.  Que 
d'efforts  votre  iliusLre  père  n'eut-il  pas  à  faire  pour  se  maintenir  dans 
cetle  souveraineté  d'une  nouveau  genre  !  Ni  l'habileté  de  sa  politique, 
ni  l'ascendant  de  son  génie,  ni  la  faveur  de  l'armée,  ni  la  terreur  de  son 
nom  ne  purent  étouffer  les  souvenirs  du  peuple  et  l'accoutumer  à  un 
gouvernement  qui  lui  rappelait  sans  cesse  le  meurtre  de  son  prince  et 
le  renversement  de  ses  droits.  Que  de  complots  tramés  contre  sa  per- 
sonne! que  de  poignards  suspendus  sur  sa  tète!  Ce  parlement  même  qui 
devait  être  entièrement  dévoué  à  ses  intérêts,  puisqu'il  tenait  tout  de  sa 
libéralité,  se  lassa  d'obéir  à  un  homme  qui  était  moins  que  roi  et  plus 
que  citoyen;  c'en  était  fait  du  protecteur  ;  il  se  hâta  de  Hûre  tomber  quel- 
ques têtes  ,  et  son  pouvoir  qui  chancelait  parut  se  raffermir;  mais  déjà 
étaient  jetées  ces  semences  de  guerre  qui  se  développent  aujourd'hui; 
déjà  il  était  facile   de  prévoir  les  troubles  qui   viennent  d'éclater  à 
Walingford  ;  c'est  l'armée  ,  c'est  le  peuple ,  c'est  la  patrie  enfin  qui 
font  entendre  leurs  voix  menaçantes,  et,  nous  vous  le  demandons, 
Mylord,  comment   réprimeriez-vous  cette  grande  rébellion   si  vous 
n'étiez  soutenu  que  par  quelques  magistrats  plus  propres  à  défendre 
votre  cause  dans  le  conseil  que  sur  le  champ  de  bataille  ?  Gomment  lui 
opposeriez- vous  l'autorité  des  lois ,   si  vous  ne  régniez  qu'au  mépris 
de  la  loi  la  plus  ancienne,  la  plus  sainte  des  États  britanniques?  Fau- 
drait-il renouveler  les  trop  nombreuses  exécutions  qui  ensanglantèrent 
l'interrègne?  faudrait-il  commander  le  respect  par  l'intimidation  et 
imposer  silence  à  la  liberté  en  dressant  des  potences  ?  Mais  que  disons- 
nous  !  que  pourrait  le  despotisme?  Il  vous  rendrait  odieux  sans  vous 
rendre  légitime ,  il  accélérerait  la  ruine  de  l'Angleterre  sans  retarder 
celle  du  protectorat.   Ah!   loin  de  nous  de  telles  suppositions!  nous 
savons  qu'il  n'y  a  dans  votre  cœur  qu'une  ambition  généreuse,  celle 
d'éteindre  les  partis,  et  nous  sollicitons  de  vous  avec  confiance  une  pa- 
role qui  nous  permette  de  dire  à  l'Angleterre,  à  l'Ecosse  et  à  l'Irlande  : 
Bichard  Gromwcl  a  droit  à  toute  votre  estime ,  à  toute  votre  recon- 


—  113  — 

naissance,  il  aime  mieux  rendre  une  couronne  que  <Je  l'usurper;  il 
aime  mieux  assurer  le  bonheur  de  son  pays  par  un  acte  solennel  d''al> 
négation  que  de  le  livrer  dans  un  intérêt  égoïste  aux  sanglantes  épreu- 
ves de  la  guerre  civile.  » 

Richard,  après  avoir  entendu  ce  discours  si  conforme  à  ses  senti- 
mens,  aurait  renoncé  à  l'instant  au  protectorat ,  s'il  avait  été  libre  de 
le  faire,  mais  une  coterie  corrompue  qui  avait  besoin  de  son  nom  pour 
se  perpétuer  au  pouvoir  s'était  hâtée  d'agir  dans  ses  prétendus  intérêts; 
Fleet-Wood  ,  son  beau-frére ,  l'avait  fait  reconnaître  par  l'armée  et  le 
parlement  ;  d'autres  meneurs  provoquaient  des  adresses  de  tous  les 
côtés  et  il  était  nécessaire  de  donner  le  temps  à  l'opinion  de  faire  justice 
de  cette  surprise  ;  ce  fut  le  parti  que  prit  Richard ,  il  n'eut  pas  à  atten- 
dre long-temps  ;  la  violence  des  républicains  précipita  la  réaction  ,  et 
Monk  qu'il  aimait  ne  rencontra  aucune  résistance  en  lui  lorsqu'il  vint 
restaurer  la  royauté  proscrite  de  Charles  II. 

En  héritant  du  pouvoir  de  son  père ,  Richard  aurait  placé  une 
couronne  d'épines  sur  son  front  ;  sa  vie  fut  douce  et  calme  ;  retiré  avec 
une  famille  nombreuse  dans  sa  modeste  terre  de  Cheshunt,  comté 
d'Hertford,  il  y  parvint  à  l'âge  de  quatre-vingt-six  ans.  «  Ses  vertus 
sociales,  dit  Hume,  préférables  aux  plus  grands  talens,  obtiiirent  une 
recompense  plus  précieuse  que  la  célébrité ,  le  contentement  et  le 
repos,  n 

Le  ciel  ne  devait  pas  moins  à  celui  qui,  bien  jeune  encore,  s'étaitjeté 
aux  p.eds  de  son  père  pour  le  conjurer  de  ne  pas  se  souiller  d'un 
régicide.  _ 


—  114  - 


mM  ti^imwM^ 


APERÇUS  SUR  LA  LANGUE  ET  LA  LITTÉR^VTURE  SANSCRITES. 

Qu'un  grand  mouvement  intellectuel  s'opère  en  Europe  depuis  le 
commencement  de  ce  siècle,  c'est  un  fait  que  les  plus  obstinés  en- 
nemis du  progrès  sont  forcés  d'avouer.  Les  peuples  las  de  doutes  et 
de  négations  se  sont  enfin  résolus  à  examiner  si  ces  doutes  et  ces  né- 
galions,  dont  une  philosophie  menteuse  leur  avait  faille  funeste  don, 
étaient  réellement  le  fond  de  toute  la  raison  humaine.  Alors  les 
croyances  populaires  ont  été  l'objet  d'un  examen  sérieux  et  impartial, 
les  antiques  traditions  ont  été  explorées  au  flambeau  de  la  science. 
L'on  a  demandé  aux  sociétés  humaines  le  lien  sacré  qui  les  a  fixées 
dans  l'unité,  aux  religions  le  secret  de  leur  puissance  et  de  leur  mis 
sion  civilisatrice.  En  un  mot,  on  a  voulu  savoir  la  raison  des  choses, 
et  on  l'a  demandée  aux  croyances,  aux  mœurs,  aux  lois,  aux  arts. 

Et  les  croyances,  les  mœurs,  les  lois,  les  arts  ont  répondu  à  l'appel 
de  la  science,  et  il  est  demeuré  démontré  pour  tous  que  c'est  à  la  foi 
que  toute  pensée  humaine  emprunte  sa  stabilité  et  qu'une  chaîne 
mystérieuse  rattache  la  terre  au  ciel. 

Mais  parmi  les  travaux  entrepris  sur  les  traditions  du  genre  humain 
ceux  qui  promettent  le  plus  de  résultats  et  qui  ont  déjà  fait  jaillir  le 
plus  de  lumière  sur  les  grandes  questions  religieuses  et  sociales,  ce 
sont  les  travaux  sur  l'Orient.  Cet  antique  berceau  de  la  sagesse  de 
rhumanité  semble  destiné  à  lui  révéler  encore  tous  les  secrets,  à 
lui  donner  le  mot  de  toutes  les  énigmes  que  l'homme  pendant  toute 
sa  laborieuse  carrière,  cherche  vainement  à  expliquer.  Ejc  Oriente 
lujc.  Adage  profond  que  le  prince  de  nos  poètes  a  traduit  par  ce  vers 
admirable  : 

La  vérité  viendra  d'où  nous  vient  la  lumière. 

Honneur  donc  aux  savans  laborieux  qui  consacrent  leurs  veilles  à 
ces  utiles  investigations.  Oh!  un  savant!  un  savant,  comme  l'enten- 
dait cet  énergique  moyen-âge,  comme  l'entend  encore  la  patiente 


—  115  - 

Allemagne,  quelle  admirable  chose  !  Mais  sait-on  bien  de  nos  jours  ce 
que  c'est  qu'un  savant!  Connaît-on  les  difficultés  rebutantes  dont 
cette  modeste  carrière  du  savoir  est  environnée,  les  épines  dont  ces 
sentiers  sont  hérissés,  surtout  quand  le  terrain  qu'il  s'agit  d'explorer 
est  entièrement  vierge  et  que  partout  les  pas  ne  rencontrent  que 
d'immenses  solitudes  dont  aucune  voix  humaine  n'a  encore  fait  ré^ 
sonner  les  échos?  D'abord  il  faut  étudier  la  langue.  Chose  facile,  quand 
il  s'agit  du  grec  et  du  latin  de  la  moitié  d'un  peuple  qui  l'enseigne  à 
l'autre,  pour  laquelle  il  existe  des  grammaires  où  tout  le  génie  de  la 
langue  se  trouve  résumé  et  réduit  à  des  règles  positives,  des  diction- 
naires qui  sont  l'arsenal  de  tous  les  mots,  ce  musée  de  toutes  les 
richesses  intellectuelles,  où  l'on  a  enfin  pour  le  diriger  les  travaux  de 
plusieurs  générations  d'érudits.  Avec  tous  ces  moyens,  une  langue 
serait-elle  aussi  difficile  que  le  latin  et  le  grec  le  sont  peu,  ne  pourrait 
résister  plus  de  six  mois  à  une  étude  persévérante.  Mais  il  n'en  est  pas 
ainsi  pour  les  langues  orientales  en  général.  D'abord  il  n'existe  pas  où 
il  existe  peu  de  dictionnaires  et  de  grammaires,  ces  ouvrages  faits 
par  des  hommes  étrangers  aux  peuples  qui  parlent  ces  langues,  (la 
difficulté  est  bien  plus  grande  quand  il  s'agit  de  langues  tout-à-fait 
mortes)  de  combien  de  fautes  ne  doivent-ils  pas  fourmiller,  dans 
combien  de  grossières  erreurs  ne  doivent-elles  pas  induire  nécessaire- 
ment l'étudiant  ?  Nous  le  répétons,  honneur  à  l'homme  patient  et 
énergique  que  ces  difficultés  ne  rebutent  pas  et  qui  marche  à  travers 
tous  les  obstacles  et  tous  les  dégoûts,  nouveau  Colomb,  à  la  décou- 
verte de  ces  mondes  de  la  pensée  ! 

Au  sud  de  l'Asie  est  une  vaste  contrée,  soumise  en  grande  partie 
aux  Anglais,  et  qui  compte  plus  de  cent  trente  millions  d'habitans.  Ce 
pays,  c'est  l'Inde.  Que  n'a-t-on  pas  dit  sur  ce  merveilleux  pays  !  Son 
climat  délicieux,  ses  productions  qui  font  la  richesse  des  commerçans 
qui  les  exploitent.  Mais  dans  cette  contrée  favorisée  du  ciel  et  pour 
laquelle  la  nature  semble  avoir  été  prodigue  de  ses  dons  habite  une 
nation  abrutie,  ignorante  et  frappée  d'une  sorte  d'engourdissement 
intellectuel  :  on  le  croirait  ainsi  du  moins  sur  la  foi  des  premiers  Eu- 
ropéens qui  avaient  visité  ce  pays.  Et  pourtant  à  travers  les  brillans 
échos  de  la  littérature  et  de  la  philosophie  grecque  retentit  souvent 
avec  majesté  le  souvenir  de  la  sagesse  brahmanique.  Les  plus  renom- 
mées écoles  philosophiques  se  vantaient  d'avoir  puisé  à  la  source  de 


—  116  — 

la  sagesse  indienne.  Et  le  plus  grand  philosophe  grec,  celui  dont  le 
nom,  l'autorité  et  la  doctrine  se  sont  conservés  si  long-temps  sans 
aucun  monument  écrit,  Pythagore  établissait  le  dogme  indien  de  la 
métempsycose   comme  base  de  la  philosophie. 

îNIais  un  voile  épais  couvrait  aux  yeux  des  Européens  l'antique 
culte  de  Brahma.  L'Inde  leur  jetait  dédaigneusement  son  or  et  ses 
tissus  précieux,  mais  elle  les  tenait  sévèrement  éloignés  de  son  sanc- 
tuaire. 

Cependant  il  était  impossible  que  ces  secrets  restassent  long-temps 
soustraits  aux  investigations  de  la  science  occidentale.  C'était  à  deux 
savans  anglais,  Jones  et  Wilkins,  qu'était  réservé  l'honneur  de  pénétrer 
les  premiers  dans  les  secrets  de  la  langue  et  de  la  sngesse  des  Indous.  Les 
premiers  ils  ont  fait  connaître  à  TEurope  cette  langue  sanscrite  dont 
on  ignorait  même  le  véritable  nom,  et  une  littérature  plus  féconde  que 
la  littérature  grecque,  une  littérature  qui  possède  plusieurs  grandes 
épopées  dont  une,  le  Maliahharata^  contient  cent  vingt-cinq  mille 
distiques;  qui  compte  les  drames  par  trentaines,  qui  a  ses  Dante  et  ses 
Shakspeare. 

Le  sanscrit  est  Tancieune  langue  djs  Indous  ;  son  nom  signifie 
parfait.  C'est  dans  cette  langue  que  sont  écrits  les  Védas  q\  leurs 
nombreux  commentaires ,  les  Pouranas  et  les  divers  poèmes  épi- 
ques, héroïques,  dramatiques  et  erotiques  de  la  littérature  indienne. 
Cette  langue  a  cessé  depuis  nombre  de  siècles  d'être  vulgaire  dans 
l'Inde,  si  tant  est  qu'elle  y  ait  jamais  éti  parlée  telle  que  nous  la  trou- 
vons dans  les  ouvrages  qui  nous  restent.  Cette  langue,  admirable  par 
la  richesse  et  la  prodigieuse  variété  de  ses  formes,  par  la  logique 
sévère  qui  semble  avoir  présidé  à  sa  syntaxe,  offre  des  rapports  re- 
marquables avec  le  grec,  le  latin  et  les  langues  germaniques.  En  ce 
moment,  elle  n'est  comprise  dans  l'Inde  que  par  les  savans  qui  por- 
tent le  nom  de  Pandits.  Elle  est  pour  les  Indous  ce  qu'est  pour 
nous  le  latin.  Les  langues  vulgaires  de  l'Inde  sont  l'indoustani ,  le 
bengali,  le  tamoul  et  le  telinga,  qui  paraissent  dériver  à  peu  près 
toutes  du  sanscrit. 

Le  sanscrit  s'écrit  de  gauche  à  droite,  comme  nos  langues  occiden- 
tales, tandis  que  la  plupart  des  aulies  langues  de  l'Asie  et  en  particu- 
lier les  idiomes  sémitiques,  tels  que  l'hébreu,  l'arabe,  le  p-rsan,  le 
turc  s'écrivent  de  droite  à  gauche. 


—  117  — 

Deux  sortes  de  caractères  servent  à  écrire  le  sanscrit  :  le  caractère 
dévdnagajû  et  le  caractère  bengali.  —  Le  sanscrit  a  cinquante  lettres 
qui  peuvent  se  réduire  à  la  moitié,  chaque  lettre  ayant  sa  longue  ou 
son  aspirée  qui  prennent  un  caractère  différent. 

Les  Védas  sont  les  livres  sacrés  des  Indous.  Ils  offrent  plus  d'un 
trait  de  ressemblance  avec  la  Bible.  Comme  dans  la  Bible  il  y  a  des 
parties  lithurgiques,  des  parties  morales,  des  parties  cosmogoniques. 
Les  Védas  sont  divisés  en  quatre  parties,  \q  Rig-Véda^  le  Yadjour- 
Véday  le  Sama-Véda  et  le  Atharva-Véda,  Chaque  Yédas  se  com- 
pose généralement  de  trois  parties  :  i°  les  Mantras  qui  sont  des 
hymnes  et  des  prières,  les  Brahmanas  qui  sont  des  préceptes  et  des 
maximes,  et  les  Oupajiichats  qui  sont  l'explication  des  dogmes; 
cette  dernière  partie  est  la  vraie  théologie  des  Védas ,  la  partie  la 
plus  impoitante;  c'est  par  elle  que  ^L  Poley  a  commencé  la  publi- 
cation des  Védas  qu'il  poursuit  avec  tant  de  travaux,  de  science  et  de 
désintéressement. 

Les  Védas  forment  une  collection  très-considérable  ;  l'exemplaire 
le  plus  complet  qu'il  y  ait  en  Europe  et  qui  a  été  apporté  par  le  co- 
lonel anglais  Polier,  au  Musée  britannique  à  Londres,  ne  forme  pas 
moins  de  onze  volumes  in-folio. 

Il  n'a  été  encore  rien  publié  jusqu'à  ce  jour  de  ces  iniportans  mo- 
numens  de  la  sagesse  indienne.  Tout  ce  qu'on  en  savait  en  Europe  se 
bornait  à  l'excellente  analyse  insérée  par  M.  Colebrooke  dans  le 
tome  VIIÏ  des  Recherches  asiatiques.  Ce  travail  de  M.  Colebrooke 
se  bornait  néanmoins  à  une  sorte  de  table  analytique  des  m.ilières 
traitées  dans  les  Védas. 

Les  Brahmanes  assignent  aux  Védas  une  haute  antiquité  ;  mais 
cette  antiquité  a  été  très-justement  contestée,  et  leur  réunion  en  un 
corps  d'ouvrage  n'a  été  faite  qu'environ  treize  ou  quatorze  siècles 
avant  Jésus-Christ  par  Vyasa. 

A  la  suite  des  Védas  et  de  leurs  innombrables  commentaires  se 
présentent  dans  l'ordre  logique  les  Pouranas^  au  nombre  de  dix- 
huit,  qui  font  la  partie  légendaire  du  brahmanisme.  On  pourrait  leur 
trouver  pour  l'objet  une  sorte  de  ressemblance  avec  les  légendes  chré- 
tiennes insérées  dans  les  ^ci^  Sanctorwn.  La  mvtholooie  et  l'iiis- 
toire  mystique  (car  on  n'a  pas  encore  découvert  de  monument  pu- 


^  118  ^ 
remeiit  historique)  occupent  aussi  une  place  considérable  dans  les 
Pouranas, 

L'Inde  compte  nn  nombre  considérable  de  jurisconsultes.  La  plus 
importante  collection  de  lois  indiennes  est  le  Manava-Dharma- 
sastra  ou  Codt  des  lois  de  Manou^  ouvrage  qui  a  été  traduit  en  an- 
glais par  le  chevalier  William  Jones,  et  en  français  par  M.  Loyseleur- 
Deslongchamps. 

Nous  arrivons  aux  ouvj'ages  d'imagination.  Ici  nous  serions  infinis 
si  nous  voulions  donner  même  la  simple  énumération  des  poèmes 
écrits  en  langue  sanscrite.  Les  plus  importans  sont  :  i°  le  Mahabha- 
rata^  l'iliade  indienne, "dont  le  sujet  est  la  guerre  des  Conrous  et  des 
Pandous.  Deux  épisodes  de  cette  épopée,  le  Nalus  et  la  Bagavat- 
Gita,  ont  été  publiés  le  premier  par  M.  Bopp,  le  second  par  M.  W.  de 
Schelegel.  Le  Mahabharata  est  attribué  à  Vyasa  qui  a  tout  l'air 
d'être  un  personnage  fabuleux  ;  2°  le  Ramajana  qui  contient  la  vie 
et  les  aventures  de  Rama  ;  ses  expéditions  à  Ceylan  contre  Ra^>ana 
qui  lui  avait  ravi  sa  bien-aimée  Sita.  L'auteur  de  ce  poème  est  Val- 
miki.  Une  partie  du  Ramajana  a  été  publiée  et  traduite  en  anglais 
par  MM.  Carey  et  Marschman.  M.  de  Chery  en  a  publié  et  traduit  en 
français  un  épisode,  la  mort  de  Yadjanadata  ;  3°  le  drame  de  Sa- 
countala^  dont  l'auteur  Kalidasa  vivait  un  demi-siècle  avant  l'ère 
chrétienne,  à  la  cour  de  Vicramaditya^  dont  il  fut  le  favori.  Ce 
drame  a  été  traduit  en  anglais  par  William  Jones,  et  en  français  par 
M.  de  Chery.  Le  Théâtre  indien  de  M.  Wilson,  traduit  en  français 
par  M.  Langlois,  peut  servir  à  en  donner  une  idée  des  richesses  dra- 
matiques de  la  littérature  indienne.  Le  Meghadoula  ou  h  Nuage 
messager^  poème  lyrique.  Le  sujet  est  un  exilé  qui  prie  les  nuages  de 
porter  h  sa  bien-aimée  ses  soupirs  et  son  amour.  Nous  pourrions  en 
citer  une  foule  d'autres,  si  nous  ne  craignions  de  fatiguer  nos  lecteurs, 
pour  la  plupart  complètement  étrangers  à  ces  études.  Notre  but  se 
trouvera  pleinement  rempli,  si  nous  avons  réussi  à  leur  donner  une 
idée  de  cette  littérature  si  riche,  et  le  désir  de  ne  pas  rester  étrangers 
aux  travaux  consciencieux  qui  ont  pour  objet  de  la  populariser  en 
Europe.  Nous  ne  pouvons  mieux  finir  qu'en  donnant  deux  pnssages 
extraits  l'un  du  Mahabharata  ^Vimire  du  Katalika-Oupajiichat.  Nos 
lecteurs  admireront,  ainsi  que  nous,  comment  en  dehors  du  christia- 
nisme, des  idées  aussi  pure^  et  auçsi  élevées  ont  pu  se  produire  \  qu'on 


—  119  — 

se  souvienne  que  le  plus  récent  de  ces  deux  ouvrages  remonte  à  treize 
siècles  avant  l'ère  vulgaire. 

Voici  d'abord  le  morceau  du  Mahabharata  qui  a  rapport  à  la 
femme  : 

((  Écoute  la  voix  de  nos  anciens  sages,  rappelle-toi  ce  que,  dans 
leurs  chants  immortels,  ils  ont  dit  de  la  femme,  cette  compagne  mo- 
deste de  l'homme  :  c'est  elle  qui  dans  le  fils  qu'elle  lui  donne,  pro- 
longe son  existence  en  le  faisant  revivre  dans  cet  autre  lui-même,  c'est 
à  ce  fils  qu'il  doit  la  délivrance  de  l'ame  de  ses  ancêtres.  La  femme  est 
la  moitié  de  l'homme,  elle  est  son  ami  le  plus  tendre  :  par  sa  voix 
douce  et  caressante,  elle  sait  diriger  les  ennuis  de  la  solitude  ;  elle  est 
son  consolateur  dans  les  peines  inséparables  des  sentiers  de  la  vie;  et 
à  la  mort  de  son  époux  avec  quel  dévouement  ne  se  précipite-t-elle 
pas  sur  le  bûcher  funèbre,  résolue  à  ne  pas  s'en  séparer  et  à  partager 
à  jamais  son  sort,  quel  qu'il  soit?  Plus  religieuse  que  lui,  souvent  elle 
rallume  dans  son  cœur  une  faible  étincelle  de  vertu  qui  allait  s'étein- 
dre, le  sauve  ainsi  à  son  insu,  et  attire  ainsi  sur  sa  tête  les  faveurs  de 
Brahma  :  Non,  il  n'est  point  de  spectacle  plus  touchant  que  celui  d'un 
père  respectable,  entouré  de  sa  femme  et  de  ses  nombreux  enfans. 
De  quel  transport  n'est-il  pas  lui-même  saisi,  lorsqu'il  reconnaît  dans 
ces  innocentes  créatures  sa  vivante  image Quand  un  enfant  ac- 
court vers  son  père,  et  qu'il  se  précipite  dans  son  sein  pour  l'embras- 
ser, quoique  tout  couvert  de  la  poussière  qu'il  vient  de  soulever  dans 
ses  jeux,  quelles  délices  sont  comparables  à  celles  que  lui  procure  ce 
baiser.  » 

Le  second  passage  que  nous  voulons  citer  est  tiré  du  chant  cin- 
quième du  Katliaka-Oupanichat.  Nous  empruntons  la  traduction  de 
M.  Poley.  Le  travail  de  ce  célèbre  orientaliste  est  remarquable  par  la 
rigoureuse  exactitude  avec  laquelle  il  s'est  attaché  à  rendre  le  texte 
sanscrit  presque  mot  à  mot.  Il  s'agit  dans  ce  morceau  de  l'essence 
divine. 

«  Ecoute,  je  vais  te  développer  maintenant  ce  Brahma  mvstérieux 
et  éternel  ;  je  vais  te  dire,  6  Gantama,  tout  ce  qui  arrive  à  l'homme 
quand  il  a  touché  au  moment  suprême  de  la  mort. 

))  Les  hommes  ignares  rentrent  dans  le  sein  maternel  pour  revêtir 
un  nouveau  corps;  d'autres  renaissent  dans  les  végétaux  immobiles, 
chacun  selon  son  œuvre,  ainsi  qu'il  a  été  révélé. 


—  120  — 

»  Cet  esprit  incorporel  qui  veille  quand  autour  de  lui  les  sens  sont 
profondément  assoupis  et  qui  crée  alors  les  objets  des  sens,  selon  son 
bon  plaisir,  est  celui  qui  s'appelle  la  brillante  énergie  virile,  est  celui 
qui  s'appelle  Brahma,  est  celui  qui  est  appelé  l'immortel  5  en  celui-là 
reposent  tous  les  mondes. 

^)  De  même  que  le  soleil,  cet  œil  de  l'univers,  n'est  pas  souillé  par 
les  défauts  extérieurs,  propres  à  l'œil  vulgaire  ;  de  même  l'esprit  mii- 
que,  qui  est  renfermé  dans  tous  les  êtres,  n'est  pas  souillé  extérieure- 
ment par  la  douleur  de  l'univers. 

))  Lui  l'unique,  le  dominateur,  l'esprit  de  tous  les  êtres  qui  rend 
variée  sa  figure  unique  ;  les  sages  qui  le  contemplent  debout,  dans 
Fesprit,  fixé  au  centre  du  cœur,  à  ceux-là  est  la  félicité  éternelle,  et 
non  pas  aux  autres. 

))  En  ce  Brahma  le  soleil  ne  brille  pas,  ni  la  lune,  ni  les  étoiles; 
ces  éclairs  n'y  lancent  pas  leur  éclat  :  d'où  vient  donc  ce  feu  visible  ? 
Il  brille,  et  l'univers  rayonne  sa  splendeur  ;  par  sa  lumière  ce  tout 
brille  et  rayonne. 

»  Ce  figuier  éternel  (i)  élance  ses  racines  vers  les  cieux,  plonge  ses 
branches  dans  l'abîme.  Son  fondement  s'appelle  la  pureté,  il  porte  le 
nom  de  Brahma,  on  le  désigne  comme  l'immortel  ;  en  ce  souverain 
Dieu  reposent  tous  les  mondes.  Personne,  en  aucune  manière,  ne  sau- 
rait aller  au-delà  de  cet  esprit. 

))  L'univers  entier  se  meut  dans  le  souflle  de  vie  du  suprême 
Brahma  :  il  est  issu  de  son  souffle.  Brahma  est  la  grande  terreur  de 
tous  les  êtres,  il  est  la  foudre  lancée.  Ceux  qui  savent  cela  deviennent 

immortels. 

))  Par  peur  de  lui  le  feu  brûle  ;  par  peur  de  lui  le  soleil  chauiïe  j 
par  peur  de  lui  le  Dieu  du  ciel  et  le  Dieu  du  vent  et  la  mort  fuient  : 
elle  la  cinquième — 

»  Le  cœur  est  plus  haut  placé  que  les  sens  ;  Tintellect  ou  la  vérité 
suprême  est  placé  plus  haut  que  le  cœur  :  la  grande  ame  est  placée 
au-dessus  de  l'intellect;  la  nature  invisible,  immatérielle,  non  dévelop- 
pée, est  placée  au-dessus  de  la  grande  ame. 

»  L'esprit  suprême  est  plus  haut  placé  que  la  nature  invisible;  il  est 


(1)  Le  monde. 


—  121  — 

celui  qui  pénètre  en  toute  chose;  il  n'a  pas  de  signe,  l'homme  qui  Ta 
reconnu  est  libre  et  entre  dans  l'immortalité. 

»  Sa  figure  ne  s'offre  pas  à  la  contemplation,  personne  ne  le  voit 
de  l'œil.  Ceux  qui  l'atteignent,  l'atteignent  par  le  cœur,  par  la  com- 
préhension et  par  le  sentiment  raisonné  ;  immortels  sont  les  hommes 
qui  ne  l'ignorent  pas.  » 

Certes  on  ne  saurait  contester  qu'il  n'y  ait  dans  ces  deux  fragmens 
de  grandes  et  nobles  idées.  Un  peuple  dont  les  croyances  primitives 
reposaient  sur  un  fondement  si  pur  ne  pourrait  sans  injustice  être 
taxé  d'ignorance  et  de  barbarie. 

Il  est  temps  que  nous  reconnaissions  avec  franchise  que  la  vérité 
n'est  pas  un  lot  qui  soit  exclusivement  échu  à  une  famille  du  genre 
humain.  Dieu  est  le  père  de  tous  les  hommes,  et  il  a  voulu  que  sa 
vérité  fût  l'héritage  commun  de  tous  ses  enfans.  Mouttet. 


Raconter  la  mort  des  martyrs,  faire  rayonner  leur  gloire  sur  leur 
tombe,  ce  n'est  pas  faire  de  la  politique  ;  c'est  simplement  être  justes. 
Nous  le  sommes  aujourd'hui  en  annonçant  que  la  belle  apothéose  de 
Louis  X\I  a  maintenant  une  autre  apothéose  que  Ton  peut  placer  en 
regard  dans  les  demeures  chrétiennes  et  monarchistes. 

VEchç  de  la  Jeune  France  qui  aime  à  perpétuer  dans  le  pavs  lés 
nobles  et  saints  souvenirs,  a  répandu  plus  de  trois  mille  gravures  de 
Louis  XVI,  d'après  le  groupe  du  célèbre  Bosio.  Le  fils  de  saint  Louis 
montant  au  ciel  soutenu  par  un  séraphin  est  l'image  d'un  bienheu- 
reux donné  en  exemple  à  nos  familles  ;  riches  et  pauvres  ont  voulu 
l'avoir. 

Cette  gravure,  dont  nous  n^avons  plus  que  quelques  exemplaires, 
était  restée  jusqu'à  ce  jour  sans  pendant;  VÈcho  de  la  Jeune 
France  vient  d'en  faire  faire  un.  iNIarie-Antoinelte,  à  laquelle  le  man- 
teau royal  échappe:  Marie-Antoinette,  belle  encore  sur  l'échafaud, 
çst  consolée  par  un  i^nge  qui  lui  montre  le  ciel.  —  Le  sceptre  brisé 


—  122  — 

est  à  ses  pieds;  la  couronne  est  tombée  de  son  Front,  et  cependant  elle 
a  encore  comme  un  sourire  sur  les  lèvres,  comme  de  l'espérance  dans 
le  regard  ;  c'est  que  l'ange  que  Dieu  lui  a  envoyé  à  ses  derniers  mo- 
mens,  lui  montre  dans  le  ciel  une  couronne  que  les  médians  ne  peu- 
vent atteindre ,  un  trône  que  les  révolutions  ne  peuvent  ébranler. . .  Il  y 
a  dans  cette  noble  et  touchante  figure  de  la  reine  une  ravissante  ex- 
pression: soutenue  par  le  messager  de  Dieu,  la  fille  de  Marie-Thérèse , 
l'épouse  de  Louis  XVI,  lève  les  yeux  vers  le  ciel.  Ah!  sans  doute,  elle 
y  aperçoit  et  son  saint  époux  et  sa  glorieuse  mère  ;  et  son  ame  si  éprou- 
vée de  chagrins,  soupire  après  sa  délivrance  des  liens  terrestres. 

Le  peintre,  M.  Boisselat,  et  le  graveur,  M.  Sixdeniers  ont  merveil- 
leusement bien  rendu  tout  ce  qui  a  du  se  passer  dans  le  cœur  de  cette 
grande  reine. 

Dans  la  sublime  expression  de  sa  physionomie,  on  chercherait  vai- 
nement un  ressouvenir  de  haine  ou  de  vengeance  ;  si  proche  du  ciel,  la 
chrétienne  fille  des  Césars  a  pardonné  à  tous  les  révolutionnaires, 
même  à  ce  monstre  qui,  pour  se  venger  du  mépris  qu'elle  avait  opposé 
à  son  dégoûtant  amour,  a  voté  sa  mort... 

C'est  donc  plus  qu'une  reine  sur  l'échafaud,  c'est  une  martyre  priant 
Dieu  et  pardonnant  à  ses  ennemis  que  VEcho  de  la  Jeune,  France 
offre  aujourd'hui  à  ses  lecteurs. — Tous  ceux  qui  ont  l'image  du  saint 
voudront  avoir  l'image  de  sa  compagne  sur  la  terre  et  dans  le  ciel. 

Nos  amis  ne  rougissent  d'aucune  de  leurs  affections,  et  ils  placeront 
dans  leurs  demeures  les  apothéoses  des  martyrs  auprès  de  l'admirable 
Christ  de  Tony  Johannot. 

UEcho  de  la  Jeune  France  a  publié  Jésus-CJtrist  docteur  et 
Jésus- Christ  sau^^eur,  W. 


—  123  — 


^s.^  aa^sâ©^^^ 


LE  LUTHIER  DE  VIEIVXE.  —  MORT  DE   GOMIS. 

L'Opéra-Comique ,  dans  sa  petite  salle ,  si  bien  appropriée  à  la  plupart  de  ses 
petites  voix,  vient  d'obtenir  un  succès  remarquable  pour  la  saison;  il  l'a  du  au 
Luthier  de  F'ienne^  délicieuse  mélodie  de  l'auteur  des  Deux  Reines.  Nous  devons 
féliciter  M.  Monpou,  qui  récemment  encore  ne  s'était  fait  connaître  que  par  des 
compositions  d'une  originalité  souvent  bizarre,  d'avoir  enfin  abordé  la  scène;  les 
deux  victoires  qu'il  a  remportées  coup  sur  coup  attestent  une  fécondité  pleine 
d'avenir;  ce  sont  des  engagemens  contractés  solennellement  avec  le  public  et  qui 
ne  peuvent  manquer  d'être  tenus. 

Le  Iibretto  de  MM.  Saint-Georges  et  Leuven ,  sans  être  irréprochable ,  offre 
un  intérêt  touchant  ;  c'est  un  drame  en  un  acte ,  écrit  avec  esprit ,  et  dont  la 
donnée  amène  sans  efforts  plusieurs  situations  musicales.  M^  Crespel,  le  luthier, 
ou  plutôt  le  fabricant  universel  puisqu'il  fait  des  orgues,  des  pianos  et  des 
violons,  a  trouvé  un  digne  organe  dans  la  basse-taille  de  Roy  ;  l'étudiant  Fré- 
déric, qui  nous  a  paru  un  peu  trop  français  pour  un  Allemand,  n'est  pas  moins 
bien  représenté  par  Couderc;  mais  grâce  à  madame  Damoreau  ,  c'est  la  baronne 
de  Castelfiore  qui  ravit  tous  les  suffrages ,  et  en  l'entendant  chanter,  on  ne  s'é- 
tonne pas  que  les  auteurs  l'aient  dotée  d'un  nom  italien  ;  il  y  a  dans  cette  voix-là 
quelque  chose  qui  aurait  peine  à  s'accorder  avec  un  nom  tudesque. 

L'ouverture  est  d'un  style  large  et  facile  ;  la  distribution  des  instrumens  à 
vent  est  sagement  entendue;  M.  Monpou  a  évité  Fée  ne  il  où  vient  échouer  plus 
d'un  jeune  harmoniste  ;  la  verve  chez  lui  n'a  pas  nui  à  l'ordre ,  il  n'a  montré  ni 
prodigalité  ni  exagération. 

Parmi  les  morceaux  les  plus  remarquables  de  l'opéra,  nous  citerons  le  chœur 
des  ouvriers  et  lecantabile  en  la  bémol  de  Roy,  la  walse  ou  Mazureck,  let  Fils  de 
ÏUniversilé  que  chante  Couderc  ,  et  dans  la  partition  si  vive  et  si  étincelante 
de  madame  Damoreau ,  le  grand  air  : 

C'est  en  vain  que  dans  l'opulence,  etc., 

et  surtout  l'admirable  ballade  du  Vieux  Chasseur, 

Un  maestro,  dont  les  sentences  font  autorité  ,  disait  en  notre  présence  que  le 
Luthier  de  Vienne  était  au-dessous  des  Deux  Reines;  il  ne  nous  appartient  pas 
d'en  appeler  de  cet  arrêt  ;  nous  remarquerons  seulement ,  par  forme  de  com- 
mentaire ,  qu'après  le  succès  dont  nous  avons  été  témoins,  c'est  faire  beaucoup 
plus  réloge  des  Deux  Reines  que  la  critique  du  Luthier. 

L'Opéra-Co inique  a  rarement  une  bonne  fortune  qu'il  ne  paie  presque  aussitôt 
par  quelque  malheur  ;  l'ancien  enfant  de  chœur  de  Valence,  l'auteur  du  Diable 
à  Séville,  du  Revenant ^  du  Portefaix ^  etc.,  vient  de  mourir;  ses  débuts  avalent 


—  124  — 

donné  des  espérances  qui  ne  se  réaliseront  pas.  Ils  ne  nous  laisseront  que  des 
regrets ,  son  opéra  du  Comte  Julien  reste  inachevé.   C'est  une  observation  qu'il 
est  triste  de  faire  ;  mais  la  vie  va  vite  dans  le  monde  lyrique  ;  depuis  Boïeldieu, 
qui  entrait  à  peine  dans  la  vieillesse ,  nous  avons  vu  mourir  en  la  fleur  de 
leur  âge,  et  dans  toute  la  force  du  talent,  Hérold  et  Bellini  ;   voici  Gomis  qui 
expire  au  moment  où  sa  carrière   s'ouvre ,  et  si  nous  reportons  nos  regards  sur 
les  chefs  de  l'école  actuelle ,  nous  voyons  ^Veber  et  Mozart  enlevés  par  une 
mort  également  prématurée ,  quand  ils  commençaient  à  planer  dans  les  régions 
du  génie  ;  n'est-il  pas  douloureux  de  songer  que  l'auteur  de  Don  Juan ,  cette 
magnifique  personnification  de  l'harmonie  allemande  et  de  la  mélodie  italienne, 
n'avait  que  trente -cinq  ans  lorsque  sa  harpe  se  tut  sous  ses  doigts  glacés  ! 
-    En  parcourant  cet  illustre  nécrologe  ,  on  se  demande  avec  une  inquiète  solli- 
citude^ s'il  en  serait  des  compositeurs  modernes  comme  de  cette  jeune  fille,  de 
cette  pauvre  Angéla  du  Z.zf/Aic/' rfe  Vienne^  dont  l'organisation  est  si  délicatement 
musicale  qu'elle  ne  peut  chanter  sans  s'exposer  à  mourir. 

Pour  le  vulgaire ,  la  musique  n'est  qu'une  œuvre  d'art  qui  a  son  mécanisme 
et  ses  règles  ;  mais  pour  les  êtres  privilégiés  qui  ont  autant  d'intelligence  dans 
le  cœur  que  dans  la  tète,  c'est  un  langage  inspiré ,  un  chant  de  l'ame  ;  leur  cœur 
diante  assez  haut  pour  être  entendu  de  leur  génie ,  et  leurs  organes  sont  assez 
impressibles  pour  reproduire  tout  ce  qu'ils  ont  entendu. 

Victor  Hugo  a  revendiqué  l'intimité  pour  la  poésie  ;  on  peut,  ce  nous  semble, 
l'attribuer  avec  plus  d'avantage  à  la  musique  ;  ses  jeunes  martyrs  la  réclament 
en  sa  faveur;  agités  comme  les  prétresses  antiques  par  le  souffle  dévorant  d'un 
Dieu  caché  ,  ils  se  sont  élevés  dans  une  sphère  où  tous  les  poètes  chercheraient 
inutilement  à  les  atteindre  ;  on  ne  trouve  peut-être  que  dans  les  harmonies  cé- 
lestes des  livres  sacrés  cette  intimité  du  son,  cette  musique  de  la  parole  à  laquelle 
la  poésie  humaine  ne  peut  généralement  atteindre  sans  s'exposer  à  être  iniuteU 
ligible  ou  bizarre.  Telle  est  la  vision  de  Job  : 

«  Un  esprit  passa  devant  ma  face  ,  et  le  poil  de  ma  chair  se  hérissa.  »> 
«  Je  vis  celui  dont  je  ne  connaissais  pas  le  visage ,  et  j'entendis  une  voix  comme 
»  un  petit  souffle.  » 

Ainsi  sentie ,  ainsi  comprise ,  la  musique  commence  à  la  plus  haute  pensée  de 
poésie  et  se  perd  en  Dieu  ;  pourquoi  faut-il  donc  qu'on  ne  puisse  admirer  ses  plus 
belles  compositions  sans  avoir  à  gémir  sur  tant  de  destinées  si  brillantes  et  si 
courtes  I  P. 


:'î 


^  1S5  ^ 


A  moî,  muses  de  la  poésie  et  de  la  chicane!  A  moi,  Homère,  chantre  sublime 
de  tant  de  sublimes  exploits  I  Ce  sont  aussi  des  exploits  que  je  chante,  mais  ce 
sont  des  exploits  d'huissiers  ! 

Je  chante  la  colère  d'Honoré  de  Balzac  ,  père  du  père  Goriot,  colère  fatale  qui 
précipita  la  Reme  de  Paris  dans  le  gouffre  sans  fonds  des  procès  et  des  désabon- 
nemens.  Je  chante  la  colère  de  l'Achille  et  de  l'Agamemnon  des  revues,  de  M.  de 
Balzac  et  de  M.  Buloz.  Je  chante  ces  débats  illustres  : 

Quorum  pars  ^arvsifui , 

Dans  lesquels  VÉcho  de  la  jeune  France  n'a  pas  été  sans  jouer  aussi  son  rôle  ;  ces 
débats  dont  l'éclat  est  venu  retentir  jusqu'au  fond  de  la  salle  des  Pas-Perdus , 
qui  ont  fait  verser  tant  de  flots  d'encre,  tailler  tant  de  paquets  de  plumes  et  gé- 
mir, enfin,  un  mois  durant,  les  presses  de  Paris  et  des  dépaSemens  ! 

Tanlœ-ne  animis  cœlestibus  irœ\ 

Tant  de  fiel  entre-t-il  dans  des  âmes  de  lettres  ! 

Mais  trêve  de  poésie,  de  grec  et  de  latin.  N'épuisons  pas  d'un  coup  le  mince 
trésor  de  notre  érudition.  Trêve  de  poésie,  dis-je;  entrons  dans  la  chicane  et 
n'en  bougeons  qu'après  plaidoiries,  conclusions  et  jugement. 

Or  sus,  écoutons  les  partis. 

Place  d'abord  à  la  Re^^ue  de  Paris,  ou  plutôt,  place  à  M.  Buloz  :  car  M.  Buloz 
a  pris  pour  devise  la  devise  de  Louis  XIV  :  l'état,  c'est  moi.  Là  où  règne 
M.  Buloz,  il  régne  en  souverain,  en  despote,  en  maître  absolu.  La  Reme  de  Paris, 
c'est  M.  Buloz;  la  Reme  des  Deux-Mondes,  ce  fantastique  empire,  où,  comme 
dans  l'empire  des  Espagnes  (l'ancien)  le  soleil  ne  se  couche  jamais,  d'autant 
qu'il  ne  s'y  lève  guère  ,  c'est  encore  I\L  Buloz.  J'appelais  tcut-à-l'heuieM.  Buloz 
l'Agamemnondes  Revues  ;  j  avais  tort,  c'était  trop  peu  dire  :  il  en  est  le  Napoléon. 
Seulement  il  me  semble  que  le  maladroit  a  pris  l'histoire  par  la  queue.  Je  le 
crois  bien  près  de  Sainte- Hélène  et  ne  lui  connais  point  de  Marengo. 

Pardon  de  la  digression  :  je  reviens  à  la  Rcme  de  Paris. 

«  Nous  aurions  voulu,  dit  la  Reme  de  Paris  en  son  mémoire  justificatif, 
«  garder  le  silence  sur  nos  débats  avec  M.  Balzac  :  il  nous  répugnait  et  il  nous 
»  répugne  encore  de  divulguer  certains  détails  intimes  que  nous  espérions  laisser 
»  dans  l'ombre;  car  nous  n'aimons  ni  ne  voulons  le  scandale.  Mais  la  Reme  de 
»  Paris ^^  promis ,  pendant  plus  d'un  an,  la  fin  de  Séraphita  et  elle  ne  l'a  pas 
»  donnée.  La /?e(^zf5  a  également  promis,  dans  les  premiers  mois  de  1835,  les  3/e- 
»  moires  d'une  jeune  mariée,  sans  mieux  tenir  ses  promesses,  hsi  Rcmc  a  publié 
»  les  trois  premières  parties  du  Lys  dans  la  VaUie,  et  n'a  pu  donner  la  fin.  La 


—  126  — 

»  Re{>ue  de  Paris  se  doit  donc  à  elle-même  de  donner  à  ses  abonnés  des  explica- 
»  tions  catégoriques  sur  ces  trois  points,  u 

Suivent  les  explications. 

«  Le  30  mai  1834,  continue  la  Rei^iie  de  Paris ,  M.  Balzac  céda  à  la  Rei'ue  Se- 
w  raphita,  qu'il  devait  livrer  immédiatement  et  publier  sans  interruption  ,  et  il 
»  reçut,  d'après  cette  convention,  la  somme  de  1700  francs. 

»  Le  29  mars  1835,  M.  Balzac  céda  à  la  Rame  les  Mémoires  d*  une  jeune  mariée  , 
»  qu'il  promit  de  livrer  en  avril ,  et  reçut  1 ,000  francs. 

»  Le  31  juillet  de  la  même  année ,  3L  Balzac  vint  encore  proposera  la  Revue 
M  le  Lys  dans  la  V allée  ^  qu'il  lui  céda  également,  en  demandant  2,000  francs, 
»  qui  lui  furent  comptés;  le  Lys  dans  la  f^allce^  M.  Balzac  l'assurait,  était  com- 
»  plètement  achevé  et  pouvait  paraître  sur-le-cbamp.  » 

Voilà  les  conventions  faites  et  les  parties  parfaitement  d*accord.  Le  premier 
fragment  de  ^S'tra/jAiVa  arrive  jour  pour  jour  fin  mai  1834;  le  second,  un  peu 
moins  exact ,  se  fait  attendre  jusqu'au  15  juillet  ;  pourtant  la  Rcfue  de  Paris 
dormait  tranquille  sur  sa  Séraphita,  qui,  de  fait ,  est  assez  endormante  ;  mais  si 
l'on  compte  avec  M.  de  Balsac,  on  risque  fort  de  compter  deux  fois.  Un  matin 
donc  que  la  Revue  frappait  à  l'huis  du  noble  auteur  pour  réclamer  Séraphita^oWQ 
resta  fort  étonnée  d'apprendre  que  l'un  et  l'autre  étaient  partis  en  poste,  sans 
faire  savoir  l'époque  de  leur  retour. 

]\r.  de  Balzac  revint  au  mois  de  novembre,  ramenant,  au  lieu  de  Séraphita ,  le 
père  Goriot^  pour  lequel  on  lui  compta  3,500  francs.  Quant  à  Séraphita^  il  devint 
clair,  au  bout  de  dix-huit  mois  d'attente,  que  le  mieux  était  d'en  faire  son 
deuil.  Bien  que  M.  de  Balzac  affirmât  qu'il  venait  de  crever  le  ciel  et  qu'il  allait 
bientôt  expliquer  f ascension  de  la  F'ierge^  la  Revue  renonça  à  l'ascension  de  la 
\ierge,  et  prit,  en  place,  le  Ljs  dans  la  f^alléc. 

Elle  en  avait  déjà  successivement  publié  les  trois  premières  parties,  et  confiante, 
s'attendait  à  recevoir  sous  peu  la  quatrième.  Elle  reçut....  Quoi?  un  petit  billet 
dans  lequel  M.  de  Balzac  déclarait  que  des  motifs  de  dignité  personnelle  l'obli- 
geaient à  cesser  tous  rapports  avec  elle,  il  alléguait  surtout,  et  c'était  là  le  plus 
grave  de  tous  ses  griefs,  celui  sur  lequel,  on  peut  le  dire,  a  reposé  tout  le  fond 
du  procès  ;  il  alléguait,  dis-je,  que  les  épreuves  de  la  première  partie  du  Ly 
avaient  été ,  par  la  Revue  de  Paris ,  communiquées  d'avance  à  la  Revue  de  Saint- 
Pt'lersbourir. 

Ceci  exige  deux  explications. 

D'abord  il  est  bon  que  l'on  sache  qu'il  existe  à  Saint-Pétersbourg  un  recueil 
français  dont  les  pages  ne  se  composent  que  d'emprunts  faits  aux  principaux  re-  . 
cueils  de  la  capitale.  Seulement,  afin  de  combattre  la  contrefaçon  étrangère ,  ou 
du  moins  afin  de  lui  faire  payer  une  partie  des  frais  de  la  guerre,  ces  recueils, 
par  un  accord  spécial  et  moyennant  coutribution ,  envoient  à  la  Revue  de 
Saint-Pétersbourg  leurs  meilleurs  articles  avant  l'insertion.  Par  ce  moyen  ,  les 
articles  paraissent  en  même  teuips  à  Saint-Pétersbourg  et  à  Paris,  de  façon  que, 
grâce  au  triage  que  subit  ainsi  par  avance  la  denrée  littéraire  destinée  à  l'expor- 
tation, la  Revue  française  publiée  chez  messieurs  les  Russes  est  infiniment  su- 
)x'rieure  à  toutes  celles  qui  se  publient  chez  nous. 

La  seconde  cxpUcation,  la  voici. 


—  127  — 

Tout  le  monde  connaît  ce  qu'en  typographie  on  a  coutume  d'appeler  une  £/3r^«^'£': 
c'est  une  sorte  de  brouillon  imprimé  sur  lequel  l'auteur  peut,  à  son  gré,  retou- 
cher, retrancher,  ajouter,  faire  enfin  toutes  les  corrections  qui  sont  ou  qu'il  juge 
nécessaires.  Est-ce  de  la  part  de  M.  de  Balzac  ou  modestie  ou  inconstance?  Nul 
ne  le  sait,  mais  ce  c{u'on  sait,  c'est  qu'aucun  écrivain  ne  corrige  avec  plus  d'm- 
trépidité.  A  bien  dire,  il  ne  corrige  pas,  il  refait.  Le  fameux  couteau  de  Jeannot, 
qui  changea,  si  l'on  en  croit  l'histoire,  neuf  fois  de  lame  et  onze  fois  de  manche, 
n'était  pas  ,  au  bout  de  tant  de  métamorphoses  ,  plus  transfiguré  que  ne  l'est, 
après  complète  révision ,  un  livre  de  M.  de  Balzac.  Autant  M.  de  Balzac  est  in- 
dulgent pour  ses  bonnes  feuilles ,  autant  il  est  sévère  pour  ses  épreuves. 

Vingt  fois  sur  le  métier  remettez  voire  ouvrage  ; 
Polissez-le  sans  cesse  et  le  repolissez. 

La  maxime  de  Despréaux  est  aussi  celle  de  M.  de  Balzac.  M.  de  Balzac  ,  polit 
et  repolit  sans  cesse;  et  il  se  peut  fort  bien,  après  tout,  que  M.  de  Balzac  ait 
raison  :  car,  si  nous  procédons  avec  lui  ainsi  qu'on  procède  en  algèbre,  il  faut,  à 
en  juger  par  le  connu,  que  l'inconnu  soit  bien  raboteux. 

Au  surplus,  c'est  l'opinion  de  M.  de  Balzac  lui-même.  Toute  son  humeur  vient 
du  tort  que  ces  malheureuses  épreuves  doivent,  aux  yeux  de  la  Russie ,  qui  cer- 
tainement n'a  d'yeux  que  pour  lui,  avoir  fait  à  sa  réputation. 

A  cela,  que  répond  la  Re^ue  de  Paris? 

Ce  dont  se  plaint  M.  de  Balzac,  dit-elle,  est  un  usage  si  connu  et  un  droit  si 
peu  contesté,  que  pas  un  de  ses  rédacteurs  n'a  jusqu'ici  songé  à  s'en  formaliser. 
C'est  un  moyen  pour  les  Revues  de  sa  dédommager  en  partie  des  frais  auxquels 
elles  sont  soumises;  et,  quant  au  fait  de  la  communication  opérée  avant  correc- 
tion, est-ce  sa  faute  si  M.  de  Balzac  a  cru  devoir,  la  veille  même  du  tirage, 
revoir  et  corriger  encore  ce  qu'il  avait  déjà  corrigé  si  souvent?  L'insertion  se 
trouvant  ainsi  inopinément  retardée,  retard  qui  dura  tout  un  mois,  le  Ljs,  parti 
le  matin  même,  a  dû  nécessairement  paraître  à  Saint-Péterbourg  long-temps 
avant  de  paraître  à  Paris. 

Je  ne  suis  point  assez  profond  juriste  pour  résoudre  pareil  point  de  droit.  Le 
tribunal  lui-même  a  remis  à  quinzaine  tant  la  question  était  ardue  et  épineuse. 
Tout-à-l'heure  j'aurai  soin  de  vous  dire  le  prononcé  du  jugement,  mais  per- 
mettez-moi quelques  mots  sur  la  réponse  de  3L  de  Balzac  au  mémoire  de  la 
Jiet'ue  de  Paris. 

Je  me  rappelle  que  dans  un  article ,  charmant  article,  par  parenthèse,  publié, 
il  y  a  quelques  mois,  un  homme  d'esprit,  M.  Alfred  Nettement,  conseillait  à 
M.  de  Balzac  de  renoncer  à  se  faire  lui-même  l'intendant  de  sa  propre  gloire. 
C'est  un  avis  dont  3L  de  Balzac  n'a  malheureusement  pas  profité.  Je  ne  crois 
pas  qu'on  puisse  rien  trouver  en  effet  de  plus  tranchant  et  de  plus  orgeuilleux 
que  \efaclum  dont  il  s'agit  ici.  UExegi  monumentum  d'Horace  est ,  vraiment ,  à 
côté  de  cela,  de  la  modestie  toute  pure. 

M.  de  Balzac  débute ,  comme  la  Rei>j,e  de  Paris ,  par  s'excuser  de  venir  ainsi 
se  poser  devant  ses  lecteurs  et  les  forcer  à  s'occuper  de  lui.  Seulement  ce  que  la 
Reifue  de  Paris  s'était  contentée  de  dire  en  quatre  mots,  31.  de  Balzac  le  dit  eu 
quatre  pages. 


—  128  — 

H  En  commençant  un  récit  empreint  du  moi  et  qui  nécessairement  va  livrer  à 
»  la  publicité  les  dégoûts,  les  tracas,  les  persécutions  d'un  vie  cachée  avec  soin 
n  jusqu'ici ,  j'éprouve  un  mouvement  d'ainère  tristesse.  L'ame  souffrante  a  sa 
»  pudeur  comme  les  malades  ont  la  leur,  et  quand  il  s'agit  de  montrer  pour  la 
»  première  fois  une  plaie ,  il  n'est  personne  qui  ne  tressaille  ;  or  ,  je  vais  ici  dé- 
»  couvrir  des  plaies  morales.  Quelque  lustre  que  le  caractère  puisse  recevoir  par  ta 
»  nvélation  des  tourmens  intimes  que  les  passions  mauvaises  infli*rent  à  un  artiste , 
»  et  qui  font  sa  lutte  extérieure  avec  les  hommes  aussi  grande,  par  rapport  à 
»  lui,  que  l'est  son  combat  avec  sa  pensée,  cette  exhibition  inspire  une  sorte  de 
»  compassion  ,  et  j'avoue  que  j'ai  horreur  de  la  pitié.  Au  prix  de  la  gloire  de 
»  Jean-Jacques,  je  ne  voudrais  pas  exciter  la  commisération  dont  l'accablent  les 
»  cœurs  généreux.  » 

Vous  le  voyez  ,  ÎVr.  de  Balzac  n'envie  pas  la  gloire  de  Rousseau ,  et  c'est  tout 
simple,  31.  de  Balzac  a  le  choix  entre  tant  d'autres  gloires.  Il  n'est  pas  une  il- 
lustration ou  littéraire  ou  nobiliaire  ou  de  quelque  genre  qu'elle  soit  à  laquelle 
M.  de  Balzac  ne  se  rattache  par  quelque  côté.  Ecoutez-le  :  Il  eut  pour  père  un 
secrétaire  du  grand-conseil  du  roi  Louis  XV  ,  pour  protecteur  un  Bertrand  de 
Malleville,  pour  ami  un  comte  de  Belloy  ;  il  vend  ses  livres  aussi  cher  que  La» 
martine  et  que  Chateaubriand;  il  est  calomnié  comme  M.  de  Villèle  ,  déchiré 
comme  M.  Thiers  ,  noble  comme  un  Fitz- James  ,  un  Talleyrand  ou  un  Bour- 
bon ;  il  a  ses  critiques  ainsi  que  Voltaire,  ses  détracteurs  ainsi  que  Montesquieu, 
SCS  ennemis  ainsi  que  Beaumarchais ,  sa  passion  ainsi  que  Jésus-Christ.  Jésus- 
Christ  !  Entendez-vous?  Jésus-Christ  I  M.  de  Balzac  et  Jésus-Christ î  Ahl  M.  de 
Balzac,  puisqu'il  vous  faut  un  rôle  dans  la  passion  ,  contentez-vous  au  moins  de 
celui  du  bon  larron  I 

Etrange  vanité,  n'est-ce  pas?  que  celle  de  M.  de  Balzac,  et  pourtant,  quelqu'é- 
trange,  quelqu'énorme  qu'elle  soit,  il  y  a  en  iM.  de  Balzac  quelque  chose  de 
plus  vaniteux  que  la  vanité  même.  C'est  la  modestie.  Parlez-moi  de  cette  mo- 
destie-là ? 

«i  Si  donc,  dit-il,  dans  sa  réponse  à  la  Revue  de  Paris ^  si  donc  quelques  per- 
»  sonnes  trompées  par  les  caricatures,  les  faux  portraits,  les  petits  journaux  et 
»  les  mensonges,  m'attribuent  une  fortune  colossale,  des  palais,  et  surtout  de  si 
»  fréquens  bonheurs,  que,  si  l'on  disait  vrai,  je  serais  à  IN  ice,  mourant  de  con- 
»  somption,  je  leur  déclare  ici  que  je  suis  un  pauvre  artiste,  préoccupé  de  l'art, 
»  travaillant  à  une  longue  histoire  de  la  société,  laquelle  sera  bonne  ou  mau- 
«  vaise  ;  mais  que  j'y  travaille  par  nécessité ,  sans  honte  ,  comme  Rossini  à  fait 
»  des  opéras,  ou  comme  Du  Ryer  faisait  jadis  des  traductions  et  des  volumes; 
»  que  je  vis  très-solitairement  ;  que  j'ai  quelques  amitiés  fidèles  qui  datent  de 
»  quinze  années  ;  que  mon  nom  est  sur  mon  extrait  de  naissance  comme  celui 
»  de  M.  de  Fitz- James  est  sur  le  sien  ;  que  s'il  est  celui  d'une  vieille  famille  gau- 
»  loise ,  ce  n'est  pas  ma  faute,  mais  que  mon  nom  de  Balzac  est  mon  nom  pa- 
»  tronymique,  avaritagc  que  n'ont  pas  beaucoup  de  familles  aristocratiques  qui 
»  s'appellent  Odet  avant  de  s'appeler  Châtillon  ,  Riquet  avant  Caraman ,  Du- 
))  plessis  avant  Richelieu,  et  qui  n'en  sont  pas  moins  de  grandes  familles.  Il 
»  n'est  pas  de  gentilhomme  qu'il  n'ait  quelque  nom  primitif,  scn  nom  de  soldat 


—  129  — 

M  franc,  et  les  vieux  contes  apprennent  aux  enfans  ces  choses  historiques  avec 
»  Ogier  le  Danois,  Renaud  de  Montauban,  avec  les  quatre  fils  Aymon.  » 

Que  l'on  s'attaque  à  sa  fortune  :  ehl  mon  dieu,  M.  de  Balzac  n*est  pas  riche, 
à  peine  a-t-il  ce  qu'il  lui  faut  pour  vivre,  mais  pourtant  il  paie  ses  dettes  tou- 
jours, et  celles  des  autres  quelquefois. 

Que  Ton  en  veuille  à  son  talent  :  son  talent,  il  sait  mieux  que  personne  le  peu 
de  cas  qu'il  en  faut  faire,  toutefois,  ses  œuvres  en  général  sont  au  moins  belles 
de  pensée,  sinon  pai  faites  d'exécution,  et  ses  contes  drolatiques  en  particulier  sont, 
il  ledit  avec  un  courage  qui  sera  mal  apprécié,  le  livre  le  plus  originalemerit  conçu  de 
cette  époque. 

Quant  à  sa  vie  ,  s'il  a  été  imprimeur  (car  il  a  été  imprimeur,  il  est  bien  loin 
de  vouloir  s'en  défendre) ,  c'était  pour  le  compte  d'un  ami  et  uniquement  par 
obligeance.  D'ailleurs  un  illustre  député  a  bien  gagné  trois  francs  par  jour  à  tirer 
le  décret  qui  le  condamnait  à  mort,  et  M.  le  baron  Trouvé  mettait  tout  uniment 
sur  son  enseigne  :  Imprimerie  de  Trouvé. 

Il  n'y  a  pas  jusqu'à  sa  canne,  lecteurs,  jusqu'à  sa  canne,  en  vérité,  à  laquelle, 
toute  simple  et  tout  humble  qu'elle  est ,  des  cannes  comtesses  et  marquises  ne 
tiennent  à  honneur  de  se  faire  présenter. 

Et  puis  ,  écoutez-le  parler  de  M.  Buloz  : 

«  M.  Buloz  est  un  homme  de  courage,  d'une  grande  ténacité,  à  qui  j'ai  at- 
»  tribué  d'abord  une  connaissance  des  hommes  (c'était  au  temps  où  M.  Buloz 
n  demandait  à  M.  de  Balzac  son  concours  pour  la  Reç'uedes  deux 3f ondes) ,  mais  qui 

gâte  ses  qualités  par  des  défauts  dont  je  ne  veux  pas  parler M.  Buloz  a  été 

>  long-temps  correcteur  d'imprimerie;  je  ne  dis  pas  cela  pour  l'humilier,  car 
moi,  pour  obliger  un  imprimeur,  j'ai  été  typographe  en  son  nom.  iM.  Buloz  lassé 
d'être  correcteur,  plein  d'ambition,  ce  qui  est  louable  chez  tous  les  hommes  , 
acheta  la  Rei^ue  des  deux  Mondes,  au  moment  où  la  Revue  des  deux  Mondes  était 
tombée,  et  n'avait  plus  d'abonnés.  A  cette  époque,  en  1831,  je  crois,  M.  Buloz, 
quoique  malade,  courait  dans  tout  Paris  pour  ramener  les  abonnés  fugitifs  : 
il  allait  de  l'Arc  de  l'Etoile  au  faubourg  Saint-Antoine ,  endurait  à  tous  les 

»  étages  toutes  les  raisons  de  tout  abonné  récalcitrant,  et  il  arrivait  à  l'Obser- 

>  vatoire,  chez  moi,  dans  mon  pauvre  logis,  et  me  contait  ses  douleurs  en  me 

>  demandant  mon  secours   (  c'était  le  temps    où  JM.  de  Balzac  attribuait  à 
)  M.  Buloz  une  connaissance  des  hommes).  Je  fus  pénétré  d'admiration  pour 

>  cette  lutte  insensée  I  Car  on  crée  un  nouveau  journal,  mais  on  ne  plonge  pas  un 
»  vieux  journal  dans  la  cuve  d'ïlson.  » 

Et  où  M.  de  Balzac  tient-il  pareil  langage?  Dans  la  Chronique  de  Paris,  recueil 
deux  fois  mort,  deux  fois  ressuscité,  la  dernière  fois  par  les  soins  de  M.  de  Balzac 
lui-même,  et  qui,  dit-on,  est  sa  propriété.  Quelle  prophétie,  M.  de  Balzac I 

Il  serait  trop  long  d'cnumérer  tous  les  griefs  de  M.  de  Balzac.  Aujourd'hui  que 
M.  de  Balzac  et  M.  Buloz  sont  brouillés  ,  on  ne  se  compte  plus  mutuellement 
ses  douleurs,  on  ne  se  pénètre  plus  d'admiration,  ce  sont  d'un  côté  des  plaintes, 
des  reproches,  des  accusations,  des  récriminations;  de  l'autre  ce  sont  des  sar- 
casmes, des  épigrammes,  des  apostrophes  telles  que  celles-ci,  par  exemple  : 

u  Que  M.  de  Balzac  aille  en  paix  !  qu'il  se  repose  à  côté  de  ses  illustres  amis 
>»  Lord  Byron,  Walter  Scott,  Schiller  ;  qu'il  chante  comme  Rossini  ;  qu'il  corrige 


—  130  — 

»  ses  épreuves  plus  souvent  que  Meyerbeer  ;  qu'il  soit  plus  gentilhomme  que 
»  M.  de  Chateaubriand  ou  que  M.  de  Talleyrand;  qu'il  se  console  des  injures  des 
»  journaux  comme  Yoltaire  ;  qu'il  donne  bénévolement  la  main  aux  Montmo- 
»  rency  et  aux  Bourbons,  qui  pourtant  n'ont  pas  de  noms  pratronimiques  ;  il  est 
w  son  maître ,  il  est  quitte  envers  nous  _,  ses  bienfaiteurs  !  A  l'heure  qu'il  est , 
»  M.  Balzac,  qui  a  voulu  refaire  les  mémoires  de  Beaumarchais,  cherche  dans 
»  son  affaire  une  comédie  à  la  Beaumarchais.  Cherchez-la ,  monsieur ,  avec 
»  tout  l'esprit  d'observation  qui  vous  distingue  ;  mais  nous  avons  bien  peur  que 
»  vous  ne  la  cherchiez  long-temps. 

»  Allez  donc^  emportez  loin  d'ici  cette  immense  quantité  d'œut^res  dont  vous  dé- 
»  robiez  la  plus  belle  moitié  à  l'admiration  de  l'Europe  sous  le  manteau  troué 
»  de  Saint-Aubin;  ce  pauvre  feu  Saint-Aubin  que  vous  avez  voué  au  ridicule, 
»  et  qui ,  nous  en  avons  peur ,  vous  le  rendra  bientôt.  Allez  ,  décidez  la  grande 
»  question  du  paysage  ;  achevez,  si  vous  pouvez,  ce  monument  de  géant,  construit 
»  o^-tc  tant  de  petites  pierres ,  comme  vous  dites.  Allez  accomplir  aç^ec  t^otre  plume 
»  ce  que  Napoléon  na  pu  accomplir  auec  son  épéeH!  Allez,  grand  homme  I  allez, 
jû  Rétif  de  la  Bretonne!  allez,  Balzac  I  allez,  Saint-Aubin  I  allez,  de  Balzac  !  allez, 
»  Crébillon  fils,  quand  vous  écrivez  le  français  et  non  le  gaulois  I  allez  I  Seule- 
»  ment  gardez- vous  de  parler  à  l'avenir  de  honte  ou  de  mépris,  car  nous  vous 
»  répondrions  comme  ce  Beaumarchais  que  vous  devez  faire  oubUer  :  yoiis 
»  prenez-vous  pour  un  écho  ?  » 

Ne  croirait-on  point  assister  à  la  représentation  des  Femmes  Savantes  ?  Ne 
semble-t-il  pas  entendre  cette  excellente  scène  toujouis  si  vraie,  toujours  si 
neuve  de  Vadius  et  de  Trissotin  ? 

TRISSOTIN, 

»  Vous  donnez  sotteinent  vos  qualités  aux  autres. 

VADIUS. 

»  Fort  impertinemment  vous  me  jetez  les  vôtres. 

TRISSOTIN. 

»  Allez,  petit  grimaud,  barbouilleur  de  papier. 

VADIUS. 

»  Allez,  rimeur  de  balle,  opprobre  du  métier. 

TRISSOTIN. 

»  Allez,  fripier  d'écrits,  impudent  plagiaire. 

VADIUS. 

»  Allez,  cuistre » 

I»  Eh!  Messieurs  ,  que  prétendez-vous  faire?  » 
Ménagez-vous  un  peu,  de  grâce,  ne  vous  dites  point  ainsi  vos  vérités  en  face. 
l*our  le  salut  et  l'honneur  du  métier,  n'agissez  point  comme  ces  auspices  qui  se 
riaient  au  nez  ou  s'injuriaient  les  uns  les  autres I  Epargnez  vos  défauts  nmtuels, 
gardez  bien  entre  vous  le  secret  de  vos  faiblesses  ;  lavez  votre  linge  sale  en  fa- 
mille, et  surtout  ne  révélez  point  au  pubUc  que  c'est  lui  qui  paie  le  blanchissage. 


—  131  — 


^tvuc  bc0  €UéMt;c&. 


COUP-D'OEIL  GÉIVÉRAL  SUR  LES  THÉÂTRES  DE  PARIS. 

Il  y  a  de  par  le  monde  un  proverbe  qui  conseille  judicieusement  à  toute  per- 
sonne charitable  de  commencer  par  elle-même  le  cours  de  ses  générosités  ,  sage 
proverbe  dont  nos  théâtres ,  pour  la  plupart,  doivent  bien  à  regret  se  voir  in- 
terdire l'usage ,  car  c'est  à  leur  égard  une  ironie  amère  que  cet  impôt  connu  sous 
le  nom  de  droit  des  pauvres,  et  auxquels  nul  pauvre  assurément  n'a  plus  de 
droits  qu'ils  n'en  ont  eux-mêmes.  Je  ne  connais  ni  ne  veux,  quant  à  présent , 
chercher  à  connaître  les  causes  d'où  dépend  une  détresse  si  complète  ,  mais  cette 
détresse  est  notoire.  Le  déficit,  ce  ver  rongeur  des  théâtres  comme  des  gouver- 
nemens,  absorbe  peu  à  peu  ce  qui  leur  reste  de  vie,  c'est-à-dire  d'argent;  et  la 
banqueroute,  qui  s'avance  à  grands  pas,  frappe  du  même  pied,  selon  le  vers 
d'Horace,  à  la  porte  des  grands  et  à  celles  des  petits.  Garde  à  vous  I  directeurs  , 
n'ouvrez  pas,  c'est  bien  d'elle  que  l'on  peut  dire,  ainsi  que  de  la  lice  du  bon- 
homme :  ; 

Laissez-lui  prendre  un  pied  chez  vous, 
Elle  en  aura  bientôt  pris  quatre. 

Certes,  je  suis  loin  de  supposer  qu'une  telle  catastrophe  menace  l'Opéra.  Sept 
cent  mille  francs  de  subvention  sont  un  assez  joli  denier  pour  qu'on  puisse,  sans 
trop  de  gêne,  comme  dit  le  peuple,  arriver  à  nouer  les  deux  bouts  ;  mais  il  ne 
faut  pas  qu'on  se  dissimule  que,  là  où  a  passé  M.  Véron,  il  ne  reste  rien  à  glaner, 
tel  citron  que  M.  Véron  presse,  il  n'en  laisse  jamais  que  l'écorce,  et  c'est,  j'en 
ai  grand  peur  du  moins,  tout  ce  que,  en. quittant  l'Opéra,  il  a  laissé  au  nouveau 
directeur.  Bien  heureux  M.  Duponchel  s'il  ne  la  trouve  pas  trop  amère  î 

Toute  prévention  à  part,  dans  quel  état  M.  Duponchel  a-t-il  pris  l'Académie 
royale  de  musique?  Un  orchestre  affaibli,  un  répertoire  usé,  un  opéra  sans  pre- 
mière chanteuse ,  un  ballet  sans  premier  danseur ,  et  le  meilleur,  que  dis-je , 
l'unique  soutien  du  théâtre,  sa  Sylphide,  saTaglioni,  condamnée  par  un  mal  au 
genou  à  une  fatale  inaction.  Ahl  tout  fâcheux  que  cela  peut  être,  il  faut  pour- 
tant bien  qu'on  le  dise,  ce  pauvre  diable  d'Asmodée,  récemment  mis  en  scène  à 
l'Opéra,  boite  moins  de  sa  jambe  blessée  que  ne  boite  l'Opéra  lui-même  de  la 
jambe  de  Taglioni. 

Capricieux  oiseau ,  madame  Damoreau  a  porté  sous  un  autre  ciel  ou  plutôt 
dans  une  autre  cage  ses  purs  et  mélodieux  accens.  L'Opéra-Comique  enchanté  lui 
a  ouvert  ses  portes  toutes  grandes,  et  toutes  grandes  encore  elles  sont  restées 
ouvertes  pour  recevoir  la  foule  qui  la  suit.  Mais  on  doit  bien  le  reconnaître,  c'est 
une  triste  chose  que  la  prospérité  d'un  théâtre  ne  tienne  qu'à  une  seule  tête  ou 
plutôt  à  une  seule  voix,  et  pourtant  il  en  est  ainsi  pour  l'Opéra-Comique.  ChoUet 
et  madame  Casimir  plaisent  tous  deux  mais  a'attirent  point  j  Auber  et  ses  Cha-- 


—  132  — 

ferons  blancs  chantent  et  conspirent  dans  le  désert ,  V Éclair  lui-même  n'a  eu  ^ 
quoi  qu'on  en  dise,  qu'un  éclair  de  succès  et  bien  pâle.  Sans  Actéon  et  le  Luthier 
de  Vienne  TOpéra-Comique  en  était^  je  le  crains,  à  déposer  son  luth  et  son  bilan. 
Grâce  au  zèle  et  aux  soins  de  M.  Jouslin  Delasalle,  le  théâtre  Français  vit  ou 
plutôt  vivote,  appuyé  d'une  main  sur  l'école  moderne,  de  l'autre  (et  c'est  la  plus 
solide)  sur  Molière,  Corneille  et  Voltaire.  Oui,  Molière,  Corneille  et  Voltaire, 
oui,  ces  auteurs  antiques  ,  oui,  ces  hommes  vieillis,  mais  plus  jeunes  encore  et 
plus  forts  que  nos  plus  forts  et  nos  plus  jeunes  hommes,  voilà  le  vrai  soutien  , 
voilà  la  meilleure  ressource,  Vultima  ratio  du  théâtre  Français.  Livrez-les  aux 
doublures  des  doublures  que  vous  appelez  vos  premiers  rôles ,  jetez-les,  ainsi 
que  les  martyrs,  jetez-les  aux  bêtes  du  cirque,  c'est  à  eux,  malgré  tout,  que 
restera  la  palme.  Et  quels  génies  cependant  il  faut  pour  triompher  d'un  David 
ou  d'un  Saint-Aulaire,  d'un  Mirecourt  ou  d'un  Desmousseaux  !  ^ 

Ce  n'est  pas  qu'administrateur  habile  et  consciencieux,  M.  Jouslin  ne 
s'efforce  d'appeler  à  lui  le  peu  d'acteurs  que  leur  ton  et  leur  tenue  rend  dignes 
du  théâtre  qu'il  dirige;  mais,  hélas!  ces  acteurs,  où  sont-ils?  Volnys,  homme 
de  talent,  du  reste,  comédien  sage  et  de  bon  goût,  apporte  avec  lui,  aux  Français, 
un  immense  défaut  :  sa  femme.  Madame  Léontine  Volnys,  autrefois  mademoi- 
selle Fay  ,  oublie  trop  que ,  dans  un  emploi  où  le  rôle  de  Valérie  figure  en  pre- 
mière ligne,  il  faut  jouer  la  comédie  autrement  qu'avec  son  regard.  Par  mal- 
heur M.  Scribe  a  si  long-temps  écrit  pour  les  yeux  de  mademoiselle  Fay,  qu'il  a 
éteint  en  elle  toute  autre  faculté.  Le  Gymnase  a  tué  mademoiselle  Fay,  comme 
aussi ,  on  en  doit  convenir,  mademoiselle  Fay  a  tué  le  Gymnase.  Elle  partie,  le 
Gymnase  est  mort,  et  c'est  à  peine  si  Bouffé,  une  fois  passé  le  succès  du  Gamin 
de  Paris ,  ramène  quelques  rares  et  bourgeois  spectateurs  à  ces  solitaires  ban- 
quettes où  une  gracieuse  princesse  entraînait  autrefois  sur  ses  pas  toute  l'aristo-' 
cratie  de  Paris.  ^ 

Il  en  est  de  même  du  Vaudeville.  Le  départ  de  Volnys  et  de  madame  Albert 
a  enlevé  tout-à-coup  au  théâtre  la  ressource  de  l'ancien  répertoire.  Le  monde  a 
fui ,  la  salle  est  vide ,  et  ce  n'est  certes  pas  Casanom,  avec  son  esprit  de  guin- 
guette et  sa  morale  de  mauvais  lieux,  qui  se  chargera  de  la  remplir. 

Les  Variétés ,  n'en  parlons  pas,  c'est  un  théâtre  mort  dont  le  vaudeville  bon 
Ton  ou  plutôt  bon  Genre  a  cousu  le  linceul,  et  que  le  drame  moderne  enterre. 
Il  en  enterrera  bien  d'autres  ! 

Reste  donc  le  Palais-Royal.  Quant  à  celui-là,  peu  importe  les  pièces,  peu  im- 
porte les  acteurs  et  la  direction.  Sa  situation  même  fait  sa  fortune.  Restaurans , 
cafés  ,  boutiques,  maison  de  jeu,  et  jusqu'au  théâtre  Français,  son  voisin,  tout 
cela  chaque  soir  lui  verse  son  trop  plein  ;  et  Dieu  sait  aussi  quelle  société  on  y 
rencontre.  Mais  les  directeurs  font  leurs  affaires  ;  mais  les  actionnaires  touchent 
(chose  rare)  plus  que  l'intérêt  de  leur  argent  ;  mais  les  auteurs  sont  contens  ;  mais 
les  acteurs  sont  payés.  Dans  ce  siècle  tout  positif,  que  peut-on  demander  de 
plus  ? 

Si  du  vaudeville  nous  passons  au  drame,  quelle  pitié  !  Où  est  le  drame ,  bon 
Dieu  !  ce  drame  moderne  qui  devait  tout  briser ,  tout  détruire,  tout  tuer,  et  qui 
n'a  réussi  qu'à  se  tuer  lui-même.  Où  est  Don  Juan  de  Marana^  cette  dernière  ex- 
pression de  l'école  romantique ,  cette  merveille  que  tant  de  décors,  de  costumes 


—  133  — 

et  de  frais  de  toute  sorte  n'ont  pu  sauver  de  rindifférence,  plus  terrible  encore 
qu'une  chute.  Don  Juan  de  Marana  s'est  éteint  lentement  dans  le  silence  et  dans 
l'oubli,  tandis  que  sans  acteurs,  sans  annonces,  sans  pompe,  sans  dépenses  et 
sans  charlatanisme,  l'œuvre  d'un  pauvre  et  obscur  vaudevilliste,  la  Lavauhaliire 
de  M.  de  Rougemont ,  court,  à  travers  une  pluie  d'or,  à  sa  cinquantième  re- 
présentation. 

Et  la  raison  est  une  raison  bien  simple  :  c'est  qu'on  se  fatigue  à  la  fin  de 
ces  tableaux  hideux,  des  ces  mœurs  dépravées,  de  ces  passions  honteuses  qu'on 
nous  donne  comme  nôtres  \  c'est  que,  puisqu'il  est  convenu  que  le  théâtre  est  le 
hiiroir  delà  société,  la  société  préfère  le  miroir  qui  la  flatte  à  celui  dans  lequel 
elle  ne  se  voit  qu'en  laid.  A.  de  B. 


PETIT   COURS  D  AGRICULTURE 

A.  l'usage  des  gens  du  monde. 

(6«  article.) 

Nous  avons  dit  que  la  culture  perfectionnée  du  sol  de  notre  belle  France  vien- 
drait au  secours  de  la  religion ,  dans  le  cas  où  d'immenses  catastrophes  dont  la 
menace  est ,  il  faut  bien  le  dire  ,  toujours  pendante  sur  nos  têtes  ,  abîmeraient 
les  finances  de  l'Etat.  Eh  I  que  l'on  ne  nous  vienne  pas  dire  que  nous  sommes 
des  alarmistes  ,  des  cerveaux  blessés.  A  chaque  émeute ,  à  chaque  attentat ,  à 
chaque  événement  politique  intérieur ,  n'entendons-nous  pas  tou$  les  organes 
du  parti  qui  est  maître  des  affaires  répéter  à  l'envie  :  Nous  venons  d'échapper 
à  un  danger  efî^rayant ,  le  plus  affieux  bouleversement  eût  infailliblement  suivi 
le  succès  de  cette  criminelle  entreprise.  —  Et  nos  ministres,  qui  ne  sont  pas  pro- 
bablement les  hommes  les  moins  capables  du  parti ,  ne  viennent-ils  pas  écraser 
périodiquement  la  France ,  par  la  demande  d'un  budjet  énorme  pour  l'armée , 
et  déclarer  qu'il  faut  tenir  quatre  ou  cinq  cent  mille  hommes  sous  les  armes , 
sans  compter  un  million  de  gardes  nationaux  que  l'on  fatigue  de  service ,  sous 
peine  de  compromettre  la  sûreté  intérieure  et  extérieure  de  l'État?  Il  est  pro- 
bable qu'ils  ne  hasarderaient  pas  ainsi  leur  popularité,  s'ils  ne  sentaient  le  besoin 
de  tenir  sous  la  main  une  force  imposante,  pour  empêcher  un  bouleversement 
toujours  prochain ,  de  s'effectuer ,  et  pour  tenir  debout,  au  milieu  des  factions 
frémissantes ,  l'édifice  nouveau  qu'ils  s'eff*orcent  de  consolider. 

Il  n'est  ni  dans  notre  intention ,  ni  de  la  nature  de  notre  sujet ,  d'examiner 
le  côté  politique  d'une  telle  situation  ;  mais  il  est  de  notre  devoir  de  constater 
un  fait  social  de  cette  importance ,  afin  que  dans  le  cas  où  se  réaliseraient  les 
craintes  si  souvent  manifestées  par  les  chefs  de  l'État  et  les  habiles  du  parti, 
aious  soyons  e»  \mim%  d«  faire  tête  à  Torage  et  de  contribuer  du  moins  ^  fft 


—  134  — 

tant  qu'individus  ,  à  préserver  la  société  d'une  ruine  absolue  ,  en  préparant  leâ 
élémens  de  sa  régénération.  Le  pilote  vigoureux  ne  perd  pas  la  tête  au  milieu 
des  plus  rudes  tempêtes,  parce  qu'il  connaît  sa  force  et  sa  puissance,  et  parce 
qu'il  sait  que  d'un  coup  de  gouvernail  dirigé  à  propos  il  évitera  l'écueil  sur 
lequel  son  vaisseau  aurait  dû  se  briser. 

Le  besoin  de  la  religion  est  sans  contredit  le  premier  des  besoins  sociaux  ,  et 
jamais  un  peuple  ne  périt  tant  qu'il  conserve  ses  autels ,  et  un  sacerdoce  pur  et 
nombreux. 

Eh  bien  I  nous  allons  soulever  une  de  ces  questions  vitales  pour  une  nation  ^ 
qui  nous  attirera  des  critiques  :  mais  peu  nous  importent  les  contradictions , 
quand  il  s'agit  de  la  vérité,  les  convictions  fortes  ne  connaissent  pas  les  faiblesses 
du  respect  humain. 

La  position  du  clergé  n'est  ni  bonne ,  ni  sûre ,  surtout  dans  un  temps  de  ré- 
volution. Laisser  dépendre  son  existence  du  vote  annuel  d'un  budjet ,  ou  de  la 
mauvaise  humeur  d'un  conseil  municipal,  c'est  une  situation  beaucoup  trop  pré- 
caire. Elle  est,  nous  le  savons  ,  le  fruit  des  calculs  profonds  de  la  secte  des  phi- 
losophes du  dernier  siècle,  et  nous  avons  entendu  des  coryphées  de  ce  vieux 
parti  répondre  en  1830  à  des  amis  imprudens  qui  proposaient  la  radiation  du 
chapitie  du  clergé  au  budjet  de  l'Etat;  gardons  nous-en ,  il  deviendrait  indé- 
pendant de  nous,  et  nous  le  grandirions  de  dix  coudées  dans  l'esprit  des  peuples. 
Les  adeptes  comprirent  leur  maître  (c'était  un  ancien  prêtre  apostat) ,  et  la  pro- 
position ne  fut  pas  même  présentée;  catholiques,  sincères  et  dévoués,  jaloux 
de  la  conservation  de  notre  foi ,  nous  avons  compiis  aussi  que  l'étourderie  des 
partis  triomphans  pourrait  l'emporter  un  jour  sur  l'habileté  des  chefs,  et  que 
le  clergé  pourrait  se  trouver  sans  dotation  ,  bien  qu'elle  ne  soit  que  le  rempla- 
cement incomplet  de  ses  biens  violemment  envahis  ;  la  détresse  d'un   trésor 
épuisé  pourrait  rendre  impossible ,  au  moins  pour  un  temps  ,  l'acquittement  de 
cette  dette,  et  nous  avons  dû ,  en  prévoyant  cette  situation  ,  y  chercher  un  re- 
mède. Nous  n'avons  pas  à  nous  occuper  des  villes  ;  à  très-peu  d'exceptions  près , 
les  ressources  n'y  manqueront  jamais,  le  casuel  y  est  presque  partout  supérieur 
aux  émolumens  des  pasteurs ,  et  le  cas  échéant ,  il  se  trouvera  ,  dans  les  cités , 
assez  de  maisons  riches  pour  que  l'existence  des  prêtres  nécessaires  à  l'exercice 
du  saint  ministère  n'y  soit  pas  compromise  :  mais  il  n'en  est  pas  de  même  dans 
toutes  les  communes  rurales ,  plus  de  la  moitié  sont  trop  pauvres  pour  pouvoir 
s'imposer  extraordinairement  l'équivalent  de  la  dotation  de  leurs  desservans , 
et  elles  le  pourraient  bien  moins  encore ,  dans  les  circonstances  qui  suivraient 
nécessairement  la  catastrophe  qui  fait  le  sujet  de  cette  supposition. 

C'est  donc  l'agriculture  qui  y  pourvoirait,  avec  une  merveilleuse  facilité, 
partout  où  la  prévoyance  de  quelques  hommes  intcUigens  aura  préparé  des 
modèles  qu'il  conviendra  alors  d'imiter  et  de  généraliser. 

Occupés  depuis  longues  années  de  la  ré.ilisation  de  ces  pensées,  et  secondée 
par  d'honorables  amis ,  nous  nous  sommes  appliqués  à  organiser  de  petites  mé- 
tairies qui  sont  déjà  des  centres  d'expériences  diverses,  et  qui  servant  aujour- 
d'hui à  la  consommation  d'une  famille  naturelle ,  et  parfois  même  d'objet 
d'amusement  utile  ou  de  charité  bien  entendue  à  des  propriétaires  aisés  et 
généreux  ,  seraient  alors  appliquées  à  l'entretien  d'une  famille  spirituelle ,  c'est- 


—  135  — 

à-dire  composée  d'un  prêtre  desservant  une  petite  paroisse ,  d'un  clerc  et  de 
deux  ou  trois  élèves  de  la  commune  ou  du  voisinage.  Une  chaumière  et  cinq 
ou  six  hectares  de  terre ,  dont  le  loyer  serait  couvert  par  les  pensions  de  deux 
enfans  ou  par  le  prix  du  service  de  l'école  primaire ,  assureraient  l'indépen- 
dance du  njinistre  de  la  religion. 

Nous  avons  publié  ,  dan<^  le  bulletin  du  comice  d'Amiens  dont  nous  sommes 
membres  ,  les  détails  techniques  des  modes  de  culture  et  d'assolemens  de  ces 
petites  fermes  ;  nous  y  renv  yons  ceux  qui  seraient  disposés  à  préparer  de  loin 
cette  ressource ,  non-seulement  pour  l'existence  du  culte  catholique  dans  nos 
campagnes ,  mais  encore  pour  les  autres  chapitres  de  l'économie  sociale. 

Pour  qui  daignei'a  nous  lire  avec  quelqu'attention  ,  sera  claire  et  positive  la 
pensée  qui  préside  à  tous  ces  articles  que  nous  faisons  insérer  dans  les  recueils 
d'agriculture  sur  l'utilité,  qui  doit  résulter  pour  tous  les  propriétaires  du  sol  d'ex- 
ploiter par  leurs  mains  une  ferme  d'une  douzaine  d'hectares,  tantôt  pour  en 
faire  le  centre  des  opérations  d'un  comice  de  section  ,  afin  de  donner  l'exemple 
des  améliorations  agricoles ,  dans  un  canton  ,  tantôt  pour  y  trouver ,  eux  et 
leurs  fils ,  une  occupation  utile  et  agréable  ,  en  y  répétant  les  expériences  les 
plus  utiles  au  progrès  de  l'art ,  tantôt  pour  en  tirer  l'entretien  de  quelques  fa- 
milles pauvres ,  tantôt  pour  s'assurer  de  ce  que ,  grâces  aux  perfectionnemens 
modernes  ,  on  peut  parvenir  à  faire  vivre  d'hommes  et  d'animaux  sur  un  terrain 
donné.  Si ,  dans  un  avenir  prochain  ,  il  se  trouvait ,  en  chacun  des  cantons  du 
royaume,  un  seul  propriétaire  jouissant  de  quelques  mille  francs  de  revenu, 
qui  comprît ,  par  son  expérience ,  ce  que  la  culture  de  notre  heureux  sol  ren- 
ferme de  ressources  ,  il  n'y  aurait  aucun  événement ,  aucune  calamité  ,  sans  un 
arrêt  mystérieux  de  la  Providence  ,  qui  pût  nous  inquiéter  sur  l'avenir  de 
la  France. 

. ~aar  "i  g  u  iji  0  iBaii~  i 

EXPOSITION 

(  2*  article,  ) 

Nous  voulions  présenter  en  un  seul  article  à  nos  lecteurs  un  aperçu  des  objets 
remarquables  que  l'on  voyait  à  cette  exposition  ;  mais  chacun  devinera  facile- 
ment comment  notre  plume,  en  cédant  aux  impressions  de  notre  cœur,  s'est 
trouvée  tout-à-coup  ne  plus  avoir  assez  de  place  pour  terminer  cette  revue.  Nous 
en  étions  resté  aux  blondes  charmantes  de  M.  Violard,qui  nous  avaient  rappelé 
cette  belle  robe  magnifique,  en  point  d'Alençon ,  que  madame  la  dauphine  a 
donné  ordre  à  madame  Gagelin,  rue  Richelieu,  93,  de  vendre  par  morceaux, 
au  profit  de  l'une  de  sesancienijcs  amies. 

Maintenant,  continuons  notr^  course  dans  cette  galerie,  et  admirons  d'abord 


—  136  — 

une  paire  de  bas  exécutée  par  M.  Bodzonet,  exposée  au  nom  de  M.  Pivot,  et  une 
pièce  de  mousseline  de  laine,  de  cinquante  aunes,  tellement  fine,  qu'elle  pesait 
à  peine  vingt  once»»  ;  la  beauté  et  la  régularité  de  cette  étoffe  ont  fixé  l'atten- 
tion de  tous  les  connaisseurs,  elle  est  due  à  l'habileté  d'un  ouvrier  des  environs 
de  Rheims,  appelé  Milon  Marquant,  qui  en  a  confié  le  dépôt  à  M.  Flamet,  fa- 
bricant de  bretelles  de  la  rue  des  Arcis.  \is-à-vis  cette  étofte,  les  dames  jetaient 
un  coup-d'ceil  de  satisfaction  sur  les  sparteries  de  M.  Démonts,  et  voyaient  avec 
plaisir  les  velours  peints  de  madame  Vauchelet,  ainsi  que  la  belle  corbeille  brodée 
par  madame  Lepart ,  et  les  écrans  de  M.  de  Bémi  ;  puis  elles  s'arrêtaient  devant 
les  corsets  à  ressorts  de  M.  Josselin  ,  sinon  pour  admirer  les  poupées  que  ce  fa- 
bricant pourrait  fort  bien  se  dispenser  d'exposer,  du  moins  pour  chercher  s'il 
n'y  avait  pas  dans  ce  vêtement  quelque  chose  de  plus  positif  à  critiquer  :  ainsi, 
elles  se  demandaient  si  toute  cette  armature  en  fer,  qui  sert  à  agrafer  et  désa- 
grafer  le  corset,  ne  doit  pas  tendre  à  user  promptement  l'étofte  légère  des  robes 
qui  doivent  le  couvrir  ;  aussi ,  voyaient-elles  avec  moins  de  méfiance  les  corsets 
sans  couture  de  M.  Werly,  qui  les  fait  sur  le  métier,  en  intercalant  pendant  le 
tissage  leurs  baleines  au  milieu  de  l'étolfe,  invention  ingénieuse  sur  laquelle  le 
temps  a  peut-être  besoin  de  passer  pour  permettre  de  bien  la  juger.  A  côté  de 
ces  corsets ,  on  voyait  les  lacets  ferrés  par  M.  Lambert ,  puis  les  guêtres  de 
M.  Volant,  et  les  gants  de  M.  Ducastel,  fort  bien  faits  par  un  nouveau  moyeu 
mécanique. 

Nous  ne  dirons  également  rien  des  nombreux  instrumens  d'agriculture  que 
l'on  voyait  dans  cette  galerie,  peu  de  choses  neuves  dans  ce  genre  s'y  faisaient 
remarquer  ;  pourtant,  nous  devons  indiquer,  comme  méritant  une  attention  par- 
ticulière de  la  part  des  amateurs  de  jardins  ,  la  jolie  tondeuse,  propre  à  couper 
les  gazons,  que  M.  le  duc  de  Montmorency  a  importée  d'Angleterre  ,  tout  exprès 
pour  l'offrir  aux  yeux  de  ses  compatriotes  à  cette  exposition,  et  donner  ainsi  les 
moyens  de  propager  un  instrument  dont  l'usage  ,  généralement  adopté  en  An- 
gleterre ,  est  très-commode  pour  couper  d'une  manière  fort  égale  les  gazons 
des  jardins. 

{La  suite  au  prochain  numéro.] 

P.  S.  Cet  article  et  le  précédent  pouvant  quelquefois  faire  naître  le  désir  à 
nos  lecteurs  de  province  de  se  procurer  quelques-uns  des  objets  dont  nous  avons 
parlé,  nous  croyons  leur  rendre  service  en  les  prévenant  que  nous  nous  ferons 
toujours  un  devoir  purement  gratuit  de  transmettre  aux  fabricans  les  ordres , 
et  de  répondre  aux  questions  que  les  abonnés  de  Y  Echo  de  la  Jeune-France  nous 
adressei-ont  franco,  soit  directement  rut  Neuve-du-Luxembourg,  23,  sgitau 
Ijureau  de  ce  recueil.  J.  Odolakt-Desjïos, 


S'adresser  pour  la  rédaction  à  M.  le  vicomte  Walsh,  directeur-rédacteur  eo  chef,  et  pour 
l'administration  à  M.  Lion  db  Jouvbnkl,  administrateur,  rue  de  McnarSy  6. 

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PiUUS.  —  ^MPKJUEaifi  Pli;  BtXilUfifi  GT  PLONy  RUfi  D£  VALCIRAIU),  36  • 


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ECHO 

V       .  *  *  ■■  ' .  "*"    .     -  •  .  •        * 


A  ■ 

par  exemple,  où  rarchitectuic  était  soumise  à  des  règles  arrêtées  ;  où 
tous  les  monumens  avaient  une  destination  populaire  et  générale;  où 
toute  individualité  était  noyée  dans  le  flot  des  masses;  où  toute  entre- 
1'''  édition.  —  Tome  v.  —  1"  septembre  183G.  7 


ÉCHO 


DE 


LA  JEUNE  FRANCE 


*^^^^4 


SOMMAIRE. 

L'Arc  de  triomphe  de  l'Etoile,  par  V.  X.  —  Poètes  allemands  modernes  ;  Théodore  Koerner, 
par  le  D'  Christ  Fr.  Grieb.  —  Une  Retraite  à  la  Trappe  ,  par  M.  A.  de  Puibusque.  —  Le  Col- 
lège de  Juilly  ,  par  M.  le  vicomte  Walsh.  —  Galerie  de  portraits  espagnols;  l'Alcade,  par 
M.  Bernard  Lopez. — L'Ermite  de  Saint-\Vcrede.»s,  par  M.  F.  Cliapot.  —  Poésies;  Brises  du 
soir,  les  Sept  merveilles  du  Cambrcsis,  Jean  Fieboul,  par  t.  de  J.  —  Distribution  des  priv 
dans  les  académies  et  les  collèges,  par  ***.  —'Revue  des  Théâtres,  par  '•".  — ^  Chronique  des 
Provinces;  Eaux  des  Pyrénées,  par*". 


■ — B^-&^^« 


L'architecture  est  sans  contredit,  de  tous  les  arts,  celui  dont  les  pro- 
ductions sont  le  moins  susceptibles  d'être  conduites  à  fin  avec  perfec- 
tion et  unité.  Une  construction  monumentale  ne  pouvant  s'édifier 
d'ordinaire  que  dans  une  lonorue  suite  d'années,  il  en  résulte,  ou  que 
l'artiste  créateur  ne  voit  pas  l'achèvement  de  son  œuvre  qui  aura  à  su- 
bir les  modifications  capricieuses  d'un  successeur,  ou  que  subissant  l'in- 
fluence de  l'âge  et  parfois  l'entraînement  d'idées  nouvelles  inopinément 
accréditées^  il  imprime  lui-même  sur  chaque  étage  de  son  édifice  le 
calque  de  ces  variations.  Dans  l'antiquité,  dans  la  Grèce  de  Périclès, 
par  exemple,  où  l'architecture  était  soumise  à  des  règles  arrêtées  ;  où 
tous  les  monumens  avaient  une  destination  populaire  et  générale;  où 
toute  individualité  était  novée  dans  le  flot  des  masses;  où  toute  entre- 
l"*  édition.  —  Tome  v.  —  1"  scptcmbi'e  183G.  7 


—  138  — 

prise  se  faisait  dans  l'iulrTct  unique  fJe  la  république^  mot  qui  alors  û- 
givSiaii  chose  pub  ligue  j  rarchilecturecrca  des  chefs-d'œuvre,  et  ceux  de 
ses  monumens  qu'un  siècle  sulfil  à  peine  à  construire,  ne  laissent  devi- 
ner à  aucun  signe  le  nombre  des  hommes  qui  y  ont  tour  à  tour 
présidé. 

Il  n*en  est  plus  ainsi.  Ce  n'est  pas  que  je  veuille  regretter  le  despo- 
tisme de  ces  règles  immuables  dont  l'effet  était  nécessairement  d'entra- 
ver le  génie  et  d'engendrer  l'uniformité  ;  mais  un  obstacle  bien  plus 
déplorable  s'est  élevé.  L'homme  n'acquérant  plus  aujourd'hui  d'im- 
portance qu'autant  qu'il  se  détache  des  généralités ,  la  question  per- 
sonnelle dirige  tous  ses  actes.  Artiste,  il  veut  rattacher,  non  pas  seule- 
ment son  nom,  mais  encore  so?i  école  à  tout  ce  qui  lui  est  confié;  et 
l'architecture  exposée,  avant  tous  les  autres  arts,  à  ressentir  les  effets 
de  cette  disposition  pernicieuse,  ne  nous  offre  plus  que  des  œuvres  dont 
on  ne  peut  ni  préciser,  ni  même  saisir  le  caractère.  Je  n'en  citerai  qu'un 
exemple.  La  cathédrale  de  Milan,  dont  les  fondemens  furent  jetés  en 
i386  et  à  laquelle  on  travaille  encore,  est  un  mélange  inextricable  du 
gothique,  de  la  renaissance,  de  l'art  grec,  du  style  italien  ;  et  on  y  re- 
trouverait à  peine  ,  au  milieu  de  cette  confusion,  l'idée  mère  du  pre- 
mier architecte.  Un  plan  une  fois  adopté  ne  devait-il  pas  être,  quant  à 
l'ornement  et  à  l'effet  en  masse,  une  chose  à  laquelle  il  fut  défendu  de 
porter  atteinte? 

Ceci  se  rapporte  également  bien  à  tous  les  monumens  ;  et  en  pré- 
sence de  tous,  nous  aurons  le  même  regret  à  exprimer.  Que  serait-ce, 
si  y  restreignant  notre  examen  ,  nous  le  faisions  porter  seulement  sur 
ceux  qui  ont  une  destination  de  circonstance,  ou  se  rattachent  à  quel- 
ques individualités  !  Par  le  temps  qui  court,  pendant  que  la  France  su- 
bit, coup  sur  coup,  tant  de  transformations  violentes  et. antipathiques 
les  unes  des  autres_,  comment  l'arc  de  l'Étoile,  par  exemple,  aurait-il 
pu  conserver,  pendant  trente  années  qu'a  duré  son  érection,  son  unité 
de  caractère  ?  Fondé  pour  porter  dans  les  siècles  futurs  le  récit  des 
hauts  faits  de  la  grande  armée,  il  se  vit  bientôt,  quand  le  despotisme 
put  se  croire  affermi  sur  un  trône  impérial,  réduit  à  perpétuer  la  mé- 
moire du  mariage  de  Napoléon  et  de  Marie-Louise.  Puis,  une  assise  de 
pierre  avait  à  peine  été  posée,  qu'on  y  moulait  en  bas-reliefs  la  prise  du 
Trocadéro  ;  et  peut-être  enfin  allait-il  se  couvrir  des  trophées  delà 
guerre  d'Afiique,  quand,  par  un  nouveau  revirement  de  fortune,  il  se 


—  139  — 
vît  inaugurer  sous  les  insignes  qui  avaient  présidé  a  sa  naissance,  et  qui 
étaient  revenus  avec  d'autres  hommes  et  d'autres  principes.  Sa  con- 
struction fut  conduite  lentement  et  plusieurs  fois  interrompue;  les 
plans  furent  tour  à  tour  abandonnés  ou  modifiés;  et,  comme  ces  mo- 
difications ne  pouvaient  rétrograder  sur  les  travaux  déjà  exécutés^  elles 
en  dénaturaient  l'effet  et  l'intention. 

Aussi,  au  premier  aspect  de  sa  physionomie  générale,  on  ne  peut  se 
défendre  d'un  certain  malaise  produit  par  le  manque  de  concordance 
entre  ses  diverses  paities.  La  base  est  sévère,  simple,  digne;  la  partie 
supérieure  est  ornée,  délicate,  et  les  yeux  sont  blessés  surtout  de  cette 
dentelle  cannelée  qui  surmonte  Vattique  et  à  laquelle  ils  n'ont  été  nul- 
lement préparés.  On  s'est  long-temps  épuisé  pour  enfanter  ce  mode 
de  couronnement;  je  ne  sais  pourquoi  l'on  n'a  pas  jugé  convenable  de 
laisser  la  ligne  nue ,  qui  se  serait  harmonisée  avec  l'ensemble ,  ce  qui 
même,  à  mon  avis,  eût  été  préférable  au  cordon  de  statues  qu'on  avait 
projeté  d'y  placer.  Du  reste,  les  proportions  du  monument  sont  ma- 
jestueuses, imposantes.  C'est  à  tort  qu'on  lui  a  reproché  d'être  assis 
sur  des  piliers  trop  massifs  ;  c'est  ce  que  personne  n'aurait  songé  à 
dire,  si  la  frise  et  l'attique,  dégarnis  de  tout  ce  papillotage  dont  on 
les  a  couverts^  n'avaient  une  apparence  de  légèreté  et  de  mobilité  qui 
ne  justifie  pas  tant  de  puissance  à  la  base.  Mais  il  sera  facile  de  porter 
remède  à  cet  inconvénient ,  quand  il  aura  été  bien  constaté.  Malheu- 
reusement il  est  d'autres  défauts  qui  sont  irréparables. 

Les  quatre  piliers,  sur  leurs  faces  principales,  ont  été  ornés  de  grou- 
pes sculptés  en  bas-relief,  avec  quelques  parties  en  ronde-bosse.  Ce 
sont  des  sujets  symboliques  et  allégoriques,  accompagnés  d'emblèmes 
généraux;  en  sorte  que,  sauf  une  figure  empruntée  à  nos  illustrations 
contemporaines,  l'arc  de  l'Étoile  ne  spécialise  sa  destination  que  par 
les  tableaux  secondaires  des  bas-reliefs  de  l'étage  supérieur.  Est-ce  à 
dessein?  est-ce  un  oubli?  En  tous  cas,  c'est  une  faute  capitale;  et  ce 
monument,  romain  par  ses  proportions  architecturales  ,  grec  par  la 
plupart  de  ses  ornemens,  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  lieux  par  les 
trophées  qui  le  décorent,  ne  semblerait  nullement  avoir  été  élevé  pour 
porter  chez  nos  descendans  le  pompeux  récit  des  événemens  de  notre 
époque. 

Le  groupe  de  droite,  du  coté  de  Paris,  est  de  M.  Rude  ;  il  représente 
le  Départ,  C'est  incontestablement  celui  des  quatre  qui  laisse  le  moins 


—  140  — 

à  désirer.  Le  Génie  de.  la  guerre  s'élance  et  appelle  le  peuple  sur 
ses  pas  ;  un  guerrier  qui  va  commander,  sans  doute  ,  reçoit  les  der- 
niers, conseils  d'un  vieillard  ;  un  jeune  soldat  bande  son  arc,  un  auti^e 
sonne  de  la  trompette ,  un  autre  enfin  se  prépare  au  combat.  Il  y  a 
du  mouvement  et  de  l'élan  dans  tous  les  personnages  ;  toutes  les  têtes 
sont  belles  et  animées;  le  cri  du  Génie  se  comprend  et  émeut;  les 
plans  sont  distans  et  bien  entendus  ;  la  scène  a  de  l'ensemble.  Mais 
pourquoi  le  Génie  a-t-il  l'aile  droite  cassée?  pourquoi  cette  aile  ainsi 
dressée  contre  la  muraille  sans  aucun  sentiment  de  perspective,  tandis 
que  celle  qui  est  vers  le  spectateur  se  présente  dans  une  position  abso- 
lument contraire,  en  sorte  que  le  vol  est  physiquement  impossible?  Il 
eût  été  prudent  aussi  d'indiquer  par  quelque  moyen  ce  que  fait  là  ce 
jeune  nègre  qui  marche  avec  les  autres  et  dont  la  présence  ne  paraît,  à 
ceux  qui  n'en  ont  pas  le  secret,  ni  utile,  ni  justifiée.  Quoi  qu'il  en  soit, 
le  groupe  de  M.  Piude  mérite  de  grands  éloges  ;  l'artiste  a  fait  jaillir  de 
son  sujet  tout  ce  que  l'inspiration  de  l'art  pouvait  en  tirer. 

Puisqu'on  prétend  que  Vallégorie  seule  est  monumentale ,  il  faut 
bien  que  nous  acceptions  l'allégorie;  mais,  au  moins,  donnez-nous  de 
l'allégorie  symbolique,  et  faites-nous  grâce  aujourd'hui  de  la  mytho- 
logie, de  l'Olympe,  des  dieux,  des  déesses  et  des  Muses.  Représentez 
les  classes  d'hommes  sous  un  type,  les  passions  humaines  sous  des 
corps  humains  ;  mais  sortez  enfin  de  ces  abstractions  aux  formes 
mixtes,  insaisissables  et  dénuées  de  tout  caractère.  C'est  ce  que  je  me 
disais  en  regardant  le  groupe  le  Triomphe  de  M.  Gortot.  Une  Re- 
nommée ^  une  Histoire^  une  V^ictoire^  une  ville  avec  une  couronne  de 
tours '^  c'en  est  trop,  vous  en  conviendrez.  Aussi,  ce  groupe  est-il  gla- 
cial et  inanimé  ;  et  le  personnage  vivant  qui  y  est  placé  est  bien  loin  d'y 
jeter  de  la  vie.  Immobile,  muet,  la  poitrine  couverte  d'une  draperie, 
que,  si  je  ne  craignais  de  tomber  dans  le  burlesque,  je  comparerais  à 
la  serviette  d'un  barbier  ;  il  s'appuie  sur  des  membres  grossièrement 
musclés  5  et  sa  figure  est  impassible^  et  son  cœur  ne  bat  pas  pendant 
qu'il  reçoit  la  couronne  de  la  victoire.  Là^  point  de  joie,  point  de  l'eni- 
vrement du  triomphe,  point  de  trophées,  point  de  vainqueurs,  point 
d'humanité  enfin,  sinon  un  esclave  enchaîné  ;  et  c'était  pourtant,  avant 
tout,  la  place  de  l'humanité  prise  dans  sa  belle  acception. 

M.  Étex  a  été  plus  malheureux  encore,  et  dans  l'arrangement  de 
ses  groupes  et  dans  l'exécutioa.  Celui  de  la  Résistance  ne  m'a  pas 


—  141  - 

paru  compréhensible.  Un  jeune  homme ,  au  corps  noué  comme  un 
Hercule  trapu,  veut  s'élancer,  le  glaive  à  la  main  ;  mais  il  est  retenu 
par  une  femme  qui  lui  saisit  le  bras  et  par  un  vieillard  qui  lui  étreint 
la  cuisse.  Derrière  lui  un  cavalier  blessé  tombe  de  son  cheval,  et  un 
Génie,  la  tête  surmontée  d'une  flamme,  serre  convulsivement  le  poing. 
Quel  sens  est  caché  sous  cette  énigme,  je  l'ignore.  L'autre  groupe,  la 
PaiXy  se  devine  plus  facilement  ;  on  y  reconnait  Minerve ,  un  soc  de 
charrue,  et  la  vigne  et  V olivier.  Les  travaux  de  M.  Etex  pèchent  par 
une  grande  incertitude  de  composition  et  par  une  exagération  de  for- 
mes qui  n'est  pas  tolérable.  On  y  remarque  cependant  quelques  beaux 
mouvemens  à^ académies .  Je  citerai  le  buste  du  guerrier  qui  s'efforce 
d'atteler  au  joug  un  bœuf  peu  docile,  et  qui  se  trouve  au  second  plan 
du  groupe  de  la  Paix  ,  et  le  vieillard  agenouillé  au  premier  plan  de 
la  Résistance. 

Il  y  a  plus  de  choses  satisfaisantes,  sans  doute,  à  cause  de  la  moins 
grande  difficulté,  dans  les  cadres  où  sont  représentés  des  épisodes  em- 
pruntés aux  guerres  de  l'empire.  J'ai  surtout  admiré  ceux  de  MM.  Feu- 
chère,  Ghapponière  et  Marochetti  ;  mais  ils  sont  trop  loin  de  l'œil  déjà 
pour  qu'on  puisse  en  donner  une  critique  motivée. 

Quant  à  la  guirlande  de  soldats  qui  règne  autour  de  la  frise,  il  est 
bien  fâcheux  que  ceux  qui  ont  été  chargés  de  l'exécuter  n'aient  pas 
songé  à  tenir  compte  du  point  de  vue  d'où  elle  serait  aperçue.  Il  en 
résulte  que  tous  ces  individus ,  vus  de  bas  et  presque  par  bout,  ne 
nous  apparaissent  que  dans  un  raccourci  très- prononcé,  et  perdent 
moitié  de  leur  taille  sans  perdre  de  leur  grosseur;  ils  ressemblent  vrai- 
ment à  des  nains.  Ce  serait,  suivant  moi ,  une  bonne  œuvre  que  de 
passer  le  ciseau  sur  ce  cordon  ;  et  l'arc,  moins  surchargé,  y  gagnerait 
sous  tous  les  rapports. 

Je  ne  parlerai  pas  des  quatre  bas-reliefs  placés  sous  la  voûte,  je  pense 
qu'ils  ne  sont  que  dégrossis ,  et  je  terminerai  en  déplorant  la  pensée 
qui  a  fait  barder  les  murailles  de  ce  monument  de  tant  de  noms  choi- 
sis au  hasard  ou  par  faveur,  sans  discernement  ou  sans  justice,  et  qui 
s'y  sont  inscrits  pour  ilatter  ou  pour  froisser  de  petits  amours-propres. 
C'est  un  contre-sens  qui  ne  trouve  nulle  part  d'excuse.  Et  d'ailleurs 
l'impossibilité  où  l'on  était  de  tracer  la  ligne  de  démarcation  des  noms 
à  inscrire,  sans  susciter  d'innombrables  réclamations,  aurait  dû  mettre 
en  garde  contre  le  scandale  dont  nous  sommes  témoins;  et  auquel  on 


—  142  — 

ne  pourra  de  long-temps  mettre  fin.  L'arc  de  l'Étoile  est  élevé  à  la 
grande  aj'niée  ;  soldats  et  chefs  y  ont  une  part  égale,  et  les  inscrip- 
tions nominatives  ne  pourraient  être  qu'une  source  de  jalousies,  de 
plaintes  et  de  mécontentemens,  en  même  temps  qu'elles  restreignent, 
de  fait,  à  quelques  individus,  la  plupart  fort  peu  célèbres,  la  dédicace 
de  cette  gigantesque  construction.  Et  n'est-ce  pas,  au  reste,  en  com- 
promettre bien  imprudemment  l'existence.  Qui  répondra  que  ces  noms 
gravés  dans  la  pierre  ne  seront  pas  un  jour  violemment  effacés  par 
ceux  qui  à  leur  tour  auront  la  puissance,  et  qui  réclameront  pour  eux, 
et  pour  eux  seuls,  un  honneur  qu'on  leur  refuse  aujourd'hui?  Si,  pour 
assurer  la  durée  des  édifices,  on  a  jugé  sage  de  s'abstenir  d'y  incruster 
les  métaux,  et  tous  les  objets  propres  h  éveiller  la  cupidité,  ou  à  satis- 
faire aux  besoins  dans  les  temps  de  tourmentes  populaires ,  n'est-ce 
pas  les  exposer  à  un  bien  plus  grand  danger  que  d'y  incruster  des  lé- 
gendes contre  lesquelles  se  déchaîneront,  peut-être,  la  haine  des  partis 
et  la  rivalité  de  familles,  toutes  choses  que  la  tradition  conserve  et  nour- 
rit sans  les  affaiblir.  V.   X. 


^(î>a^aQ  éiïL^^^^^^^  sa^a^aasraa. 


THEODORE    KOERNER. 

S'il  est  particulier  au  génie  de  consolider  et  d'agrandir  la  gloire 
de  toute  une  grande  nation ,  de  l'entraîner  en  dépit  de  tous  les  obsta- 
cles dans  la  voie  du  progrés  humanitaire,  et  de  lui  donner  une  syn- 
thèse pour  des  siècles  entiers,  nous  sommes  forces  de  reconnaître  que 
cette  distinction  revient,  pour  les  temps  modernes  en  particulier,  à 
notre  immortel  Schiller.  En  effet,  qui  voyons- nous  se  prononcer  dans 
ses  poésies?  Est-ce  un  esprit  maladif  qui  s'occupe  à  flatler  les  faiblesses 
de  son  époque,  ou  bien  est-ce  l'ostentation  du  savoir  qui  ne  convoite 
que  les  applaudissemens  de  la  foule  ébahie?  Est-ce,  comme  chez 
Goethe,  le  talent  qui,  en  faisant  abstraction  des  besoins  du  siècle,  en 
insultant  aux  sentimens  les  plus  sacrés  de  l'humanité,  encense  les  tris- 


—  143  — 

tes  réalités  de  son  temps  et  s'en  fait  encenser  en  retour;  qui,  lorsque 
malgré  lui  l'étincelle  divine  est  enfin  tombée  dans  les  masses,  s'en 
fâche,  se  retire  avec  dépit,  et  s'enlerme  dans  son  cabinet  par  pur 
égoïsme  (i),  au  lieu  de  coopérer  à  la  renaissance  de  tout  un  peuple? 
Non,  tel  n'est  pas  le  caractère  de  Schiller;  ame,  vérité,  un  sentiment 
enthousiaste  de  la  vertu  et  du  beau,  un  amour  ardent  de  la  patrie  et 
de  toute  l'espèce  humaine  le  distinguent.  ((  Il  ramena,  dit  notre  Wolf- 
gang  Menzel,  l'idéal  à  la  nature,  comme  Goethe,  mais  il  éleva  en 
même  temps  la  nature  jusqu'à  l'idéal.  Ses  héros  sont  dans  le  sens  ro- 
mantique ce  que  les  dieux  de  la  plastique  grecque  furent  dans  le  sens 
antique  ,  des  hommes-dieux,  des  dieux-hommes.  Beaucoup  de  poètes 
sont  descendus  dans  le  passé  sombre  de  l'histoire  pour  river  des  chaî- 
nes à  l'humanité  ;  Schiller,  ange  lumineux,  s'est  placé  aux  portes  de 
l'avenir  pour  faire  apercevoir  à  notre  œil  ébloui  la  sérénité  des  jours 
plus  heureux.  » 

Schiller,  en  idéalisant  ainsi  l'ame  de  l'humanité  entière,  en  devint  la 
plus  haute  expression,  c'est  pourquoi  il  est  admiré  et  sera  toujours 
admiré  partout  où  il  y  a  des  hommes  qui,  restés  en  dehors  de  la  cor- 
ruption du  temps,  ont  conservé  quelque  générosité  dans  le  cœur.  Nous 
avons  déjà  parlé  ailleurs  de  l'effet  que  produisirent  ses  poésies  brûlan- 
tes sur  sa  nation,  abattue  par  tant  de  revers,  humiliée  aux  yeux  du 
monde  par  ses  propres  enfans ,  déchirée  par  la  désunion ,  et  accablée 
sous  le  poids  du  despotisme  le  plus  odieux;  ici  nous  nous  contenterons 
de  dire  que  jamais  poète  ne  remplit  une  mission  plus  belle,  plus  sainte 
que  la  sienne ,  et  que  c'est  aux  générations  futures  surtout  de  sentir 
toute  la  hauteur,  toute  la  dignité,  toute  la  majesté  des  efforts  du  poète. 
Son  époque  abâtardie  ne  fut  pas  de  taille  à  comprendre  dans  toute  sa 
grandeur  un  génie  aussi  transcendant  que  le  sien;  c'est,  nous  aimons  à 
le  répéter,  à  l'avenir  de  réaliser  les  grandes  choses,  de  se  dévouer  en- 
tièrement aux  idées  généreuses  dont  il  s'est  porté  le  champion.  Gloire 
certes  plus  désirable  et  plus  réelle  que  celle  du  talent,  qui,  en  se  pros- 
ternant devant  les  faiblesses  du  moment,  en  s'attachant  à  ne  défendre 
aucune  idée  de  progrès  bien  arrêtée,  se  fait  adorer  par  une  foule 


(1)  Goethe  se  vantait,  plus  tard,  de  s'être  entièrement  séquestré  du  monde  pendant  la 
guerre  d'indépendance ,  dans  le  but  d'apprendre  le  chinois,  «  Cette  époque  fut  par  trop 
prosaïque,  w  ajoutait -il  avec  une  complaisance  révoltante  ! 


d'hommes  égoïstes  et  de  soi-disans  esprits  forts,  qui,  ayant  perdu  jus- 
qu'au sentiment  de  la  vertu  ,  passent  condamnation  sur  tous  ceux  qui 
osent  en  prononcer  le  nom. 

Un  poète  aussi  moral  et  aussi  sublime  que  Schiller  dut,  dans  une 
nation  comme  la  nôtre,  avoir  de  nombreux  imitateurs.  Mais  ils  lui  sont 
tous  inférieurs  pour  le  fond  et  pour  la  forme,  et  il  leur  est  arrivé  ce  qui 
doit  nécessairement  arriver  à  tous  les  imitateurs ,  c'est-à-dire  ils  sont 
tombés  ou  dans  l'exagération,  ou  ils  se  sont  bornés  à  nous  donner  des 
copies  fades,  pâles,  ou  ils  se  sont  évertués  à  mettre  en  vers  tout  un 
système  de  moral  sec  et  abstrait;  il  leur  manque  à  tous  l'énergie,  l'ac- 
tion continue  de  leur  modèle,  et  ce  je  ne  sais  quoi  de  solennel,  d'im- 
posant, qui  fait  tressaillir  nos  cœurs  à  chaque  pas.  Quelques-uns  de  ces 
imitateurs  ont ,  comme  Raupach ,  dramatisé  quelques  idées  philoso- 
phiques ou  politiques;  d'autres,  visant  aux  coups  de  théâtre ,  ou  gla- 
nant çà  et  là  quelque  idée  patriotique  ou  religieuse,  ont,  comme  Collin, 
Schlenschlaeger  et  Rlingemann,  traité  des  sujets  historiques  sans  pou- 
voir toutefois  donner  à  leurs  héros  le  caractère  vraiment  idéal  de  ceux 
de  Schiller.  MùUner,  Werner,  Grillparzer  et  leurs  partisans,  qui  sacri- 
fient au  destin  aveugle  {Schlcksals'tragodLe)^  sont  ceux  qui  se  sont 
le  plus  égarés  de  la  route  tracée  par  lui.  Qu'il  nous  soit  permis  d'ex- 
primer ici  nos  regrets  bien  sincères  de  ce  que  notre  ami  Wilhelm 
Waiblinger,  jeune  poète  du  plus  grand  talent,  ait  été  empêché  par  une 
mort  prématurée  de  réaliser  son  projet  de  nous  traduire,  dans  le  véri- 
table esprit  de  Schiller,  les  caractères  les  plus  saillans  de  notre  nation 
dont  nos  annales  sont  si  riches.  Embrasser,  dans  un  cycle  de  drames, 
depuis  Arminius  jusqu'à  Wallenstein ,  toute  la  vie  intellectuelle,  mo- 
rale_,  politique,  religieuse  et  militaire  de  notre  peuple,  était^  il  est  vrai, 
une  tache  gigantesque  et  hérissée  d'obstacles,  mais  non  pas  impossible 
peut-être  à  un  esprit  qui,  en  réunissant  toutes  les  qualités  requises 
dans  un  grand  poète,  y  joignait  un  amour  enthousiaste  de  la  patrie  et 
de  la  liberté  nationale. 

Quoi  qu'il  en  soit,  de  tous  les  imitateurs  de  Schiller  qui  ont  cherché 
à  reproduire  le  feu  des  grandes  et  nobles  passions  de  ses  héros,  sa  di- 
gnité, son  élévation  d'ame,  sa  morale  pure  et  sa  verve  continue,  le  plus 
heureux  est  sans  nul  doute  Théodore  Koerncr.  Ce  nouveau  Tvrtée  de 
la  guerre  d'indépendance  nationale  en  i8i3  naquit  à  Dresde  en  1791. 
Dans  la  maison  de  son  père ,  également  connu  par  des  ouvrages  esti* 


*.  145 -. 

mables  sur  l'économie  politique  et  sur  des  sujets  esthétiques,  le  jeune 
Koerner  voyait  souvent  Schiller  et  Goethe.  Son  éducation  toute  clas- 
sique fut  de  nature  à  lui  inspirer  un  ardent  anriour  de  l'antiquité,  de 
l'art  et  de  la  poésie.  Plus  tard,  il  s'adonna  à  la  science  des  mines  ;  quel- 
ques années  d'études,  faites  d'ailleurs  assez  négligemment  à  l'univer- 
sité de  Leipsick,  passèrent  sans  laisser  deviner  dans  notre  jeune  poète 
le  talent  surprenant  qu'il  développa  ensuite.  Livré  à  ses  rêves  d'avenir, 
ordinairement  si  brillans  et  si  vagues  à  l'âge  de  jeunesse,  au  commerce 
de  ses  amis,  commerce  tout  de  gaîté  et  d'inactivité,  Koerner  semblait 
croire  que  le  génie  devait,  en  renonçant  à  toute  étude  sérieuse,  s'aban- 
donner à  lui-même,  quelle  que  fût  sa  direction.  Quelques  fautes  de 
jeunesse  le  forcèrent  de  quitter  l'université  sans  qu'il  eût  atteint  son 
but  ;  alors  il  alla  à  Vienne.  Plusieurs  productions  dramatiques  ,  qui  se 
succédèrent  assez  rapidement ,  attirèrent  sur  lui  l'attention  publique. 
Nous  n'en  citerons  que  le  Domino  s>ert^  la  Fiancée^  les  Gardes-de- 
Nuit.  Dans  quelques  autres  pièces,  telles  que  Toni^  ffedwig-,  Zring, 
le  poète  s'efforça  de  réunir  le  pathos  dramatique  de  Schiller  à  la  ma- 
nière de  Kotzebue,  qui  visait  aux  coups  de  théâtre.  Mais  sans  posséder 
ce  coup-d'œil  et  cette  profonde  connaissance  de  l'histoire  et  des  hom- 
mes, que  le  poète  dramatique  sait  éclairer  du  flambeau  de  son  génie, 
sans  bien  savoir  se  rendre  compte  du  but  de  la  vie  qu'il  connaissait  en- 
core si  peu  ,  il  allait  déjà  se  lancer  dans  une  route  fatale,  lorsque  son 
bon  génie  l'appela  dans  la  vie  active.  Une  nouvelle  aurore  brillait  alors 
au  firmament  de  l'Allemagne.  L'appel  de  la  patrie  ne  passa  point  ina- 
perçu à  côté  de  lui,  et  le  jeune  homme  aux  idées  généreuses  et  élevées 
n'hésita  pas  un  instant  à  échanger  la  lyre  contre  l'épée.  Nous  voyons, 
par  des  poésies  écrites  sous  l'inspiration  de  ce  moment  décisif,  combien 
il  méprisait  dans  l'homme  la  lâcheté,  et  avec  quel  feu  patriotique  son 
ame  ardente  embrassait  l'idée  du  devoir  où  était  tout  homme  de  se  dé- 
vouer à  la  cause  de  la  patrie  commune.  Il  quitta  donc  sa  position  avan- 
tageuse pour  se  réunir  à  la  troupe  sacrée  qui ,  composée  en  grande 
partie  d'étudians ,  de  professeurs  et  d'hommes  de  lettres ,  se  formait 
alors  à  Breslau,  sous  les  ordres  de  Lùtzaw.  Dans  la  carrière  des  armes, 
il  trouva  bientôt  une  occupation  digne  de  lui  et  de  ses  amis  généreux, 
et  dévoués  comme  lui  au  triomphe  de  la  bonne  cause.  L'immense  agi- 
tation de  l'époque  lui  fournit  le  sujet  de  ses  cliants  et  éveilla  en  lui 
cette  véritable  poésie,  qui,  pour  être  digne  des  circonstances  graves  et 


—  146  — 

solennelles,  devait  se  mettre  à  leur  hauteur.  Les  plus  belles  et  les  plus 
énergiques  de  ses  chansons  sont  dues  à  cette  inspiration  sublime.  N'ai- 
mant pas  l'inactivité  forcée  à  laquelle  les  chasseurs  à  pied  de  Lùtzaw 
se  trouvaient  condamnés  après  la  bataille  de  Lïitzen ,  il  entra  dans  la 
cavalerie  du  même  corps.  Adjudant  de  Lùtzaw,  il  était  toujours  sur  les 
derrières  de  l'ennemi.  Les  troupes  françaises  l'auraient  peut-être  fait 
prisonnier  dans  le  combat  de  Kitzen,  où  il  fut  dangereusement  blessé, 
si  le  secours  de  quelques  frères  d'armes  et  l'assistance  de  quelques 
paysans  ne  l'eussent  sauvé  et  ainsi  délivré  d'une  mort  certaine.  Pen- 
dant l'armistice,  il  retourna  à  son  corps,  à  qui  il  était  dévoué  sans  re- 
tour, comme  nous  le  voyons  dans  toutes  ses  poésies.  Bientôt  il  com- 
battit de  nouveau  avec  un  courage  intrépide ,  dans  plusieurs  petites 
batailles,  contre  Davoust.  C'est  dans  l'une  d'elles,  livrée  sur  un  champ 
traversé  par  la  route  de  Gadebusch  à  Schwérin,  prés  la  ville  de  Rosen- 
berg,  qu'il  finit  sa  vie  active,  le  26  août  181 3.  Une  balle  mortelle  avait 
traversé  le  corps  du  héros  ;  après  quelques  minutes  il  cessa  de  respirer. 
Une  heure  avant  le  combat,  et  après  une  marche  pénible  pendant  la 
nuit,  Roerner  avait  achevé  son  fameux  Schwej^tlied  (Chanson  de  l'É- 
pée)  dans  un  petit  bois  et  l'avait  lu  à  ses  amis.  Le  cadavre  de  Roerner, 
couronné  de  feuilles  de  chêne,  de  même  que  celui  du  jeune  comte  de 
Hardenberg,  furent  escortés,  avec  les  honneurs  militaires,  par  tous  les 
officiers  du  corps  et  par  tous  les  confrères  d'armes  qui  avaient  eu  le  bon- 
heur de  connaître  le  divin  chanteur,  pour  être  enterrés  sous  un  vieux 
chêne,  près  le  village  de  Wobbelin  :  son  nom  orne  l'écorce  de  cet  arbre. 
Leduc  régnant  de  iNIecklenbourg  donna  au  père  de  Roerner  le  terrain 
(jui  entoure  le  tombeau  de  notre  poète.  Un  beau  monument  en 
bronze,  surmonté  d'une  lyre,  à  laquelle  sont  attachées  une  épée  an- 
tique et  une  couronne  en  feuilles  de  chêne,  s'élève  au  milieu  du 
champ.  Sa  sœur  unique,  qui  mourut  en  181 5,  repose  à  côté  du  poète. 
Mais  un  monument  impérissable,  et  plus  beau  que  tous  les  monumcns 
en  bronze  et  en  marbre  ,  sont  ses  poésies  guerrières  mentionnées  plus 
haut,  et  publiées  par  son  père,  en  1814?  sous  le  nom  de  Ljre  et  Epée 
{Leier  luid  Scltwert). 

Les  poésies,  dans  le  genre  de  celles  contenues  dans  Lyre  et  Epécj 
supposent  l'existence  d'une  grande  passion,  et  ne  peuvent  sortir  que 
du  cœur  d'un  poète  exallé  par  un  état  de  choses  peu  ordinaire.  Elles 
respirent  un  amour  enthousiaslc  de  Ihonneur  et  de  la  liberté  de  la 


—  147  — 

patrie,  la  l^aine  de  l'ennemi,  du  vice,  de  la  faiblesse.  Rarement  le  feu 
de  la  passion  est  purement  personnel,  parce  que  la  passion  personnelle 
est  rarement  poétique.  Elles  sont  donc  le  plus  souvent  imprégnées 
d'un  amour  enthousiaste  pour  l'humanité  et  la  cause  nationale.  Le 
délire  divin  de  notre  Holderlin,  qui,  dans  ce  genre,  est  ce  que  la  poé- 
sie connaît  de  plus  élevé,  de  plus  pur,  de  plus  profond,  se  réveilla,  du 
temps  de  Roerner,  dans  Arndt,  Schenkendorf,  etc.,  et  leurs  efforts 
combinés  mirent  le  comble  à  l'exaltation  des  esprits.  Mais  les  plus 
belles  chansons  guerrières,  après  celles  de  Schiller  et  de  Roerner,  furent 
celles  de  Louis  Follen  ;  elles  sont  comme  des  sons  de  trompettes 
bruyantes,  joyeuses  ei  respirant  le  tumulte  des  batailles. 

Les  chansons  guerrières  de  Roerner ,  dont  le  nom  ne  s'effacera  ja- 
mais de  la  mémoire  des  hommes,  et  que  nous  devons  nommer  le  plus 
noble  entre  les  plus  nobles  enfans  de  la  jeune  Allemagne ,  saisissent, 
à  l'heure  qu'il  est,  nos  cœurs  d'autant  plus  que  beaucoup  de  ces  belles 
choses  qu'il  avait  prévues  et  annoncées  se  sont  pleinement  réalisées. 
Il  n'y  a  que  l'amour  d'une  belle  ame  qui  puisse  produire  cette  rare 
union  de  la  tendresse  et  de  la  force  que  respirent  les  chants  du  poète. 
Sa  confiance  en  Dieu,  sa  foi  inébranlable  dans  la  victoire  définitive  du 
bon  droit,  de  la  liberté,  de  l'union  fraternelle,  du  courage  et  de  l'hé- 
roïque mépris  de  la  mort  n'ont  point  trompé  le  généreux  chanteur. 

Combien  ne  sentons-nous  vivement  aujourd'hui  les  vers  suivans  : 
Mit  Gotl  !  Einst  geht ,  hoch  ûberfeindes  leichen ,  der  stem  des 
friedens  auf;  dann  pjlanzen  wir  eîn  weisses  siegesgeichen  ani 
freien  Rheinstron  auf!  «  Dieu  soit  avec  nous  !  Un  jour  i^étoile  de  la 
»  paix  luira  par-dessus  les  cadavres  de  l'ennemi  ;  alors  nous  planterons 
»  sur  les  bords  du  Rhin  libre  un  drapeau  blanc  comme  signal  de  notre 
))  victoire  ;  »  et  ces  vers  du  Citant  d'^alliance  avant  la  bataille  : 
((  Toutes  les  grandes  choses  nous  reviennent,  n  Qui  ne  pense  au  chan- 
teur en  lisant  la  chanson  intitulée  Notre  Confiance^  car  la  prédiction 
de  sa  mort  devait  également  s'accomplir,  prédiction  pleine  d'un  senti- 
ment viril  et  tendre  h  la  fois.  Roerner  ne  devait  point  assister  au 
triomphe  de  sa  patrie,  mais  «  son  peuple  victorieux  et  reconnaissant 
y)  n'oubliera  pas  les  honmies  fidèles  morts  pour  la  bonne  cause.  )) 
Wivd  die  treuen  todten  nicht  vei'gessen  (i). 

(1)  Dans  le  chaut  intitulé  Appela  que  nous  donnons  plus  bas. 


—  148  — 

En  offrant  ici  au  public  français  quelques-uns  des  chants  guerriers 
de  Koerner,  nous  sommes  obligés  de  prévenir  ceux  de  nos  lecteurs 
qui  ne  connaissent  point  l'original,  que  la  traduction  n'en  saurait  don- 
ner  l'équivalent  qu'approximativement. 

I.— MORT   FIDÈLE. 

(Composé  avant  le  départ  de  Koerner  pour  la  guerre.) 

I.  Il  faut  que  le  chevalier  se  jette  dan^  les  combats  sanglans  afin  de  défendre 
la  liberté ,  la  gloire  et  la  patrie.  Il  se  rend  encore  une  fois  à  la  maison  de  son 
amante,  il  ne  veut  pas  partir  sans  lui  dire  ses  adieux  :  «  Ne  pleure  donc  pas  à  te 
rougir  les  yeux,  comme  s'il  n'y  eût  plus  de  consolation  ni  d'espérance!  Je  reste- 
rai fidèle,  jusqu'à  la  mort,  à  la  patrie  et  à  mon  amour  I  » 

II.  Et  après  lui  avoir  dit  ses  adieux  ,  il  retourne  au  galop  dans  la  troupe 
des  fidèles  ;  il  rejoint  l'armée  de  son  empereur,  et  plein  d'un  courage  fier,  il  re- 
garde les  rangs  de  l'ennemi  :  «  Ce  qui  nous  menace  ne  m'effraie  pas ,  dussé-je 
rester  sur  le  champ  de  bataille  1  Car,  joyeux,  je  marche  à  la  mort  pour  la  patrie 
et  mon  amour.  » 

III.  Et  il  s'élance  dans  la  plus  forte  mêlée  ,  répandant  partout  la  terreur;  les 
ennemis  tombent  en  masse  sous  ses  coups.  On  doit  la  victoire  à  son  courage  hé- 
roïque ,  mais ,  hélas  I  on  compte  le  vainqueur  également  au  nombre  des  cada- 
vres :  «  Coule  ,  mon  sang ,  de  ta  rougeur  de  pourpre  ;  les  coups  de  mon  épée 
l'ont  vengé  ;  je  suis  resté  fidèle,  jusqu'à  la  mort,  au  serment  prêté  à  la  patrie 
et  à  mon  amour. 


II.  —APPEL  A  LA  PATRIE. 

I.  Lève-toi ,  mon  peuple  î  Les  signaux  de  feu  brillent  sur  les  montagnes  ;  la 
lumière  de  la  liberté  vient  du  nord,  resplendissante  de  clarté I  Tu  dois  plonger 
l'acier  dans  le  cœur  de  l'ennemi  ;  lève-toi,  mon  peuple!  Les  signaux  de  feu  bril- 
lent sur  toutes  les  montagnes,  la  moisson  est  enfin  arrivée  à  maturité.  Moisson- 
neurs, hâtez-vous!  Le  salut  suprême,  le  dernier,  est  dans  l'épée  !  Enfonce  le 
javelot  dans  ton  cœur  fidèle  pour  frayer  un  chemin  à  la  liberté  !  Lave  et  purifie 
avec  ton  sang  la  terre,  la  terre  d'Allemagne  ! 

II.  Ce  n'est  point  une  guerre  faite  dans  l'intérêt  des  couronnes  royales  ;  non, 
c'est  une  croisade,  c'est  une  guerre  sainte!  Le  tyran  a  arraché  à  ton  cœur  le 
droit ,  les  mœurs  ,  la  vertu  ,  la  foi  et  la  conscience  ;  sauve-les  par  la  victoire  de 
ta  liberté  !  Les  gémissemens  de  tes  vieillards  te  crient  :  Réveille-toi!  Les  cabanes 
en  ruines  maudissent  les  agresseurs  ;  la  honte  de  tes  filles  crie  à  la  vengeance  ; 
l'assassinat  de  tes  fils  crio  au  sang. 

III.  Brise  le  soc  de  la  charrue,  jette  les  pinceaux,  laisse  reposer  ta  lyre,  laisse- 
là  tes  niéticrs  !  abandonne  tes  palais,  tes  salons  et  tos  portiques!  Celui  devant 
qui  flottent  tes  drapeaux  aime  à  voir  son  peuple  entouré  d'armes.  Car  lu  dois 


^  149  — 

construire  un  grand  autel  dans  l'éternelle  aurore  de  sa  liberté  ;  tu  en  dois  tailler 
les  pierres  avec  ton  épée,  le  temple  doit  être  fondé  sur  la  mort  des  héros. 

IV.  Pourquoi  pleurez-vous,  jeunes  fdles,  pourquoi  gémissez-vous,  ô  femmes, 
vous  pour  qui  le  Seigneur  n'a  point  aiguisé  les  glaives  ;  si  nous  jetons,  joyeux, 
nos  jeunes  corps  dans  les  masses  de  nos  meurtriers,  est-ce  parce  que  la  hardie 
volupté  du  combat  vous  manque?  Mais  vous  pouvez  vous  approcher,  joyeuses, 
de  l'autel  de  Dieu  î  II  vous  a  donné  une  tendre  sollicitude  pour  soigner  nos 
blessures,  il  vous  a  donné  dans  vos  ardentes  prières  la  plus  belle  et  la  plus  pure 
victoire  de  la  piété. 

V.  Priez  donc  pour  que  Tantique  force  reparaisse,  pour  que  nous  soyons  l'an- 
cien peuple  victorieux  !  Implorez  les  martyrs  de  la  sainte  cause  de  TAllemagne 
comme  génies  de  vengeance,  comme  les  bons  anges  de  la  sainte  guerre  I  Louise (1), 
sois  le  guide  de  ton  époux  î  Esprit  de  notre  Ferdinand  (2),  précède  nos  batail- 
lons !  Et  vous  tous ,  ombres  des  héros  libres  de  l'Allemagne ,  soyez  avec  nous , 
guidez  nos  drapeaux  flottans  dans  l'air. 

VI.  Le  ciel  nous  vient  en  aide  ;  l'enfer  reculerai  Marchons,  mon  brave  peu- 
ple î  Marchons,  la  liberté  nous  appelle  !  Marchons  I  Ton  cœur  bat  en  frémissant, 
tes  chênes  se  perdent  dans  les  nuages.  Pourquoi  t'inquiéter  des  montagnes  de 
tes  cadavres?  Plantes-y  le  drapeau  de  ta  liberté  I  Et  lorsque,  mon  peuple,  cou- 
ronné de  succès ,  tu  reparaîtras  dans  la  sainte  splendeur  de  tes  ancêtres  victo- 
rieux, n'oublie  point  les  fidèles  morts  pour  ta  cause,  et  orne  notre  urne  aussi  de 
la  couronne  en  feuilles  de  chêne  I 


III.  — PRIERE  PENDANT  LA  BATAILLE. 

I.  Père,  je  t'appelle  î  La  fumée  du  canon  bruyant  m'offusque,  des  foudres  re- 
tentissantes me  cernent  avec  leur  terrible  zig-zag.  Maître  des  batailles,  je  t'ap- 
pelle î  Père,  conduis-moi  ! 

II.  Père  ,  conduis-moi  !  conduis-moi  à  la  victoire ,  conduis-moi  à  la  mort  : 
Seigneur,  j'obéis  à  ta  volonté.  Seigneur,  conduis-moi  comme  tu  le  voudras. 
Dieu,  je  te  reconnais  I 

III.  Dieu,  je  te  reconnais  !  Dans  le  frémissement  des  feuilles  d'autonme  et  dans 
les  tempêtes  des  batailles,  je  te  reconnais,  source  de  tout  bien.  Père,  bénis-moi! 

IV.  Père ,  bénis-moi  I  En  tes  mains  je  recommande  ma  vie  ,  tu  peux  Tôter 
car  tu  l'as  donnée.  Bénis-moi,  soit  pour  la  vie,  soit  pour  la  mort.  Père,  je  te  glo- 
rifie ! 

V.  Père,  je  te  glorifie  I  Ce  n'est  point  une  guerre  pour  les  biens  de  la  terre  ; 
nous  défendons  avec  l'épée  ce  que  nous  avons  de  plus  saint.  C'est  pourquoi  je  te 
glorifie,  soit  mourant,  soit  victorieux.  Dieu  ,  c'est  à  toi  que  je  m'abandonne  I 

VI.  Dieu,  c'est  à  toi  que  je  m'abandonne!  Lorsque  les  tonnerres  de  la  mort 
me  salueront ,  lorsque  mes  veines  ouvertes  couleront  déjà ,  c'est  à  toi ,  mon 
Dieu,  que  je  m'abandonnerai!  Père,  je  t'appelle! 


(1)  La  défunle  reine  de  Prusse,  si  connue  pour  son  patriotisme  pur  et  élevé. 

(2)  Archiduc  d'Autriche,  frère  de  Charles,  mort  dans  la  bataille  d'Aspern. 


—  150  — 

IV.  —  NOTRE  CONFIANCE. 

I.  Nous  t'invoquons,  le  regard  joyeux,  et  nous  nous  tenons  fermes  à  ta  parole  I 
L'enfer  ne  nous  trompera  pas  par  son  faux  esprit  et  par  l'assassinat  î  Que  tout 
autour  de  nous  tombe  en  ruines  ;  nous  savons  que  ta  parole  subsiste. 

II.  La  foi  ne  triomphe  pas  à  si  bon  marché ,  un  tel  bien  doit  être  acquis  par 
de  bien  grands  efforts.  Le  raisin  ne  nous  abreuve  pas  de  sa  volonté  ;  le  pressoir 
seul  prépare  le  vin  ;  et  si  un  ange  veut  s'envoler  vers  le  ciel,  il  faut  qu'un  cœur 
soit  brisé  parla  mort. 

III.  N'importe  que,  dans  cette  vie  fausse,  le  mensonge  bâtisse  des  temples  ; 
que  des  hommes  vils^  habillés  en  or,  tremblent  et  qu'ils  redoutent  la  force  et 
la  vertu,  et  que  les  lâches  se  tiennent  effrayés  devant  le  peuple  réveillé  ; 

IV.  Et  que  les  frères  soient  encore  désunis,  et  qu'ils  soient  séparés  par  leur 
haine  sanglante  ;  et  que  des  princes  allemands  méconnaissent  la  fraternité  de 
leurs  sceptres  et  l'unité  de  l'Allemagne,  qui  devrait  dicter  la  loi  à  toute  la  terre. 

V.  Nous  ne  désespérerons  jamais  de  toi,  et  nous  serons  fidèles  et  de  bon  cou- 
rage. Tu  écraseras  le  tyran  et  tu  délivreras  la  terre  d'Allemagne.  N'importe 
que  le  jour  en  soit  encore  éloigné  ;  qui  en  sait  mieux  que  toi  le  temps  conve- 
nable? 

VI.  Le  temps  de  la  bonne  cause,  de  la  liberté,  de  la  mort  des  tyrans  î  C'est 
son  épée  qui  vaincra  le  dragon  et  rougira  les  rivières  allemandes  par  le  sang 
des  esclaves  et  par  notre  sang  hbre  !  Toi,  grand  Dieu  protecteui",  aies-en  soin  ! 


V.  —  LES  BRAVES  ET  LES  LACHES 

I.  Le  peuple  se  lève,  l'ouragan  se  déchaîne,  qui  resterait  lâchement  oisif? 
Honte  pour  toi,  lâche,  derrière  le  poêle,  entouré  de  courtisans  et  de  courtisanes. 

Refrain.  —  Tu  es  un  misérable  sans  honneur.  Une  fille  allemande  ne  t'em- 
brasse pas;  une  chanson  allemande  ne  te  réjouit  pas,  et  le  vin  allemand  ne  te 
rafraîchit  pas.  Choquez,  chacun  de  nous  qui  sait  manier  la  flamberge. 

II.  Pendant  que  nous  aurons  passé  debout  les  horreurs  d'une  nuit  de  pluie, 
tourmentée  par  les  sifflemens  du  vent,  tu  pourras  faire  des  rêves  voluptueux  et 
mettre  tes  membres  sur  des  sofas  somptueux. 

Tu  es  un  misérable,  etc. 

III.  Pendant  que  l'âpre  son  des  trompettes  pénèti*e  nos  cœurs  comme  le  ton- 
nerre, tu  peux  t'amuser  au  spectacle,  et  te  réjouir  de  cadences  et  de  roulades. 

Tu  es  un  misérable,  etc. 

IV.  Pendant  que  la  chaleur  du  jour  nous  écrase  de  son  feu,  et  qu'à  peine  une 
goutte  d'eau  est  là  pour  nous  rafraîchir,  tu  peux  faire  sauter  les  bouchons  de  tes 
bouteilles  de  Champagne  et  t'éisseoir  à  tes  tables  surchargées  de  mets. 

Tu  es  un  misérable,  etc. 

V.  Pendant  qu'avant  le  hourah  de  la  bataille  sanglante,  nous  aurons  pensé  à 
notre  fidèle  amante  pour  lui  dire  nos  adieux,  tu  peux  courir  après  tes  maîtresses, 
et  acheter  la  volupté  au  poids  de  l'or. 

Tu  es  un  misérable,  etc. 


—  151  — 

VI.  Pendant  que  les  balles  sifflent  autour  de  nous,  que  la  lance  frémit,  et  que 
la  mort  retentit  au  milieu  de  nous  sous  mille  formes,  tu  peux  te  mettre  à  la  table 
de  jeu  et,  du  spadille,  couper  les  rois.  i 

Tu  es  un  misérable,  etc.  , 

VII.  Et  quand  notre  dernière  heure  nous  trouvera  dans  le  rang  des  batailles, 
nous  te  saluerons,  heureuse  mort  de  soldat.  Et  toi,  tu  te  cacheias  sous  des  cou- 
vertures de  soie,  gémissant  sur  les  terreurs  de  l'anéantissement. 

Tu  mourras  en  lâche,  en  misérable;  une  fille  allemande  ne  te  pleurera  point, 
une  chanson  allemande  ne  te  chantera  point,  et  les  coupes  allemandes  ne  reten- 
tiront point  pour  toi.  Choquez,  chacun  de  nous  qui  sait  manier  la  ilamberge. 


Croyant  que  ces  échantillons  suffiront  pour  donner  à  nos  lecteurs 
une  idée  nette  de  la  vie  politique  et  poétique  de  Roerner,  nous  bor- 
nerons-là  nos  citations_,  et  nous  finirons  en  disant  que  presque  toutes 
ces  chansons  guerrières,  que  l'on  chantait  ordinairement  en  bataille, 
ont  été  mises  en  musique  par  notre  immortel  Karl  Maria  Weber. 
Parmi  les  morceaux  mis  en  musique ,  nous  distinguerons  surtout  : 
Lûtzaws  wilde  îagd,  la  Chasse  sauvage  de  LûtzaWj  la  Chanson 
de  VEpée^  la.  Prière  avant  la  bataille^  la  Mort  fidèle^  qui  respirent 
tous  au  dernier  degré  cette  exaltation  sublime  dont  les  a  su  imprégner 
le  génie  de  notre  poète  patriotique.  D'  Christ.  Fr.  Grieb. 


Deux  voyageurs  qui  ne  s'étaient  jamais  vus  avaient  été  réunis  à  la 
même  table  dans  une  auberge  du  petit  village  de  Soligny;  c'était  vers 
la  fin  de  l'automne.  Le  temps,  souvent  humide  au  milieu  des  marais 
du  Perche,  était  sombre  et  froid;  quelques sarmens  verts  fumaient  au 
fond  de  la  cheminée ,  et  la  pluie  qui  tombait  sans  obstacle  par  l'im- 
mense ouverture  de  l'àtre  menaçait  de  les  éteindre. 

La  conversation  fut  lente  à  s'engager;  l'un  des  étrangers,  d'une  fi- 
gure jeune  et  mâle,  portait  dans  tous  ses  traits  l'enTpreinte  d'une  agi- 
tafion  violente  ;  ses  yeux  étincelaient  par  moment  et  semblaient,  après 
avoir  erré  au  hasard  ,  revenir  toujours  se  fixer  sur  un  objet  invisible, 


—  152  — 

tandis  que  sa  main  distraite  jouait  avec  son  couteau  comme  avec  une 
épée  ;  l'autre  voyageur,  déjà  dans  la  maturité  de  Tàge,  avait  l'attitude 
calme  et  réfléchie;  à  peine  laissa-t-il  échapper  un  signe  d'impatience 
lorsqu'un  laquais  vêtu  d'une  riche  livrée  vint  lui  annoncer  que  le  maî- 
tre de  poste  de  Mortagne  ne  lui  enverrait  que  le  lendemain  malin 
les  chevaux  qu'il  avait  demandés. 

—  Après  tout,  dit-il,  en  s'installant  à  table,  ce  contre-tempsfh'est 
pas  sans  compensation  ;  je  pourrai  faire  connaissance  avec  Monsieur. 

Le  jeune  homme  inclina  légèrement  la  tête  comme  par  un  mouve- 
ment machinal  de  politesse,  mais  il  conserva  toute  sa  préoccupation  ; 
craignant  alors  de  s'être  avancé  en  pure  perte,  son  commensal  ajouta 
d'un  air  rêveur  : 

((  Cette  mauvaise  auberge  sera  pour  moi  une  sorte  de  lazaret  ;  il  est 
assez  sage ,  quand  toutefois  on  est  quitte  pour  une  quarantaine  d'une 
nuit,  de  ménager  la  transition;  un  passage  trop  rapide  de  l'obscurité 
à  la  lumière  éblouirait;  du  silence  de  la  Trappe  au  bruit  du  monde, 
ce  serait  étourdissant.  »  En  parlant  ainsi ,  il  tira  des  tablettes  de  sa 
poche ,  écrivit  quelques  notes  au  crayon  ,  et  se  mit  tranquillement  à 
souper. 

—  ((  Vous  arrivez  de  la  Trappe,  Monsieur?  dit  le  jeune  voyageur 
que  ce  nom  avait  comme  réveillé  en  sursaut. 

—  ((  Oui,  j'en  viens  k  l'instant...  Et  vous,  Monsieur,  vous  y  allez 
peut-être? 

—  ((  Je  ne  sais  encore... 

—  {(  Voilà  comme  on  se  croise  dans  les  chemins  de  cette  vie!...  La 
chartreuse  vous  intéressera,  j'en  suis  sûr,  ça  ne  ressemble  à  rien,  on 
accourrait  de  cent  lieues  ne  fut-ce  que  pour  entendre  chanter  le  Sah>e 
j^eginaj  quand  tous  les  religieux,  prosternés  dans  les  ténèbres,  la  face 
contre  terre,  entonnent  le  premier  verset,  il  y  a  de  quoi  être  épouvanté. . . 
c'est  admirable. 

—  ((  Je  suis  loin  de  songer  à  un  voyage  d'agrément,  ^lonsieur... 

—  ((  A  la  bonne  heure  :  dans  cette  saison,  on  ne  peut  avoir  en  vue 
qu'une  retraite,  mais  retraite  ou  visite,  tout  est  opposition,  tout  devient 
enseignement  pour  l'homme  du  monde  ;  voici  trois  fois ,  pour  mon 
compte ,  que  je  passe  de  la  cour  à  la  Trappe  ,  et  ma  philosophie  se 
trouve  à  merveille  de  ce  régime  de  contrastes  ;  j'apprends  dans  ma  Thé- 
baide  à  supporter  Versailles  ;  ce  n'est  pas  peu  dire.  » 


^  153  — 

Le  philosophe  grand  seigneur  qui  tenait  ce  langage,  ce  sage  frivole 
dont  les  orgueilleuses  bouderies  avaient  besoin  de  la  solennité  d'un 
cloître,  était  le  duc  de  Saint-Simon,  écrivain  satirique,  ennemi  capri- 
cieux de  Louis  XIV,  qui  chaque  fois  qu'il  sortait  de  ce  lieu  de  péni 
tence  où  les  passions  et  les  vanités  doivent  s'amortir,  n'était,  suivant 
Lacretelle,  que  plus  enclin  a  une  âpre  censure,  et  surtout  que  plus  épris 
de  l'importance  de  sa  duché-pairie.  Pressé  de  questions  par  le  jeune 
voyageur,  il  entra  dans  des  détails  étendus  sur  l'établissement  des  trap- 
pistes et  sur  la  réforme  radicale  que  l'abbé  de  Rancé  y  avait  opérée. 

C'était  là  un  des  plus  étranges  événemens  du  dix-septième  siècle. 
Une  communauté  dissolue  rappelée  tout  à  coup  aux  austérités  primi- 
tives des  anachorètes  en  regard  de  cette  France  du  grand  roi,  dont  la  ci- 
vilisation fastueuse  mêlait  l'ivresse  des  plaisirs  à  la  féerie  des  arts,€t  en- 
veloppait de  tant  de  splendeurs  toutes  les  corruptions  sociales  !  Rancé 
n'avait  pu  attaquer  les  abus  qu'en  exposant  sa  vie  ;  les  solitaires  de  la 
Trappe ,  uniquement  occupés  de  la  chasse  et  toujours  les  armes  à  la 
main,  avaient  voulu  le  jeter  dans  les  étangs;  grâce  à  leur  incurie,  les 
édifices  étaient  en  ruine;  les  jardins  s'étaient  couverts  de  ronces,  la 
chapelle  n'avait  qu'un  toit  défoncé;  l'abbaye,  en  un  mot ,  n'offrait 
plus  au-dedans  que  l'aspect  d'un  repaire  de  bétes  fauves ,  et  au-dehors 
que  celui  d'un  cloaque  fangeux  ;  les  bois  pourris,  charriés  de  la  forêt 
par  les  pluies  d'hiver,  croupissaient  dans  les  étangs  et  infectaient  le  val- 
lon. Tel  fut  l'autel  où  vint  s'offrir  en  holocauste  celui  qui  n'avait  connu 
que  les  déhces  de  l'opulence,  et  dans  un  âge  où  les  passions  n'ont  en- 
core rien  perdu  de  leur  activité,  où  l'ambition  est  dans  toute  »a  force, 
où  l'habitude  des  jouissances  prend  le  caractère  d'un  besoin.  Rancé 
avait  en  perspective  dans  le  monde  l'éclat  des  dignités  ,  le  faste  des  ri- 
chesses, la  pompe  des  cours  ;  il  préféra  l'isolement,  la  pénitence  et  la 
misère. 

Un  historien  n'aurait  eu  qu'à  être  vrai  pour  écrire  quelques  belles 
lignes  sur  un  pareil  dévouement.  Ce  n'était  pas  une  de  ces  vertus  qui 
posent  et  qui  se  font  regarder  ;  le  long  martyre  du  cénobite  ne  cher- 
chait à  être  vu  que  du  ciel  ;  mais  le  duc  de  Saint-Simon  ,  homme  de 
chronique  avant  tout,  était  plus  porté  à  se  ranger  du  côté  de  la  mali- 
gnité ou  du  scandale. 

((  Ce  bon  abbé,  dit-il  d'un  ton  railleur,  il  aime  aussi  les  contrastes, 
ttiaiscequi  n'est  qu'un  goût  chez  moi  est  une  fureur  chez  lui;  il  a 


—  154  — 

sauté  d'une  extrémité  à  l'autre  de  la  vie,  et  je  suis  curieux  de  savoir 
comment  il  finira  ;  il  l'aut  qu'il  meure  sous  le  froc  pour  que  j'ajoute 
foi  à  sa  conversion.  Jusque  là,  fut-il  sexagénaire,  je  m'attendrai  tou- 
jours à  le  rencontrer  dans  les  cercles  à  la  mode ,  tel  qu'on  l'a  vu  aux 
petits  soupers  de  la  duchesse  de  Montbazon,  récitant  de  très-jolis  ma- 
drigaux, et  lançant  force  épigrammes,  dont  la  plus  innocente  valait  bien 
deux  meâ  culpâ. 

»  Pour  savoir  où  il  en  est  à  présent  de  sa  fièvre  d'austérité,  j'aurais 
désiré  m'entretenir  avec  lui  ;  j'en  ai  exprimé  le  vœu  dans  tous  mes 
voyages  et  je  n'ai  pu  y  parvenir.  La  loi  du  silence  qu'il  a  imposée  à  ses 
religieux  s'étend  jusqu'à  lui;  sa  réforme  l'absorbe  ;  c'est  un  auteur  en- 
terré dans  son  œuvre.  Hier,  fatigué  d'une  retraite  de  cinq  jours  et  ne 
sachant  comment  me  soustraire  à  l'ennui,  je  me  suis  donné  une  occu- 
pation assez  bizarre;  j'ai  imaginé  d'écrire  pour  les  mémoires  du  temps 
deux  journées  de  mon  invisible  reclus  ;  son  début  dans  le  monde  et  sa 
fiaite  dans  le  cloître;...  elles  font  équilibre;  c'est  la  dernière  journée , 
la  journée  du  dénouement  qui  jetera  dans  la  balance  le  poids  qui  doit 
le  faire  pencher  d'un  coté  ou  de  l'autre,  et  celle-là,  Dieu  sait,  quel  lieu 
en  sera  témoin  !  )) 

Après  cette  ouverture,  le  noble  duc  n'avait  pas  besoin  d'être  beau- 
coup prié  pour  montrer  ses  tablettes  ;  aussitôt  que  la  nappe  fut  retirée, 
il  fit  jeter  quelques  mottes  de  tourbe  dans  le  foyer  et  lut  ce  qui  suit 
à  la  lueur  vacillante  d'une  grosse  lampe  d'étain  suspendue  au  pla- 
fond : 

1639, 

«  Nous  marchons  de  mieux  en  mieux  ;  le  cardinal-ministre  ne  se 
contente  plus  du  rôle  subalterne  de  Mécène  ;  c'est  Auguste  en  per- 
sonne, mais  Auguste  galant  comme  François  I".  Si  son  académie  ne 
devient  pas  épicurienne ,  ce  ne  sera  pas  sa  faute  ;  il  vient  d'accueillir 
avec  une  joie  d'enfant  la  dédicace  d'une  traduction  des  odes  d'Ana- 
créon  ;  le  plaisant  de  l'affaire,  c'est  que  l'auteur  est  un  abbé  ,  le  Bou- 
thilier  de  Rancé,  fils  du  riche  seigneur  de  Veret  ;  on  dit  qu'il  est  très- 
jeune  et  l'on  raconte  déjà  mille  traits  de  lui  qui  annoncent  une  nature 
toute  erotique  ;  il  a  confondu  le  salon  des  gardes  par  la  gaité  de  ses 
saillies  :  «  Vive  monseigneur  de  Richelieu,  s'écria-t-il  en  sortant  de  chez 
le  cardinal,  je  viens  de  lui  offrir  le  bréviaire  des  païens,  et  il  m'adonne 


—  155  — 

en  échange  un  beau  prieuré!  )>  Un  mousquetaire  qui  étiit  présent  et 
qui  passe  pour  avoir  la  plaisanterie  mauvaise,  lui  demanda  s'il  n'avait 
encore  que  ce  bénéfice  là  ;  à  Dieu  ne  plaise,  répondit  le  joveux  abbé 
sans  se  déconcerter  ;  ce  serait  bon  pour  un  cadet,  et  le  droit  d'aînesse 
qui  m'est  échu  m'a  fait  du  même  coup  chanoine  de  Notre-dame  de  Pa- 
ris, abbé  commandataire  de  la  Trappe,  de  Notre-Dame  du  Val,  de 
Saint-Symphorien  de  Beauvais,  et  en  outre,  prieur  de  Notre-Dame  de 
Boulogne  et  de  Saint-Clémentin  ;  quand  on  prend  des  bénéfices  on 
n'en  saurait  trop  prendre.  «  Superbe  maxime,  ajouta  le  mousquetaire, 
si  vous  l'avez  traduite  d'Anacréon,  le  grec  mérite  d'être  la  langue  des 
Arabes  ;  mais  est-ce  tout  ?  n'avez-vous  pas  encore  quelque  autre  chose, 
pauvre  abbé?  —  J'oubliais  en  effet,  répliqua  vivement  Rancé  qui  per- 
dait patience  ;  j'ai  commencé  par  être  chevalier  de  Malte,  et  en  cette 
qualité,  j'ai  reçu  de  mon  oncle  le  commandeur  uneépée  qui  est  à  votre 
service.  Monsieur.  )) 

1657. 

))  Il  n'est  bruit  que  d'un  drame  effroyable.  Abeilard  et  Héloïse 
sont  à  jamais  détrônés;  l'homme  aux  aventures  romanesques,  le 
Nemrod  de  toutes  les  chasses  à  courre,  le  héros  de  toutes  les  folies  et 
de  tous  les  duels,  l'abbé  de  Rancé,  enfin,  vient  d'être  frappé  d'un 
coup  terrible  ;  on  ne  sait  encore  si  c'est  à  la  tête  ou  au  cœur. 

»  Sa  belle  amie,  la  ravissante  duchesse  de  Montbazon,  est  morte;  six 
jours  ont  suffi  pour  l'enlever,  et  il  n'en  a  rien  su;  aucun  de  ses  gens 
n'a  osé  l'en  instruire;  revenu  subitement  de  la  campagne,  il  a  couru 
chez  elle  comme  d'habitude,  et  il  est  entré  dans  son  appartement  le 
sourire  sur  les  lèvres;  qu'on  se  figure  sa  stupeur  à  la  vue  du  cercueil  ; 
il  s'est  précipité  dessus  avec  désespoir,  il  l'a  ouvert  d'une  main 
égarée  ;  mais,  en  écartant  le  linceul,  il  a  fait  rouler  sur  le  parquet  san- 
glant la  tête  de  la  duchesse;  le  cercueil ,  dit-on,  s'était  trouvé  trop 
court  d'un  demi-pied,  et  les  ouvriers,  au  lieu  d'en  faire  un  nouveau, 
avaient  préféré  détacher  la  tête  du  corps  pour  gagner  la  longueur  qui 
manquait....  )>  Que  cette  version  soit  vraie  ou  exagérée  _,  peu  importe; 
ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  l'abbé  se  croit  mort  au  monde;  à 
peine  sa  famille  peut-elle  lui  arracher  quelques  paroles;  il  est  sans 
cesse  en  méditation  ou  en  prière.  Cette  vie  commencée  à  la  saint 


—  156  -^ 

Augustin  voudrait-elle  finir  à  la  saint  Bruno?  Personne  ne  le  crdraj 
pourtant  la  métamorphose  est  en  bonne  voie. 

))  Mon  fils ,  vous  êtes  commandataire  des  abbayes  qui  causent  le  plus 
d'affliction  à  l'église,  lui  disait  récemment  encore  Gilbert  de  Ghoiseul; 
n'y  ramenerez-vous  jamais  la  discipline?  Dussiez-vous  n'en  réformer 
qu'une  seule,  faites-le  pour  l'exemple;  essayez  de  résider.  ))  —  Moi, 
me  faire  frocard !.. .  répondit  Rancé  avec  indignation,  vous  n'y  pensez 
pas  ,  monsieur  l'évéque  de  Gomminge,  plutôt  renoncer  à  tous  les  bé- 
néfices que  de  les  conserver  au  prix  d'un  jour  de  ma  liberté  !  »  Et  le 
voilà  maintenant  qui,  après  avoir  vendu  sa  terre  de  Veret  à  l'abbé 
d'Effiat ,  et  en  avoir  donné  tout  l'argent  a  l'Hôtel-Dieu  de  Paris,  se 
démet  de  ses  prieurés,  de  ses  abbayes,  de  tout  enfin,  à  l'exception  de 
la  lugubre  et  misérable  cliartreuse  de  la  Trappe  où  il  va  s'emprisonner, 
et  qu'il  essaie  de  ramener  à  l'étroite  observance,  en  y  détruisant  lui- 
même  les  abus  sans  nombre  que  son  exemple  y  a  fait  pulluler.  Ge  que 
l'on  rapporte  des  rigueurs  de  ce  second  Glairvaux  fait  frémir;  le  cou- 
rage le  plus  ferme,  la  santé  la  plus  robuste,  l'esprit  le  plus  résigné 
sauraient  difficilement  y  résister  ;  il  faudrait  toutes  les  forces  d'un 
saint ,  et  jusqu'ici  notre  abbé  n'a  eu  que  les  faiblesses  d'un  homme.  » 

Cette  lecture  faite  d'un  ton  mordant  n'amena  pas  un  seul  sourire 
sur  les  lèvres  du  jeune  étranger;  elle  le  rendit  au  contraire  plus  sé- 
rieux et  plus  sombre  :  «  Monsieur,  dit-il  après  un  moment  de  silence, 
je  regrette  que  vos  jugemens  s'arrêtent  à  une  époque  déjà  si  éloignée 
de  nous  ;  assez  d'années  déposent  en  iaveur  de  la  conversion  du  mal- 
heureux Piancé  pour  qu'elle  n'ait  plus  besoin  ,  ce  me  semble,  du  té- 
moignage de  son  dernier  jour  ;  ah  !  dans  l'intérêt  de  l'humanité  entière, 
ne  cessons  pas  de  croire  à  la  vertu  du  repentir  ;  nous  étoufferions  le 
remords  sous  le  désespoir.  Ma  pensée  plus  confiante  que  la  vôtre 
achève  dans  le  calme  la  destinée  que  vous  avez  laissée  dans  la  tempête; 
je  vois  le  martyr  s'asseoir  consolé  au  seuil  de  l'éternité,  et  je  donnerais 
tout  ce  qu'il  me  reste  de  jours  pour  pouvoir  m'élever  d'expiation  en 
expiation  jusqu'à  la  paix  de  sa  conscience. 

—  ((  Vous  m'étonnez ,  s'écria  le  duc  de  Saint-Simon ,  que  pouvez- 
vous  donc  avoir  à  vous  reprocher,  vous,  si  jeune  encore? 

—  ))  Un  crime,  Monsieur,  et  le  plus  grand  des  crimes  après  le 
parricide. 

•—  »  Que  voulez-vous  dire  ? 


—  157  — 

—  »  J 'ai  tué  mon  frère  !  » 

—  ))  Votre  frère!  vous!...  se  peut-il? 

—  ))  Oui,  moi-même!.,  je  l'ai  tué ,  vous  dis-je!..  Pourquoi  fant-il 
que  tous  les  hommes  ne  soient  pas  ici  pour  m'entendre  !  leurs  malé- 
dictions me  feraient  du  bien  5  elles  couvriraient  le  cri  de  mes  re- 
mords! )) 

Le  duc  peu  porté  à  s'émouvoir ,  mais  toujours  prêt  a  recueillir  des 
anecdotes,  sollicita  une  explication  et  l'obtint. 

Le  jeune  étranger  se  nommait  Arthur  Deschamps;  il  était  d'une 
vieille  famille  de  Normandie  qui  lui  avait  acheté  une  compagnie  aux 
carabiniers  du  roi  ;  dès  son  entrée  dans  ce  corps ,  il  en  était  devenu  le 
fléau;  en  l'espace  d'un  mois  il  avait  eu  jusqu'à  dix  duels,  et  dans 
chaque  rencontre  il  avait  fait  une  victime  •  son  frère  Sigismond ,  qui 
servait  avec  lui ,  marchait  sur  ses  traces ,  et  l'imitait  en  tout  avec  un 
affreux  bonheur  ;  aussi  l'un  et  l'autre  étaient-ils  trop  redoutés  pour 
ne  pas  être  haïs  ;  tandis  que  l'on  tenait  garnison  à  Orléans  ,  on  apprit 
que  tous  deux  adressaient  leurs  hommages  à  la  môme  héritière  ;  c'en 
fut  assez  pour  inspirer  une  vengeance  aussi  lâche  que  cruelle  ;  on 
parvint  dans  le  tumulte  d'une  orgie  à  soulever  tout  ce  qu'il  y  avait  en 
eux  de  sentimens  jaloux. 

((  Nos  têtes  déjà  troublées  par  les  vapeurs  du  punch,  dit  Arthur, 
s'égarèrent  à  la  fois  ;  nous  n'avions  qu'à  porter  la  main  à  notre  côté 
pour  y  trouver  une  épée  ;  ce  fut  notre  premier  mouvement  ;  une  fatale 
habitude  nous  entraîna  ;  et  dans  le  cercle  qui  nous  entourait  il  n'y  avait 
aucun  ami  pour  se  jeter  entre  nous  ;  on  m'a  raconté  (car  pouvais-je 
savoir  ce  que  je  faisais?)  que  dès  que  les  épées  avaient  été  tirées,  je 
m'étais  précipité  avec  rage  sur  mon  frère  ,  et  que  je  l'avais  percé  de 
part  en  part  ;  je  n'ai  qu'un  souvenir ,  qu'un  seul ,  c'est  celui  de  sa 
chute...  de  sa  mort;  il  m'atteignit  en  tombant,  et,  malgré  le  nuage 
qui  couvrait  mes  yeux,  je  crus  voir  mon  sang  se  mêler  au  sien...  Nous 
avions  été  abandonnés  sur  le  pavé  ;  j'en  fus  relevé  sans  connaissance  ; 
puis ,  au  lieu  de  me  laisser  mourir ,  on  me  rendit  à  la  vie  ;  une  lettre 
de  cachet  me  jeta  dans  une  prison  d'état;  j'y  passai  trois  ans,  délaissé 
de  toute  la  terre  comme  un  objet  d'horreur ,  sans  nouvelles  même  de 
ma  famille  ,  seul  enfin,  toujours  seul  avec  mon  crime  et  mes  remords. 
Libre  depuis  peu  de  jours,  je  n'ai  pas  cherché  à  franchir  la  barrière 
qui  me  sépare  du  monde;  j'ai  senti  qu'elle  devait  être  éternelle,  et  je 


—  158  — 
viens  voir  si  le  cloître  ne  me  trouve  pas  trop  coupable  pour  me  donner 
asile.  » 

Si  le  duc  de  Saint-Simon  n'avait  pas  beaucoup  de  sensibilité,  il 
avait  trop  de  tact  pour  mettre  le  doigt  sur  une  plaie^vive;  laissant 
ce  soin  aux  mains  qui  touchent  toutes  les  douleurs,  il  se  contenta  de 
faire  quelques  doléances  sur  le  duel  qu'il  appela  une  déplorable  néces- 
sité 5  et  le  lendemain .  avant  de  partir ,  pour  donner  ce  qu'il  regardait 
comme  une  marque  du  plus  grand  intérêt  au  jeune  officier,  il  lui  re- 
commanda de  ne  pas  s'exagérer  sa  position  en  cherchant  dans  la  retraite 
un  tombeau,  tandis  que,  coupable  involontaire,  il  n^avait  qu'un  remède 
à  lui  demander. 

((  Surtout  pas  de  vœux!  lui  cria-t-il  encore  en  le  saluant  du  fond 
de  sa  chaise  de  poste,  coftime  ces  médecins  qui  prescrivent  en  cou- 
rant une  dose  d'opium  au  malade  qu'il  leur  semble  plus  facile  d'endor- 
mir que  de  guérir.  » 

L'hospitalité  tenait  les  portes  du  monastère  toujours  ouvertes  au 
voyageur;  il  devait  être  reçu,  suivant  les  touchantes  expressions  du 
règlement,  comme  un  envoyé  de  la  Providence',  mais  le  pénitent 
n'était  admis  dans  la  communauté  qu'après  avoir  prouvé  par  un  long 
et  dur  noviciat  la  sincérité  de  sa  vocation  ;  aucune  souffrance ,  aucun 
remords  n'étaient  exceptés  5  l'impatient  Arthur  dut  briser  son  caractère 
contre  cette  règle  d'airain  ;  plusieurs  années  de  macérations,  déjeunes, 
de  larmes ,  de  prières,  éteignirent  en  lui  le  vieil  homme  ;  son  ame  se 
calma  en  se  purifiant,  il  parut  naître  enfin  à  une  nouvelle  vie,  et  ce 
fut  alors  seulement  que  l'abbé  régulier,  Jacques  de  la  Court,  consentit 
à  recevoir  sa  profession. 

Depuis  long-temps,  Kancé ,  descendu  de  lui-même  au  rang  de 
simple  religieux,  avait  confié  à  des  mains  plus  jeunes  que  les  siennes 
la  direction  de  la  Trappe;  il  était  accablé  d'infirmités;  plusieurs  ulcères 
dévoraient  son  corps  décharné  ;  mais,  sous  l'aiguillon  brûlant  des  dou- 
leurs, aucune  plainte  ne  s'échappait  desabouche;  il  achevait  silen- 
cieusement de  mourir.  Quand  il  sentit  approcher  l'heure  qu'il  attendait, 
il  fit  un  signe  du  bras  que  la  paralysie  n'avait  pas  encore  atteint ,  et 
l'infirmier  l'étendit  aussitôt  sur  la  paille  et  la  cendre.  L'évèque  de  Séez 
qui  venait  d'arriver  se  joignit  aux  pieux  cénobites  pour  l'assister,  et 
récita  à  voix  basse  avec  eux  la  prière  des  agonisans  ;  les  yeux  du  réfor- 
mateur, ranimés  par  degrés,  brillaient  d'une  flamme  plus  vive  à  me- 


—  159  — 

sure  que  Thymne  de  délivrance  retentissait  dans  son  cœur;  il  demanda 
le  Christ  suspendu  devant  lui;  un  trappiste  se  leva  à  l'instant  et  s'em- 
pressa de  le  satisfaire  ;  mais,  dans  les  efforts  qu'il  réitéra  avec  précipi- 
tation pour  détacher  le  crucifix  de  la  muraille ,  sa  tète  vint  à  se  dé- 
couvrir, et  en  même  temps  un  cri  se  fit  entendre  près  du  lit  funèbre  ; 
le  moine  stupéfait  s'arrêta  :  «  Mon  frère  !  mon  frère!  w  s'écria-t-il  hors 
de  lui,  et  il  demeura  immobile  et  sans  voix.  C'était  le  malheureux , 
le  coupable  Sigismond ,  sauvé  comme  par  miracle  après  la  blessure 
qui  avait  déchiré  sa  poitrine  ;  il  avait  devancé  son  frère  dans  le  séjour 
de  la  pénitence ,  et  leurs  remords  avaient  souvent  gémi  ensemble  sans 
se  reconnaitre. 

Arthur,  oubliant  dans  son  trouble  qu'il  avait  renoncé  à  toutes  les 
affections  humaines,  aurait  voulu  s'élancer  dans  les  bras  qui  lui  étaient 
ouverts  et  y  chercher  le  pardon  qu'il  n'avait  pu  obtenir  de  sa  con- 
science; mais  la  mort  était  là!  il  fallait  la  respecter...  il  fallait  s'incli- 
ner et  se  taire  ;  l'infortuné,  couvrit  son  visage  de  ses  mains  et  s'efforça 
de  retenir  ses  sanglots. 

Hancé  avait  reçu  la  confession  de  celui  des  deux  frères  qui  était 
entré  à  la  Trappe  pendant  son  administration  ^  l'autre  lui  était  inconnu; 
en  ce  moment  suprême  son  cœur  généreux  sourit  à  la  pensée  d'une 
réconciliation  ;  il  se  souleva  avec  peine  et  fit  signe  aux  deux  religieiLx 
prosternés  près  de  lui  de  s'embrasser  ;  ils  obéirent  avec  transport,  et 
leurs  paupières  desséchées  retrouvèrent  des  larmes  d'attendrissement 
et  de  bonheur.  Ce  baiser  fraternel ,  ce  sublime  baiser  d'amour  et  de 
paix,  fut  la  dernière  félicité  de  Rancé  dans  ce  monde  ;  lorsque  Sigis- 
mond et  Arthur ,  après  s'être  agenouillés  de  nouveau ,  eurent  reçu  sa 
bénédiction,  il  pressa  le  crucifix  sur  son  cœur,  et,  tournant  les  yeux 
vers  le  ciel  qui  s'ouvrait  sans  doute  à  ses  yeux  ,  il  déposa  son  ame  sur 
l'aile  des  anges.  A.  de  Puibusque. 


—  160  — 


Dans  les  familles  chrétiennes  il  y  a  une  grande  joie,  c'est  de  voir  les 
enfans  grandir  en  force,  en  grâce  et  en  sagesse.  Les  parens  épient  avec 
bonheur  les  progrès  de  chaque  jour  ;  puis  souvent  leur  cœur  se  serre 
tout-à-coup  :  une  cruelle  pensée  leur  est  venue  ;  cette  candeur,  cette 
pureté  de  leurs  fils  ne  se  perdront,  ne  se  flétriront-elles  pas  quand  le 
temps  du  collège  sera  arrivé. . .  ?  Là,  ces  plantes  si  jeunes  et  si  frêles  ne 
seront-elles  pas  exposées  au  souffle  qui  desséche  et  qui  tue?  Combien 
ces  inquiétudes,  ces  doutes  de  Tavenir  ont-ils  fait  venir  de  fois  des  lar- 
mes aux  yeux  des  mères  ? 

Nous  savons  quelque  chose  pour  tranquilliser  les  familles  inquiètes: 
les  collèges  de  Juillv  et  de  Pont-le-Voi. 

Nous  venons  de  voir  le  premier  de  ces  collèges ,  et  nous  sommes 
encore  tout  émus  de  ce  que  nous  y  avons  vu  au  grand  jour  de  la  dis- 
tribution des  prix.  Cette  phrase,  c'était  une  vraie  fête  de  famille  ^ 
a  été  répétée  si  souvent  que  Ton  n'ose  plus  s'en  servir,  quand  on  ne 
veut  pas  écrire  avec  la  plume  de  tant  de  monde  ,  et  cependant  j'aurais 
envie  d'y  recourir  pour  redire  ce  dont  j'ai  été  témoin  dans  la  maison 
où  Mallebranche  et  Massillon,  Bonald  et  Berryer  ont  été  élevés. 

Cette  journée  du  i6  de  ce  mois  avait  bien  commencé  ;  dès  six  heu- 
res du  matin  ,  exact  au  rendez-vous  ,  je  me  trouvai  au  bureau  des  voi- 
tures du  collège...  c'était  déjà  un  bien-ctre  de  se  trouver  en  si  bonne 
compagnie.  Les  trois  diligences  qui  partaient  ensemble  n^étaient  renfla 
plies  que  d'hommes  à  l'unisson  de  doctrines  et  de  sentimens;  on  ne 
s'était  pas  encore  parlé  que  l'on  s'était  deviné;  et  sans  imprudence, 
quand  une  fois  on  avait  pris  place  sur  la  banquette,  on  pouvait  yoezi^er 
tout  haut. 

Dans  ces  voitures,  point  de  commis-voyageurs  espi^its  forts  ^  point 
d'athées  imberbes  ni  déjeunes  hommes  épuisés  et  pâles  rêvant  le  sui- 
cide !  c'étaient  des  pères  allant  voir  couronner  leurs  fils,  des  frères 
allant  chercher  leurs  frères  pour  les  amener  en  vacance.  Ces  deux  pen- 
sées avaient  mis  de  la  sérénité  sur  les  fronts  de  tous  mes  compagnons 
de  voyage.  Et  j'étais  tout  heureux  de  leurs  espérances...  moi,  je  n'al- 
lais couronner  personne.... 


—  161  — 

La  campagne  entre  Paris  et  le  village  de  Juillyest  monotone  et  plate, 
c'est  sans  doute  un  pays  riche  ;  mais  c'est  ennuyeux  comme  un  finan- 
cier ;  là  ,  point  d'accidcns,  point  de  mouvemens  de  terrain  :  la  plaine, 
toujours  la  plaine  ;  des  moissons  et  encore  des  moissons.  Pour  jeter  de 
l'intérêt  sur  cette  route  un  peu  trop  uniforme  ,  j'avais  auprès  de  moi 
bonne  compagnie ,  un  ancien  officier  de  Napoléon  qui  avait  fait  toutes 
les  grandes  guerres  et  qui  s'était  attaché  à  la  restauration  par  souvenir 
de  ses  pères  ,  par  honneur  et  par  patriotisme.  Ce  vrai  royaliste  me  ra- 
contait les  dernières  batailles  de  l'empereur,  alors  que  ,  repoussé  dans 
les  environs  de  sa  capitale,  il  se  battait  comme  un  lion  acculé  à  son 
antre,  et  je  prenais  un  indicible  plaisir  à  l'écouter. 

Mon  autre  voisin  était  une  des  notabilités  de  l'art  médical,  un  mé- 
decin  selon  le  cœur  de  Dieu  et  des  malades ,  un  homme  qui  console  , 
comme  il  guérit ,  et  que  les  ministres  d'aujourd'hui  ont  puni  de  sa 
fidélité  envers  les  exilés;  pour  leur  plaire ,  il  aurait  fallu  se  faire  ingrat  : 
il  a  mieux  aimé  garder  sa  reconnaissance  que  ses  places.  Il  y  a  encore 
beaucoup  d'attrait  h  causer  avec  hommes  semblables  ;  car,  de  nos  jours, 
la  conscience  et  la  fidélité  ont  le  parfum  de  ces  plantes  rares  et  de  ces 
fleurs  délicates  qui  se  meurent  sous  le  soleil  d'aujourd'hui. 

A  un  embranchement  de  plusieurs  routes,  à  l'endroit  nommé  la 
Patte-d'Oie,  nous  nous  arrêtâmes;  en  face  de  la  fenêtre  de  notre  cham- 
bre d'auberge,  nous  avions  la  flèche  en  pierres  de  l'église  de  Gonesse, 
plus  loin  ,  celle  de  la  mortuaire  et  rovale  abbave  de  Saint-Denis:  et 
puis  le  château  d'Ecouen,  où  le  dernier  des  Coudés  avait  voulu  fonder 
un  collège  pour  les  fils  de  Vendéens  pauvres. 

Le  prince  qui  avait  eu  une  si  bonne  et  si  chrétienne  pensée  dort 
maintenant  dans  les  caveaux  de  Saint-Denis...  Comment  y  est-il  des- 
cendu  ?  Dieu  le  sait. 

Un  peu  avant  d'arriver  au  collège  des  anciens  pères  de  l'Oratoire  , 
le  voyageur  quitte  la  grande  roule  et  prend  un  chemin  que  le  père 
d'un  ancien  élève  de  Juilly  a  entièrement  fait  paver  à  ses  frais.  Une 
fois  il  était  allé  voir  son  fils  malade ,  et  le  retard  que  le  mauvais  état 
du  chemin  avait  mis  à  son  arrivée  l'avait  tellement  fait  souffrir,  qu'il 
fit  réparer  et  paver  la  route  pour  qu'un  autre  père  ,  pour  qu'une  mère 
ne  fussent  pas  torturés  comme  il  l'avait  été  lui-même. 

A  droite  de  ce  chemin  on  voit  une  des  j)liis  belles  fermes  de  France; 

8 


~  162  — 

là  ,  la  mouotoiiie  du  pa\s  a  cesse ,  le  coteau  commence  à  s'élever  et  de 
belles  eaux  coulent  sous  de  frais  ombrages. 

Un  peu  plus  loin,  l'immense  bâtiment  déploie  son  corps  de  logis  et  ses 
ailes  ;  en  mesurant  son  étendue  ,  on  reste  convaincu  qu'il  n'y  avait  que 
les  ordres  religieux ,  parce  qu'ils  ne  mouraient  pas  comme  les  hom- 
mes ,  qui  pussent  entreprendre  de  si  grandes  choses. 

On  s'étonne  que  les  révolutionnaires  de  98  n'aient  pas  démoli  Juilly;i 
quelques  personnes  assurent  que  cette  pensée  leur  est  venue  plus  d'une 
fois,  mais  que  Fouché,  se  souvenant  des  tranquilles  années  qu'il  avait 
passées  là ,  s'y  opposa  toujours. 

On  a  vu  des  tigres  affronter  les  flèches  des  chasseurs  pour  retourner 
à  leur  tannière ,  et  aimer  leur  caverne  comme  nous  aimons  les  mai- 
sons où  nous  sommes  nés! 

Quand  nous  descendîmes  dans  la  cour  du  collège  il  y  avait  un  grand 
mouvement  de  voyageurs,  l'heure  de  la  distribution  était  proche  et  Ton 
arrivait  de  tous  côtés;  en  ces  occasions  solennelles,  les  maîtres  actuels- 
de  Juilly  ,  suivant  les  anciennes  traditions  de  la  maison  ,  tiennent  cour 
plénière  :  tout  est  ouvert ,  l'hospitalité  est  partout  et  la  défiance  nulle 
part,  et  comme  disaient  des  paysans  autour  de  nous  :  Ceci  est  vrai- 
ment la  maison  du  bon  Dieu. 

Vous  qui  lisez  ce  que  j'ai  écrit  avec  mes  émotions  et  mes  souvenirs, 
vous  avez  vu  bien  des  collèges  aux  jours  de  distribution  de  prix ,  et 
vous  aurez  comme  moi  remarqué  qu'en  cette  cîrcoustance  ce  qui  perce, 
ce  qui  se  montre  et  dans  les  traits  des  maîtres  et  sur  les  visages  im- 
pressionnables des  élèves,  c'est  un  grand  désir  d'en  finir  pour  se  sépa- 
rer. A  Juilly,  il  y  a  bien  aussi  une  grande  joie  de  la  venue  des  vacan- 
ces ,  mais  cette  joie  ne  ressemble  point  à  celle  de  gens  qui  sont  bien 
aises  de  se  séparer  parce  qu'ils  ne  s'aiment  pas;  ||i ,  ce  sont  des  en- 
fans  qui  quittent  leurs  pères  pour  aller  à  une  partie  de  plaisir  ,  et  qui 
lui  disent  :  Nous  reviendrons.  Tout  l'esprit  de  famille  de  Juilly  s'est 
révélé  à  moi  dans  ce  mot  d'un  jeune  homme  à  M.  l'abbé  de  Scor- 
biac.  Le  supérieur  disait  paternellement  à  l'élève  prêt  à  partir  avec 
les  prix  qu'il  venait  de  remporter  :  Mon  enfant,  vous  êtes  bien  aise  de 
nous  quitter,  bien  heureux  des  vacances.  Oui ,  répondit  l'écolier, 
bien  heureux  des  vacances  !  mais  je  les  aimerais  mieux  si  je  vous 
emmenais  chez  ma  mère. 

Je  n'ai  pas  été  le  seul  à  remarquer  chez  les  élèves  de  Juilly  l'amour 


—  163  — 
de  leur  collège  ;  cette  heureuse  disposition  est  visible  pour  tous.  Et 
que  l'on  ne  croie  pas  qu'elle  soit  indifférente  :  l'enfant  qui  n'aime  pas  la 
maison  paternelle,  qui  s'ennuie  chez  son  père  et  sa  mère,  qui  pré- 
fère les  étrangers  à  sa  famille,  fait  en  général  fausse  route  quand  il  est 
devenu  grand  et  qu'il  marche  seul  dans  le  monde.  Il  en  est  de  même 
de  l'écolier:  si  l'ennui  pèse  sur  lui  au  collège,  il  travaillera  mal;  s'il 
ne  respecte  pas  ses  maîtres ,  s'il  les  appelle  marchands  de  grec  et  de 
latin  ,  s'il  ne  voit  en  eux  que  des  spéculateurs  avides,  il  n'écoutera  au- 
cune de  leurs  leçons,  aucun  de  leurs  conseils;  et  comment  ce  jeune 
homme  qui  n'a  point  appris  à  estimer  et  à  aimer  ses  supérieurs  sera- 
t-il  dans  la  société  ?  il  y  portera  de  l'amertume  et  du  dénigrement  con- 
tre tout  pouvoir,  parce  que,  dès  son  enfance,  il  s'est  accoutumé  à  se 
faire  hostile  et  opposant.  Quand  les  maîtres  soni  comme  des  pères 
pour  les  élèves  ,  les  élèves  sont  entre  eux  comme  des /itères.  Et  de  là 
naissent  ces  bonnes,  ces  durables  amitiés  de  collège  qui  font  tant  de 
bien  dans  la  vie  ;  amitiés  que  le  temps  n'use  pas ,  amitiés  que  les  révo- 
lutions et  les  opinions  divergentes  respectent  souvent  ;  amitiés  qui 
parlent  haut  en  faveur  des  maisons  où  elles  ont  pris  naissance  ,  et  des 
cœurs  qui  savent  les  garder. 

L'heure  de  la  distribution  était  venue  ;  la  vaste  maison  des  anciens 
pères  de  l'Oratoire  aurait  bien  pu  fournir  une  de  ses  grandes  salles 
pour  la  solennité  des  prix  ,  mais  ce  n'eut  pas  été  assez  fête  :  c'était  donc 
dans  le  parc  qu'une  tente  avait  été  dressée.  Plantée  sur  une  petite  émi- 
nence ,  ombragée  de  grands  arbres ,  elle  était  là  d'un  effet  agréable  et 
pittoresque. 

Au-dessous  d'un  talus  verdoyant  abrité  par  des  ormeaux  et  des  til- 
leuls qui  ont  déjà  vu  bien  des  générations  jouer  sous  leur  ombre , 
s'étend  un  grand  espace  plane  et  uni.  Ce  fut  là  qu'avant  que  les  noms  des 
lauréats  fussent  proclamés  sous  la  tente  au  son  des  farfares ,  des  exer- 
cices d'équitation  eurent  lieu.  La  musique  d'un  régiment  de  dragons 
en  garnison  à  Meaux  avait  prèle  sa  musique  pour  embellir  la  fête.  La 
manière  dont  les  grands  et  petits  élèves  exécutèrent  ces  manœuvres 
prouve  que  les  maîtres  de  Juilly  pensent  qu'il  faut  enseigner  les  choses 
du  monde  à  ceux  qui  un  jour  doivent  vivre  dans  le  monde,  et  que 
dans  une  bonne  éducation  il  faut  exercer  le  corps  comme  Tesprit. 

Enfin  voici  Theure  de  la  rétribution  ,  Fheure  de  la  justice  !  Si  vous 
regardez  bien  dans  les  allées  qui  montent  vers  la  tente,  vous  verrez 


—  164  — 

que  ce  sont  les  femmes  qui  marchent  en  tête  de  la  foule...  des  mères 
qui  veulent  arriver  les  premières  ,  pour  mieux  voir,  pour  voir  de  plus 
près  leurs  fils  quand  ils  seront  couronnés 

Voici  que  le  silence  commence  à  s'établir  sous  la  voule  mobile  et 
légère;  les  élèves  sont  assis  sur  les  gradins,  et  les  juges  des  études, 
les  maîtres  des  différentes  classes  montent  à  leur  estrade  ;  avec  eux  un 
homme  qui  vit  dans  le  monde  et  qui  a  vécu  dans  les  camps ,  un  lieu- 
tenant-général ,  décoré  de  son  grand  cordon  rouge ,  vient  prendre 
place  au  fauteuil  du  président. 

A  sa  vue,  un  murmure  flatteur,  un  bruissement  de  plaisir  s'élève 
parmi  tout  le  jeune  auditoire,  et  l'on  entend  ces  mots  :  C^est  un  an- 
cien élève  de  Jiiilly. 

Oui ,  c'est  un  ancien  élève  de  l'ancien  Juilly ,  un  homme  qui  s'esr 
souvenu  des  enseignemens  d'honneur  et  de  fidélité  qu'il  a  reçus  ,  il  y 
à  cinquante  ans ,  dans  cette  même  maison  où  il  aime  à  revenir  de  temps 
en  temps  pour  retrouver  pur  le  souvenir  des  années  d'étude ,  d'inno- 
cence et  de  paix. 

C'est  le  général  Lepeaultre  de  la  Motte.  Sa  belle  et  noble  figure , 
ses  cheveux  blancs,  son  air  franc  et  ouvert  plaisent  aux  élèves  qui  sont 
tout-à-coup  devenus  silencieux  par  respect. 

Avant  que  le  président  de  la  séance ,  le  général  Lepeaultre  de  la 
Motte,  avant  que  le  chef  de  la  maison,  M.  l'abbé  de  Scorbiac,  ne 
prissent  la  parole ,  un  jeune  professeur  s'est  levé ,  il  a  lu  un  discours 
sur  la  littérature  actuelle.  Oh!  j'aurais  voulu  que  messieurs  tels  et  tels 
eussent  été  là...  Mais  non,  car  lorsque  le  professeur  a  signalé  les  écarts 
de  style,  le  dévergondage  d'expressions,  dans  lesquels  bien  des  gens 
tombent  aujourd'hui ,  plus  d'un  écrivain  pronc  ,  vanté  et  exalté  aurait 
pu  se  reconnaître,  se  lâcher  et  crier  à  la  personnalité. 

Les  paroles  dites  par  l'abbé  de  Scorbiac  sont  allées  au  cœur  de  tous  : 
quand  un  père  parle,  ses  entàns  écoutent. 

Après  le  prêtre,  le  lieutenant-général  s'est  levé  et  a  dit  d'une  voix 
émue  j  forte  et  sonore  le  discours  suivant  : 

((  Messieurs , 

))  L'honneur  d'occuper  ce  fauteuil  et  de  vous  distribuer  des  couronnes 
devait  appartenir  à  l'un  de  ces  hommes  de  grande  renommée  qui  font 
époque  dans  leur  siècle,  et  dont  les  vertus ,  les  talens,  le  savoir  soient 


—  165  — 

un  exemple  vivant  pour  la  génération  qui  les  suit.  Quelques  services 
rendus  à  mon  pays  ne  justifieraient  pas  la  trop  grande  indulgence  qui 
m*a  valu  deux  fois  cet  avantage  ;  on  a  bien  voulu  l'accorder  à  ma  vé- 
nération pour  mes  anciens  maîtres  ,  à  ma  reconnaissance  pour  la  direc- 
tion qu'ils  m'ont  donnée,  à  mon  attachement  pour  ces  lieux  où  ma  jeu- 
nesse a  coulé  si  doucement,  à  mon  admiration  pour  la  renaissance  d'un 
collège  fameux  depuis  deux  siècles  et  que  les  hommes  habiles  qui  vous 
dirigent  ont  élevé  à  l'apogée  de  sa  gloire. 

»  Les  révolutions  ont  passé,  et  Juilly  se  retrouve  encore  assis  sur  la 
même  base  ;  oh  !  qu'ils  ont  été  bien  inspirés  ceux  qui  ont  compté  sur 
le  talisman  attaché  à  ce  nom!  Le  dévouement  et  la  grande  réputation 
de  savoir  des  nouveaux  directeurs  faisaient  naturellement  un  prosélyte 
de  la  jeunesse  française,  et  les  familles  qui  voulaient  une  éducation 
noble  et  forte,  mais  religieuse,  se  sont  empressées  d'y  répondre. 

»  Eh!  pourquoi  la  Providence  m'a-t-clle  refusé  le  doux  titre  de 
père!  j'aurais  franchi  lepremier  avec  mon  fils  le  seuil  de  cette  maison, 
et  peut-être  aujourd'hui  serais-je  assez  heureux  pour  le  couronner? 

»  Dans  ce  siècle  affligé  de  la  tourmente  du  changement,  le  bon  génie 
qui  présidait  aux  temps  anciens  de  ce  collège  est  revenu  bientôt  prendre 
sa  place  et  vous  abriter ,  mes  jeunes  camarades,  sous  l'égide  puissante 
de  la  religion  ,  des  mœurs ,  des  principes  qui  créent  et  ne  bouleversent 
pas,  qui  font  l'homme  honnête  et  l'homme  essentiel,  qui  mettent  au 
cœur  une  louable  ambition ,  mais  avant  tout ,  l'amour  du  pays  et  de  la 
famille.  Avec  des  maîtres  aussi  forts  et  une  direction  si  morale,  si  ju- 
dicieuse, quel  brillant  avenir  s'ouvre  devant  vous,  mes  jeunes  cama- 
rades! Les  connaissances  que  vous  allez  porter  dans  le  monde  vous 
Ouvrent  toutes  les  carrières,  et,  comme  je  vous  le  disais  l'an  dernier, 
il  ne  faut  que  vouloir  pour  arriver.  Je  devrais  peut-être^  pour  vous 
encourager  à  l'entrée  de  votre  vie  d'hommes,  vous  dire  combien  d'é- 
lèves sortis  de  cette  maison  ont  marqué  dans  ce  demi-siècle  si  fécond 
en  événemens  et  qui  a  usé  un  tel  nombre  d'hommes  qu'il  aurait  pu 
suffire  à  trois  autres  siècles  ;  mais  il  me  serait  impossible  sans  m'ex- 
poser  à  voir  mon  cœur  trahi  par  ma  mémoire,  de  nommer  tous  ceux 
qui  sont  parvenus  au  haut  de  l'échelle  sociale  dans  dès  carrières  diffé- 
rentes et  que  j'ai  successivement  retrouvés,  colonels,  généraux ,  inten- 
dans,  maires  de  grandes  villes,  préfets,  conseillers  d'état,  présidens, 
académiciens,  députés,  pairs  de  France  et  ministres.  Vous  m'excuserez 


:—  166  — 

si  je  ne  puis  me  défendre  de  quelque  partialité  pour  ceux  qui  sont  de 
venus  mes  camarades  du  champ  de  bataille,  et  vous  n'apprendrez  pas 
sans  étonnement  et  sans  quelque  intérêt,  de  même  que  je  le  dis  avec 
orgueil,  que  sept  lieutenans-géncraux  et  un  maréchal-de-camp,  des 
armes  du  génie,  de  l'artillerie,  de  l'infanterie  et  de  la  cavalerie,  sont 
sortis  du  même  cours.  Les  bornes  de  cette  allocution  m'empêchent  de 
vous  les  nommer,  et  je  le  regrette  ,  parce  que  ce  serait  pour  ceux  qui 
vivent  un  souvenir;  pour  ceux  qui  ne  sont  plus,  une  fleur  jetée  sur 
leur  tombe. 

»  Un  avantage  de  votre  éducation  dont  vous  ne  vous  doutez  pas 
encore,  mes  jeunes  amis,  et  qui  comptera  pour  beaucoup  dans  le 
cours  de  votre  existence,  c'est  ce  plaisir  de  rencontrer  à  dix  ans,  vingt 
ans,  quarante  ans  de  distance  des  camarades  de  collège  qui  deviennent 
vos  amis;  dans  ces  heureuses  rencontres  vous  ferez  à  l'instant  échange 
de  dévouement  et  de  soins;  le  plus  avancé  aidera  à  l'autre,  et  toute 
distinction  de  naissance,  de  fortune,  de  position,  d'opinion  même , 
disparaîtra  devant  ce  mot  élève  de  Jiùllf.  Ceux  qui  ont  eu  quelques 
discussions_,  quelques  querelles  même,  n'en  deviendrons  que  meilleurs 
amis  en  se  les  rappelant  :  bien  loin  en  cela  de  quelques  écoles  ,  où  l'on 
se  donne  un  rendez-vous  meurtrier  à  un  an  ,  deux  ans ,  de  la  moindre 
querelle;  je  n'ai  jamais  entendu  dire  qu'aucun  élève  fut  sorti  de  Juilly 
avec  une  rancune.  Mes  jeunes  amis  ,  je  n'ai  jamais  été  plus  heureux 
que  lorsque  j'ai  pu  serrer  la  main  d'un  camarade  de  collège.  J'en  ai 
trouvé  partout ,  en  France  ,  à  Saint-Domingue,  à  Berlin,  à  Saint-Pé- 
tersbourg, à  Gonstantinople ,  à  Vienne,  et  toujours  avec  le  même 
bonheur.  Souvent  encore  j'éprouve  dans  ma  retraite  cette  douce  jouis- 
sance, et  ce  sont  toujours  des  jours  de  fêles  ceux  qui  m'amènent  un 
ancien  camarade  de  collège. 

»  Vous  vous  rappellerez  quelquefois,  mes  jeunes  amis,  les  paroles 
d'expérience  que  je  vous^  adresse  ^ajoardimi ,  et  après  avoir  éprouvé 
comme  moi  les  bienfaits  de  l'éducation  de  Juilly  et  les  heureux  résul- 
tats de  cet  esprit  d'union  qui  distingue  ce  collège  de  tous  les  autres, 
vous  vous  direz  à  vous-mêmes  et  ù  vos  amis  :  Mettons  nos  enfans  au 
collège  de  Jiiillf, 

))  Vive  le  collège  de  Juilly  !  » 

J'ai  pu  transcrire  ce  discours,  mais  redire  l'effet  qu*il  a  produit, 


—  167  — 

je  ne  le  tenterai  pas...  Quand  le  général  a  parlé  du  lils  qu'il  aurait 
peut-être  pu  couronner ,  j'ai  vu  sur  tous  les  jeunes  visages  qui  le  rc- 
gardaient,  pendant  qu'il  parlait,  une  émotion  toucliantc  ;  ces  jeunes 
gens  si  aimés  de  leurs  pères  ont  compris  les  regrets  d'un  père  privé 
de  son  enfant...  Je  ne  redirai  point  les  noms  des  lauréats,  n'en  ayant 
pas  la  liste,  mes  citations  seraient  incomplètes;  je  ne  nommerai  qu'un 
des  couronnés  ,  je  le  nommerai  pour  que  son  nom ,  redit  par  VÈclio  de 
la  jeune  France,  aille  encore  une  fois  réjouir  un  noble  captif.  — 
C'est  le  jeune  Châ>tel\uze  ! 

Tristes  échos  de  la  prison  de  Ham ,  répétez  ce  nom  au  père  de 
l'élève  de  Juilly;  que  ce  nom  lui  soit  comme  une  brise  qui  rafraichit, 

comme  la  parole  d'un  ami  qui  console Derrière  les  épaisses  et  hautes 

murailles  de  la  prison  d'État,  il  n'arrive  guère  de  joie  aux  captifs;  que 
celle-là  vienne  au  père  séparé  de  son  fils. 

Quand  le  nom  du  jeune  Chantelauze  a  été  appelé  ,  plusieurs  de  ses 
camarades  se  sont  levés:  c'était  là  un  hommage  de  la  jeunesse  envers 
le  malheur;  un  autre  hommage,  hommage  envers  le  talent ,  envers  le 
courage  politique,  envers  une  des  premières  illustrations  du  siècle,  a 
été  rendu  par  toute  l'assemblée  quand  M.  de  Scorbiac  a  nommé  parmi 
les  hommes  qui  ont  illustré  le  collège  de  Juilly  ,  Berrver  ;  alors 
jeunes  et  vieux,  parens  et  élèves  ont  battu  des  mains.  M.  de  Scorbiac 
l'avait  bien  nommé,  il  l'avait  appelé  le  Roi  de  la  Tribune. 
9^>ii03  ah  ohiiiiifru. .  ù..  , Vicomte  Walsh. 

n/of  fiOiuob  ôJltK)  siisuei  mi  mkh  av 
T^  itovB  eâiqe 


^  16S  — 


(54i2»a5:aa3  ^a  iï>^ai?ia^a^a  is3a>^(asî(Daia. 


L'ALCADE. 

C'est  presque  une  anomalie  inexplicable  que  la  conservation  de  la 
dignité  d'alcade  à  une  époque  où  l'Espagne  abolit  tous  les  anciens  usa- 
ges et  renie  toutes  les  traditions  paternelles,  depuis  les  courses  de  tau- 
reaux jusqu'aux  collations  à  midi.  Les  alcades  sont  une  institution  dont 
l'origine  moresque  forme  un  singulier  contraste  avec  sa  perpétuité  dans 
la  Gastille  révolutionnée.  Ce  mot  d'alcade,  si  entouré  d'auréoles  dans 
les  fabliaux  du  romancero;  ce  mot,  synonyme  de  guerrier  dans  les 
vieilles  chansons  grenadines  ;  ce  mot,  d'une  étymologie  pour  ainsi  dire 
chevaleresque  et  belliqueuse  ,  sert  aujourd'hui  à  désigner  un  magistrat 
pacifique ,  un  reflet  du  bourgmestre  flamand ,  un  modèle  de  Teniers 
plutôt  qu'un  compagnon  du  Gid.  Pauvre  Espagne  abâtardie!  où  sont 
tes  armadas,  tes  frégates  pompeuses,  ces  formidables  coquettes  qui  je- 
taient leur  écharpe  au  vent  en  se  promenant  dans  l'alaméda  de  l'Océan  ? 
où  sont  tes  victorieux  paladins,  jadis  si  imposans  sous  leurs  armures 
retentissantes,  la  loyauté  dans  le  cœur  et  l'alfange  au  poing?  où  sont 
tes  alcades  d'autrefois  qui  s'enfermaient  comme  des  vautours  dans  les 
nids  inaccessibles  et  granitiques  de  leurs  hautes  citadelles?  où  sont  tes 
Espagnols,  mon  Espagne  agonisante  ?  Peut-être,  hélas  !  peut-être  n'exis- 
tent-ils plus  que  sur  les  portraits  gothiques  qui  servent  d'ornemens 
aux  galeries  des  châteaux,  comme  ils  servent  de  marchandise  aux  ma- 
gasins de  curiosités  ! 

L'alcade  moderne  est  d'ordinaire  un  bonhomme  vénérable  ;  moins 
préoccupe  des  intérêts  de  sa  commune  que  de  ses  quinconces  d'acacias  ; 
doué  d'assez  d'esprit  pour  distinguer  un  comunero  d'avec  un  franc- 
maçon,  et  assez  bon  naturaliste  pour  ne  pas  confondre  une  tulipe  avec 
un  coquelicot.  Malgré  son  arrogance  électorale,  ses  habitudes  sont  em- 
preintes d'une  louable  simplicité  5  je  parle  surtout  de  l'alcade  villa- 
geois, type  suranné  qui  garde  encore  des  traces  de  son  originalité  pri- 
mitive :  l'alcade  des  grandes  villes,  personnage  plus  important,  espèce 
de  parenthèse  entre  le  peuple  et  le  gouvernement,  est  forcé  de  mettre 


—  169  — 
sa  vie  en  rapport  avec  sa  position  ;  ses  laquais  porteront  une  livrée 
étincelante  et  usée;  son  salon  sera  garni  d'un  IMurilio  acheté  à  une  foire, 
d'une  pendule  in  statu  qito  depuis  le  ministère  du  comte  d'Aranda, 
et  d'une  mosaïque  d'oiseaux  éthiques  et  empaillés ,  depuis  le  pélican 
jusqu'à  la  bergeronnette  ;  c'est  ce  qu'on  appelle  en  Espagne  représen- 
ter. En  outre,  l'alcade  d'une  grande  ville  ne  manquera  pas  d'avoir  un 
majordome,  bavard  et  indolent,  fripon  et  astucieux,  avec  une  langue 
qu'on  prendrait  pour  le  siège  épiscopal  du  mensonge,  et  avec  un  corps 
,.tellement  assoupli  par  les  tortillemens  et  les  révérences ,  qu'on  gage- 
rait un  doublon  d'or  contre  un  maravédis  de  cuivre,  dans  la  conviction 
qu'au  lieu  d'être  de  la  chair  c'est  de  la  cannetille.  INIais  l'alcade  du 
bourg,  comme  celui  du  hameau,  malgré  tout  ce  qui  peut  y  avoir  de 
prestiges  et  d'aubaines  dans  ses  fonctions  municipales,  ne  tarde  pas  à 
reconnaître  que  son  existence  aux  dehors  mellifius,  renferme  autant  de 
tracassiéres  inquiétudes  qu'une  grenade  des  bords  du  Xenil  ou  des 
jardins  de  Valence  contient  de  graines  vermeilles. 

Car,  tantôt  il  faut  que  l'alcade  se  lève  au  milieu  de  la  nuit  pour  sau- 
ver le  pajs  de  l'anarchie  ,  en  arrêtant ,  comme  conspirateurs,  tous  les 
jeunes  gens  qui  portent  des  cocardes  d'une  couleur  trop  pâle  ou  trop 
foncée; 

Tantôt  il  faut  qu'il  décide  une  question  de  loi,  quand  il  est  aussi 
étranger  aux  Institutes  de  Justinien  qu'aux  édits  d'Alphonse-le-Sage  ; 

Ou,  par  exemple,  ses  administrés  se  révoltent  contre  lui;  on  lui 
demande  son  opinion  afin  de  le  traiter  comme  il  le  mérite  ;  s'il  se  dit 
royaliste,  la  multitude  répond  :  Il  faut  le  pendre!  S'il  se  dit  constitu- 
tionnel, tout  le  monde  s'écrie  :  Il  faut  le  brûler!  Et  si,  plus  prudent  et 
circonspect,  il  déclare  qu'il  n'est  ni  l'un  ni  l'autre,  on  hurle  d'une  voix 
unanime  :  Il  faut  l'étrangler  ! 

Mais  autrefois  la  dignité  d'alcade  pouvait  procurer  à  son  posses- 
seur des  jouissances  d'amour-propre  infinies  et  disproportionnées,  de 
quoi  le  gonfler,  l'arrondir ,  l'épanouir  et  le  vermillonner  comme  une 
orange  de  Murcie  ; 

D'abord  il  avait  le  droit  de  sortir  avec  une  baguette  blanche  ; 

Puis  on  lui  portait  les  armes  ; 

Puis  il  présidait  aux  courses  de  taureaux. 

Mais  aujourd'hui  encore,  il  a  l'agrément  de  penser  que  du  moment 
qu'il  est  alcade,  son  voisin  ne  l'est  pas. 


.  —  170  — 

Puis  il  peut  s'endormir  tous  les  soirs  avec  la  douce  conviction  d'a- 
voir sauvé  toutes  les  Espagnes,  mais  sans  trop  savoir  laquelle. 

Puis,  et  celle-ci  est  une  considération  du  premier  ordre,  puis  il  a 
l'honneur  d'entrer  en  relations  avec  tous  les  brigands  de  la  plaine  et  de 
la  montagne,  sans  compter  ceux  des  souterrains.  C'est  là  une  des  né- 
cessités les  plus  dures  peut-être  de  l'état  anormal  de  l'Espagne;  il  y  a 
les  bandits  et  la  police  ;  il  y  ^  des  conventions  entre  ceux  qui  repré- 
sentent la  loi  et  ceux  qui  la  violent;  il  y  a  des  protocoles  entre  la  jus- 
tice et  le  crime.  Si  vous  voulez  être  à  l'abri  du  vol,  vous  n'avez  qu'à 
paver  un  impôt  aux  voleurs;  les  chefs  de  bandits  traitent  avec  les  alca- 
des de  puissance  à  puissance  ;  les  alcades  doivent  être  flattés  de  cette 
intimité,  et  si,  comme  le  dit  le  proverbe,  qui  se  ressemble  s'assemble, 
il  faut  regarder  les  brigands  espagnols  comme  de  très-honnêtes  gens, 
à  cause  de  leurs  associés. 

Ce  qui  peut  servir  à  prouver  que  tous  les  alcades  de  l'Espagne  ne 
ressemblent  pas  à  V Alcade  de  Molorido. 

La  plupart  des  alcades  remplissent  les  devoirs  de  leur  état  avec 
l'exactitude  quotidienne  d'un  marchand;  enregistrent  les  mariages 
comme  un  drapier  vend  ses  étoffes;  et  condamnent  un  homme  à  mort 
d'une  voix  aussi  impassible  qu'un  barbier  andaloux  vous  dirait:  — 
((  Compère  y  vous  êtes  rasé!  » 

On  comprendra  peut-être  maintenant  pourquoi  le  célèbre  Fray  Bar- 
tolomeo  Gordos  écrivit  dans  ses  mémoires,  dédiés  au  duc  d'Escalona: 
((  J'aurais  certainement  désiré  devenir  alcade,  si  je  n'avais  été  chanoine 
))  honoraire  de  l'église  métropolitaine  d'Alcala-la-Piéal.  )) 

Ber>ard  Lopez. 


—  171  — 


L'ERMITE  DE  SAINT-WEREDENS. 


I. 

Une  visite  à  la  Beaume  (i). 

L'automne  commençait  à  déployer  sur  la  terre  son  voile  religieux 
de  deuil  et  de  mélancolie.  Oh  !  qu'alors  les  journées  sont  belles,  sous  le 
ciel  de  nos  provinces  méridionales  î  qu'il  est  doux,  l'air  qu'on  y  respire 
rafraîchi  par  les  brises  du  soir  et  les  rosées  de  ^a  nuit!  Que  l'ame  s'y 
livre  bien  à  la  douce  rêverie  ,  alors  que  les  feux  de  l'été  s'éteignent, 
que  le  soleil  pâlit,  que  les  feuilles  jaunies  tombent  à  vos  pieds  comme 
des  illusions  passées,  et  que  vous  n'entendez  autour  de  vous  que  les 
soupirs  de  la  solitude  et  les  battemens  de  votre  cœur!... 
''"  Dès  l'aurore  5  nous  cheminions  lentement  et  comme  en  pèlerinage 
vers  la  Beaume,  oii'nous  attendaient  les  plaisirs  simples  d'une  partie 
champêtre.  Arrivés  sur  un  ptateau  qui  domine  le  village  de  Sanilhac 
et  le  vieux  manoir  de  la  Clastre ,  Gaston,  comme  tous  les  artistes  ad- 
mirateurs passionnés  des  beautés  delà  nature,  nous  fit  contempler  avec 
hii  le  tableau  qui  se  déroulait  sous  nos  yeux.  Devant  nous  était  une 
montagne  âpre  et  stérile  qu'il  nous  follait  gravir  :  d'un  côté,  les  plaines 
de  la  Provence  et  l'immense  horizon  bleu  de  la  mer  ;  de  l'autre,  la 
chaîne  imposante  des  Cévennes,  et  enfin  la  jolie  petite  ville  d'Uzès 
avec  ses  tôtirs  arrondies  et  sa  cathédrale  du  moyen-âge,  dont  la  flèche 
élancée  se  dessinait  comme  un  sylphe  svelte  et  debout  au  milieu  des 
nuages  et  des  vapeurs  blanches  du  matin. 

Les  premiers  rayons  du  soleil  qui  vinrent  éclairer  cette  scène  lui 
imprimèrent  un  caractère  tout  particulier.  Les  reflets  du  grand  astre 
qui  se  levait  dans  le  ciel  comme  un  géant  superbe^  jouaient  sur  les  ar- 
bres et  les  chaumières,  sur  le  flanc  des  coteaux  et  sur  les  prairies  de 
la  plaine,  sur  les  toits  de  la  ville  et  sur  le  ruisseau  de  la  vallée.  Gaston 


(1)  On  appelle  de  ce  nom  une  grotte  profonde  que  la  nature  et  les  siècles  ont  formée 
au  sein  d'une  montagne,  et  dont  l'entrée  principale  est  sur  la  rive  çauche  du  Gardon,  non 
loin  d'Uzès,  entre  Collias  et  Sanilhac. 


—  172  — 

nous  montrait  en  artiste  et  avec  enthousiasme  tous  ces  effets  de  lu- 
mière et  d'ombre.  Nous  restâmes  long-temps  à  regarder  avec  lui,  puis 
nous  reprîmes  notre  marche  ;  une  demi-heure  après  nous  étions  sur 
la  crête  de  la  montagne,  respirant  avec  délice  un  air  frais  et  pur,  et 
réclamant  tous  à  l'envi  quelques  minutes  de  repos.  Notre  guide ,  en 
homme  d'expérience,  nous  fit  observer  qu'il  serait  imprudent  de  céder 
à  cette  tentation  et  qu'il  valait  mieux  s'abriter  au  penchant  de  la  mon- 
tagne pour  se  reposer  sans  danger.  Un  avis  si  sage  fut  unanimement 
adopté,  et  nous  nous  hâtâmes  vers  le  lieu  qu'il  nous  indiquait. 

De  là ,  nous  ne  pûmes  considérer  sans  effroi  le  précipice  qui  s'ou- 
vrait béant  sous  nos  pieds,  et  au  fond  duquel  le  Gardon  roulait  ses  eaux 
captives  entre  deux  rives  tantôt  rocailleuses,  tantôt  vertes  et  ombra- 
gées; quelques  instans  suffirent  pour  nous  délasser.  L'entrée  de  la 
Beaume  qui  se  laissait  entrevoir  à  peu  de  distance  nous  redonna  cou- 
rage, et  nous  nous  préparâmes  à  descendre. 

Deux  sentiers  s'offraient  à  nous  :  l'un  ,  facile  et  battu  ,  mais  aux  dé- 
tours si  nombreux  que  l'œil  se  fatiguait  presque  à  les  considérer;  l'^iu- 
tre,  simple  trace  de  quelques  pas  d'homme  sur  une  pente  rade  et  es- 
carpée, mais  qui  menait  directement  au  terme  de  notre  course.  Une  de 
nos  jeunes  compagnes,  mademoiselle  Laure  ***,  se  tournant  vers  la 
voie  la  plus  courte  ,  me  regarda  en  souiiant ,  et  tous  les  deux  nous 
nous  hasardâmes ,  laissant  aux  plus  prudcns  la  route  vulgaire  et  la 
moins  périlleuse. 

En  un  clin  d'œil  nous  fûmes  au  bas  de  la  montagne,  à  quelques  pas 
seulement  de  la  Beaume,  tandis  que  nos  compagnons  suivaient  lente- 
ment tous  les  méandres  du  l)eau ,senùev  qu'ils  avaient  choisi. 

—  Regardez,  me  dit  mademoiselle  ***,  ne  voyez-vous  pas,  là  bas,  dans 
cette  profondeur,  au  flanc  de  cet  énorme  rocher  qui  s'incline  vers  l'a- 
bîme, une  petite  ouverture,  conmie  l'entrée  d'une  grotte  couronnée  de 
lierre  et  surmontée  d'une  croix  ^4ju'on  aperçoit  dans  les  touffes  de 
verdure?  Eh  bien  ,  c'est  la  demeure  de  ce  bon  vieux  chevalier... 

—  D'un  chevalier? 

—  Oui,  {\e  ce  pauvie  ermite  (jui  hier  est  allé  vous  demander  Tau - 
inône  à  la  porte  de  l'église  ,  et  que  nous  avons  lait  diner  avec  nous; 
n'est-ce  pas  que  cette  abnégation,  cet  oubli  de  la  vie  vous  étonnent  ! 
Quarante-huit  ans  passés  dans  ce  désert  après  une  jeunesse  si  brillante 
de  gloire.  »Mn  tii»  luo» 


—  173  — 

—  Mais  expliquez-vous,  je  voua  prie,  car  tout  est  mystère  pour  moi 
dans  ce  que  vous  me  dites?       '   •<  . 

—  Gomment!  vous  ne  connaissez  pas  le  chevalier  de  Rogues,  l'er- 
mite de  Saint-Weredens!  vous  ignorez  son  histoire!  oh!  écoutez-la 
donc;  que  de  fois  je  l'ai  fait  répéter  à  mon  oncle  de  Gavignan,  qui  avait 
autrefois  connu  le  chevalier  dans  le  monde,  aimable  et  valeureux  gen- 
tilhomme ,  et  que  le  hasard  a  fait  retrouver  dans  cette  solitude,  sous 
les  rides  de  la  vieillesse  et  le  froc  d'un  ermite. 


IL 

Le  che^alier^  ermite. 

C'était  quelques  années  avant  cette  grande  commotion  qui  renversa 
le  vieux  trône  de  France.  La  noble  cour  de  Versailles  brillait  encore 
de  tout  l'éclat  de  ses  fêtes  ;  Louis  XY  venait  de  finir  une  vie  de  mol- 
lesse et  de  débauche,  mais  les  intrigues  et  les  abus  de  son  règne  survi- 
vaient encore  ;  comtes  et  barons,  courtisans  et  maîtresses,  luxe  et  galan- 
terie, rien  ne  s'était  perdu  de  ce  triste  héritage;  et  pourtant,  au  tour- 
billon des  plaisirs,  se  mêlaient  déjà  les  signes  précurseurs  de  la  tem- 
pête, et  au  sein  de  la  foule  bruyante  et  joyeuse,  on  apercevait  çà  et  là 
des  figures  sinistres  qui  s'en  allaient  prédisant  des  malheurs  à  la  royauté 
et  au  monde. 

Parmi  les  femmes  de  la  reine ,  plusieurs  se  faisaient  remarquer  par 
leur  beauté,  mais  nulle  ne  surpassait  en  grâce  mademoiselle  Hortense 
de  '^'^'^.  Quoique  moins  haut  placée  que  d'autres,  elle  fixait  les  regards 
et  enlevait  les  suffrages.  Belle  de  ses  vertus  autant  que  de  ses  charmes, 
ce  qu'elle  inspirait  tenait  à  la  fois  de  l'amour  et  du  respect;  devant  elle, 
la  jalousie  demeurait  muette,  et  la  galanterie  du  temps  réservée  et  res- 
pectueuse. La  comtesse  de  LTuT^tSa  mère  et  son  cousin  le  chevalier  de 
ilogues  partageaient  seuls  son  intimité.  Récemment  arrivée  de  la  pro- 
vince, dont  elle  gardait  encore  les  manières  naïves  et  ingénues,  les  ga- 
lans  esprits  de  l'époque  la  comparaient  à  une  fleur  du  désert  apportée 
à  la  cour  avec  tout  son  parfum  sauvage  ,  et  qui  charme  plus  que  la 
rose  si  connue  de  nos  jardins.  iiïï»fwfi. 

LechevalierdeRogues, témoin  de  tous  les  élogesquis'élevaientcomme 
de  l'encens  autour  de  mademoiselle  H""**,  devenait  de  plusicn  plus 


—  174  — 

fier  de  la  parenté  et  des  droits  qu'elle  lui  donnait  ;  il  vantait  partout 
les  délices  d'une  amitié  si  pure  !  Jeune  insensé  ;  il  avait  si  peu  d'expé- 
rience qu'il  croyait  qu'il  fallait  attirer  les  regards  du  monde  sur  son 
bonheur.  Il  ne  savait  pas  que  le  bonheur  est  un  trésor  qu'il  faut  cacher, 
si  on  veut  qu'il  nous  reste...  Il  y  a  tant  d'envieux! 

Cependant,  par-delà  les  mers  s'ouvrait  alors  une  carrière  pleine  de 
gloire  et  d'honneur;  les  états  d'Amérique  avaient  poussé  leur  cri  de 
liberté  ;  les  échos  de  France  en  retentirent,  et  le  jeune  chevalier  fut 
des  premiers  enrôlés  sous  les  bannières  de  l'indépendance.  Il  prit , 
comme  tant  d'autres,  part  à  cette  chevaleresque  imprudence. 

Or,  tandis  qu'il  versait  son  sang  pour  la  cause  américaine,  le  mar- 
quis de  C**5  dont  le  cœur  était  vide  de  sentimens  nobles,  mais  qui 
était  habile  dans  l'art  de  séduire,  et  qui,  avec  un  talent  merveilleux, 
savait  vernir  tous  ses  vices  avec  quelque  chose  de  brillant  et  de  bonne 
compagnie,  fît  sa  cour  à  mademoiselle  H.  de  L"^*"^.  Il  avait  entendu  dire 
qu'elle  était  froide  et  insensible  ;  il  mit  sa  gloire  à  vaincre  cette  froi- 
deur. D'abord,  comme  tant  d'autres,  il  fut  repoussé;  mais  avec  une 
satanique  persistance  il  revint  à  son  projet  Par  son  crédit  autant  que 
par  ses  titres  et  ses  richesses,  il  insista  :  des  volontés  impérieuses  qui 
dans  ce  temps-là  se  traduisaient  par  des  ordres  se  joignirent  à  la  sienne; 
la  comtesse  de  L"^*"^  sut  le  comprendre,  et  des  raisons  de  convenances, 
ces  derniers  refuges  des  temps  de  despotisme,  firent  que  bientôt  la  bé- 
nédiction nuptiale  vint  consacrer  une  victoire  que  tout  le  monde  avait 
crue  jusqu'alors  impossible.  ^    "  ;  l,;;  ^j 

Mademoiselle  H**,  mariée  contre  son  gré,  voua  tout  de  suite  sa  vie 
à  la  douleur.  Elle  avait  obéi  comme  une  victime,  peut-être;  quand  elle 
avait  montré  tant  de  soumission,  avait-elle  pressenti  que  ses  joure  ne 
devaient  pas  être  nombreux  sur  cette  terre.  Au  bout  de  six  mois  de 
chagrin  et  de  délaissement  elle  mourut. 

La  guerre  d'Amérique  était  terminée.  Le  chevalier  de  Rogties,  de 
retour  en  France,  se  voyait  entouré  des  félicitations  les  plus  empressées; 
mais  lui,  rêveur  et  solitaire,  fuvait  tous  les  yeux,  se  montrait  insensible 
à  tous  les  hommages,  sourd  à  toutes  les  louanges,  ennemi  de  tous  les 
plaisirs.  Au  milieu  de  courtisans  qui  ont  toujours  des  sourires  tout 
prêts,  et  des  visages  qui  se  modèlent  sur  celui  du  maître,  cette  tris- 
tesse du  chevalier  de  Rogues  dut  être  remarquée;  elle  le  fut  même  du 
roi.  Un  jour  Louis  XVI  questionna  à  ce  sujet  le  chevalier  de  Rogues 


—  175  — 

qu'il  ^'estimait  beaucoup  ,  et  le  chevalier  lui  répondit  :  «  J'avais  rêvé 
))  beaucoup  de  bonheur,  une  main  brutale  me  l'aiavi;  et  maintenant, 
»  nul  ne  peut  me  rendre  ce  que  j'ai  perdu,  pas  même  vous ,  sire  ,  qui 
»  êtes  puissant  et  bon  ;  pas  même  la  gloire  qui  console  de  tant  de 
»  choses )) 

Quelques  jours  après  ces  paroles  du  chevalier,  on  trouva  dans  un 
des  fourrés  du  bois  de  Boulogne  un  cadavre..,  celui  du  marquis  de 
G***.  En  ce  temps-là,  le  suicide  était  moins  commun  qu'aujourd'hui  ; 
on  crut  donc  qu'il  y  avait  eu  un  duel  entre  le  marquis  de  C**  et  le 
chevalier  de  Rognes,  qui,  précisément  ce  même  jour,  venait  de  quitter 
la  cour.  Et  à  Versailles,  on  se  répétait  :  Le  chevalier  s'est  \^engé  de  la 
main  brutale  qui  lai  avait  ravi  son  bonheur 

Quand  la  révolution  de  89  eut  éclaté^  mon  oncle  de  Gavignan  se 
retira  dans  ses  terres  de  la  Provence  ;  il  tut  du  petit  nombre  de  ceux 
qui,  sans  quitter  la  France^  purent  échapper  aux  horreurs  qui  la  cou- 
vrirent de  sang  et  de  ruines.  Les  mauvais  jours  passèrent;  mais  dé- 
goûté des  grandeurs_,  et  lié  par  la  reconnaissance  à  l'humble  toit  qui 
Tavait  abrité  contre  les  persécutions^  il  préféra  le  "calme  et  le  repos  à 
tout  ce  qui  se  passait  alors  dans  le  monde. 

Vous  connaissez  les  événemens  qui,  à  notre  tour,  nous  ramenèrent  à 
la  campagne.  Mon  oncle  ^  malgré  son  grand  age^  vint  nous  voir  dans 
notre  nouvel  établissement^  et  par  une  rencontre  bizarre,  le  jour  de 
son  arrivée,  l'ermite,  celui-là  même  qui  hier  est  venu  faire  sa  quête  ac- 
coutumée, se  trouvait  chez  nous.  Mon  oncle^  après  l'avoir  regardé  fixe- 
ment pendant  quelques  secondes_,  jeta  un  grand  cri,  et  se  levant  du  fau- 
teuil où  il  venait  de  s'asseoir,  alla  se  jeter  dans  les  bras  de  l'ermite.  II 
venait  de  reconnaître  un  vieil  ami  d'enfance,  un  compagnon  d'armes^  le 

chevalier  de  Rogues Mademoiselle  Laure  de  "^^^  avait  à  peine 

achevé  ce  récit,  que  nos  amis  arrivèrent  à  nous  ;  ils  nous  emmenèrent 
pour  nous  faire  admirer  d'autres  points  du  paysage,  et  nous  faire  en- 
trer^ avec  eux^  dans  la  Beaume  vénérée^  but  de  notre  pèlerinage. 

IIL 

Pourquoi  suis-je  triste  ? 
•'  ob  m  H»  M«; 

Ce  que  mademoislle  Laure  de*"^*  venait  de  me  raconter  n'avait  rien 
de  très-extraordinaire ,  ces  espoirs  d'amour  trompés  dans  le  monde , 


—  176  -- 

ça  se  voit  tous  les  jours!  j'aurais  du  ne  pas  rn'appesantir  autant  sur 
rhistoire  du  chevalier  de  Piogues.  Hors  le  froc  d'ermite,  cette  his- 
toire ressemblait  à  bien  d'auti^es.  Malgré  cela  ,  j'avais  beau  faire,  je  ne 
pouvais  m'en  distraire,  et  au  milieu  des  joies  de  notre  partie  de  plaisir 
je  restais  avec  quelque  chose  de  sombre  sur  le  cœur ,  et  tout  bas  je 
me  demandais  :  Pourquoi  suis -je  triste? 

Cette  préoccupation,  je  ne  pouvais  me  l'expliquer  alors,  mainte- 
nant je  sais  d'où  elle  venait:  elle  venait  d'en  haut;  quand  Dieu  veut 
vous  amener  à  lui ,  sa  main  va  vous  prendre  partout.  C'était  cette 
main  qui  était  alors  sur  moi ,  et  sous  son  ombre  je  me  sentais  grave 
et  sérieux  quand  le  plaisir  bruissait  autour  de  moi. 

Pour  me  faire  entendre  d'utiles  réflexions,  cette  main  invisible  m'en- 
mena  dans  la  solitude.  Je  ne  sais  plus  sous  quel  prétexte  je  m'é- 
loignai de  mes  amis ,  et  seul ,  livré  à  de  vagues  pensées  qui  étaient 
tristes,  mais  pas  sans  charme,  je  m'enfonçai  dans  une  espèce  de  désert; 
pour  m'y  reposer,  je  ne  cherchai  point  un  banc  de  verdure,  j'allai 
m'asseoir  sur  un  roc  nu  et  décharné  ,  auprès  du  grand  chêne  que  nous 
avions  vu  de  loin,  et  en  face  de  la  grotte  que  la  tradition  nous 
montre  comme  ayant  été  habitée  par  des  saints  qui  y  sont  venus  tour 
à  tour  pleurer ,  prier  et  expirer. 

Un  instant  j'entrai  dans  ce  sanctuaire,  puis,  tout-à-coup,  comme 
si  moi ,  jeune  homme,  avec  ma  légèreté  ,  je  l'eusse  profané  ,  je  revins 
à  mon  rocher...  Là  ,  je  laissais  aller  mes  pensées  ;  là  ,  il  me  semblait 
qu'une  voix  inconnue  me  parlait  dans  le  silence  ;  était-ce  l'ange  de  la 
solitude  qui  voulait  me  dégoûter  du  monde,  en  me  faisant  savourer  la 
paix  du  désert?  Je  ne  sais,  mais  enfin  je  restais  là,  et  certainement 
quelqu'un ,  quelque  chose  me  parlait...  ,^.j,^  ,^,,,,.,j.  ...^  ,..>,,  ; 

Jeunes  hommes,  quand  au  milieu  de  vos  plaisirs  quelque  pensée 
sérieuse  vous  vient,  ne  la  repoussez  pas  rudement,  car  c'est  peut-être 
Dieu,  ou  votre  père ,  ou  votre  mère  qui  du  haut  du  ciel  veulent  parler 
à  votre  ame. 

Tout  préoccupé  d'émotions  si  nouvelles  pour  moi,  je  voulais  m'en 
rendre  compte  ;  mais  j'étais  trop  sous  leur  influence  pour  les  juger  et 
les  bien  comprendre,  et  d'ailleurs  n'était-ce  pas  cela  l'énigme  de  toute 
ma  vie  :  Pourquoi  suis -je  triste? 

Il  y  avait  loin  des  sensations  que  j'éprouvais  à  celle  de  la  douleur 
ou  de  la  souffrance  :  dans  ces  dernières  tristesses  ,  c'est  une  cause  réelle 


—  177  — 
quî  vous  fait  vous  plaindre  ;  dans  celles  que  je  ressentais,  on  pleure 
bien  aussi ,  mais  les  larmes  ne  sont  pas  toutes  d'amertume. 

Les  brises  du  soir  portaient  encore  à  mon  oreille  le  lourd  murmure 
de  la  cascade  que  j'avais  naguère  entendue  ;  le  soleil  ne  montrait  plus 
sur  l'horizon  que  la  moitié  de  son  disque,  et  ses  rayons  défaillans  do- 
raient à  peine  la  cime  des  arbres  ;  j'avais  sous  les  yeux  le  même  tableau 
que  j'avais  tant  admiré  le  matin  avec  mes  compagnons  de  pèlerinage, 
et  maintenant  il  me  pénétrait  d'une  secrète  mélancolie  ;  d'où  venait 
donc  ce  changement  ?  Ah  !  c'est  qu'il  y  a  toute  une  vie ,  entre  le  jour 
qui  naît  et  le  jour  qui  s'en  va!  J'aperçus  au  loin  la  croix  de  pierre 
qu'une  pieuse  tradition  a  consacrée ,  parce  que  là  ,  ceux  qu'on  portail 
jadis  du  village  au  cimetière  du  cloître  (claustrum)^  faisaient  un  der- 
nier repos  (i). 

A  cet  aspect,  mes  rêveries  revinrent  avec  tout  leur  prestige;  tout- 
à-coup,  du  sein  de  la  bruyère,,  surgit  comme  un  fantôme  un  vieillard 
à  la  démarche  grave  qui  s'avança  lentement  vers  moi.  Il  me  prit  la 
main,  comme  un  père  ferait  à  son  fils,  m'adressa  quelques  paroles 
amies,  et  soudain  ce  cri  s'exhala  de  ma  poitrine  :  «  Mon  père  ^  dites- 
moi  pourquoi  je  suis  triste?  »  Il  allait  me  répondre  ,  quand  nous  en- 
tendîmes la  cloche  du  village  dont  les  sons  affaiblis  venaient  mourir  prés 
de  nous  ;  ses  tintemens  répétés  par  trois  fois  d'une  manière  uniforme, 
et  puis  un  peu  plus  prolongés,  me  firent  comprendre  que  c'était  Van- 
^e/w^;  mais  déjà  le  saint  homme  avait  rejeté  en  arrière  le  capuchon 
qui  couvrait  sa  tète,  il  s'était  mis  à  genoux;  son  front  chauve  et  ses 
quelques  cheveux  blanchis  par  le  temps  me  pénétrèrent  de  respect; 
je  me  prosternai  comme  lui ,  je  mêlai  ma  jeune  voix  à  sa  voix  trem- 
blante, et  nous  récitâmes  ainsi  tous  deux  la  prière  de  la  Vierge  ;  puis , 
nous  fîmes  un  signe  de  croix  ,  et  il  me  parla  de  la  sorte  : 

((  Votre  demande  ne  m'a  point  surpris ,  mon  enfant  ;  et  moi  aussi , 
))  j'ai  été  long-temps  à  me  demander  compte  de  ce  dénûment  absolu 
»  de  toutes  mes  facultés ,  quand  je  venais  à  considérer  quelque  grand 


(1)  Encore  aujourd'hui  les  enfans  de  celle  terre  vont  en  un  certain  jour  payer  leur  juste 
tribut  de  respect  et  de  vénération  à  ces  ^^eilles  cendres,  et,  comme  leurs  pères,  ils  s'arrê- 
tent eux  aussi  devant  la  croix  de  pierre,  à  cet  endroit  qu'ils  appellent  la  Pause  des  morts. 
Le  claustrum  antique,  dignement  habité,  se  pare  d'ornemens  funèbres;  l'hymne  religieux 
retentit  autour  de  son  enceinte,  des  nuages  d'encens  s'élèvent  vers  le  ciel,  et  chacun  y 
ttèle  sa  prière  pour  ceux  dont  il  chérit  la  mémoire. 


—  178  — 

î)  spectacle  de  la  nature  ;  de  longues  et  sérieuses  méditations  m^ont 
))  appris  à  en  chercher  la  cause  ailleurs  qu'ici-bas;  mais  pour  en  con- 
»  naître  l'origine  ,  cet  état  de  langueur  n'en  existe  pas  moins.  La  tris- 
»  tesse  est  un  sentiment  naturel  à  l'homme  ;  mais  cette  tristesse  qui 
»  mène  à  l'espérance ,  et  non  point  celle  qui  est  tour  à  tour  fille  ou 
))  mère  du  désespoir  ;  cette  dernière  ruine ,  consume ,  flétrit  tout  ; 
»  tandis  que  l'autre  n'a  rien  qui  ronge  l'ame  ,  elle  est  comme  la  rosée 
»  dans  le  calice  entr'ouvert  des  fleurs,  c'est  le  gage  d'un  cœur  bon  et 
»  généreux^  le  prélude  d'une  heureuse  destinée.  Ceux-là  ne  la  con- 
»  naissent  point ,  qui  éteignent  en  eux  tout  ce  qu'il  y  a  de  grand ,  de 
»  sublime  ,  tout  ce  qui  les  rapproche  de  l'infini  ;  ils  bornent  la  vie  dans 
»  un  cercle  si  étroit  que  leurs  sens  suffisent  à  tous  leurs  plaisirs ,  en- 
))  core  même   s'y  abandonnent-ils  sans  les  étudier,  sans  les  com- 
»  prendre  ;  aussi  ne  voient-ils  rien  dans  le  flot  qui  passe  et  s'écoule , 
))  rien  dans  l'écho  qui  répond  à  leur  voix ,  rien  dans  l'étendue  qui  se 
»  déroule  à  leurs  yeux  ;  ils  n'y  voient  rien  parce  qu'ils  vont  effleurant 
»  toutes  choses  sans  en  approfondir  aucune  :  êtres  d'un  jour,  ils  sont 
))  sans  passé  comme  sans  avenir.  Mais  pour  celui  qui  garde  le  souve- 
»  nir  de  sa  destinée ,  pour  celui  dont  le  cœur  bat  aux  noms  sacrés  de 
))  repentir  et  d'espérance,  pour  celui-là  il  y  a  quelque  chose  qui  doit 
»  nécessairement  l'attrister  :  ainsi ,  mon  enfant ,  lorsque  vous  inter- 
»  rogez  Técho  et  que  sa  voix  mystérieuse  vous  jette  dans  de  vagues 
))  pensées ,  c'est  qu'un  parallèle  étrange  s'établit  en  vous ,  presque  à 
»  votre  insu ,  et  que  l'invariable  éternité  de  cet  écho  contraste  singu- 
))  lièrement  avec  la  brièveté  de  votre  mobile  existence  ;  lorsque  vous 
»  considérez  les  flots  qui  poussés  les  uns  par  les  autres  vont  se  succé- 
))  dant  sans  cesse  ,  c'est  l'image  du  temps  dont  il  ne  vous  est  donné 
»  qu'une  si  faible  partie  pour  remplir  votre  carrière  ;  lorsque  vos  regards 
))  se  portent  vers  l'horizon  des  mers  où  ils  vont  se  perdre  ,  c'est  l'es- 
»  pace  immense  au  milieu  duquel  vous  n'êtes  qu'un  point  ;  et  partout, 
»  et  toujours,  c'est  l'inhni ,  l'infini  qui  vous  rappelle  votre  néant!...  » 

Et  en  disant  ces  mots  ,  sa  voix  était  grave  et  solennelle  ;  il  se  tut, 
et  comme  oppressé  lui-même  par  l'image  qu'il  venait  de  me  pré- 
senter 5  il  courba  la  tête  :  on  eût  dit  que  le  ciel  lui  révélait  quelque  mys- 
tère. Une  main  comme  la  main  du  remords  sembla  s'appesantir  sur 
lui ,  avait-il  il  trahi  le  secret  de  la  Providence?... 

((  Levez  les  yeux ,  reprit-il ,  et  voyez  cet  astre  qui  nous  éclaire , 


—  179  — 

»  celte  reine  silencieuse  des  nuits,  la  lune!  comme  sa  marche  est' 
»  lente  et  majestueuse!  comme  elle  répand  également  ses  rayons  sur 
»  l'immensité  de  son  empire  !  comme  elle  ramène  partout  le  calme  et 
))  le  silence!  tout  repose,  tout  dort,  tout  se  rapproche  du  néant!  ne 
»  sentez-vous  pas  la  tristesse  se  glisser  dans  votre  amc?  Votre  cœur 
»  ne  se  resserre-t-il  pas?...  Vous  pleurez!...  ah!  pleurez,  mon  en- 
»  fant ,  car  ces  larmes  sont  salutaires ,  elles  coulent  sur  un  bonheur 
))  qui  vous  a  fui  ;  Dieu  vous  créa  pour  être  un  ange ,  et  vous  ne  Têtes 
»  pas! 

»  Regardez  autour  de  nous,  rien  ne  s'élève,  nous  sommes  seuls  au 
»  milieu  de  ce  désert  ;  cette  brise  qui  nous  caresse ,  cette  bruyère  que 
))  nous  foulons,  tout  s'étonne  de  notre  présence,  c'est  l'heure  où  sur- 
))  gissent  les  grandes,  les  nobles  pensées,  et  la  solitude  est  leur  asile  ; 
»  est-ce  que  rien  ne  s'émeut  en  vous  ? 

))  Entendez,  ces  aboiemens  prolongés  qui  roulent  sur  le  flanc  des 
))  collines,  et  qui  arrivent  si  faibles  jusqu'à  nous  ,  ce  sont  les  chiens  de 
))  la  ferme  un  peu  éloignée  que  les  pas  de  quelque  voyageur  ont  mis 
))  en,  émoi ,  ils  jettent  dans  le  sein  de  la  nuit  leurs  cris  d'alarme  ; 
))  écoutez ,  comme  ils  sont  répétés  dans  toutes  les  fermes  voisines  ? 
»  C'est  que  ces  gardiens  fidèles  des  demeures  isolées  portent  la  terreur 
»  dans  l'ame  des  méchans ,  et  la  confiance  dans  celle  du  laboureur  qui 
»  dort  tranquille  sous  son  toit  de  chaume  ;  n'est-ce  pas  qu'il  y  a  là 
))  aussi  quelque  chose  de  triste,  un  sentiment  qui  rappelle  l'union  du 
))  premier  âge  ,  l'absence  de  toute  haine  ,  le  repos  de  tous?  Ce  senti- 
))  ment,  c'est  le  souvenir  d'une  félicité  perdue!  notre  ame  rêve  tou- 
»  jours  les  délices  de  cet  Eden  mystérieux  qu'habita  le  premier  homme, 
))  et  quand  elle  vient  à  se  représenter  le  tableau  de  sa  déchéance  et 
»  de  sa  misère,  comment  ne  serait-elle  pas  triste?..  » 

Ainsi  me  dit  le  vieillard,  et  me  montrant  du  doigt  le  sentier  du  vil- 
lage, il  regagna  lentement  son  humble  grotte.  Je  le  suivis  des  yeux 
tant  que  la  lumière,  incertaine  de  la  nuit  put  me  le  permettre  ;  mais  à 
peu  de  distance  il  s'effaça  comme  une  ombre,  c'était  l'ermite  de 

Ceux  qui  auront  cherché,  dans  le  récit  que  je  viens  de  faire ,  des 
événemens  et  du  drame  auront  été  trompés.  En  l'écrivant  je  n'ai  pas 
voulu  surprendre ,  j'ai  cherché  a  toucher.  J'ai  voulu  redire  des  pa- 
roles qui  m'oot  été  dites  dans  la  soUtude.  —  Là ,  elles  ont  un  attrait 


—  180  — 

que  je  crains  d'avoir  aftaibli  en  les  répétant.  Un  vieillard  expliquant 
dans  le  désert  à  un  jeune  homme  la  cause  de  cette  vague  tristesse  qui 
vient  tout-à-coup  à  ceux  qui  cherchent  le  plaisir,  c'était  quelque 
chose  ;  dans  le  bruit  du  monde,  ce  ne  sera  peut-être  rien, 

F...  Ghapot. 


POESIES. 

QiaSSSS  DU  SOIB  (1).  —  L2:8  SSFT  BSEEVEILLSS  DV  CAMBBÉSIS.  — 

JEAN  BCBOIDL. 

Depuis  que  la  politique  s'est  posée  la  reine  de  notre  société,  de- 
puis qu'un  mouvement  général  d'industrie  semble  s'être  emparé  de 
toute  l'activité  des  intelligences  pour  les  pousser  dans  une  voie  d'a- 
méliorations matérielles,  on  en  est  à  se  demander  tous  les  jours  :  La 
poésie  est-elle  morte?  et  nous  avons  entendu  répondre  affirmativement 
à  cette  question,  comme  si  la  poésie  n'était  pas  ce  qu'il  y  a  de  plus 
impérissable?  Dire  que  la  poésie  est  morte,  ne  serait-ce  pas  avouer 
que  notre  société  est  à  une  époque  de  décadence  et  d'infécondité 
pour  tout  ce  qui  est  généreux,  sublime,  véritablement  beau.  La  poésie 
c'est  le  cœur,  disait  Byron.  J'ajouterais:  La  poésie,  c^est  la  créa- 
tion. Et  l'humanité  en  est-elle  venue  à  un  point  de  dégradation  et 
d'épuisement  tels  qu'elle  ne  puisse  plus  faire  entendre  une  noble  voix, 
et  que  sa  destinée  soit  désormais  l'inertie?  Non.  Nous  repoussons  un 
pareil  langage.  La  poésie  est  morte,  dit-on,  parce  qu'elle  est  inutile 
et  inopportune  quand  de  graves  questions  s'agitent ,  parce  que  sérieu- 
sement préoccupés  et  marchant  vite,  nous  n'avons  pas  le  temps  de 
nous  arrêter  à  entendre  lire  des  vers.  Ceux  qui  parlent  ainsi  n'ont 
donc  pas  besoin,  pour  se  délasser  des  fatigues  de  la  route,  de  rencon- 
trer de  verts  gazons  pour  s'asseoir  un  moment,  de  trouver  l'eau  pure 
d'une  fontaine  pour  se  rafraîchir,  lis  ne  savent  pas  ce  qu'a  de  doux 
et  de  vivifiant  pour  l'ame  la  voix  qui  sait  le  mieux  aller  jusqu'à 
l'ame. 

L'esprit,  tendu  au  diapazon  de  la  poésie,  c'est-h-dire  élevé  un  in- 
stant au-dessus  de  tous  les  objets  de  la  vie  réelle,  se  trouve  presqu'en 

(1)  Ckçï  Gos$eU0,  U]l>r^ç-évUtçur7  rue  SAiAt-Grçrmain-Hlçs-Prés,  n^  9 


—  181  — 

communication  avec  une  nature  supérieure.  Le  poète  placé  ainsi  un  mo- 
ment au-dessus  des  autres  hommes,  mais  entendant  néanmoins  la  voix 
de  leurs  passions,  semble  être  plus  près  de  Dieu  et  plonger  plus  avant 
dans  les  souffrances  de  l'immanité.  Mieux  que  le  moraliste  et  le  philo- 
sophe, il  sait  dire  des  paroles  qui  soulagent  et  consolent;  plus  que 
tout  autre  écrivain,  il  est  ^t^/,  parce  qu'il  met  plus  du  jnoi  dans 
ses  œuvres.  Voyez-le  nous  montrant  toute  son  ame  avec  sa  joie  et  ses 
douleurs,  entendez-le  nous  disant  le  nom  de  celle  qu'il  aime,  nous 
racontant  indiscrètement  des  scènes  d'amour  qu'il  ne  peut  nous  ca- 
cher; car  parlant  de  lui,  ou  il  n'est  pas  sous  la  domination  invincible 
qui  captive  toutes  les  facultés  que  l'on  peut  appeler  P inspiration ,  ou 
s'il  se  découvre  devant  nous ,  il  doit  montrer  son  cœur  à  nu.  Aussi 
dès  qu'il  s'est  révélé  tout  entier,  nous  devenons  ses  amis.  Il  a  droit  de 
nous  dire  :  J'ai  fait  tressaillir  votre  cœur  dans  ses  replis  secrets,  je 
vous  ai  mis  dans  la  confidence  de  tous  mes  sentimens,  j'ai  pleuré  de- 
vant vous  pour  que  vous  pussiez  essuyer  mes  larmes,  je  vous  ai  dit 
ma  foi  et  mes  doutes,  je  vous  ai  ouvert  toute  mon  ame  ;  ouvrez-moi 
donc  la  vôtre.  Lepoétenous  convie  ainsi  aune  intimité  quinous  explique 
pourquoi  les  livres  de  poésie  sont  ceux  qu'on  relit  le  plus  souvent,  et 
dont  on  retient  le  mieux  les  pages.   Ils  sont  comme  des  amis  que 
l'on  aime  à  sentir  auprès  de  soi  et  vers  lesquels  on  se  retourne  dans 
les  momens  d'ennui  et  de  tristesse  ;  qu'on  nous  permette  de  parler 
aujourd'hui  de  trois  de  ces  amiSy  nouveaux  venus  dont  nous  engageons 
bien  sincèrement  ceux  qui  nous  liront  à  faire  la  connaissance. 

Vous  qui  vivez  seul,  vous  qui  avez  souvent  l'ame  attristée,  vous 
qui  ne  croyez  pas  perdues  les  heures  passées  à  suivre  dans  ses  rêves 
capricieux  une  imagination  riche  et  brillante  ;  ô  vous  qui  désirez  en- 
tendre de  doux  chants  d'amour  et  de  saintes  prières,  vous  qui  vous 
plaisez  à  retrouver  exprimées  en  beaux  vers  des  plaintes  souvent  écloses 
au  fond  de  votre  cœur,  mais  que  vos  paroles  n'ont  pas  révélées  ; 

Voulez-vous  savoir  comment  on  peut  faire  passer  sous  ses  yeux  de 
frais  et  gracieux  tableaux  remplis  de  vérité,  comment  on  peut  dans  la 
retraite  entendre  la  voix  d'un  ami  qui  console  ou  pleure  avec  nous^ 
prêtez  l'oreille  aux  Brises  du  soir ^  vous  y  trouverez  le  pur  reflet  d'une 
belle  ame,  vous  y  trouverez  l'expression  d'un  amour  bien  chaste  et 
bien  dévoué,  vous  y  trouverez  des  prières  bien  douces  et  bien  saintes, 
des  chants  bien  harmonieux  et  bien  suaves.  L'auteur,  madame  de 


—  182  — 
la  Besge  (née  de  Villars),  a  écrit  en  tête  de  son  livre  ce  beau  vers  de 
Lamartine  qui  résume  toute  la  vie  du  poète  : 

Aimer,  prier,  chanter,  voilà  toute  ma  vie. 

Il  était  impossible  de  mieux  justifier  le  choix  de  cette  épigraphe. 
—  C était  lui.  —  Pardon.  —  Quand  il  m'aimait.  —  Voilà  trois 
morceaux  que  nous  voudrions  pouvoir  citer  comme  indiquant  les  trois 
nuances  poétiques  dans  lesquelles  se  complaît  surtout  madame  de  la 
Besge.  Nous  choisissons  la  pièce  la  plus  courte. 

Pardon,  mon  Dieu,  pardon,  car  il  était  ma  vie, 
Et  mon  arae  à  son  ame  aux  cieux  était  unie. 
Oh!  s'il  faut  Lien  aimer  pour  fléchir  l'Éternel, 
Pardon,  car  je  l'aimais  comme  l'on  aime  au  ciel. 

Pardon!...  Quand  follement  égarés  dans  leur  course 
Deux  timides  ruisseaux,  nés  de  la  même  source. 
Sur  la  pelouse  en  fleur  en  courant  vont  s'unir, 
De  s'être  rencontrés  pourriez-vous  les  punir? 

Pardon  !  car  de  l'amour  le  rêve  m'a  trahie, 
Les  vents  ont  effeuillé  les  roses  de  ma  vie  ; 
Ah  !  quand  le  roseau  plie  et  se  brise  au  désert. 
Ne  le  maudissez  pas,  car  il  a  tant  souffert  ! 

Pardon  !  Et  de  mes  jours  quand  la  trame  est  brisée, 
Ah  !  qu'il  entende  au  moins  ma  dernière  pensée, 
Qu'en  son  cœur  attendri  reste  un  doux  souvenir. 
Mais  qu'il  ne  m'aime  plus....  car  aimer  c'est  souftVir. 

C'est  bien  là,  ce  me  semble,  un  chant  qui  s'exhale  du  cœur  sans 
préoccupation  de  la  forme,  sans  intention  de  briller  par  l'effet.  Dans 
tout  le  recueil,  comme  dans  ce  morceau,  il  y  a  une  exquise  délica- 
tesse de  senlimens  et  une  élégance  simple  de  style.  Au  milieu  de  notre 
société  si  dédaigneuse,  en  général,  de  tout  ce  qui  n'a  pas  un  intérêt 
positif,  il  y  a  une  société  privilégiée  qui  se  préoccupe  de  l'art  pour 
l'art  en  lui-même,  une  société  qui  ne  croit  pas  que  tout  doit  pouvoir 
ctre  traduit  en  valeurs  représentées  par  des  chiffres.  Cette  société  a 
accueilli  avec  bonheur  ce  livre  si  léger  et  si  plein,  qui  est  devenu  pour 
elle  un  objet  de  prédilection. 


--.  td3 


LES  SEPT  MERVEILLES  DU  CAMBRÉSIS, 

PAR  M.  HENRI  CARION. 

Le  Gambrésis  est  un  pays  de  religion  et  de  poésie  ;  fécondé  tour  à 
tour  par  le  génie  des  trouvères,  l'enthousiasme  des  pèlerins  d'Orient 
et  l'héroïsme  du  caractère  espagnol,  il  a  fleuri  comme  une  terre  méri- 
dionale au  milieu  de  nos  contrées  du  nord. 

Cette  heureuse  physionomie  a  frappé  M.  Henri  Garion,  et  ce  jeune 
poète  a  cherché  à  en  reproduire  les  principaux  traits  dans  une  suite 
de  tableaux  que  l'on  croirait  empruntes  à  un  Gastillan  du  quinzième 
siècle;  c'est  la  même  naïveté  ,  la  même  grâce,  le  même  éclat,  et  quel- 
quefois aussi  la  même  négligence. 

Les  monumens  que  l'homme  élève  avec  la  pierre,  le  marbre  ou  l'ai- 
rain sont  des  pages  d'histoire;  on  peut  donc  les  commenter  comme 
des  manuscrits  ou  des  livres ,  et  il  est  souvent  curieux,  pour  en  expli- 
quer l'origine  et  le  sens  ,  d'invoquer  les  traditions  des  légendes;  c'est 
ce  que  M.  Garion  a  voulu  faire  ;  il  a  joué  avec  les  chroniques  autour 
de  chaque  monument  de  sa  ville  natale  comme  un  peintre  joue  avec 
des  arabesques  autour  d'un  beau  dessin  ;  les  Sept  merveilles  dit  Cam- 
hrésis  sont  autant  de  petits  romans  ou  de  fabliaux  qui  ajoutent  aux 
fictions  du  peuple  les  fictions  de  la  poésie  ;  le  récit,  fidèlement  em- 
preint de  la  couleur  du  temps,  attache  toujours  par  sa  marche  originale 
et  vive;  on  sourit  de  bon  cœur  à  une  imagination  qui  sait  si  bien 
trouver,  et  dès  que  l'on  a  commencé  une  légende,  on  se  laisse  dou- 
cement porter  de  vers  en  vers  jusqu'au  dénouement. 

Martin  et  Martine  ^  les  Troiwères  du  Cambrés is ^  et  surtout 
VHorlog-e  du  berger  méritent  une  mention  particulière;  l'action  dra- 
matique de  ces  poèmes  décèle  un  talent  de  composition  qui  pourra 
s'appliquer  avec  bonheur  à  des  ouvrages  d'un  ordre  plus  élevé  ;  nous 
recommandons  seulement  à  l'auteur  de  se  tenir  en  garde  contre  sa  fa- 
cilité; il  a  trop  de  penchant  à  laisser  coUrir  sa  plume,  et  elle  va  comme 
sa  pensée  ,  avec  une  rapidité  qui  n'est  pas  sans  péril.  Après  un  cons- 
ciencieux travail  de  recherches,  il  faut  un  travail  d'exécution  non  moins 
consciencieux;  rien  ne  vit,  rien  ne  dure  sans  la  pureté  du  style  ;  c'est 
à  la  pensée  ce  qu'étaient  dans  l'antique  Egypte  ces  bandelettes  de  par- 
fums qui  avaient  la  propriété  de  conserver  les  corps  et  de  leur  donner 


—  184  — 

une  sorte  d'immortalité  ;  voyez  quel  changement  vient  de  s'opérer  chez 
les  hommes  qui,  de  nos  jours,  ont  affecté  le  plus  grand  dédain  pour  la 
forme!  l'expérience  leur  a  démontré  que,  sans  perfection  de  style^  ja- 
mais il  n'y  avait  œuvre  d'art ,  et  que  le  génie  qui  s'obstinait  à  demeu- 
rer brut,  finissait  toujours  par  inspirer  plus  de  regrets  que  d'admira- 
tion ;  qu'importe,  en  effet,  que  le  vase  soit  d'or  ou  d'albâtre,  si  au  lieu 
d  être  taillé  ou  ciselé  par  un  habile  sculpteur,  il  semble  n'avoir  été  pé- 
tri que  par  les  mains  grossières  d'un  potier  d'argile. 

M.  Garion  a  étudié  sérieusement  le  passé,  et  il  sait  trop  bien  com- 
prendre les  vieux  monumens  de  notre  France  pour  ne  pas  en  tirer  de 
meilleurs  conseils  que  tous  ceux  que  nous  pourrions  lui  donner;  aussi , 
loin  d'insister  sur  une  critique  que  nous  craindrions  de  forcer,  ne  lui 
répéterons-nous  point  avec  l'autorité  d'une  des  plus  imposantes  auto- 
rités du  dix-septième  siècle  : 

Cent  fois  sur  le  métier  remettez  votre  ouvrage. 

Nous  nous  bornerons  simplement  à  lui  dire  :  Relisez  vos  vers  avant 
de  les  faire  imprimer,  relisez-les,  ne  fut-ce  qu'une  fois,  et  en  vous 
adressant  à  la  postérité  ;  n'imitez  pas  ces  gens  si  pressés  ou  si 
imprudens  qui  ne  prennent  jamais  la  peine  de  relire  la  lettre  qu'ils 
n'auront  plus  le  pouvoir  de  ressaisir,  dès  qu'elle  sera  tombée  dans  la 
boîte  de  la  poste. 

A  part  cette  observation,  nous  n'avons  que  des  éloges  à  faire  enten- 
dre. S'il  est  beau  d'honoier  les  croyances  de  ses  aïeux  et  de  célébrer  la 
gloire  de  son  pays,  si  l'esprit  et  le  cœur  sont  de  moitié  dans  cette  no- 
ble tache,  le  cœur  seul  se  révèle  dans  les  œuvres  inspirées  par  le  dé- 
vouement filial,  et  c'est  assez  pour  en  doubler  le  mérite  ;  félicitons  donc 
hautement  le  jeune  auteur  de  la  généreuse  destination  que  le  fruit  de 
ses  veilles  a  reçue  ;  les  principes  qu'il  défend  avec  autant  de  courage 
que  d'habileté  dans  V Einancipatcur  owl  excité  la  colère  du  pouvoir,  et 
son  père  qui  occupait  une  petite  place  en  dehors  du  domaine  de  la  po- 
litique a  été  brutalement  destitué  ;  cause  involontaire  de  son  malheur, 
M.  Henri  Caiion  a  voulu  lui  offrir  une  réparation  digne  de  lui  ;  il  a 
publié  son  livre  et  l'a  présenté  aux  habitans  de  Cambrai  comme  une 
indemnité  à  laquelle  tous  les  hommes  de  bien  se  sont  ca)pressés  de 
concourir,  on  ne  pouvait  laire  à  la  fois  une  meilleure  aciion  et  un 


—  185  — 
meilleur  ouvrage.  Un  tel  début,  nous  aimons  à  l'espérer,  portera  bon 
heur  et  à  l'homme  et  à  Fécrivain. 


JEAN  REBOLL. 

Quand  la  renommée  nous  apporte  un  nom  nouveau  ,  avant  de  l'in- 
scrire parmi  ceux  de  nos  illustrations,  nous  avons  le  droit  de  lui  de- 
mander ses  titres ,  et,  lorsqu'ils  pnt  été  soumis  à  notre  appréciation^ 
nous  demandons  encore  comme  un  extrait  de  naissance,  nous  voulons 
savoir  où  est  né^  ce  qu'a  fait,  et  quelle  position  a  l'auteur  dont  on  nous 
parle  pour  la  première  fois. 

A  ceux  qui  pourraient  avoir  cette  curiosité,  en  deux  mots  il  est  fa- 
cile de  répondre.  Jecni  Reboulàc  Nimcs,  âgé  aujourd'hui  de  trente- 
huit  ans,  est  boulanger;  il  n'a  reçu  aucune  éducation  ;  les  premières 
années  de  sa  vie  n'ont  rien  révélé  qui  put  faire  soupçonner  en  lui  autre 
chose  que  les  vertus  simples  d'un  ouvrier  laborieux.  Mais,  selon  une 
destinée  commune  à  presque  tous  les  hommes^  sa  vie  ne  fut  pas  long- 
temps calme;  vint  bientôt  l'adversité,  cette  voix  puissante  qui  secoue 
l'esprit  et  le  cœur  ;  cette  voix  qui,  s'indignant  de  n'exciter  que  de  froi- 
des et  rares  sympathies,  pousse  quelquefois  des  cris  de  mort,  ou  s'é- 
lève vers  Dieu  pour  lui  demander  des  consolations.  Reboul,  doué  d'une 
ame  ardente  et  généreuse  ,  avait  une  foi  vive;  malheureux  ,  il  devint 
bientôt  poète.  De  ses  premières  douleurs  datent  ses  premières  inspira- 
tions. Son  ame  se  soulagea  par  des  chants  plaintifs  sans  amertume  ; 
son  esprit  subit  un  développement  nouveau;  il  fut  frappé  de  la  majesté 
des  monumens  antiques  qui  font  de  Nimes  une  des  villes  les  plus  re- 
marquables du  continent.  Ce  n'était  plus  le  simple  ouvrier,  mais  le 
poète  qui  s'arrêtait  devant  les  Jvhies  ou  V Amphithéâtre  ,  qui  con- 
templait ce  Phare  antique  ou  ce  magnifique  mausolée  qu'on  a  sur- 
nommé la  ToiW'Magne.  C'était  le  poète  qui  s'étudiait  à  lire  sur  les 
murs  de  In  Maiso7i-Carrée  l'inscription  dédicatoire  de  ce  temple  à 
Caïus  et  à  Lucius,  petits-fils  adopfifs.  d'Auguste;  devant  le  temple  de 
Diane  ,  devant  la  Porte-cV Auguste  ,  devant  celle  dite  de  France  , 
par  laquelle  passa  François  r%  c'était  encore  le  poète.  TS 'est-ce  pas  un 
abrégé  d'histoire  que  toiis  ces  monumens  des  grandes  époques?  Les 
Vandales,  les  Visigoths,  les  Francs,  les  Maures,  les  Albigeois,  les  An 

9 


—  186  — 

glais,  lîi  petite  (la  quinzième  siècle  ,  la  rélbrme  de  Calvin,  tout  a  pas&é 
par  Nîmes  en  y  imprimant  un  cachet  ineffaçable.  Cette  ville_,  qu'on  ap- 
pelait autrefois  la  seconde  Rome  ,  n'avait-elle  pas  encore  à  offrir  au 
poète  des  temps  modernes  les  plus  éloquens  débris  de  l'antiquité. 
M.  Reboul  s'est  inspiré  de  la  vue  de  toutes  ces  grandes  choses  et  des 
grands  souvenirs  qu'elles  rappellent.  Il  a  dépeint  ce  qui  était  sous  ses 
veux,  puis  il  a  médité.  De  là,  les  trois  genres  qui  dominent  dans  son 
œuvre,  poésie  intime  d'abord,  poésie  descriptive^  puis  méditations 
philosophiques . 

Au  milieu  de  toutes  les  publications  immorales  qu'on  a  répandues 
pendant  ces  dernières  années,  c'est  une  douce  consolation  qu'un  livre 
tout  empreint  d'esprit  religieux.  Celui  que  nous  annonçons  est  comme 
une  feuille  du  rameau  d'olivier,  qu'après  une  époque  de  doute  et  de 
désordres  sont  venus  nous  apporter  nos  deux  grands  poètes,  Chateau- 
briand et  Lamartine. 

Il  y  a  beaucoup  à  admirer  dans  Reboul ,  il  s'élève  quelquefois  aux 
plus  hautes  considérations.  Loin  d'imiter  la  plupart  des  écrivains  qui 
sortent  des  rangs  du  peuple ,  il  n'a  pas  d'invectives  pour  la  royauté,  il 
n'est  pas  le  poète  des  passions  populaires,  il  ne  se  plaint  pas  de  son 
humble  condition  \  c'est  un  homme  d'ordre.  Voici  quelques  strophes 
que  nous  empruntons  à  une  pièce  dédiée  à  l'abbé  de  Lamennais  : 

Les  princes,  nous  dis-tu,  vieillards  au  teint  livide, 
Se  couvrent  vainement  de  leur  pourpre  splendide  : 
Leur  ulcère  commence  à  pourrir  leur  manteau  ; 
La  dissolution  de  jour  en  jour  s'opère. 
Peuples,  si  vous  voulez  une  ère  plus  prospère, 
Ainsi  que  l'Africain  égorge  son  vieux  père. 
Par  pitié  dans  leur  sein  enfoncez  le  couteau  !-... 

Hélas  !  les  rois  n'ont  pas  seuls  trompé  notre  attente, 
La  populace  aussi  compte  une  ère  sanglante. 
Alors  la  liberté  voila  ses  yeux  de  pleurs  ; 
Le  tyran  en  haillons  n'en  fut  que  plus  farouche. 
Tout  système  a  passé  par  la  pierre  de  touche  : 
Jamais  le  genre  humain,  se  tournant  sur  sa  couche, 
^l'a  pu  complètement  endormir  ses  douleurs. 

Chaque  jour  qui  se  perd  dans  l'abîme  des  âges, 
We  varie  après  tout  que  l'aspect  des  orages, 
Et  ne  fait  que  changer  le  mode  de  souflfrir. 
Toi-même  tu  l'as  dit  :  l'exil  est  sur  la  terre , 
Les  cris  de  l'opprimé  ne  s'y  peuvent  pas  taire, 


—  1S7  — 

L'iftjustioe  y  possède  un  sceptre  héréditaire 
Qu'à  son  poignet  de  fer  nul  ne  pourra  ravir. 

Je  n'attends  pas  ici  le  céleste  royaume, 

J'attends  ce  demi-jour  où  peut  prétendre  l'homme; 

Je  crois  que  tous  ces  os  blanchis  et  parsemés 

Sur  ce  désert  sans  fin  que  le  soleil  dévore, 

Sous  un  souffle  vivant  se  lèveront.  J'ignore 

S'il  viendra  du  couchant,  s'il  viendra  de  l'aurore  ; 

Mais  je  crois  fermement  qu'ils  seront  ranimés. 

Napoléon  est  une  de  ces  grandes  figures  qui  devait  surtout  frapper 
Tesprit  des  poètes  de  notre  époque  ;  presque  tous  ont  fait  tomber  à 
la  fois  sur  cet  homme  extraordinaire  anathème  et  admiration.  C'est 
encore  ainsi  qu'a  procédé  Reboul.  Il  suppose  deux  voix  se  répondant 
alternativement  ;  l'une  s'irrite  des  crimes ,  l'autre  s'enthousiasme  des 
bienfaits  et  de  la  gloire.  Voici  un  extrait  de  ce  dithyrambe  : 

PREMIÈRE  VOIX. 

Sa  palme  grandissait,  mais  la  nuit  de  Vincennes 
En  ignoble  assassin  changea  le  capitainel 
Son  bras,  qui  rassurait,  effraya  le  regard  : 

Lorsqu'à  la  France  détrompée 

I)  voulut  montrer  son  épée, 

La  France  ne  vit  qu'un  poignard. 

O  nuit  !....  nuit  homicide, 
Oîi  le  tyran  s'assit  au  banquet  régicide, 
Et,  jurant  alliance  aux  esprits  des  en£crs, 

Du  sang  royal  emplit  sa  coupe, 

Et  but,  avec  l'infâme  troupe, 

  la  fortune  des  pervers. 

Dans  leur  complaisance  féroce, 
Huit  hommes,  si  ce  nom  appartient  aux  bourreaux, 

Etaient  entre  ses  mains  atroces 
Comme  l'ignoble  fer  qui  pend  aux  échafauds. 

Il  leur  fut  dît  :  Prenez  séance  ; 
Dans  les  bassins  de  la  balance 
Mettez  la  mort,  et  puis  la  mort; 
Que  promptement  cela  se  fasse. 
Il  mesura  leur  temps,  afin  que  le  remord 
Ne  pût  y  trouver  place. 

Au  tribunal  accusateur 
Le  prévenu  paraît,  ou  plutôt  la  victijoie  j 


—  188  — 

On  lui  dit  quel  était  sou  crime  : 
C'était  son  nom  et  sa  valeur. 

Deux  mots  sont  prononcés  :  tout  est  muet  d'horreur  ; 
Les  visages,  les  cœurs,  la  nuit,  tout  était  sombre , 
Rien  ne  troublait  le  silence  de  l'ombre 
Hors  la  pioche  du  fossoyeur.... 

DEUXIÈME  VOIX. 

Que  la  honte  en  retombe  au  front  de  tous  les  traîtres 
Qui,  puissant,  lui  baisaient  l'empreinte  de  son  pied, 
Et  qui,  lorsque  le  dieu  fut  tombé  du  trépied, 
Allèrent  lâchement  s'offrir  à  d'autres  maîtres  ; 
Surtout  ceux  que  gorgeait  sou  or  impérial. 
Qui,  soupirant  après  le  repos  des  satrapes, 
Maudissaient  dans  leur  cœur  ce  juif  errant  fatal 
Qui  leur  faisait  subir  d'éternelles  élapes. 
Nuages  insensés,  l'éclat  de  vos  splendeurs 
N'était  que  le  reflet  de  sa  grande  lumière  ; 
L'astre,  selon  vos  vœux,  a  fini  sa  carrière. 
Mais  son  coucher  vous  rend  à  l'état  des  vapeurs. 
Sur  la  terre  long-temps  par  sa  foudre  domptée, 
Son  aigle  traîne  enfin  un  aile  ensanglantée. 
Aux  livides  lueurs  de  son  dernier  canon, 
Il  tombe  :  mais  sa  chute  a  fait  un  vide  immense. 
Les  peuples  ont  repris  leur  nuit  et  leur  silence  : 
Sa  gloire  étaitlcur  jour,  leur  bruit  était  son  nom. 

Nous  finirons  ces  citations  par  quelques  vers  adniirables  extraits 
d'une  pièce  intitulée  la  Lampe  de  nuit. 

Quoi  !  ce  corps  délicat  amant  des  voluptés, 
Ces  regards  que  les  cieux  enivrent  de  clartés, 
Ces  organes  si  prompts  par  qui  l'ame  est  servie, 
Et  si  bien  en  accord  dans  l'hymne  de  la  vie. 
Tout  cela  ne  sera  qu'un  avorton  du  temps, 
Que  la  mort  doit  reprendre  après  quelques  instans  ! 
Tout  cela  ne  sera  que  des  lambeaux  putrides 
Et  puis  des  vers  et  puis  des  ossemens  arides 
Que  peut-être  en  sifflant  un  jour  le  fossoyeur. 
De  la  faim  du  tombeau  robuste  pourvoyeur, 
Doit  briser,  eu  creusant  une  fosse  nouvelle, 
Ou  par  un  temps  humide  en  nettoyer  sa  pelle, 
Puis  réduits  en  poussière,  enfin  se  résumer 
Par  ce  je  ne  sais  quoi  qu'on  ne  saurait  nommer. 
Qui  s'abîme,  se  perd  au  sein  de  la  matière, 
Dans  ce  globe  qui  n'est  qu'un  plus  grand  cimetière 
Oîi  le  pied  en  marchant  ne  peut  être  appuyé 
Sans  fouler  une  part  du  genre  humain  broyé, 


—  189  — 

Oïl  Ton  ne  peut  marquer  un  pouce  de  surface 

Dont  la  mort  mille  fois  n'ait  déjà  pris  la  place.... 

Et  quand  on  pense  encor  qu'en  ce  moment  si  court 

L'essaim  des  passions  et  des  douleurs  accourt, 

Et  s'acharne  sur  nous  dans  sa  barbare  joie 

Comme  plusieurs  vautours  sur  une  même  proie  ; 

Que  le  ver  de  l'ennui  ne  sommeille  jamais, 

Que  l'on  sent  le  dégoût  caché  sous  tous  les  mets, 

Que  le  vin  le  plus  pur  dont  l'ame  est  réjouie 

Dans  le  fond  de  la  coupe  a  toujours  quelque  lie, 

Que  l'amitié  sacrée  et  le  suave  amour 

Ont  besoin  d'être  vus  sous  quelque  demi-jour, 

Que  par  un  plein  soleil  souvent  on  les  blasphème, 

Que  c'est  toujours  autrui  qui  s'aime  dans  nous-mème, 

Que  l'on  ne  peut  goûter  le  plus  chétif  plaisir 

Si  l'esprit  ne  descend  jusques  à  s'étourdir. 

Comme  ces  condamnés  aux  lions  de  l'arène 

Qui  se  versant  entr'eux  l'ivresse  à  coupe  pleine, 

Dans  une  délirante  et  bachique  vapeur 

Du  supplice  prochain  enveloppaient  l'horreur. 

Ah  !  l'on  serait  tenté  de  prendre  l'existence 

Comme  un  présent  reçu  des  mains  de  la  vengeance  * 

Comme  un  manteau  fatal  jeté  sur  notre  dos 

Et  qui  doit  par  degrés  nous  brûler  jusqu'aux  os  ; 

Aussi,  malgré  la  soif  que  tout  a  de  la  vie 

Et  bien  que  du  Seigneur  la  loi  nous  y  convie, 

Plusieurs  de  nous,  voyant  qu'il  y  faut  tant  souffrir, 

Ont  voulu  de  leurs  mains  encor  la  raccourcir, 

Ont  bravé  du  trépas  l'afifreuse  incertitude 

Plutôt  que  d'achever  une  épreuve  aussi  rude, 

Ont  répandu  toujours  comme  un  vin  frelaté 

Qui  fait  crisper  la  face  après  qu'on  l'a  goûté, 

Et  la  vie  et  l'enfer  jetés  dans  la  balance, 

L'enfer  leur  a  paru  plus  léger  en  souffrance.... 

En  pensant  à  la  position  sociale  de  celui  qui  a  écrit  ces  vers,  qu'ils 
se  consolent  donc  ceux  qui  révent  dans  notre  société  politique  Va  chi- 
mère impossible  d'une  république.  Dans  le  domaine  de  la  pensée  il  y 
a  une  république  rationelle  qui  admet  aux  mêmes  honneurs  tous  les 
hommes  à  nobles  inspirations.  Il  v  a  dans  l'ordre  de  la  morale  quelque 
chose  aussi  qui  nivelle,  c'est  la  vertu.  Nous  désirons  ardemment  voir 
tout  le  monde  s'efforcer  de  conquérir  cette  juste  égalité. 

En  terminant  notre  examen  sur  un  homme  qui,  par  une  destinée 
opposée  à  ce'le  de  Gilbert  et  de  quelques  autres  grands  poètes ,  est 
obligé  de  faire  du  pain  pour  acheter  le  temps  de  faire  des  vers^  nous 
dirons  qu'il  y  a  en  général  chez  Jean  Reboul  une  manière  large,  une 


—  190  — 

phrase  poétique  abondante.  Nous  serions  peut-être  en  droit  néanmoins 
de  lui  reprocher  l'abus  des  périodes  un  peu  longues;  cette  manière  qui 
peut  avoir  l'avantage  de  mieux  faire  voir  une  pensée  sous  toutes  ses 
physionomies  et  dans  tout  son  développement  a  aussi  l'inconvénient 
de  fatiguer  le  lecteur  sans  frapper  son  esprit.  Quelques  négligences  de 
forme  et  quelquefois  même  certains  détails  trop  peu  dignes  du  lan- 
gage de  la  poésie ,  tels  sont  les  défauts  que  nous  signalerons  à  l'auteur» 
N'aurait-il  pas  mieux  fait  de  conserver  en  portefeuille  quelques  piè- 
ces qui  déparent  l'ensemble  du  recueil  ?  elles  auraient  pu  aussi  avoir 
leur  triomphe,  et  ce  triomphe,  à  mon  avis,  le  plus  précieux,  les  appjau- 
dissemens  intimes  d'un  ami  qui  juge  avec  indulgence,  qui  n'écoute  pas 
une  pièce  de  vers  pour  en  faire  la  critique ,  mais  bien  plutôt  pour  y 
trouver  un  fleuron  de  plus  à  ajouter  à  la  couronne  littéraire  de  son  ami. 
Quoi  qu'il  en  soit ,  le  nom  de  Jean  Reboul  appartient  désormais  à  l'a- 
ristocratie du  talent.  L.  de  J. 


—  191  — 


DISTRIBUTION    DES    PRIX 

DANS 
!«XS  ACAHÉVOEn  E7  LES  GOLÏiÉGSS. 

Si  la  vieillesse  et  Tenfance  se  touchent  dans  le  titre  de  cet  article,  la  faute  en 
est  au  mois  d'août,  à  cet  inépuisable  distributeur  de  palmes,  à  cet  éternel  édi- 
teur de  gloires  qui  confond  le  passé  et  l'avenir,  et  qui  couronne  le  printemps  des 
fleurs  brûlées  de  la  canicule  ;  en  moins  d'une  semaine,  Paris  a  vu  quelques  mil- 
liers de  triomphateurs  monter  au  capitole  ;  l'Institut,  la  Sorbonne,  les  collèges, 
les  pensionnats,  et  jusqu'aux  écoles  d'enseignement  mutuel,  tous  les  établissp- 
mens  enfin  où  l'on  vend  à  bureau  ouvert  du  grec  ,  du  latin  et  quelque  peu  de 
français,  ont  fourni  leur  contingent  annuel  de  génies  et  de  prodiges  ;  il  n'a  man- 
qué, je  crois,  que  celui  des  salles  d'asile  ;  mais  il  ne  faut  désespérer  de  rien,  Al- 
lah est  grand,  et  le  monopole  aussi  ;  l'université  d'ailleurs  est  une  trop  bonne 
mère  pour  n'être  pas  une  excellente  nourrice. 

D'abord,  c'est  l'Académie  des  sciences  qui  a  déroulé  la  liste  de  ses  vainqueurs  ; 
là  il  n'y  a  pas  le  plus  petit  mot  pour  rire,  je  vous  jure  ;  la  physionomie  du  secré- 
taire perpétuel,  miroir  de  toutes  les  physionomies  savantes,  semble  refléter  au 
milieu  de  ce  sénat  d'hyéroglyphes  la  tristesse  de  l'obélisque  qui  va  bientôt  nous 
dérober  la  vue  de  l'Etoile.  Le  premier  lauréat  proclamé  par  M.  Sylvestre  de 
Sacy  est  un  Prussien,  le  docteur  Papencordt  ;  il  avait  à  tracer  l'histoire  des  Van- 
dales en  Afrique,  et  il  s'est  acquitté  de  sa  tâche  avec  toute  la  patience  de  l'esprit 
allemand. 

Un  second  prix  a  été  décerné  à  M.  Miller,  attaché  au  département  des  ma- 
nuscrits de  la  bibliothèque  royale. 

M.  Loqui  a  été  couronné  pour  ses  recherches  sur  cette  question  :  Quel  fut,  de- 
puis le  deuxième  siècle  avant  notre  ère  jusqu'à  l'établissement  de  l'empire  de 
Constantinople,  l'état  politique  des  cités  grecques  établies  sur  les  bords  du  Pont- 
Euxin  et  de  la  Propontide. 

Une  autre  question  relative  à  la  nation  et  à  l'art  étrusques  est  demeurée  sans 
solution,  et  a  été  retirée  par  l'Académie. 

Le  concours  a  été  prolongé  sur  les  deux  questions  ci- après,  savoir,  pour  la 
première  jusqu'en  1837,  et  pour  la  seconde  jusqu'en  1838  :  1°  Rechercher  quel- 
les furent  les  impositions  publiques  dans  la  Gaule,  depuis  l'origine  de  la  mo- 
narchie des  Francs  jusqu'à  la  mort  de  Louis-le-Débonnaire  ;  comment  elles  fu- 
rent établies  et  perçues,  et  quelles  personnes  y  furent  soumises  ;  2°  tracer  l'his- 
toire des  difl'érentes  incursions  faites  par  les  Arabes  d'Asie  et  d'Afrique,  tant  sur 
le  continent  de  l'Italie  que  dans  les  iles  qui  en  dépendent,  et  celle  des  établisse- 
mens  qu'ils  y  ont  formés ,  et  rechercher  quelle  a  été  l'influence  de  ces  événe- 
mens  sur  l'état  de  ces  contrées  et  de  leurs  habitans. 

L'Académie  a  proposé  pour  sujet  d'un  prix  qu'elle  adjugera  dans  la  séance 
puWique  de  1838  la  question  suivante  : 


—  192  — 

«  Déterminer  quels  sont  les  rapports  des  poids,  des  mesures,  tant  de  longueur 
que  de  capacité,  et  des  monnaies  qui  étaient  en  usage  en  France  sous  les  rois 
des  deux  premières  races ,  avec  les  poids,  les  mesures  et  les  monnaies  du  sys- 
tème décimal.  » 

L'Académie  a  rappelé  qu'elle  avait  proposé  pour  sujet  d'un  prix  qu'elle  adju- 
gera dans  la  séance  publique  de  1837,  cette  question  : 

««Déterminer  quelles  ont  été,  à  partir  du  règne  de  l'empereur  Constantin, 
jusqu'à  la  fm  du  même  siècle,  les  caractères  et  les  vicissitudes  du  droit  de  pro- 
priété foncière,  dans  toutes  les  régions  qui  ont  fait  partie  de  l'empire  romain  en 
Europe.  » 

Les  développemens  de  cette  question  ont  été  donnés  dans  le  programme  de  la 
séance  publique  de  1835. 

Feu  M.  Allier  de  Haute-Roche  a  légué  une  rente  de  400  francs  sur  l'état,  pour 
la  fondation  d'un  prix  annuel  en  faveur  de  celui  qui  aura  publié,  dans  le  cours 
de  l'année,  le  meilleur  ouvrage  de  numismatique.  Ce  prix  a  été  remporté  par 
M.  Streber,  conservateur  adjoint  du  cabinet  des  médailles  du  roi  de  Bavière.  Il 
n'avait  pas  de  concurrens. 

Un  pareil  prix  sera  adjugé  en  1838,  pour  le  meilleur  ouvrage  sur  le  même 
objet,  publié  pendant  le  cours  de  ladite  année. 

Les  mémoires  devront  être  envoyés  avant  le  1"  avril  1837. 

L'Académie  ayant  été  autorisée  à  disposer  chaque  année  de  trois  médailles 
d'or,  de  la  valeur  de  500  fr.  chacune,  en  faveur  des  trois  auteurs  qui  auront  en- 
voyé les  meilleurs  ouvrages  sur  les  antiquités  nationales,  a  décerné  ces  trois  mé- 
dailles : 

1°  A  M.  de  Saulcy,  lieutenant  d'artillerie  à  l'école  de  Metz,  pour  ses  recher- 
ches sur  les  monnaies  de  la  cité  de  Metz. 

2'^  A  M.  Prieur,  payeur  de  l'armée  française  à  Bougie,  pour  la  recherche  des 
monumens  de  tout  genre  de  la  domination  romaine,  existans  dans  les  possessions 
françaises  en  Afrique. 

3°  A  M.  de  la  Saussaye,  secrétaire  de  la  société  des  sciences  et  des  lettres  de 
Blois,  pour  la  continuation  de  ses  travaux  sur  l'histoire  de  la  Sologne  blésoise,  à 
l'époque  de  la  domination  romaine. 

Des  mentions  honorables  ont  été  accordées  à  M.  Thomassy,  architecte,  ancien 
élève  de  l'école  des  chartes,  auteur  d'une  description  des  ruines  de  l'église  de 
Gilloneou  Saint-Guillein  du  désert,  dans  le  Bas-Languedoc;  à  IM.  Gilbert,  au- 
teur des  descriptions  de  l'abbaye  de  Saint-Riquier  en  Ponthieu,  et  de  Saint-Val- 
franc  d'Abbeville  ;  et  à  M.  Dumége,  conservateur  du  musée  de  Toulouse,  auteur 
de  l'Archéologie  pyrénéenne  et  de  nombreux  mémoires  sur  les  antiquités  du 
midi  de  la  France. 

L'Académie  a  décidé  que  la  commission  des  antiquités  nationales  ne  compren- 
dra, à  l'avenir,  dans  son  rapport  annuel,  que  les  ouvrages  ou  mémoires  qui  se- 
ront parvenus  avant  le  l'^'  juin. 

L'exactitude  oflicielle  de  ces  détails  nous  dispensera  d'en  dire  davantage  ;  le 
public  n'aura  pas  la  barbarie,  nous  l'espérons,  de  réclamer  de  nous,  soit  le  mé- 
moire de  M.  Langlois  surCrichna,  une  des  nombreuses  incarnations  de  Vichnou, 
ni  la  notice  de  M.  de  Sacy  sur  Thurot  ;  nous  prenons  à  témoin  les  quinze  entêtés 


—  193  — 

qui  sont  restés  d'arrache-pied  avec  nous  dans  la  salle  jusqu'à  la  clôture  de  la 
séance  ,  que  la  voix  sépulcrale  de  M.  le  secrétaire  perpétuel  n'a  pas  dépassé 
riiémicycle. 

'  L'Académie  française,  venue  la  seconde,  a  fait  une  plus  large  dépense  de  mé- 
dailles que  sa  sœur  ;  elle  en  a  décerné  à  l'éloquence,  à  la  vertu  et  à  la  morale, 
tant  en  son  nom  qu'en  celui  de  son  riche  bienfaiteur,  M.  de  Monthyon. 

Nous  ne  voulons  juger  aucun  jugement  ni  affliger  aucune  joie  ;  mais  qu'il  nous 
soit  permis  d'émettre  un  vœu  ;  c'est  qu'à  l'avenir  le  docte  aréopage  soit  plus 
heureux  dans  le  choix  des  sujets  et  n'expose  pas  ses  jeunes  concurrens  à  battre 
les  airs  de  vagues  périodes  gonflées  et  enluminées  comme  des  ballons.  M.  Fau- 
gère,  professeur  émérite  de  sixième,  dit-on,  a  eu  beau  feuilleter  ses  auteurs 
pour  disserter  éloquemment  sur  le  courage  civil  ;  le  lieu  commun  l'a  noyé  ;  il  n'a 
osé  mettre  en  scène  dans  son  dialogue  aucun  Komain  de  la  doctrine,  aucun  Spar- 
tiate du  tiers-parti,  et  il  n'a  montré  sous  les  traits  de  l'Hôpital  et  de  Montaigne 
que  des  statues  froides,  que  des  figures  inanimées  à  travers  lesquelles  le  public 
n'a  pas  su  apercevoir  les  modèles  contemporains  qu'on  aurait  voulu  lui  faire  re- 
commander par  de  flatteuses  allusions  ;  aussi,  M.  le  secrétaire  perpétuel  Ville- 
main,  après  avoir  parlé  de  la  candeur  du  lauréat,  n'a-t-il  pas  dissimulé  le  désap- 
pointement de  l'Académie  : 

cf  Peut-être,  a-t-il  dit,  verra-t-on  dans  la  forme  adoptée  par  M.  Faugère,  et 
dans  la  date  qu'il  a  choisie  un  moyen  d'échapper  à  plusieurs  difficultés  du  sujet, 
et  de  rejeter  la  leçon  àdius  un  lointain  plus  commode  pour  l'auteur...  et  pour  les 
juges.  » 

Il  y  a  dans  ces  derniers  mots  un  correctif  de  bon  goût  qui  fait  honneur  à  l'ha- 
bileté de  M.  Villemain. 

Pour  les  prix  destinés  aux  ouvrages  les  plus  utiles  aux  mœurs,  l'Académie  a 
décerné  :  1°  un  prix  de  huit  mille  francs  à  M.  Alexis  de  Tocqueville,  auteur  d'un 
ouvrage  intitulé  :  De  la  démocratie  en  Amérique^  2  vol.  in-8  ;  2°  deux  médailles  de 
trois  mille  francs  chacune,  à  M.  L.  A.  A.  Marquet-Yasselot,  auteur  d'un  ouvrage 
intitulé  :  Examen  historique  et  critique  des  di^fcrses  théories  pénitentiaires^  3  vol.  in-8; 
à  M.  Gustave  de  Beaumont,  auteur  d'un  ouvrage  intitulé  ;  Marie,  ou  \' Esclavage 
aux  États-Unis^  2  vol.  in-8  ;  3°  et  trois  médailles  de  quinze  cents  francs  chacune, 
à  M.  Poujoulat,  auteur  d'un  ouvrage  intitulé  :  la  Bédouine,  2  vol.  in-12  ;  à 
M.  J.-B.  Montfalcon,  auteur  d'un  ouvrage  intitulé  :  Code  moral  des  ouvriers, 
1  vol.  in-8  ;  à  M.  Emile  Bères,  auteur  d'un  ouvrage  intitulé  :  les  Classes  ouvrières, 
1  vol.  in-8. 

Nous  n'avons  pas  été  les  derniers,  on  le  sait,  à  rendre  hommage  au  beau  tra- 
vail de  M.  A.  de  Tocqueville  ;  un  de  nos  collaborateurs  les  plus  distingués, 
M.  J.  duTheil,  en  a  fait  l'éloge  dans  un  examen  critique  trop  approfondi  pour 
qu'il  soit  nécessaire  de  rappeler  à  nos  lecteurs  une  opinion  qu'ils  ont  partagée 
sans  doute  ;  mais  ce  que  l'on  connaît  de  notre  sentiment  ne  nous  donne  que  plus 
de  liberté  pour  rechercher  les  motifs  secrets  de  la  munificence  académique. 

Si  notre  mémoire  ne  nous  trompe  pas ,  il  advint  un  jour  de  l'autonme  dernier 
que  l'on  parla  dans  tous  les  salons  d'un  accès  d'enthousiasme  qui  avait  saisi  M.  de 
Talleyrand,  et  chacun  de  s'étonner  ;  cependant,  il  était  bien  vrai  que  M.  de  Tal- 
leyrand  s'était  enthousiasmé;  et  la  raison  de  son  enthousiasme,  c'est  qu'il  voulait 


—  194  — 

que  le  public  s'enthousiasmât  ;  c'était  un  ton  donné,  le  la  du  chef  d'orchestre  ; 
on  devait  donc  supposer  qu'il  y  avait  dans  l'ouvrage  qui  passait  pour  avoir 
causé  cet  effet  galvanique  une  utiUté  actuelle ,  quelque  vertu  cachée  dont 
la  politique  comptait  faire  son  profit;  or,  ce  quelque  chose  que  tout  le 
monde  se  mit  à  chercher,  c'est  en  réalité  une  des  plus  lumineuses  démon- 
strations qui  aient  encore  paru  contre  les  excès  de  la  démocratie  et  de  la 
souveraineté  du  peuple.  Les  hommes  qui  sont  sortis  de  l'Hôtel-de-Ville  sous  la 
même  bannière  n'ont  pas  tardé,  on  s'en  souvient,  à  se  diviser  en  deux  camps,  ou, 
pour  nous  tenir  dans  la  spécialité  de  cet  article,  en  deux  écoles:  l'école  convention- 
nelle deSaint-Just,  Danton,  etc.,  l'école  américaine  de  Washington  et  Lafayette  ; 
aux  disciples  de  la  première,  on  a  répondu  à  coups  déplume  d'abord,  puis  à 
coups  de  fusil  et  de  canon  ;  quant  à  ceux  de  la  seconde,  dont  le  plus  habile  pro- 
fesseur vient  de  périr  si  malheureusement  dans  un  duel,  on  leur  a  opposé  beau- 
coup de  raisonnemens  et  encore  plus  de  réquisitoires  ;  mais  il  n'est  pas  de  haran- 
gue, judiciaire  ou  non,  que  ceux-ci  n'aient  pas  cru  pouvoir  réfuter  en  invoquant 
une  ancienne  complicité,  et  il  a  fallu  sans  cesse  se  débattre  contre  cette  inévita- 
ble récrimination.  En  cet  état  de  lutte  ,  c'était  une  bonne  fortune  de  voir  un 
homme  d'honneur  et  de  talent,  étranger  aux  passions  politiques,  et  cédant  seu- 
lement à  une  inspiration  sociale,  s'élancer  dans  l'arène  et  terrasser  ses  adversai- 
res, a  Votre  modèle  de  république  n'est  pas  celui  de  93,  »  semble-t-on  dire  aux 
puritains  de  la  souveraineté  du  peuple,  c'est  l'union  américaine,  Ehl  bien,  soyez 
satisfaits,  nous  consentons  à  vous  croire  ;  mais  ouvrez  le  livre  de  M.  de  Tocque- 
ville,  et  vous  allez  voir  votre  souveraineté  en  action.  La  démocratie,  que  vous 
poussez  à  ses  dernières  conséquences,  est  dans  la  plénitude  de  son  règne  aux  Etats- 
Unis  ;  elle  s'y  est  établie  tout  à  l'aise,  sans  embarras  de  passé,  sans  préoccupation 
de  voisinage  ;  elle  a  eu  ses  coudées  franches,  en  un  mot.  Qu'a-t-clle  fait  de  son 
omnipotence,  cependant  ?  elle  n'a  pu  se  soutenir  sans  s'appuyer  sur  les  deux  ex- 
trémités du  despotisme,  l'esclavage  et  l'intolérance  ;  elle  est  absolue  dans  son 
église,  elle  est  oppressive  dans  son  régime  intérieur,  et  malgré  le  secours  perma- 
nent de  ce  double  moyen  de  gouvernement,  elle  languit,  elle  est  prête  à  mourirl. . 
Que  prctendez-vous  donc  en  faire  dans  notre  vieille  Europe  en  présence  des  tra- 
ditions du  passé  et  au  milieu  de  tant  de  voisins  incommodes?...  La  conclusion  se 
tire  d'elle-même,  et  voilà  comment  M.  de  Tocqueville,  devenu  sans  s'en  douter 
le  meilleur  avocat  d'une  cause  qui  n'est  pas  la  sienne,  a  fait  pleurer  de  joie  ce 
sensible  M.  de  Talleyrand,  qui  embrassa  le  héros  des  Deux-Mondes  sur  l'autel 
de  la  patrie,  et  qui  célébra  une  messe  solennelle  en  l'honneur  du  triomphe  de  la 
souveraineté  du  peuple. 

Si  notre  interprétation  paraît  hasai*dée,  qu'on  écoute  M.  Yillemain,  et  l'on 
verra  si  ce  n'est  pas  la  même  explication  qui  perce  à  travers  les  adroits  ménage- 
mens  de  son  langage. 

»  A  quelque  point  qu'on  se  place,  dit-il,  le  gouvernement  et  la  société  des 
Etats-Unis  d'Amérique  sont  un  problème  curieux  ou  inquiétant  pour  l'Europe. 
Discuter  ce  problème,  analyser  ce  monde  nouveau,  montrer  ses  analogies  avec  le 
nôtre  et  ses  insurmontables  différences ,  voir  transplantées  dans  leur  lieu  d'épreu^*c 
le  plus  favorable,  et  développées  à  leur  plus  haut  degré  décroissance,  quelques- 
unes  des  théories  qui  agitent  l'Europe,  et  juger  ainsi  ce  qui,  au  milieu  même 


^  195  ^ 

d'une  nature  faite  exprès  pour  elle,  manque  à  leur  succès,  borne  leur  durée  là 
même  où  elles  triomphent,  et  les  rend  impossibles  ailleurs  ;  voilà  sans  doute  une 
des  plus  graves  instructions  que  puisse  donner  le  publiciste  ami  de  l'humanité  ; 
et  tels  sont  les  résultats,  involontaires  ou  cherchés,  du  travail  de  M.  de  Toc- 
queville. 
•     ••♦*••••••••      •••••••••••• 

»  Kien,  avant  le  nouveau  publiciste,  ne  donnait  Tidée  de  cette  extrême  égalité 
américaine ,  qu'il  a  si  vivement  dépeinte  et  si  habilement  expliquée.  En  mon- 
trant à  quelles  conditions  elle  se  maintient,  de  quels  secours  contradictoires  elle 
a  besoin,  depuis  le  zèle  religieux  jusqu'à  l'esclavage,  il  indique  assez  combien, 
avec  quelques  élémens  de  moins,  la  même  disposition  démocratique  peut  favo- 
riser l'excès  du  pouvoir,  encore  plus  que  celui  de  la  liberté.  Et  la  leçon  qu'il  en 
tire  et  qui ,  cette  fois,  s'adresse  à  V Europe,  c'est  que  le  progrès  des  lumières  et 
des  lois  doit  suivre  l'égalité  croissan^te  des  hommes,  et  qu'ainsi,  apprenant  à  se 
régler  elle-même,  à  mesure  qu'elle  s'élève,  la  même  force  populaire  peut  se  plier 
utilement  à  des  formes  diverses  de  pouvoir,  et  maintenir  en  Europe  la  stabilité 
monarchique  parla  liberté  des  institutions  et  l'intérêt  national, 

»  Depuis  cet  ouvrage,  encore  si  récent,  on  a  vu,  dans  les  Etats-Unis  d'Amé- 
rique, le  maintien  de  l'esclavage  protégé  par  l'impunité  du  meurtre,  et  par  une 
sorte  de  tribunal  weymique  démocratiquement  organisé  ;  on  a  vu,  sur  cette  terre 
de  tolérance  religieuse,  des  églises  chrétiennes  incendiées,  afin  que  la  foi  dans  l'es- 
clavage ne  fût  pas  ébranlée  et  pour  préserver  les  noirs  et  les  blancs  de  la  contagion 
del'Evangile.  On  lisait  partout,  il  y  a  peu  de  jours  encore,  que,  dans  une  des  vil- 
les de  l'Union,  un  homme  de  couleur  ayant  blessé  un  magistrat,  le  peuple,  indi- 
gné du  crime,  s'est  saisi  du  coupable  pour  le  punir  au-delà  des  lois,  et  qu'il  l'a 
brûlé  à  petit  feu  sur  la  place  publique,  comme  faisaient,  au  même  lieu,  mais 
barbare  alors  et  couvert  de  forêts,  les  cannibales  extiipés  par  les  colons  civilisés 
d'Amérique. 

»  M.  de  Tocque ville  n'a  pas  raconté  ces  faits,  plus  nouveaux  que  son  ouvrage  ; 
mais  il  les  a  prévus,  en  montrant  avec  une  admirable  sagacité  ce  qu'il  y  a  de 
faiblesse  dans  le  gouvernement  fédéral,  et  tout  ce  que  l' extrême  démocratie  ren- 
ferme de  tyrannie.  Un  des  beaux  caractères  de  son  livre,  c'est  d'être  une  protes- 
tation contre  toute  iniquité  sociale,  de  quelque  nom  qu'elle  s'autorise,  et,  dans  la 
vive  peinture  de  la  souveraineté  du  peuple  en  action,  d'avoir  mis  partout  au-dessus 
d'elle  la  souveraineté  de  la  justice  et  de  la  raison.   » 

Et  nunc  discite,  6  vous  tous  qui  aspirez  aux  prix  Monthyon  î  sachez  trouver 
une  utilité  politique  dans  une  utilité  morale,  et  l'intérêt  que  vous  aurez  servi 
vous  servira. 

L'Académie  a  proposé  un  prix  de  3,000  francs  pour  une  question  qui  embrasse 
quelques  points  importans  de  notre  histoire  littéraire,  et  d'où  peuvent  sortir 
d'utiles  conseils  :  «  Examiner  quelle  a  été,  sur  la  littérature  française,  au  com- 
»  mencement  du  dix-septième  siècle,  l'influence  delà  littérature  espagnole,  et, 
»  en  général,  rechercher  par  quel  art  et  par  quelles  heureuses  circonstances 
«  notre  Uttérature,  à  diverses  époques,  a  profité  du  commerce  des  littératures 
»  étrangères,  en  maintenant  son  caractère  original.  » 


—  196  — 

=  «  Une  autre  somme  de  6,000  francs  est  destinée  à  récompenser  les  meilleures 
traductions  d'ouvrages  de  morale  qui  seraient  publiées  d'ici  au  1*' janvier  1830.» 

L'éloge  du  chancelier  Gerson  est  le  sujet  du  coricours  d'éloquence  pour  1837. 

Les  collèges  royaux  de  Paris  et  de  Versailles  ont  député  leur  brillante  élite  à  la 
Sorbonne  pour  y  recevoir  des  mains  de  M.  Pelet  (de  la  Lozère)  une  quantité  de 
beaux  livres  magnifiquement  reliés.  M.  Pelet  est  grand-maître...  non  pas  d'é- 
loquence, entendons-nous,  mais  tout  bonnement  de  l'université  ;  ce  qui  est  loin 
d'être  la  même  chose,  si  nous  en  jugeons  par  son  discours  ;  il  a  entretenu  d'un 
ton  glacé  son  ardent  auditoire  de  la  difficulté  qu'il  y  a  de  faire  le  bien,  et,  en  l'en- 
tendant, on  a  compris  qu'il  pouvait  parfois  n'être  pas  plus  facile  de  bien  dire 
que  de  bien  faire  ;  du  reste,  au  lieu  d'un  prix  d'honneur,  il  y  en  a  présentement 
trois  ou  quatre  ;  voilà  ce  que  c'est  que  les  époques  de  progrès  ;  c'est  à  ne  plus 
s'y  reconnaître. 

Lelendemain  de  la  distribution  du  concours  général,  les  distributions  particu- 
lières ont  commencé  ;  les  bruits  de  gloire  répétés  ainsi  d'échos  en  échos  vont  tou- 
jours s'alTaiblissant  jusqu'à  ce  qu'ils  expirent  au  fond  de  la  plus  chétive  école; 
maintenant,  parcourez  les  journaux  ;  chaque  institution  produit  son  bulletin  et 
affiche  son  compte  de  prix  et  d'accessits  ;  c'est  le  menu  du  banquet  ;  nous  sou- 
haitons que  tous  ces  lauriers  que  l'on  effeuille  sur  la  tête  des  pères  de  famille  leur 
fassent  oublier  le  poids  des  bordereaux  universitaires.  '  » 

Nous  avions  le  projet  de  parler  des  pensionnats  ;  mais  toute  réflexion  faite, 
nous  laisserons  ce  soin  au  Journal  des  Jeunes  personnes;  de  notre  part,  ce  serait  une 
usurpation;  de  la  sienne,  au  contraire,  ce  sera  l'exercice  d'un  droit  légitime,  et 
nous  aimons  à  faire  acte  de  respect  pour  la  légitimité,  alors  même  qu'elle  nous 
impose  des  sacrifices. 


—  197  — 


a^^si  o)as  ^^aâsîâ33< 


Dans  cette  saison  de  vacances  où  le  Nord  va  demander  des  distractions  au 
Midi  et  le  Midi  au  Nord,  on  aime  à  suivre  tous  les  mouvemens  de  cette  grande 
partie  de  barres ,  et  la  poste  a  une  activité  que  la  presse  peut  imiter  sans  crain- 
dre de  fatiguer  le  public  ;  c'est  à  elle,  dont  le  centre  est  à  Paris  et  dont  la  cir- 
conférence embrasse  la  France  entière,  de  servir  de  bureau  général  de  ren- 
seignemens. 

Commençons  par  les  Eaux  des  Pyrénées  ;  quelques  fragmens  d'une  lettre  que 
nous  avons  reçue  de  Bagnères-Bigorre  suppléeront,  nous  l'espérons,  au  silence 
de  plus  d'une  correspondance  paresseuse,  et  dissiperont  les  inquiétudes  qui  se 
mêlent  toujours  à  l'absence  : 

u  Je  viens  de  parcourir  presque  toute  la  chaîne  des  Pyrénées,  et  je  suis  en  fonds 
pour  faire  du  pittoresque  pendant  au  moins  six  mois  ,  mais  ne  craignez  rien , 
je  suis  encore  à  table,  et  ma  digestion  est  loin  d'être  faite.  Je  laisse  donc  de  côté 
le  pays  que  je  veux  déguster  à  loisir  ;  c'est  mon  café,  et  j'entends  le  boire  suivant 
les  principes  de  l'art:  un  mot  sur  les  voyageurs  aura  plus  d'intérêt  pour  vous  et 
dérangera  moins  l'ordre  de  mes  jouissances. 

Pau,  qui  possède  la  plus  précieuse  relique  de  la  monarchie  française ,  le  ber- 
ceau de  Henri  IV,  semble  avoir  été  pris  d'assaut  parles  Anglais  ;  aussi  me  suis-je 
hâté  d'en  déloger;  dans  un  passage  rapide  aux  eaux  chaudes,  j'ai  aperçu  M. 
d'Argout,  qui  m'a  paru  aussi  bien  portant  que  la  plupart  des  baigneurs  ;  c'est  un 
grand  maigre,  dont  le  profil...  Quelle  distraction!  n'allais-je  point  vous  en 
faire  le  portrait,  comme  s'il  n'était  pas  chez  tous  les  marchands  de  caricatures  ; 
les  eaux  bonnes  offrent  l'aspect  d'un  congrès  financier  ;  on  m'y  a  montré  à  la 
fois  M.  de  Calmon,  directeur-général  de  l'enregistrement  ;  M.  Gréterin,  direc- 
teur de$  douanes;  M.  Marcotte,  directeur  ou  plutôt  ex-directeur  des  forêts,  car 
il  vient  d'être  tout  fraîchement  remercié.  Figurez-vous  une  table  ornée  de  toutes 
ces  notabilités  du  budget  renforcées  de  M.  Hochet,  secrétaire-général  du  con- 
seil-d'état, de  M.  Amilhau,  premier  président  de  la  cour  de  Pau,  et  de  je  ne 
sais  combien  de  fonctionnaires  grands  et  petits,  où  se  trouvaient  M.  et  ma- 
dame de  Coislin,  M.  de  Béthizi,  M.  Sosthène  de  Larochefoucauld,  etc.,  etc.; 
le  tête  à  tête  n'est-il  pas  curieux  ? 

Une  femme  charmante  qui  a  donné  plusieurs  bals  cet  hiver,  madame  Tayer, 
fille  du  général  Bertrand,  avait  su  faire  l'alliance  du  faubourg  Saint-Germain  et 
de  la  Chaussée-d'Antin  ;  dans  les  cavalcades  qui  l'accompagnaient,  on  voyait 
chevaucher  gaîment,  botte  à  botte,  les  opinions  les  plus  opposées,  toujours 
d'accord  pour  laire  l'éloge  de  sa  grâce  et  de  son  esprit.  Madame  Fleury,  femme 
du  receveur-général  d'Orléans,  avait  part  aux  mêmes  hommages  et  les  justifiait 
également  ;  on  regrettait  de  ne  rencontrer  ni  la  duchesse  de  Cadore,  ni  la  marquise 
de  Dampierre  ;  mais  ces  dames  étaient  réellement  malades  et  vivaient  retirées. 
M.  et  madame  de  Luppé,  M.  Karl  de  Puységur,  M.  de  Montbrison,  M.  de  Bé- 
renger,  M.  Fulde,  banquier,  et  une  foule  d'autres  personnes  distinguées  dont 


les  noms  m'échappent,  aninuient  les  promenades  et  les  raouts  du  soir  ;  les  fas- 
hionables  avaient  adopté  un  costume  uniforme  pour  les  courses  des  montagnes  ; 
pantalon  blanc,  veste  ronde  de  même  couleur  à  boutons  noirs,  ceintures  rouges 
en  barèges,  et  chapeau  de  paille  bordé  d'un  cordonnet  de  velours  ;  tous  se  ser- 
vaient d'un  gros  fouet  de  poste  en  guise  de  cravache,  et  plusieurs  avaient  fait 
mettre  des  grelots  aux  cous  de  leurs  chevaux. 

Deux  tristes  événemens  se  sont  mêlés  aux  plaisirs  des  eaux  bonnes  ;  à  l'ou- 
verture de  la  saison,  madame  de  Thuisy,  née  de  Béarn,  a  été  écrasée  par  la 
chute  d'un  rocher,  et  madame  Alexis  de  Noailles,  après  avoir  en  vain  demandé 
quelques  soulagemens  aux  bains,  a  été  contrainte  d'y  renoncer  pour  aller  mou- 
rir à  Paris.  L'affluence  a  été  si  grande  cependant,  qu'un  retardataire  de  ma  con- 
naissance n'a  pu  trouver  un  lit  que  dans  un  grenier. 

Je  passe  sur  Barèges  ,  c'est  l'hôpital  des  Pyrénées;  les  malades  sont  en  majo- 
rité; il  y  a  de  quoi  effrayer  les  gens  qui  se  portent  bien;  j'y  ai  remarqué  le 
marquis  et  la  marquise  de  Caraman,  M.  et  madame  de  Montbreton,  M.  de 
Nicolaï,  une  jeune  et  jolie  veuve  de  Granville,  madame  Warrein,  MM.  de 
Noè,  Rivaud  delà  Raffinière,  etc.,  etc. 

A  Saint-Sauveur,  on  se  pressait  autour  delà  belle  duchesse  d'Istrie,  qui  arrivait 
de  Néri  avec  son  mari  et  son  frère  le  comte  de  Lagrange  ;  ime  partie  du  person- 
nel des  bals  de  Paris  s'était  partagé  entre  cet  établissement  et  Cauteretz,  dont  le 
personnage  dominant  était  le  duc  de  Fitz-James.  M.  et  madame  des  Ëstards, 
M.  et  madame  de  Schulenbourg,  M.  et  madame  Lechanteur,  MM.  Alexis  de 
Pommereu  et  d'Alton  étaient  d'un  côté,  je  ne  puis  compter  tous  ceux  qui  étaient 
de  l'autre  :  ce  serait  vme  liste  sans  fin.  En  deux  mots,  la  saison  a  été  jusqu'à 
présent  aussi  brillante  qu'animée  ;  Bagnères-Luchon,  que  je  n'ai  pu  visiter,  est 
encombrécomme  d'habitude  de  Bordelais  et  de  Toulousains  ;  la  Garonne  y  coule 
à  pleins  bords;  quelque  cas  que  j'en  fasse,  je  n'irai  pas  la  chercher,  je  l'atten- 
drai ici.  Bagnères-Bigorre  est  le  rendez-vous  universel  de  l'arrière-saison  ;  déjà 
l'on  accourt  de  toutes  parts,  et  pour  peu  que  l'invasion  continue,  il  faudra  que 
nous  logions  dans  les  gouttières,  si  les  chats  veulent  bien  nous  les  céder.  » 


—  109  — 


l^wne  hcs  €hêkiKe9. 


Pour  l'honneur  de  ce  que  l'on  veut  bien  appeler  notre  théâtre,  le  mieux  est  de 
passer  rapidement,  le  plus  rapidement  possible,  sur  les  produits  dramatiques  du 
mois  d'août  1836.  Depuis  et  y  compris  le  Chei^alier  de  Canolle ,  musique  de 
M.  Font-Michel  (quelle  musique!),  poème  de  madame  Gay  (quel  poème  I), 
jusqu'au  Christiern  de  la  Gaîté,  c'est  une  avalanche  de  chutes  à  écraseï  le  plus 
intrépide  amateur. 

Au  Vaudeville,  d'Aubigné,  de  M.  Ancelot,  atïreux  complot  tramé  contre  l'au- 
ditoire, mais  heureusement  déjoué^  grâce  au  public,  et  surtout  grâce  aux  acteurs  ; 

Aux  Variétés,  Madame  Pctéroff^  une  anglaise^  longs  imbroglios  aussi  froids  que 
la  Russie,  aussi  maussades  que  l'Angleterre  ; 

Au  Palais-Royal,  le  Conseil  de  discipline^  triste  parodie  d'une  parodie  plus  pi- 
toyable encore,  la  garde  soi-disant  nationale  ; 

A  la  Gaîté,  sans  compter  ce  Christiern  dont  je  vous  parlais  tout-à-l'heure,  les 
Tribulations  d'un  barbier^  pauvre  diable  qui  n'avait  pas  compté  sur  la  plus  rude 
de  toutes,  celle  du  sifflet  ; 

A  l'Ambigu-Comique,  Tout  ou  rien,  hoimête  drame  de  M.  Paul  de  Kock,  le- 
quel répond  mieux,  il  faut  le  dire,  au  dernier  mot  du  titre  qu'au  premier  ;  et 
Vaugelas,  vaudeville  grammatical,  gai  comme  une  leçon  d'orthographe,  et  amu- 
sant comme  une  faute  de  français  ; 

Aux  Folies-Dramatiques ,  la  Cour  de  Pharaon ,  savante  dissertation  sur  les 
sept  plaies  d'Egypte,  qui  m'en  ont  révélé  une  huitième  bien  plus  terrible  à  elle 
seule  que  les  sept  autres  à  la  fois,  l'ennui  ; 

Partout  enfin  des  chutes,  des  sifflets  ;  partout  la  solitude  et  le  désert.  Avis  à 
vous,  MM.  les  directeurs.  La  nature  a  horreur  du  vide  :  croyez-moi,  c'est  uu  bon 
exemple  que  la  natiue  vous  donne  là. 


—  200 


TRADUCTION  DU  PARADIS  PERDU  DE  MILTON , 

PAS  M.    SB  CHATEAUBRIAND. 

On  aime  à  voir  les  choses  de  génie  marcher  ensemble  ;  ainsi  les  amis  des  let- 
tres et  des  arts  vont  avoir  à  se  réjouir.  Auprès  du  texte  de  Chateaubriand  se- 
ront placés  les  beaux  dessins  de  Flatlers.  Si  l'auteur  du  Génie  du  Christia- 
nisme a  bien  compris  le  sublime  génie  du  poète  d'Albion  ,  le  célèbre  statuaire 
avec  son  crayon  l'a  bien  traduit  aussi.  Cette  réunion  de  talens  va  faire  de 
l'édition  de  luxe  du  Paradis  perdu  une  œuvre  incomparable  ;  on  assure  même 
que  le  nom  de  l'abbé  de  Lamennais  se  joindra  aux  illustrations  que  nous  venons 
de  citer  ;  on  dit  qu'une  introduction  doit  être  écrite  par  lui  et  précéder  l'ouvrage 
que  nous  annonçons. 


Nous  devions  donner  à  nos  lecteurs  un  compte-rendu  des  morceaux  de  poésie 
qui  nous  ont  été  adressés  par  plusieurs  jeunes  amis  de  VEcho.  Mais  ayant  aujour- 
d'hui plusieurs  articles  d'un  intérêt  d'actualité  ,  nous  ne  donnerons  la  Guirlande 
poétique,  que  dans  la  livraison  du  1"  octobre  prochain. 


>0.^r-r» 


M.  Sicard ,  rue  d'Arcole ,  4 ,  à  Marseille ,  est  agréé  conune  membre  corres- 
pondant de  la  société  de  la  Jeune  France. 


MM.  les  actionnaires  de  VÉclio  de  la  Jeune  France-Reime  catholique  sont  pré- 
venus qu'une  assemblée  générale  aura  lieu  le  12  septembre  prochain  ,  à  une 
heure  après  midi ,  rue  de  Ménars  ,  T). 


S'adresser  pour  la  rédaclion  à  IM.  le  vicomte  Walsh,  directeur-rédacteur  en  chef,  et  pour 
l'admiuislration  à  M.  Léon  de.Touvknkl,  administrateur,  rue  de  Me'nars^  5. 

PARIS.  —  IMPRIMERIE  DE  Bf,THUNK  ET  PLON  ,  RUE  DE  VAUCIRARD,  5G. 


ÉCHO 


• 


V*  édition,  —  Tome  Y.  —  1*t  oc/o^r^  1836»  10 


ECHO 


DE 


LA  JEUNE  FRANCE. 


-f?'»"^'"^ 


SOMMAIRE* 

Saint  Louis.  —  Ne  touchez  pas  à  la  hache  (méditatiou  historique),  par  M.  A.  de  Pidbusque.  •—  Le 
Doyen  de  Saint-Patrick  (nouvelle),  par  Aug.  Chevalier.  —  Chronique  littéraire,  par  L.  de  J.  — 
Portraits  espagnols j  l'Afrancisado ,  par  Bernard  Lopez.  —  Guirlande  poétique,  par  le  vicomte 
Walsh.  —  Obélisque  de  Louqsor,  par  Odolant-Desnos.  —  Revue  des  Revues,  par  Y.  —  Chro- 
nique de  Paris,  Courses  de  chevaux.  Exposition  de  la  Société  d'Horticulture,  par  XXX.  — 
Lettre  des  Pyrénées ,  Musée  de  Bagnères-Bigorre ,  Assassinat  du  Vignemalc.  — «  Revue  des 
théâtres,  par  A.  dç  B,  '^  Provinces,  Faits  divers. 


Pour  bien  juger  de  la  majestueuse  beauté  des  monts ,  il  ne  faut  pas 
être  trop  près  de  leurs  bases...  il  faut  être  un  peu  au  loin. 

Il  en  est  de  même  des  grands  caractères  ;  pour  les  bien  apprécier,  il 
faut  qu'il  y  ait  une  distance  de  temps  entre  eux  et  nous. 

Le  caractère  de  Louis  IX  est  gardé  par  les  siècles  pour  être  offert  en 
modèle  aux  rois.  Et  nous  conseillons  aux  condamnés  à  la  couronne  de 
reporter  souvent  leurs  regards  sur  le  fils  de  Blanche  de  Gastille, 

En  étudiant  ce  type  de  l'ancienne  royauté ,  ils  apprendront  autre 
chose  qu^k  prier  Dieu, 

Et  cependant  pr/er  Dleu^  c'est  déjà  beaucoup  pour  un  roi  ;  car  on 
prie  Dieu  autant  par  ses  actions  que  par  ses  paroles.  Or,  l'homme 
qui ,  pour  se  rapprocher  de  la  divinité ,  pour  paraître  moins  nu  en  sa 
présence ,  se  revêt  de  bonnes  œuvres ,  a  déjà  chance  de  faire  un  bon 
roi.  Dans  un  livre  de  prière,  il  y  r.  toute  une  politique  sacrée  :  pour 
être  juste ,  pour  ne  rien  retenir  à  autrui ,  pour  donner  l'exemple  des 
bonnes  mœurs ,  pour  être  sage,  chaste,  économe,  doux  envers  le.^ 
1'»  édition,  ^  Tome  Y,  —  1*?  octokc  1830.  10 


—  202  — 

malheureux,  ferme  envers  lesméchariS;  ou  n'a  qu'à  se  souvenir  de 
son  catéchisme ,  toute  la  vie  de  Vliomme  de  bien  se  trouve  là  :  pour 
être  bon  j'oi^  avant  tout  il  faut  être  homme  de  bien. 

Louis  IX  était  essentiellement  homme  de  bien^  son  àme  était  pure 
et  ardente ,  son  cœur  noble  et  compatissant  ^  son  caractère  ferme  et 
élevé. 

Ce  qu'il  aimait  le  plus  ,  c'était  la  franchise  ;  il  avait  en  horreur  le 
mensonge  et  l'hypocrisie.  Et  Joinville  dit  quelque  part  que  le  saint 
roi  aimoit  à  regarder  face  à  face  ceux  qui  avoient  besoignc 
à  lui. 

En  tout  homme  ,  l'hypocrisie  et  la  fausseté  sont  choses  bien  mépri- 
sables; mais,  avec  la  corruption  qui  existe  par  le  monde,  on  conçoit 
que  la  faiblesse  y  recourt  quelquefois  pour  arriver  à  ses  fins.  L'hvpo- 
crisie  c'est  le  vice  des  faibles.  Les  enfans  mentent  parce  qu'ils  ont  pcui" 
d'être  grondés.  Mais  ,  quand  on  est  fort  et  puissant ,  l'hypocrisie  et  le 
mensonge  se  conçoivent  plus  difficilement ,  et  pour  que  ces  vices  igno- 
bles, ces  deux  péchés  d'en-bas,  se  trouvent  au  cœur  d'un  prince,  il 
faut  que  ce  cœur  soit  bien  corrompu. 

En  étudiant  saint  Louis ,  on  prend  une  grande  haine,  un  profond 
mépris  pour  toute  félonie  ,  pour  tout  mensonge. 

Pour  être  homme  de  bien  ,  il  faut  avoir  le  courage  de  son  opinion. 
Car  il  est  vil  de  ne  pas  confesser  ce  que  Ton  croit,  de  ne  pas  défendre 
ce  qu'on  aime...  Or ,  Louis  IX  était  chrétien  fervent ,  il  aimait  la  croix 
avec  l'ardeur  et  l'amour  d'un  chevalier,  et  si  quelque  politique  de  son 
temps  était  v^enu  lui  conseiller  de  cacher  au-dedans  de  lui  cette  ardeur 
religieuse;  lui  dire  que  ,  pour  garder  sa  couronne  ,  il  fallait  en  quelque 
sorte  renier  la  croix...  Louis,  d'ordinaire  si  plein  de  douceur  et  de 
mansuétude ,  serait  entré  dans  une  grande  et  sainte  colère  et  aurait  à 
jamais  banni  de  sa  présence  le  méchant  conseiller. 

Oh  !  saint  Louis  était  homme  à  briser  sa  couronne  plutôt  que  de  la 
porter  avec  une  souillure  ! 

Mais  pour  bien  louer  le  plus  grand  roi  des  siècles  passés ,  laissons 
parler  le  plus  grand  écrivain  du  siècle  présent.  Voici  comment  M.  de 
Chateaubriand  raconte  les  derniers  momens  de  saint  Louis  : 

((  Du  sommet  de  Byrsa  ,  l'œil  embrasse  les  ruines  de  Carthage,  qui 
sont  plus  nombreuses  qu'on  ne  le  pense  généralement.  Elles  ressem- 
blent à  celles  de  Sparte;  n'ayant  rien  de  bien  conservé,  mais  occu- 


—  203  — 

pant  un  espace  considérable.  Je  les  vis  au  mois  de  février ,  les  figuiers, 
les  oliviers  ,  les  caroubiers  donnaient  déjà  leurs  premières  feuilles  ;  de 
grandes  angéliques  et  des  acanthes  formaient  des  touffes  de  verdure 
parmi  les  débris  de  marbres  de  toutes  couleurs...  Au  loin,  je  prome- 
nais mes  regards  sur  l'isthme,  sur  une  double  mer,  sur  des  îles  loin- 
taines, sur  une  campagne  riante ,  sur  des  lacs  bleuâtres ,  sur  des  mon- 
tagnes azurées  ;  je  découvrais  des  forêts  de  vaisseaux^  des  aqueducs, 
des  villages  maures ,  des  hermitages  mahométans ,  les  minarets  et 
les  maisons  blanches  de  Tunis.  Des  milliers  de  sansonnets. réunis  en 
bataillons  et  ressemblant  à  des  nuages  volaient  au-dessus  de  ma  tète  ; 
environné  des  plus  grands  et  des  plus  touchans  souvenirs ,  je  pensais 
à  Didon  ,  à  Sophonisbe ,  à  la  noble  épouse  d'Astrubal  ;  je  contemplais 
les  vastes  plaines  où  sont  ensevelies  les  légions  d'Annibal ,  de  Scipion 
et  de  César,  mes  yeux  voulaient  reconnaître  l'emplacement  d'Utique; 
hélas!  les  débris  du  palais  de  Tibère  existent  encore  à  Gaprée  ,  et  l'on 
cherche  en  vain  à  Utique  la  place  de  la  maison  de  Gaton  !  Enfin  les  ter- 
ribles Vendales ,  les  légers  Maures  passaient  tour  à  tour  devant  ma  mé- 
rpoire,  qui  m'offrait  pour  dernier  tableau  saint  Louis  expirant  sur 
les  ruines  de  Garthage.  Que  le  récit  de  la  mort  de  ce  prince  termine 
cet  itinéraire ,  heureux  de  rentrer,  pour  ainsi  dire,  dans  ma  patrie  par 
un  antique  monument  de  ses  vertus,  et  de  finir  au  tombeau  du  saint 
roi  ce  long  pèlerinage  aux  tombeaux  des  grands  hommes. 

))  Lorsque  saint  Louis  entreprit  son  second  voyage  d'outre-mer ,  il 
n'était  plus  jeune ,  sa  santé  affaiblie  ne  lui  permettait  ni  de  rester  long- 
temps à  cheval ,  ni  de  soutenir  le  poids  d'une  armure;  mais  Louis  n'a- 
vait rien  perdu  de  sa  vigueur  d'ame.  Il  assemble  à  Paris  les  grands  du 
royaume  et  leur  fait  la  peinture  des  malheurs  de  la  Palestine ,  et  leur 
déclare  qu'il  est  résolu  d'aller  au  secours  de  ses  frères  les  chrétiens  ; 
en  même  temps  il  reçoit  la  croix  des  mains  du  légat ,  et  la  donne  à  ses 
trois  fils  aînés. 

)>  Une  foule  de  seigneurs  se  croisant  avec  lui,  les  rois  de  l'Europe  so 
préparent  à  prendre  la  bannière!  Charles  de  Sicile,  Edward  d'Angle- 
terre ,  Gaston  de  Béarn ,  les  rois  de  Navarre  et  d'Aragon.  Les  femmes 
montrèrent  le  même  zèle;  la  dame  de  Poitiers,  la  comtesse  de  Breta- 
gne, Yolande  de  Bourgogne,  Jeanne  de  Toulon,  Isabelle  de  France, 
Amélie  de  Gourtenay,  quittèrent  la  quenouille  que  filaient  alors  les 
reines  et  suivirent  leurs  maris  outre-mer. 


—  204  — 

))  Saint  Louis  fit  son  testament:  il  laissa  à  Agnès,  la  plus  jeune  de  ses 
filles  ,  dix  mille  fi'ancs  pour  se  marier  ,  et  quatre  mille  ft'ancs  à  la  reine 
Marguerite  :  il  nomma  ensuite  deux  régens  du  rovaume;  Mathila  ,  abbé 
de  Saint-Denis,  et  Simon,  sire  de  Ncsie,  après  quoi  il  alla  prendre 
l'oriflamme.  Cette  bannière  que  Ton  commence  à  voir  dans  nos  armées 
sous  le  règne  de  Louis-Ie-Gros,  était  un  étendard  de  soie  attaché  au 
bout  d'une  lance;  il  était  d'un  vermeil  samit,  à  guise  de  gonfanon  à  trois 
queues,  il  avait  autour  deshouppesde  soie  verte;  on  le  déposait  en  temps 
de  paix  sur  l'autel  de  Saint-Denis  parmi  les  tombeaux  des  rois  ,  comme 
pour  avertir  que  de  race  en  race  les  Français  étaient  fidèles  à  Dieu  ,  au 
prince  ,  h  l'honneur.  Saint  Louis  prit  cette  bannière  des  mains  de 
l'abbé  selon  l'usage.  Il  reçut  en  même  temps  Tescarcelle  du  voyage  et 
le  bourdon  du  pèlerin,  que  l'on  appelait  la  consolation  et  la  marque  du 
vovage ,  coutume  si  ancienne  dans  la  monarchie,  que  Charlemagne 
fut  enterré  avec  l'escarcelle  d'or  qu'il  avait  coutume  de  porter  en 
Italie.  Louis  pria  an  tombeau  des  martyrs  et  mit  son  royaume  sous  la 
protection  du  patron  de  la  France.  Le  lendemain  de  cette  cérémonie, 
il  se  rendit  pieds  nus  avec  ses  fils  du  Palais-de-Justice  à  l'église  de  No- 
tre-Dame. Le  soir  du  même  jour,  il  partit  pour  Vincennes  ,  où  il  fit 
ses  adieux  h  la  reine  Marguerite,  gentille,  bonne  reine,  pleine  de 
grande  simplesse  ,  dit  Robert  de  Sainceriaux  ;  ensuite  il  quitta  pour 
jamais  ses  vieux  chênes,  vénérables  témoins  de  sa  justice  et  de  sa 
vertfî. 

))  Déjà  les  comtes  de  Nemours,  de  Montmorency  et  de  Vendôme  n'é- 
taient plus,  le  roi  avait  vu  mourir  dans  ses  bras  son  fils  chéri,  le  duc  de 
Ncvers.  Il  se  sentit  lui-même  frappé  ,  et  s'aperçut  dès  le  premier  mo- 
ment que  le  coup  était  mortel ,  que  ce  coup  abattrait  facilement  un 
corps  usé  par  la  fatigue  de  la  guerre ,  par  les  soucis  du  trône  et  par  les 
Teilles  religieuses  et  royales  qu'il  consacrait  à  son  Dieu  et  a  son  peuple. 
Il  tacha  néanmoins  de  dissimuler  son  mal  et  de  cacher  la' douleur  qu'il 
ressentait  de  la  perte  de  son  fils.  On  le  voyait,  la  mort  sur  le  front , 
visiter  les  hôpitaux  ,  comme  im  de  ces  pères  de  la  Merci ,  consacrés 
dans  les  mêmes  lieux  à  la  rédemption  des  captifs  et  au  salut  des  pesti- 
férés. Des  œuvres  du  saint ,  il  passait  aux  devoirs  du  roi,  veillait  à  la 
sûreté  du  camp ,  montrait  à  l'ennemi  un  visage  intrépide,  ou  ,  assis 
devant  sa  tente ,  rendait  la  justice  h  ses  sujets  comme  sous  le  chêne  de 
Yincenne. 


—  205  — 

((  La  maladie  faisant  des  progrès  ,  Louis  demanda  l'extrèmc-onction  ; 
il  répondit  aux  prières  des  agonisans  avec  une  voix  aussi  Icrme  que 
s'il  avait  donné  des  ordres  sur  un  champ  de  bataille  ;  il  se  mit  à  ge- 
noux au  pied  de  son  lit  pour  recevoir  le  saint  viatique  ,  et  on  fut 
obligé  de  soutenir  par  les  bras  ce  nouveau  saint  Jérôme  dans  celle 
dernière  communion  ;  depuis  ce  moment  il  mit  fin  aux  pensées  de  la 
terre,  et  se  crut  acquitté  envers  ses  peuples;..-  Eh  quel  monarque 
avait  jamais  mieux  rempli  ses  devoirs?  Sa  charité  s'étendit  alors  k 
tous  les  hommes,  il  pria  pour  les  infidèles  qui  firent  k  la  ibis  la  gloire 
et  le  malheur  de  sa  vie  ,  il  invoqua  les  saints  patrons  de  la  France  ,  de 
cette  France  si  chère  k  son  ame  loyale.  Le  lundi ,  25  août ,  sentant  que 
sa  fin  approchait,  il  se  fît  coucher  sur  un  lit  de  cendres ,  où  il  demeura 
les  bras  croisés  sur  sa  poitrine  et  les  yeux  levés  vers  le  ciel. 
^*^'«  On  n'a  vu  qu'une  fois,  et  Ton  ne  reverra  jamais  un  pareil  spectacle  ; 
la  flotte  du  roi  de  Sicile  se  montrait  k  l'horizon ,  la  campagne  et  les 
collines  étaient  couvertes  de  l'armée  des  Maures  au  milieu  des  débris 
de  Carthage ,  le  camp  des  chrétiens  offrait  l'image  de  la  plus  aiïreuse 
douleur,  aucun  bruit  ne  s'y  faisaif  entendre,  les  soldats  moribonds 
sortaient  des  hôpitaux  et  se  traînaient. à  travers  les  ruines  pour  s'ap- 
procher de  leur  roi  expirant.  ..  ,,  ^^ 

«  Louis  était  entouré  de  sa  famille  en  larmes ,  des  princes  conster- 
nés, des  princesses  détaillantes.  Les  députés  de  l'empereur  de  Cons- 
tantinoplese  trouvaient  présens  k  cette  scène,  ils  purent  raconter  k  la 
Grèce  la  merveille  d'un  trépas  que  Socrate  aurait  admiré. 

((  Du  lit  de  cendres  où  saint  Louis  rendait  le  dernier  soupir,  on 
découvrait  le  rivage  d'Utique  ;  chacun  pouvait  faire  la  comparaison  de 
la  mort  du  philosophe  stoïcien  et  du  philosophe  chrétien  ;  plus  heu- 
reux que  Gaton ,  saint  Louis  ne  fut  point  obligé  de  lire  un  traité  sur 
Fimmortalité  de  l'âme  :  pour  se  convaincre  de  l'existence  d'une  vie 
future  ,  il  en  trouvait  la  preuve  invincible  dans  sa  religion ,  ses  vertus  et 
ses  malheurs. 

((  Enfin,  vers  les  trois  heures  de  l'après-midi,  le  roi  jetant  un  £[rand 
soupir,  prononça  distinctement  ces  paroles  :  «  Seigjieuî',  f  entrerai 
))  dans  votre  maison  ,  et  je  vous  ado  j^eirii  dans  votre  saint  temple,  )) 

«  Et  son  ame  s'envola  dans  le  saint  temple  qu'il  était  digne  d'ado- 
rer. » 


'  ■»»»'^>CF^* 


—  206  — 


Il  ^1  i  '■>»/iv'. . 


(méditation  historique.) 

I'.   ! 

Lorsque  le  génie  de  Montesquieu  s'abattant  sur  Rome  comme  l'ai- 
gle qui  fond  sur  une  proie,  eut  déchiré  de  sa  serre  puissante  jusqu'au 
dernier  pli  du  linceul  de  la  grande  cité,  on  s'étonna  de  pouvoir  em- 
brasser d'un  coup-d'œil  ces  restes  inanimés  qui  avaient  couvert  le 
monde  et  d'avoir  a  lire  tant  de  leçons  de  vie  sur  le  marbre  d'un  toni- 
beau. 

Grandeur  et  décadence!  oui,  c'est  bien  cela. 

Home  a  porté  toutes  les  couronnes  de  la  terre  ,  et  elle  n'a  pu  en  con- 
server aucune  ;  son  long  règne  a  été  un  long  orage  ;  elle  le  croyait  éter- 
nel, il  a  cessé  comme  un  flambeau  qu'un  souflle  éteint  *  monarchie,  répu- 
blique, empire;  souveraineté  populaire,  sénatoriale,  prétorienne,  elle 
a  tout  essavé,  tout  usé  ;  le  pouvoir  a  été  partagé  par  elle  tantôt  entre  des. 
consuls,  tantôt  entre  des  tribuns  ;  elle  Ta  livré  tour-à-tour  à  desdécem- 
virs,  à  des  triumvirs,  à  des  dictateurs,  et  aucime  combinaison  n'a  ré-* 
solu  le  problème  d'équilibre  qu'elle  cherchait.  Que  de  fois,  dans  son 
désespoir,  n'a-t-elle  pas  saisi  la  hache  de  ses  licteurs  !  mais  en  abattant 
deslètes,clle  n'a  tranché  aucune  question  ;  chaque  élément  social  a  con-^ 
serve  son  indomptable  nature,  et  les  résistances  supprimées  n'ont  rendu 
les  conflits  que  plus  terribles  ;  l'aristocratie  et  la  démocratie  ,  toujours 
aux  prises  et  ne  rencontrant  plus  rien  entre  elles,  ont  lutté  dans  le  sang,  et 
elles  s'y  débattaient  encore,  lorsqu'un  conquérant  barbare,  les  prenant 
en  pitié ,  vint  les  enchaîner  ensemble ,  et  fit  du  louet  de  ses  esclaves  lo 
régulateur  de  leurs  destinées. 

Les  nations  modernes,  instruites  par  tant  d'exemples  et|de  ruines,  ont- 
elles  été  plus  heureuses  ou  plus  sages  ?  ont-elles  mieux  su  balancer  les 
forces  sociales  et  prévenir  les  réactions  d'un  intérêt,  en  évitant  les  excès 
de  l'autre?  Hélas!  non.  On  les  a  vues  agitées  des  mêmes  colères,  s'aban- 
donner aux  mêmes  violences,  et,  plus  d'une  fois]  aussi,  elles  ont  tou- 
ché à  la  hache. 

La  royauté  voulut  être  absolue  dans  la  personne  d'Elisabeth  d'An- 
gleterre ,  et  la  tête  de  Marie-Sluart  fut  jetée  comme  une  menace  à  la 
poblesse  et  au  peuple  ! 


—  207  — 

Le  peuple  voulut  a  son  tour  commander  en  maître ,  (?t  la  hache  passa 
dans  les  mains  d'Olivier  Cromwel;  le  billot  de  Whitc-Hall  fut  rougi  du 
sang  de  Charles  I"  î 

Peut-être  cette  épreuve  mutuelle  de  deux  puissances  rivales  ctait-elle 
nécessaire  pour  les  contraindre  a  se  rapprocher  et  à  s'entendre;  peut- 
être  la  paix  serait-elle  plus  incertaine  entr'elles,  si  elles  craignaient 
moins  la  guerre  ;  mais  qui  ne  frémirait  à  la  pensée  d'une  nouvelle  Irans- 
action ,  si  elle  devait  encore  être  achetée  au  même  prix  ! 

En  France,  tant  de  pages  d'histoire  ont  été  écrites  par  la  main  du 
bourreau,  qu'au  premier  aspect  il  semble  difficile  de  se  rendre  compte 
d'une  politique  si  cruelle  chez  un  peuple  si  magnanime;  mais  tout 
s'explique  par  cette  mobilité  de  caractère  qui  en  multipliant  les  chan- 
gemens  a  multiplié  les  combats  ;  plus  les  esprits  sont  légers,  plus  ils 
sont  prompts  à  s'emporter,  et  s'il  arrive  que  le  frein  d'aucun  principe 
ne  les  modère  5  que  la  barrière  d'aucune  institution  ne  les  arrête ,  on 
conçoit  qu'ils  se  précipitent  aveuglément  vers  toutes  les  extrémités 
comme  des  eaux  que  ne  contient  aucun  lit  et  que  ne  refoule  aucune 
digue. 

Parmi  les  jours  trop  nombreux  qui  ont  marqué  notre  sol  d'une  em- 
preinte néfaste,  il  en  est  deux  qui  occupent  une  si  grande  place  que  l'i- 
magination a  peine  a  les  mesurer  à  la  fois  : 

C'est  le  3o  octobre  i632,etle  21  janvier  1793. 
Près  de  deux  siècles  les  ont  séparés,  et  un  lien  étroit  est  venu  les 
réunir tout-h-coup sur  l'échafaud.  En  i632,  le  sacrificateur  fut  un  roi; 
en  Ï793,  un  roi  fut  la  victime.  Une  tête  paya  l'autre  ,  et  toutes  deux, 
belles  et  pures,  subissaient  la  fatalité  d'une  sourde  réaction  ;  ce  sont 
deux  principes,  et  non  deux  personnes,  qui  furent  frappés  par  la  hache 
dans  Montmorency  comme  dans  Louis  XVL 

Richelieu  avait  dit  à  l'ambition  de  Louis  XIII ,  son  maître  :  le  mo- 
ment est  arrivé  pour  la  royauté  d'atteindre  le  faîte  de  sa  puissance;  les 
grands  vassaux  ne  sont  plus;  mais  une  noblesse  formidable  est  encore 
debout  ;  il  faut  étouffer  en  elle  tout  ce  que  la  vieille  féodalité  a  laissé 
d'indépendance  et  de  vie.  «  On  lui  rappela  inutilement  que  cette  aristo- 
cratie plus  turbulente  que  dangereuse  était  le  rempart  du  trône  ^ 
qu'elle  avait  arraché  la  France  au  joug  de  l'étranger,  qu'elle  formait 
dans  l'état  un  pouvoir  modérateur  entre  la  royauté  et  les  communes, 
et  que  tous  ses  châteaux  veillaient  à  la  garde  des  frontières  ;  l'impérieux 


^  208  — 

minislrc  n'écouta  lien,  la  tète  de  la  féodalité  était  irrévocablement 
proscrite  dans  sa  pensée;  il  fit  un  sigue,  et  elle  tomba  des  épaule» 
d'Henry  de  Montmorency. 

Montmorency,  duc ,  pair ,  maréchal  de  France  et  gouverneur  de  la 
province  du  Languedoc,  était  petit-fils  de  quatre  connétables  et  de  six 
maréchaux ,  beau-irère  du  premier  prince  du  sang  ,  neveu  de  la  reine 
mère  et  allié  à  toutes  les  maisons  royales  de  l'Europe  ;  l'héroïsme  de 
son  courage  égalait  la  noblesse  de  sa  race,   (c  En  le  voyant  tout  cou 
vert  de  feu ,  de  sang  et  de  fumée  ^  dit  l'officier  qui  l'avait  fait  prison 
mcVj  j'ai  d^ abord  eu  de  la  peine  à  le  jxconnaitre  j  enfin^quandjeVai 
vu  rompre  siœ  de  nos  rangs  y  et  tuer  encore  des  soldats  dans  le 
septième  ^fai  bien  jugé  que  ce  ne  pouvait  être  autre  que  lui\  mais 
je  ne  Vai  su  certainement  que^  lorsque  son  cheval  étant  mort ,  il  est 
tombé  au  milieu  de  mes  compagnons .  » 

Un  tel  homme  ne  pouvait  descendre  seul  au  cercueil;  c'était  le  chêne 
séculaire  qui  emporte  avec  ses  immenses  racines  tout  le  sol  qu'il  om- 
brage; il  était  manifeste  qu'une  société  entière  allait  disparaître  du 
monde  politique,  et  qu'après  le  supplice  du  premier  baron  chrétien^ 
s'il  y  avait  encore  des  nobles,  il  n'y  aurait  plus  de  noblesse. 

Le  parlement  de  Toulouse,  illégalement  présidé  par  le  garde-des 
sceaux  Ghateauncuf ,  qui  avait  déjà  donné  la  mesure  de  son  dévoue 
ment  en  faisant  périr  le  maréchal  de  Marillac,  n'osa  pas  se  raidir  con 
tre  la  volonté  du  ministre  ;  le  roi  était  au  cœur  de  la  ville  avec  une  ar- 
mée menaçante ,  et  le  bruit  avait  couru  qu'il  ne  partirait  qu'après  avoir 
étéobéi;  l'arrêt  de  mort  lut  donc  rendu,  mais  il  fallait  un  huis-clos  pour 
l'exécuter  ;  la  place  publique  n'était  pas  sure  ;  c'est  dans  la  cour  de 
l'Ilotel-de-Ville  que  l'échafaud  fut  dressé  de  vaut  ta  statue  decebon  Henri, 
qui  avait  servi  de  parrain  au  condamné,  et  dont  Louis  XHI  était  fils. 

Sublime  de  calme  et  de  résignation  ,  Montmorency  fit  une  fin  que 
l'impartialité  de  l'histoire  peut  comparera  celle  du  roi-martyr  ;  aucune 
plainte  ne  sortit  de  sa  bouche,  il  n'exprima  que  le  regret  d'avoir  of- 
fensé son  prince  ;  sa  pensée  chevaleresque  allait  et  revenait  sans  cesse 
de  son  Dieu  à  son  roi.  Elle  ne  se  souvint  ni  de  ses  victoires  méconnues^ 
ni  de  ses  services  payés  d'ingratitude.  i 

Comme  le  bourreau  hésitait  à  lui  attacher  les  mains  :  Fais  tôJi  c/e- 
voir^  lui  dit-il  ,yc  dois  être  traité  coaune  les  autres  criminels  ;  Jésus 
lui-même  n'a-t-il pas  été  lié  ayec  des  cordas  ?  puis ,  montant  d'un 


—  209  — 
pas  ferme  sur  récliafaud,  il  s'agenouilla  _,  baisa  le  crucilix  que  lui  pré- 
sentait le  père  Arnoux  ,  et  après  avoir  posé  lui-même  sa  tcle  sur  le  bil- 
lot ,  il  donna  le  signal  par  ces  mois  proiérés  avec  ferveur  :  Jcsu^  accipe 
spiritum  mcum. 

Louis  XIII ,  qui  croyait  se  débarrasser  de  ses  ennemis  en  immolant 
ceux  de  son  ministre ,  avait  obstinément  refuse  le  pardon  qu'avaient 
sollicité  avec  instance  ,  et  le  peuple^  et  les  capitouls^  et  l'archevêque  , 
et  le  vieux  duc  d'Épernon,  et  le  brave  du  GhàLelet^  et  jusqu'à  ce  lâ- 
che Gaston  d'Orléans,  auteur  de  l'insurrection  qui  avait  perdu  Mont- 
morency. 

«  Sirej  dit  au  monarque  le  religieux  qui  venait  d'assister  le  mal- 
heureux duc,  votre  justice  en  a  fait  un  martyr  sur  la  terre  y  et  la 
grâce  de  Dieu  en  a  fait  un  saint  dans  le  ciel.  — T aurais  voulu  le 
lui  ouvrir  par  des  voies  plus  douces^  »  répondit  le  roi,  et  ces  paroles 
échappées  de  son  cœur  trahirent  le  funeste  asservissement  de  sa  vo- 
lonté. 

Cependant,  la  politique  égoïstede  Richelieu  triomphait  ;  le  grand  coup 
était  porté.  On  eutçà  et  là  quelques  faibles  résistances  à  vaincre,  mais 
Cinq-Mars  ferma  le  funèbre  cortège  des  victimes;  et  bientôt,  quand  il  n'y 
eut  plus  que  des  courtisans  dans  le  palais  du  Louvie,  le  jeune  Louis  XIV, 
appuyé  sur  son  sceptre  absolu  ^  put  dire  sans  faire  monter  la  rougeur 
sur  aucun  front  de  gentilhomme  :  Uétat  c'^est  moi  ! 

Déplorable  isolement!  fatale  illusion!  une  puissance  nouvelle  que 
l'œil  de  Richelieu  n'avait  pas  aperçue  derrière  les  échafauds  de  la  no- 
blesse, la  démocratie,  croissait  autour  du  trône;  on  la  vit  grandir 
avec  rapidité,  et  dès  qu'elle  l'eut  dépassé  de  sa  large  tête,  elle 
ramassa  la  hache,  et  le  fit  voler  en  éclat  ;  peu  lui  importait  le  prince 
qu'elle  atteignait  du  même  coup  ;  elle  ne  songea  ni  à  ses  vertus ,  ni  à 
ses  bienfaits,  ni  à  l'amour  même  qu'elle  lui  avait  voué;  lancée  de  toute 
la  force  d'une  réaction  ,  elle  n'alla  se  heurter  contre  la  puissance  royale 
que  parce  qu'il  n'y  en  avait  pas  d'autre  sur  sa  route,  et  le  mouve- 
ment aveugle  qui  la  précipitait  l'entraîna  si  loin  qu'elle  fut  débordée 
à  son  tour.  Une  guerre  atroce  ,  une  guerre  d'échafauds  s'engagea  dans 
ses  rangs  ;  elle  voulut  en  vain  remonter  son  cours  pour  chercher  à 
s'asseoir  et  à  ressaisir  une  position  délènsive  ;  Robespierre,  Danton, 
Marat  lennient  la  hache;  ils  frappèrent  sans  relâche,  et  le  crime  châtia 
le  crime. 


—  210  — 
On  montre  encore  au  Gapitole  de  Toulouse  îe  couperet  qui  passe 
pour  avoir  servi  à  l'exécution  de  Montmorency  ;  je  ne  sais  si  celui  qui 
trancha  la  tête  de  Louis  XVI  a  été  également  conservé,  mais  s'il  existe 
quelque  part,  je  voudrais  que  ces  deuxinstrumens  d'extermination,  qui 
d'un  seul  conp  ont  fait  jaillir  tantdeflotsdesang,  fussent  à  jamais  réunis, 
et  que  po*ur  l'enseignement  des  peuples  et  des  rois  on  écrivît  au-dessus 
ces  mots  sortis  d'une  catastrophe,  comme  l'inscription  divine  du  festin 
de  Balthazar  :  Ne  touchez  pas  à  la  hache  ! 

A.  DE  PCIBUS   UE 


Ce   ^0^m  be  %MVïUl^tkiK\i:k. 


L  >* 

Il  n'est  personne  en  France  qui  n'ait  lu  et  relu  les  F'oyages  de 
Gulliver j  ce  roman  allégorique  plein  de  sens  et  de  raison,  de  verve  et 
de  gaîté,  et  si  mordant  et  si  fin,  si  plaisanta  la  fois  et  si  amer,  qu'on 
doute  souvent  que  l'auteur  n'ait ,  en  quelque  sorte  ,  pris  plaisir  aux 
ct'nelles  vérités  qu'il  exposd  et  qu'il  flagelle.  On  ne  saurait  comparer 
a  ce  livre  dont  Swift  a  pu  sans  doute  puiser  l'idée  fondamentale,  inspi- 
ratrice, dans  l'épopée  burlesque  et  prolbnde  de  Rabelais,  que  les  meil- 
leurs contes  philosophiques  de  Voltaire,  la  spirituelle  Fiction  cpisto- 
laîre  de  Montesquieu,  ou  bien,  mais  en  seconde  ligne  ,  les  Animaux 
pat'lans  de  Gasti.  —  C'est  une  conception  énergique,  originale ,  une 
œuvre  artistement  taillée,  impérissable.  Nulle  obscénité,  nulle  ordure, 
si  l'on  ne  s'arrête  au  sens  vulgaire  du  mot,  ne  la  salit  et  ne  la  déparc. 
La  moralité  de  la  leçon  ressort,  h  chaque  instant^  de  la  vivacité  même 
sarcastique  et  bouffonne  du  récit,  et  s'y  enchaîne  aTcc  un  art  par- 
lait, une  grâce  merveilleuse.  L'homme  du  monde  y  trouve  un  ba- 
dinnge  agréable,  une  lecture  aussi  attachante  que  profitable;  le  sage 
un  délassement  utile ,  un  continuel  sujet  de  réflexions  et  d'enseigne- 
mens.  >ui  jiiak>< 


^  211  — 
Ce  serait  chose  curieuse  et  instructive,  ce  nous  semble,  que  d'obser- 
ver, que  d'étudier,  dans  ses  enchaînemens  successifs,  ses  ramifications  les 
plus  éloignées,  ses  métamorphoses  radicales  et  logiques,  la  reproduction , 
l'un  par  l'autre,  de  ces  précieux  génies,  tous  éminemment  moraux  et 
civilisateurs  ;  lesquels  ont  eu  mission  et  fait  métier ,  toute  leur  vie  , 
chacun  à  sa  manière  ,  et  avec  plus  ou  moins  d'ironie  ou  de  force  ,  se- 
lon le  degré  de  mépris  ou  d'indignation  qui  les  animait,  de  morigéner 
leur  siècle ,  d'instruii  e  et  de  régénérer  les  hommes.  —  On  fouillerait 
d'abord  ces  âges  adultes,  où  la  vérité  plastique,  universelle,  absorbait 
les  vérités  de  détail,  où  tout  précepte,  toute  réprimande,  étaient  ren- 
fermés dans  une  mythe  ou  une  parabole  5  on  passerait  insensiblement 
par  ces  ères  d'esclavage  ou  de  corruption,  où  il  fut  indispensable  de 
draper  avec  soin  des  vérités  trop  crues,  de  voiler  des  clartés  trop  har- 
dies ,  de  peur  qu'on  ne  les  éteignit  et  qu'on  ne  les  étouffait;  on  ar- 
riverait ainsi  jusqu'aux  temps  modernes^  où  moins  de  préjugés,  moins 
d'entraves  gênent  l'essor  de  la  pensée  :  on  se  convaincrait  alors  que  la 
satire,  que  la  leçon  ont  été  moins  fougueuses,  moins  brutales,  moins 
empreintes  de  fiel  et  de  cynisme,  à  mesure  qu'il  a  fallu  s'entourer  de 
moins  de  précautions  pour  écrire  l'une ,  que  moins  de  courage  a  été 
nécessaire  pour  présenter  l'autre.  —  Certes,  et  en  sens  divers,  il  y  a 
loin  dans  le  sujet  et  dans  la  forme ,  d'Ésope,  par  exemple,  k  Erasme 
et  à  Rabelais;  puis  de  Rabelais  et  d'Érasme  à  Swift  et  à  Voltaire  ;  et, 
si  l'on  veut  être  juste,  quelle  distance  prodigieuse ,  cinquante  ans  écou- 
lés à  peine,  ne  sépare-t-ellc  point  les  Lettres  de  Jiuiius  des  pamphlets 
de  Paul-Louis!  —  C'est  ck)nc  le  cas  de  dire,  qu'en  fait  de  désordre  et 
d'ignorance,  de  vices,  de  débordemens,  de  passions  basses  et  haineu- 
ses, le  point  culminant  se  trouve  toujours  dans  les  milieux.  Ésope ,  il 
est  vrai,  fut  précipité  par  les  Samiens^  et  l'on  met  encore  aujourd'hui 
les  écrivains  politiques  en  prison  ;  mais  Rabelais  se  fit  cynique  pour 
échapper  à  la  persécution. 
Revenons  à  Swift. 

Ceux  qui  ne  connaissent  de  Thumouriste  doyen  de  Saint-Patrick  que 
les  Foyages  de  Gulliver^  auront  peine  à  croire  qu'il  y  ait  eu  dans  le 
cœur  de  cet  liomme,  si  irascible  et  si  impitoyable,  place  pour  des  sen- 
timcns  doux  et  affectueux.  Rien  de  plus  réel  cependant  :  les  nombreu- 
ses épi  très  adressées  à  miss  Johnson  et  le  poème  de  Cadéiius  sont  là 
pour  l'attester.  Pourquoi  donc  le  pulilic  ne  s'occupc-t-il  aujourd'hui 


—  212  — 
d'aucune  de  ces  gracieuses  compositions,  pas  plus  que  des  autres  ou- 
vrages satiriques  ou  purement  littéraires  du  doyen?  Pourquoi  cette 
bizarrerie  ?  Pourquoi  cette  indifférence  ?  —  C'est  qu'il  est  arrivé  à  Swift 
ce  que  doit  prévoir,  ce  que  doit  subir  tout  homme  prédestiné,  tout 
poète,  qui,  par  une  œuvre  capitale,  inattendue,  où  il  reproduit  toute 
une  époque,  où  il  résume  toute  son  ame  et  toute  sa  conscience,  s'é- 
lève tout  d'un  coup  si  au-dessus  des  autres  et  de  lui-même,  que  l'om- 
bre immense  que  sa  statue  projette  à  la  base,  en  grandissant,  fait  que 
tous  les  rayons  se  réfugient  au  sommet.  On  voit  où  ils  sont  parvenus, 
on  ignore  d'où  ils  sont  partis.  Dans  le  lointain  des  âges,  ces  hommes- 
là  sont  des  symboles  ,  sont  des  doutes  :  on  les  commente  et  on  les 
adore  ;  on  admire  l'œuvre ,  on  discute  l'ouvrier.  Plus  rapprochés  de 
nous,  ce  sont  d'imposantes  figures  qu'un  seul  trait  du  visage,  un  seul 
linéament  plus  saillant  et  plus  vigoureux  rappelle  à  l'imagination  ,  et 
qui  sont  surtout  représentées  par  un  nom.  La  curiosité  contemporaine 
a  beau  s'évertuer,  on  a  beau  lui  jeter  en  pâture,  chaque  matin,  de  nou- 
veaux documens,  des  révélations  nouvelles  :  qu'on  parle  de  Corneille, 
ce  sera  toujours  le  Ciel  et  Cinna  ;  de  Racine,  Phèdre  et  Jthalie  ;  de 
Voltaire,  Candide  et  le  Dictionnaire  philosophique  ;  de  Jean-Jac- 
ques, Emile  et  le  Contrat  social;  de  Goethe,  Faust  et  PFerther  ; 
de  Byron,  Child-Harold  et  Don  Juan. 

Pour  la  même  raison ,  citez  les  Voyages  de  Gulliver  au  premier 
venu ,  il  vous  nommera  Swift.  INIais  vous  apprendra-t-il  ce  que  vous 
ne  savez  pas  peut-être,  ce  que  vous  lirez  pourtant  dans  toutes  les  bio- 
graphies : — Que  Jonathan  Swift  fut  un  publiciste  très-distingué,  que  son 
conte  du  Tonneau  est  une  diatribe  des  plus  virulentes  et  des  plus  li- 
cencieuses contre  les  Églises  romaine ,  anglicane  et  presbytérienne  ; 
que  néanmoins  de  modeste  vicaire  de  Lara  cor  qu'il  était  auparavant, 
il  fut  promu,  neuf  ans  après  l'émission  de  ce  pamphlet,  au  décanat  de 
Saint-Patrick,  à  Dublin  ;  que  le  3o  novembre,  jour  de  Saint-André, 
fut  long-temps  un  anniversaire  national  en  Irlande,  parce  qu'il  était  né 
ce  jour-là;  que  le  gouvernement  voulut  le  poursuivre  comme  libel- 
liste ,  offrit  trois  cents  livres  sterling  au  dénonciateur  et  ne  trouva  pas 
un  traître  ;  qu'il  devint  fou  sur  la  lin  de  sa  vie;  que  Guillaume  d'O- 
range lui  enseigna  dans  le  jardin  du  chevalier  Temple,  à  Skeen  ,  Part 
de  cultiver  les  asperges;  qu'il  fut  aimé  enfui  avec  idolâtrie  de  deux 
femmes  charmantes,  poètes  l'une  et  l'autre,  mais  qu'il  les  dédaigna 


—  213  ^ 
toutes  deux  et  les  lit  mourir  de  chagrin  ?  ■ —  Non,  il  ne  vous  apprendra 
rien  de  tout  cela,  et  vous  n'y  perdrez  rien,  assurénient. 

S'il  faut  Favouer,  je  n'en  saurais  rien  encore,  moi  aussi ,  rien,  ou  à 
peu  prés,  de  cette  vie  si  brillante,  si  active  d\abord  ,  si  chère  et  si  re- 
doutée, puis  si  solitaire,  si  douloureuse  et  si  sombre  !  Je  ne  connaîtrais 
de  cet  homme  que  le  cote  lumineux  et  satirique,  sans  la  rencontre  que 
j^ai  faite,  il  y  a  deux  mois,  d'un  compatriote  du  doyen,  son  arrière-petit- 
cousin,  à  ce  qu'il  prétend,  mon  nouvel  et  excellent  ami,  sir  Peter  Wil- 
loughby.  Sir  Peter  Willoughby  est  un  Irlandais  de  pur  sang,  de  noble 
race,  presque  point  fier  de  son  titre  de  baronnet,  catholique  fervent, 
plein  de  passion  et  plein  de  foi,  toujours  pauvre,  toujours  joyeux,  fou 
de  noirs  bouquins  et  de  liqueurs  fortes,  jouant  passablement  du  vio- 
lon, lisant  en  hébreu  la  bible,  et  courant  toutes  les  capitales  de  l'Eu- 
rope, pour  la  plus  grande  gloire  de  l'Irlande  et  la  salutaire  mortifica- 
tion de  ses  créanciers.  C'est  pourquoi  j'aime  beaucoup  mon  ami  Wil- 
loughby. Il  n'a  jamais,  j'en  conviens,  un  schelling  a  ma  disposition, 
mais  je  ne  puis  que  très-rarement  lui  offrir  un  verre  de  grog  ou  de  ta- 
fia ;  il  m'écorche  quelquefois  les  oreilles  de  ses  vieilles  ballades  natio- 
nales, mais  je  Tassomme  de  questions  et  de  commentaires  ;  il  loge  à 
un  cinquième  étage,  mais  j'ai  logé  plus  haut  que  lui  et  ne  loge  encore 
guère  plus  bas.  Tout  compte  fait  des  quelques  bouteilles  de  kirsch  ou 
de  rum  que  nous  avons  bues  ensemble,  et  en  soustrayant  le  dixième 
pour  ma  part,  je  serais  toujours  en  reste  avec  lui  :  tant  il  m'a  révélé 
de  particularités  neuves  et  piquantes  sur  le  doyen;  tant  sa  mémoire 
s'est  montrée  prodigue,  envers  moi,  de  ces  moindres  faits  locaux,  de 
ces  traits  caractéristiques  dont  le  souvenir  s'en  va,  chaque  année,  avec 
le  petit  nomibre  de  ceux  qui  les  savent,  et  que  d'orgueilleux  écrivains 
iX3Jettent  comme  indignes  de  figurer  dans  leurs  biographies. 
î»  Or  ,  c'est  d'une  de  ces  anecdotes  ignorées  du  public  que  je  me 
propose  d'entretenir  le  lecteur.  Mon  projet  n'est  rien  moins ,  en  vé- 
rité ,  que  de  lui  apprendre  comment  l'idée  vint  à  Jonathan  Swift  de 
conduire  Gulliver  dans  le  pays  des  Houjhnhnms.  J'ose  espérer  qu'en 
faveur  de  la  moralité  orthodoxe  du  récit,  la  grave  Jeune  France  me 
pardonnera  ce  long  préambule  ;  tout  ce  bavardage  prétentieux  et  inu- 
tile auquel  vous  yous  laissez  aller  parfois ,  quand  votre  plume  est 
bonne,  votre  papier  bien  net,  votre  encre  bien  coulante,  et  que  les 


—  214  — 

derniers  tisons  de  votre  feu  s'éteignent  à  vos  pieds  ,  en  brûlant  les  se- 
melles de  vos  pantoufles. 

J'entre  donc  vite  en  matièrej  et  de  peur  qu'une  autre  divagation  ne 
m'entraîne  encore  bien  loin  de  mon  sujet ,  pour  plus  de  sûreté,  j'en 
mets  le  titre  devant  mes  yeux  : 

II. 

Comment  l'idée  vint  à  Jonathan  Swift  de  son  allégorie  des  Vahous  ^ 

et  des  Hoiiylinhnms, 

Un  soir  (c'était  le  lo  du  mois  passé;  il  avait  plu  beaucoup  et  le 
temps  était  assez  froid),  sir  Peter  Willoughby  poussa  bruyamment  la 
porte  de  ma  chambre,  selon  son  habitude ,  et  s'assit  à  côté  de  moi, 
prés  de  la  cheminée.  J'avais  ce  jour-là  précisément  les  Gullwer  's 
Trcwels  sur  ma  table  de  travail  :  une  charmante  édition ,  ma  foi  !  en 
deux  coquets  volumes  in-i8,  avec  vignettes  et  fleurons,  reliés  en 
moire  et  dorés  sur  tranche.  Ce  petit  bijou  me  rappelait  le  temps  où 
je  prêterais  ne  point  souper  plutôt  que  de  me  priver  d'un  beau  livre. 
Je  Tavais  étalé  sous  mes  yeux  avec  complaisance,  parmi  d'autres  tomes 
couverts  d'une  modeste  basane.  Il  ressemblait  ainsi  à  un  diamant  mêlé, 
mais  non  confondu  dans  une  poignée  de  caillons  du  Khin.  Je  le  regar- 
dais, je  le  contemplais;  j'en  prenais  un  volume  de  temps  à  autre; 
j'admirais  la  pureté  du  texte,  le  luxe  de  la  reliure,  et  j'étais  heureux. 
Sir  Peter  me  voyant  absorbé  par  cette  douce  rêverie,  s'empara  du  vo- 
lume qui  restait  sur  la  table ,  et  tout  en  le  feuilletant,  tomba  sur  le 
voyage  chez  les  Hou/- Im/mj?is.  Il  en  parcourut  rapidement  les  premiè- 
res pages  et  sourit  d'une  façon  significative. 

—  Vous  avez  là  une  bien  jolie  édition  !  dit-il  enfin  ;  combien  cela 
vous  coùte-t-il? 

• —  Trente  francs,  répondis-jc. 

—  Peste  î  et  d'où  avez-vous  tiré  tant  d'argent,  mon  ami  ? 

—  Oh  !  il  y  a  trois  ans  que  je  l'ai  achetée,  sir  Peter ,  je  ne  fais  plus 
de  ces  folies  maintenant...  Mais  pourquoi  riez-vous?  Je  parie  que  quel- 
que souvenir  se  réveille  dans  votre  esprit ,  à  propos  des  Gulliver  ^s 
2^rcwels.  Voyons  :  contez-moi  ça,  je  vous  prie.  Le  temps  est  mauvais, 
la  pluie  tombe.  Je  m'en  vais  attiser  le  feu  et  commander  un  bo^vl  de 
punch. 


—  215  — 

—  Bravo!  s'ccria-t-il,  un  ]30\vl  Je  punch,  excellente  idéel  Un  grand 
bol  de  punch,  mon  ami ,  au^-si  grand  que  vous  le  pourrez!  mon  his- 
toire sera  longue. 

J'appelai  le  concierge. 

Au  bout  de  cinq  minutes,  deux  bouteilles  de  rum,  une  infusion  de 
thé,  deux  citrons,  deux  livres  de  sucre,  un  bowl  et  deux  verres  à  pied 
se  trouvèrent  sur  la  table. 

Sir  Peter  versa  les  deux  bouteilles  de  rum  dans  le  bo\vl  et  y  mit  le 
feu  ;  puis^  agitant  la  liqueur  enflammée ,  et  au  moyen  d'un  énorme 
morceau  de  sucre  debout  au  milieu  du  vase,  y  précipitant  ses  ruisse- 
lantes nappes  bleues ,  comme  du  haut  d'un  rocher  dans  un  bassin  ,  il 
s'abîma  dans  la  voluptueuse  contemplation  de  cette  fantastique  et 
flamboyante  cascade. 

Le  rocher  s'affaissa  peu  à  peu,  et  disparut  sous  l'écume  diaprée  des 
flots. 

Nous  choquâmes  nos  verres. 

IIL 

—  Vous  savez,  dit  sir  Peter  en  se  renversant  dans  son  fauteuil,  que 
mon  parent  Swift  eut  le  malheur  d'inspirer  deux  fortes  passions.  Le 
profond  attachement  de  miss  Johnson ,  qu'il  a  chantée  sous  le  nom  de 
Stella,  l'admiration  exaltée  de  miss  Esther  Van-Homrigh,  l'héroïne  de 
son  poème  de  Cadénus  et  Vanessa^  le  tourmentèrent  singulièrement 
toute  sa  vie.  Je  vous  ai  raconte  tout  ce  que  la  rivalité,  la  jalousie  de 
ces  deux  femmes  lui  causèrent  de  chagrins,  lui  suscitèrent  de  traverses 
et  de  tribulations.  Miss  Esther  s'était  fixée  à  Selbridge,  à  quatre  lieues 
de  Dublin.  Chaque  courrier  apportait  à  Swift  de  nouvelles  plaintes  sur 
son  indifférence,  de  nouvelles  protestations  de  fidélité  et  de  dévouement. 
Miss  Johnson  avait  fini  cependant  par  l'amener  à  une  union  secrète , 
mais  elle  n'en  était  ni  plus  tranquille  ni  pUis  heureuse.  Le  doyen 
avait  toujours  éprouvé  un  invincible  éloignenient  pour  les  liens  du 
mariage.  Quoique  protestant ,  et  surtout  philosophe  ,  il  en  regardait 
les  devoirs  et  les  soucis  comme  incompatibles  avec  les  fonctions  et 
l'indépendance  de  prêtre.  C'est  ce  que  prouvent  victorieusement  le 
mystère  qu'il  exigea  de  Stella  ,  la  constante  froideur  de  leurs  l'cla- 
tions,  etl'inilexible  persévérance  avec  laquelle  il  se  refusa  invariablement 
à  faire  ménage  ensemble.  iMoii  parent  était,  en  outre,  de  mœurs  trèi^- 


—  216  — 

pures.  La  rigidité  de  ses  principes  l'avait  préservé  contre  les  charmes 
de  miss  Johnson,  tant  quelle  n'avait  été  que  la  timide  ouaille  du  mi- 
nistre de  Laracor;  et,  une  fois  devenue  sa  femme  ,  après  seize  années 
d'intimité  irréprochable,  une  certaine  délicatesse  dont  une  ame  élevée 
était  seule  susceptible  ,  l'avait  empêché  de  rien  changer  dans  ses  rap- 
ports avec  elle.  S'il  faut  l'avouer,  d'ailleurs,  par  une  de  ces  bizarreries 
qu'expliquent  fort  bien  les  perpétuelles  contradictions  du  cœur  hu- 
jinain^  le  doyen ,  tout  en  reconnaissant  à  part  lui  la  nécessité  de  désa- 
buser au  plus  vite  miss  Van-IIomrigh,  eut  été  fâché  qu'un  coup  trop 
brusque  porté  à  son  amour  ne  détruisit  ou  n'affaiblit  même  un  senti- 
ment dont  sa  probité  murmurait  tout  bas,  mais  qui  flattait  extréjiie- 
ment  sa  vanité  d'homme  et  de  poète.  De,  }à  ,  ces  fréquens  accès  de 
colère  contre  les  femmes,  dont  souffrait  tant  la  pauvre  Stella  ;  ces  hu- 
meurs soudaines  et  sombres  ,  sans  motif  apparent,  ces  heures, de  re- 
mords solitaire  et  de  noire  mélancolie  qui  devaient  aboutir  à  la  dé- 
mence et  à  toute  une  année  de  silence  absolu  ;  puis  ces  tendres  retours 
vers  sa  femme  ,  ces  excuses  mêlées  de  larmes  et  de  sourires  ,  et  quel- 
qu'une de  ces  délicieuses  épîtres,  à  propos  du  jour  de  sa  fête  ou  d'une 
convalescence  5  où  il  épanchait  tant  de  poésie  et  de  sensibilité.  —  Or, 
remarquez-le  bien,  mon  jeune  ami,  ceci  est  une  faute  que  n'eut  point 
commise  un  prêtre  catholique,  supposé  qu'un  prêtre  catholique  put 
ou  dut  même  se  marier!  D'abord,  un  prêtre  catholique,  sur  dt?jà  de 
l'attachement  d'une  femme  accomplie,  car  Stella  était  un  modèle  de  vertu 
et  de  beauté,  n'eût  point  encouragé,  par  les  éloges  détournés  d'un  poème 
malheureusement  trop  séduisant ,  l'attachement  d'une  autre  femme. 
Dans  tous  les  cas,  il  eut  hardiment  fait  un  choix  entre  lep  deuXp  selon 
que  son  cœur ,  à  lui ,  l'aurait  guidé  vers  l'une  ou  vçrs  l'autre^  .sauf  ,à 
offrir ,  plus  tard,  de  saintes  consolations  à  celle  qu'il  aurait  désoléc^^,, 
pour  la  mieux  guérir,  et  à  verser  quelques  gouttes  de  baume  sur  la 
plaie  qu'il  aurait  élargie.  ]\Iais  un  ministre  protestant,  et  qui  se  pique 
d'être  philosophe  et  publiciste,  qui  lance  dans  le  monde  des  pamphlets^ 
iinanciers,  des  brochures  éloquentes,  qui  ne  saurait  trop  décider  lui;, 
même  s'il  est  homipe  d^.  parti  ou  homme  d'église  ,  au  lieu  de  se  con- 
tenter d'être  prêtre  et  citoyen  j  un  pareil  ministre  av,ec  ses  velléités 
i}c  C2e7itlej}iaji,  son  or£[ueil  d'aristocratie  littéraire ,  ses^tatonnemens 
coupables,  ses  demi-mesures,  ses  Q'aintes  méticulcu^s  (Je  société,  de 
vait  ménager  misérablemeiit  deux  passions,  deux  vanités  féminines; — 


^  217  — 

lui  qui  certes  ne  ménageait  point  les  termes  à  ses  rivaux,  h  ses  ennemis 
religieux  et  politiques;  —  et  tuer  ainsi,  Tune  par  l'autre,  deux  femmes 
pleines  de  foi  et  de  résignation,  dont  tout  le  crime  était  de  l'adorer! — 
Voyez  cependant  quels  résultats  funestes  entraîne  la  moindre  infraction 
au  dogme,  à  la  grande  et  immuable  loi  qui  régit  l'humanité  !  Capituler 
avec  la  religion,  avec  la  conscience,  ce  n'est  pas  seulement  une  faute 
contre  la  morale,  c'en  est  une  encore  contre  soi-même!  «  Les  événe- 
mens,  dit  Leibnitz,  sont  attachés  les  uns  aux  autres  par  une  fatalité  in- 
vincible. ))  A  combien  plus  forte  raison  peut-on  le  dire  des  erreurs  de 
notre  jugement  ou  de  notre  cœur,  et  des  malheurs  qui  les  suivent!  — 
Réfléchissez  plutôt  aux  douleurs  qui  accablèrent  le  doyen  ,  coup  sur 
coup,  et  plongèrent  son  ame  dans  le  deuil,  au  milieu  de  l'immense  re- 
tentissement de  sa  gloire  et  des  applaudisscmens  enthousiastes  de  ses 
compatriotes. — Miss  Esther  apprend  ,  en  1723,  son  mariage  avec 
Stella  et  succombe  à  ses  regrets.  La  publication  du  poème  de  Cadé- 
nus  ,  qu'elle  recommande  dans  son  testament,  détruit  à  jamais  le  re- 
pos de  Stella.  Swift  lui  offre  de  reconnaitre  leur  mariage.  —  «  Il  est 
trop  tard!  ))  répond-elle;  et  elle  meurt.  L'esprit  de  Swift  s'égare  alors. 
Il  lutte  en  vain  contre  le  remords,  contre  le  dépérissement  de  ses  fa- 
cultés. Il  tombe  dans  un  affreux  marasme.  D'cffrovables  étourdisse- 
mensj  des  transports  frénétiques  lui  rendent' seuls ,  par  momens, 
le  sentiment  de  Pexistence.  Il  expire  enfin ,  après  d'horribles  souf- 
frances ,  et  quand  il  n'était  déjà  plus  que  le  fantôme  de  lui-même.  — 
Qu'en  dites-vous? 

—  Hom!  m'écriai-je,  ne  vous  déplaise,  sir  Peter,  il  me  semble  que 
vôtre  zèle  d'orthodoxie  vous  emporte  un  peu  trop  loin  contre  les  mi- 
nistres dissidens ,  et  surtout  contre  le  doyen.  Il  me  semble  aussi  que 
TOUS  vous  déclarez  un  peu  trop  pour  Stella,  contre  miss  Esther. 
'   -W— 'C'est  possible,  répondit-il ,  que  voulez-vous!  je  ne  puis  oublier 
tout  le  mal  que  ces  maudits  anglicans  ont  fait  à  ma  belle  et  toujours' 
chère  Irlande.—  Au  surplus,  et  ceci  est  ma  conviction,  croyez-moi , 
mon  ami;  le  rôle  qu'avait  usurpé  le  protestantisme  dans  les  destinées 
de  l'humanité  touche  à  son  terme.  Le  génie  du  catholicisme  a  som- 
meillé quelque  temps  ;  il  se  réveille ,  et  une  mission  nouvelle  com- 
mence pour  lui.  —  Quant  h  Stella,  je  l'avoue,  comme  elle  était  la  pre-  ' 
mièreendate  dans  les  affections  du  doyen,  comme  c'était  son  droit  de 
s'y  maintenir ,  je  m'indigne  des  efforts  que  faisait  miss  Yan-Homrigh 


-.  218  — 
pour  lui  ravir  sa  placfe,  et  j'ai  peine  à  lui  pardonner.  -^  Remarquez 
que  je  suis  naïf.  —  INIais  ce  n'est  pas  de  cela  qu'il  s'agit  ;  je  vous  ai 
promis  une  anecdote  sur  les  Voyages  de  Gullwer,  j'y  arrive. 

{La  fin  au  prochain  numéro . )  Auguste  Chevalier, 


K'&« 


Maintenant  que  la  rhétorique  est  peut-être  morte  ou  que  tout  au 
moins  on  ne  sait  plus  où  aller  chercher  les  règles  de  l'art;  maintenant 
qu'il  n'y  a  plus  de  Le  Batteux  ou  de  Laharpe  pour  nous  dire  ce  qui  est 
bien  et  ce  qui  est  mal;  maintenant,  en  un  mot,  qu'il  n'y  a  plus 
de  législateurs  sur  lesquels  on  puisse  rejeter  la  faute  de  sa  critique  et 
qu'on  en  est  soi-même  responsable,  on  se  trouve  réduit  à  rendre  compte 
de  ses  impressions;  je  vais  donc  vous  dire  les  miennes,  après  la  lecture 
de  quelques  romans  nouveaux  que  j'ai  pris  au  hasard  parmi  les  quinze 
ou  vingt  nouvelles  productions  de  ce  mois. 

LE    NOTAIRE    DE    CHANTILLY. 

Ce  livre  est  la  première  série  d'une  œuvre  qui  aura  pour  nom  les 
Influences,  M.  Léon  Gozlan^  qui  définit  le  roman  VHistoire  de  la 
Bourgeoisie^  pose  en  principe  que  le  prêtre  est  mort  et  que  les  pro- 
fessions civiles  ont  hérité  du  sceptre  brisé  entre  ses  mains. 

\ous  tous,  honnêtes  gens,  qui  ne  croyez  pas  la  foi  religieuse  entière- 
ment éteinte  sur  la  terre,  n'allez  pas  vous  laisser  effrayer  par  la  nouvelle 
de  mort  que  vient  de  répandre  M.  Léon  Gozlan.  Je  prends  sur  moi  de 
la  démentir,  et  vous  engage  seulement  à  voir  autour  de  vous  s'il  n'existe 
pas  encore  dans  notre  société,  malgré  les  révolutions,  cet  homme 
qui  partage  toutes  les  douleui's  qu'il  ne  peut  consoler  ;  cet  homme  dont 
la  curiosité  salutaire  pénètre  dans  les  irrégularités  les  plus  cachées  et 
les  plus  affligeantes  du  ménage,  pour  les  voiler  quand  la  révélation 
ne  serait  que  du  scandale  ,  pour  les  taire  alin  que  le  repentir  accom- 
pagne silencieusement  la  confession  ;  cet  homme  qui  dit  au  père  crueb 
à  la  mère  coupable ,  à  la  fille  égarée  ;  Je  vous  pardonne;  le  prêtre 
enfin ,  cet  homme  de  tous  les  hommes  ;  ce  prêtre  qui  sacrait  les  vois 


^  219  — 

et  bénissait  le  rabot  des  pauvres  compagnons  menuisiers  ;  ce  prêtre 
qui  prononça  l'oraison  funèbre  d'Henriette  de  France  et  répandit  l'huile 
sainte  sur  les  membres  souillés  de  Marion  Delorme  ;  le  prêtre  dégagé 
de  toute  attache  matérielle  ,  vivant  loin  de  la  femme,  p/e^^c  incessam- 
ment tendu  aux  faiblesses  des  hommes  ;  où  est  sa  famille  ?  où  est  son 
monde?  Son  père,  son  ami,  son  ambition,  son  espoir,  son  refuge,  c'est 
Dieu. 

Je  vous  le  dis,  cet  homme  vit  encore ,  et  il  n'y  a  vraiment  pas  lieu 
au  partage  de  la  succession  dont  M.  Gozlan  s'est  fait  si  complaisam- 
ment  et  sans  titre  l'exécuteur  testamentaire  ;  ne  vous  dérangez  donc 
pas,  si  vous  m'en  croyez,  vous  tous  qui  pensez  que  ce  sera  un 
jour  malheureux ,  si  tant  est  qu'il  arrive ,  le  jour  où  la  religion  sera 
morte  et  les  prêtres  aussi. 

Quant  à  vous  qui,  avec  les  saints- simoniens  et  M.  Léon  Goz- 
lan ,  persistez  à  croire  que  le  prêtre  est  bien  véritablement  mort , 
si  vous  voulez  avoir  une  part  de  l'influence  sociale  qu'il  laisse  à 
ses  héritiers;  en  vous  présentant,  n'oubliez  pas  d'apporter  vos  titres? 
et  rappelez-vous  bien  que  de  par  M.  Gozlan  vous  ne  serez  jamais  que 
des  maris  trompés  par  vos  femmes ,  désobéis  par  vos  gens ,  et  inca- 
pables d'être  minisires  de  l'instruction  publique  pendant  une  heure,  si 
vous  n'avez  passé  cinq  ou  six  ans  à  respirer  l'air  fétide  d'une  étude 
de  notaire  pour  faire  ce  qu'on  appelle  un  stage ,  ou  apprendre  qu'un 
rôle  se  compose  de  vingt  lignes  de  dix  syllabes  chacune. 

Si,  riant  d'Hippocrate  et  d'Hoffmann  ,  vous  avez  pensé  que  similia 
similihus  et  contraria  contrariis  étaient  deux  principes  pouvant 
conduire  au  même  résultat ,  et  que  vous  n'ayez  pas  voulu  dépenser 
quatre  des  plus  belles  années  de  votre  vie  dans  des  amphithéâtres  d'à- 
natomie,  dans  les  salons  de  Viot  V aquatique^  dans  une  mansarde  de  la 
rue  St-Jacques  et  aux  bals  de  la  Grande-Chaumière,  vous  n'avez  aucun 
droit  à  l'héritage  ouvert,  pas  plus  que  cet  honnête  garçon  qu'une  sage 
retenue  empêche  de  parler  à  tout  propos,  ou  qui,  à  cause  d'une  difficulté 
dans  la  prononciation ,  n'a  pas  été  destiné  par  ses  parens  à  la  brillante 
carrière  du  barreau  ;  pas  plus  de  droit  encore  que  les  gens  qui  s'occu- 
pent de  choses  vraiment  utiles ,  que  les  gens  qui  ont  des  domaines  et 
de  l'esprit ,  de  la  conscience  et  de  l'amour  pour  la  chasse  au  mois  de 
septembre,  et  qui  par  conséquent  ne  s'amusent  pas  à  faire  des  jour- 
îiaux. 


—  220  — 
Vous  ctes  tous  avertis  maintenant,  approchez  seuls  ,  notaire^,  mé- 
decins, avocats  et  journalistes;  aous  êtes  les  quatre  grands  prêtres  de 
la  société  matérialisée. 

Notaire  ,  vous  exercez  votre  irjfluencc  sur  la  famille  ,  c'est  vous  qui 
recevez  les  secrets  du  foyer  ^  les  projets  de  fortune,  les  faiblesses  de 
l'ambition  ;  vous  conseillerez  ou  repousserez  à  votre  gré  un  mariage; 
vous  engagerez  la  parole  d'autrui  ou  la  dégagerez;  vous  imposerez  ou 
défendrez  les  transactions  les  plus  décisives  ;  vous  saurez  mieux  que 
la  femme  le  chiffre  caché  des  capitaux  bien  ou  mal  acquis  du  mari , 
mieux  que  le  fils  les  épargnes  du  père.  A  une  époque  où  l'argent 
peut*out,  est  tout,  notaire,  vous  êtes  tout.  Vous  ne  vous  en  étiez 
jamais  douté ,  je  parie  ;  c'est  logique  pourtant. 

Quant  au  médecin,  il  exerce  son  ascendant  sur  l'individu;  il  s'ap-- 
puie  pour  cela  sur  deux  auxiliaires  :  l'espoir  et  la  peur.  L'homme  au- 
quel on  raconte  sans  rougir  la  frayeur  de  mourir  et  le  désir  de  vivre 
est  déjà  votre  maître;  on  est  à  lui,  car  on  lui  avoue  ce  qu'on  cache  à 
tout  le  monde  :  la  plaie  et  l'infirmité.  Pour  le  médecin ,  il  n'y  a  ni  rang, 
ni  âge,  ni  beauté^  ni  pudeur  ;  il  y  a  un  corps.  Cet  homme  pénétre  dans 
ralcove.,  interroge  votre  fille  ou  votre  femme,  reçoit  leurs  aveux  ,  et 
vient  ensuite  s'asseoir  à  votre  table. 

Avocat  î  c'est  sur  la  société  que  vous  agissez,  vous  :  dans  un  siècle 
où  la  parole  est  estimée  autant  que  l'action  ;  savoir  parler,  c'est  avoir 
qualité  pour  occuper  im  rang  dans  l'état,  être  député  et  par  suite" 
ministre.  L'homme  qui  vit  de  la  parole  se  présente  le  premier 
comme  prépondérance  politique  dans  la  société;  s'il  n'a  pas  dans 
l'intérieur  des  familles  une  grande  autorité  ,  en  dehors  de  la  famille, 
il  en  a  davantage  ;  il  défend  la  propriété  ,  et  de  la  défense  du  client 
il  passe  à  celle  du  citoyen  ;  il  n'a  qu'à  changer  de  costume  pour 
cela.  Le  nombre  d'avocats  devenus  ministres  est  presque  incalcu- 
lable. 

Pour  vous ,  pauvre  journaUstc ,  qu'on  fait  arriver  le  dernier ,  pensez- 
vous  qu'il  vous  reste  beaucoup  h  prendre?  si  ce  n'est  le  privilège  de 
servir  de  thermoméîre  a  l'ordre  et  au  désordre,  de  prêcher  l'émeute 
ou  de  conseiller  d'attendre  en  espérant.  Mais,  je  nie  trônipe  ;'cvîdem- 
ment  vous  aussi  avez  liéritê  d'une  part  de  la  succession  ,  vous  exercez 
votre  influence  sur  Popimon.  Sans  armée,  ni  ambassadeurs ,  ni  che-  ' 


—  221  — 

vauXj'nvGc  une  plimic  .  une  plume  d'oie,  une  passion,  quelquefois 
une  tâche  h  remplir ,  vous  parvenez  à  remuer  le  pays  avec  toute  la 
promptitude  d'une  étincelle  électrique,  ^^di presse  a  détrôné  la  chaire^ 
dit  M.  Gozlan;  moi,  qui  ne  crois  pas  cela  ,  et  qui  aime  mieux  les  ser- 
mons de  JM.  l'abbé  Lacordairc  que  la  polémique  des  Débats /]Q  vous 
dirai  néanmoins  que  le  journalisme  n'est  pas  une  impasse  au  fond  de 
laquelle  on  n'a  jamais  trouve  de  portefeuille  de  ministre  ou  de  manteau 
de  pair. 

Mais  revenons  au  notaire  de  Chantilly.  De  Tordre  de  succession 
établi  par  M.  Léon  Gozlan,  il  résulte  indirectement  qu'avant  la 
mort  du  prêtre,  c'est-à-dire  avant  la  révolution ,  les  notaires,  ou  plutôt 
les  tabellions ,  ne  pouvaient  servir  que  pour  le  dénouement  d'un  vau- 
deville embrouillé  en  venant  à  la  fin  de  la  pièce  porter  un  contrat  tout 
rédigé  auquel  il  ne  manquait  plus'que  les  signatures.  Mais  n'avaient-ils 
rien  fait  derrière  le  rideau?  Quant  aux  avocats  et  aux  médecins,  ou 
Molière  et  auties  ont  fait  un  anachronisme  en  s'occupant  d'eux ,  ou 
bien  encore  l'exagération  de  la  satire  leur  a  donné  une  importance 
qu'ils  n'avaient  pas. 

Maintenant  que  les  professions  ont  grandi ,  qu'elles  ont  pris  large- 
ment pouvoir  dans  notre  société  ,  voyons  un  peu  comment  elles  s'en 
servent  : 

Maurice  est  un  brave  garçon  qui  n'use  guère,  lui,  de  cette  influence 
que  M.  Léon  Gozlan  accorde  aux  notaires  :  trompe  par  sa  femme 
coquette,  ambitieuse  et  sans  aucune  noble  qualité;  victime  de  son 
beau-frère  Reynier ,  homme  d'affaires  intrigant  qui  compte  le  temps 
et  l'argent,  qui  est  pressé  de  jouir,  qui  se  sert  de  son  crédit  pour 
acheter  des  maisons,  entreprendre  un  chemin  de  fer  et  jouer  à  la 
bourse ,  le  notaire  de  Gliantilly  est  dans  une  horrible  situation  ; 
de  peur  de  faire  connaître  ses  affaires  de  plus  en  plus  embarrassées 
il  est  obligé  de  se  taire  en  flice  d'Edouard  qui  le  trompe  et  auquel  il 
a  donné  une  hospitalité  généreuse,  en  face  de  sa  femme  par  laquelle 
tous  les  secrets  de  son  étude  sont  violés ,  en  face  de  Victor  Reynier  qui 
le  plonge  dans  l'abîmée.  Déjà  ses  clions  l'entourent  et  l'assiègent  ;  ils 
viennent  lui  redemander  les  dépôts  qu'ils  lui  ont  confiés,  et  il  ne 
faut  rien  moins  que  le  modeste  g.iin  de  dix-huit  cent  mille  francs  fait 
impromptu  à  la  bourse  par  Reynier,  pour  le  soustraire  au  déshonneur. 


—  222  — 

On  aime,  au  milieu  de  ce  drame ,  la  douce  figure  de  Caroline  de 
IMeilhan  se  dessinant  fraîclue  et,  pure  a  coté  du  sombre  visage  de  Clavier 
le  conventionnel,  qui  a  organisé  la  terreur  dans  son  village  et  s'est  em- 
paré du  château  et  des  terres  du  seigneur  de  Meilhan.  Aujourd'hui 
les  remords  le  rongent ,  il  voudrait  rendre  à  la  fille  tous  les  biens  qu'il 
a  volés  à  ses  parens,  mais  il  veut  pour  condition  qu'elle  ne  s'allie  pas  à 
un  homme  d'origine  noble ,  et  Caroline  aime  Edouard  de  ^^^^^  héros 
vendéen* 

Le  vieux  républicain  en  meurt  de  douleur ,  et  la  jeune  fille  expire 
peu  de  temps  après  asphyxiée  par  des  Heurs  au  milieu  d'une  serre. 

Quoiqu'il  y  ait  dans  ce  livre  plusieurs  aphorismes  que  nous  n'approu- 
vons pas  ,  et  quelques  autres  que  nous  ne  sommes  pas  à  même  d'ap- 
précier, tel  que  celui-ci,  par  exemple  :  les  femmes  de  notaire  ont  le 
sommeil  dur.  Disons-le  ,  parce  que  c'est  une  justice  à  rendre  à  l'ou- 
vrage, il  est  plein  de  scènes  attachantes  ,  il  y  a  des  situations  drama- 
tiques pleines  d'anxiété  et  d'angoisses  écrites  avec  un  véritable  talent 
et  une  énergie  remarquable.  Nous  l'avons  lu  tout  entier  avec  un  intérêt 
vivement  soutenu.  De  même  que  nous  ne  consentons  pas  à  nous  in- 
cliner avec  M.  Léon  Gozlan  devant  Luther  et  Richelieu,  qui,  pour 
lui,  forment  avec  saint  Paul  et  Fénélon  les  quatre  plus  belles  figures 
du  prêtre,  il  y  a  aussi  dans  les  personnages  du  roman  une  figure  que 
nous  ne  consentons  pas  a  trouver  belle,  malgré  le  talent  avec  lequel 
le  peintre  s'est  efforcé  d'en  cacher  les  lignes  hideuses  sous  de  bel- 
les couleurs  ;  Clavier  reste  toujours  pour  nous  le  régicide  couvert  de 


sang. 


Le  Moine  Blanc  ,  par  M,  Bonnelier, 

Ce  même  M.  Bonnelier  qui  a  écrit  l'histoire  de  la  révolution  de 
juillet  et  quelques  autres  drames-romans  tout  aussi  touchans  et  non 
moins  moraux. 

Assise  sur  un  tertre  y  près  l'étang  de  Villebon  ,  une  jeune  fille  bar- 
bouille de  vers  un  petit  album,  c'est  Georginc  Mondovi.  Un  cavalier 
passe  au  galop  de  chasse  sur  la  rive  de  l'étang ,  c'est  Paul  Hcrbineau. 
Il  aperçoit  Georginc,  à  laquelle  il  donne  un  coup-d'œil  en  courant.  Il 
s'éloigne  ;  mais  à  quelques  pas ,  il  trouve  un  jeune  homme  la  tète 


—  -223  — 

appuyée  sur  le  tronc  d'un  saule  ;  ils  échangent  un  de  ces  regards  qui 
sont  un  contrat  de  haine.  Armand  Marceau ,  docteur  de  la  faculté  de 
médecine ,  était  là  caché ,  admirant  les  charmes  de  Georgine.  C'est 
entre  ces  trois  personnages  que  va  se  nouer  le  drame  ;  mais  qui  se 
chargera  de  rapprocher  ces  destinées?  c'est  M.  Dulillet.  M.  Dutillct 
est  un  de  ces  hommes  qui  vous  persécutent  de  leur  obligeance  ,  qui 
marient  vos  filles,  vos  lils,  tiennent  compagnie  à  votre  femme,  la  con- 
duisent à  la  promenade  et  à  la  messe,  sont  toujours  invités  à  la  fortune 
du  pot  ^  ont  de  rigueur  le  pilon  du  poulet ,  un  de  ces  hommes  eniin 
qui  sont  les  amis  intimes  de  tout  le  monde  et  jouissent  des  privilèges 
attachés  à  ce  titre. 

M.  Dutillet  marie  Georgine  à  Paul  Herbineau.  Savez-vous  bien  ce 
que  c'est  que  cette  petite  Geoi'gine  que  je  vous  ai  montrée  sur  le  bord 
de  l'étang  de  Villebon  ?  c'est  une  tendre  jeune  fille  faisant  des  vers  que 
sa  mère  trouve  admirables,  sucwts\  etPaul  Herbineau  a  vingt-cinq  ans  et 
quinze  mille  livres  de  rente,  une  maîtresse,  madame  Hamelin^  horrible 
femme  avilie  et  dépravée.  De  plus,  Herbineau  n'aime  point  les  femmes 
auteurs,  il  voudrait  qu'au  lieu  de  faire  des  vers  sa  femme  fit  des  con- 
fitures ou  lui  brodât  des  pantoufles  en  tapisserie.  Le  monstre  !  aussi , 
voyez  comment  il  la  traite  un  jour  qu'il  la  surprend  à  écrire  un  pro- 
verbe. Un  proverbe  !  Dieu  vous  préserve  ,  cher  lecteur  _,  d'une  femme 
qui  fait  des  proverbes.  Georgine  condamne  son  mari  à  enttendre  la 
lecture  du  sien  ;  le  malheureux  est  contraint  de  la  subir  jusqu'à  la  der- 
nière scène  ;  madame  jNlondovi  se  pamc  d'admiration ,  et  vous ,  mon- 
sieur, demande  la  jeune  femme. 

—  Est-ce  que  l'agitation  que  vous  venez  de  vous  donner  ne  vous  a 
pas  fait  de  mal ,  dit  Herbineau  ?  )> 

Décidément  un. pareil  mari  est  indigne  de  vivre  dans  le  com- 
merce des  muses  ;  aussi  le  voilà  abandonnant  sa  femme  et  reve- 
nant à  cette  horrible  madame  Hamelin.  Ces  deux  âmes  pétries  de 
boue  sont  faites  pour  se  comprendre  ;  mais  madame  Hamelin  meurt 
bientôt,  et  Paul  veut  revenir  à  Georgine.  Celle-ci  le  repousse;  la  re- 
nommée et  la  gloire  qu'elle  a  trouvées  loin  de  son  mari  injuste  lui 
suffisent. 

Je  vais  arriver  à  la  fin  de  mon  analyse  sans  vous  avoir  rien  dit  du 
Moine  blanc ^  ce  n'est  pas  ma  faute;  pourquoi  vient-il  si  tard?  Vous 
nous  croyez  peut-être  partis  pour  quelque  couvent ,  non  ,  c'est  pour 


—  224  — 

rOpéra.  Un  jour  donc  au  bal  de  l'Opéra  ,  Gcorgine  allait  élre  enlevée 
par  la  famille  de  Sandoval,  contre  laquelle  elle  avait  écrit  un  proverbe 
(je  vous  disais  bien  qu'il  était  dangereux  d'écrire  des  proverbes),  quand 
un  moine  blanc ,  un  moine  franciscain  vient  à  son  secours  et  la  fait 
échapper  aux  mains  de  six  ravisseurs.  Le  moine  blanc?  vous  l'avez 
deviné  5  c'est  Armand  Marceau  ,  belle  création  d'un  amant  noble  et 
généreux^,  que  M.  Bonnelier  fait  mourir  d'une  mort  digne  de  son  beau 
caractère.  C'est  en  soignant  des  cholériques  qu'il  est  atteint  de  cette 
maladie  à  laquelle  il  succombe,  le  9  août  i832.  A  chaque  anniver- 
saire, Georgine  va  le  soir  prier  sur  une  tombe  du  cimetière  de  l'Est. 
11  y  a  dans  ce  roman  beaucoup  de  principes  dont  nous  ne  garantissons 
pas  l'orthodoxie,  beaucoup  d'expédiens  que  nous  ne  trouvons  pas  très- 
moraux.  Le  style  y  est  quelquefois  bien  en  rapport  avec  les  situa^^j 
lions. 

La  Première  Communion,  par  M.  Delécluse, 

La  scène  est  con)plètement  changée  :  voilà  un  petit  livre  moral  et 
chrétien. 

En  ce  monde  toutes  les  douleurs  cèdent  au  temps  :  toutes,  excepté 
celle  d'une  mère  qui  a  perdu  une  fille  de  seize  ans.  Cette  phrase  est, 
je  crois,  la  confidence  de  la  pensée  qu'a  eue  M.  Dclécluse  en  écrivant 
la  nouvelle  dont  nous  allons  vous  rendre  compte. 

Edmond  de  Lubis,  jeune  homme  de  sentimens  nobles  et  de  prin- 
cipes religieux  5  aime  mademoiselle  de  Soulanges;  cet  amour  est 
avoué  à  la  mère  de  la  jeune  fille.  Madame  de  Soulanges,  en  acceptant 
un  projet  d'alliance  avec  M.  de  Lubis,  lui  fait  part  de  ses  douleurs 
secrètes.  Louise,  à  seize  ans,  n'a  pas  encore  fait  sa  première  com- 
munion, et  cela,  parce  qu'elle  ne  croit  pas  en  Dieu.  Vainement,  deux 
respectables  ecclésiastiques  ont  cherché  à  donner  le  sentiment  religieux 
à  cette  athée  naïve.  Son  ame  est  fermée  à  la  vérité,  son  incrédulité 
n'est  pas  raisonnée  et  voilà  pourquoi  elle  est  plus  dangereuse  et  donne 
moins  d'espoir.  Néanmoins  M.  de  Lubis  ne  se  laisse  point  effrayer  et 
espère  que  Dieu  se  révélera  à  celte  nature  douce  et  aimante.  En  effet/ 
Louise  a  rencontré  dans  une  promenade  une  jeune  paysanne  appelée 
Toinette^  qui  vient  de  perdre  sa  mère  et  qui  travaille  sans  relâche  pour 
aider  son  père  à  nourrir  un  jeune  frère  et  une  sœur.  * 

Toinette,  lui  dit  Louise,  qui  est-ce  qui  soutient  votre  courage ,  qui 


—  2-25  — 

VOUS  rend  si  attenlive  h  vos  devoirs?  C'est  Dieu,  mademoiselle,  vous 
voyez  bien  qu'il  est  partout  ;  dans  un  rove  je  l'ai  vu  le  lendemain  de 
la  mort  de  ma  mère,  et  il  ma  dit  :  Toinetle.  ta  mère  est  morte,  c'est 
toi  qui  auras  soin  de  ton  père,  de  ton  frère  et  de  ta  sœur,  je  t'en  don- 
nerai le  courage. 

Ces  paroles  simples  jettent  le  trouble  dans  l'esprit  de  mademoiselle 
de  Boulanges,  l'aveugle  recouvre  la  vue.  Louise,  de  retour  au  château, 
se  jette  à  genoux  devant  un  crucifix  ,  elle  prie,  quelques  jours  après 
elle  faisait  sa  première  communion.  A  peine  la  cérémonie  est  accom- 
plie, que  Louise  dit  :  Ma  mère,  que  je  voudrais  mourir  !  Tout-h- 
coup  une  grande  croix  d'argent  se  détachant  de  la  muraille,  vient  frap- 
per au  front  d'un  coup  mortel  mademoiselle  de  Soulanges.  Ses  mal- 
heureux parens  parlent  pour  l'Italie,  où  ils  veulent  aller  chercher 
quelque  distraction,  et  sa  mère  ne  tarde  pas  à  mourir,  ayant  auprès  de 
son  lit  l'abbé  Edmond  de  Lubis;  quant  au  père  il  est  bientôt  remarié. 

Dans  cette  simple  et  touchante  nouvelle  (car  il  n'y  a  pas  là  le  déve- 
loppement nécessaire  pour  un  roman)  comme  dans  Mademoiselle  de 
Liron  du  même  auteur,  il  y  a  une  grâce  de  style  et  une  pureté  de  sen- 
timens  qui  assignent  aux  ouvrages  de  M.  Delécluse  une  place  privi- 
légiée. 

Nous  pourrions  citer  encore  d'autres  ouvrages  qui  surnageroFit 
quelques  mois  au-dessus  de  l'abîme  qui  engloutit,  chaque  année,  tant 
de  productions.  La  Couronne  d^  épi  nés ,  par  M.  Michel  Masson,  est 
encore  une  plaidoirie  contre  la  société  injuste  qui  méconnaît  une  foule 
de  petits  génies  et  qui  fait  sans  le  savoir  tant  de  Gilbert  et  de  Chat- 
terton. Celte  nouveauté  est  un  peu  vieille. 

L'auteur,  en  dédiant  son  livre  à  un  ami^  M.  Saintine,  lui  dit  qu'il  y 
a  des  ouvrages  inutiles;  aurait-il  voulu  faire  deux  volumes  in-octavo 
pour  le  lui  prouver  ? 

Mais  c'est  assez  vous  parler  de  toutes  les  feuilles  volantes  de  la  littéra- 
ture, c'est  assez  pour  vous  tenir,  comme  on  dit,  au  courant.  Que 
vous  êtes  loin  d'y  être,  vous  qui  avez  quitté  Paris  il  y  a  trois  mois;  de- 
puis, M.  Castelli  nous  a  fait  voir  à  l'Odéon  une  troupe  de  comédiens 
qui  jouent  admirablement  l'amour,  l'intrigue,  la  jalousie  ,  l'avarice, 
etc.,  etc.  IjQS  jeunes  premiers  ont  de  cinq  à  huit  ans;  les  duègnes  de 
dix  à  douze,  ces  dernières  ont  presque  toutes  leurs  dents,  les  autres  en 
changent  en  ce  moment.  S'il  v  avait  après  cela  des  gens  qui  voulus- 

11 


—  226  — 
sent  nier  le  progresse  Ic^i'  diraiii  d'aller  voir  jouer  i};\ns  le  Hussaj'd  c/c 
FelsJieim  un  acteur  dç  Siix  ans,  qui  dit  déjà  très-bien  sacrcbleUy  ^>e?i  - 
ù^eùleii^  qui  a  des  moustaches  et  des  maîtresses;  et  dans  les  f) eux 
Ménagesy  Vaudieville  de  Picard  ,  une  petite  fille  qui  sait  très-bien  ce 
que  c'est  que  des  infidélités. 

Tout  cela,  vraiment ,  'est  à    navrer  le  cœur;   pauvres  enfansl... 
infâme  spéculation!..  L.  de  J. 


(â^aaaaiâ  ï!>a  [?(Dïaïïaii2^â  3âs>^^sî(î>2»â. 


L'AFRAIVCÉSADO. 

Comme  neuf  heures  sonnaient  à  plusieurs  églises  de  Madrid,  un  ca- 
vallero  en  costume  français  entra  pour  déjeuner  au  café  de  la  Paz. 

—  Que  faut-il  servira  sa  seigneurie!  demanda  le  mozo. — Le  Cons- 
titutionnel^ répondit  l'inconnu. 

Une  heure  après,  le  même  personnage  rencontra  une  procession  qui 
sortait  du  porche  de  Saint-Thomas;  les  enfans  de  chœur  portant  des 
cierges  escortaient  les  prêtres  revêtus  de  leurs  chasubles  ;,le  gonfalon 
étalait  ses  plis  onduleux  au  soleil,  et  les  encensoirs  exhalaient  en  spi- 
rales la  fumée  du  benjoin  embrasé;  la  foule  s'écarta  avec  d^  respec- 
tueux saints  comme  au  passage  d'up^ixii^  tout  le  monde  ôta  son  cha- 
peau; l'inconnu  garda  le  sien.  f ...  o.  .,•.,- 

Il  se  dirigeait  du  coté  de  la ,  puerta  del  Sol  en  fredonfiafit  uaair 
d 'opéra-comique^  quand  un  de  ses  amis  ^  un  Espagnol  de,  la  vieille- 
roche,  lui  serra  la  main  d'une  façon  cordialement  castillane  ,  en  lui 
disant  :  —  Don  Julio,  venez  donc  voir  tuer  un  taureau  «n.Thonneur 
de  la  Constitution!  —  Divertissement  atroce!  s'écria  don  JwlÎQ,  en 
éventrant  d'un  coup  de  pied  un  pauvre  chien  qu'une  odeur  de  cuir 
russe  avait  attiré  trop  près  de  lui. 

Don  Julio  aima  mieux  faire  un  tour  au  Prado  ;  les  arbres  étaient  pa- 
rés de  tout  l'éclat  du  printemps  ;  le  ciel  étincelait  comme  l'autel  d'une 
cathédrale  ;  la  nature  se  montrait  dans  sa  splendeur  ;  les  fenmjes  se 
cachaient  sous  leurs  mantilles;  tout  Madrid  papillonnait  dans  les 
allées.  C'est  une  belle  promenade  que  le  Prado!  dit  à  don  Julio  un 


^  227  — 

procurador  récemment  arrive  des  îles  Pliilippines,  en  compagnie  d'une 
cargaison  de  sucre.  —  On  Voit  bien,  répondit  don  Julio  d'un  ton  dé- 
daigneux, que  vous  ne  connaissez  pas  les  Tuileries. 

En  ce  moment  un  jeune  Français,  venu  en  Espagne  pour  admirer 
Murillo,  le  peintre  divin,  s'approcha  de  don  Julio,  à  qui  il  était  recom- 
mandé, et  impatient  de  lui  montrer  qu'il  commençait  à  savoir  l'espa- 
gnol, lui  dit  en  souriant  :  Como  esta  vmd?  Don  Julio  s'empressa  de 
lui  répondre  en  français  :  l'un  et  l'autre  semblaient  sauter  en  même 
temps  par-dessus  les  Pyrénées,  en  tournant  le  dos  à  leur  pays. 

Depuis  trois  jours,  le  cheval  de  don  Xulio  était  mort  d'une  mala- 
dresse de  vétérinaire.  Don  Julio  entra  chez  un  marchand  (la  race  sa- 
tanique  des  maquignons  n'a  pas  encore  fait  souche  en  Espagne)  ;  on 
lui  présenta  un  fringant  andaloux  :  —  Je  ne  veux  qu'une  béte 
normande  ou  limousine,  s'écria-t-il ,  et  il  sortit  bientôt  comme  il 
était  entré. 

Il  était  trois  heures,  moment  aujourd'hui  adopté  pour  le  diner  dans 
les  principales  villes  de  la  péninsule  ;  tout  Madrid  se  mettait  à  table , 
ici  avec  de  l'argenterie  d'étain,  et  là  avec  du  linge  damassé.  Don  Julio 
mangea  peu:  il  était  distrait  ;  à  quoi  songeait-il  ce  profond  politique? 
A  une  réforme  culinaire.  Il  avait  étudié  en  France  l'influence  des  dî- 
ners ,  et  il  rêvait  aux  moyens  de  régénérer  l'Espagne  par  l'introduc- 
tion des  dindes  truffées  ;  les  ollas-podridas  devaient  être  frappées  de 
proscription  comme  un  reste  de  féodalité. 

L'heure  de  la  sieste  ne  tarda  pas  h  arriver  ;  Madrid  s'endormait  au 
soleil,  et  les  yeux  se  fermaient  comme  les  jalousies.  Don  Julio, 
méprisant  l'usage  national  qu'il  imputait  à  la  paresse  et  non  à  l'hygiène , 
se  mit  à  lire  la  Revue  du  dijc-neu^ième  siècle  ;  au  lieu  de  dormir  une 
heure,  il  en  dormit  trois. 
'^^'  Son  appartement  offrait  un  ensemble  éminemment  parisien  ainsi 
que  sa  personne  ;  un  papier  à  rosaces  ornait  les  murs  ;  la  pendule  pla- 
cée sur  la  cheminée  représentait  Esmeralda  nourrissant  Quasimodo; 
une  jardinière  remplie  de  cactus  et  de  camélia  garnissait  la  fenêtre. 

Don  Julio,  les  pieds  étendus  sur  un  tapis  d'Aubusson  qui  avait 
remplacé  la  natte  péruvienne,  fut  tout  à  coup  tiré  de  ses  réflexions  par 
l'arrivée  d'un  visiteur;  c'était  un  véritable  Espagnol  de  Madrid,  un 
indigène  ,  s'il  en  fut ,  qui  se  faisait  gloire  de  n'avoir  jamais  vu  cou- 
lop  d'autre  eau  que  celle  du  Mauzaiiario.  —  J'ai  entendu  ce  matin , 


—  228  — 
(lit-il  a.  don  Julio,  un  excellent  sermon  de  Fray  Vermuendo  sur  la  cha- 
rité évangélique.  —  Ah!  mon  cher,  si  vous  aviez  entendu  l'abbé  Ghâ- 
tel  !  —  La  religion  souiïre  ;  on  assassine  nos  prêtres,  mais  le  sang  des 
martyrs  fécondera  le  sol  de  la  foi.  —  La  foi!  Que  parlez-vous  de  foi 
quand  une  religion  aussi  rationnelle  que  le  saint-simonisme  est  tombée 
faute  de  miracles  ou  bien  d'actionnaires!  —  Vous  savez  qu'on  vient 
d'ouvrir  à  Madrid  une  exposition  d'animaux  sauvages  ?  —  Ah  !  bah  ! 
Vous  n'avez  ni  giraffe  ,  ni  orang-outang ,  ni  Ghodruc-Duclos  !  — On 
reprend  ce  soir  une  comédie  de  Galderon.  —  Quand  donc  en  serez- 
vous  aux  bédouins  de  la  Porte-Saint-Martin,  ou  même  aux  drames  du 
même  théâtre?  —  Les  affaires  de  la  Navarre  tardent  bien  à  s'ar- 
ranger. —  C'est  tout  simple ,  il  y  a  là  une  foule  d'idiots  qui  ne  savent 
pas  lire  la  Constitution  française  de  91.  —  Irez-vous  aux  fêtes  de  la 
Granja?  — «  Osez- vous  appeler  ces  cohues-là  des  fêtes ,  à  coté  de  celles 
de  Paris  et  de  Saint-Gloud!  —  Aimez-vous  le  vin  de  Xérès  ?  —  Moins 
que  le  Ghambertin  et  le  Laffitte.  j^ 

Telle  fut  à  peu  prés  la  conversation  de  don  Julio  ;  conversation  à 
bâtons  rompus  qui  fit  sortir  d'impatience  son  honnête  interlocuteur. 

Le  soir,  don  Julio  se  rendit  à  une  tertullia  ;  c'était  une  de  ces  réu- 
nions de  Madrid  où  l'on  prend  des  panales,  où  l'on  cause  amicalement, 
mais  où  l'on  peut  perdre  mille  doublons  tout  aussi  facilement  que 
vingt  piécettes. 

Un  des  convives  proposa  à  don  Julio  une  partie  au  tresillo  ;  don  Ju- 
lio répondit  qu'il  l'avait  oublié  en  jouant  l'écarté  et  labouillote.  Néan- 
moins la  maîtresse  de  la  maison  s'aventura  à  lui  proposer  un  rubber 
au  whist.  —  Oui ,  pourvu  que  ce  soit  en  cinq  points  comme  à  Paris, 
dit-il  5  autrement,  autant  vaudrait  le  cent  de  piquet  des  curés. 

Une  jeune  personne  chanta  sur  le  piano  une  de  ces  gracieuses  chan- 
sons des  Maures  qui  survivront  à  toutes  les  pierres  de  l'Alhambra;  don 
Julio  murmura  entre  ses  dents  un  nom  que  l'on  crut  être  celui  de 
Mozard,  c'était  le  nom  de  Musard.  Don  Juho  était  dilettante. 

Un  grave  magistrat  vint  à  exprimer  ses  regrets  sur  la  mort  d'un 
malheureux  dont  l'innocence  fut  trop  tard  reconnue  ;  selon  Tusage  en 
Espagne,  le  prétendu  criminel  avait  été  garrotté.  —  Quelle  barbarie  ! 
s'écria  don  Julio  ;  étrangler  un  homme ,  quand  il  est  si  facile  de  lui 
couper  la  tête  par  le  procédé  usité  en  France. 

Une  vive  discussion  s'engagea  pour  savoir  quel  était  le  plus  magni- 


—  229  — 

iîque  palais  de  l'Espagne,  Aranjuez  ou  l'Escurial?  Don  Julio  déclara 
que  c'était  Fontainebleau. 

—  C'est  un  original!  dit  un  Anglais,  aussitôt  que  don  Julio  eut 
quitté  le  salon. 

-.  ,—-  Non!  lui  repondit  un  Espagnol,  il  n'a  rien  inventé;  c'est  tout 
simplement  un  copiste  maladroit,  un  afrancesado, 

Bernard  Lopez. 


©UlRLAnDB    POÉTIQTTB. 

*  Dire  :  A  telle,  époque  je  prendrai  des  fleurs  ^  fen  tresserai  une 
guirlande;  c'est  folie. 

Et  voilà  pourquoi  c'est  folie  :  C'est  qu'il  y  a  des  momens  où  vous 
passez  au  milieu  des  plus  belles ,  des  plus  riantes  fleurs ,  sans  les  regar- 
der ;  si  vous  avez  (et  cela  arrive  souvent)  un  crêpe  noir  jeté  sur  vous  , 
que  vous  font  toutes  les  roses  du  printemps  et  tous  les  dahlias  de 
l'automne? 

^  '  Je  sais  bien  ce  que  font  les  choses  riantes  en  certains  jours  de  la  vie, 
elles  se  changent  en  choses  fâcheuses;  l'ame  qui  regarde,  cherche  tou- 
jours et  partout  la  convenance  et  l'harmonie;  or,  il  y  a  des  instans 
où  la  pensée  sérieuse  se  blesse  de  tout  ce  qui  semble  futile. 
.     Ce  n'est  pas  ma  faute  si. j'ai  passé  par  ces  instans-là ,  j'en  demande 

pardon  aux  jeunes  poètes  qui  m'ont  envoyé  leurs  vers et  puis  , 

pour  me  disculper  encore  plus,  je  dois  dire  que  parmi  les  mor- 
ceaux qui  nous  ont  été  adressés ,  nous  en  avons,  cette  fois ,  trouvé 
peu  de  saillans.  Toute  saison  n'est  pas  également  inspirante,  et  les 
poètes ,  comme  les  horticulteurs ,  ne  peuvent  pas  d'avance  répondre 
des  fleurs  qu'ils  présenteront  aux  regards. 

J'ai  de  mes  amis  qui  ne  vont  qu'avec  inquiétude  examiner  la  plate- 
bande  où  ils  ont  fait  leur  semis  de  dalhias.  L'année  dernière,  cette 
partie  de  leur  jardin  présentait  les  couleurs  les  plus  vives,  les  nuances 
les  plus  éclatantes  et  les  plus  variées;  cette  année,  peut-être  que  toute 
cette  richesse  se  sera  changée  en  pauvreté,  et  que  l'horticulteur  voisin, 
qui  avait  été  vaincu  Fautive  automne;  sera  vainqueur  celui-ci. 


-.  230  —  ,^ 

^'If^'i'                            Les  fleurs  ont  aussi  leurs  destins  î 
Habent  sua  fata 

Ce  que  je  dis  des  hommes  qui  cultivent  les  fleurs  pourrait  s'appli- 
quer h  ceux  qui  cultivent  les  lettres.  Entre  les  lettres  et  les  fleurs  il  y 
aurait  bien  des  similitudes  à  montrer,  mais  je  m'en  défendrai;  déjà  le 
mot  dejleurs  est  trop  tombe  de  ma  plume;  si  je  continuais,  je  donne- 
rais à  mon  article  un  air  de  ressemblance  avec  ces  dessus  de  porte  du 
temps  de  Louis  XV^  où  l'on  ne  voyait  que  boutons  de  roses  et 
amours  ,  tourterelles  et  guirlandes  ,  carquois  et  Jlèches^  autels  et 
cupidonSy  et  cœurs  transpercés  ;  en  un  mot,  afféterie  et  manière,^. 

Dans  l'air,  il  se  passe  bien  des  choses  que  l'homme  ne  voit  pas. 
Cette  région  des  sylphes  est  la  moins  connue  de  nous  ;  madame  Blan- 
chard, M.  et  mademoiselle  Garnerin^  madame  Graham  et  le  duc  de 
Brunswick  ont  traversé  ces  régions  et  n'y  ont  vu  que  de  l'azur  et  des 
nuages.  Mais  les  esprits  qui  habitent ,  qui  voltigent,  qui  jouent  dans 
ces  grands  champs  de  l'espace  ,  ils  ne  les  ont  pas  vus!..  Et  cependant 
je  me  persuade  qu'il  y  a  tout  un  peuple  aérien  entre  la  terre  et  le 
ciel,  entre  les  hommes  et  les  anges. 

Voyez  dans  les  campagnes,  un  je  ne  sais  quoi  passe  invisible  au« 
dessus  des  arbres,  et  dans  un  instant  leur  feuillage  change,  jaunit, 
sèche  et  meurt. 

C'est  une  mauvaise  influence,  une  méchante  brise.  Eh  bien  ,  il  y  a 
eu  depuis  plusieurs  mois  quelque  chose  qui  a  aussi  passé  sur  les 
poètes. ,     .     . 

Pour  prouver  tout  de  suite  que  ce  je  ne  sais  quoi  qui  empêche 
de  verdir  n'a  pas  tout  desséché,  je  commence  par  citer  quelques  frag- 
mens  d'un  poème  inédit,  intitulé  : 

DEUX.  MISÈRES  AU  PIED  DE  LA  CROIX. 

L'auteur  de  ce  petit  poème,  qui  a  fait  plus  que  nous  intéresser,  qui 
nous  a  vivement  touchés,  est  un  très-jeune  homme,  le  vicomte  de 
Gaillon.  A  tout  homme  qui  a  attaché  son  cœur  au  bien^  à  tout  écrivain 
qui  a  inféodé  sa  plume  aux  bonnes  doctrines,  je  souhaite  une  récom- 
pense. Eh  bien ,  M.  de  Gaillon  aurait  eu  cette  récompense  qu'il  mé- 
rite, et  pour  son  talent,  et  pour  la  pensée  religieuse  qui  a  fait  couler 
ses  vers,  Vil  avait  entendu  lire  sou  poème  comme  je  l'ai  entendu  lire, 


—  231  — 

moî ,  par  la  voix,  la  plus  douce ,  la  plus  harmonieuse  qui  ait  jamais 
charmé  Toreille Oh  !  j'aurais  voulu  que  l'auteur  des  Deux  misè- 
res au  pied  de  la  croix  eût  pu  écouter  avec  nous  son  œuvre  lue  par 
une  jeune  fille  de  17  ans  ;...  mais  non  ,  il  serait  devenu  trop  fier,  car 
sur  le  charme  des  vers  il  y  avait  une  grâce  répandue  par  la  jolie  lec- 
trice qui  donnait  à  ce  petit  poème  un  indicible  attrait.         ^^^  ^v 

M.  le  vicomte  de  Gaillon  a  vu  cette  prétention  au  malheur  qu'ont 
aujourd'hui  beaucoup  de  jeunes  hommes ,  et  il  a  voulu  leur  prouver^ 
qu'il  y  avait  ingratitude  et  impiété  à  médire  de  la  vie,  quand  Dieu: 
nous  l'a  faite  bonne  ;  pour  le  leur  démontrer,  il  conduit  au /?/ec/  dhtne 
croix  élevée  dans  une  bruyère  ,  deux  misères» 

Une  misère  factice  et  une  misère  réelle ,  un  jeune  homme  et  un 
vieillard;  et  entré  celui  qui  gémit  à  tort  et  celui  que  l'adversité  a  ru- 
dement éprouvé,  il  s'établit  un  dialogue  aussi  poétique  que  moral. 

Voici  le  début  du  poème  : 

iUBbnsOâ'»    Hélas!  qui  n'a  point  eu  de  ces  jours  de  malaise,     ♦  , 

Où  tout  nous  est  à  charge,  où  l'existence  pèse,  <»• 

*    "        '  Où  le  cœur,  au-dedans  comme  au-deliors  de  lui, 
Ne  trouve  que  fatigue  et  que  peine  et  qu'ennui? 
Irlî^fv    Troubles  intérieurs,  tourmentes  de  jeunesse, 

Et  qu'il  faut  qu'à  son  tour  chacun  de  nous  connaisse. 
\  '  ''*^^t  Ç^r  Moi,  j'ai  déjà  passé  par  ces  angoisses-là  ; 
Et  déjà  bien  des  fois  mon  ame  se  troubla. 

Ces  premiers  vers  peignent  d'une  manière  vraie ,  d'une  manière 
sentie  ce  vague  qui  a  pesé  sur  nous  tous,  dans  nos  jeunes  années,  et^j 
qui  nous  donnait  dans  notre  temps  de  bonheur  des  instans  d'une  in- 
définissable tristesse. 

En  proie  à  ces  rêveries,  l'heureux  du  monde  qui  traîne  son  bonheur 
comme  de  l'ennui ,  erre  dans  la  campagne.  Écoutons-le  : 

J'avais  à  traverser  une  route  déserte, 

Une  bruyère  aux  vents  de  tous  côtés  ouverte. 

Mais  une  croix  de  bois  s'élevait  au  milieu. 


ïn'k      ^l^?7^' 


Afin  que  le  passant  trouvât  où  prier  Dieu. 

Comme  un  mât  de  vaisseau  que  la  tempête  incline, 

Elle  était  là,  plantée  en  haut  de  la  colline, 
•iT"  •:»    T     Yx  la  mousse  croissait  sur  son  bois  vermoulu. 
'i";î  li*Up    A  la  considérer,  souvent  je  m'étais  plu, 
^  ,  .  ,    Souvent,  les  yeux  levés  vers  l'imaçe  sanglante, 

J'avais  arrêté  là  ma  promenade  lente, 
">  v«l   UbiJ     Et  regardant  du  Christ  les  pieds  percés  de  clous, 


Kî 


J'avais  dit  :  «  Insensés  î  De  quoi  çémissons-noiis  ?  » 

Car  de  l'iiumanité  ce  douloureux  emblème  j 

M'a  fait  honte  parfois  des  pleurs  que  sur  moi-même 

J'ai  répandus,  alors  que  tant  de  malheureux 

Passaient,  et  sans  que  j'eusse  une  larme  pour  eux! 

Mais  je  repris  bientôt  ma  pente  naturelle, 

Et  je  sondai  mon  ame,  et  je  pleurai  sur  elle. 

Et  vraiment  il  y  avait  de  quoi  pleurer  ;  car,  des  ses  premiers  pas 
dans  le  monde,  le  jeune  favori  de  la  fortune  sent  que  la  fortune  n'est 

pas  le  bonheur,  et  qu'elle  traîne  après  elle  bien  des  ennuis. 

n 

Et  ne  trouvant  partout  que  Terreur  et  le  doute, 

Je  marchais  en  aveugle,  et  demandais  la  route. 

Des  croyans  m'avaient  pris  en  haine,  et  m'avaient  dit  : 

rt  Toi  qui  ne  veux  pas  croire  avec  nous,  sois  maudit.  »  \ 

D'autres,  et  je  ne  sais  si  leur  Dieu  les  en  blâme, 

S'étaient  apitoyés  sur  l'état  de  mon  ame. 

C'est  ainsi  qu'au  passé  comparant  le  présent, 

Je  rendais  mon  regret  encore  plus  cuisant. 


Comme  je  me  plaisais  à  nourrir  mon  chagrin, 

Voici  que  vers  la  croix  un  autre  pèlerin 

S'avançait  ;  un  vieillard  à  la  lente  démarche, 

Et  qui  dans  le  désert  semblait  un  patriarche, 

Voyageur  comme  moi,  mais  plus  près  d'arriver. 

Je  le  vis  tour-à-tour  s'asseoir  et  se  lever, 

Et  reprendre  la  route  et  marcher  avec  peine. 

Se  traînant,  sa  figure  était  belle  et  sereine, 

Je  reconnus  un  pauvre,  un  ami  du  Seigneur, 

Un  de  ces  indigens  dont  la  part  au  bonheur 

Est  petite  ;  et  qui  vont  cherchant  qui  les  console, 

Et  demandant  à  tous  et  le  pain  et  l'obole. 

Oui,  mon  Dieu,  tous  ceux-là  sont  vos  plus  chers  amis.  J 

Il  est  un  ange  à  qui  vous  les  avez  commis, 

La  Charité  !  Cet  ange  a  les  traits  d'une  femme. 

Sitôt  qu'un  aflligé  l'implore  et  la  réclame, 

Elle  accourt  à  ses  cris.  C'est  la  fille  du  ciel 

Au  bienveillant  sourire,  aux  paroles  de  miel. 

Le  vieux  pauvre  arrive  au  pied  de  la  croix ,  s'y  repose  en  priant ,  et 
bientôt  entre  lui  et  le  jeune  homme  commence  l'entretien  dont  j'ai 
parlé  tout  à  l'heure,  et  qui  se  termine  par  ces  paroles  pleines  d'une 
simplicité  antique  et  d'une  sagesse  chrétienne. 

Souvent  sous  ses  lambris  l'ennui  poursuit  le  riche  j 
Le  pauvre  est  plus  joyeux  dans  le  champ  qu'il  défriche> 
Mon  fils,  c'est  qu'à  ce  Dieu  dont  il  n*a  pas  4out^ 


—  233  ^ 

Tous  les  jours  il  s'adresse  avec  simplicité  ; 

C'est  qu'il  n'a  pas  goûte  des  fruits  de  la  science- 

A  son  ange  gardien  c'est  qu'il  a  confiance; 

Et  que  sans  se  livrer  à  ce  triste  examen 

De  connaître  ici-bas  quel  est  le  vrai  chemin, 

Il  marche  après  son  père,  et  dans  la  même  voie. 

Simplicité  du  cœur,  source  de  toute  joie, 

Quand  on  vous  a  perdue,  hélas  !  est-il  donc  rien 

Qui  puisse  remplacer  un  si  précieux  bien? 

En  ce  grave  entretien  nous  épanchions  nos  âmes  ; 
Mais  la  nuit  vint  bientôt,  et  nous  nous  séparâmes. 
Vers  la  vallée  alors  le  vieillard  descendit. 
Et  moi,  le  cœur  touché  de  ce  qu'il  m'avait  dit  : 
Pauvre  croix  du  chemin  que  le  pécheur  visite^ 
M'écriai-je  ,  où  parfois  le  voyageur  s'abrite  ! 
Vers  toi  je  lève  aussi  les  regards  et  la  main. 
Moi,  je  t'invoque  aussi,  pauvre  croix  du  chemin  ! 
Et  je  suis  un  pécheur  et  je  marche  dans  l'ombre.... 

Alors,  quand  j'eus  ainsi  parlé, 
Je  me  remis  en  route,  et  j'étais  consolé. 

J'ai  beaucoup  cité  de  ce  petit  poème,  parce  que  j'ai  eu  la  confiance 
que  d'autres  éprouveraient  ce  que  j'ai  ressenti  moi-même  ;  il  y  a  dans 
cette  composition  une  grâce  chrétienne  qui  séduit,  et  je  suis  sûr  que 
pas  une  mère  ne  lira  les  vers  de  M.  de  Gaillon  sans  se  dire  :  Je  vou- 
drais que  cet  oeuvre  fût  de  mon  fils  ! 

Georges  Cadoudal,  par  Stéphane  Arnoux. 

Ce  drame  est  écrit  en  prose ,  mais  a  plus  de  poésie  que  bien  des 
livres  grossis  de  vers.  Le  beau  caractère  du  royaliste  breton  ,  ce  ca- 
ractère fait  avec  du  fer,  de  l'honneur  et  de  la  religion,  a  été  bien  peint 
par  M.  Arnoux.  Dans  un  temps  de  mollesse  tel  que  le  nôtre,  c'est 
une  bonne  pensée  que  de  montrer  qu'il  y  a  eu  autre  chose  que  de  l'in- 
différence en  matières  religieuses  et  politiques;  quand  les  races  dégé- 
nèrent et  s'abâtardissent ,  il  est  bien  de  chercher  des  types  de  pureté 
et  de  fermeté   pour  prouver  que  la  société  n'a  pas  toujours  été  si 
pauvre,  et  qu'autrefois,  dans  cette  bruyère  plate  et  stérile  que  nous 
habitons,  il  s'est  élevé  de  forts  et  nobles  chênes.  Si  le  pays  a  cdssé 
d'être  beau,  c'est  que  les  grands  arbres  sont  tombés 

Vous  savez  que  dans  le  monde  on  joue  quelquefois  des  proverbes, 
et  Garmontel  et  Théodore  Leclerc  se  sont  même  fait  dans  ce  genre  une 


réputation  a  bon  marché.  M.  Slcphanc  a  fait,  lui,  un  proverbe  hé 
roique,  et  il  l'a  intitulé  : 

GEORGES   CAD0UDA.L,    OU   TELLE    VIE,   TELLE   FIN  ! 

C'est  là  une  bonne  idée,  et  je  donnerais  beaucoup  pour  voir  jouer 
ce  proverbe  breton  dans  un  château  breton!  Là  le  principal  person- 
nage du  drame  pourrait  être  compris  et  la  pièce  bien  jouée. 

«  Parmi  les  personnages  classés  comme  historiques  dans  nos  temps 
modernes,  dit  M.  Stéphane  Arnoux^  il  est  incontestable  qu'on  peut 
compter  Georges  Cadoudal  ;  mais  il  est  présenté  à  la  postérité  sous 
des  aspects  divers ,  entre  lesquels  il  est  permis  de  faire  un  choix  :  le 
mien  s'est  décidé  par  la  conviction  ,  non-seulement  de  ce  que  j'avais 
lu,  mais  de  ce  que  mes  jeunes  souvenirs  de  contemporain  peuvent  me 
retracer. 

))  En  reproduisant  ici  Georges  Cadoudal  tel  que  je  me  le  suis  repré- 
senté, j'ai  beaucoup  moins  considéré  le  but  qu'il  voulait  atteindre, 
que  le  caractère  qu'il  a  développé  en  le  poursuivant.  Ce  système  était 
une  ligne  de  démarcation  pour  ne  point  aller  au-delà  du  vrai  ;  c'est  le 
vrai  ou  plutôt  lis  vraisemblable  que  j'ai  voulu  appliquer  exclusivement 
au,  langage  des  divers  interlocuteurs  que  j'ai  employés. 

»  Georges  fut  un  homme  sans  nuances,  homme  complet ,  qui  à  la 
distance  d'une  vingtaine  de  siècles,  placé  sur  un  piédestal  et  revêtu  du 
manteau  stoïcien,  obtiendrait  des  élans  d'admiration,  qui  même  enlu- 
miné par  le  pinceau  moderne  de  AValter-Scott,  n'eût  certes  pas  défigure 
les  tableaux  du  barde  calédonien.  Il  n'est  donc  besoin  que  de  couvrir 
du  manteau  antique  ou  du  plaid  historique  son  uniforme  de  chouan, 
Cadoudal  est  selon  moi  le  Polyeucte  de  la  légitimité.  » 

Moi  qui  ai  eu  entre  les  mains  des  matériaux  pour  écrire  la  vie  de  ce 
chef  royaliste ,  je  puis  certifier  que  l'opinion  de  M.  Stéphane  Arnoux 
est  loin  d'être  exagérée  ;  et  Napoléon  ,  après  avoir  vu  l'intrépide 
chouan ,  répétait  à  tout  le  monde  qui  l'entourait  :  J'ai  vu  ce  matin 
un  homme  de  fer. 

Pour  donner  une  idée  de  la  manière  dont  ce  proverbe  historique 
est  étrir,  nous  wallons  citel'  la  fin  de  la  dernière  scène.  La  dévotion  et 
le  courage  breton  s V  montrent "sbii s  des  côUleUrs  vraies. 


-^  235  — 

Les  amis  des  complices  de  Georges,  avant  d'aller  à  la  mort,  remar- 
quent la  préoccupation  du  chef. 

Picot.  —  Serait-il  tombé  dans  rabattement? 

Saixt-Yictor.  — Ne  croyons  pas  du  moins  que  ce  soit  sa  sentence  qui  l'occupe.  Il 
médite  douloureusement  sur  ce  qui  s'est  passé  hier  dans  le  cabinet  du  ministre  de  la  police  ? 

Mkrille.  —  Quoi,  sur  l'histoire  de  celte  jeune  Anglaise  qui  s'est  empoisonnée. 

Picot,  montrant  Georges,  et  faisant  un  signe  de  question  à  Saint- Victor. — C'était 
doHC?.... 

Saint- Victor,  avec  un  signe  de  tête  affirmatif.  — Précisément. 

Villeneuve.  —  J'aurais  bien  voulu  être  de  son  écot? 

Deville.  —  Qu'y  auriez-vous  gagné? 

Villeneuve.  —  De  ne  pas  fournir  une  journée  de  spectacle  à  cette  sotte  populace. 

Jean  Cadoudal.  — Sûrs  de  nous-mêmes,  qu'avons-nous  à  redouter  de  cette  curiosité? 

Villeneuve.  —  De  mourir  trop  indignés  de  leur  empressement  barbare. 

Jean  Cadowdal.  — Pensez-vous  que  la  compassion  n'y  tiendra  pas  sa  place? 
^  'Villeneuve.  —  Oui,  celle  qu'ils  portent  aussi  à  l'Ambigu-Gomique. 

Saint- Victor.  —  Les  pavés  de  Paris  sont,  à  présent,  accoutumés  au  sang  comme  à  la 
boue  ! 

Burban.  — Si,  du  moins,  le  nôtre  servait  à  quelque  chose? 

Picot. — Pensez-vous  donc  que  tout  ce  nouvel  édifice  soit  solide? 

Villeneuve. — Cela  dépendra  des  fondations,  car  sans  cela  qui  le  renversera?  Avez- 
vous  foi  à  de  nouveaux  efïorts  ? 

Burban,  — Moins  qu'à  de  nouvelles  sottises. 
.^Villeneuve.  — Le  peuple  de  Paris  est  devenu  aussi  patient  que  crédule.  Il  existe  main- 
tenant à  son  usage  un  vocabulaire  de  charlatan ,  qu'il  suffit  d'employer  avec  lui  pour  le 
convaincre.  Les  vrais  principes  s'éteignent ,  et  les  afifections  traditionnelles  s'effacent  de 
même  que  les  teintes  d'une  perspective  à  mesure  qu'on  s'en  éloigne. 

Saint-Victor.  — Il  y  a  chez  les  nations  des  souvenirs  qui  sommeillent  et  ne  périssent 
jamais!  ->;>    >uïu!Oi. 

BfRBAN.  —  Et  qui  les  réveillera?  Serait-ce  un  parti  qui  manque  d'adresse? 

Lemercier.  — Et  qui  s'élouffe  lui-même  sous  le  poids  de  ses  prétentions? 

Saint- Victor.  —  Bah  î  bah  !  la  vanité  et  les  prétentions  ne  manqueront  pas  à  Tempire  ; 
peut-être  auront-elles  un  vernis  plus  frais,  et  voilà  tout. 

Lélan.— -Il  eut  été  assez  drôle  d'assister  à  une  mascarade  de  jacobins  en  habits  de 
cour  ! 

Villeneuve.  — En  masques  de  verre,  à  travers  lesquels  chacun  pourra  les  reconnaître." 

Burban.  — Barbouillés  de  sang  et  de  fange,  à  qui  mieux  mieux. 

Villeneuve.  —  En  vérité.  Messieurs,  nous  sommes  bien  Français  jusqu'au  bout,  en 
nous  occupant  de  ces  caricatures  dans  la  passe  où  nous  sommes  !  Monterons-nous  donc 
sur  l'échafaud  avec  un  calembourg  à  la  bouche  ? 

Jeam  Cadoudal.  —  Nous  ferions  sûrement  mieux  d'y  avoir  une  prière. 

Deville.  —  Quand  on  n'a  plus  rien  à  obtenir,  à  quoi  bon  prier? 

Georges,  relevant  sa  tête.  — Est-ce  un  de  nous  qui  a  dit  :  «  A  quoi  bon  prier?  » 

ViLLKzsEUVE.  — Il  a  voulu  exprimer  qu'ici-bas  il  ne  nous  restait  rien  à  obtenir. 

Georges,  avec  exaltation  (l).  —  Et  pour  cela,  tous  nos  devoirs  sobt-ils  clos?  Ne  nous 
reste-t-il  pas  celui  de  mourir  en  soldats  chrétiens  ?  Voulons-nous  être  rangés  parmi  les 
bigots  hypocrites,  déserteurs  de  leur  religion  a^  moment  de  sa  plus  solennelle  épreuve? 

.  'N^         »(1  -,    f  ,  1      .  .  . 

(0  Allocution  historique. 


—  23G  — 

Jusqu'à  la  mort,  fidèles  au  roi,  nous  trouvera-t-elle  infidèles  à  Dieu?  Pour  nous,  mes 
amis,  chaque  minute  est  une  année,  hâlons-nous  î  bàtons-nous  d'abdiquer  le  doute  léger, 
la  honte  frivole ,  et  que  la  foi  nous  rallie  et  nous  enveloppe  !  A  leurs  derniers  moraens, 
de  vaniteux  sophistes  ont  pesé  leurs  doutes  sur  l'immortalité  de  l'amc.  A  leurs  derniers 
juomens ,  les  Girondins  s'entrc-demandaieut  si  l'ame  existait  pour  les  vivifier.  L'arae  !  ô 
mes  amis,  est-elle  un  problème  pour  nous,  qui  l'ayons  sentie  par  le  courage,  prouvée  par 
le  dévouement!  L'ame,  vaçue  et  flottante  chez  les  pusillanimes  et  les  parjures,  manifeste 
ses  vigoureuses  pulsations  chez  les  braves,  s'épanche  en  eux  pour  les  belles  actions  !  Son- 
dant le  néant,  contemplant  les  ténèbres,  les  analystes  de  la  nature  effleurent  des  mystères 
dont  ils  n'atteindront  jamais  les  profondeurs  !  Partout  l'orgueil  précipite  la  science  vers 
un  écueil,  au  moment  où.  elle  s'apprête  à  outrager  la  religion!  Jouissons  donc  de  notre 
ignorance,  en  courbant  nos  fronts  résignés  sous  le  niveau  de  cette  foi,  que  nous  avons 
reçue,  professée,  défendue,  et  qu'une  vie  de  courage  ne  s'achève  point  dans  la  pusillani- 
mité vulgaire  de  n'oser  mourir  en  chrétiens  ! 

Saimt-Yictor,  avec  une  profonde  émotion.  — La  piété  du  guerrier  pénètre  encore  plus 
avant  dans  l'ame  que  celle  du  prêtre.  Georges,  vous  m'avez  convaincu! 

Tous.  —  Georges  a  raison  !  Demandons  un  aumônier  ! 

Georges,  s' adressant  à  Patrice.  —  Patrice,  je  m'adresse  à  toi  ;  je  pense  qu*on  ne  refu- 
sera pas  à  ceux  dont  on  préparc  la  mort  un  ecclésiastique  pour  leur  dire  les  prières  des 
agonisans? 

Patrice.  — Georges,  mon  ami,  peut-être  bien  ne  s'en  trouve-t-il  pas  dans  la  Concierge- 
rie, parce  que  ce  n'est  pas  la  mode  ? 

Georges.  — Eh  bien  !  à  défaut  d'un  prêtre,  procure-moi  un  livre? 

Patrice.  —  Oh!  quanta  cela,  la  femme  du  geôlier  m'en  a  apporté  un,  en  me  recom- 
mandant bien  de  vous  le  donner,  si  vous  le  demandiez. 

Georges,  prenant  le  livre.  —  Donne  ! 

SaixNt-Yictor.  —  Yous  le  voyez  !  Ce  culte  qu'on  prétendait  extirpé  a  des  racines  jus- 
qu'au fond  d'une  geôle  ! 

YiLLEflEuvE. — Il  y  a  deux  choses  dont  aucun  gouvernement  du  monde  ne  pourra,  je 
crois,  déshabituer  les  femmes,  aimer  et  prier  ! 

Georges,  av^  un  profond  soupir.  —  Et  se  dévouer  ! 

,       {On  entend  sonner  une  cloche.) 

Georges,  cTunc  voix  imposante.  — Nou^  ne  voulons  pas  être  en  retard  ,  camarades  ?  A 
genoux,  l'heure  commande! 

Tous,  àge«owj:.  —  A  genoux. 

Patrice.  —  Et  moi  aussi,  je  veux  prier  Dieu  comme  eux,  il  y  a  bien  long-temps  que  ra 
ne  m'était  atrivé.  (//  ^e  met  îi  genoux.) 

Un  Gendarme,  dans  le  fond,  à  son  camarade.  —  Je  n'aurais  jamais  cru  qu'ils  fissent 

les  capucins.    .,,,.,[,,, 

Autre  GE^DARMB.  —  Ce  ne  sont  pourtant  pas  des  poules  mouillées. 

PremierGendarmk.  — En  Egypte,  les  musulmans  croient  au  bon  Dieu. 

Autre  Gendarme, — -Bah!  c'te  farce! 

Premier  Gendarme.  —  C'est  comme  je  te  le  dis. 

Autre  Gendarme.  —  Ça  ne  lit  pas  Yoltairc? 

Premier  Gendarme.  —  Yoltairc  !  Ça  ne  sait  seulement  pas  sa  croix  de  par  Dieu  î 

Georges  lit  après  quehpies  instans  de  recueillement  les  prières  des  agonisans  à  haute 
voix,  et  rcpctc  avec  force.  — Partons!  partons!  amcs  chrétiennes! 

[Le  tambour  bat  et  ton  entend  ouOrit  tés  portes.) 

Georges,  îi  Patrice. — Patrice  !  tu  n'oublieras  pas  de  remettre  à  ma  mère  ma  boucle  de 
cheveux  et  le  scapulaire  qu'on  trouvera  sur  moi. 


-^  2S7  — 

Patrice.  —  L'oublier! J'oublierais  plutôt  dix  consignes!  J'oublierais  plutôt  moa 

uniforme  ! 

Georges.  —  Et  lorsque  mon  tour  sera  passé 

Patrice.  —  Ne  me  dis  pas  cela,  Georges;  j'ai  enfui  obtenu  de  mes  chefs  de  ne  pas 
l'escorter. 

Georges. —Tant  pis!  Mes  ennemis  auraient  eu  mon  pardon,  et  un  ami  mon  dernier 
regard  ! 

Patrice  ,  éclatant  en  sanglots.  —  Est-ce  que  je  l'aurais  pu?  est-ce  qu'on  rac  laisserait 
sanglotter  sous  les  armes? 

(Georges  serre  la  main  de  Patrice  et  sort.  Ses  Compagnons  le  suivent  à  travers  la 

yiindouble  haie  de  gendarmes.,  qui  se  rtpUc  derrière  eux  et  les  accompagne.) 

Patrice,  au  désespoir.  — Qu'ils  disent ,  qu'ils  impriment  ce  qu'ils  voudront,  on  pourra 
bien  mettre  sur  l'épitaphe  de  celui-là  :  «  Telle  tie  ,  telle  fiis  !  » 

^  JO309  '  'iffi  *J/f  v'I  Âj<    •  •'  -0>îv^v■v•'v:.  ïïjr  ovrva  hMiier. 

LES  Contes  bleus. 

Ces  contes  sont  àe^  fables ,  et  aujourd'hui  faire  des  fables^  c'est  ne 
pas  entrer  dans  l'esprit  du  moment.  Je  ne  veux  pas  dire  que  nous 
soyons  à  une  époque  de  vérité^  mais  nous  ne  sommes  pas  assez  loin  du 
temps  de  La  Fontaine  ;  on  se  souvient  trop  de  ses  fables  pour  aimer 
celles  des  autres.  Aussi  je  regrette  que  M*  ^^"^  ait  dépensé  autant  d'c^- 1 
prit  dans  ses  contes  et  ses  apologues. 

II  y  a  certes  beaucoup  d'esprit  dans  les  Contes  bleus^  mais  cet  esprit 
n'est  point  mis  comme  il  devrait  l'être  ;  il  y  a  en  ses  manières  quelque 
chose  qui  n'est  pas  de  notre  temps,  c'est  un  esprit  à  ailes  de  pigeon^ 

à  habit  de  taffetas même  les  noms  qu'il  dit  ne  sont  plus  à  la  mode. 

C'est  Alcyppe  ou  Laïs,  Dorval  ou  Guillot. 

Nous  avons  cherché  dans  ce  recueil  quelqueyi:^^/e ,  quelque  conte^ 
qui  ne  ressemblassent  pas  à  tous  les  contes  et  h  lo\iiQs\Q?>  fables  appris 
et  sus  par  cœur  depuis  long-temps,  et  nous  l'avouous ,  nous  avons 
trouvé  peu  de  choses  assez  neuves ,  assez  originales  pour  les  dérouler 
et  les  étaler  eux  yeux  des  passans.  Cependant  nous  avons  cru  voir 
dans  les  Deux  Linots  une  pensée  qui  se  réalise  dans  les  prisons  de 
l'année  i83o  ;  année,  comme  chacun  sait ,  de  régénération  et  de  li- 
berté. Demandez  plutôt  à  mon  ami  M.  Voillet  de  Saint-Phiibert. 

LES    DEUX   LlîJOTS. 

Deux  linots  se  livraient  des  combats  inoiiis  ; 

Six  grains  de  blé  causaient  la  guerre  : 
Pour  si  peu,  dira-ton,  deux  frères  ennemis  ! 
^b  3lr)jiod  s  •^'^'^^^"^  ^^  ^''"S  bumain  pour  moins  rougit  la  terre  I 
Bref,  ils  se  heurtaient  jour  et  nuit, 
Et,  troublant  la  paix  du  bocage, 


—  238  ^ 

Au  sein  du  verdoyant  feuillage, 
Jamais  ou  ne  fit  tant  de  bruit  ! 
Chacun  leur  dit  bientôt  :  Quel  est  donc  ce  délire  î 
Faire  du  mal,  c'est  du  mal  qu'on  s'attire  ! 
Infortunés  !  vous  devez  bien  soufifrir  î 
Y  pensez-vous  ?  quelle  haine  est  la  vôtre  ? 
Inutiles  avis!  les  dieux,  pour  les  punir, 
Permirent  qu'au  lacet  on  les  prit  l'un  et  l'autre  : 
Et  dans  la  même  cage  aussitôt  on  les  mit  ! 
Déjà  vous  croyez  voir  augmenter  leur  dépit  ? 

Leur  haine  ira  jusqu'à  la  rage!.... 
]\on,  non  :  même  disgrâce  enfin  les  réunit. 

Que  l'homme  quelquefois  fut  du  moins  aussi  sage! 
Surtout  après  un  trouble^  oîi  nous,  petites  gens, 
^ous  nous  heurtons;  pour  qui?  pour  de  vils  intrigans  : 
Pourquoi.^  pour  quelques  mots  qui  flattent  notre  oreille, 
Et  puis  dans  une  cage,  un  matin,  on  s'éveille  ! 

Parmi  tous  les  vers  qui  jonchent  ma  table  de  travail ,  comme  les 
feuilles  commencent  à  joncher  le  gazon,  en  voici  que  je  trouve; 
le  nom  de  l'auteur  n'y  est  plus,  mais  le  talent  et  la  rêverie  y  sont 
restés. 

LA  NEIGE. 

C'était  un  jour  d'hiver,  il  tombait  de  la  neige  ; 

Marie  et  moi,  nous  étions  seuls 
Et  la  fenêtre  ouverte  :  Oh  !  regarde,  disais-je, 

Notre  chemin  sous  les  tilleuls. 

Vois,  tout  est  déjà  blanc,  et  le  sentier  s'efface, 

A  peine  on  le  reconnaîtrait, 
Dis-moi,  qu'un  lourd  passant  vienne  y  marquer  sa  trace 

IN 'aurais-tu  pas  quelque  regret  ! 

Hélas  !  le  moindre  pas  s'imprime  sur  la  nei^S  jH'^'  ^ 

Et  soudain  ternit  sa  beauté  : 
C'est  ainsi  qu'il  en  est,  ô  Marie  !  ajoatai-je, 

De  vous  et  de  la  pureté. 

Il  y  a  là,  ce  nous  semble,  comme  deux  sœurs  qu'oh  aime  à  rencon- 
trer ensemble,  rêverie  et  harmonie.  Le  morceau  qui  suit  est  encore  de 
la  même  écriture.-'^  "' 

A  U:<   JEUNE   UOMME. 

O  loi  qui  sous  ces  bois  lentement  te  pi-omènes , 
Jeune  homme!  en  te  Voyaht  j'ai  devine  tes  pçtoes, 

Et  ion  mal  \içht  du  cœur."'""^^*^  '  *^"  ' 


1 


-:-  239  — 

Je  sais  ce  qui  le  fait  soupirer  cl  te  plaindre, 
C'est  de  toujours  poursuivre  et  de  ne  pas  allciiidre 

Ton  rêve  de  bonheur.  ^ 

Pauvre  enfant!  qu'y  peux-tu?  la  vie  est  ainsi  faite. 
Désirer,  c'est  souffrir;  et  ce  que  l'on  souhaite 

On  l'obtient  rarement. 
Alors  on  cherche  l'ombre  et  les  longues  allées, 
Et  comme  toi,  l'on  vient  aux  échos  des  vallées 

Confier  son  tourment. 

Ah  !  que  j'ai  bien  compris  tes  lentes  promena'.lcs  ! 
A  ton  âge,  crois-moi,  tous  sont  ainsi  maladies  ; 

C'est  le  destin  commun. 
La  fleur  à  son  matin,  etl'ame  en  sa  jeunesse, 
Exhalent  toutes  deux,  celle-ci  sa  tristesse 

Et  l'autre  son  parfum. 

LA    CHASSE    d'hiver. 

Un  de  nos  lecteurs  qui  habite  Pontacq,  nous  écrit  : 
((  Ma  retraite  est  bien  éloignée  des  bords  privilégiés  où  règne  Thar- 
))  monie  ;  mais  en  revanche ,  j'entends  le  torrent  et  la  cascade  des 
»  montagnes  ;  ma  cabane  est  aux  pieds  des  Pyrénées  ;  les  lieux  qui 
))  m'ont  vu  naître  débordent  de  poésie.  » 

Je  le  déclare  ,  ce  commencement  de  lettre  m'a  tout  de  suite  séduit, 
un  poète  qui  ne  fait  pas  de  la  nature  h  Paris;  je  l'ai  fait  passer 
avant  bien  d'autres,  c'est  M,  F'incent  Bataille  que  j'ai  traité  ainsi. 
Écoutez  ses  chants  du  Béarn  ; 

I. 

Tout  brille  dans  la  plaine,  et  tout  sur  la  colline 
Éblouit  le  regard;  le  pic  qui  les  domine 

Nous  frappe  encor  par  sa  blancheur. 
La  neige  donne  à  tout  des  teintes  uniformes  ; 
Et  les  objets,  réduits  à  de  douteuses  formes, 

Se  confondent  par  la  couleur. 

Les  flancs  de  la  montagne  ont  leur  blanche  ceinture  ; 
Un  feuillage  argenté  remplace  la  parure 

Dont  les  bois  s'ornaient  aux  beaux  jours  ; 
'  El  Ics'lléurs,  dontriiiver  a  desséché  les  tètes, 
Sont  semblables  aux  fleurs  que,  dans  ses  nobles  fêtes, 

Isaure  offre  à  ses  troubadours. 

II. 

Vos  trumeaux  élégans,  aux  surfaces  polies, 
Dites,  valent-ils.micux  que  les  glaces  unies 


—  240  -- 

Qu'on  admire  sur  nos  canaux? 
Et  ces  lustres,  pendans  aux  saules  de  la  rive, 
Bercés  par  l'aquilon  sur  cette  onde  captive, 

Brillent-ils  moins  que  vos  cristaux? 

Dans  son  enthousiasme  de  chasseur,  M.  Vincent  Bataille  crie" aux 
Parisiens  : 

Gardez  donc  le  foyer....  Moi,  je  suis  dans  la  plaine 
Ces  groupes  de  chasseurs  que  le  plaisir  entraine 

Et  dont  le  froid  n'ose  approcher  : 
Le  vrai  chasseur  ressemble  au  soldat  intrépide  ; 
]\i  le  vent  glacial,  ni  le  sec,  ni  l'humide, 

Rien  ne  l'empêche  de  marcher. 

•i 

CRI   d'amour. 

Du  chasseur  intrépide  passons  à  l'avocat  amoureux,  M.  Gustave 
Biers^  à  Villeneuve-sur-Lot. 

L^^mour,  si  c'est  l'amour  qui  a  vraiment  fait  jeter  ce  cri  à  M.  Gus- 
tave Biers;  l'amour,  qui  rend  aveugle  et  fou,  n'a  dérangé  en  rien  la 
sagesse  du  jeune  avocat.  Voici  ce  qu'il  a  soin  d'adjoindre  aux  deux 
fragmens  qu'il  nous  adresse  : 

((  Après  avoir  donné  une  idée  du  fond  de  l'ouvrage  ,  il  feut  en  faire 
))  connaître  la  forme  matérielle ,  afin  que  ceux  qui  seraient  tentés  de 
»  souscrire  ne  pussent  pas  se  plaindre  d'avoir  été  trompés. 

»  Le  poème  est  composé  d'environ  trois  cents  vers  ;  il  y  aura  en 
»  tête  une  préface  ;  le  tout  formera  en  tout  une  feuille  et  demie  d'im- 
))  pression  ;  on  souscrit  aux  bureaux  des  journaux  des  départemens , 
»  ou  en  correspondant  directement  avec  l'auteur^  demeurant  à  Ville- 
))  neuve-sur-Lot.  » 

Les  deux  échantillons  de  style  que  nous  avons  sous  les  yeux  et  que 
l'auteur  a  intitulés  :  Morceau  passionné  et  Morceau  mélancolique 
ne  manquent  ni  de  chaleur  ni  de  style  ,  mais  ne  sont  guère  de  na- 
ture a  être  cités  par  nous.  Nous  ne  voulons  pas  brûler  le  papier  de 
VÉcho  5  et  le  Morceau  passionné  est  trop  plein  de  feu  ,  trop  brûlant 
de  désirs.  INIêmc  le  Morceau  mélancolique  est  encore  bien  chaud 
pour  nous,  et  nous  ne  pourrons  en  citer  que  très-peu  de  lignes;  à  qui 
la  faute? 

MORCEAU    MÉLANCOLIQUE. 

Si  la  terre  est  aussi  le  globe  oîi  tu  respires, 
O  divine  beauté,  comme  moi  tu  soupires. 


-  2ii  ^ 

Unissons  nos  soupirs  et  formons  un  lien  ; 
Tu  trouveras  un  cœur  qui  comprendra  le  tien. 
Le  mien,  pour  traverser  le  désert  de  ce  monde, 
Éprouve  le  besoin  d'un  cœur  qui  lui  réponde. 
Tous  les  êtres  qu'ici  je  trouve  sur  mes  pas 
Me  jettent  des  accens  que  je  ne  comprends  pas, 
Et  ma  voix  à  son  tour  leur  paraît  étrangère. 
Je  vois  fuir  loin  de  moi  leur  troupe  passagère, 
Et,  poursuivant  ma  route  ainsi  qu'un  pèlerin, 
Mon  sort  est  de  rester  seul  avec  mon  chagrin. 
Il  n'est  pas  toujours  seul  l'aigle  de  la  montagne  ; 
Comme  le  ramier  veuf,  j'appelle  une  compagne. 
Toi  qui  ne  m*apparais  que  dans  mes  rêves  d'or. 
Toi  que  je  cherche  ici  comme  on  cherche  un  trésor, 
Viens  te  montrer  à  moi  comme  je  te  désire 
Avec  ton  doux  regard  et  ton  tendre  sourire. 

Prêtons-nous  sur  la  terre  un  mutuel  soutien. 
Tenons  bien  en  marchant  nos  mains  entrelacées. 
N'ayons  qu'un  même  but,  que  les  mêmes  pensées  ; 
Et,  n'éclairant  nos  yeux  que  du  même  flambeau, 
Suivons  du  même  pas  le  chemin  du  tombeau. 
Comme  les  sons  touchans  des  saintes  harmonies, 
Que  nos  âmes  d'accord  restent  toujours  unies  ; 
Et  vivons  et  mourons,  par  la  faveur  du  sort, 
»'lj?  Et  de  la  même  vie  et  de  la  même  mort  !!  ! 


MORTE  !  !  ! 
A  peine  dix-huit  ans  ont  passé  sur  ma  tête  l 

Ainsi  commence  un  fragment  de  poésie  que  nous  a  adressé  M.  Da- 
vid Boule,  Et  nous  lui  disons  tout  de  suite  que  c'est  bien  jeune  vou- 
loir se  faire  imprimer.  Nous  lui  conseillons  d'attendre  encore ,  et 
alors ,  ce  qu'il  composera  aura  une  couleur  moins  banale. 

Il  y  a  long-temps  que  les  hommes  pleurent ,  et  dans  cette  vallée 
de  larmes,  pour  que  l'on  fasse  attention  à  des  pleurs,  à  des  gémisse- 
mens ,  il  faut  qu'ils  aient  quelque  chose  de  particulier,  quelque  chose 
qui  les  distingue....  Et  nous  l'avouons  ,  nous  n'avons  rien  trouvé  de 
semblable  dans  les  vers  de  M.  Boule.  En  lisant  pour  la  première  fois, 
nous  croyons  re//re;  c'était  comme  des  sons  que  nous  avions  entendus 
ailleurs,  et  cependant  M.  Boule  n'a  pillé  personne ,  ses  vers  sont  bien  à 
lui  ;  mais  que  voulez-vous?  quand  on  se  met  à  pleurer,  on  s'expose  à 
n'être  pas  original ,  on  court  le  risque  de  fcire  ce  que  bien  d'autres 
font. 


^  242  ^ 

Avant  de  mourir,  Loïsa,  celle  que  M.  David  Boule  pleure,  a  l'air  de 
vouloir  se  rattacher  à  la  vie ,  et  le  jeune  poète  s'écrie; 

Un  éclair  Je  bonheur  ranima  tout  mon  être, 

D'une  nouvelle  vie  elle  semblait  renaître  : 

«  Tu  pleures,  mon  Henri,  me  dit-elle,  et  pourquoi? 

»  Tu  ne  m'aimes  donc  plus,  n'es-tu  pas  près  de  moi, 

i>  Enfant,  sèche  tes  pleurs....  Ce  soir,  à  la  veillée, 

w  IVous  irons  tous  les  deux,  là-bas,  souslafeuillée, 

3>  Nous  nous  reposerons  sous  cet  arbre  où  ta  main 

i)  A  gravé  nos  deux  noms  ;  vois,  le  ciel  est  serein, 

»  L'oiseau  mêle  son  chant  à  l'onde  qui  s'agite, 

))  Le  zéphir  dans  les  champs  courbe  la  marguerite, 

w  Ah  !  j'aime  ce  beau  ciel,  ce  printemps  et  ces  fleurs, 

w  Qui  remplissent  mes  sens  de  suaves  odeurs  ; 

))  Entends  ces  doux  concerts  de  céleste  harmonie  ; 

»  Mais  où  suis-je....  ô  mon  ï)ieu  !  »  Puis  sa  voix  atfaiïîlie 

S'éteignit  par  degrés,  comme  un  chant  au  lointain  ^^* 

Qui  nous  frappe  un  instant  d'un  son  vague,  incertain. 

Loïsa  n'était  plus  !...  Et  mon  ame  attristée, 

Se  joignant  à  son  ame,  aux  cieux  s'est  envolée. 

Le  Saule  pleureur  ,  par  M.  F.   Chapot, 

Oh  les  saules  pleureurs  !  c'est  comme  les  larmes  dont  nous  par- 
lions tout  à  l'heure  ,  nous  commençons  a  nous  en  défier.  Que  de  sau- 
les  pleureurs  dans  le  monde!  à  partir  du  JVeepin^  FTillow  de 
Shakespeare  jusqu'à  celui  de  Sainte- H élhie.  Cependant  il  faut  que 
nous  revenions  aujourd'hui  à  un  de  ces  arbres  de  regrets,  car  un  de 
nos  amis  est  venu  se  reposer  sous  ce  triste  ombrage,  y  gémir,  et  l'écho 
qui  a  entendu  ,  répète  : 

C'est  une  mère  inconsolée 
Qui  vient,  de  ses  pleure  assidus, 

Arroser  l'humble  mausolée  • 

Où  dort  en  paix,  sous  la  feuillée. 
L'enfant  qu'elle  n'a  plus. 

C'est  un  cœur  lassé  de  l'absence, 
Qui  chaque  jour,  sous  ton  abri. 
Vient  graver,  comme  eu  son  enfance, 
Quelques  croix,  signes  d'espérance. 
Autour  d'un  nom  chéri. 

Ah  !  reprends  pour  moi  ta  parure. 

Incline  tes  pâles  rameaux  ; 

J'aime  le  deuil  de  la  nature  . 


—  243  — 

•y'^  r    •  "    •      '  ■  Quand  tu  couvres  de  ta  verdure 

La  pierre  des  tombeaux. 

*"  J'aime  ce  vague  de  pensées, 

Cette  douce  et  triste  langueur 
Qui,  sous  tes  branches  abaissées, 
Jette  sur  nos  peines  passées 
L'oubli  consolateur. 

Nous  le  répétons,  le  saule  pleureur  est  "un  arbre  usé;  et,  si  l'on 
veut  s'inspirer  de  quelque  chose  de  neuf,  il  faut  chercher  un  autre 
ombrage...  Laissons-le  sur  le  bord  des  eaux  s'y  pencher  comme  pour 
s'y  voir  ,  ou  sur  les  tombes  pour  les  abriter  de  son  dôme  gracieux  et 
mobile.  Mais  regardons-y  k  deux  fois  avant  de  l'implanter  dans  nos 
compositions  ;  sans  doute ,  il  est  beau  ;  mais  (|uc  voulez-vous,  il  a  fait 
son  temps. 

k^^k  pertiYmsiit^  par  M.  Firinçois  Pej^ennes. 

Oh  c'est  vraiment  h  croire  que  nous  en  sommes  au  jour  des  morts  ! 
Ecoutez. 

Sous  ce  saule,  triste  et  paisible.,. 

Vous  le  vovez,  encore  un  saule,  encore  une  morte. 

Il  faut  passer  outre  ,  et  répéter  aux  jeunes  gens  qui  toui'uejit  a  h 
poésie,  de  se  détourjiev  de  sentiers  si  tristes  et  si  battus. 

Quand  on  se  fait  poète,  il  ne  faut  pas  mettre  son  pied  sur  la  trace 
d'un  pied  ;  il  faut  prendre  son  essor  vers  les  champs  de  TinQui  ;  là  , 
les  devanciers  n'ont  pas  fait  d'ornières  ,  et  là  ,  si  vous  devez  un  jour 
être  admis  au  nombre  des  élus ,  le  génie  vous  donne  des  ailes  et  vous 
vous  soutenez  daus  les  hautes  régions  ;  mais  en  marchant  terre  à  terre 
sur  les  pas  des  autres,  on  finit  par  tomber. 

UN  HÔTE  DU  couvEiNT  DEL  coRVo ,  par  M.  Th.   de  Pujmaigrc, 

Oh!  racontez-iioiLs  une  histoire  l 

Combien  de  fois  chacun  de  nous  n'a-t-il  pas  entendu  répéter  cette 

phrase  dans  les  salons Les  histoires  l  II  n'y  a  pas  que  les  enfans 

à  les  aimer,  à  les  écouter  avec  plaisir;  les  grandes  personnes  font 
aussi  cercle  à  l'entour  de  ceux  qui  racontent  bien,  et  nous  sommes 
assurés  que  si  notre  jeune  ajiii;]\r.  île  Puymaigrc,  a  redit  dans  le 


monde  son  histoire  du  courent  del  Con^o ,  on  se  sera  pressé  à  l'en- 
tour  de  lui  pour  le  mieux  entendre. 

La  poésie  est  une  habile  conteuse,  aussi  M.  de  Puymaigre  a  mis  son 
histoire  en  vers. 

La  teinte  du  saphir  dans  l'air  se  condensait  (1), 

L'étoile  au  firmament  de  son  doux  feu  luisait, 

Le  vent  plus  frais  du  soir  courait  sur  le  feuillage, 

Et  la  prière  à  Dieu,  du  jour  dernier  hommage,  , 

Du  couvent  del  Corvo  n'ébranlait  déjà  plus 

La  cloche  dont  le  son  mourait  vague  et  confus.  «wy/ 

Alors  qu'un  voyageur  à  la  figure  austère  •»• 

Franchit  grave  et  pensif  le  seuil  du  monastère  ; 

Sa  bouche  sans  souris,  son  front  pâle  et  plissé, 

Semblait  dire,  sur  lui  le  malheur  a  passé,  '  " 

L'inconnu  pénètre  dans  les  profondeurs  du  cloitre,  et  là  s'assied 
sur  une  pierre. 

La  lune  lui  fait  voir  le  saint  religieux 

Qui  venait  l'accueillir  en  ces  paisibles  lieux.  .  iii'ji 

—  Que  voulez-vous,  mon  fils?  dit-il  d'une  voix  tendre  : 

—  La  Paix.  —  Ces  deux  mots  seuls  sont  ceux  que  fait  entendre 
L'inconnu,  dont  les  yeux  soulevés  un  moment 

Vers  la  terre  aussitôt  retombent  tristement. 
Puis,  gardant  le  silence  et  précédé  du  frère, 
Il  gagne  sa  cellule  étroite  et  solitaire. 

L'étranger  repose  la  nuit  sur  sa  natte  de  joncs;  et  le  lendemain, 
quand  le  soleil  pousse  de  longues  gerbes  de  lumière  sous  les  arcades 
du  cloître. 

Le  vieux  religieux  s'adresse  au  voyageur 

Et  cherche  à  ramener  le  calme  dans  son  cœur. 

Mais  c'est  en  vain.  —  La  paix,  dont  vous  parlez,  mon  père, 

Lui  répond  l'étrangler,  ce  n'est  plus  sur  la  ten'e 

Que  je  la  puis  trouver  ;  malheureux  exilé, 

Qui  de  la  misère  ai  mangé  le  pain  salé  (2;  ! 

INon,  je  n'ai  plus  de  paix,  pas  plus  que  d'espérance  ; 

Il  ne  me  reste  plus  qu'un  bonheur,  -r-  la  vengeance  ! 

Il  me  reste  mes  vers  !  — Je  vous  suis  inconnu. 


(1)  Dolce  color  d'oriental  safjiro 

Che  s'accoglieva  ncl  screno  aspelto.... 

PORCATOSIO,  C.  K 

(2)  Tu  prospérai  sï  corne  sa  di  sale 
Lo  pancaltrui^,,, 

Parasisp,  cafitoiTii* 


—  245  — 

Mon  nom  n'est  pas  sans  doute  à  ce  couvent  venu, 

Mais  ce  livre,  que  lit,  qu'admire  l'Italie, 

Qu'il  vous  fasse,  mon  père,  aux  heures  où  l'on  prie, 

Ressouvenir  parfois  de  moi,  pauvre  proscrit. 

Au  frère,  l'étranger  donna  le  manuscrit. 

Et  puis  il  s'éloigna  d'une  démarche  lente. 

—  Le  moine  ouvrit  le  livre  et  lut  :  L'Enfer  de  Dante. 

Il  faut  couper  court  ici,  car  l'espace  me  manque,  et  je  suis  cepen- 
dant encore  tout  entouré  de  fragmens  qui  mériteraient  bien  d'être  ci- 
tés ;  mais  comme  mes  citations  seraient  trop  incomplètes,  je  remets  à 
un  autre  jour.  Beaucoup  de  poèmes  et  surtout  VAvenij'  de  M.  Francis 
Lacombe  n'auront  rien  à  y  perdre.  Comme  dernier  bouquet  de  la 
guirlande,  plaçons  ici  une  noble  pensée ,  une  pensée  toute  française , 
une  pensée  de  M.  de  Tourvieille,  un  cha^ît  de  gloike  et  de  foi.  Al- 
ger, ou  l'Afrique  CONQUISE. 

Honneur  au  poète  qui  se  souvient  de  la  gloire  de  nos  armes,  et  qui 
chante  des  exploits  que  l'envie  a  tout  fait  pour  voiler. 

M.  de  Tourvieille  a  redit  la  conquête  à^ Alger  la  guerrière  par  les 
soldats  du  drapeau  blanc,  et  il  a  fait  hommage  de  son  poème  au  mal- 
heur. 

C'est  une  noble  pensée  de  plus. 

Nous  regrettons  de  ne  pas  pouvoir  citer  quelques  vers  d'un  ouvrage 
011  nous  avons  rencontré  de  nobles  inspirations ,  quelquefois  aussi 
uue  facilité  trop  peu  occupée  des  règles  de  la  poésie.  Par  le  temps  qui 
court,  ce  qu'il  y  a  de  moins  commun ,  c'est  de  voir  dédier  un  livre  à 
un  roi  dans  l'exil. 

Ces  choses  là  ne  sont  à  l'usage  que  des  cœurs  élevés. 

Vicomte  Walsh. 


W^- 


—  246  — 


(S)fecïi0i]uc  bc  £0nq^ot\ 


L'idée  d'aller  enlever  aiix  sables  brûlants  de  l'Egypte  les  restes  des  monu- 
mcns  gigantesques  qui  l'ornaient  aux  temps  de  sa  plus  grande  gloire,  n'est  pas 
nouvelle  en  Europe  ;  combien  de  fois  ne  se  préseuta-t-elle  pas  à  l'imagination 
conquérante  des  Romains  sous  les  règnes  d'Auguste  ,  de  Caligula  et  de  Cons- 
tantin I  Ces  énormes  aiguilles  de  granit,  que  l'on  voyait  s'élevant  majestueuse- 
ment d'une  seule  pièce  sur  cette  antique  patrie  des  Pharaons ,  et  qui  portent 
pour  cette  raison  le  nom  de  monolithes  ,  excitèrent  surtout  Tavldité  archéo- 
logique de  la  ville  souveraine,  Rome  devint,  non  pas,  comme  on  l'a  dit,  la  patrie 
adoptive,  mais  la  terre  tumulaire  des  obélisques  ;  les  empereurs  en  arrachèrent 
jusqu'à  douze  au  repos  de  l'Egypte,  pour  les  livrer  aux  nmtilations  des  barbares 
du  Nord. 

De  tous  ces  monumens ,  le  plus  grand  est  celui  que  Sixte-Quint  fit  élever  eu 
1588  devant  l'église  de  Saint-Jean-de-Latran  :  il  a  10  pieds  6  pouces  à  sa  base, 
et  7  pieds  4  pouces  à  son  sommet;  son  fût,  d'une  seule  pièce,  a  114  pieds  7 
pouces  de  longueur.  3Iais  pour  mieux  faire  ressortir  ce  monolithe  ,  déjà  si  im- 
posant par  ses  proportions  colossales  ,  on  a  eu  la  déplorable  pensée  de  l'asseoir 
sur  nn  piédestal  de  49  pieds  de  hauteur,  et  de  le  surcharger  d'ornemens  sans 
goût,  et  de  le  surmonter  d'une  croix  énorme  ;  sa  hauteur  totale  est  de  163  pieds, 
et  l'on  évalue  son  poids  à  plus  de  405  tonneaux  ;  il  est  de  granit  de  Syène,  d'un 
rosc-grisàtre,  et  des  hyéroglyphes  couvrent  toutes  ses  faces.  Arraché  du  milieu 
des  sables  de  l'Egypte  par  Constantin ,  père  de  Constance  et  d'HéUopolis,  cet 
obélisque  fut  transporté  en  Itabe  sur  un  navire  monté  par  300  rameurs,  dé- 
barqué sans  accidens  sur  des  rouleaux  placés  au  bord  du  Tibre ,  et  traîné  par 
la  porte  d'Ostie  jusqu'au  Grand-Cirque.  «  Tout  ce  qui  restait  à  faire  ,  dit  Am- 
mien  Marcelin,  c'était  de  le  mettre  debout,  ce  qu'on  osait  à  peine  se  flatter 
d'accomplir.  De  grandes  poutres  do  bois  furent  plantées perpendiculaiiement  et 
portées  jusqu'à  une  dangereuse  élévation  ;  on  eût  dit  une  foret  de  machines  ;  des 
cordes  longues  et  fortes  furent  ajoutées  à  cet  ouvrage  ,  elles  paraissaient  comme 
un  filet  serré  voilant  la  voûte  du  ciel  ;  la  masse  de  pierre  soulevée  comme  ui\e 
montagne  par  ce  réseau  de  câbles,  monta  graduellement  en  lair,  resta  suspen- 
due en  l'air  pendant  quelques  instans ,  et ,  après  avoir  pivoté  sur  son  axe  , 
fut  en  un  posée  sur  le  socle  qui  l'attendait,  par  les  eflbrts  de  plusieurs  milliers 
d'hommes.  » 

Comment  un  tel  bloc  de  granit  peut-il,  ainsi  que  tous  ceux  du  même  genre, 
être  extrait  de  la  carrière  et  transporté  au  loin?  C'est  ce  que  sir  John  Herschel 
nous  apprend  dans  son  discours  sur  la  philosophie  naturelle  ,  en  nous  offrant 
comme  termes  de  comparaison  les  récits  faits  par  le  docteur  Kennedy  sur  l'é- 
rection d'un  obélisque  de  granit  à  Scringapatam,  province  de  l'Inde,  où  l'on 
paraît  cmplover  encore  de  nos  jours  les  mêmes  machines  et  les  mêmes  moyens 
que  k^s  anciens  E[;y plions,  a  Les  Indiens,  dit  cet  auteur,  détachent  d'énormes 
blocs  par  un  procédé  aussi  simple  qu'cllicacc  :  les  ouvriers  s'appliquent  àdé- 


—  247  — 

couvrir  d'abord  une  portion  de  rocher  d'une  étendue  sufllsante  et  située  près 
du  bord  précédemment  exploité  ;  ils  dénudent  avec  le  ciseau  la  surface  supé- 
rieure et  y  tracent  une  ligne  dans  la  direction  projetée,  le  long  de  laquelle  ils 
creusent  une  gouttière  d'environ  deux  pouces  de  profondeur.  Dans  la  fente 
même  et  suivant  toute  sa  longueur,  on  allume  un  feu  vif  et  on  l'entretient  jus- 
qu'au moment  où  la  gouttière  est  très-fortement  échauffée  ;  alors,  à  un  signal 
convenu,  une  double  rangée  d'hommes  et  de  femmes,  tenant  chacun  un  vase 
d'eau  froide,  balayent  vivement  les  cendres  et  versent  le  liquide  sur  la  pierre 
ardente  ;  aussitôt  le  banc  de  granit  éclate  et  se  fend  en  suivant  une  fracture 
rectihgne.  On  détache  quelquefois,  par  ce  moyen,  des  blocs  de  6  pieds  d'é- 
paisseur et  de  80  pieds  de  longueur.  » 

L'obélisque  qui  mérite  le  second  rang  parmi  ceux  que  Ton  voyait  à  Rome , 
est  celui  élevé  par  Caïus  César  ;  ce  fut  le  premier  que  Sixte-Quint  fit  trans- 
porter, en  1586,  devant  l'éghse  Saint-Pierre  :  on  n'y  voit  pas  d'hiéroglyphes. 
Il  a  été  rogné,  et  pourtant  il  a  encore  une  longueur  de  91  pieds  2  pouces,  et 
144  pieds  avec  son  piédestal.  Puis,  vient  l'obélisque  flaminien  qui  fut  inauguré 
par  Auguste  *,  et  qui  a  8  pieds  10  pouces  de  base ,  et  environ  80  pieds  de 
hauteur. 

L'obélisque  d'Auguste,  consacré  au  soleil,  fut  placé  d'abord  comme  un  méri- 
dien au  milieu  du  Champ-de-Mars ,  fut  brisé  ,  puis  relevé  et  transporté  sur  le 
mont  Citorio  par  Benoît  XIV  et  Pie  VI ,  en  1792,  et  ses  morceaux  réunis  pré- 
sentent une  pyramide  avec  hiéroglyphes,  ayant  5  pieds  4  pouces  à  sa  base,  et 
121  pieds  en  hauteur  totale ,  dont  le  monohthe  occupe  une  longueur  de  77 
pieds. 

L'obélisque  a  hiéroglyphes  élevé  sous  Sixte-Quint  en  1589,  par  l'architecte 
Fontana,  est  en  trois  morceaux,  a  121  pieds  de  hauteur,  et  le  monolithe,  avant 
d'avoir  été  brisé,  en  avait  85. 

L'obéhsque  pamphilien,  placé  en  1651,  par  ordre  d'Innocent  X,  sur  la  Piaxa 
Novana,  a  108  pieds  de  hauteur,  et  son  monolithe  n'en  a  que  59. 

L'obélisque  sans  hiéroglyphes,^  érigé  par  Antinori  en  1786,  sous  Pie  VI,  sur 
le  mont  Cavallo,  et  cassé  en  plusieurs  endroits,  a  103  pieds  d'élévation,  et  son 
monolithe  51. 

Celui  avec  hiéroglyphes,  élevé  par  Antinori  sous  Pie  VI ,  en  1789,  au  Salos- 
tine-della-Trinina-di -Monte,  a  de  hauteur  103  pieds^  et  son  monohthe  47. 

L'obélisque  sans  hiéroglyphes,  élevé  par  Fontana  en  1587,  sous  Sixte-Quint, 
devant  Sainte-Marie-Majeure,  est  en  trois  morceaux,  a  91  pieds  de  hauteur,  et 
son  monolithe  52. 

L'obélisque  avec  hiéroglyphes  de  Barbérini,  érigé  sous  Pie  Vïl  en  1822;,  sur 
le  mont  Pincio ,  présente  les  noms  d'Adrien,  de  son  épouse  Sabina  et  d'Anti- 
nous ;  il  a  61  pieds  de  hauteur,  et  son  monolithe  33. 

Celui  érigé  sous  Clément  XI,  en  1711,  devant  le  Panthéon,  a  51  pieds  de 
hauteur,  et  son  monolithe  18. 

.f  L'obéhsque  érigé  sous  Alexandre  VII,  en  1667,  par  le  Bernin,  et  porté  sur 
un  éléphant  au  Minerveo-della-MinerWi,  a  43  pieds,  et  son  monolithe  18. 

L'Egypte,  comme  on  le  voit,  a  souvent  été  dépouillée  de  ces  aiguilles  pyra-» 
midales  que  i'ou  plaçait,  quand  elles  étaient  assez  petites ,  dans  l'intérieuç  4e 


—  248  — 

certains  temples  et  autres  édifices  sacrés,  ou,  quand  elles  avaient  une  grande 
élévation^  toujours  par  paires  devant  les  portiques  des  palais  et  des  temples. 
Par  cette  sage  méthode,  on  évitait  de  choquer  la  vue  en  masquant  le  point  cen- 
tral de  l'entrée  des  édifices. 

Le  pillage  de  TEgypte  ne  pouvait  manquer  d'exciter  la  convoitise  de  nos  ar- 
chéologues; ils  ont  voulu  en  avoir  leur  part,  et  il  est  juste  de  reconnaître  quVn 
France  les  constructions  sont  assez  lentes  et  assez  dispendieuses  pour  donner  le 
goût  des  monumens  tout  faits.  Aussi  le  cadeau  d'un  obélisque  fut-il  considéré 
comme  une  bonne  fortune  ;  et  la  gracieuseté  du  pacha  Mahomet  inspira  aux 
écrivains  du  gouvernement  d'intarissables  éloges. 

M.  Lebas,  ingénieur  de  la  marine,  reçut  l'ordre  de  se  rendre  dans  la  Haute- 
Egypte  pour  y  faire  choix  d'une  de  ces  légères  et  indestructibles  aiguilles  de 
granit  qui  témoignent  encore  de  la  grandeur  et  de  la  magnificence  de  Thèbes, 
la  ville  aux  cent  portes. 

C'était  en  1831,  un  bâtiment  constiuit  à  Toulon,  et  dont  on  confia  le  com- 
mandement au  lieutenant  Verninac,  se  munit  d'une  cargaison  de  cordages,  ca- 
bestans^ poulies  et  pièces  de  charpente;  peut-être  l'envoyé  du  gouvernement  y 
joignit-il,  pour  son  instruction  particulière,  l'ouvrage  de  l'architecte  Fontana, 
intitulé  :  Del  modo  tcnuto  nel  transporlaro  del  obeîùco  F'aticano  c  délie  Fabricine  di 
Sixto  V;  Roma  1590;  car  là,  il  fut  siîr  de  trouver  la  description  des  machi- 
nes qu'il  devait  employer,  sauf  à  les  modifier  suivant  les  circonstances. 

Arrivé  devant  le  pylône  ou  muraille  pyramidale  dont  quelques  fragmens  entou- 
rent les  antiques  ruines  de  Thèbes  dans  le  village  de  Louqsor,  à  vingt-cinq  lieues 
du  Caire  ,  M.  Lebas  aperçoit  deux  obélisques  encore  debout  ;  l'un,  celid  du  côté 
de  l'Orient,  était  le  plus  élevé  et  avait  25  mèties  3  centimètres  d'élévation , 
mais  il  était  dans  le  plus  mauvais  état  ;  quant  à  l'obélisque  occidental,  ii  était 
mieux  conservé  et  se  composait  d'un  seul  bloc  de  pierre  de  granit  rougeâtre 
taillé  en  pyramide,  ayant  un  fût  de  72  pieds  de  hauteur,  y  compris  un  pyrami- 
dion  qui  le  termine,  ayant  1  mètre  94  centimètres  d'élévation  ;  sa  base  formait 
un  carré  de  2  mètres  42  centimètres  de  côté,  et  celle  du  pyramidion  est  un  carré 
de  1  mètre  54  centimètres  de  côté,  le  poids  du  tout  est  de  500,000  livres,  et  il 
porte  sur  ses  faces  des  rangées  d'hiéroglyphes^  au  moyen  desquels  le  savant 
M.  Champollion,  conservateur  de  la  Bibliothèque  royale,  a  pu  apprendre  que 
cette  pierre  avait  été  arrachée  aux  carrières  de  Syènes,  pas  ordre  de  Ramsès  II , 
c'est-à-dire  vers  l'an  1580  avant  Jésus-Christ;  mais  que  la  mort  l'ayant  em- 
pêché de  pouvoir  la  f^iirc  mettre  debout  devant  l'édifice,  à  la  décoration  duquel 
il  voulait  la  faire  servir  en  mémoire  de  ses  victoires,  elle  lut  édifiée  sous  le 
règne  de  son  frère  Sésostris-le-Grand  ou  Ramsès  III. 

On  pouvait  s*en  tenir  à  un  pareil  morceau  ;  M.  Lebas  ne  pousse  pas  plus  loin 
ses  recherches  ;  il  fait  avancer  ses  cables,  ses  cabestans,  dresse  ses  mâts  à  pou- 
lies, abat  sur  le  sable  le  monument  séculaue,  le  fait  glisser  le  long  d'un  chemin 
en  charpente  jusqu'au  fond  de  la  cale  du  navuc ,  qui  presque  aussitôt,  le  2a 
décembre,  descend  le  Nil,  vogue  sur  la  ^Méditerranée,  passe  dans  l'Océan,  entre 
dans  les  eaux  de  la  Seine,  séjourne  à  Rouen  tout  Ihiver  de  1835,  remonte 
le  fleuve  au  printeûîps  el  vient  s'échouer  au  milieu  de  Paris  près  le  pont 
Louis  XYI. 


—  249  — 

Alors  on  ouvre  le  devant  du  bâtiment  coninir»  déjù  on  l'avait  fait  en  E(j;ypte  ; 
puis  ,  200canoniers  se  mettent  à  touiner  les  leviers  de  cinq  cabestans,  et  l'obé- 
lisque sort  de  la  cale  du  navire,  glisse  le  long  d'un  chemin  en  bois  qui  couvre 
la  rampe  conduisant  de  la  rivière  au  quai,  et  reste  ensuite  plusieurs  mois  sur 
cette  rampe. 

Pendant  ce  temps,  le  navire  auquel  on  a  donué  le  nom  de  Louqsor  se  remet  à 
la  voile  et  va  chercher  à  Laberildut,  sur  les  cotes  de  Bretagne,  im  piédestal  qui 
se  compose  de  cinq  blocs  de  granit,  dont  le  poids  total  est  de  480,000  livres. 

Toutes  ces  pierres  étant  une  fois  réunies  à  Paris,  il  faut  savoir  où  les  placer. 
Alors  on  tient  jusqu'à  dix  conseils  des  ministres,  et  plusieurs  emplacemens  sont 
tour  à  tour  proposés  et  rejetés;  une  voix  puissante  veut  que  l'obélisque  soit  dressé 
sur  la  place  de  la  Révolution  ;  en  vain  les  objections  se  succèdent  :  c'est  là 
qu'il  faut  le  placer  ;  —  c'est  absurde ,  c'est  ignoble  ;  c*est  détruire  les  lignes  ad- 
mirables que  présente  l'avenue  des  Champs-Elysées  jusqu'au  palais  desTuileries, 
ou  la  rue  Royale  de  la  Madeleine  à  la  Chambre  des  Députés  ;  —  peine  inutile  ! 
il  faut  l'élever  en  place  de  l'image  du  roi-martyr,  au  centre  de  cette  place,  afin 
que  son  ombre  gigantesque  cache  enfin  une  terre  ensanglantée,  dont  la  vue 
seule  enfante  les  remords  et  trouble  les  consciences  ;  la  pierre  de  Sésostris  au 
moins  ne  réveillera  aucun  pénible  souvenir;  et  puis,  quand  elle  sera  là,  on  recu- 
lera peut-être  devant  la  difficulté  de  l'enlever  pour  )  éprendre  la  pensée  de  dou- 
leur et  d'expiation  qui  l'a  précédée.  Le  conseil  décide  donc  que  l'obélisque  qui 
avait  fait  une  rencontre  de  perspective  si  heureuse  sur  le  sol  de  la  vieille  Thèbes, 
sera  grotesquement  posé  sur  le  point  central  des  lignes  qui  conduisent  des  Tui- 
leries à  l'arc  de  l'Etoile,  et  de  la  Chambre  des  Députés  à  l'église  de  la  Made- 
leine. 

L'on  commence  alors  par  empiler  les  unes  sur  les  autres  les  diverses  masse.-? 
qui  composent  le  piédestal  ;  sa  base  est  promptement  assise  ;  on  place  ensuite 
au-dessus  un  dez  pesant  200,000  livres,  que  l'on  surmonte  d'une  corniche  d'une 
seule  pièce,  élevée  par  des  procédés  qui  n'ont  guère  rien  de  plus  neuf  que  l'obé- 
lisque ;  ensuite  vient  l'acrotère  ou  socle,  que  par  un  calcul  fort  peu  ingénieux 
on  a  divisé  en  plusieurs  morceaux. 

Vous  croyez  sans  doute,  bons  et  savans  antiquaires  de  provinces  ,  que  les 
moulures  de  la  base  et  de  la  corniche  ont  été  taillées  en  style  égvptien,  pour  être 
en  harmonie  avec  les  hiéroglyphes  de  l'obélisque  et  les  sphinx  destinés  à  figurer 
aux  quatre  angles  du  piédestal;  détrompez-voiis,  l'efi'etde  pareilles  moulures  eut 
été  beaucoup  trop  harmonique  pour  le  sentiment  artistique  duministredirecteur 
de  ces  travaux.  Il  a  voulu,  comme  dans  tous  les  monumens  qu'il  a  fait  terminer, 
mélanger  les  styles  ;  et ,  ne  pouvant  donner  à  ces  moulures  une  forme  de 
jnoyen-age,  il  les  a  fait  tailler  d'après  les  ordres  grecs  et  romains.  Si  cela  vous 
étonne,  rappeloz-vous  que  ÎM.  Thiers  a  transporté  dans  les  questions  d'art  son 
système  de  composite  politique.  Le  mélange  des  styles  est  pour  lui  comme  la  con- 
fusion des  principes,  et  dans  les  divers  monumens bâtis  sous  son  administration, 
on  peut  dire  qu'il  y  a  toujours  quelque  hommage  au  chaos.  Ne  pouvant  donner 
aux  moulures  de  l'obélisque  une  forme  de  moyen-àge,  il  les  a  fait  modeler  d'a- 
près les  ordres  grecs  et  romains.  Ce  désaccord  ne  sera  donc  pas  moins  marqué 
dans  l'obélisque  qu'à  l'hùteldu  quai  d'Orsay  et  à  l'arc  del'Eloile,  qui,  commen- 

12 


—  250  — 

ces  en  style  par  trarcliitec turc  {^;rocqiie  ou  romaine,  ont  été  teriuiués  ea  style  de 
la  renaissance,  et  sont  couronnés  par  des  palmettes  et  autres  iiorilures  archi- 
tecturales. 

Le  piédestal  tant  bien  que  mal  établi,  M.  Lcbas  s'est  mis  à  l'œuvre  pour  faire 
avancer  l'obélisque  ;  d'abord,  il  a  fait  construire  un  double  mur  en  moellons 
formant  un  plan  incliné  plus  ou  moins  solide,  dont  le  point  le  pKis  élevé  arrive 
à  la  hauteur  de  la  surface  du  socle  ;  sur  ce  chemin  de  pente  il  a  placé  des  pou- 
tres ,  sur  lescjuelles  un  chariot  portant  l'obélisque  peut  glisser  par  le  secours 
d'une  traction  quelconque  ;  déjà  au  moyen  de  cabestans  on  a  fait  arriver  cette 
masse  jusque  sur  le  plan  incliné,  mais  ce  mouvement  en  avant  a  été  suivi  d'un 
temps  d'arrêt  qui  a  duré  jusqu'au  25  septembre,  jour  où  une  machine  à  vapeur 
de  la  force  de  40  chevaux ,  confectionnée  assez  peu  solidement  par  les  soins  de 
M.  Cave,  a  été  montée  ;  alors  à  l'aide  des  cables  on  a  rais  les  treuils  eu  rapport 
avec  le  chariot  qui  porte  l'obélisque,  puis  on  l'a  fait  monter  sur  le  chemin  in- 
cliné d'une  fois  sa  longueur;  et  à  l'instant  où  l'aiguille  marchait,  la  malheureuse 
machine  à  vapeur  s'est  détraquée,  accident  qui,  n'ayant  pas  été  prévu,  aurait 
causé  la  perte  de  l'obélisque  s'il  fut  arrivé  à  l'instant  de  son  érection 

Le  redressement  du  monolithe  est  la  difiiculté  la  plus  sérieuse ,  disons  même, 
la  seule  de  toute  l'opération.  On  se  servira  pour  l'effectuer  d'une  espèce  de  che- 
valet, composé  de  chaque  côté  de  dix  mâts  ou  bigues  verticaux,  assemblés  en 
haut  et  en  bas  par  des  pièces  de  bois  transversales  ;  l'assemblage  inférieur  est 
arrondi  de  telle  manière  que  le  chevalet  puisse  suivre  un  mouvement  déterminé 
d'inclinaison  ;  quant  à  l'assemblage  supérieur,  il  sera  le  point  dattache  d'où  par- 
tiront, d'un  côté,  vingt  haubans  ou  cables,  qui  se  rattacheront  à  l'obélisque  , 
tandis  que  du  côté  opposé  seront  fixés  autant  de  moufles  ,  dont  les  cordes 
viendront  s'enrouler  sur  les  treuils  de  la  machine  à  vapeur,  après  avoir  passé 
sous  un  point  d'appui  qui  doit  opposer  une  résistance  beaucoup  plus  forte  que 
le  poids  du  monolithe ,  point  d'appui  se  composant  de  12  pieux  enfoncés  en 
terre  et  surmontés  d'un  lest  de  500,000  livres. 

Dès  le  commencement  de  l'opération  qui  durera,  dit  ÎM.  Lebas,  une  ou  deux 
heures  ,  le  chevalet  sera  peipendiculaire,  et  les  cordes  qui  le  rattacheront  aux 
treuils  de  la  machine  à  vapeur  formeront  un  angle  à  peu  près  égal  à  celui  des 
haubans  fixés  à  l'obélisciuc  ;  mais,  dès  que  celui-ci  s'élèvera,  le  chevalet  s'in- 
clinera vers  les  treuils,  et  de  i)eur  que  le  contre-coup  ne  fasse  chavirer  le  mono- 
lithe quand  sa  base  touchera  le  socle,  il  sera  maintenu  dans  son  centre  de  gra- 
vité par  d'autres  cables  attachés  à  son  sommet  et  fixés  en  même  temps  à  des 
cabestans  placés  à  l'opposé  de  la  machine  à  vapeur. 

A  voir  l'activité  qui  règne  aujourd'hui  dans  ces  travaux,  à  voir  la  facilité  avec 
laquelle  on  y  prodigue  l'or  de  l'état,  on  dirait  que  le  salut  du  pays  dépend  de  leur 
fin;  cette  épaisse  et  longue  muraille  que  le  peuple  de  Paris  appelle  assez  plaisam- 
ment une  muraille  de  laChine,étonne  surtout  en  présence  des  machines  à  vapeur; 
on  se  demande  si  l'emploi  d'une  force  si  prodigieuse  ne  devait  pas  suffire,  et  si 
l'on  ne  pouvait  avoir  un  levier  sans  une  montagne  de  moellons  ;  la  vapeur  eu 
donnant  des  forces  certaines,  que  Ton  peut  augmenter  ou  diminuer  à  volonté, 
quand  la  machine  est  habilement  construite,  facilite  en  effet  la  solution  de  bien 
des  problèmes  de  puissance  et  de  jiésistance  ,  et  l'on  ue  voit  pas  pourquoi    on 


—  251  — 

n'en  use  qu'à  moitié,  lorsqu'en  suppléant  à  tout,  elle  pourrait  réduire  les  dé- 
penses, simplifier  les  travaux  et  imprimer  à  l'opération  entière  une  certitude 
mathématique,  que  l'expérience  même  et  le  talent  de  l'ingénieur  ne  lui  assurent 
pas  (1). 

Indépendamment  de  ce  moyen  qui  semble  répondre  à  toutes  les  conditions 
d'une  pose  d'obélisque,  on  a  parlé  de  divers  procédés  de  mécanique  beaucoup 
plus  avancés  et  beaucoup  moins  cliers,  qui  ont  été  proposés  et  rejetés  sans  avoir 
pu  obtenir  le  stérile  honneur  d'un  examen  et  d'un  rapport. 

Nous  citerons  notamment  un  habile  serrurier  de  Paris,  qui  vers  le  commen- 
cement de  juillet  a  écrit  en  ces  termes  au  ministre  chargé  de  la  direction  des  tra- 
vaux de  la  place  Louis  XV  :  «  J'offre  de  placer  le  monolithe  sur  son  piédestal, 
sans  l'emploi  de  machines,  cables,  crics,  ni  cabestans,  de  le  faire  en  très-peu 
de  temps,  avec  la  force  d'un  seul  homme  et  en  faisant  observer  que  cette  opé- 
ration ne  coûtera,  tout  au  plus,  que  la  centième  partie  de  la  somme  allouée  par 
les  chambres  ;  de  plus,  et  afin  de  prouver  la  supéiiorité  des  moyens  que  j'em- 
ploierai, je  prends  l'engagement  de  faire  construire  à  mes  frais  un  obéhsque  ar- 
tificiel du  double  du  poids  de  celui  actuel  et  de  le  placer  également  à  mes  frais 
sur  le  piédestal  de  la  place  de  la  Concorde.  » 

Yoicila  réponse  textuelle  faite  par  le  ministre,  le  15  juillet  :  «  Je  regrette  que 
mes  nombreuses  occupations  ne  me  permettent  pas  de  vous  accorder  un  entre- 
tien qui  d'ailleurs  devient  inutile,  puisque  le  projet  de  l'érection  de  l'obélisque 
a  été  adopté  depuis  long-temps  par  le  conseil  des  bâtimens  civils,  et  qu'il  est  déjà 
très-avancé  dans  son  exécution.  » 

Quel  est  le  procédé  de  l'auteur  de  la  proposition  ?  Nous  le  connaissons  en  partie 
sans  vouloir  pourtant  en  faire  ni  l'éloge  ni  la  critique,  mais  il  nous  semble  que 
l'administration,  qui  l'ignore  peut-être,  devait  au  moins  en  accepter  la  confidence, 
et  ne  pas  repousser,  comme  uri  importun  ou  un  insensé,  un  mécanicien  qui  jouit 
d'une  incontestable  réputation  d'habileté  ;  la  fin  de  non-recevoir  qu'on  lui  a  op- 
posée n'a  rien  que  de  spécieux,  car,  qui  ne  sait  que  l'on  peut  toujours  rompre 
un  marché  onéreux  à  l'aide  de  dommages-intérêts.  Si  nous  insistons  vivement  à 
cet  égard,  c'est  parce  que,  dans  notre  opinion,  l'administration  d'un  pays  doit , 
lorsqu'elle  est  éclairée,  chercher  toujours  dans  l'érection  d'un  monument  l'occa- 
sion d'oftrir  un  modèle  et  de  faire  faire  un  progrès  à  l'art;  c'est  là,  pour  elle,  un 
devoir  d'autant  plus  impérieux,  qu'elle  agit  à  la  face  du  ciel  pour  le  compte  de 
la  France^  et  qu'elle  a  pour  témoins  non-seulement  les  nationaux^  mais  les 
étrangers.  Si  donc,  il  est  démontré  que  pour  la  somme  consacrée  à  ce  monu- 
ment exotique,  on  aurait  pu  avoir  un  monument  indigène  plus  beau  et  plus  con- 
venable et  s'enrichir  de  moyens  neufs  et  plus  économiques  que  ceux  connus,  qui 
auraient  ajouté  à  la  gloire  de  la  France  en  ajoutant  à  celle  de  ses  artistes,  on 
déplorera  avec  nous  le  funeste  aveuglement  qui  s'est  acharné  à  jeter  au  milieu 
de  Paris  un  monolithe  égyptien  pour  rompre  l'harmonie  de  nos  monumens  en 
brisant  leur  plus  belle  ligne  de  perspective,  J.  Odolant-Des>os. 

(1)  P.  S.  Nous  apprenons  h  l'instant  qu'on  a  renoncé  à  l'emploi  de  la  vapeur  pour  dresser 
l'obéUsque  sur  son  piédestal  ;  une  machine  iaile  à  grands  frais  devient  inutile  et  disparait 
pour  taire  place  à  un  uouvçl  appîu:eil.  Ces  hésitations  et  cette  imprévoyauce  nç  sont-çllçs 
pas  biçu  coupables  ? 


—  252 


Une  chose  reconnue,  avérée  aujourd'lmi,  c'est  que  lé  siècle  tourne  à  la  mono- 
manie.  Depuis  Esculape  et  Cujas  la  nionomanie  est  partout  ;  tout  crime  a  son 
excuse  dans  la  monomanie.  Parlez  à  un  docteur  de  M.  Papavoine,  il  vous  dira  : 
c'était  un  monomane;  Victor  Escousse,  Lebas,  Jules  Mercier,  monomanes  ;  le 
suicide,  au  fond,  n*est  qu'une  monomanie  ;  l'inûinticide,  le  fratricide,  le  parri- 
cide même  ne  sont  j^as  autre  chose  ;  c'est  par  monomanie  que  l'on  tue,  que  l'on 
vole  ;  et  ces  exploits  nocturnes  dont  Paris  vient  encore  d'être  le  théâtre  sont, 
croyez-moi,  le  fait  de  quelques  monomanes  que  la  police  a  la  monomanie  de  ne 
pas  surveiller  d'assez  près. 

Ainsi  donc,  puisqu'il  est  d'usage,  comme  l'a  fort  bien  dit  Horace,  que  chacun 
ici  bas  ait  sa  monomanie  {Trahit  sua  queinquc  vohcptas),  il  faut,  amis  lecteurs,  que 
je  vous  avoue  la  mienne  :  j'ai  la  monomanie  des  revues ,  — entendons-nous,  des 
revues  littéraires  :  je  n'ai,  je  le  déclaie,  nul  goût  pour  l'uniforme,  fût-ce  l'uni- 
forme citoyen. 

Un  de  nos  plus  spirituels  écrivains,  Alphonse  Karr,  a  peint  quelque  part  un 
monomane  d'horticulture  ;  cet  homme  ne  rêve  que  scion,  que  greffe,  que  semis, 
que  transplantation  ;  il  a  la  rage  des  plates-bandes,  la  fureur  des  espaliers,  la  pas- 
sion des  cloches  et  du  terreau.  Ne  croyez  pas  au  moins  qu'il  se  soucie  ou  d'une 
belle  fieur  ou  d'un  beau  fruit  ;  belles  fleurs  I  beaux  fruits  I  que  lui  importe  I  il  ne 
donnerait  pas  un  zeste  du  plus  joli  bouquet  de  madame  Prévost,  du  plus  déli- 
cieux ananas  de  Chevet  :  mais  il  passera  sa  vie  à  la  recherche  de  la  pomme  qui 
sent  la  poire,  de  la  poire  qui  sent  la  ponnne,  ou  de  la  rose  qui  sent  mauvais; 
la  raison,  c'est  que  cela  est  rare,  nouveau,  inconnu,  inouï. 

Vous  ne  comprenez  guère  une  fantaisie  pareille?  Je  la  comprends,  moi,  à  mer- 
veille, car  je  la  partage  :  j'ai  la  monomanie  des  revues,  vous  ai-je  dit,  mais  non 
pas  des  revues  connues ,  des  Revues  de  Paris,  des  Revues  des  Deux-Mondes,  des 
revues  dont  tout  le  monde  sait  le  nom,  que  tout  le  monde  a  vues,  que  tout  le 
monde  peut  lire,  bien  que  fort  peu  de  gens  les  lisent.  J'aime  ces  revues  inédites, 
ignorées,  obscures,  mystérieuses,  qui,  de  leur  naissance  à  leur  mort,  hélas  I  bien 
près  l'une  de  l'autre,  restent  un  secret  entre  leurs  rédacteurs,  leur  imprimeur,  le 
ciel  et  leur  portier.  Voilà  pourquoi  je  vous  ai  l'autre  jour  révélé  l'existence  de  la 
Rci'uc  du  Grand-Monde,  voilà  pourquoi  je  vous  veux  aujourd'hui  initier  à  la  Pha- 
lange, 

Et  d'abord,  qu'est-ce-que  la  Phalange?  la  Phalange  est  le  journal  delà  science 
sociale.  Qu'est-ce  que  la  science  sociale  ?  C'est  la  science  inventée  par  M.  Fouriei', 
Qu'est-ce  que  M.  Fourier  ?  C'est  l'inventeur  de  la  science  sociale ,  autrement 
dhe  système  phalanstcriguCf  grâce  auquel  il  paraît  prouvé  que  le  genre  humain 
doit,  de  progrès  en  progrès,  finir  par  avoir  une  queue;  d'où  il  s'ensuit  que  le  rat, 
par  exemple,  est,  en  fait  de  civilisalion,  inlinimcnt  plus  avancé  que  nous. 

Quel  est  le  but  de  la  Phalange?  La  Phalange  a  pour  but  de  Aocialiser  le  monde 
à  raison  de  36  fr.  par  an ,  13  fr.  pour  sLx  mois ,  10  fr,  pour  uu  trimestre.  —  4  fr. 
en  sus  à  l'élrangov.  {affranchir). 


Maintenant ,  si  vous  Jne  demandez  coninicnt  on  socialise  le  monde ,  je  vous 
renvoie  à  l'analyse  des  quatre  dernières  livraisons,  numéros  4,  5,  6  et7,  car  nous 
sommes  à  sept. 

Quand  nous  serons  à  dix ,  nous  ferons  une  croix. 

Hélas  I  en  aurons-nous  la  peine? 

Or  donc ,  notre  numéro  4  ,  lequel  est ,  nous  pouvons  le  dire  ,  un  de  nos  plus 
forts  numéros ,  contient ,  pour  commencer ,  une  Etude  sur  M.  de  la  Palisse ,  par 
M.  Hazaël  Tlieclus.  M.  Thcclus  est  très-évidemment  le  loustic  de  la  bande , 
l'homme  d'esprit  du  lieu ,  le  Jules  Janin  du  Phalanstère  ;  à  lui  une  place  à  part 
dans  le  journal ,  à  lui  les  honneurs  du  feuilleton  :  il  socialise  en  petit-texte. 
C'est  lui  qui ,  pour  parler  comme  feu  la  toile  Feydeau  ,  castigat  rideiulo  mores. 
Aussi  quelle  verve  I  quel  mordant  I  quelle  fine  et  piquante  plaisanterie  I  Ecoutez- 
le  railler  ces  lois  stupides  qui  emprisonnent  les  vagabonds  et  condamnent  les 
faux-monnayeurs  ;  écoutez-le  se  moquer  des  gendarmes  «  portant  des  marmites 
avec  des  queues  de  cheval  sur  la  tête  »  (comme  si  c'était  là  la  place  d'une  queue; 
ô  Fourierl)  «  des  peaux  de  bœufs  autour  du  corps  et  des  morceaux  de  fer  sur 
le  croupion  ».  Et  pourquoi  faire,  des  gendarmes?  et  pourquoi  faire,  des  procureurs 
du  roi?  conçoit-on  qu'il  y  ait  des  gendarmes?  conçoit-on  que  l'on  paye  un  pro- 
cuieur  du  roi  ? 

Je  gage  que  M.  Theclus  écrit  gratis  et  qu'il  voyage  sans  passeport. 
Quant  à  M.  de  la  Palisse  ,  je  ne  vois  pas ,  à  franchement  jiarler  ,  à  quel  propos 
son  nom  se  trouve  là.  M.  Theclus  nous  le  dira  plus  tard.  Voici ,  en  attendant , 
ime  savante  théorie  intitulée  ^ccor^  (^e^  Partis,  et  qui,  si  le  gouvernement  vou- 
lait ,  pourrait  résoudre  en  un  clin-d'œil  toutes  les  difficultés  de  la  situation.  En 
effet ,  suivez ,  je  vous  prie ,  le  raisonnement  subséquent.  Il  y  a  trois  partis  en 
France  :  le  parti  républicain  ,  le  parti  légitimiste  et  le  parti  du  juste-milieu.  Ces 
trois  partis  demandent. .. .  quoi?  la  richesse  ,  la  puissance  et  la  liberté.  Or  ,  puis- 
que tous  demandent  la  même  chose ,  chacun  a  raison  quant  à  soi  et  n'a  tort  que 
par  rapport  aux  autres.  Eh  bien  I  universalisez,  comme  dit  la  Phalange ,  le  pri' 
çilége  de  la  jouissance  ;  en  bon  français,  donnez  à  tous  ce  qu'ils  réclament  et 
vous  les  aurez  mis  d'accord.  Est-ce  clair ,  et  devinez-vous  maintenant  les  motifs 
qu'avait  M.  Theclus  pour  intituler  son  article  Étude  sur  M.  de  la  Palisse?  Je  crois 
que  ce  M.  Theclus  est  plus  malin  qu'il  n'en  a  l'air. 

,j>  Au  surplus ,  je  commence ,  il  le  faut  avouer ,  à  en  vouloir  bien  jnoins  à 
ce  M.  Theclus  ;  car  voici  que  je  m'explique  aussi  sa  grande  haine  contre  les  pro- 
cureurs du  roi.  La  Phalange  a  horreur  des  procureurs  du  roi ,  c'est  un  principe 
social.  Tout-à~riieure  vous  avez  vu  qu'elle  voulait  leur  couper  les  vivres  ,  elle 
veut  à  présent  leur  couper  la  parole.  Elle  cite  à  son  ban  un  pauvre  substitut 
assez  osé  pour  s'attaquer  à  madame  Dudevant ,  dit  Georges  Sand:  «  la  fejume 
»  qui ,  douée  par  le  ciel  d'un  grand  génie  et  d'un  grand  amour,  trouvant  que  le 
)>  monde  tel  que  l'ont  fait  les  hommes  manquait  d'air  et  d'espace ,  a  brisé  les 
»  barrières  qui  la  séparaient  du  ciel ,  pour  y  aller  respirer  librement  dans  le  sein 
»»  de  Dieu;  la  femme  qui  h  deviné  dans  ses  rêves  un  monde  meilleur  ,  un  avenir 
»»  de  gloire,  de  grandeur,  de  poésie,  qui  a  devancé,  par  ses  brillantes  aspirations, 
»  la  naissance  et  le  règne  de  l'harmonie ,  qui  comprend  l'amitic  ,  l'amour ,  l'am- 


—  254  — 

»  bition ,  puis ,  au-dessus  de  tout  cela ,  Dieu  ,  le  créateur  des  passions  dont  il  est 
»  la  fin  dernière  et  la  plus  haute  expression  I  » 

Et  voilà  celle  qu'un  procureur  du  roi^  que  dis -je,  un  substitut  traîne  à  sa 
barre  !  quelle  justice  I  Ainsi ,  parce  qu'une  pauvre  femme  plantera  là  le  mari 
qui  l'ennuie  ;  parce  qu'un  brave  garçon  s'avisera  de  façonner  ,  pour  son  plaisir 
ou  pour  son  usage ,  quelques  pièces  de  vingt  francs  qui  ne  vaudront  guère  que 
vingt  sous  ;  parce  qu'un  philosophe  de  l'école  de  Cartouche  ou  de  Robcrt-Ma- 
caire  ira  chercher  dans  la  poche  de  son  voisin  ce  qu'il  ne  trouve  pas  dans  la 
sienne ,  vous  appellerez  sur  ces  infortunés  toutes  les  vengeances  des  Codes  civil 
et  criminel  î  Allez  ,  vous  ne  nous  comprenez  pas ,  vous  n'êtes  pas  digne  de  nous 
comprendre  ;  allez  ,  l'école  sociale  vous  renie  ,  et  M.  Fourier  vous  maudit  :  vous 
ne  serez  jamais  phalanstérien. 

Non  ,  non  dignus  es  intrare 
In  nostro  docto  corpore. 

J'avais  à  vous  montrer  un  article  sur  Bicétre ,  un  article  excellent,  judicieux , 
raisonné  et  qui  peint  l'hôpital  des  fous  exactement  comme  s'il  en  sortait.  Eh  bien  I 
vous  ne  le  verrez  pas.  J'aurais  pu  vous  prouver ,  mon  journal  à  la  main  ,  comme 
quoi  «  Dieu  a  écrit,  parmi  les  hommes  et  en  lettres  de  mille  lieues,  ce  mot  admi- 
»  rable  et  fatal  :  Solidarité  I  » 

Comme  quoi  «  le  malheur  est  sur  terre  de  mode  composé  et  non  simple ,  tan- 
»  dis  que  le  bonheur  ,  au  contraire  ,  est  de  mode  simple  et  non  pas  composé  ;  » 

Comme  quoi  il  arrivera  infailliblement ,  un  peu  avant  l'époque  d'harmonie , 
c'est-à-dire  l'époque  où  le  genre  humain  commencera  à  porter  la  queue  ,  «  une 
»  période  sociale  appelée  garan  tisme,  qui  fera  disparaître  à  tout  jamais  de  la  masse 
»  du  globe  le  choléra,  la  guerre ,  les  moustiques,  les  dîners  à  prix  fixe  et  toute 
»  espèce  de  pestes  et  de  fléaux  ,  y  compris  les  journaux  phalanstériens  ;  » 

Comme  quoi  «  dès  qu'une  idée  s'enfante ,  on  l'enveloppe  à  tout  hasard  dans 
»  des  langes  soudains  ,  dans  un  chic  y  et  on  l'expose  ainsi,  la  pauvre  inspirée,  èi, 
M  l'admiration  despassans;  » 

«  Comme  quoi,  la  critique  actuelle,  n'étant  point  placée  au  point  de  vue  d'une 
»  théorie  sociale  et  d'une  théorie  poétique  corrélatives  l'une  à  l'autre,  et  com- 
»  plètcs  toutes  deux  ,  l'exclusivisme  à  elle  particulier  dans  les  [choses  social«, 
»  produit  un  exclusivisme  analogue  dans  les  choses  poétiques  et  détermine  par 
»  conséquent  son  caractère  spécial  de  fausseté  ;  » 

Comme  quoi  enfin  votre  fille  est  muette  ,  et  comme  quoi  la  Phalange  ne  l'est 
point. 

Voilà  tout  ce  que  j'aurais  pu  vous  prouver,  mais  ce  que  certainement  je  ne 
vous  prouverai  pas. 

Toutefois,  je  veux  bien  borner  là  ma  vengeance,  et  ne  la  point  pousser  jus- 
ques  à  vous  priver  de  notre  cinquième  numéro.  Quel  numéro  ,  que  notre  cin- 
quième numéro  I  Vous  avez  vu,  apprécié,  admiré  notre  numéro  4;  qu'allcz- 
vous  dire  de  notre  numéro  5?  C'est,  voyez-vous,  de  plus  fort  en  plus  fort; 
nous  procédons  comme  c}>';z  Nicolct. 


—  255  — 

IVoiis  avions  tout-â-l'lieiire  un  feuilleton  de  jM.  Uazacl 
Tliedus  ci ^i-  Hazael  Theclus. 

Nous  avons  maintenant  bien  mieux  qu'un  feuilleton  , 
bien  mieux  que  tous  les  Hazaël  et  que  tous  les  Theclus 
du  monde;  nous  avons  le  Phalanstère  en  personne  ,  ou  du 
moins  l'inventeur  breveté,  savoir  le  grand  Cli.  Fourier , 
ci M.  Ch.  Fourier. 

Calculez  I  1 1 

Le  titre  de  l'article  de  M.  Ch.  Fourier  est  V affranchissement  des  noirs.  Ce  titre- 
là  n'est  qu'un  prétexte  :  il  s'agit  au  fond  de  bien  autre  chose  ;  il  s'agit  d'établir 
une  ferme-modèle  dans  le  genre  de  celle  de  Coëtbo,  avec  mécanisme  sociétaire  , 
échelle  de  discords  et  d'inégalités  ,  et  séries  de  groupes  rimlisés.  Et  que  demande, 
pour  accomplir  ce  colossal  et  magnifique  plan  ,  ledit  M.  Ch.  Fourier?  Une  ba- 
gatelle. Un  million  et  quatre  cent  cinquante  enfans ,  de  l'un  et  l'autre  sexe  ; 
le  tout  divisible  par  actions  (1). 

Quant  au  placement  des  actions ,  c'est  ce  qui  nous  inquiète  le  moins.  Sup- 
posez seulement  que  Louis-Philippe  veuille  bien  prendre  la  première  ,  le  len- 
demain toutes  les  autres  s'enlèvent;  et,  franchement,  pour  peu  que  Louis- 
Philippe  veuille  bien  avoir  égard  au  calcul  que  voici ,  il  verra  que  ce  n'est 
point  une  mauvaise  affaire.  Il  y  gagne  d'abord,  ainsi  que  le  lui  prouve  très- 
catégoriquPment  I\f.  Ch.  Fourier  : 

«  La  conquête  de  tous  les  souverains  ;  tous,  plus  ou  moins  obérés  et  courant 
»  aux  emprunts  ,  seront  dans  l'ivresse  de  la  joie  en  apprenant  qu'ils  peuvent, 
»  grâce  au  quadruple  produit ,  doubler  leurs  impôts  en  dégréi^ant  de  moitié  les  con- 
»  tribuables.  Selon  cette  proportion  pour  la  France  :  1  milliard  étant  aujourd'hui 
»  prélevé  sur  7,  on  pourrait  prélever  4  milliards  sur  28,  montant  du  quadru- 
»  pie  produit;  mais  le  fisc  aura  bien  assez  de  2  milliards.  Les  contribuables  ne 
»  paieront  donc  que  2;28  au  lieu  de  4/28  qu'ils  paient  aujourd'hui.  L'avantage 
»  sera  le  même  pour  tous  les  souverains  ;  ils  porteront  aux  nues  Louis-Phi- 
»  lippe,  fondateur  de  la  nouvelle  industrie,  tous  brigueront  t alliance  conjugale 
»  ai^ec  ses  enfans  ;  sa  dynastie  deviendra  la  plus  stable  du  globe.  De  cette  façon, 
»  la  France,  au  lieu  de  perdre  des  millions,  en  gagnera  au  moins  500  qui  seront 
»  donnés  au  roi  libérateur,  à  qui  chaque  souverain  ,  chaque  nation ,  voudra  té- 
>»  moigner  sa  vive  reconnaissance  par  des  offrandes  en  domaines  ,  en  or  et  en 
»  pierreries. 

»  Quelle  chance  pour  le  roi  I  fin  des  conspirations  ;  dynastie  consolidée  par 
»  vote  du  monde  entiei-;  enthousiasme  de  la  France ,  qui  rétablira  la  liste  civile 
»  au  chiffre  d'usage;  25  millions  au  roi,  8  aux  princes \  honneur  d'avoir  aboli 
»  l'indigence  et  l'esclavage  ,  d'avoir  élevé  le  genre  humain  à  la  destinée  heu- 
»  reuse ,  d'avoir  pulvérisé  l'athéisme  et  le  matérialisme  par  introduction  du 
»  code  divin  ou  mécanique  des  âmes  et  passions  ;  d'avoir  établi  par  toute  la 
y  terre  la  libre  circulation,  remplacé  tout  impôt  odieux  et  nuisible;  substitué 


(1)  Les  enfans  de  moins  de  trois  ans  ne  sont  point  admis,  peu  d'cntr'eux  se  trouvant,  au- 
dessous  de  cet  âge,  en  d'état  de  gagner  leur  vie.  A  six  ans,  c'est  tout  dit'lérent  :  ils 
nourrissent  leur  père  et  leur  mère. 


—  256  — 

»  au  chaos  industriel  le  commerce  véridique,  et  les  unités  de  langage  ,  signes  al- 
>»  phabétiques,  monnaies,  poids  et  mesures,  etc.,  etc.,  etc.,  etc.  i> 

Yite  donc,  une  souscription  d'un  million ,  vite  quatre  cent  cinquante  enfans 
pour  la  ferme-modèle  de  M.  Fourier,  et  que  Louis-Philippe  s'inscrive  en  tête; 
car  si ,  comme  le  dit  très-bien  l'ingénieux  créateur  de  la  science  sociale: 

«<  Quelque  personnage  inQuent  émettait  cette  opinion  dubitative  ,  bien  cir- 
»  conspecte,  bien  éloignée  de  la  crédulité,  l'essai  sur  400  enfans  serait  aussitôt 
»  résolu  ,  exécuté  ;  deux  mois  après  le  genre  humain  entrerait  en  mécanisme 
»  d'harmonie  ;  il  passerait  de  l'esprit  fort  à  l'esprit  judicieux,  qui  accorde  à  la 
»  raison  divine  le  premier  rang  en  législation,  et  assigne  le  deuxième  a  la  raiso.n 
»  HUMAINE.  »  Qu'en  dites-vous? 

Ici  je  m'arrête.  Je  ne  veux  pas  risquer  d'affaiblir  par  de  plus  longs  détails 
l'impression  profonde  du  projet  de  M.  Fourier.  Je  ne  parlerai  donc  ni  du  nu- 
méro 6,  ni  du  numéro  7;  je  passerai  même  sous  silence  une  certaine  théorie  de 
la  musique  appliquée  à  l'industrie,  qui  tendrait  à  donner  à  chaque  travailleur 
raccompagnementd'untroinbonne,  d'une  clarinette  ou  d'un  violon,  et  qui  n'au- 
rait, au  fond,  d'autre  inconvénient  que  de  mettre  les  aveugles  hors  de  prix;  je 
garde  tout  cela  pour  plus  tard ,  et  je  me  Jjorne  ,  quant  à  présent ,  à  me 
joindre  à  la  protestation  de  la  Phalange  contre  les  exigences  du  timbre ,  exi- 
gences que  je  considère,  vis-à-vis  d'elle,  comme  une  infraction  flagrante  à  l'axiome 
non  bis  in  idem,  dont  la  traduction  est,  comme  chacun  sait  : 

On  ne  ti'*'^bre  que  les  gens  qui  ne  sont  pas  timbrés.  Y. 


COURSES  DE  CIIEVAU^^^/TTEXrOSlTION  DE  LA  SOCIÉTÉ  D'HORTICULTLRE, 

Les  courses  du  Ghamp-de-Mars  ont  eu  lieu  cette  année  presqu'à  huit  clos  pour 
le  \)\\h\\z  fashionabic  ;  l'autre  public,  celui  qui  ne  va  qu'à  pied  et  qui  ne  marche 
qu'avec  socques  et  parapluie,  était  absent,  et  pour  cause;  le  pourtour  de  l'hyppo- 
drôme  ressemblait  à  un  marécage  où  l'infortuné  piéton  était  menace  d'enfoncer 
jusqu'à  mi-jambe,  comme  dans  une  boue  flamande;  aussi  ce  public  là,  le  bon 
^ros  public,  avait-il  eu  la  sagesse  du  lapin  qui  se  contente  de  s'asseoir  au  bord 
de  son  terrier  lorsqu'il  fait  mauvais  temps. Personne  sur  les  boulevards,  personne 
aux  Tuileries,  personne  donc  au  Champ-de-jMars.  Voilà  pourquoi  j'entendis  un 
de  mes  voisins  de  tribune  dire  avec  un  naturel  admirable  :  Tout  ce  qui  est  à  Pa- 
ris est  ici;  ce  qui  signifle  :  quiconque  n'est  pas  maintenant  dans  ses  terres,  aux 
eaux  ou  en  voyage,  doit  infailliblement  assister  aux  couises,  et  quelle  afïïucnce, 
en  rftet,  devant  nous  I  Le  club  des  jockeys  siégeait  en  masse  sur  sa  tribune  à  rou- 
lette ;  que  demander  de  mieux  !  Le  club  des  jockeis  n'est-ce  pas  l'élite  de  la  jeu- 
nesse éperonnéel  N'est-ce  pas  là  que  se  décide  souverainement  la  coupe  d'une 
voiture,  d'un  tilbury  ou  d'un  habit  de  chasse  I  N'est-ce  pas  là  que  s'entretient. 


—  257  — 

comme  un  feu  sacré,  le  goût  des  beaux  chevaux  et  des  riches  équipages  ?  N'est-ce 
pas  là  enfin  que  l'on  retrouve  encore  quelques  étincelles  de  l'ancienne  gaîté  fran- 
çaise? Pourquoi  faut-il  que  les  membres  de  ce  cercle  à  la  mode  aient  compromis 
lanationaUté  de  leur  institution,  en  empruntant,  d'une  part,  un  nom  à  l'Angle- 
terre, et  de  l'autre,  je  ne  sais  combien  de  cigares  à  l'Espagne  I  Mais  on  ne  serait 
pas  Français,  en  France,  sans  quelque  peu  d'étrangeté  ;  il  n'y  a  donc  rien  à  dire; 
les  femmes  commencent  à  s'habituer  à  l'odeur  du  tabac  ,  j'en  connais  qui  dis- 
tinguent déjà  le  tabac  de  la  régie  de  celui  de  la  Havanne,  et  d'autres,  qui  à  l'exem- 
ple des  Andalouses,  poussent  le  courage  jusqu'à  mettre  elles-même  le  feu  aux 
cigarettes;  comment  donc  se  montrer  plus  difficiles  qu'elles,  et  persister  à  con- 
damner ce  qui  obtient  chaque  jour  leur  absolution  I    -*ï*^il>  ftd  ui,» 
^h  Je  l'avouerai,  toutefois  ,  soit  préjugé,  soit  habitude  ,  je  partage  l'antipathie 
d'im  noble  duc  pour  l'alliance  anglaise,  et  j'entends  par  là,  jusqu'à  ces  alliances 
de  mots  qui  tendent  à  naturaliser  parmi  nous  un  jargon   capable  de  nécessiter 
bientôt  un  nouveau  dictionnaire,  et  de  vendre  le  loiig  travail  de  l'Académie  fran- 
çaise complètement  inutile  ;  je  me  serais  cru  à  New-Market  ou  à  Epson ,    si 
l'inimitable  grâce  de  nos  Parisiennes  n'était  venue  très-à-propos  me  rappeler 
que  j'étais  à  Paris.  Quel  est  ce  groom  qui  va  courir?  c'est  Robinson  ;  et  cet  au- 
tre? c'est  Tom;  et  le  suivant,  c'est  Pavis.   A  qui  appartient  ce  cheval  bai?  à 
lord  Seymour  ;  c'est  le  fameux  Frank,  le  lauréat  de  l'année  ;  il  n'a  que  trois  ans, 
il  est  issu  de  Raimbow  et  de  Vérona.  Yous  voyez  près  de  lui  Hamilton,  fils 
d'Abron  et  de  Priestess,  et  plus  loin  Albion,  célèbre  descendant  du  célèbre  Tan- 
dem.— Franchement  c'est  à  n'y  pas  tenir; — mais  ou  prendre  de  nouveaux  noms  ? 
les  anciens  sont  usés  ;  on  a  épuisé  l'enfer  depuis  Faust  et  Robert-le-Diable  ;  on 
va  se  jeter  dans  le  grotesque  ,  autant  vaut  l'anglomanie.  Que  dites-vous  par 
exemple  de  Bas-de-Cidr,  issu  de  Sylvio  et  de  Burlesque?  —  Je  dis  que  celui  qui 
a  donné  un  pareil  nom  à  son  cheval  mérite  de  perdre  toutes  les  courses,  et  que 
je  parierais  contre  lui  les  yeux  fermés  ;  mais  laissons  cette  thèse  ;  si  M.  Thiers 
m'entendait,  il  s'écrierait  :  que  j'en  suis  encore  àPitt  et  Cobourg,  et  cependant, 
j'atteste  que  jamais  je  n'ai;  à  son  exemple,  écrit  contré  ces  messieurs. 

Dans  la  course  du  11,  qui  a  été  très-brillante,  le  prix  principal  de  3500  francs  a 
été  gagné  par  Frank,  appartenant  ,  comme  je  l'ai  dit ,  à  lord  Seymour  ;  et  le 
grand  prix,  dit  Royal,  de  12,000  francs,  par  Volante,  appartenant  au  comte  de 
Cambis. 

Dans  la  course  du  18,  le  prix  du  roi,  composé  d'un  vase  en  vermeil  d'une  va- 
leur de  1 ,500  francs  et  d'une  somme  de  4,500  francs  en  numéraire,  a  été  dé- 
cerné à  Agélie,  appartenant  encore  au  comte  de  Cambis  ;  et  le  prix  du  prince 
royal,  composé  d'un  vase  en  argent  de  la  valeur  de  1,000  francs  et  d  une  somme 
de  2,000  francs  en  numéraire  ,  par  Frank.  C'est  le  quatrième  prix  que  ce  bel 
animal  ait  gagné  en  1836;  aussi*  a-t-il  été  très-applaudi.  Son  dernier  triomphe 
a  été  rehaussé  parim  concours  de  circonstances  remarquables.  xV  l'heure  conve- 
nue, il  s'est  placé  seul  au  poteau  ;  ses  deux  adversaires  Ras-de-Cuir  et  Hamilton 
ne  paraissant  pas,  le  signal  a  été  donné,  et  il  est  parti.  Bas-de-Cuir  s'est  montré 
alors,  mais  lord  Seymour  n'a  pas  voulu  qu'on  arrêtât  son  groom  avant  la  fin  du 
premier  tour  ;  il  a  pensé  que  Frank  était  de  force  à  faire  l'avantage  d'un  kilc- 
Tîiètre  à  Bas-de-Cuir  ;  en  eft'et,  l'infortuné  Bas-de-Guir  à  été  distaucé^  c'est-à-dire 


—  258  — 

qu'il  est  arrivé  au  but  plus  de  dix  secondes  après  son  antagoniste,  et  que  par 
conséquent,  aux  termes  de  la  règle,  il  n'a  pu  être  admis  à  la  seconde  épreuve, 
ce  qui  a  donné  à  Frank  le  droit  de  courir  seul. 

Parmi  les  vaincus  dont  la  glorieuse  défaite  équivaut,  pour  les  amateurs,  à  une 
victoire,  il  est  juste  de  citer  Albion,  qui,  dans  ses  deux  épreuves,  n'a  été  dépassé 
que  de  la  longueur  de  la  tète  par  Agélie.  Lord  Seymour,  que  nous  trouvons  tou- 
jours ainsi  aux  prises  avec  le  comte  de  Cambis,  soutient  une  lutte  vraiment  hé- 
roïque; car,  les  chevaux  du  comte  de  Cambis  n'étant  autres  que  ceux  du  duc 
d'Orléans,  c'est  un  duel  entre  la  bourse  d'un  particulier  et  la  cassette  de  la  liste 
civile. 

Exposition  de  la  Sociclc  cC Horticidliire  de  Paris.  Le  dernier  dimanche  de  sep- 
tembre a  été  marqué  par  une  solennité  toute  pastorale  ;  tandis  qu'une  partie  de 
la  population  roulait  à  grand  bruit  vers  Saint-Cloud,  en  tapissières,  en  omnibus, 
en  citadines,  une  petite  troupe  d'amis  des  jardins  ou  plutôt  des  serres- chaudes 
assistait  au  couronnement  des  maîtres  de  l'horticulture. 

L'orangerie  offrait  une  variété  de  fleurs  et  de  figures  digne  d'occuper  également 
le  naturaliste  et  le  physiologiste.  Pour  les  œuvres  de  la  nature  comme  pour  les 
œuvres  de  l'art,  autant  de  tètes  autant  de  goûts  ;  il  ne  suffit  pas  à  une  plante 
d'être  belle  pour  plaire  ;  l'un  n'estime  que  la  nouveauté,  l'autre  que  la  rareté  ; 
celui-ci  ne  fait  aucun  cas  des Jlcurs faciles,  celui-là  ne  se  passionne  que  pour  les 
espèces  bizarres;  rien  de  plus  précieux,  suivant  lui,  que  ce  qui  n'est  bon  à  rien, 
la  difformité  l'enchante^  il  ne  connaît  rien  de  plus  admirable  que  les  monstres. 

Delà  les  panac/ieurs  et  les  rahougrisseurs.  Je  ne  me  plains  pas  des  premiers,  de 
M.  Jacques  surtout  ;  il  a  rencontré  de  charmantes  variétés  ;  son  travail  n'altère 
ni  l'organisation  ni  les  formes,  il  porte  principalement  sur  des  combinaisons  de 
couleurs  dont  l'effet  m'a  paru  souvent  heureux  ;  mais  les  rahougrisseurs ,  mai$ 
les fabricateurs de  monstres  et  de  nains,  qui  tourmentent,  qui  cxtropient,  qui 
mutilent  impitoyablement  la  nature.  O  MM.  Celsl  6  M.  Soulange  Bodin,  n'at- 
tendez pas  que  j'applaudisse  à  vos  efforts  sacrilèges.  Pourquoi  enlever  à  cette 
fleur  sa  taille  svelte  et  gracieuse  ?  pourquoi  dépouiller  cette  autre  de  son  atmos- 
phère de  parfums?  Pour  peu  que  vous  trouviez  des  imitateurs,  on  ne  pourra 
bientôt  plus  se  promener  dans  un  parterre  que  la  loupe  à  la  main,  et  lesbota-» 
nistes  qui  s'indignent  de  vos  abâtardissemens  seront  réduits  à  former  une  ligue 
orthopédique  pour  redresser  toutes  les  déviations  commises  par  votre  école. 

Je  n'ignore  pas  que  vos  expériences  ne  portent  que  sur  les  plantes  d'ornement 
et  que  vous  vous  attachez  au  contraire  à  développer  les  plantes  utiles;  mais  je 
n'admets  point  la  compensation  ;  loin  de  là,  je  vois  dans  un  système  la  condam- 
nation de  l'autre,  et  je  maintiens  qu'il  y  a  crime  de  castration  au  premier  chef. 
Parlez  moi  de  la  collection  classique  de  3L  Tripct,  des  citronniers  et  des  oran- 
gers de  M.  Jamain,  des  fruits  merveilleux  de  IMM.  Lainothc,  A  andermary,  Yi- 
bert,  et  surtout  des  plantes  et  des  racines  magnifiques  de  M.  Ailmorin.  Les  pa- 
tates de  cet  habile  liorticultem*  ne  tiennent-elles  pas  du  prodige?  et  que  dire  de 
ses  pommes  de  terre  hâtives,  de  ses  tomates  jaunes,  de  ses  melons  de  IMalte  , 
du  Pérou  et  du  Mogol ,  de  ses  courges  de  Yalparaiso,  de  ses  carottes  violettes,  et 
de  ses  pimens  des  Antilles  ?  N'est-ce  pas  ainsi  que  l'art  doit  s'associer  à  la  iiatuie  ? 
M.  Vilmorin  s'est  livré  avant  tout  à  la  propagation  des  bonnes  espèces;  il  a  su 


—  259  — 

amener  des  racines  sauvages  à  Tctat  de  racines  cultivées,  et  obtenir  des  modifi- 
cations essentielles,  soit  dans  le  goût,  soit  dans  la  taille  ;  il  a  donc  fait  œuvre  de 
civilisation  et  de  progrès,  et  ce  socialisme  végétal  ne  saurait  recevoir  trop  d'é- 
loges en  présence  du  vandalisme  de  la  méthode  lilliputienne,  dont  nous  mena- 
cent  les  rabougrisseurs 

Il  y  avait  peu  d'instrumens  aratoires  à  l'exposition;  je  n'ai  vu  que  des  char- 
rues à  ratisser,  des  sécateurs  et  des  haches-légumes  ;  tout  cela  n'a  rien  de  nou- 
veau; peut-être  eiit-il  convenu  de  s'abstenir  de  remettre  sous  les  yeux  du  pu- 
bhc  des  inventions  déjù  connues  et  jugées.  Le  choix  du  mois  de  septembre  pour 
une  exposition  d'horticulture  n'a  pas  moins  surpris  ;  c'est  le  printemps  qui  est 
la  saison  des  fleurs  et  non  l'automne  ;  à  chacun  son  règne.  Si  dans  l'intérêt  des 
fruits  on  voulait  prendre  une  saison  intermédiaire,  c'était  l'été  ;  en  allant  plus 
loin  on  a  dépassé  l'époque  commune  de  la  floraison  et  de  la  maturité,  surtout 
pour  les  plantes  exotiques,  ce  qui  n'a  pas  peu  nui  à  l'éclat  de  l'exposition  ;  n'est- 
il  pas  triste,  d'ailleurs,  de  décerner  des  couronnes  lorsqu'on  est  à  la  veille  de  la 
chute  des  feuilles  ?  XXX. 


l»aSÉE    DE   BAGXÈRES-BIGORRE.— -ASSASSINAT    DU   VIG\EMALE. 

Notre  correspondant  des  Pyrénées  vient  de  nous  adresser  de  Bagnères-Bi- 
gorre  la  lettre  suivante  : 

Décidément,  nous  n'aurons  pas  d'automne  ;  l'hiver^  dans  son  empressement 
à  nous  rendre  visite,  a  devancé  de  trois  mois  l'époque  que  le  calendrier  lui  assi- 
gne ;  le  résultat  était  facile  à  prévoir  ;  dès  que  le  maudit  vieillard  a  montré  sa 
tète  blanche  sur  les  Pyrénées,  tous  les  baigneurs  ont  demandé  des  chevaux  de 
poste,  et  maintenant  c'est  un  sauve-qui-peut.  Les  bals  de  Frascati  sont  morts , 
la  promenade  des  Coustous  devient  silencieuse,  il  n'y  a  plus  que  des  malades  sous 
les  ombrages  de  salut,  et  aucune  joyeuse  partie  n'anime  les  fraîches  solitudes  de 
l'Elysée-Cottin,  du  l'Héris  ou  des  Palombières  ;  tout  et  morne  est  triste,  à  l'excep- 
tion des  bidets  et  des  ânes,  dont  les  vacances  vont  enfm  commencer. 

Obhgé,  bien  à  regret,  je  vous  jure,  de  différer  mon  départ  de  quelques  jours , 
j'ai  cherché  à  me  distraire  en  examinant  les  principaux  établissemcns  deBagnè- 
res-Bigorre,  et  il  y  en  a  un  surtout  dont  je  veux  vous  dire  un  mot,  parce  que  j'y 
vois  une  pensée  d'émancipation  provinciale  qui  doit  vous  sourire  ;  c'est  le  nm- 
sée  ;  deux  hommes  du  sol ,  deux  têtes  pyrénéennes ,  M3I.  Artigala  et  Gélibert, 
ont  travaillé  de  concert  à  sa  fondation,  en  1834,  et  la  ville  a  mis  à  leur  disposi- 
tion les  salles  des  Grands-Termes.  La  position  est  excellente  ;  Bagnères,  déta- 
ché de  la  ligne  des  Pyrénées  et  placé  devant  le  centre  comme  un  chef  de  corps 
sur  le  front  de  bataille  de  son  régiment,  est  tout  à  la  fois  une  porte  d'entrée  et 
de  sortie  ;  le  voyageur  peut  donc  tour  à  tour  aller  y  chercher,  en  arrivant,  le 
prospectus  de  ce  qu'il  doit  voir,  et  ea  partant,  le  mémento  de  ce  qu'il  a  vu;  mais 


—  260  — 

il  faut,  pour  qu'il  en  soit  ainsi,  que  le  musée  central  établi  dans  cette  ville  ré- 
ponde à  l'éclat  de  son  titre,  et  par  mallienr,  jusqu'ici  une  idée  fiscale  a  nui  au  suc- 
cès de  l'œuvre.  On  a  commencé  par  établir  un  droit  d'entrée  et  par  attacher  à 
la  plupart  des  objets  exposés  des  étiquettes  indiquant  un  prix  de  vente;  ainsi, 
ce  qui  devait  être  une  généreuse  entreprise ,  dans  l'intérêt  des  arts  et  des  sciences, 
s'est  changé  en  une  spéculation  basée  sur  un  faux  calcul.  Pour  acheter,  il  faut 
voir,  et  ce  n'est  pas  en  payant  qu'il  est  d'usage  d'entrer  dans  une  boutique  ; 
comment,  d'ailleurs,  mettre  un  magasin  en  réputation  et  y  attirer  la  vogue ,  si 
l'on  commence  par  le  fermer  î  On  n'a  pas  considéré  que  c'est  le  public  qui  en- 
traîne le  pubUc,  que  c'est  la  foule  qui  fait  la  foule. 

Supposez,  au  contraire,  qu'une  exposition  solennelle  et  gratuite  ait  lieu  chaque 
année  au  musée  des  Pyrénées  pendant  la  saison  des  bains  ,  quel  artiste  ne  serait 
pas  flattté  d'y  déposer  un  tableau,  un  dessin,  une  aquarelle  I  quel  naturaliste  ne 
tiendrait  à  honneur  d'y  laisser  quelque  trace  de  ses  explorations  !  quel  écri- 
vain ne  se  plairait  à  en  enrichir  la  bibliothèque  I  Les  hommes  de  talent  veulent, 
avant  tout,  avoir  de  bons  juges,  et  ils  n'en  manqueraient  pas  dans  ce  public 
choisi,  dans  cette  société  cosmopolite,  riche  mosaïque  formée  du  tribut  de  tou- 
tes les  capitales  de  l'Europe  ;  ils  seraient  appréciés  comme  ils  méritent  de  l'êtrej 
et  l'admiration  que  leurs  œuvres  pourraient  inspirer  ne  resterait  pas  toujours 
stérile. 

VEcho  des  vallées  vous  a  sans  doute  appris  le  double  assassinat  du  Vigne- 
jnale.  Cette  effroyable  nouvelle  a  causé  ici  une  sensation  impossible  à  décriie  ; 
c'est  un  voile  funèbre  qui  tombe  sur  les  derniers  jours  de  la  saison.  IM.  Edouard 
Coquillaud ,  jeune  médecin,  et  ]M.  Couturier,  pharmacien  sous-aide  attaché 
à  rJiôpital  militaire  de  Barèges  ,  partis  ensemble,  le  24  août,  pour  aller  visi- 
ter Cauteretz,  le  pont  d'Espagne,  le  lac  de  Gaube  et  se  rendre  ensuite  à  Gavar- 
nie,  en  traversant  le  Yignemale,  s'étaient  mis  en  route  gaîment;  la  mère,  la 
sœuT  et  un  ami  de  M.  Coquillaud  les  avaient  accompagnés  jusqu'au  lac,  et  là  , 
ils  s'étaient  séparés  en  se  disant  au  revoir  ;  l'absence  des  voyageurs  ne  devait  pas 
durer  trois  jours  et  tous  deux  ont  péril  à  la  fleur  de  l'âge,...  dans  une  prome- 
nade d'artistes...  au  milieu  de  toutes  les  poésies  d'une  nature  primitive  I... 

Les  Pyrénées  étaient  pures ,  et  les  voici  souillées  d'un  crime.  Je  ne  saurais 
vous  dire  combien  il  tarde  à  tous  les  habitans  de  connaître  les  antécédens  du 
coupable,  et  de  savoir  où  il  a  puisé  le  germe  d'une  perversité  inconnue  aux 
montagnards.  L'intérêt  de  toute  une  population  qui  ne  vit  que  des  secours  an- 
nuels qu'elle  reçoit  des  étrangers  est  compromis  dans  cette  cause  et  lui  donne 
une  immense  gravité.  Il  n'en  est  pas  en  effet  d'un  guide  comme  du  premier  com- 
missionnaire venu  ;  c'est  un  homme  de  confiance  auquel  on  se  livre  tout  entier; 
on  le  suit  dans  un  désert,  loin  de  tout  secours,  au  milieu  des  précipices,  sur  le 
bords  des  tonens  ;  quelque  périlleux  que  soit  le  chemin  qu'il  indique,  on  s'y 
engage  sans  hésiter;  on  pose  aveuglement  le  pied  sur  une  couche  de  glace  dont 
il  connaît  seul  l'épaisseur;  on  dort  à  ses  côtés,  sous  sa  protection,  et,  la  nuit 
comme  le  jour,  on  lui  abandonne  sans  réserve  le  soin  de  sa  vie.  Combien  donc 
n'est-il  pas  plus  coupable  lorsqu'il  trahit  une  confiance  si  absolue  I  A  quelle 
exécration  ne  doit-il  pas  s'attendre  de  la  part  de  ses  compagnons,  lui  qui  tue  la 
foi  sur  laquelle  repose  leur  existence  et  celle  de  leurs  familles!  Les  guides  de 


—  261  — 


Cauteretz,  bien  qu'en  général,  assez  intéressés,  comme  le  sont  la  plupart  des 
liabitans  pauvres  des  montagnes ,  avaient  tous  pleinement  justifié  jusqu'ici  la 
sécurité  des  voyageurs  ;  ils  forment  une  confrérie  de  porteurs  semblable  à  celle 
des  ramoneurs  de  la  Savoie,  travaillent  en  commun  et  partagent  tous  leurs  béné- 
fices ;  cette  association  dans  laquelle  ils  n'admettent  que  des  hommes  éprouvés, 
est  assurément  une  puissante  garantie;  mais  le  crime  n'est-il  pas  dans  la  société 
une  exception  qui  trompe  les  précautions  les  plus  sages  des  hommes? 

Il  paraît  que  pendant  la  couchée  qui  a  eu  lieu  près  du  lac  de  Gaube,  les  jeunes 
voyageurs  ont  eu  l'imprudence  d'exciter  la  cupidité  du  montagnard  en  laissant 
voir  de  l'or  et  quelques  objets  de  prix;  ils  étaient  sans  armes,  et  en  se  séparant,  l'un 
pour  herboriser,  l'autre  pour  dessiner,  ils  ont  donné  une  funeste  facilité  à  l'exé- 
cution du  crime.  L'examen  des  cadavres  retrouvés  par  les  soins  de  l'infatigable 
M.  Boubée,  professeur  de  botanique,  a  fait  supposer  que  l'un  d'eux  avait  dû 
être  frappé  par  derrière  tandis  qu'il  dessinait ,  et  que  l'autre,  beaucoup  plus 
faible,  avait  été  terrassé  sans  peine  en  volant  au  secours  de  son  ami.  On  frémit 
d'horreur  en  pensant  que  si  les  deux  corps  avaient  été  ensevelis  sous  la  neige  ou 
plongés  dans  les  crevasses  de  quelque  glacier,  un  mystère  éternel  aurait  enve- 
loppé cette  catastrophe,  et  que  l'impunité  aurait  pu  faire  de  la  vaste  solitude  du 
Yignemale  un  coupe-gorge  digne  de  l'auberge  des  Adrets;  mais  la  justice  di- 
vine n'a  pas  voulu  qu'il  en  fut  ainsi  ;  l'assassin,  confiant  dans  la  réputation  de 
probité  universellement  accordée  à  ses  compagnons,  s'est  imaginé  qu'il  lui  suffi- 
rait de  prétexter  un  accident  pour  être  cru  sur  parole,  et  cet  heureux  vertige  l'a 
perdu.  La  justice  informe  avec  une  activité  que  seconde  de  toutes  part  l'intérêt 
local. 


L'homme  qui  le  premier  a  écrit ,  à  propos  de  la  poésie  de  vaudeville  et  d'o- 
péra-comique, «  ce  qui  ne  vaut  pas  la  peine  d'être  dit,  on  le  chante,»  cet  homme- 
là  était  un  homme  d'esprit;  bien  mieux  encore,  un  honnne  de  laison.  Seule- 
ment il  fallait  ajouter  :  a  Ce  qui  ne  vaut  la  peine  d'être  dit,  ni  d'être  chanté,  on 
le  danse.  »  Et  la  pensée  eût  été  complète. 

Qu'il  tombe  à  quelque  pauvre  auteur  un  malheureux  lambeau  d'idée  rebelle 
à  la  prose  comme  au  vers,  au  drame  comme  à  la  comédie,  voire  même  au  grand- 
opéra,  qu'en  fait-on?  On  en  fait,  n'en  déplaise  à  Mohère,  quelque  chose  qui 
n'est  ni  vers  ni  prose,  ni  opéra,  ni  comédie,  ni  drame,  on  en  fait,  quoi  donc? 
un  ballet.  J'avoue  ,  à  ma  honte  peut-être,  c]ue  je  ne  connais  rien  de  plus  in- 
sipide et  de  moins  amusant  qu'un  ballet.  La  pantomime  ,  par  exemple,  n'est  à 
mes  yeux  qu'une  langue  étrangère  dont  le  seul  avantage,  si  c'en  est  un,  est 
d'être  étrangère  pour  tout  le  monde.  Il  est  vrai  que  c€  rcbus  a  une  clef;  il  est 
vrai  que,  moyennant  1  fr.,  vous  pouvez  traduire,  à  livre  ouvert,  tous  ces  si- 
gnaux télégraphiques  ;  le  livret  va  vous  expliquer  ce  que  signifie  telle  pirouette, 
ce  qu'il  y  a  d'amour  dans  ce  rond  de  jambe ,  de  désCv^pou'  dans  ce  jeté-battu. 


—  262  — 

Mais  il  me  semble  que ,  sans  compter  la  fatigue  de  suivre  ainsi  une  pièce  en 
partie  double  ,  il  est  assez  contrariant  ,  quand  on  vient  de  payer  pour  voir,  de 
payer  encore  pour  comprendre. 

C'est  pourtant  là,  en  général,  l'histoire  de  tous  les  ballets  ;  c'est  celle  du  der- 
nier ballet  que  vient  de  donner  l'Opéra,  la  Fille  du  Danube.  Un  page  amoureux 
d'une  jeune  fille  ,  une  jeune  fille  amoureuse  d'un  page ,  un  grand  baron  qui 
traverse  leurs  amours,  voilà,  eu  somme,  le  premier  acte.  Le  second  acte  est 
mieux  rempli  :  l'action  commence  par  une  inondation.  La  jeune  fille,  qui  n'est 
pas  moins  que  la  propre  filje  du  Danube  ,  s'est  précipitée  dans  les  flots.  Par 
bonheur  un  instinct  naturel  lui  fait  choisir  ceux  de  monsieur  son  père.  L'a- 
moureux page  l'y  suit  ;  et  c'est,  grâce  à  l'amour  filial,  dans  les  bras  de  cet  ex- 
cellent fleuve  que  les  deux  amaus  se  retrouvent  et  s'unissent. 

Où  peut-on  être  mieux  qu'au  sein  de  sa  famille? 

De  joie,  le  bon  Danube  déborde,  et,  au  milieu  de  l'allégresse  que  cause  aux 
populations  d'alentour  cette  touchante  scène  de  famille,  ramène  sur  une  con- 
que (quelle  conque I)  Fleur-des-Champs  et  Rudolph  à  la  surface  des  eaux. 
J'oubliais  un  bouquet  de  ne  m  oubliez  pas  qui  complète  le  dénoûment. 

Ce  ballet,  joint  aux  deux  actes  de  Mo'ise,  qu'on  a  joués  auparavant,  m'a  con- 
firmé dans  une  idée  que  j'ai  ici  l'honneur  de  vous  soumettre,  à  savoir  qu'il  ne 
manque  à  l'Opéra  que  des  danseurs,  des  chanteuses  et  un  orchestre.  En  revan- 
che, l'Académie  royale  de  musique  a  le  premier  machiniste  du  monde. 

Si,  aux  Français,  le  machiniste  manque,  les  machines  ne  manquent  pas. 
Dieu  sait  quelle  collection  nous  en  a  montrée  la.  Léonie  de  31.  Delrieu;et  M.  Da- 
vid, et  M.  Bouchet,  et  M.  Arsène,  et  M.  Monlaur,  et  mademoiselle  Bérenger,  plus 
qu'il  n'en  fallait  mille  fois  pour  faire  tomber  la  meilleure  pièce  ;  et  celle  de 
M.  Delrieu  n'en  avait,  hélas  !  pas  besoin.  Au  surplus,  le  Théâtre-Français  n'est 
pas  plus  heureux,  pour  le  moment,  en  comédie  qu'en  tragédie.  Le  Boudoir  de 
MM.  Solar  et  Lurine  ne  vivra  guère  plus  long-temps  que  la  Léonic  de  M.  Del- 
rieu. Et  voilà,  ô  Racine,  ô  Corneille,  ô  Molière,  ce  qui  se  présente  pour  vous 
remplacer. 

Le  mois  a  été  dur  aux  théâtres  royaux,  et  l'Opéra-Comique,  comme  ses  deux 
grands  confrères,  a  éprouvé  aussi  son  échec.  Diadeslc  n'a  pas  fait  merveille. 

Diadesté  est  un  mot  arabe  qui  veut  dire  :  je  me  soutiens.  De  ce  mot  on  a  fait 
un  jeu,  jeu  fort  simple.  Il  s'agit  de  ne  rien  accepter,  pendant  un  temps  déter- 
miné, de  la  main  de  son  adversaire,  sans  dire  d'abord  Diadesté.  Toute  la  finesse 
consiste  à  se  méfier  toujours  des  cadeaux  qu'on  vous  fait.  Quand  ce  bonYirgile 
écrivait  il  y  a  tantôt  deux  mille  ans  : 

Timeo  Danaos  et  donajerenics^ 

il  ne  se  doutait  guèrcs,  je  pense,  qu'il  inventait  le  Diadesté. 

Donc  un  jeune  Vénitien  et  sa  femme  s'amusent  à  jouer  ail  JDiadesté.  L'enjeu 
est  un  baiser  pour  la  femme,  cinq  cents  ducats  pour  le  mari  j  vous  voyez  que  si 
le  jeu  est  arabe,  celle  qui  le  joue  ne  l'est  pas  moins.  Dès  qu'il  y  a  im  Vénitien, 
TOUS  pensez  bien  qu'il  y  ^  un  jaloux»  Cç  jaloux  sui-prend  ou  c^-oit  sui-pieudre  uo 


—  263  — 

homme  dans  un  cabinet.  Il  demande  la  clef,  ranache  en  oubliant  le  fatal  DrA- 
DESTÉ  :  il  a  perdu  cincj  cents  ducats. 

La  musique  de  cette  prétendue  pièce  est  d'un  certain  M.  Godefroy. 

DiADESTÉ,  M.  Godefroy  ;  mais  une  autre  fois,  si  c'est  possible,  donnez-nous 
quelque  chose  de  mieux. 

C'est  bien  aussi  ce  que  je  serais,  je  l'avoue,  bien  tenté  de  dire  à  M.  Dumas.  Son 
Kcaiif  dont  les  Variétés,  les  journaux  et  lui-même  avaient  fait  tant  de  bruit , 
n'est ,  après  tout ,  qu'une  mauvaise  biographie  dialoguée  en  assez  pauvre  style. 
Si,  comme  ou  le  dit,  cette  pièce  avait  pour  but  de  réhabiliter  la  profession  dra- 
matique ,  elle  a  ,  je  crois,  manqué  complètement  son  but.  Je  ne  doute  pas , 
puisque  M.  Dumas  l'affirme,  que  M.  Kean  ne  séduisit  grandes  dames  ,  petites 
iilles,  miss  et  mistress;  qu'il  ne  fût  fier  comme  un  pair  d'Angleterre,  endetté 
comme  un  cadet  de  famille,  insolent  comme  un  laquais  de  bonne  maison  ;  qu'il 
ne  fît,  quand  bon  lui  semblait,  la  grimace  aux  loges  et  au  parterre  ;  qu'il  ne  por- 
tât son  vin  mieux  que  personne,  et  ne  pochât  un  œil  aussi  artistement  que  le 
premier  boxeur  d'Angleierre  ;  mais,  d'honneur,  je  ne  vois  pas  à  tout  cela  ce  que 
peut  gagner  la  réputation  des  comédiens  ;  et  même  j'aime  mieux  penser,  pour 
son  honneur,  que  Kean,  connue  Figaro,  valait  mieux  que  la  sienne. 

Nous  parlions  tout-à-l'lieurede  cadets  ;  le  Vaudeville  vient  d'en  mettre  un  eu 
scène.  Ce  cadet  est  un  cadet  de  Gascogne.  Le  pauvre  garçon  passe  tout  le  temps 
que  dure  la  pièce,  et  elle  n'en  dure  que  trop,  à  courir  après  une  place.  Si  jamais 
il  lui  prend  envie  d'en  demander  une  pour  s'aller  voir  lui-même  au  Vaudeville  , 
il  n'y  trouvera,  je  suppose,  d'autre  embarras  que  l'embarras  du  choix. 

Attendons,  pour  parler  du  Palais-Royal,  que  le  vent  d'automne  y  ramène  au- 
tre chose  que  le  Rapîn,  ou  râtelier  d'un  Peintre,  mauvaise  croûte  due  aux  pin- 
ceaux de  MM.  Cogniard  et  Saint-Aguet,  et  le  Roi  malgré  lui,  qui  me  fait  bien  l'ef- 
fet, à  en  juger  par  l'ennui  du  public,  d'être  roi  malgré  beaucoup  d'autres. 

Maintenant  constatons,  par  mémoire  seulement,  au  Gymnase, /a  Couleuç^i-e, 
triste  symbole  des  tribulations  du  directeur,  à  la  Gaité,  le  Tailleur  et  le  P^oleur, 
petit  paradoxe  en  trois  actes,  tout  consacré  à  la  défense  de  la  probité  des  tailleurs  ; 
enfin,  à  l'Ambigu,  Dufaç^el,  longue  complainte  dont  je  n'ai  pas  besoin  de  dire  le 
sujet.  Tout  le  monde  connaît  l'histoire  du  malheureux  cjui  n'a  dû  son  salut  qu'à 
Dieu  et  au  génie.  L'auteur  aurait  eu  grand  besoin  qu'un  peu  de  génie  lui  vînt 
aussi  en  aide.  Par  malheur ,  s'il  est  vrai  (ce  que  très-fort  je  conteste)  qu'au- 
jourd'hui l'esprit  coure  les  rues,  il  n'est,  hélasl  que  trop  prouvé  que  le  génie 
s'enferme  chez  lui.  Et  je  ne  sache  pas,  parmi  tous  ceux  dont  je  viens  de 
vous  entretenir,  que  personne  soit  assez  fixi  poiu'  se  faire  ouvrir  la  porte, 
ou  assez  fort  pour  l'enfoncer.  A.  de  B. 


PROVINCES. 

Des  offres  de  concours  arrivent  de  toutes  parts  à  l' Écho  de  la  jeune  France  ;  il 
peut  compter  aujourd'hui  sur  la  collaboration  active  des  rédacteurs  les  plus 
distingués  des  feuilles  monarchiques  de  la  province  ;  ainsi  l'alliance  à  peine 
formée  se  resserre  ,  et  ouvre  un  nouvel  horizon  à  nos  yeux. 

Une  ville  des  Pyrénées,  Barèges,  vient  d'entendre  des  paroles  que  nous  de- 
vons recueiUir  au  nom  de  tous  nos  jeunes  amis  ;  une  députation  de  jeunes  gens 
de  divers  départemens  du  Midi  étant  venue  complimenter  l'honorable  M.  de 
Conny,  le  député  du  7  août  a  terminé  ainsi  son  éloquente  réponse  : 

«t  Votre  âge  ,  messieurs,  est  digne  d'envie:  car  c'est  à  vous  ,  c'est  à  la  jeune 
»  /^r«/zcc  qu'est  réservée  la  plus  grande  mission  des  temps  modernes,  elle  en  est 
»  digne,  elle  saura  l'accomplir. 

»  Pour  moi ,  Messieurs  ,  qui ,  au  milieu  des  revers ,  ai  combattu  pour  une 
»  cause  que  vous  défendrez  un  jour  avec  plus  de  talent,  si  j'avais  laissé  quelques 
»  souvenirs  parmi  vous,  si,  pour  prix  de  l'intérêt  si  vif  que  je  porte  à  ses  desti- 
»  nées,  j'avais  conquis  le  titre  d^  ami  de  la  jeune  France...  ahl  Messieurs  ,  ce  serait 
»  là  une  des  récompenses  qui  consolerait  de  tout;  car  un  tel  nom  pénètre  jus- 
»  qu'au  fond  de  l'ame. 

»  Entre  nous,  Messieurs,  entre  tous  ceux  qui,  comme  vous, ont  voué  un  culte 
»  à  tout  ce  qu'il  y  a  de  beau  sur  la  terre,  à  la  religion,  à  la  justice,  à  la  patrie  , 
»  à  la  liberté,  au  malheur  ;  entre  nous,  Messieurs,  Français  jusque  dans  les  en- 
»r  ailles,  c'est  à  la  vie  et  à  la  mort.  » 


SOUSCRIPTION  -  BEHRYER. 

La  souscription-Berryer  continue  à  occuper  vivement  l'attention  publique  ; 
tant  de  noms  remplissent  les  colonnes  des  journaux  quotidiens,  que  toutes  les 
pages  de  notre  recueil  ne  suffiraient  pas  à  les  reproduire.  Mais  nous  devons 
signaler  le  zèle  empressé  avec  lequel  se  font  inscrire  tous  les  admirateuis  du 
beau  talent  et  du  noble  caractère  de  notre  plus  illustre  orateur.  C'est  à  qui  con- 
courra à  cette  œuvre  nationale.  Nous  aurons  avant  peu  de  bien  consolans  résul- 
tats à  publier. 

Apothéose  de  Marie-Antoinette. 

11  n'y  a  pas  encore  huit  jours  que  l'adniirable  apothéose  que  nous  devons  au 
burin  de  M.  Sixdéniers  a  été  mise  eu  vente,  et  déjà  plus  de  la  moitié  des  exem- 
plaires ont  été  enlevés. 

Ainsi  que  cela  avait  été  annoncé,  le  tirage  du  tableau  représentant  l'apothéose 
de  Marie-Antoinette  a  eu  lieu  le  25  septembre.  Le  numéro  gagnant  a  été  23S  , 
correspondant  au  nom  de  M.  Rover,  souscripteur  de  Chàlons-sur-Marne. 

A  dater  du  10  octobre,  les  bureaux  de  /'Écho  do  la  Jeune  France  seront  trans- 
portés  rue  Sauit- Honoré,  545,  ci  c'est  là  que  les  denuuides  devront  être  adressées. 

S'adresser  pour  la  rédaction  à  M.  le  vicomle  AVai.su,  direcleur-rcdaclcur  en  chef,  et  pour 
l'admitiislralion  à  M.  Léon  de  Jouyenel,  adraiuistrateur. 

i'AïUS.  —  IMPKIMEKIE  Pfi  BÔHUiSE  ET  TLON,  RUE  PE  YAUCIRARD,  o6. 


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ÉCHO 


DE 


Léger,  ouvert  et  conliant,  François  i'^^  avaiça^s  venu»  tx,«ic,i,ic3^cv 
des  vices  ruineux. 

1^'  édition.  -■  Tome  v»  ^  1"  noi>emhre  1830^  ^j 


^m 


ECHO 


DE 


LA  JEUNE  FRANCE 


SOMMAIRE. 

Entrevue  de  François  ^»  ei  do  Cliarles-Quint,  parle  vicomte  Wahh.  —  Administrations  étrangères, 
par  M.  A.  de  Puibusque. — Etudes  de  mœurs  sur  la  femme  au  dix-neuvième  siècle  :  La  Femme  des 
classes  moyennes,  par  A/.  A.  Nettement.  —  Le  Doyen  de  Saint-Patrick  (Fin),  par  M.Aug.  Cheva- 
lier.— Le  Dégrevé  récalcitrant,  anecdote  électorale,  par  M.  Emile  Deschamps.  —  Un  Camarade  de 
Lit,  par  M.  3.  Crélineau-Joly,  rédacteur  en  chef  de  l'Hermine.  —  Revue  littéraire  :  Dodecaton,  ou 
le  Livre  des  Douze;  les  Prisonniers  français  en  Russie;  les  Mémoires  de  Lucien  Bonaparte,  par 
M.  L.  de 3.  —  Maitre  Blanchard,  par  le  marquis  de  Senonnes.  — Les  Ruines  morales  et  intellec- 
tuelles, par  M.  A.  Nettement.  —  Chronique  de  PARis.-^Erection  de  l'Obélisque. — Académie  des 
Beaux-Arts.  —  Théâtre  Italien,  madame  iMalibran  et  mademoiselle  Grisi,  par  ,V.  A^A'.Y.—- Apo- 
théose de  Marie-Antoinette,  par  M.  W.  —  Dictionnaire  des  Codos.  —  Correspondance  des 
Provinces. 


mumQ9i>< 


ET 

DE   CIIARLES-QUINT. 

Dieu  s'est  plu  à  répandre  les  contrastes  sur  la  terre ,  ils  existent 
dans  la  société  comme  dans  la  nature ,  et  se  trouvent  souvent  rappro- 
chés 5  comme  à  dessein ,  pour  que  l'observateur  saisisse  mieux  toutes 
leurs  dissemblances. 

Parmi  tous  les  contrastes  fournis  par  l'histoire  ,  et  que  les  destinées 
ont  mis  en  contact ,  nous  n'en  connaissons  pas  de  plus  frappans  que 
François  I"  et  que  Charles-Quint. 

Lequel  des  deux  a  été  le  plus  grand  souverain  ?  si  c'est  l'habileté  qui 
donne  aux  princes  la  place  la  plus  haute  ^  Charles-Quint  doit  passer 
avant  notre  roi  chevalier. 

Léger,  ouvert  et  confiant ,  François  F'  avait  des  vertus  éclatantes  et 
des  vices  ruineux, 

l""  édition,  —  Tome  v*  —  1*!  noi>emhrd  183C*  ct 


—  266  — 

Charles ,  prudent  et  défiant  à  l'excès ,  avait  des  vices  utiles  et  des 
vertus  politiques. 

L'un  dormait  tranquillement  la  veille  d'une  bataille  sur  un  affïit  de 
canon  ,  si  prés  de  l'ennemi ,  qu'on  était  obligé  d'éteindre  le  feu  qui 
brûlait  à  côté  de  lui ,  et  qui  l'aurait  fait  reconnaître. 

L'autre ,  ne  faisant  jamais  un  pas  sans  marcher  vers  un  but  fixe,  n'a- 
vançait qu'entouré  de  sûretés;  et  alors  même  qu'il  paraissait  confiant 
ne  s'abandonnait  qu'à  de  la  prudence  déguisée. 

L'un  avait  trop  de  légèreté  pour  bien  étudier  les  hommes. 

L'autre  avait  un  profond  mépris  pour  eux  ,  parce  qu'il  avait  eu  la 
patience^ nécessaire  pour  les  bien  étudier. 

François  I",  après  une  bataille  perdue,  s'écriait,  tout  est  perdu 
fors  rhonneur  ! 

Charles-Quint  trouvait  ce  mot  parti  dun  cœur  de  chevalier,  un 
mot  de  grand  enfant. 

François  I"  devenu  prisonnier  avait  hâte  d'être  emmené  en  Espagne, 
disant:  quand  je  verrai  mon  frère  Charles,  nous  nous  entendrons,  et 
les  négociations  deviendront  plus  faciles. 

Charles-Quint  disait  :  si  nous  nous  voyons ,  je  finirai  mal  les  affaires, 
parce  que  je  les  finirai  trop  vite. 

L'un  recherchait  l'entrainement. 

L'autre  le  redoutait. 

François  I",  quand  quelques-uns  lui  conseillaient  de  se  rendre  maî- 
tre de  la  personne  de  son  ennemi,  qui  était  venu  à  lui  sur  la  foi  d'une 
parole  donnée,  s'écria  J'estime  plus  la  parole  donnée  librement  que 
r empire  de  V univers. 

Charles-Quint,  pressé  d'arriver  en  Flandre  et  craignant  d'être  re- 
tardé par  les  tempêtes  de  l'Océan,  passe  par  la  France,  parce  que,  tout 
combiné,  il  s'était  dit,  il  me  sera  plus  facile  de  gouverner  lej^oi,  dojit 
je  connais  le  naturel  franc  et  facile^  que  non  pas  les  vents  du  ciel 
et  les  flots  de  la  mer  ! 

C'est  cette  pensée  qui  a  fait  venir  le  défiant  monarque  en  France  ; 
la  prudence  portée  à  l'excès  se  rit  et  se  moque  des  caractères  francs  et 
faciles,  mais  elle  en  profite  en  se  donnant  des  airs  de  magnanimité. 

Quand  François  I"  apprit  que  Charles  se  confiait  à  lui ,  sa  joie  fut 
grande  et  sans  arrière-pensée. 

La  magnificence  des  réceptions  qu'il  fit  à  son  hûtc  sur  tous  les  lieux 


—  267  — 
de  son  passage,  grandes  chasses ,  festins,  joutes,  tournois,  specta- 
cles ,  fêtes  de  toutes  espèces,  coûta  quatre  millions  à  la  France. 

Au  milieu  des  fêtes  le  visage  du  prince  français  rayonnait  de  joie  , 
car  il  croyait  vraiment  qu'il  avait  gagne  l'amitié  de  son  ancien  vain- 
queur; mais,  dans  les  traits  de  Charles,  tout  le  monde  remarquait  un 
air  constant  de  trouble  et  d'inquiétude  :  celui  qui  s'est  adonne  aux 
ruses  et  aux  tromperies  ne  peut  jamais  croire  qu'on  ne  veuille  pas  le 
tromper. 

L'hypocrisie  ne  peut  pas  croire  à  la  franchise. 
Tout  alarmait  l'empereur  ;  un  jour  le  duc  d'Orléans,  presque  encore 
enfant,  s'élancant  sur  la  croupe  de  son  cheval ,  et  jetant  les  bras  au- 
tour de  lui ,  lui  cria  .je  vous  fais  mon  prisonnier'. 

A  cette  plaisanterie  ,  Charles  pâlit  et  fut  au  moment  de  défaillir. 
Il  ne  put  pas  non  plus  dissimuler  sa  crainte  sur  ce  que  le  roi  lui  dit 
une  fois,  comme  par  plaisanterie,  en  lui  montrant  la  duchesse  d'E- 
tampes,  sa  maitresse...  f^ oyez-vous^  monfrere,  cette  belle  daines 
elle  est  d'avis  que  je  ne  vous  laisse  pas  sortir  de  Paris  que  vous 
jCayez  révoqué  le  traité  de  Madrid. 

Charles,  dit  l'histoire,  fronça  le  sourcil  et  répondit,  si  le  conseil  est 
bon  il  faut  le  suivre...  Au  moment  où  il  répondait  ainsi,  il  étai 
franc ,  lui  n'aurait  pas  laissé  partir  son  ennemi ,  car  avec  lui  généro- 
sité c'était  presque  folie.  Le  lendemain,  comme  la  duchesse  lui  présen- 
tait à  l'ordinaire  la  serviette,  après  avoir  lavé  ses  mains  pour  se  mettre 
à  table,  il  tira  habilement  un  très-beau  diamant  de  son  doigt  et  le 
laissa  tomber  comme  par  mégarde.  La  duchesse  le  ramassant  voulut  le 
lui  rendre;  mais ,  déguisant  une  crainte  sous  une  galanterie ,  l'empe- 
reur dit  à  la  favorite ,  gardez  cet  anel^  mon  heur  est  grande  d'en 
pouvoir  orner  si  belle  main  que  la  vôtre. 

Pendant  que  Charles-Quint  vivait  de  défiances  sous  le  toit  de  Fran- 
çois T',  celui-ci  écartait  tous  les  jours  de  mauvais  conseils  qui  lui 
étaient  donnés  ;  à  la  cour,  beaucoup  de  gens  étaient  d'avis  qu'il  y  avait 
trop  de  débonnaireté  à  traiter  si  bien  celui  qui  avait  été  si  dur  vain- 
queur à  Madrid. 

Tout  le  monde  se  souvient  de  ce  conseil  indirect  de  Triboulet  ;  ce 
fou  portait  un  livret  sur  lequel  il  inscrivait  le  nom  de  ceux  qui ,  selon 
son  jugement,  faisaient  quelques  étourderies  ou  fausses  démarches, 
il  l'appelait  le  Journal  des  fous  ;  quand  il  sut  l'arrivée  de  l'empereur 


—  268  -. 

en  France ,  il  rinscrivit  sur  son  livret  ;  le  roi  l'ayant  appris  ,  lui  dit, 
queferas-ta,si  je  laisse  passer  ? 

J'effacerai  son  nom  ^  répondit  Triboulct.  et  je  mettî'ui  le  vôti'^  à 
sa  place. 

Ce  conseil  spirituellement  donné,  et  bien  d'autres  que  toutes  les 
rancunes  du  pays  envoyaient  au  roi,  ne  pouvaient  rien  sur  l'ame  che- 
valeresque du  roi. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  incorrigibles,  ce  sont  les  cœurs  généreux;  ils 
voient  bien  leurs  défauts,  mais  ils  les  aiment,  car  dans  ces  défauts  il  y 
a  grandeur  et  noblesse:  on  les  garde  comme  des  amis  imprudens  mais 
aimables.  \icomte  Walsu. 


DES  ADMLMSTRATIOAS    ETRAXGERES. 

Des  relations  de  travail  et  d'amitié  doivent-elles  empêcher  de  rendre  justice 
à  qui  de  droit?  Et  laudra-t-il ,  parce  que  l'on  est  collabciateui-  et  ami  d'un 
homme  de  mérite  ,  de  savoir  et  de  talent ,  ne  pas  faire  pour  lui  ce  que  l'on  fait 
pour  un  écrivain  qui  vous  est  étranger,  parler  de  ses  œuvres  avec  impartialité. 

Telle  condition  serait  trop  dure  ;  nous  ne  l'accepterions  pas ,  car  nous  ne 
mettrons  jamais  nos  amis  hors  de  notre  justice. 

Tous  nos  lectems  se  souviennent  de  cette  suite  d'articles  sur  l'administration 
et  les  devoirs  administratifs ,  que  31.  A.  de  Puibusquc  a  donnés  à  Y  Echo  de  la 
Jeune  France^  articles  où  se  trouvaient  la  solidité  de  la  pensée  et  la  pureté  de 
stvle,  l'écrivain  élégant  et  l'administrateur  consciencieux  et  habile. 

Pareils  articles  durent  attirer  l'attention  de  tous  les  hommes  qui  lisent  avec 
réflexion  et  qui  jugent  avec  discernement  ;  aussi  ceux  qui  s'occupent  à  former 
im  recueil ,  un  immense  répertoire  de  tous  les  mots  de  la  langue ,  les  directeurs 
de  YEncyclopcdic  catholique  prièrent  31.  de  Pnibusque  de  se  charger  de  traiter  le 
mot  Administration.  On  pouvait  s'adresser  à  lui;  il  avait  doublement  fait  ses 
preuves,  et  en  écrivant  bien  sur  l'administration,  et  en  quittant  à  propos  l'admi- 
nistration qui  lui  avait  été  confiée.  Ce  mot  yidniiiii^ (ration  se  trouve  dans  la  cin- 
quième livraison  de  Y  Encyclopédie  catholique ,  traité  avec  étendue ,  puisqu'il 
embrasse  tous  les  siècles  et  tous  les  lieux  ;  il  est  en  même  temps  comme  re- 
couvert d'attrait.  L'homme  grave  et  vieilli  sur  les  livres  lira  cet  article,  eu 
appiéciant  toutes  les  recherches  qu'il  a  fiiit  faire  ;  et  riiomme  jeune  qui  veut 
s'instruire  y  trouvera  du  charme. 

C'est  là  le  caractère  des  écrits  de  IM.  de  Puibusque  ;  ils  ont  en  eux  quelque 
chose  de  solide,  de  réfléchi,  comme  ce  qui  découle  de  l'expérience,  et,  à  côté  de 
cette  maturité,  de  la  verdeur  et  de  l'entraînement . 


—  269  — 

C'est  pour  prouver  ce  que  nous  disons  ici^  et  pour  montrer  la  valeur  des 
mots  traités  par  V Encyclopédie  catlioUque,  que  nous  citons  ce  que  notre  honora- 
ble ami  a  écrit  sur  les  administrations  étrangères.  Cette  revue  de  toutes  les  na- 
tions administrées  de  manières  diverses  forme  un  tableau  varie  de  formes  et 
de  couleurs,  et  pourrait  servir  d'introduction  à  une  histoire  fjénérale  des  admi^ 
nistrations  comparées.  \icomte  AValsh. 

Le  régime  intéiieur  de  la  plupart  des  peuples  qui  nous  environnent 
offre  des  points  d'analogie,    qui  rcvèlenl,  sinon  luie  origine  com- 
mune, du  moins  de  communes  influences.   Tout  l'Occident,  après 
avoir  long-temps  vécu  sous  j'enipire  des  lois  romaines,  a  subi  le  joug 
des  conquérans  accourus  du  fond  de  la  Germanie;  puis^  dons  le  tcné- 
breux  conflit  du  moyen  âge  s'est  élevée  la  féodalité,  dont  la  domina- 
tion a  été  universelle  ;  et  quelle  qu'ait  pu  être  ensuite  la  diversité  des 
établissemens  politiques 5  les  institutions  administratives,  naturelle- 
ment enracinées  dans  le  sol ,  ont  toujours  conservé  des  traces  de  leur 
première  fondation  ;  partout  c'est  un  mélange  de  libertés  et  de  pri- 
vilèges, qui  rappelle  les  mœurs  guerrières  des  peuples  de  l'Allemagne. 
Qu'on  aborde,  au  contraire ,  les  gouvernemens  situés  à  l'extrémité 
du  nord  ,  tels  que  la  Russie  ,  la  Norv/ege ,  le  Danemarck ,  la  Hongrie, 
on  rencontrera,  avec  une  autre  race  dlioujuier»,  d'autres  filiations  po- 
litiques et  des  systèmes  d'administration  diflérens;  c'est  là  que  les  émi- 
grations de  l'Asie,  conduites  tour  à  tour  par  Odin  et  Attila,  sont  ve- 
nues s'abattre  ,  c'est  là  que  les  coutumes  barbares  des  Schytes  et  des 
Huns  ont  régné  pendant  des  siècles,  et  régneraient  sans  doute  encore 
sans  l'intervention  du  christianisme. 

Campée  sur  la  limite  de  l'Asie  et  de  l'Europe,  constamment  armée 
pour  sa  défense,  la  Russie  n'a  jamais  pu  connaître  que  le  régime  mi- 
litaire de  la  féodalité,  son  vaste  empire  est  divisé  en  gouvernemens 
confiés  à  des  généraux;  la  population  y  forme  quatre  classes  :  les 
nobles,  les  ecclésiastiques ,  les  bourgeois  et  les  serfs  ;  toutes  les  terres 
sont  érigées  en  fiefs ,  et  les  droits  seigneuriaux,  qui  y  sont  attachés, 
forment  l'unique  code  administratif  des  communes  ;  l'empereur,  ad-- 
ministrateur  suprême ,  dispose  à  son  gré  des  personnes  comme  des- 
biens  ,  il  n'a  au-dessous  de  lui  qu'une  hiérarchie  de  vasseiage. 

Le -Danemarck,.  la  Norwège,  la  Suède ,  la  Hongrie  ont  des  états  pro- 
vinciaux, et  l'ordre  des  paysans  jouit,  comme  celui  des  bourgeois,  de- 
quelques  franchises  ;  mais  l'actiou  des  événemens  contemporains  n'a 


—  270  — 

pu  que  légèrement  modifier ,  dans  ces  quatre  royaumes,  le  système  d'ad- 
ministration aristocratique  et  militaire.  Ce  système,  indépendant  des 
institutions  politiques  qui  peuvent  s'élargir  sans  le  changer,  a  été  re- 
gardé comme  une  nécessité  de  position;  des  habitudes  persévérantes 
ont,  d'ailleurs,  concouru  à  le  consolider  ,  et  il  est  juste  d'ajouter  qu'il 
s'est  tellement  adouci,  en  vieillissant,  qu'on  a  pu  croire  qu'il  y  aura  i 
plus  de  danger  à  y  renoncer  que  d'inconvénient  h  le  conserver. 

La  Pologne  tant  de  fois  bouleversée  ,  et  que  nous  voyons  placée 
aujourd'hui  dans  une  de  ces  situations  exceptionnelles  qui  ne  peuvent 
être  que  transitoires ,  avait  reçu  en  1 8i  5  de  l'empereur  Alexandre  une 
constitution  qui  la  dotait  d'une  organisation  administrative,  bien  su- 
périeure à  celle  des  états  limitrophes  :  il  y  avait,  au  chef-lieu  de  chaque 
province ,  une  commission  palatinale  ;  au  chef-lieu  de  chaque  district, 
une  commission  intermédiaire  ;  dans  les  villes  ,  des  officiers  munici- 
paux ;  dans  les  communes,  des  baillis;  et  non-seulement  les  com- 
munes avaient  des  droits  administratifs,  mais  elles  exerçaient  des 
droits  politiques  ;  elles  envoyaient  cinquante  et  un  membres  à  la 
chambre  des  nonces,  et  les  soixante-dix-sept  autres  étaient  nommés 
par  les  diëtines  ou  collèges  des  nobles  :  c'était  une  sorte  de  transac- 
tion entre  le  principe  féodal  et  le  principe  représentatif;  il  en  résul- 
tait un  régime  conciliateur,  qui  permettait  d'espérer  ces  améliorations 
progressives  qui  portent  seules  des  fruits  durables. 

En  Autriche,  aux  confms  de  cette  Germanie^  qui  fut  le  berceau 
delà  plupart  des  nations  modernes  ,  il  n'y  a  plus  ni  vainqueurs  ni  vain- 
cus ;  mais  la  féodalité  ,  si  fortement  constituée  par  les  puissantes  fédé- 
rations du  douzième  siècle,  n'a  fait  que  refluer  de  la  base  vers  le  som- 
metj  en  se  concentrant  dans  une  aristocratie  dépendante  de  la  couronne; 
les  communes ,  bien  que  régies  par  une  administration  paternelle , 
n'ont  pas  été  affranchies  comme  les  personnes ,  elles  doivent  encore 
des  services  fonciers. 

Le  Tyrol ,  la  Bohème  et  la  Moravie  forment  dans  la  monarchie  au-» 
trichienne  des  états  indépendans  ,  gouvernés  par  des  lois  et  des  cou- 
tumes différentes^  mais  unis  par  le  même  lien  fédératifà  l'adminis- 
tration centrale  de  la  métropole. 

Une  autre  physionomie  distingue  la  Prusse  :  c'était  dans  l'origine  la 
marche  du  nord,  établissement  qui  remonte  à  la  dynastie  des  enipe* 
reurs  francs  ;  elle  a  d'abord  eu  pour  souverain  un  margrave ,  puis  un 


—  271  -- 

électeur  de  Brandebourg  ;  mais  la  maison  Ascanienne  s'étant  éteinte  , 
l'électoral  passa  de  mains  en  mains  jusqu'en  1417  ,  époque  a  laquelle 
l'empereur  Sigismond  en  fit  cession  à  Frédéric,  bourgrave  de  Nu- 
remberg ,   chef  de  la  maison  de  Hohenzollern  actuellement  régnante. 
Les  états  provinciaux,  qui  tendaient  à  acquérir  une  véritable  puissance, 
cessèrent  d'être  assemblés  dans  le  cours  du  seizième  siècle  ,  et  les  ins- 
titutions administratives  furent  privées  ainsi  du  principe  qui  les  faisait 
vivre  ;  un  gouvernement  absolu  ramena  à  un  centre  commun  tout  ce 
que  la  féodalité  avait  divisé  ;  il  est  à  remarquer,  cependant ,  que  l'unité 
établie  par  cette  réaction  ne  porta  d'une  manière  directe  que  sur  le 
corps  politique;  les  codes  provinciaux  restèrent  en  vigueur  dans  cha- 
que cercle,  et  la  condition  municipale  de  l'ordre  des  paysans  demeura 
ce  qu'elle  était.  Maintenant  encore  ,  les  communes,  formées  de  posses- 
seurs de  biens-fonds  rustiques,  ont  droit  de  corporations  publiques  ; 
un  bailli  ou  juge  de  village  est  président  de  chaque  commune  :  il  est 
nommé  par  le  seigneur  foncier  qui  a  le  droit  d'instituer  tous  les  fonc- 
tionnaires municipaux ,  à  moins  que  ce  droit  n'ait  été  accordé  par  le 
roi,  soit  au  magistrat  local ,  soit  à  la  bourgeoisie;  la  seule  préroga- 
tive du  seigneur,  dans  ce  cas  ,  est  de  confirmer  le  choix  du  monarque 
et  de  recevoir  le  serment  exigé. 

Le  bailli,  réunissant  le  pouvoir  judiciaire  au  pouvoir  civil ,  a  prés 
de  lui  des  assesseurs  auxquels  il  délègue  une  partie  de  ses  fonctions. 

Dans  les  villes,  le  droit  municipal  est  conféré  par  le  souverain  et  ne 
s'étend  pas  aux  faubourgs  ;  tous  les  offices  sont  également  h  la  nomi- 
nation du  prince.  Les  nobles ,  les  bourgeois  et  les  paysans  torraent 
trois  grandes  classes ,  qui  sont  indépendantes  les  unes  des  autres,  et 
dont  le  système  organique  est  entièrement  distinct  ;  ainsi ,  la  nationa- 
lité prussienne  ne  réside  que  dans  le  principe  monarchique  ;  on  ne 
trouve  au-dessous  que  des  corps  épars  sans  homogénéité  et  sans  lien. 

La  constitution  administrative  de  la  Saxe  présente  les  mêmes  con- 
trastes; les  bourgeois  et  les  paysans  forment  aussi  deux  peuples  dif- 
férens ,  qui  appartiennent  à  des  juridictions  particulières,  et  à  des  mu- 
nicipalités distinctes.  Toutefois,  les  corporations  ne  demeurent  pas 
dans  un  isolement  complet;  elles  s'appuient  sur  une  hiérarchie  de  con- 
seils et  d'états ,  qui  leur  communique  quelque  peu  du  mouvement  de 
la  vie  représentative. 

La  Bavière,  devenue  royaume  en   i8o5,   n'est  pas  redescendue 


—  272  — 
en  1 8 1 4  ,  au  rang  qu'elle  occupait  dans  la  confédération  du  Rhin  ;  bien 
que  membre  de  la  diète  germanique  ,  elle  n'a  qu'un  lien  politique 
avec  elle.  Son  organisation  administrative  ,  fondée  sur  le  maintien  des 
coutumes  et  des  franchises  locales ,  se  rapproche  beaucoup  de  l'an- 
cienne administration  provinciale  de  la  France.  Toute  servitude  per- 
sonnelle a  été  abolie  par  la  constitution  du  19  mai  1818;  les  proprié- 
taires de  fiefs  ne  peuvent  plus  exiger  que  des  services  fonciers, 
restreints  à  un  petit  nombre  de  cas.  Au-dessus  des  corporations  muni- 
cipales qui  participent  à  l'administration  des  communes  ,  s'élèvent  des 
états-généraux,  formés  par  élection  de  toutes  les  classes  de  citoyens 
domiciliés,  et  qui  sont  investis  concurremment  avec  la  chambre  des  sé- 
nateurs du  droit  de  conseiller  ,  de  voter  la  loi ,  d'accorder  les  impots, 
d'exposer  leurs  vœux  et  de  faire  des  remontrances.  Une  circonscrip- 
tion civile  remplace  la  circonscription  militaire,  existante  dans  presque 
tous  les  états  du  nord  ;  au  lieu  de  gouvernemcns ,  ce  sont  des  arroii- 
dissemens  de  régence. 

Les  petits  états  de  la  confédération  germanique,  tels  qu'ils  ont  été 
reconstitués  par  l'acte  du  8  juin  18 [5,  le  grand  duché  de  Bade,  la 
Hesse  électorale ,  le  grand  duché  de  Hessc ,  le  Holstein  ,  le  Luxen>*> 
bourg,  les  duchés  de  Brunswick,  de  Mecklembourg-Schwerin ,  de 
Nassau  ,  de  Saxe-Weimar  ,  de  Saxe-Gotha,  de  Saxe-Gobourg  ,  deSaxc- 
Meinnungen  ,  de  Saxe-Hidburghausen^  de  Mecklenbourg-Stréhtz,  de 
Holstein-Oldenbourg ,  etc.  etc.,  n'offrent  pour  ainsi  dire  que  des  dif- 
férences nominales  ;  leurs  administrations  respectives  reposent  sur  des 
fondemens  communs  ;  ce  sont  comme  autant  de  branches  de  l'arbre 
féodal  :  les  unes  ont  été  omondées  par  le  temps,  les  autres  sont  encore 
courbées  sous  le  poids  des  anciens  pniviléges  5  il  fijiut  en  excepter , 
néanmoins ,  les  villes  libres  de  Lubeck  ,  Francfort,-  Brème  et  Ham- 
bourg, ainsi  que  le  duché  de  Saxe-Gobourg.  C'est  dans  cette  dernière 
principauté  qu'une  loi  constitutionnelle  a  décidé  (pie  la  fortune  commu- 
nale ne  pourrait  jamais  être  incorporée  à  celle  de  l'étut,  et  que  l'admi- 
nistration municipale  jouirait  d'une  entière  indépendance  sous  la  haute 
surveillance  du  gouvernement. 

Le  Hanovre  ,  quoique  détaché  de  l'Allemagne,  depuis  que  l'électeur 
Georges  I"  fut  appelé  au  trône  d'Angleterre ,  a  quatre  voix  à  la  diète 
germanique,  et  le  cabinet  de  Londres  a  eu  soin,  en  lui  délivrant  une 
nouvelle  patente  pour  l'organisation  de  l'assemblée  générale  des  états 


—  273  — 

après  i8i5,  de  ne  toucher  à  aucune  des  bases  de  son  administration 
intérieure  ;  elles  sont  donc  encore  aujourd'hui  à  peu  près  telles  qu'elles 
étaient  sous  Féleclorat. 

Le  Wurtemberg,  au  contraire,  en  recevant  de  son  roi,  en  1819, 
une  constitution  calquée  en  partie  sur  la  charte  française  de  181 4  ,  ^i 
obtenu  une  émancipatiou  réelle. 

Citons  quelques  articles  de  cette  constitution  :  ils  nous  dispenseront 
de  tout  commentaire  : 

62.  ((  Les  comnmnes  sont  la  base  de  l'état  politique  du  royaume  : 
tout  citoyen  doit  appartenir  à  une  commune ,  comme  bourgeois  ou 
comme  domicilié ,  à  moins  d'exception  légale. 

63.  »  L'admission  d'un  bourgeois  ou  d'un  domicilié  dans  une  com- 
mune dépend  de  cette  commune  même  ,  sauf  la  décision  légale  des 
autorités,  dans  le  cas  de  contestation.  Toutefois,  la  concession  du 
droit  de  bourgeoisie  et  de  domicile  suppose  la  possession  préalable  du 
droit  de  citoyen. 

64.  »  Toutes  les  communes  ressortissant  d'un  bailliage  forment  un 
district.  Le  changement  de  circonscription  d'un  bailliage  ne  peut  être 
fait  que  par  une  loi. 

65.  »  Les  affaires  des  communes  sont  administrées  par  le  conseil 
communal  avec  le  concours  légal  de  l'assemblée , des  bourgeois  ;  celles 
des  districts  sont  administrées  par  les  assemblées  du  district ,  suivant 
la  disposition  de  la  loi  et  sous  l'inspection  des  autorités. 

66.  )x  Aucune  autorité  ne  peut  décider  sur  la  propriété  des  com- 
munes et  des  districts ,  sans  consulter  les  fonctionnaires  supérieurs. 

67.  »  Ni  les  districts  ni  les  communes  ne  peuvent  être  grevés  d'obli- 
gations ou  assujétis  à  des  dépenses  autres  que  celles  auxquelles  les 
obligent  les  lois  générales.  » 

Ne  pouvant  détruire  les  privilèges  ecclésiastiques  et  nobiliaires,  (|uc 
la  féodalité  a  légués  au  Wurtemberg ,  le  législateur  s'est  ellorcé  du 
moins  d'en  régulariser  l'exercice,  et  d'en  alléger  le  fludeau.  Le  ser- 
vage est  à  jamais;  aboli;  aucun  ordre  n'est  exclu  de  l'assemblée  des 
états  (landtag) ,  et  le  gouvernement  assure  à  chaque  individu  liberté 
de  personne ,  de  conscience,  de  pensée ,  de  propriété  et  d'émigratiou. 

La  Belgique  et  la  Hollande  ,  violemment  séparées  par  une  révolu- 
tion récente,  ont  du  reproduire  dans  leurs  institutions  administratives 
la  double  image  du  mouvement  de  l'une  et  de  la  résistance  de  l'autre. 


—  274  — 

Il  était  pourtant  réservé  à  la  Belgique  de  présenter  un  contraste  de 
plus,  en  copiant  servilement  la  France;  elle  a  constitué  le  monopole 
au  nom  de  la  liberté ,  et  ses  départemcns  tléchissent  sous  le  poids  d'une 
centralisation  inconnue  h  la  Hollande. 

La  Suisse ,  qui  est ,  suivant  Montesquieu  ,  une  société  de  sociétés^ 
se  compose  de  vingt-un  cantons  ou  républiques ,  qui  ont  chacun  une 
organisation  spéciale,  et  qui  ne  forment  un  tout  qu'en  s'unissant  par 
une  fédération  politique.  Les  cantons  démocratiques  n'ont  qu'une 
classe  de  citoyens  ;  l'indépendance  municipale  y  est  placée  sous  la 
garde  d'un  magistrat  suprême,  nommé  Avoyer.  Dans  les  cantons  aris- 
tocratiques ,  la  population  se  divise  en  deux  classes  ,  les  nobles  et  les 
roturiers;  il  en  résulte  quelques  privilèges  de  castes  que  le  bour^ut- 
mestreàdw.  couvrir  d'une  égale  protection.  Les  cantons  forestiers  ont 
pour  chef  un  magistrat  appelé  Amman  ^  et  qui  veille  ,  comme  ailleurs 
le  bourguemestreet  l' Avoyer,  à  la  conservation  de  toutes  les  franchises 
municipales.  La  Suisse  est  donc,  en  réalité,  Tétat  le  plus  éloigné  de 
la  centralisation  française,  mais  en  même  temps  le  plus  faiblement  lié 
à  un  système  d'unité  nationale. 

En  Angleterre ,  l'aspect  change  :  les  mstitutions  et  les  lois,  qui  ont 
successivement  régi  ce  royaume,  n'offrent,  pour  ainsi  dire,  aucune  so- 
lution de  continuité;  il  n'y  a  pas  d'époque  où  l'on  voie  un  système  en- 
tièrement nouveau  remplacer  subitement  le  système  ancien.  Au  milieu 
des  révolutions  fréquentes  qui  ont  élevé  ou  renversé  des  dynasties , 
les  lois  primitives  ont  toujours  conservé  leur  autorité ,  du  moins  en  ce 
sens  qu'elles  ont  servi  de  bases  aux  institutions  nouvelles  :  ainsi ,  la 
division  territoriale  paraît  remonter  antérieurement  à  la  conquête  des 
Normands  ;  l'institution  des  jurés  est  attribuée  par  quelques  écrivains 
à  Altred-le-Grand,  et  l'on  a  cru  retrouver  l'origine  du  parlement  dans 
ces  anciennes  assemblées,  nommées  IVittcnagemot. 

En  827 ,  lorsque  le  gouvernement  d'un  seul  se  fut  élevé  sur  les 
ruines  de  l'heptarchie ,  les  institutions  commencèrent  à  se  développer 
avec  une  simultanéité  qui  leur  avait  n}anqilé  jusque  là. 

Le  rovaume  était  divisé  en  comtés ,  qui  avaient  chacun  leur  alder- 
mcin  ou  cotnto  particulier;  les  habitans  formaient  J>lusieurs  classes  :  la 
première  division  était  en  hommes  libres  et  en  esclaves;  mais  tous  les 
hommes  libres  n'étaient  pas  d'une  égale  condition*)  et  ne  jouissaient 
pas  des  mêmes  droits.  Les  thanes  ou  nobles  étaient  au-dessus  des 


—  275  —■ 

ceorts^  appelés  ^\i?>ûhurbcmdman^  qui  composaient  la  classe  moyenne. 
Parmi  les  thunes ,  il  y  avait  diffcrens  degrés  ;  ceux  du  premier  ordre 
étaient  nommés  thanes  du  roi,  les  autres  étaient  sous  leur  dépen- 
dance. 

L'assemblée  générale  ou  wittenagemot  était  composée  des  évoques, 
des  abbés,  des  aUhrmen  ou  gouverneurs  de  provinces,  et  des  wites ^ 
que  l'on  croit  être  les  grands  propriétaires. 

Chaque  comté  avait  son  assemblée  particulière ,  appelée  ahire- 
gemot  ;  elle  était  formée  des  thanes  du  comté. 

Alfred  trouva  les  choses  en  cet  état;  ce  fut  ce  grand  roi  qui  opéra 
la  division  régulière  du  pays  en  comtés  :  chaque  comté  fut  subdivisé  en 
hundreds^  centaines  ou  cantons,  et  chaque  canton  en  thitings  ou 
dizaines.  La  dizaine  se  composait  de  dix  francs-tenanciers  avec  leurs 
familles.  Ahisi  réunies ,  dix  familles  formaient  une  communauté  sou- 
mise a  un  chef,  nommé  thitingman  ^  headbourg  ou  borsholder  ; 
chaque  homme  était  obligé  de  se  faire  inscrire  dans  une  dizaine  ,  et 
ne  pouvait  en  changer  sans  la  permission  de  son  thitingman. 

L'administration  de  la  justice  était  organisée  d'après  la  division  ter- 
ritoriale ;  les  contestations  entre  les  membres  d'une  même  dizaine 
étaient  jugées  par  la  dizaine  assemblée  sous  la  présidence  de  son 
thitingman.  Les  appels  ou  les  contestations  entre  diverses  dizaines 
étaient  portées  devant  l'assemblée  de  cantons  (hundj^eds)^  présidée 
par  son  chef;  au-dessus  des  assemblées  de  canton  était  la  cour  du 
comté  ,  qui  se  composait  de  tous  les  francs-tenanciers  de  la  province, 
présidée  par  le  comte  ou  alderman  et  l'évêque  ;  enfin ,  le  conseil  du 
roi  était  la  cour  suprême  à  laquelle  était  porté  l'appel  de  toutes  les 
cours  du  royaume.  Alfred  pensa  qu'il  serait  dangeieux  de  laisser  entre 
les  mains  de  V alderman  l'autorité  civile  et  militaire  ;  il  institua  les 
shérijf s  j  qui  furent  chargés  de  l'administration  civile  dans  chaque 
province.  'r^ 

Avec  Guillaume-le-Conquérant ,  arriva  la  féodalité  occidentale  ,  que 
la  dynastie  danoise  avait  déjà  commencé  à  faire  connaître  ;  mais  le 
trône,  éclairé  par  les  exemples  du  continent,  sut  faire  tourner  cette 
féodalité  à  son  profit;  il  donnait  les  fiefs,  et  les  fiefs  servaient.  Aussi, 
une  ligue  ne  tarda- t-el le  pas  à  se  former  entre  les  intérêts  lésés  ;  la 
noblesse  et  le  peuple  se  coalisèrent  contre  la  royauté  ;  des  commissions 
devinrent  nécessaires,  et  le  roi  Jean  promulgua  la  grande  charte,  acte 


—  276  — 

fondamental  qui  a  traversé  les  siècles,  en  couvrant  d'une  inviolable 
consécration  les  immunités  et  les  franchises  des  villes  et  des  bourgs. 
Depuis  cette  mémorable  époque,  il  n'y  a  eu  de  mouvement  et  de  ré- 
forme qu'à  la  surface  de  l'état  ;  les  institutions  du  sol  n'ont  pas  bougé, 
elles  ont  conservé  jusqu'aux  incohérences  résultant  de  leur  diversité. 
La  création  des  justices  de  paix  n'est  qu'une  modification  du  régime 
féodal  :  le  grand  propriétaire  administre  et  juge,  comme  le  comte  ou 
l'alderman  jugeait  et  administrait;  l'aristocratie  et  la  démocratie  se 
touchent  et  se  heurtent  partout,  sans  qu'aucun  pouvoir  hiérarchique 
puisse  leur  servir  de  régulateur;  c'est  un  conflit  qui  ne  peut  que  s'a- 
graver  de  plus  en  plus  ,  et  quelque  fiére  que  soit  la  vieille  Angleterre 
des  institutions  enracinées  dans  les  royaumes  unis  ,  nous  y  voyons  pour 
elle  plus  de  sujets  d'embarras  que  de  garanties  de  tranquillité.  L'é- 
mancipation de  l'Irlande,  acte  de  pure  tolérance,  qui  date  à  peine  de 
quelques  années  5  nous  suffit  pour  mesurer  toute  la  dislance  qui  sé- 
pare encore  la  Grande-Bretagne  des  pays  d'unité  nationale  et  d'indé- 
pendance administrative. 

Les  États-Unis  d'Amérique  n'ont  pas  tous  reçu  ,  comme  les  Garo- 
lines,sousle  titre  de  constitution  du  savant  Locke,  une  hiérarchie 
absurde  de  landgraves,  de  caciques  et  de  palatins,  mais  ils  n'en  pré- 
sentent pas  moins  un  singulier  mélange  de  féodalité ,  de  liberté  et  d'es- 
clavage. Le  territoire  de  la  république  est  divisé  en  comtés,  et  tout 
y  porte  encore,  sous  une  forme  fédérale,  l'empreinte  de  l'organisation 
anglaise.  La  colonie,  en  échappant  h  la  métropole,  ne  s'est  dégagée  que 
de  ses  institutions  politiques;  elle  était  née,  elle  avait  grandi  avec  ses 
institutions  administratives ,  et  elle  n'a  pu  que  les  modifier  pour  les 
mettre  en  rapport  avec  sa  nouvelle  situation  :  elle  a  des  juges  de 
paix  ,  des  shériffs,  des  constables,  mais  ses  formes  représentatives  se 
sont  développées ,  et  les  conseils  locaux  ont  acquis  une  prépondérance 
qu'ils  n'auraient  jamais  eue  sous  les  gouverneurs  anglais.  Il  faut  ob- 
server, d'ailleurs,  qu'en  fondant  des  communes  sur  une  terre  vierge, 
l'Amérique  n'y  a  trouvé  aucune  des  traditions  d'un  passé ,  ni  aucune 
des  influences  d'un  voisinage;  pour  avoir  une  féodalité  ou  une  aristo- 
cratie effective,  il  eut  fallu  la  faire,  et  les  marchands  de  la  Virginie  n'en 
auraient  pas  même  eu  le  temps,  s'ils  avaient  pu  en  avoir  la  volonté. 

Maintenant,  tourncra-t-on  les  yeux  vers  les  étals  du  midi  de  l'Eu- 
rope ,  on  apercevra,  dans  prcscjuc  toute  la  péninsule  italique,  les  ves- 


—  277  — 
tiges  de  la  municipalité  romaine ,  mêles  çk  et  là  aux  institutions  du 
moyen  âge  et  des  temps  modernes.  Plusieurs  états,  tels  que  le  Pié- 
mont et  la  Sicile,  ont  retenu  de  la  conquête  française  une  partie  de  son 
organisation  administrative  ;  les  dénominations  seules  diffèrent  :  mais 
les  peuples  soumis,  soit  au  régime  républicain,  soit  au  Saint-Siégc , 
soit  à  l'Autriche ,  s'éloignent  davantage  de  l'existence  communale  de 
la  France  ;  leur  condition  administrative  participe  d'un  régime  mixte, 
résultat  nécessaire,  et  de  ce  qu'ils  ont  été,  et  de  ce  qu'ils  sont. 

La  péninsule  ibérique  s'offre  sous  d'autres  traits.  En  Portugal,  la 
charte  de  18:26,  émanée  de  don  Pedro,  a  rendu  Tadministralion  col- 
lective; les  municipalités  (camaras)  participent,  avec  le  secours  de 
l'élection  par  degrés,  à  la  formation  de  toutes  les  assemblées  supé- 
rieures; il  y  a  dans  chaque  district  un  administrateur  général,  nommé 
par  le  roi,  et  prés  de  lui  un  conseil  administratif.  On  dirait  que  le  lé- 
gislateur a  voulu  confondre  le  système  d'administration  de  la  répu- 
blique française  avec  celui  du  consulat;  la  pondération  des  trois  pou- 
voirs, imitée  de  la  constitution  anglaise,  vient  établir  encore  une  ana- 
logie d'une  autre  nature  dans  l'ordre  politique  ,  et  imprime  à  la  charte 
du  duc  de  Bragance  son  véritable  cachet  d'origine. 

L'Espagne,  théâtre  de  trois  grands  cataclysmes,  et  tour  à  tour  sou- 
mise aux  ïlomains ,  aux  Suèves,  aux  Maures,  à  des  princes  d'Alle- 
magne et  de  France^  exigerait  une  étude  approfondie  _,  si  l'on  voulait 
pénétrer  le  sens  de  toutes  ses  coutumes  municipales.  Il  est  heureuse- 
ment un  point,  éclairci  par  l'histoire,  et  sur  lequel  ne  s'élève  aucune 
controverse  :  c'est  que  ses  communes  (  concejos  )  furent  primitive- 
ment établies  pour  servir  de  boulevards  contre  les  invasions  des  Sar- 
rasins; de  petits  royaumes  sans  ressources  et  sans  union  ne  pouvaient 
trouver  un  moyen  défensif  plus  simple  et  plus  efficace.  On  entendait 
par/we/'o  ou  charte  le  contrat  par  lequel  le  roi  ou  le  seigneur  accor- 
dait à  une  population  le  territoire  qu'elle  occupait,  avec  divers  privi- 
lèges, notamment  celui  d'élire  des  magistrats  et  un  conseil  municipal, 
tenus  de  se  conformer  aux  lois  imposées  par  le  fondateur  ;  ces  fneroSy 
défendus  à  outrance  dans  des  combats  héroïques^  se  sont  liés  aux  sou- 
venirs les  plus  glorieux  des  provinces  ,  et  c'est  ce  qui  explique,  indé- 
pendamment de  l'intérêt  de  liberté  qui  les  leur  rend  plus  chers  encore, 
le  prix  extrême  qu'elles  ont  toujours  attaché  à  leur  conservation.  Dès 
le  quatorzième  siècle,  la  royauté,  inquiétée  par  la  féodalité,  entra  dans 


—  278  — 

un  système  restrictif  ;  Alphonse  XI,  déshéritant  les  communes  de  la 
plus  belle  partie  de  leurs  droits,  concentra  l'administration  munici- 
pale entre  les  mains  d'un  petit  nombre  de  jurais,  et  sous  ses  succes- 
seurs, on  vit  disparaître  jusqu'aux  assemblées,  à  mesure  que  de  nou- 
veaux royaumes  accédèrent  à  la  couronne  et  en  augmentèrent  la  puis- 
sance. Charles-Quint  mit  tout  en  œuvre  pour  abattre  Tindépendance 
communale,  et  l'ombrageux  Philippe  II,  voulant  en  finir  avec  une  ré- 
sistance qui  l'importunait ,  porta  un  coup  mortel  dux/uej^os  de  l'A- 
ragon,  en  faisant  tomber  la  tète  du  justizza-major,  Jean  de  la  Nuza,  sur 
la  place  de  Sarragosse  5  il  frappait  en  lui  une  sorte  de  tribun  ou  de 
magistral,  intermédiaire  entre  le  roi  et  le  peuple,  qui  modérait  le  pou- 
voir du  premier,  et  défendait  les  intérêts  du  second,  création  unique, 
la  plus  haute  et  la  plus  hardie^  sans  aucun  doute,  qu'ait  osé  concevoir 
l'esprit  municipal.  Mais  les  montagnes  gardèrent  religieusement  les 
coutumes  que  la  force  éteignait  dans  les  villes ,  et  l'Espagne  ne  se  prêta 
jamais  au  nivellement  qui  passa  sur  les  institutions  communales  de 
tant  d'autres  pays  ;  rien  ne  put  y  anéantir  des  traditions  qui  vivaient,  en 
quelque  sorte,  dans  les  entrailles  du  sol;  la  guerre  de  l'indépendance  , 
en  réveillant  la  valeur  de  la  nation,  la  rappela  au  sentiment  de  ses 
droits ,  et  l'on  vit  renaître,  comme  par  enchantement,  à  coté  des  as- 
semblées communales,  (ajuntamientos)  les  juntes  de  districts  et  de 
provinces  :  malheureusement,  cette  noble  conquête  de  la  victoire 
disparut  le  jour  où  les  partis,  tournant  leurs  armes  les  uns  contre  les 
autres,  donnèrent  le  signal  de  cette  guerre  acharnée,  qui  n'a  été  inter- 
rompue que  par  de  courtes  trêves  depuis  vingt  ans ,  et  qui  se  poursuit 
avec  des  chances  si  diverses.  Plusieurs  provinces,  dévouées  avant  tout 
à  leurs  franchises  municipales,  se  soulevèrent  avec  énergie  contre 
l'usurpation  qui  les  en  dépouillait;  il  en  est  qui ,  en  ce  moment  encore, 
protestent,  l'épée  à  la  main  :  mais  le  monopole  est  le  premier  besoin  des 
gouvernemens  mal  assurés ,  qui  ne  se  sentent  pas  de  force  à  supporter 
toutes  les  libertés  monarchiques,  et  l'on  ne  saurait  trop  désirer  de 
voir  arriver  le  jour  où  l'Espagne,  rendue  à  elle-même,  pourra  saluer 
la  restauration  de  ses  droits  municipaux. 

Dans  cette  galerie  universelle,  il  n'y  a  rien,  on  le  voit,  qui  puisse 
être  proposé  comme  modèle  parfait  à  l'imitation  des  peuples;  disons- 
le,  d'ailleurs,  si  l'uniformité  politique  est  une  chimère,  l'uniformité 
administrative  serait  une  absurdité  :  (j^uand  il  s'agit  d'institutions  qui 


—  279  — 

enveloppent  les  masses  et  qui  s'adaptent  h  chaque  parcelle  du  sol ,  il 
faut  tenir  compte  de  la  différence  des  caractères  et  des  mœurs  ,  sous 
peine  de  rencontrer  une  nature  rebelle ,  comme  l'agriculteur  qui 
n'aurait  égard  ni  aux  diverses  qualités  de  la  terre,  ni  aux  diverses  in- 
fluences du  climat.  Les  choses  d'ordre  administratif  doivent ,  pour 
être  bien  traitées,  être  distinguées,  avec  un  soin  intelligent,  des  choses 
d'ordre  politique  ;  leur  sphère  n'est  pas  la  même  :  elles  ne  peuvent  ni 
s'établir  ni  se  détruire  par  les  mêmes  moyens;  l'habitude  est  une  puis- 
sance qu'il  ne  faut  pas  ,  à  coup  sur ,  environner  toujours  d'un  aveugle 
respect,  mais  que  l'on  ne  saurait,  dans  aucun  cas,  réformer  qu'avec 
prudence  et  ménagement  :  cela  est  si  vrai  que  telles  nations  qui  ont 
souvent  changé  d'institutions  politiques,  et  qui  sont  prêtes  à  en 
changer  encore,  se  montrent  aussi  jalouses  que  lîéres  de  leurs  institu- 
tions municipales,  et  les  défendraient  avec  une  invincible  opiniâtreté. 
En  résumé ,  la  France  ,  quelque  défectueux  que  soit  son  régime  in- 
térieur, est  devenue,  par  les  tendances  de  rapprochement  et  d'accord 
de  toutes  ses  institutions,  l'état  qui  pourrait  parvenir,  avec  le  plus  de 
facilité,  à  la  meilleure  condition  administrative  ;  c'est  donc  un  motif  de 
plus  pour  l'exciter  à  s'en  occuper  ;  sa  gloire  n'y  est  pas  moins  inté- 
ressée que  son  bonheur,  puisqu'elle  a  le  noble  orgueil  d'aspirer  à 
marcher  à  la  tête  de  la  civilisation  européenne. 

Ad.  de  PuiBUSQUE. 


SUR 

LA  FEMME  AU   DIX  -  NEUVIÈME  SIÈCLE. 


LA    FEMME    DES   CLASSAS   MOYENNES. 

Nous  ne  savons  si  l'on  a  conservé  quelques  souvenirs  des  études  que 
nous  avions  commencées,  il  y  a  plus  d'une  année,  sur  la  femme  au  dix- 
neuvième  siècle.  La  presse  périodique,  dont  les  avantages  sont  si  grands 
à  plus  d'un  égard,  a  le  tort  de  ressembler  à  ces  fleuves  qui  roulent 
leurs  eaux  vers  la  mer  en  laissant  pour  jamais  derrière  eux  les  rives 


—  280  — 
qu'ils  ont  parcourues.  Dans  son  empire ,  le  jour  d'aujourd'hui  est 
l'ennemi  de  la  veille;  il  la  dévore  pour  être  lui-même  dévoré  par  le 
lendemain.  Nous  voici  donc  obligé  de  rappeler,  en  quelques  mois,  le 
sujet  que  nous  avions  entrepris  de  traiter,  et  le  point  de  départ  de  nos 
réflexions,  afin  que  ce  que  nous  avons  dit  serve  à  fairç  comprendre  ce 
qui  nous  reste  à  dire,  et  qu'il  n'y  ait  point  de  solution  de  continuité 
dans  une  étude  qui,  pour  avoir  quelque  utiiité,  doit  être  envisagée  dans 
son  ensemble. 

Nous  sommes  parti  de  çe^lj,a;xiQme  fécond  quoique  bien  simple  :  a  Si 
l'homme  fait  les  lois,  la  femme  fait  les  mœurs.  »  Là  est  le  secret  de 
l'influence  et  de  l'importance  de  la  femme  dans  la  société.  Rarement 
les  lois  ont  la  puissance  de  changer  les  mœurs,  mais  presque  toujours 
les  mœurs  finissent  par  changer  les  lois  qui  s'épurent  ou  se  corrompent 
avec  elles. 

Après  avoir  établi  cette  vérité  et  par  des  raisons  et  par,(Jes  exem- 
ples^ nous  avons  montré  la  femme  du  dix-neuvième  siècle  rencontrant 
auprès  de  son  berceau  le  christianisme  échappé  aux  échalauds  Je  93. 
Nous  avons  rappelé  cette  réaction  littéraire  du  spiritualisme  chrétien 
entrant  dans  les  âmes  pomme  une  fraîche  poésie.  Les  naalheurs  de  la 
religion  ramenèrent  les  femmes  à  la  foi.  Les  fenmies,  par  un  admirable 
instinct,  se  rangent  toujours  du  côté, des  opprimés;  il  y  a  entr,ç  l'idée 
de  la  faiblesse  ^t, celle  de  l'enfance  un  rapport  secret, qui  leur  va  droit 
au  cœur  ;  c'est  chez  elles  uqe  seconde  maternité  qu^  ]a.  compatissance. 
Toutefois  nous  avons  du  faire  remarquer  qup.J^i  religion  était  çntrée 
dans  leur  cœur  plutôt  comme  un  sentiment  que  comme  une  conviction 
raisonnée.  Un  grand  nombre  d'entre  elles  manquent  de  cette  solidité 
d'esprit  que  donnait  à  leurs  aïeule^,  ijinc  ^étti^e.apprpforifJie  du  christia- 
nisme ;  étude  qui  ne  reculait  point  devai,^t,  le jj ivres  les  plus  austères 
de  Pascal,  de  Nicole  et  d'Arnaud. ,  ...   .... 

Ces  considérations  générales  un^  fois  pp.sées,  nous  so^niijes  entré 
dans  notre  sujet^  qui  se  divine  naturellement  en  troi^  parties, :^liji^ femme 
des  hautes  classes ,  la  femme  d^s.plA^sc^iifloyenne^P  la  fe^^^me  de  la 
classe  popu)aire.^^^^^,^^^,„,  j^,^,,^^  ll„    ,, ,.  ,,^    .^^.^^    ,  ,  ^,.,   .,  ,,^  ,,,., 

Nous  nous  so.nin(ies  arrq|:é  à  lî\  ferpnie  des  hautes,  classes^  f^Jpus  avons 
dit  les  nobles  qualités  q,if'eljepp^^èçlc,  \x\a\s  npu^n'aji^ons  point  caché  non 
plgs celles  quj ^l(^,i,u' .manquent.  1,1  j,  a,  des  i^iphérences  ^b^zarrçjs dans  son 
esprit,  et  les  contrastes  du  siècle  se  sont  ancrés  dans  son  caractère.  A 


—  281  — 
travers  tous  ces  renversemens  de  fortune  et  tous  ces  bouleversemens 
d'existence,  les  traditions  de  l'éducation  sérieuse  qu'on  donnait  aux 
aïeules  ont  cessé  trop  souvent  de  dominer  l'éducation  de  leurs  filles. 
Elles  ont  tant  senti,  qu'elles  ont  eu  moins  de  temps  pour  penser.  Ce- 
pendant, une  tache  admirable  se  présente  devant  elles;  une  partie  de 
l'aristocratie  ressemble  un  peu,  de  nos  jours,  à  ce  roi  Charles  VIÏ,  qui 
perdait  si  gaiement  un  royaume  ;  le  rôle  d'Agnès  Sorel  est  à  prendre. 
Nous  allons  maintenant  suivre  le  cours  de  ces  considérations ,  et 
nous  voici  naturellement  amené  à  la  femme  des  classes  moyennes,  à 
laquelle  nous  consacrerons  la  seconde  partie  de  celte  étude  de  mœurs. 

II- 

La  place  que  la  femme  des  classes  moyennes  occupe  dans  la  société 
s'est  agrandie  avec  l'importance  de  ces  classes  mêmes.  Nous  sommes 
loin  du  temps  où  Molière  traçait  dans  ses  inimitables  tableaux  le  por- 
trait fidèle  de  la  bourgeoisie. Le  sens  profond,  la  simplicité  puissante,  la 
science  domestique,  la  caustique  originalité ,  la  parole  pleine  de  sève 
de  cette  admirable  madame  Courdain,  le  type  de  la  bourgeoise  au  dix- 
septième  siècle,  n'a  rien  qui  ressemble  au  portrait  que  nous  avons  à 
tracer  au  dix-neuvième.  Aujourd'hui,  la  bougeoise  vise  aux  grandeurs; 
elle  sent  son  importance  ^  elle  veut  tenir  son  état  ;  elle  est  gonflée  de 
sa  dignité;  elle  porte  le  sceptre,  elle  est  maîtresse,  elle  est  reine.  Si 
Molière  eût  vécu  dans  notre  siècle,  ce  n'est  point  le  bourgeois  gentil- 
homme, c'est  la  bourgeoise  grande  dame  qu'il  eût  composée  pour  le 
théâtre. 

Il  n'est  plus  possible  d'aborder  Elvire.  Que  voulez-vous?  elle  a  son 
coupon  de  loge  à  l'Opéra;  elle  danse  chez  le  ministre  ;  si  elle  ne  de- 
mande point  son  carrosse,  elle  demande  son  équipage ,  et  pour  tout 
couronner  elle  va  à  la  cour.  Les  portes  à  deux  battans  ne  s'ouvrent 
point  assez  larges  pour  la  laisser  passer,  tant  elle  tient  de  })lace  dans  le 
inonde.  Elle  s'étudie  h  prètidre  les  grands  iairs  ;  elle  s'asseoit  en  prin- 
cesse ;  elle  marche  en  impératrice  ;  elle  dirait  volontiers:  «  Mes  armoi- 
ries, »  comme  sa  mère  disait  :  «  Mon  enseigne.  »  Chez  elle,  tout  ce  qui 
paraît  au  dehors  est  brillant,  riche,  éclatant,  somptueux;  mais  tout  ce 
qui  est  caché  est  mesquin,  étroit ,  misérable;  ses  magnificences  sont 
des  magnificences  avares;  son  luxe  hypocrite  ressemble  à  une  robe  de 


—  282  — 

pourpre  doublée  de  bure.  Elle  est  sans  défense  contre  les  séductions 
du  pouvoir ,  sans  pitié  pour  la  faiblesse  et  la  pauvreté  ;  elle  se  venge 
de  ses  soumissions  par  sa  superbe,  et  elle  se  fait  une  dignité  de  son  in- 
solence. 

Ne  vous  laissez  point  prendre  à  ses  dehors  empruntés  ;  et  sous  ces 
prétentions  à  la  sensibilité,  sous  ce  beau  vernis  de  mélancolie,  si  vous 
savez  frapper  juste,  vous  entendrez  tinter  cette  ame  métallique.  Elviro 
aime  la  lune  aux  pâles  rayons,  l'eau  qui  murmure,  le  feuillage  qui  trem 
ble  ;  elle  s'occupe  beaucoup  de  ce  qui  se  passe  dans  les  nuages,  mais 
elle  s'occupe  aussi  de  ce  qui  se  passe  à  la  Bourse.  Si  ses  yeux  sont  un 
peu  rouges  aujourd'hui^  c'est  que  son  maria  négligé  une  opération  qui 
lui  aurait  rapporté  de  belles  différences.  Pour  Elvirc,  c'est  avoir  perdu 
que  de  ne  point  avoir  gagné.  Entretenez-la  des  richesses  de  sa  famille, 
elle  vous  parlera  des  écus  de  ses  proches ,  comme  les  Montmorency 
Aous  parleraient  des  victoires  de  leurs  ancêtres.  Elle  sait  qu'au  fond, 
son  arbre  généalogique  est  un  coffre-lbrt,  et  pour  peu  que  vous  la  pres- 
siez avec  habileté,  elle  finira  par  vous  avouer  h  demi-mot,  que  son  ma- 
riage avec  l'heureux  mortel  qui  lui  a  donné  son  nom  est  une  mésal-- 
liance,  la  plus  trisle  des  mésalliances,  celle  des  billets  de  banque  et  des 
dettes.   Les  usuriers  ,   voyez-vous,  ne  sont  pas  tous  assis  derrière  un 
bureau,  chargés  de  livres  de  comptes.  Il  y  a  des  usuriers  blancs  et  ro- 
ses qui  vont  au  bal  la  tête  ceinte  d'un  diadème  de  diamans,  les  épaules 
nues,  le  sourire  sur  les  lèvres,  et  dans  toutes  les  pompes  d'une  toilette 
brillante.  La  pire  chose  qui  puisse  se  voir  !  l'amour  du  lucre  dans  une 
[personne  du  sexe  ;  une  ame  d'usurier  dans  le  sein  d'une  femme ,  un 
cœur  d'Harpagon  battant  sous  la  gaze,  le  satin  et  les  fleurs. 

Bathilde,  du  moins,  est  plus  franche  qu  Elvire  ;  elle  n'affiche  pas  des 
prétentions  de  magnificence,  elle  est  ouvertement  économe.  Que  vou- 
lez-vous ?  elle  n'a  apporté  qu'un  million  de  fortune^  amassé  dans  l'étude 
de  son  père,  à  son  mari  le  pair  de  France,  qui  est  aussi  un  des  pauvres 
millionnaires  qui  vivent  de  privations,  et  ne  joignent  les  deux  bouts  de 
l'année  qu'à  force  d'économies.  Bathilde  et  son  mari  s'entendent  a  mer- 
veille. C'est  un  touchant  accord  de  ladrerie,  une  louable  vitalité  de  lé- 
sine :  ces  deux  cœurs  se  rencontrant  dans  la  passion  de  l'or,  l'avarice 
est  devenue  pour  eux  un  amour  conjugal.  La  femme  a  des  naïvetés  ado- 
rables ;  elle  était  l'autre  jour  chez  Zoé,  une  de  ces  amies  perfides  qui 
vous  tirent  les  secrets  du  cœur.  Bathilde  racontait  gravement  ses  af- 


—  283  — 

flictions^  la  pauvre  femme,  elle  en  avait  presque  les  larmes  aux  yeux. 

—  Groiriez-vous,  ma  chère,  disait-elie,  que,  quoique  nous  ne  .soyons 
pas  encore  à  la  moitié  de  l'hiver,  j'ai  déjà  brûlé  pins  d'une  voie  de  bois? 
— Est-ce  bien  possible,  reprit  Zoé  avec  cet  air  que  vous  lui  connaissez, 
mais  alors,  ma  chère,  vous  avez  donc  fait  chauffer  vos  escaliers?  » 

On  ferait  un  livre  avec  les  merveilleuses  anecdotes  qui  couraient  à 
ce  sujet  dans  les  salons,  à  la  fin  du  dernier  hiver.  Bathildc  est  intaris- 
sable en  confidences  ;  Zoé  lui  donne  d'implacables  encouragemens  ; 
elle  accompagne  toutes  les  phrases  de  sa  victime  de  coups-d'œii  cares- 
sans,  d'imperceptibles  sourires;  elle  lui  prend  ses  naïvetés  à  la  pipée. 
C'est  ainsi  que  fut  encore  racontée  celte  merveilleuse  histoire  qu'il  faut 
vous  redire  mot  pour  mot. 

Bathilde.  —  Ma  chère,  il  m'est  arrivé  quelque  chose  de  bien  désa- 
gréable dans  la  dernière  soirée  de  l'ambassadeur  d'Angleterre. 

ZoÉ.  —  Parlez  vite  :  vous  m'effravez,  ma  chcrc. 

B-VTHiLDE.  —  J'en  étais  d'autant  plus  affligée  que  mon  mari  avait 
le  droit  de  me  gronder.  J'étais  la  cause,  bien  innocente,  sans  doute , 
du  malheur  qui  nous  est  arrivé,  mais  enfin  j'en  étais  la  cause.  J'aime 
si  peu  à  avoir  des  reproches  à  me  faire  ! 

Zoé.  —  Nous  savons  tout  ce  que  vous  valez,  ma  chère. 

Bathilde.  —  Imaginez-vous  donc  ,  ma  chèic,  que  mon  mari  m'avait 
donné  plusieurs  fois  le  signal  du  départ.  J'étais,  ce  soir  là,  d'un  entê- 
tement inconcevable  ;  je  voulus  rester.  Mais  jugez  de  mon  repentir, 
lorsqu'en  sortant  M,  le  comte  ne  put  retrouver  dans  l'antichambre  des 
socques  tout  neufs,  qu'il  avait  achetés  depuis  un  mois  à  peine.  Nous 
bouleversâmes  l'antichambre  sans  réussir  à  mettre  la  main  sur  ces  mal- 
heureux socques.  C'est  clair,  il  y  a  une  heure  de  la  soirée  où  l'on  ne 
trouve  plus  rien  dans  les  antichambres,  Il  y  avait  déjà  beaucoup  de 
monde  de  parti;  j'avais  vu  sortir  entr'autres  l'ambassadeur  d'Autriche 
et  M.  de  Talleyrand^  et  les  pauvres  socques  n'y  étaient  plus.  On  est 
si  peu  scrupuleux  dans  ce  siècle-ci. 

ZoÉ.  —  Ma  chère,  vous  me  voyez  tout  émue  de  votre  aventure. 

Bathtlde.  —  Cela  ne  m'étonne  point,  vous  êtes  si  ainifd^le  et  si 
bonne;  mais  je  vous  laisse  à  penser  tous  les  reproches  que  je  m'adres- 
sais intérieurement  ;  car  eii^n,  si  j'étais  partie  à  l'heure  où  mon  mari 
voulait  quitter  le  balj  rien  de  tout  cela  ne  serait  arrivé.  Il  était  fort 
triste  de  la  perte  dp  ces  socques,  comme  vous  le  supposez  bien,  ma 


—  284  — 

chère  ;  mais  il  tut  parfait  pour  moi,  il  ne  me  gronda  pas  le  moi n à  du 
monde  :  ii  voyait  mon  repentir.  Ce  n'était  pas  tout  que  de  regretter  la 
perte  que  nous  avions  faite.  Je  ne  dormis  pas  de  la  nuit  et  je  songeais 
au  moyen  de  réparer  notre  malheur.  Enfin,  il  me  vint  une  excellente 
idée.  Le  lendemain  nous  étions  encore  invités  à  un  bal;  nous  en  sor- 
tîmes de  trcs-bonne  heure,  et  nous  fumes  véritablement  plus  heureux 
que  nous  n'aurions  pu  l'espérer,  ma  chère,  car  nous  trouvâmes  dans 
l'antichambre  une  paire  de  socques  prcsqu'absolumcnt  pareils  à  ceux 
de  M.  le  comte;  je  crois  même  qu'ils  étaient  un  peu  plus  neufs.  Vous 
devinez  si  mon  mari  se  hâta  de  les  mpttrCjjils  lui  allaient  parfaitement; 
nous  descendîmes  bien,,  vite ,  et  dçîpui^  ce  temps-là,  j'ai  un  poids  de 
moins  de  dessus  le  cœur.  » 

Ce  n'est  point  avec  notre  imagination  que  nqvis  écrivons,  c'est  avec 
nos  souvenirs  ;  ce  n'est  point  un  portrait  de^  genre  que  nous  traçons, 
c'est  un  portrait  peint  d'apr<^^  nature;  cç  n'est  point  une  sa,tire,  c'est 
la  véiité,  c'est  l'histoire.  _J(Y'fiti:p,9^phère  des  grandeurs  clans  lesquelles 
la  (emme  de  la  classe  moyennç,a  é^ç  injtrpduite  ne  lui  a  <çp  général 
guère  réussi.  Elle  y  a  perdu Tijae  partie  de .sçs  qualités,  et  elle  ^n'a  point 
gagné  celles  du  lieu.  Ce  qui  n'était  qu'-^çouioxpie  d^r^s  la-,bpuj^geoise  est 
devenu  avarice  dans  la  bourgeoise  granjje.çiame. impertinente  quand 
elle  veut  être  digne,  humble  quand  çJ^\q  y.çjut  pipntrer  de  la  dçtérence, 
maniérée  quand  elle  veut  être  gracieuse,  empruj:)t^,e  quanti  elle  cher- 
ch.e  le  naturel,  éblouie  par  tout  ce  qui, l'entoure  çt.s'éblouissant  elle- 
même,  la  tête  lui  tourne,  le  pic J  lui  manquç,  dans  ces  liautqssjpjhères, 
et  elle  éprouve  d/q^  vertiges.  Le  piédestal,  ^sur,  lçqug|,,  pllç  §'ç^t  hissée 
pour  se  grandir  ne  fait  que  dérober  ^au^  y ç^^5,jçspç.vfqçtiLpn{^  qu'elle 
possède  et  mettre  en  lumière  celles  qui  lui  manquent.  On  reconnaît 
en  elle  l'usurpatrice  des  salons  dsi  grand  monde,  et  l'on  tourne  ailleurs 
les  regards  pour  en  chercher  la  reine. 

Il  en  est  encore  cependant,  dans  nos  provinces  surtout,  de  ces  fem- 
mes d'intérieur,  sages  conseillers  de  leurs  maris,  premières  et  admira- 
bles institutrices  de  leurs  cnfans,  |lfcvi^Mliceltte^fc^<''sfamt{fcs,  qui  n'ont 
point  échangé  leurs  grâces  naturelles  contre  des  prétentions  malheureu- 
ses, leurs  hautes  et  utiles  vertus  coijtre  les  vices  d'un  monde  où  elles 
ont  eu  le  bon  sens  de  ne  point  vouloir  entrer,  en  voyant  que  la  place 
qui  les  y.  attendait  n'était  pas  digne  d'elles.  Celles,  là,  soiit  l'honneur  de 
leur  sexe  et  le  modèle  que  toute  femme  de  la  classe  moyenne  devrait 


—  285  — 

suivre.  Trop  fières  pour  être  vaines,  elles  restent  fidèles  au  rôle  que 
la  Providence  leur  a  confié.  Elles  sont  honorables  et  honorées,  ou  les 
aime,  on  les  respecte,  on  les  admire,  parce  qu'elles  laissent  leurs  qua- 
lités dans  l'atmosphère  où  elles  se  déploient  avec  profit  pour  la  so- 
ciété, avec  avantage  pour  elles-m.èmes,  et  qu'elles  ne  dépaysent  ni  leurs 
vertus,  ni  leurs  grâces. 

Celles-là  comprennent  la  mission  de  la  femme  de  la  classe  moyenne 
dans  ce  siècle,  mission  digne  d'elles  et  que  seules  elles  peuvent  remplir. 
Les  nouveaux  rois  du  monde,  les  hommes  Clés  rangs  mitoyens  de  la 
société,  oints  et  sacrés  par  droit  d'opulence,  ont  quelque  chose  d'auss 
dur  que  l'ôf  qui  lait  leur  titre.  11  faut  à  côté  de  cette  race  métallique 
une  puissance  qui  attendrisse  leur  richesse  avare  et  sache  la  rendre 
accessible  aux  souftrances  de  la  pauvreté. 

A  côté  de  ces  rudes  calculateurs  il  faut  quelqu'un  qui  sente.  La 
douce  Esther  qui  trouvera  grâce  aux  yeux  de  ces  Assuérus  de  la  fi- 
nance^ ce  sera  la  femme  de  la  classe  moyenne.  Elle  saura  alléger  cette 
glèbe  fiscale ,  ce  vasselage  d'argent  plus  lourd  cent  fois  que  la  féodalité 
nobiliaire,  tant  et  si  souvent  attaquée  de  nos  jours.  Sa  bienfaisante  in- 
fluence s'interposera  entre  la  plus  pesante  tles  féodalités,  celle  de  la 
richesse,  et  la  plus  triste  de  toutes  les  servitudes,  celle  de  Tindigence 
laborieuse.  A  sa  voix,  les  haut  barons  du  luxe  s'étonneront  d'avoir  des 
entrailles.  Elle  ramènera  son  mari  par  la  reconnaissance  au  christia- 
nisme, auquel  il  doit  toutes  les  vertus  qui  font  le  bonheur  de  son  foyer 
domestique  et  l'ornement  de  ses  prospérités;  et  ses  fils,  apprenant 
d'elle  cette  religion  qui  rend  le  cœui  miséricordieux  et  l'ame  noble 
et  grande,  vaudront  mieux  que  leurs  pères.  N. 


maa»CQ^^ 


ie  M0^m  hc  ^m\U]^Mickh. 


ÏV. 


Vers  la  fin  du  mois  d'août  17..,  Swift  reçut  une  lettre  de  miss  Es- 
ther, si  désespérée,  si  touchante,  qu'il  enfourcha  aussitôt  le  cheval  d'un 


—  286  — 

de  ses  paroissiens  et  se  mit  en  route  pour  Selbridge,  laissant  Stella 
rentrer,  comme  d'habitude ,  dans  le  doyenné,  dés  que  lui  en  sortait, 
et  s'inquiéter  vaguement  de  ce  voyage  précipité. 

Chemin  faisant  et  pour  se  distraire  des  ennuis  que  lui  occasionait 
la  fausse  position  où  il  se  trouvait  vis-à-vis  de  ces  deux  l'cmmes,  Swift 
se  prit  à  rêver  à  quelqu'un  de  ces  projets  littéraires  de  prédilection 
qu'un  auteur  se  plait  à  caresser  ,  à  ses  heures,  et  à  garder,  pour  ainsi 
dire,  long-temps  en  germe  dans  le  cerveau.  Les  Gulliver  's  Travels 
parurent  en  1727  ;  mais   dès  cette  époque  même  le  doyen  en  rumi- 
nait l'idée.  Il  sentait  confusément  que  ce  devait  éti;e  là  son  œuvre  ca- 
pitale, le  principal  édifice  où  devait  s'asseoir  sa  renommée;  et  il  vou- 
lait en  formuler  nettement  le  plan,  en  arrêter,  en  embrasser  d'un  re- 
gard toutes  les  parties,  avant  d'en  poser  la  première  pierre.  Il  avait 
imaginé  déjà  Lilliputy  Brobdingnac  ,  Laputa ,  les  Balnibarbes  , 
Gluhbdubdriby  et  entrevoyait,  flottante  encore  dans  le  crépuscule  de 
sa  pensée,  son  énergique  conception  des  Yahous  et  dts  Hoic/hnhnms , 
—  K  Pardieu!  se  disait-il,  sur  cent  cinquante  millions  d'hommes,  un 
peu  plus,  un  peu  moins,  qui  peuplent  l'Europe,  combien  en  compterai-je 
que  les  travaux  manuels  ou  -de  basses  passions  n'aient  pas  ravalés  au 
niveau  de  la  brute,  et  qui  soient  vérilablemeni  dignes  de  ce  nom?  Un 
million  tout  au  plus,  peut-être!  et  encore  est-ce  beaucoup!  N'est-ce 
point  une  pitié  que  l'homme,  le  plus  parfait  de  tous  les  animaux  qui 
soient  sous  le  soleil,  je  ne  parle  pas  de  ceux  qui  sont  dans  la  lune,  ou 
toute  autre  planète,  attendu  que  ceux-là  me  touchent  de  trop  loin  pour 
m'en  occuper;  que  l'homme,  dis-je,  soit  assujetti  par  son  orgueil,  par 
sa  nature ,  par  la  dévorante  activité  de  ses  appétits,  à  tant  de  désirs, 
tant  de  besoins  ^  que  son  génie,  son  caractère  primitif  se  dépravent  à 
mesure  qu'il  avance  dans  la  civilisation  ;  que  son  sort  enfin  empire  à 
tel  point,  de  jour  en  jour,  qu'il  ne  pourra  bientôt  plus  soutenir  la  com- 
paraison avec  celui  du  plus  chétif  animalcule  qui  végète  dans  une  goutte 
d'eau  ou  un  rayon  de  soleil  ?  —  Quand  cessera  donc  cette  insatiable 
curée  de  nos  sens  par  nos  vices  ?  ou  plutôt  cette  abominable  exploita- 
tion du  corps  de  l'homme  par  l'esprit  de  l'homme  ?  —  Il  y  aurait  un 
livre  utile  à  faire  là-dessus.  Bah!  la  leçon  serait  perdue.  Se  mêle  qui 
Toudra  de  corriger  ses  semblables  !  Moi,  je  ne  prétends  qu'à  me  mo- 
quer d'eux,  et  je  ne  leur  épargnerai  ^  certes,  ni  la  haine  ni  le  mé- 
pris, i) 


—  287  — 

Le  doyen  achevait  intérieurement  cette  belle  tirade  contre  la  civili- 
sation, quand  son  cheval  s'arrêta,  de  lui-même,  devant  la  porte  d'une 
petite  auberge  établie  sur  la  route.  Il  lui  mit  aussitôt  la  bride  sur  le 
cou,  entra  dans  l'auberge,  et  comme  la  poussière  et  le  soleil  l'avaient 
un  peu  altéré,  demanda  un  pot  d'aile  avec  des  dry-cakes  pour  se  ra- 
fraîchir. 

—  Je  souhaite  le  bonjour  à  sa  révérence,  dit  un  voyageur  qui  man- 
geait des  noisettes  en  buvant  du  vin  clairet,  dans  un  coin  de  la  salle,  et 
que  Swift  avait  feint  de  ne  pas  voir  ;  je  l'ai  saluée  en  chemin,  mais  elle 
était  si  rêveuse  qu'elle  n'a  pas  aperçu  son  serviteur. 

—  Ah!  dit  le  doyen  déconcerté,  bonjour,  sir  Lentulus. 

Puis  sans  s'embarrasser  de  l'effet  produit  sur  son  interlocuteur  par 
cette  politesse  laconique,  il  s'assit  devant  une  table  et  lui  tourna  le  dos 
sans  façon. 

Sir  Lentulus  était  un  gentilhomme  catholique  des  environs,  fort  révéré 
dans  le  pays,  d'un  esprit  cultivé,  d'une  figure  affable.  On  parlait  beau- 
coup de  sa  générosité  et  surtout  de  la  manière  obligeante  dont  il  secourait 
les  pauvres.  Il  avait  déjà  doté  plus  de  vingt  filles ,  sans  s'occuper  de  la 
différence  de  religion.  Aussi,  avait-il  d'ardens  panégyristes  dans  toutes 
les  jeunes  filles  du  comté.  Swift  l'avait  rencontré  dans  différens  cer- 
cles littéraires  à  Dublin  et  avait  pu  concevoir  de  son  esprit  et  de  ses 
lumières  une  opinion  très-avantageuse.  Mais  tout  philosoplie  qu'il  so 
piquait  d'être,  et  ennemi  des  préjugés,  son  caractère  bourru,  atrabi- 
laire, l'avait  toujours  empêché  de  répondre  aux  avances  d'une  personne 
qui  n'était  point  de  sa  communion.  Sir  Lentulus  avait,  au  reste ^  la 
plus  haute  estime  pour  les  talens  du  doyen  ;  mais,  outre  la  barrière  de 
leurs  convictions  religieuses,  il  était  whig,  tandis  que  Swift  combat- 
tait alors  dans  les  rangs  des  tories ,  et  c'était  là  surtout  ce  qui  les  sé- 
parait. 

Au  bout  d'une  demi-heure,  à  peu  près,  d'un  silence  glacial  que 
Swift  s'obstinait  à  garder,  malgré  les  avances  réitérées  de  sir  Lentulus^ 
Jack,  le  garçon  d'auberge,  entra  dans  la  salle. 

—  Votre  honneur  peut  partir  quand  il  lui  plaira,  dit-il  au  baronnet; 
sa  jument  est  prête. 

—  Mène  Déborah  dehors  et  attache-la  par  la  bride  au.\  barreaux 


—  288  — 
de  la  fenétrcj  répondit  sir  Lentulus  ;  je  partirai  tout  à  l'heure.  En  at- 
tendant, et  de  peur  que  je  ne  l'oublie,  \ oici  poic?^  boire, 

—  Oh!  il  n'est  pas  besoin  d'un  poiu'  boire,  pour  vous  bien  servir, 
dit  Jack. 

Toutefois  il  empocha  la  pièce  d'argent,  puis  s'acquitta  de  la  com- 
mission. 

Déborah,  la  jument  du  baronnet,  piétina  bientôt  devant  la  fenêtre. 
C'était  un  superbe  animal  que  cette  jument,  —  plein  de  feu  et  plein 
de  grâce;  —  les  jarrets  nerveux,  le  cou  long,  la  tête  petite,  le  poil 
noir,  —  avec  une  étoile  blanche  au  milieu  du  front.  —  Ses  naseaux 
respiraient  le  courage,  ses  yeux  rayonnaient  d'intelligence.  Elle 
broyait  la  terre  du  pied,  hennissait,  dressait  les  oreilles,  secouait  la 
selle,  mâchait  le  mords;  et  à  chaque  fois  que  les  étricrs  sonnaenit 
sur  ses  flancs,  un  frémissement  douloureux  d'impatience  parcourait 
tous  ses  membres. 

La  salle  où  se  trouvaient  le  doyen  et  le  baronnet  était  vaste,  en- 
fumée et  obscure;  mais  ils  étaient  placés  de  manière  h  distinguer,  le 
premier  par  la  fenêtre,  le  second  par  la  porte,  tout  ce  qui  se  passait 
au-dehors.  ^-H  y  avait  plus  de  dix  minutes  qu'ils  étaient  là,  tous  les 
deux,  occupés  à  contempler  cette  magnifique  bcte,  l'un  avec  envie, 
l'autre  avec  orgueil,  et  ils  ne  s'étaient  pas  même  encore  adressé  une 
seule  parole,  lorsqu'une  douzaine  de  bambins  qui  sortaient  de  l'école 
voisine  se  répandit ,  en  criant ,   en  sautant,  devant  la  porte  de  l'au- 
berge. Je  dis  de  l'école,  car,  à  cette  époque,  autour  de  la  maison  de 
Christie,  isolée  jadis  sur  la  route,  étaient  venues  se  grouper  bien  d'au- 
tres maisons  ;  et  ce  village  naissant  renfermait  déjà  dans  son  sein  un 
magister,  un  fossoyeur  et  un  vicaire.  Cette  bande  d'enfans  était  toute 
sale  et  en  guenilles  j  pieds  nus,  bras  nus,  tête  nue  ;  —  un  lambeau  à 
peine  de  ce  que  la  pudeur  anglaise  a  eu  scrupule  de  nommer;  — 
bref,  les  plus  vilaines  petites  créatures  et  la  plus  maligne  engeance 
qu'on  puisse  imaginer.  —  Dès  qu'ils  eurent  aperçu  Déborah,  ils  se 
mirent  à  l'apostropher  d'injures  et  de  grimaces,  à  siiïler,  à  trépigner, 
à  former  autour  d'elle  un  cercle  bruyant,  tout  hérissé  d'yeux  et  de 
mains,  et  à  la  tirer  audacieusement  par  le  cou  et  par  la  queue.  Le 
noble  animal,  que  Jaek  avait  attaché  négligemment  par  le  bout  de 
la  bride,  fit  un  brusque  demi-tour  sur  lui-même,  bondit  et  chassa 
devant  lui  toute  Tinsolente  cohue.  —  Sir  Lentulus  appréhendant 


—  289  -* 
que  les  mutins  ne  retournassent  à  la  charge,  et  qu'un  malheur  ne  s"en 
suivit,  leur  jeta  une  poignée  de  noisettes,  afin  de  les  écarter.  La  troupe 
indisciplinée  fondit  sus,  semblable  à  une  nuée  d'oiseaux  de  proie. 
Chacun  d'eux,  jouant  aussitôt  des  pieds  et  des  mains,  s'égratignant,  et 
se  mordant,  et  se  prenant  aux  cheveux,  et  se  roulant  à  terre,  — rafle 
du  butin  fut  faite  en  un  instant. |Le  baronnet  leur  envoya  une  se- 
conde poignée,  mais  avec  moins  de  force,  de  sorte  qu'elle  se  dispersa 
aux  pieds  de  Déborah.  Les  eufans  hésitèrent  d'abord,  puis  s'enhar- 
dirent jusqu'à  se  rapprocher  d'elle,  de  dix  pas  en  dix  pas.  —  Le  cour- 
roux de  Déborah  s'était  vite  apaisé.  Elle  les  regardait  même  d'un 
œil  caressant,  remuait  la  queue,  avançait  un  pied,  baissait  la  tête,  et 
semblait  presque  fâchée  qu'ils  se  fussent  alarmés  si  facilement.  On  eût 
dit  qu'elle  pénétrait  leurs  craintes,  leurs  désirs,  et  voulait  les  attirer 
peu  à  peu  par  mille  agaceries.  Enfin,  jugeant  sans  doute  qu'ils  n'osaient 
aller  plus  loin,  elle  se  mit  à  rouler  adroitement  les  noisettes  sous  son 
sabot,  et  à  les  leur  pousser  ensuite  du  pied,  l'une  après  l'autre.  Ce 
furent  alors  des  cris  d'allégresse  au-dehors,  des  gambades,  des  éclats  de 
rire,  à  n'en  plus  finir.  De  leur  côté,  Swift  et  le  baronnet  n'étaient  pas 
moins  enthousiasmés.  Sir  Lentulus  en  avait  même  les  larmes  aux 
yeux  de  joie  et  de  tendresse,  et  le  doyen,  à  chaque  nouvelle  gentil- 
lesse de  Déborah,  avait  peine  à  modérer  les  transports  de  son  admi- 
ration. —  Ils  s'observaient  tous  les  deux,  échangeaient  des  regards 
furtifs,  des  exclamations  incohérentes,  des  demi-sourires;  et  si  ce  n'eût 
été  une  sorte  de  respect  humain,  s'ils  ne  se  fussent  sentis  contraints 
par  la  présence  l'un  de  l'autre,  il  est  indubitable  qu'ils  se  seraient 
élancés  de  leur  siège  pour  l'embrasser. 

Un  incident,  que  sir  Lentulus  et  le  doyen  ne  prévoyaient  point, 
troubla  tout-à-coup  cette  bonne  harmonie.  —  Déborali  ne  rencon- 
trant plus  de  noisettes  sous  ses  pieds,  fit  un  pas  vers  les  écoliers,  al- 
longea le  cou  et  les  flaira  doucement.  Mais  les  mauvais  petils 
garnemens,  au  lieu  de  se  prêter  à  cette  charmante  familiarilé,  en- 
traînés de  nouveau  pr  leur  abominable  naturel,  et  revenus  de  leur 
effroi,  l'assaillirent,  l'obsédèrent  de  tant  de  clameurs,  de  tant  de  ni- 
ches, de  tant  d'impertinentes  et  diaboliques  espiègleries,  que  Dcborah, 
furieuse,  se  crut  suffisamment  autorisée  à  en  fliirc  prompte  et  sévère 
justice.  — Le  sauve-qui-pcut  devint  général  et  la  peur  donna  même 
des  ailes  aux  plus  téméraires. 

li 


—  290  — 

A  la  vue  de  tant  tringralitudc  cl  de  méchanceté,  le  doyen  n'avait 
pu  contenir  son  indignation.  Touché  de  la  longanimité  de  Déborah 
et  des  hcnnissemens  de  détresse  qui  lui  avaient  écliappé,  il  saisit  deux 
larges  pots  de  grès  sur  une  table  voisine  et  se  leva  impétueusement. 
Mais  déjà  les  agresseurs  étaient  en  fuite,  et  d'ailleurs  le  baronnet,  qui 
devinait  ses  intentions,  l'arrêta  par  le  bras  en  souriant. 

—  Par  Saint-André!  s'écria  Swift,  sans  vous,  sir  Lentulus,  j'allais 
fendre  le  crâne  à  ces  drôles. 

— -  Calmez-vous,  dit  le  baroiniet  s'emparant  avec  bonheur  de  ce  su- 
jet de  conversation  ;  la  vie  du  plus  noble  animalj^e.  vaut  pas,  après 
tout,  celle  du  dernier  de  nos  semblables.  .{;  j*,  - 

Mais  Swift,  honteux  de  ce  mouvement  dont  il  n'avait  pas  été  maître, 
et  peu  disposé  à  recevoir  une  leçon  d'un  de  ses  adversaires  politiques, 
appela  Jack  et  lui  ordonna  d'amener  son  cheval.  —  Le  cheval  fut  bien- 
tôt prêt,  et  la  digne  mistress  Ghristic,  en  personne^  vint  présenter  aux 
deux  voyageurs  le  coup  de  l'étrier. 

—  Merci,  merci,  mistress!  dit  le  baronnet. 

Le  doyen  la  remercia  également,  et  elle  rentra  dans  Fauberge. 
j  Tout  en  parlant,  sir  Lentulus  avait  examiné  Swift  à  la  dérobée,  et  pa- 
raissait inquiet  de  la  route  qu'il  allait  prendre.  Quant  à  Swift,  il  flat- 
tait de  la  main  le  cou  de  son  cheval  et  restait  indécis.  H  sentait,  d'une 
part,  combien  il  serait  ridicule  d'être  parti  pour  Sel  bridge  et  de  s'en 
retourner  inutilement  à  moitié  chemin;  de  l'autre,  il  n'en  redoutait  pas 
moins,  surtout  dans  l'accès  de  fièvre  misanthropique  qui  le  gagnait,  une 
entrevue  où  il  sçrait  nécessaire  peut-être  de  s'attendrir  et  de  pleurer. 
—  Après  un  moment  de  cruelle  incertitude,  il  se  résolut  à  différer 
sa  visite  à  miss  Van-Homrigh  et  lança  son  cheval  au  galop  sur  la  route 
de  Dublin.  Sir  Lentulus  fut,  en  trois  bonds  de  Déborah,  à  côté  de 
lui.  Ils  firent  ainsi  un  quait  de  lieue  sans  ouvrir  la  bouche.  —  Il  était 
six  heures  et  le  soleil  commençait  à  descendre  sous  l'horizon.  Le  cou- 
chant annonçait  devoir  être  magnifique.  Pas  un  pouce  d'air,  pas  un 
nuage;  ni  un  bruit  ni  un  murmure,  au  loin,  dans  la  plaine  et  sur  les 
collines,  —  hors  le  galop  cadence  de  leurs  chevaux,  et,  par  inter- 
valles, la  chanson  d'un  pâtre  ramenant  lentement  un  troupeau  de 
bœufs  dans  leur  étable.  —  Mais  Swift  n'était  guère  en  train  de  s'exta- 
sier devant  les  beautés  mélancoliques  de  ce  paysage.  La  dernière  scène 
surtout,  dont  le  hasard  l'avait  rendu  lémoin,  avait  développé  en  lui 


—  -291  — 
ce  penchant  au   pessimisme  et  au  mépris  des  hommes,  qui,  malgré 
Tenjouement  et  la  finesse  de  son  esprit,  n'était  que  trop  au  fond  de 
son  cœur.  —  A  cet  amas  de  griefs  qu'il  nouriissait  depuis  long-temps 
contre  l'espèce  humaine,  et  que  tant  de  sujets  fâcheux  de  réflexion  ve- 
naient de  raviver,  le  souvenir  de  la  rixe  entre  Déborah  et  les  écoliers 
fournissait  un  complément  fatal,  irréfragable,  dont  son  système  philo- 
sophique se  corroborait,  et  triomphait  en  secret.  C'était  même  avec 
une  sorte  d'orgueil,  —  que  toute  son  humilité  chrétienne  avait  peine 
à  étouffer,  —  qu'il  comptait,  un  à  un,  tous  les  argumens  si  bien  dé- 
duits les  uns  des  autres,  tous  les  anneaux  si  bien  rivés  par  lui  de  ce 
sorite  immense  et  infernal  dont  il  enchaînait  et  accablait  l'humanité. 
La  riche  vanété  des  objets  qui  glissaient  devant  ses  yeux,  loin  de 
le  distraire  insensiblement  de  ces  pensées  amércs,  l'y  rattachait,  au 
contraire,  davantage,  par  un  sombre  amour  de  la  nature;  —amour 
impie,  dont,  en  mémoire  de  Déborah,  il  excluait  tous  les  hommes  : 
oubliant  ainsi    que,   malgré  ses   imperfections  et   malgré  ses  vices, 
rhomme  est,  en  définitive,  le  chef-d'œuvre  de  la  création.  —  En  un 
mot,  par  une  de  ces  mystérieuses  alliances  ordinaires  chez  les  grands 
écrivains,  et  que  comportait  surtout  son  génie  si  souple,  tout  d'impul- 
sion ensemble  et  d'analyse,  —  la  passion  et  la  pensée  se  prêtaient  chez 
lui  un  mutuel  appui.  Il  n'en  était  déjà  plus  même  à  trouver  un  cadre 
où  pussent,  à  leur  aise,  se  produire  ses  théories,  à  choisir  une  position 
d'où  il  put  battre  en  brèche  avec  succès  nos  préjugés  par  nos  ridicules, 
notre  tyrannie  par  nos  misères.  Un  jour,  que  dis-je!  une  heure  avait 
suffi  pour  féconder  dix  ans  de  méditations  et'd'observations  :  —  la  plus 
effrayante  satire  qui  jamais  ait  été  faite  de  l'homme,  la  plus  injuste 
souvent,  et  parfois  la  plus  vraie,  avait  eu  son  germe,  peut-être,  dans  un 
moment  d'humeur!  — 

Après  dix  minutes  environ  d'une  course  rapide  et  silencieuse,  le 
baronnet  et  le  doyen  arrivèrent  à  un  endroit  où  le  chemin  se  bifur- 
quait. L'embranchement  de  gauche  aboutissait  à  une  vaste  pelouse, 
coupée  par  un  sentier,  et  au  fond  de  laquelle  élait  bâtie  une  maison  de 
plaisance,  entourée  d'une  grille  en  fer.  Les  aboiemens  de  plusieuis 
chiens  retentirent  dans  la  cour.  Déborah  fit  halte,  et,  instinctivement, 
le  cheval  de  Swift  s'arrêta  aussi. 

•—Monsieur  le  doyen,  dit  sir  Lcntulus,  ma  compagnie  vous  a  été 


—  292  — 

importune  sans  doute  ;  je  vous  en  demande  pardon,  je  vais  vous  en 

délivrer. 

Swift  tressaillit,  l'envisagea  et  parut  chercher  h  comprendre. 

—  Me  permettez-vous  seulement  de  vous  adresser  quelques  re- 
flexions? reprit  le  baronnet. 

Sur  un  signe  affirmatif  du  doyen,  il  continua  ainsi  : 

—  Et  d'abord,  que  votre  révérence  soit  bien  convaincue  que  j'ai  de 
ses  talensla  plus  haute  idée,  que  je  professe  pour  sa  personne  la  plus 
sincZn-e  estime,  et  que  mon  intention  n'est  de  m'attaquer  à  aucune  de 
ses  convictions.  —  Par  convictions,  j'entends  cette  foi  lente,  mesurée, 
inébranlable,  douce  et  sévère,  calme  et  profonde,  que  donnent  le  sen- 
timent et  l'expérience  ;  tout  ce  qui  découle  enfin  de  la  loi  naturelle 
que  saint  Thomas  définit  ainsi  :  Participatio  legis  œternœ  in  créa- 
turâ  ratiojiali,  —  Quant  à  ce  qui  n'est  que  boutade,  fantaisie,  ca- 
price, emportement,  simple  hasard,  pure  manie  ;  tout  cela  est  à  mes 
yeux  de  peu  de  valeur.  C'est  pourquoi,  comme  ce  sont  des  folies,  je 
les  traite  sans  conséquence.  —  Il  y  en  a  pourtant  qui  sont  dangereuses, 
et  alors  je  me  crois  obligé  d'en  dire  mon  avis.  —  Vous  me  regardez, 
monsieur  le  doyen  :  mes  paroles  vous  étonnent.  Veuillez  ne  pas  per- 
dre patience  et  m'écouter  jusqu'au  bout.  —  Je  vous  devine.  —  N'est: 
ce  pas  que  l'homme  n'a  dans  vous  ni  un  admirateur,  ni  un  frère,  ni  un 
ami?— Vous  avez  laborieusement  entassé,  enfoui  dans  votre  semce  que 
vous  nommez  vos  trésors  de  haine  et  de  mépris  contre  vos  semblables. 
Chaque  jour  de  nouveaux  griefs,  de  nouvelles  preuves  vous  fortifient, 
vous  eiKlurcissent  dans  votre  opinion. —  Vous  détestez  surtout  les 
institutions  sociales,  telles  qu'une  extrême  civilisation  les  a  faites  ;       et 
les:  dernières  scènes,  peu  honorables,  je  l'avoue,  pour  l'humanité,  dont 
nos  yeux  ont  été  témoins,  échauffant  votre  veine  satirique,  vous  rumi- 
nez déjà,  j'en  suis  sûr,  vous  improvisez  même  quelqu'un  de  CQsfac- 
iums  éloqucns,  où  vous  dépensez  d'ordinaire  tant  de  verve  et  tant  de 
sens,  où  vous  semez  à  pleines  mains  le  sel  et  l'ironie,  —  avec  le  des- 
sein formel  de  faire  son  procès  à  l'homme,  sans  appel.  —  Vous  sou- 
riez. —  Je  ne  m'abuse  donc  pas.  —  Prenez  garde!  —  Le  siècle,  je  le 
sais,  est  à  l'ironie  et  à  l'analyse  ;  mais  l'ironie  a  son  injustice  et  l'ana- 
lyse ses  inconvéniens.  —  La  vérité  ne  se  découvre  pas  toujours  avec 
un  sens  droit,  elle  ne  résiste  jamais  à  un  cœur  simple.  —  La  vente, 
c'est  la  bonté.  Tout  le  reste  n'est queyc^vT  (V esprit.  -—Je m'explique. 


—  293  — 

•^  Pour  être  vrai,  il  faut  être  juste.  Or,  ce  n'est  point  en  considérant 
les  défauts  de  l'honinic  à  travers  une  loupe  grossissante,  qu'on  peut 
le  connaître,  et  l'apprécier  et  le  juger.  —  Commence/,  au  contraire, 
par  examiner  attentivement,  favorablement,  ses  perfeciions,  ses  qua- 
lités; —  et  il  en  a  de  grandes,  d'exquises,  de  sublimes!  —  cl  peu  à 
peu  toutes  ces  défectuosités,  toutes  ces  contradictions,  tous  ces  vices 
qui  vous  avaient  choqué  d'abord,  irrité,  humilié,  se  confondront  dans 
l'économie  harmonieuse  de  son  être,  comme  les  nuances  se  confondent 
dans  les  couleurs,  comme  des  dissonances  même  constituent  un  ac- 
cord parfait.  —  Cette  méthode,  je  ne  l'ignore  pas,  ne  se  prête  guère 
à  d'agréables  badinages,  à  de  brillans  paradoxes;  mais  ces  sortes  d'ou- 
vrages que  le  public  dévore,  font-ils  faire  un  seul  pas,  un  seul  progrès 
k  l'humanité?  Non.  Dès  lors,  n'étant  que  des  frivolités  plus  ou  moins 
intéressantes,  plutôt  préjudiciables  qu'utiles,  je  ne  les  place_,  dans 
l'échelle  des  produits  de  rintelligence  ,  qu'à  un  degré  très  -  infé- 
rieur.—  Pardon  ,  monsieur  le  doyen!  mais  l'œuvre  que  vous  mé- 
ditez sera  de  ce  genre  ;  et  par  cela  même  que  vos  lumières  sont  plus 
vastes,  votre  style  plus  séduisant,  votre  forme  littéraire  plus  originale, 
l'exemple  que  vous  donnerez  n'en  sera  que  plus  nuisible.  —  Je  vous  ai 
entendu  dire,  une  fois,  que  «  notre  raison  n'est  qu'un  talent  donné 
»  par  la  nature  pour  perfectionner  tous  nos  vices  ;  »  et  vous  en  êtes 
venu ,  je  présume,  à  ne  considérer  l'homme  que  comme  un  qua- 
drupède ambitieux  et  indocile,  qui  affecte  de  se  tenir  sur  ses  deux 
pieds  de  derrière.  —  Bon  Dieu!  où  irez-vous  avec  de  tels  principes l 
Dans  quels  égaremens  n'allez-vous  point  tomber!  ■ —  Que  je  vous  plains 
et  que  je  vous  redoute  ! — D'un  côté,  vous  penchez  à  croire  que  l'homme 
réduit  à  l'état  sauvage  deviendrait  bientôt  la  plus  vile  de  toutes  les 
créatures;  de  l'autre,  les  abus  de  la  civilisation  vous  indignent,  vous 
révoltent,  et  vous  frapperiez  volontiers  la  société  au  cœur,  si  vous  l'o- 
siez! —  Etrange  inconséquence!  fluctuations  chagrines  d'un  esprit  im- 
pressionnable et  d'un  cœur  maladif!  —  Acceptez  donc  la  destinée  de 
l'homme  telle  qu'elle  doit  être  :  c'est-à-dire  le  mouvement  irrésistible 
et  providentiel  qui  l'emporte  vers  le  bien  à  travers  le  mal  !  —  D'aiU 
leurs,  n'est-ce  que  l'homme  qu'il  faut  voir  dans  l'homme  ?  Non,  mais 
ses  œuvres;  et  encore  chaque  œuvre  en  particulier,  séparée  de  celle 
qui  la  précède  et  de  celle  qui  la  suit?  Non,  mais  leur  ensemble  qui 
les  coordonne,  qui  les  résume  toute»,  et  auquel  un  dévcloppeuicntnou- 


—  294  — 
veau  apporte,  chaqilè  jôiii^^iwè'  signification  nouvelle!'— Qwèî  édifice" 
imposant!  quel  accroissement' prodigieux  de  force  et  d'intelligence! 
quelle  suprématie  sur  tous  les  êtres  animes  ou  inanimés  qui  nous  en- 
vironnent! Quel  passé!  et  quel  avenir!  —  H  y  a  de  quoi  s'enorgueillir 
d'être  homme,  ne  vous  déplaise,  monsieur  le  doyen!  —  Je  conviens, 
avec  vous,  que  certaines  parties  de  cet  ensemble  ne  répondent  pas  aux 
autres,  et  que  le  bonheur  de  tous  empiète  un  peu  trop  parfois  sur 
celui  de  chacun.  Mais  ce  sont  là  améliorations  à  souhaiter  et  à  provo- 
quer, et  non  choses  à  maudire  et  à  détruire.  — D'ailleurs  souffrez  que 
je  vous  le  dise  sans  arrière-pensée,  la  religion  dont  je  suis  avait  prévu, 
avait  réglé  tout  cela.  La  vôtre,  en  sacrifiant  tout  au  bien-être  ma- 
tériel,  en  a  inspiré  un  désir  immodéré  à  toutes  les  classes;  et  par 
une  fatalité  cruelle,  dont  je  ne  prétends  au  reste  tirer  aucune  induc- 
tion contre  vous,  elle  a  voulu  et  elle' n'a  pu' le  satisfaire..., —  Mais  je 
m'aperçois  que  ces  dernières  paroles  vous  blessent.  J'ai  déjà  même 
trop  abusé  de  vos  momens,  et  pourtant  j'aurais  encore  tant  à  dh^cj 
• —  Je  supplie  votre  révérence  de  m'excuser,  etye  lui  serre  la  main. 
f^^A  ces  mots,  sir  Lentulus  prit  congé  du  doyen.  Swift,'  muet  d'étonne- 
nient,  le  salua  et  le  èuivit'dës  jeux  sans  songer  même  à  lui  répondre. 
Après  quoi,  il  jeta  ^n  dernier  coup-d'œil  sur  la  demeure  du  baronnet, 
hocha  trois  fois  la  tète  d'im  air  pensif,  et  poursuivit  son  chemin.  ^ — 
Mais  il  était  trop  etitétédanè  ses  opinions,  trop  orgueilleux,  trop  rétif, 
par  caracUére  *et  par  tempérament,  pour  mettre  à  profit  aucune  des 
réflexions  de  sir  Lentulus,  même  la  plus  vi'aie  et  la  moins  hostile.  — 
Arrivé  à  Dublin,  il  pria  Stella  de  le  laisser  en  repos,  s'enferma  dans 
son  cabinet  et  ébaucha  les  premiers  chapitres  du  vovage  au  pays  des 
HouyJmhnms^  son  plus  caustique  et  son  meilleur  otivrage,  en  dépit 
de  sa  désespérante  affabulation.  '^ 

V. 

>b  Ayant  dit,  sir  Petn*  regarda  brusquement  ce  qui  i*esiairde  puncfi  au 
fond  du  bowlet  m'assura  qu'étant  très-alléini  par  le  long  récit  qu'il  i^é- 
nait  de  faire,-  il  se  verrait  à  regret  forcé  de  rentrer  chez'fW,  sîjb  h 'en- 
voyais prendre  une  autre  bouteille  de  rum.  La  bouteille  vf^t,  et  fés 
vagues  bleues  du  punch  (lamboyèrent  de  nouveau  dans  le  bowl,  ca- 
ressant d'un  brûlant  baiser  les  bords  dorés  du  vase. 
--^  Sir  Peler,  m'ccriai-je,  ccoutcz-moi  :  je  crains  de  vous  oflenscr, 


—  295 

mais  vraiment  !  je  ne  découvre  rien  dans  votre  récit  qui  ait  pu  mettre 
Swift  sur  la  voie  des  Valions  et  des  Houylinlmnis. 

—  Vous  êtes  jeune,  mon  ami,  répondit-il  ;  quand  vous  serez  plus 
versé  dans  les  secrets  de  notre  nature  et  surtout  de  la  composition  lit- 
téraire, vous  jugerez,  comme  moi,  qu'une  filiation  d'idées  nous  arrive 
souvent  à  propos  de  rien,  et  que  l'ouvrage  le  plus  important  a  été  bat* 
sur  un  pied  de  mouche. 

Je  voulus  établir  une  discussion,  mais  il  me  fut  impossible.  Sir  Peter 
a  ses  habitudes.  Quand  il  conte,  et  il  conte  souvent,  pour  parler  il 
oublie  de  boire;  mais  quand  il  a  fini,  et  il  n'est  jamais  trop  long,  il  boit 
pour  ne  plus  parler. 

Le  lendemain,  on  me  montra  la  note  de  ma  dépense.  Le  portier  avait 
besoin  d'argent,  je  n'avais  pas  un  sou  ;  je  vendis  mon  exemplaire  des 
Gullii^ej^'s  TravelSy  pour  le  payer.,  3 r.  j,,  ,,,v  ;,.,;,,     ..j,. 

Et  aujourd'hui  vous  êtes  à  Rome,  ô.mon  ami  Peter!  vous-êtes:à 
Rome,  d'où  vous  m'écrivez  des  pages  si  éloquentes  sur  les  grandeurs 
de  la  ville  éternelle  et  les  pompes  deja,  .religion  des  apôtres,  que  je 
suis  presque  tenté  de  livrer  vos  lettres  à  l'impression.  —  Priez  un  peu 
votre  patron,  ô  mon  ami  Peter  !  priez-le  dans  sa  ville  chérie,  dans  son 
plus  beau  temple;  afin  que  vos  créanciers,  ces  maudits  juifs,  ne  vous 
tourmentent  plus  davantage,  et  que  vous  puissiez  revenir  à  Paris  me 
rendre  ma  tranquillité  et  ma  gaîté  que  j'ai  perdues  1  qoii  .wï 

Auguste  Chevalier. 

ANECDOTE    ÉLECTORALE. 


Une  chaise  de  poste  s'est  arrêtée  devant  la  maison  de  campagne  de 
M.  de  la  Brigue;  c'est  lui-même  qui  en  descend  avec  André,  son  do- 
mestique. Mais  il  a  eu  soin  avant  tout  d'appeler  Marguerite^  sa  cuisi- 
nière, et  Thomas,  le  garçon  jardinier;  et  ce  n'est  pas  trop  pour  le 
descendre,  tant  ses  jao)b^s  sont  douloureusement  gonflées  par  la  goutte. 
Enfin,  les  malles,  Ic.saCide  nuit  et  le  maître  sont  transportés  à  leurs 
places  respectives.  M.  de  la  Brigue  est  dans  son  grand  fauteuil  jaune 


.^  296  — 

comme  lui,  la  léte  appuyée  sur  deux  oreillers,  et  les  pieds  étendus  sur 
un  tabouret.  Marguerite  est  occupée  à  lui  envelopper  les  jambes  dans 
une  couverture  de  laine. 

M.  DE  L\  Brigue,  essafant  de  se  retourner, — Ouf! 

Marguerite,  ^e  relevant.  —  Est-il  permis,  bon  Dieu!  comme  vous 
voilà  fait  !  Je  vous  demande  un  peu,  pourquoi  se  mettre  en  route  dans 
cet  état  là?...  et  voyager  toute  la  nuit  encore!  Puisque  vous  avez  été 
deux  grands  mois  hors  de  la  maison  ,  vous  auriez  aussi  bien  fait  d'en 
rester  encore  un ,  plutôt  que  de  nous  revenir  comme  un  emplâtre. 
Allons,  voyons,  qu'est-ce  qu'on  peut  vous  donner  pour... 

M.  DE  LA.  Brigue. — Mes  lettres,  Marguerite!  je  dois  avoir  des  let- 
tres, mon  enfant  ? 

jMarguerite.  —  Je  crois  bien  ,  toutes  mes  économies  de  gros  sous  y 
ont  passé  ;  mais  vous  ne  les  aurez  qu'après  avoir  bu  deux  bonnes  tas- 
ses de  tisane.  Attendez-moi  là. 

M.  DE  LA  Brigue. — Eh!  comment  veux-tu  que  je  n'attende  pas? 

Marguerite,  en  s'en  allant. — Tiens,  c'est  vrai...  Mais  voyez  donc 
quelle  figure  décomposée  !  et  quel  âge  ça  peut-il  avoir  ?  quarante-huit 

ans  tout  au  plus  ;  ça  devrait  être  fort  et Ah!  miséricorde!  (^Elle 

sort.  ) 

Marguerite  est  rentrée  \  M.  de  la  Brigue  avale  la  tisane  et  dé^ 
vore  les  lettres.  Sa  figure  se  ranime  et  son  front  s'éclaircit  de  let^ 
tre  en  lettre.  On  l'entend  répéter  tout  bas  avec  complaisance:  —  II 
y  a  tout  espoir. . .  les  choses  sont  en  bon  train. . .  votre  petite  fête  fera  le 
meilleur  effet...  votre  brochure  vous  a  gagné  autant  d'électeurs  que 
de  lecteurs.  )) 

M.  DE  LA  Brigue,  d'un  air  rayonnant. — C'est  là  tout  ce  que  tu  as 
reçu  pour  moi  ? 

Marguerite. — Ah  !  pardon  ;j'ai  encore  un  petit  papier,  mais  comme 
c'est  de  Viniprimé^je  croyais  que  c'était  quelque  bêtise.  Tenez,  mon- 
sieur. 

M.  DE  LA  Brigi  E  ,  Usaiit.  Il  est  d\idord  consterjié^  puis  crispé j 
puis  exaspéré, — Comment  !..  cela  ne  se  peut  pas...  Monsieur  de  la 
Brigue...  C'est  bien  moi.  Dégrèvement...  diminution...  Ces  choses- 
là  n'arrivent  qu'à  moi  !  c'est  une  injustice  criante  \  mais  j'en  aurai  rai- 
son. Je  voudrais  bien  savoir  quel  est  l'imbécile  !.,. 

UiN  DOMESTIQUE,  amionçaut, — Monsieur  le  Simple, 


•^  297  — 
M.  DE  L\  Brigué. — Ah  !  mon  cher  le  Simple,  je  pensais  à  vous  ;  vous 
me  voyez  accablé  d'ennuis  et  de  dégoûts.  Vous  savez  le  maudit  .voyage 
que  j'ai  été  obligé  d'entreprendre  ;  cette  maudite  goutte  m'a  retenu 
quinze  jours  de  trop,  et  voilà  le  maudit  papier  que  l'on  me  donne  à 
mon  arrivée.  Lisez  vous-même. 

M.  LE  Simple,  après  avoir  lu  tranquillement. — Eh  bien!  mon  ami, 
je  ne  vois  dans  tout  cela  qu'un  com.pliment  à  vous  faire  ;  vos  contribu- 
tions directes  s'élevaient  à  six  cents  francs,  et  on  ne  vous  en  demande 
plus... 

M.  DE  L\  Brigue,  hoi^s  de  lui.  —  Que  quatre  cent  quatre-vingts, 
malheureux,  que  quatre  cent  quatre-vingts  ! 

Marguerite. — Par  exemple,  si  je  comprends  rien  à  votre  colère,  je 
veux  bien  rester  fille  toute  ma  vie.  Vous  qui  êtes  si  intéressé  !. . . 

M.  de  l\  Brigue,  qui  n'^entend  rien.  — Oui,  je  le  répète,  c'est  une 
injustice  criante.  Quatre  cent  quatre-vingts  francs!  {A  part)  Encore, 
s'ils  m'eussent  laissé  à  cinq  cents  francs,  au  taux  des  éligiblcs!  {Haut) 
Des  réductions  pareilles,  quand  l'état  ne  peut  faire  face  à  tous  ses  en- 
gagemens!...  Et  il  faut  que  cela  tombe  sur  moi,  dont  les  biens  étaient 
à  peine  imposés  à  leur  valeur  ,  tandis  que  j'ai  de  malheureux  voisins 
qui  sont  surchargés,  et  qui,  depuis  six  ans  que  je  suis  maire,  n'ont  pu 
obtenir  aucun  dégrèvement!  Mais  je  n'en  resterai  pas  là,  je  suis  trop 
bon  citoyen  pour  tolérer  de  semblables  abus  ;  c'est  aux  vrais  patriotes 
à  se  montrer.  Je  vais  réclamer  auprès  de  toutes  les  autorités,  et  s'il  le 
faut,  j'intriguerai  pour  la  première  fois  de  ma  vie.  Marguerite,  mon 
ccritoire  et  mon  grand  portefeuille,  et  laissez-nous. 

M.  LE  Simple. — Là,  là,  mon  ami,  un  peu  de  raison  :  tachez  de  vous 
consoler  du  bénéfice  qui  vous  survient. 

]NL  DE  LA  Brigue,  achevant  d'écrire. — Mon  cher  le  Simple,  voulez- 
vous  me  faire  un  grand  plaisir?  Allez-vous-en  tout  de  suite.  Tenez, 
voici  ma  réclamation  et  les  pièces  à  l'appui  :  ce  sont  des  baux  en  forme^ 
qui  prouvent  jusqu'à  l'évidence  que  je  ne  devais  pas  subir  la  réduction 
d'impôts  dont  mon  patriotisme  est  offensé.  Nous  sommes  à  la  porte  de 
la  ville  ;  voyez  le  préfet,  les  membres  du  conseil-général,  le  directeur 
des  contributions,  tous  les  commis,  le  diable,  s'il  le  faut.  Priez,  pressez, 
importunez,  étourdissez...  faites  parler  votre  femme. 

M.  LE  Simple.  — Mais,  mon  ami ,  il  me  semble  qu'il  sera  toujours 

temps...  'UUii^     •    yi' u  .'oj/  _.  ^.,,  ....      -  ..uukviu:.ft  ir 


—  298  -^ 

M.  DE  LA  Brigue. — Il  n'y  a  pas  une  minute  à  perdre,  vous  dis-je  ;  je 
ne  pourrais  point  passer  deux  jours  comme  cela.  {A  part)  C'est  de- 
main que  le  collège  électoral  s'assemble.  {Haut)  Vous  entendez  bien , 
vous  ferez  remarquer  que  c'est  une  erreur  matcriellc,  qu'on  peut  rec- 
tilier  sur-le-champ  et  sans  aucune  formalité  administrative.  Allez,  et  ne 
revenez  qu'avec  mes  contributions  au  grand  complet.  A  propos^  vous 
n'oubliez  pas  que  je  donne  ce  soir  bal  et  souper  :  c'est  pour  cela  que  je 
suis  revenu  tant  bien  que  mal. 

M.  LE  Simple. — C'est  bien  pour  cela  aussi  que  je  venais... 

M.  DE  L\  Brigue. — Si  je  n'ose  compter  sur  madame  le  Simple  qui  se 
couche  à  huit  heures,  nous  aurons  du  moins  votre  charmante  Evelina 
qui,  je  l'espère,  sera  bientôt  la  mienne,  quoiqu'elle  n'en  sache  rien  en- 
core... mais  je  ne  veux  pas  commencer  à  parler  d'elle,  parce  je  n'en 
finirais  plus. — Le  voilà  parti.  Ce  bon  le  Simple  est  vraiment  d'une  in- 
génuité!... il  est  toujours  assez  fin  pour  me  faire  obtenir  la  singulière 
faveur  que  je  sollicite.  Au  reste,  il  n'est  bon  à  rien,  il  n'est  pas  même 
électeur  ;  aussi,  ne  lui  ai-je  fait  aucune  confidence.  Mais  il  a  une  jolie 
fille  à  marier,  et  une  superbe  fortune  en  portefeuille...  Holà  !  Margue- 
rite, André,  Thomas  !. , . 

Tou3. — Nous  voilà,  monsieur. 

M.  DE  LA  Brigue,  à  Marguerite. — Ah  !  ça,  tu  as  bien  suivi  les  or- 
dres que  je  t'ai  envoyés?  les  pâtés,  les  poissons,  le&.vins,  tout  est  de  la 
première  qualité?   ^'     .:   .  \\\v.  -^-'.^vv 

Marguerite. — Soyez  tranquille,  monsieur,  ça  va  vous  coûter  gros. 

M.  DE  LA  Brigue. — Je  m'en  rapporte  à  toi.  Encore  une  fois,  j'entends 
qu'on  ne  ménage  rien  aujourd'hui ,  mais  sans  tirer  à  conséquence. 
{S''adressant  à  Thomas  et  à  Andi^é.)  Et  vous  autres,  voyons  ;  quel 
est  celui  de  vous  qui  conduit  le  plus  mal  un  cheval  ? 

TuoMAS. — Oh!  pour  ça,  c'est  moi,  not'  maître,  car  je  ne  connais 
rien  du  tout  à  cesbètes-là,  et  j'en  ai  une  peur  terrible. 

M.  DE  LA  Brigue.— C'est  bicn^  mon  garçon  ;  tu  prendras  ma  jument 
aveugle  et  ma  vieille  cariole,  et  tu  iras  chercher  les  dames  pour  le  bal; 
tu  en  embarqueras  le  plus  que  tu  pourras  à  la  fois,  afin  de  faire  le 
moins  de  voyages  i)ossible.  Et  toi,  André,  tu  attelleras  mon  joli  petit  /«- 
mousin  à  mon  char-à-bancs  suspendu,  et  tu  amèneras  MM.  les  élec- 
teurs quatre  par  quatre,  en  ayant  grand  soin  d'éviter  les  mauvais  pas 
et  les  secousses. 


—  299  — 
M.  de  la  Brigue  resta  seul  jusqu'au  soir,  et  passa  toute  la  journée  à 
s'habiller  et  à  étudier  devant  un  miroir  l'espèce  de  sourire  qu'il  pour- 
rait substituer  à  la  grimace  dont  ses  traits  avaient  contracté  l'habitude 
depuis  son  dernier  accès  de  goutte.  Enfin  ,  l'heure  du  bal  arriva  :  ils 
dansèrent  tous  assez  tristement  ;  les  uns ,  parce  qu'ils  ne  connaissaient 
personne  ;  les  autres,  parce  qu'ils  reconnaissaient  trop  de  gens  qu'ils 
ne  s'attendaient  pas  à  voir  en  soirée;  car  M.  de  la  Brigue  avait  invité 
l'arrondissement  en  masse  et  sans  distinction;  la  liste  de  ses  convives  n'é- 
tait autre  que  la  liste  des  électeurs.  Il  n'y  avait  que  deux  figures  rian- 
tes à  cette  fête  :  c'était  la  belle  Evelina  et  son  petit  cousin  Sainville,  qui 
dansaient  toujours  ensemble  ou  en  face  l'un  de  l'autre.  Ils  ne  se  quit- 
taient pas  des  yeux  ;  et  quand  venait  la  chaîne  des  darnes^  Sainville 
serrait  la  main  d'Evelina  de  manière  à  lui  faire  bien  mal,  s'il  ne  lui  eut 
pas  fait  tant  de  plaisir.  M.  de  la  Brigue  s'en  était  aperçu  d'abord,  et  il 
souffrait  de  sa  jalousie  presque  autant  que  de  sa  goutte,  maïs  rien  ne 
pouvait  porter  atteinte  au  sourire  en  permanence  qu'il  avait  sculpté 


sur  son  visage. 


Il  fut  charmant  pendant  le  souper,  et  dit  à  droite  et  à  gauche  les  cho- 
ses les  plus  aimables,  telles  que  :  a  Vous  avez  raison...  Cela  n'est  pas 
douteux...  J'ai  toujours  pensé  ainsi...  Il  n'y  a  rien  à  répondre  à  Mon- 
sieur... ))  Il  savait  parler  à  chacun  de  ce  qui  l'intéressait,  et  poussait 
même  la  politesse  jusqu'à  faire  des  fautes  de  français  avec  ceux  de 
MM.  les  électeurs  qui  ne  savaient  pas  leur  langue.  Aussi,  vers  la  fin  du 
repas,  un  d'entre  eux  ,  enivré  du  double  délire  des  bons  procédés  et 
des  bons  vins,  proposa  un  toast  en  l'honneur  du  futur  député,  qui 
connaît  si  bien  les  besoins  du  pajs...  ;  dont  l'indépendance  égale 
les  lumières.,.;  qui  ne  laissera  pas  la  liberté  dégénérer  en  licence, 
ni  le  pouvoir  en  despotisme. . .;  qui  est  un  de  ces  citoyens  sages  comme 
il  en  faut  dans  les  circonstances  graves  où  se  trouve  la  France...  ;  qui 
fera  passer  la  grande  route  par  notre  ville...  ;  et  qui  enfin  se  montrera 
toujours  un  des  plus  dignes  représentans  de  notre  belle  patrie. ..  Vivo!. . . 
— Un  affreux  ouragan  interrompit  l'orateur ,  en  cassant  une  fenêtre 
derrière  lui,  et  en  jetant  un  grêlon  suédois  pour  le  moins  dans  le  vin 
de  Champagne  qu'il  portait  à  ses  lèvres.  N'importe  ;  le  vin  était  tiré,  et 
la  motion  fut  accueillie  avec  un  enthousiasme  et  un  tonnerre  d'applau- 
dissemens  qui  faisait  honte  à  l'autre»    itj//{,  i  .a]  o'iizlv 


—  300  — 
M.  DE  LA  Brigue,  cwec  un  rire  prétentieux.  —  Messieurs,  je  crois 
déjà  goûter  le  bonheur  des  élus, 

Sainyille,  avec  ravissement. — Le  bonheur  des  élus  !. . . 
Et  M.  de  la  Brigue  regarda  fixement  Sainville,  qui  regardait  tendre- 
nicntEvelina,  qui  n'osait  regarder  que  son  assiette. 

On  s'est  levé  de  table,  et  la  fête  a  recommence. 
tflÉ^r-  ^^  Simple  ,  s' approchant  mjsiérieusemcnt  de  M.  de  ht  Bri- 
gue.— Ah!  ça,  dites-moi  donc,  mon  ami,  est-ce  que  vous  seriez  un  des 
candidats  pour  l'élection  de  demain? 

'^  'M.^de  l\  "èv.iGij^  y^sans  se  retourner. — Apparemment.  Vous  devi- 
nez cela  maintenant  ? 

M.  le  Simple. — Oh  !  non,  je  m'en  suis  douté  quand  on  a  bu  a  votre 
nomination.  Mais  dans  l'état  de  santé  où  vous  êtes. ..  Ce  n'est  pas  l'em- 
barras,  un  bon  Français  se  doit  à  la  patrie,  h  sa  famille,  et  a  soi-même. 
A  propos,  j'ai  fait  toutes  les  démarches  pour  votre  réclamation  au  sujet 
du  dégrèvement  ;  on  m'a  donné  les  plus  grandes  espérances  pour  de- 
jn^ain  niatin,..  A  présent  que  j'y  pense,  c'est  donc  pour  cela ,  c'e^st  à 
xause  de  cette  élection  que  vous  mettiez  tant  de  chaleur  ?...  Et  pjuis  ces 
brochures,  ces  aumônes,  ces  constructions,  ces  bonnes  actions  que  vous 
faites  depuis  six  mois,  c'était  donc  toujours  ?. . .  ,^ 

M.  DE  LA  Brigue,  dhcn  air  presque  fat.  —  Eh  !  oui,  c'est  un  petit 
système  d'influence  oblique. 

M.  LE  Simple. — Et  ma  fille,  l'avez-vous  aussi  un  peu  influencée? 
^t^DE^LA  Brigue.  —  Pas  encore.  Je  ne  veux  mettre  à  ses  pieds  que 
l'hommage  d'un  député.  Mais  vous  ferez  bien  de  l'y  préparer  tout  dou- 
cement, en  retournant  chez  vous.  Adieu  donc,  mon  cher,  n'oubliez  pas 
mon  affaire  ;  j'en  attends  des  nouvelles  à  mon  lever. 

Nos  jeunes  gens  avaient  tout  entendu  ,  et  ils  n'avaient  plus  le  cœur 
à  la  danse. 

*      Le  bal  est  fini,  et  les  voilà  sur  le  grand  chemin,  s'en  revenant  aussi 
tristes  qu'ils  étaient  arrivés  joyeux. 

M.  LE  Simple..— ^Jjl}/^^^j;;je^jj,J^Yçlina,   que   penses-tu  de  M.  de  la 
Brigue  ? 

EvELiNA. — Mais,  papa...,  qu'il  pourra  faire  un  fort  bon   député... 
"'  M.  LE  Simple. — Et  un  meilleur  mari,  peut-être? 


—  301  — 

EvELiNA,  dhtnton  décidé. — Ohî  d'abord,  je  ne  veux  pas  d'un  mari 
si  cligible. 

M.  LE  Simple. — Il  assure  qu'il  n'aura  que  vingt-cinq  ans  pour  t'ai- 
mer. 

l^\Ehm\^  boudeuse. — Qu'importe,  papa,  s'il  en  a  cinquante  pour  me 
plaire  ? 

Sainyille,  étourdunent.  —  Oh!  monsieur,  pourriez- vous  sacrifier 
ainsi  ma  petite  cousine  ?  donnez-la  moi,  plutôt  ! 

M.  LE  Sm^hv.^  posant  le  pied  dans  une  marre  f/'crti^.— Où  suis-jc, 
et  qu'est-ce  que  j'entends  ?  Apprenez,  monsieur,  qu'à  compter  de  de- 
main vous  ne  verrez  plus  votre  cousine. 

Sainville. — Eh  !  bien,  monsieur,  je  serai  mort  de  langueur  après- 
emam! 

M.  le  Simple. — Il  parait  que  vous  languissez  vite  ;  mais  ce  que  j'ai 
dit  sera  fait. 

Cependant,  M.  de  la  Brigue  s'était  mis  au  lit_,  engourdi  de  lassitude 
et  bercé  par  l'espérance  ;  il  avait  un  tel  besoin  de  repos,  que  sa  pen- 
dule sonnait  quatre  heures  du  soir  quand  il  s'éveilla.  Sa  première  pen- 
sée fut  pour  sa  réclamation  ;  c'était  la  condition  sine  quâ  non;  il  ap- 
pela, et  Marguerite  lui  remit  une  grosse  lettre  ployée  à  la  hâte,  qu'on 
venait  d'apporter.  Le  candidat  l'ouvrit  aussi  précipitamment  qu'une 
jeune  fille  un  premier  billet  doux.  Voici  ce  que  disait  la  lettre  : 

■  m  iï9q  fi'  ((A  trois  heures  après  midi. 

»  Je  m'empresse,  mon  cher  de  la  Brigue ,  de  vous  annoncer  qu'on 
»  vient  de  vous  rendre  une  iustice  éclatante.  Non-seulement  on  a  re- 
»  connu  l'abus  du  dégrèvement  dont  vous  vous  êtes  plaint,  mais  en- 
))  core,  grâce  à  mes  sollicitations  et  aux  pièces  qui  accompagnaient  vo- 
»  tre  demande,  vos  contributions,  qui  n'étaient  primitivement  que  de 
))  six  cents  francs,  seront  désormais  portées  à  treize  cent  cinquante, 
3) non  compris  les  centimes  additionnels:  vous  voyez  qu'elles  sont 
»  augmentées  de  plus  du  double. 

.Ai\oq.  ^^  Votre  meilleur  ami, 

»  le  Simple.  » 

9jtjq-^  >  ....  ,:  '■'  V,  .  .  , 

p.  s.  «J'apprends  à  l'instant  qu'ilne  s'en  est  faUu  que  de  six  voix 


«,a 


—  302  — 

»  que  vous  n'ayez  été  nommé  député.  C'est  M.  de  Saint-Léon  qui  vient 
»  d'élre  élu  au  premier  tour  de  scrutin.  Que  voulez-vous  ?  on  ne  peut 
»  pas  tout  avoir  à  la  fois.  Nous  prendrons  peut-être  notre  revanche  dans 
))  cinq  ans.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  fâcheux,  c'est  qu'en  rentrant  chez  moi, 
»  je  ne  trouve  plus  ma  fille,  mais  à  sa  place  un  petit  papier  qui  m'an- 
»  nonce  que  son  petit  cousin  l'a  enlevée  avec  sa  permission  et  sa  vieille 
»  gouvernante.  Je  vais  courir  après  eux_,  mais  j'ai  bien  peur  que  ce  soit 
))  pour  les  marier.  )) 

Un  DOMESTIQUE  ,  entrant  dhtji  air  de  triomphe. — Monsieur ,  ce 
sont  vos  pauvres  qui  viennent  recevoir  leur  semaine. 

M.  DE  LA  BpvIgue,  d^une  voix  de  tonnerre. — Qu'ils  aillent  se...  pré- 
senter chez  M.  de  Saint-Léon.  Dorénavant,  tous  mes  pauvres  auront 
affaire  à  lui.»  Emile  Desciumps. 


Par  un  soleil  d'été  que  les  Alpes  sont  belles  ! 

m'écriai-je  un  jour  avec  le  poète,  et  ma  résolution  fut  prise.  Le  lende»- 
main  je  quitte  Rome ,  Rome  dont  les  monumens  n'ont  plus  rien  à  me 
dire,  dont  les  immenses  bibliothèques  me  semblent  trop  étroites,  donli'a 
les  eaux  sans  cesse  jaillissantes  n'ont  pas  assez  de  fraîcheur  et  qui,  avec-jj 
son  mont  Soracte ,  toujours  blanc  de  neige  ,  comme  au  temps  d'Ho-^, 
race,'  avec  ses  palais,  son  histoire  vivante,  ou  au  fond  des  tombeaux  oi*j; 
au  frontispice  de  ses  temples  anciens  et  modernes,  n'éveille  plus  ca 
moi  d'assez  puissans  souvenirs.  Je  pars,  riche  d'avenir,  heureux  d'es- 
pérance, et  enterre  dans  une  modeste  calèche  traînée  par  trois  pau- j^^ 
vres  mules,  je  m'achemine  lentement,  nouvel  Annibal ,  à  la  conquête 
de"ctes  montajrnes  qu'un  vers  d'Alexandre  Guiraud  m'avait  tout  d'un 
coup»  révélées. 

Je  marche  long-temps,  d'abord  à  travers  les  déserts  qui  environ- 
nent la  ville  des  Césars,  puis  au  milieu  de  ce  jardin  de  fruits  et  do 
fleurs  que  le  géographe  appelle  la  Toscane.  Je  rencontrais  à  chaque  pas 
presque  autant  de  champs  de  batailles  que  d'orangers  :  ici,  c'était  La- 
tribia  où  vainquit  Macdonald  ,  Novi  ou  mourut  Joubcrt  j  là,  Marengo 


^  303  -- 

où  triomplia  Bonaparte;  partout,  sur  chaque  épi,  un  souvenir  tle  gloire 
romaine,  un  souvenir  de  féodalité  ou  un  hommage  au  génie.  Ici ,  Asti 
où  est  né  le  grand  poète  Alfiéri  ;  pkis  loin,  Alexandrie  avec  son  arc  de 
triomphe,  sa  forteresse  et  son  pont  miné  sur  le  Tanaro  ;  Florence  où 
vécurent  le  Dante  et  Michel-Ange  ;  Pise  avec  ses  ponts  et  ses  palais  de 
marbre,  Pise  aussi  abandonné  que  ses  bains,  aussi  renommé  que  son 
Campo-Santo,  que  sa  tour  inclinée;  Sienne,  avec  ses  trois  Grâces  con- 
duisant leurs  danses  légères  dans  la  sacristie  même  de  sa  magnifique 
cathédrale  ;  puis  de  champs  de  bataille  en  champs  de  bataille,  de  glo- 
rieux souvenirs  en  glorieux  souvenirs,  j'arrivai  à  Suze,  la  ville  au  pied 
des  Alpes,  la  cité  des  torrens. 

Le  lendemain,  seul,  le  sac  de  voyage  sur  le  dos,  je  gravissais,  enivré 
de  bonheur,  la  belle  route  que  la  main  de  l'empereur  a  tracée  au  mi- 
lieu de  ces  chaînes  de  montagnes  qui  se  prolongent  dans  l'immensité 
et  resserré  entre  deux  éternels  rochers ,  toujours  resplendissans  de  la 
neige  qui  borde  le  chemin^  je  répétais  le  vers  qui  m'avait  fait  naître  la 
première  idée  d'un  voyage  si  promptement  mis  à  exécution. 

Mais  toujours  suivre  la  voie  que  tout  le  monde  suit ,  cette  échelle 
que  descend  le  vulgaire  ou  que  grimpe  le  commis-voyageur,  ne  trou- 
vant dans  les  Alpes  qu'un  air  plus  vif,  un  appétit  plus  dévorant  et  des 
auberges  moins  confortables  qu'ailleurs ,  ne  pouvait  pas  long-temps 
me  convenir.  Je  laissai  donc  bientôt  les  routes  battues ,  et  toujours 
marchant,  toujours  rêvant,  toujours  espérant,  j'arrivai,  sans  m'en  dou- 
ter, sur  la  crête  d'une  montagne  d'où  je  ne  découvrais  au-dessus  de  ma 
tête  qu'un  ciel  pur  et  bleu,  à  mes  pieds  des  nuages  qui  se  brisaient 
contre  les  rochers,  puis  des  précipices  que  mon  œil  ne  pouvait  même 
pas  plonger. 

Un  tel  spectacle  me  ravit.  Mon  nnagmation  s  extasia  devant  cette  su- 
bHme  nature  que  je  n'avais  jamais  contemplée,  et  je  serais  resté  bien 
plus  long-temps  èri  admiration,  si  la  faim,  mais  une  de  ces  faims  que 
l'on  ne  rencontre  que  sur  les  Alpes,  ne  m'avait  promptement  rappelé 
la  faiblesse  de  l'humanité.  Je  descendis  des  hauteurs  où  je  m'étais 
aventuré ,  et  comme  j'avais,  avant  mon  ascension,  remarqué  une  pe- 
tite cabane  de  chasseur,  non  loin  du  sentier" qui  me  conduisait  au  point 
peut-être  le  plus  culminant  de  la  montagne,  je  mis  à  profit  cette  ré- 
miniscence qui  me  promettait  un  gîte,' et  plein  d'une,  ivresse  qu'il  me 
serait  difficile  (l'exprimer  àujourd'']uii  ,  que  phis  d\u\  histre,  et  quel 


—  304  — 
l'us'irc  encore!  a  passé  sur  cette  époque  ,  je  frappai  a  la  porte  de  genêt 
qui  protégeait  les  maîtres  de  la  chaumière. 

Un  homme  dans  la  force  de  l'âge  et  presque  taille  en  Hercule  se 
présente  d'un  air  brusque.  Je  le  prie  de  m'accorderriiospitalité.  «En- 
trez, me  dit-il,  dans  une  langue  qui  n'était  ni  le  français,  ni  Titalien, 
mais  qui  pourtant  participait  un  peu  de  toutes  les  deux  ;  entrez,  puis  je 
verrai  comment  nous  nous  arrangerons.  ))  Je  pénétrai  dans  la  cabane, 
et  lorsqu'une  flamme  pétillante,  sans  cesse  entretenue  par  les  branches 
de  pin  que  mon  hôte  jetait  au  feu,  eut  rétabli  dans  mes  veines  la  cir- 
culation du  sang,  je  demandai  s'il  était  impossible  de  trouver  là  quel- 
que aliment  pour  réparer  mes  forces.  A  peine  eus-je  parlé ,  qu'une 
femme,  jeune  et  belle,  dont  je  n'avais  pas  encore  eu  le  temps  de  re- 
marquer la  présence,  servit  sur  une  petite  table  au-dessus  de  laquelle 
était  suspendue  une  lampe  projetant  sa  pâle  lumière,  un  pain  noir  et 
dur,  un  de  ces  gigantesques  fromages  dont  le  mont  Cenis  approvi- 
sionne l'Europe,  puis  de  l'eau  qu'elle  fut  chercher  au  torrent  voisin. 
En  face  de  cet  hùtc  silencieux,  tristement  assis  au  coin  de  son  foyer, 
près  de  cette  femme  aussi  taciturne  que  lui,  et  devant  le  frugal  repas 
auquel  mon  estomac  ne  souriait  pourtant  guère ,  je  ne  sais  toutes  les 
horribles  réflexions  qui  vinrent  coup  sur  coup  assiéger  mon  esprit.  Je 
regrettai  ma  Rome,  qu'une  idée  troppromptement  adoptée  m'avait  fait 
abandonner.  Je  regrettai  le  bien-être  qui  m'entourait ,  la  suave  har- 
monie qui  me  berçait  presque  dans  mon  sommeil ,  cet  air  si  tiède  ap- 
portant avec  lui  des  pensées  de  poésie  et  de  volupté ,  ce  bonheur  de 
tous  les  instans  dont  l'étude  m'environnait  ;  et  lorsque  je  me  pris  à 
comparer  le  plaisir  que  mes  amis  goûtaient  à  cette  heure-là  et  les  fati- 
gues que  j'avais  essuyées,  fatigues  couronnées  d'un  si  maigre  festin; 
lorsqu'on  me  retournant  j'aperçus  la  nudité  de  cette  habitation  ,  attes- 
tant la  pauvreté  de  ses  propriétaires  et  pcut-ctrc  leur  coupable  industrie 
à  laquelle  un  morne  et  continuel  silence  pouvait  faire  croire,  je  sentis 
mes  membres,  réchauffés  par  le  feu,  trembler  comme  si  j'étais  encore 
au  milieu  de  la  nuit,  exposé  à  cet  air  pénétrant  dont  j^avais  si  vive- 
ment éprouvé  les  effets;  et  le  pain  noir,  et  le  fromage  du  mont  Cenis, 
et  l'eau  des  Alpes,  digestif  si  puissant,  tout  s'arrêtait  dans  ma  bouche 
ou  sur  mes  lèvres.  INIon  imagination  frappée  allait  sans  doute  plus  loin 
que  la  vérité.  Je  m'avouais  bien  cela  ;  mais  seul,  sans  armes,  inconnu 
à  tous ,  ne  connaissant  personne,  je  n'avais  que  moi  pour  protecteur 


^  305  — 

contre  les  fantômes  de  dangers  que  je  prenais  plaisir  à  créer;  et  pour 
me  rassurer,  ce  n'était  pas  assez,  je  vous  jure.  Un  simple  mouvement 
que  firent  mes  hôtes  calma  cependant  un  peu  mes  frayeurs 

Ils  s'agenouillèrent  sur  la  pierre  du  foyer.  J'en  fis  autant.  Puis  le 
mari,  d'une  voix  plutôt  triste  que  sauvage,  commença  la  prière  du  soir 
que  la  femme  répétait  avec  lui.  Je  joignis  mes  prières  aux  leurs. 

Mon  cœur  s'unit  d'intention  avec  ces  pauvres  gens  que  j'étais  au 
désespoir  d'avoir  si  indignement  calomniés  dans  ma  conscience ,  et 
quand  je  crus  qu'ils  avaient  achevé,  quand  un  dernier  signe  de  croix 
sembla  m'apprendre  que  l'heure  de  se  coucher  sonnait  pour  eux, 
comme  pour  moi  qui  tombais  de  sommeil ,  je  demandai  quel  était 
l'endroit  qu'ils  avaient  eu  la  complaisance  de  me  réserver  pour  la 
miit. 

—  Nous  n'avons  qu'un  lit ,  Monsieur ,  me  répond  la  jeune  femme 
toute  tremblante,  un  voyageur  arrivé  avant  vous  y  repose  déjà  ,  mais 
ce  lit  est  grand  et  large  ;  vous  pouvez  y  tenir  tous  deux  sans  craindre 
de  contact.  Dormez  en  paix.  Mon  mari  et  moi  nous  allons  encore  prier 
Dieu. 

La  femme,  qui  s'était  relevée  pour  m'indiquer  le  lit,  se  remet  à  ge- 
noux près  de  son  mari,  et,  d'une  voix  pleine  d'une  solennelle  lenteur, 
ils  entonnent  le  lugubre  De  pr'ofiuidis .  Ce  psaume  de  deuil,  auquel 
je  n'étais  guère  préparé,  produisit  sur  moi  une  impression  aussi  péni- 
ble que  cruelle.  jNIille  pensées  vinrent  m'assaillir  dans  ce  moment  ; 
mais  le  sommeil  plus  fort  que  toutes  ces  pensées  l'emporta.  Je 
m'étendis  sur  la  couche  qu'un  autre  partageait  avec  moi,  sans 
même  m'inquiéter  du  voisin  que  le  hasard  me  donnait,  sans  même, 
à  l'aide  de  la  douteuse  et  vacillante  lumière  répandue  dans  cette 
chambre  par  la  lampe  s'éteignant  peu  à  peu,  chercher  à  découvrir  ses 
traits.  Je  m'endormis,  entendant  toujours  la  prière  de  mort  que  mes 
hôtes  murmuraient  en  soupirant  profondément,  et  parfois  en  les  ac- 
compagnant de  sanglots  étouffés  par  la  crainte  sans  doute  de  troubler 
le  repos  de  étrangers  qui  étaient  venus  implorer  d'eux  un  abri. 

Quand  le  jour  commença  h  pénétrer  dans  la  chaumière  ,  je  me  ré- 
veillai en  sursaut,  et  mon  pied,  en  s'allongeant,  rencontra  dans  le  lit 
quelque  chose  de  froid  comme  le  marbre.  Je  crus  rêver  encore.  Sui- 
vant la  même  direction  que  venait  de  prendre  mon  pied,  je  porte  une 
main  mal  assurée  sur  cet  objet  dont  je  ne  m'expliquais  pas  la  pré- 


—  306  — 

sencc  a  mes  cotés  (car  j'avais  complètement  oublie  mon  voisin),  et  ma 
main  touche  un  corps  glacé.  Je  tire  les  rideaux  épais  qui  empêchaient 
le  jour  naissant  de  venir  éclairer  cette  scène  horrible  et  qu'on  juge  de 
mon  efTroi ,  je  me  trouve  auprès  d'un  cadavre!  Un  homme  mort  repo- 
sait là;  mon  pied  avait  touché  son  pied,  ma  main  s'était  appuyée  sur 
son  cœur  inanimé,  et  tous  deux,  sur  le  même  chevet,  nous  avions  mi 
presque  dim  même  sommeil,  lui  pour  ne  jamais  se  réveiller,  moi 
pour  éprouver  l'une  de  ces  terreurs  qu'il  est  bien  difficile  de  maî- 
triser. 

A  cet  aspect,  je  pousse  un  cri  d'horreur  et  je  me  lève.  Mes  hôtes, 
qui  étaient  accroupis  autour  de  leur  foyer,  presque  dans  la  même  po- 
sition où  je  les  avais  laissés  en  me  couchant,  ouvrent  les  yeux  qu'une 
veille  aussi  lonc^ue  avait  fermés.  Le  mari  accourt. 

—  Voyez,  m'écriaî-je  tout  tremblant,  cet  homme  est  froid  comme 
un  cadavre.  Il  est  mort  cette  nuit  près  de  moi,  et  détournant  mes  re- 
gards d'un  pareil  spectacle,  je  m'habille  a  la  hâte. 

—  Hélas!  non,  IMonsieur,  me  répond  en  pleurant  le  montagnard, 
le  malheureux  n'est  pas  mort  cette  nuit,  il  l'était  avant  votre  ar- 
rivée. 

—  Et  vous  m'avez  placé  dans  son  lit,  et  vous  ne  m'avez  pas  pré- 
venu. 

*^ —  Vous  étiez  harassé  de  fatigues.  Quelques  heures  de  repos  vous 
étaient  nécessaires.  INIa  femme  et  moi,  nous  n'avons  pas  osé  tous  en 
priver.  J'espérais  que  la  douleur  m'empêcherait  de  fermer  les  yeux.  Je 
voulais  épier  votre  réveil  pour  vous  arracher  h  cette  scène  de  désola- 
tion. Je  n'ai  pas  eu  ce  bonheur. 

—  Mais  cet  homme  quel  est-il?  d'où  vient-il  ? 
.   —  Cet  homme  est  mon  frère. 

A  ces  mots,  un  torrent  de  pleurs  coule  sur  le  visage  si  pale  et  si  beau 
de  mon  hôte,  dont  les  touchantes  prières  du  soir  et  la  sombre  tristesse 
me  furent  ainsi  expliquées. 

Un  peu  remis  de  ma  juste  frayeur,  je  m'avançai  vers  ce  frère  infor- 
tuné, dont  la  profonde  douleur  me  faisait  mal.  Je  balbutiai  quelques 
excuses  de  banale  consolation  ,  de  ces  mots  que  toutes  les  langues  sté- 
réotipent  pour  toutes  les  calamités;  et,  sans  presque  écouter  ce  que  je 
lui  disais,  il  me  laissa  pour  se  tourner  du  côté  du  cadavre.  Ses  yeux 
s'arrêtèrent  long- temps  sur  lui,  il  le  contempla  dans  un  morne  abatte- 


—  307  — 

ment;  mais,  comme,  si  la  vue  de  ce  corps  inanimé  eut  excite  dans  son 
ame  de  trop  pénibles  impressions  ou  réveillé  quelques  douloureux  sou- 
venirs^ il  s'éloigna  sans  proférer  une  parole  el  sortit  ainsi  delà  cabane. 

Resté  avec  son  épouse,  qui,  pendant  notre  court  entretien,  n'avait 
pas  interrompu  la  prière  que  le  sommeil  avait  eu  seul  la  puissance  de 
suspendre ,  je  lui  dis  en  m'approchant  d'elle:  —  Votre  mari  est  bien 
affligé.  Sa  douleur  est  bien  profonde. 

—  Ah!  monsieur,  reprit  cette  femme,  si  vous  connaissiez  le  bon 
frère  que  nous  avons  perdu,  notre  chagrin  ne  vous  étomierait  plus.  Et 
pressée  de  questions,  cette  pauvre  femme,  qui  sans  doute  ne  demandait 
pas  mieux  que  de  s'entretenir  du  défunt,  me  raconta  ce  qui  suit.  Je 
laisse  à  son  récit  toute  la  simplicité  qu'elle  dut  y  mettre. 
;  «  Giacomo ,  comme  son  frère,  avait  été  pâtre  et  chasseur  dès  son 
enfance.  Né  dans  les  Alpes,  sous  ce  chaume  même  où  il  vient  d'ex- 
pirer, le  pauvre  jeune  honune  devait  être  pâtre  et  chasseur  toute  sa 
vie.  C'était  la  condition  de  son  existence,  la  place  que  Dieu  lui  avait 
marquée  sur  la  terre.  Giacomo,  tourmenté  de  mille  vagues  désirs,  en 
proie  à  des  passions  mal  déterminées,  ne  voulut  jamais  comprendre 
cette  vérité.  Il  avait  des  rêves  dans  la  tête^  des  chimères  dans  le  cœur, 
un  Jbesoin  de  gloire  jusque  dans  ses  moindres  actions.  Renfermé  dans 
un  espace  aussi  étroit,  il  cherchait  à  étendre  son  nom,  à  se  faire  citer 
dans  le  voisinage  comme  le  plus  intrépide  ou  le  plus  habile  des  chas- 
seurs de  la  montagne.  Ce  n'était  pas  pour  se  nourrir  que  dès  le  matin 
il  s'élançait  sur  les  rqcs  les  plus  escarpés^afin  de  surprendre  le  chamois 
pu, ^d'attendre  l'aigle  à  son  passage.  Le  chamois  et  l'aigle  lui  impor- 
taient peu.  Giacomo  voulait  qu'on  dise  de  lui  :  «  Il  est  le  plus  brave  de 
tous.  ))  Et  dans  les  xYlpes  il  n'y  avait  vraiment  qu'un  écho  pour  répé- 
ter ces  paroles,  dont  les  chasseurs  et  les  jeunes  filles  ne  se  faisaient 
pas  faute  de  reconnaître  la  justesse.  iVvec  cela  que  Giacomo  était  grand, 
fort  et  beau  comme  un  jeune  chêne.  Mais  il  se  lassa  bientôt  de  celle 
célébrité  qu'il  avait  tant  enviée.  ,, 

))  A  dix-huit  ans  il  lui  en  fallut  une  autre.  Sans  instruction  comme 
nous,  sans  protecteurs  connue  nous,  il  essaya  de  jeter  un  regardau-delà 
de  ces  montagnes  ou  ses  jours  devaient,  ainsi  que  lesnotres^i  s'écouler 
dans  la  pauvreté  et  dans  le  bonheur.  Il  descendit  à  Turin,  accompa- 
gnant quelques  artijstes  de  France  et  d'Angleterre  qui  étaient  venus  ^ 
Uûus  jiacoulaicul;-ils,  faire  un  pélcrinai^e  d'a^rémcut  au  milieu  des  Al- 


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pes;  puis  il  revint  plus  triste,  plus  sombre  que  nous  ne  ravions  jamais 
vu.  Il  était  pâle  quelquefois.  Ses  veux  répandaient  des  larmes  qu'il  ne 
pouvait  pas  toujours  réussir  à  nous  cacher;  mais  souvent,  lorsque  le 
soleil  dorait  les  neiges,  lorsque  les  aigles,  passant  au-dessus  de  nos  tê- 
tes, jetaient  leurs  cris  de  guerre,  ou  que  le  ciel  se  chargeait  de  nuages 
et  de  tempêtes ,  son  front  rayonnait  d'une  joie  incompréhensible.  Il 
prononçait  dans  une  espèce  de  déhrante  extase  des  mots  sans  suite,  des 
paroles  entrecoupées  ;  il  riait  comme  un  insensé;  il  pleurait  comme  un 
pécheur  pénitent;  puis,  tout-à-coup  retombant  dans  sa  langueur  habi- 
tuelle, il  ne  répondait  ni  à  nos  questions  ni  à  nos  caresses. 

»  Ce  fut  ainsi  qu'il  passa  plus  d'une  année.  Un  jour  enfin,  là,  à  cette 
place  où  j'ai  pleuré  toute  la  nuit,  où  je  prie  depuis  quinze  heures  sur 
son  cadavre,  il  me  dit  en  se  frappant  le  front  de  la  main  gauche  : 
«  Sœur,  j'ai  quelque  chose  là.  Près  de  vous,  je  suis  heureux  sans  doute, 
mais  ce  bonheur  ne  saurait  me  suffire.  Un  pressentiment  me  crie  au 
fond  de  l'ame  que  je  suis  né  pour  autre  chose  que  pour  tuer  des  liè- 
vres ou  guetter  des  oiseaux  de  proie.  Le  voyage  que  j'ai  fait  à  Turin 
m'a  appris  que,  dans  les  villes,  il  y  avait  des  hommes  comme  moi,  nés 
sans  fortune,  qui,  à  force  de  travail,  parvenaient  pourtant  à  remplir 
le  monde  de  leur  nom.  Ces  artistes  que  j'ai  conduits  à  Turin  me  l'ont 
raconté  aussi.  Je  sens,  dans  mon  cœur,  le  courage  et  la  volonté  qu'il 
faut  pour  marcher  sur  leurs  traces.  Je  veux  partir. 

»  Ces  mots ,  reprit  mou  hôtesse ,  ces  mots  qu'il  me  jetait  un  à  un  , 
comme  s'il  les  eut  tirés  de  sa  poitrine ,  me  plongèrent  dans  la  plus  ex- 
trême surprise.  Sachant  que  ,  lorsque  Giacomo  avait  pris  une  détermi- 
nation, il  était  impossible  de  l'en  fiire  revenir,  je  ne  combattis  point 
son  projet  extravagant,  mais  je  le  suppliai  d'atlendre  au  moins,  avant 
de  l'exécuter,  le  retour  de  mon  mari,  qui  alors  était  bien  loin  dans  les 
Alpes.  Giacomo  promit,  et  quand  son  frère  fut  arrivé  ,  quand  il  lui 
eut  tenu  le  même  langage  qu'à  moi ,  tous  deux  partirent  :  l'un,  pour 
ne  retourner  que  mourant;  l'autre,  pour  lui  presser  encore  une  fois 
la  main  au  bas  de  la  montagne. 

»  Giacomo  marcha  tout  di^oit  jusqu'à  Rome.  Il  n'avait  pas  d'argent^ 
il  n'avait  pas  d'amis  ;  mais  la  nature  lui  avait  donné  du  courage.  Le 
courage  lui  tint  lieu  de  tout. 

»  Vous  dire  ce  qu'il  fit  dans  la  ville  sacrée  pour  manger  un  peu  de 
paijj,  pour  commencer  une  réputation  qu'il  rêvait  si  grande,  me  serait 


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impossible.  Giacomo  cependant  m'a  bien  tout  raconté.  Souvent,  plu* 
tard,  quand  il  a  été  artiste  célèbre  et  peintre  distingué,  souvent  je  l'ai 
entendu ,  le  joyeux  jeune  homme  ,  redire  avec  bonheur  ses  premiers 
essais,  ses  longues  veilles,  ses  journées  consumées  dans  l'étude,  ses 
nuits  sacrifiées  au  travail.  Que  de  fois  il  m'a  peint,  dans  son  énergique 
langage ,  et  lés  tourmens  de  la  faim  qu'il  avait  plus  d'une  fois  res- 
sentis ,  et  les  passions  dévorantes  qu'il  comprimait  afin  de  ne  pas  arra- 
cher son  imagination  aux  songes  formés  par  elle.  Assise  au  pied  de 
son  chevalet ,  tandis  que  son  pinceau  courait  sur  la  toile  en  l'inondant 
de  magiques  couleurs ,  je  me  suis  surprise  admirer  cet  homme  qui 
faisait  notre  gloire  et  qui ,  dans  son  cœur^  n'avait  oublié  que  la  pau- 
vreté dont  il  nous  tirait,  que  notre  ignorance  dont  il  était  presque  fier, 
car  cette  ignorance  lui  rappelait  son  point  de  départ. 

))  Je  vous  parle  de  sa  gloire  ,  car  j'en  ai  été  témoin ,  car ,  une  fois 
riche,  une  fois  en  réputation,  Giacomo  voulut  nous  avoir  tous  deux 
auprès  de  lui  ;  il  nous  appela  à  Rome.  Il  nous  plaça  dans  ses  apparte- 
mens ,  il  nous  combla  de  bienfaits.  Ce  fut  lui  qui ,  s'arrachant  à  ses 
travaux  ,  voulut  nous  faire  voir  tout  ce  que  la  grande  ville  renferme 
de  saint  ou  de  beau.  Il  jouissait  de  notre  bonheur  comme  s'il  l'eût  en- 
core partagé,  de  notre  naïve  admiration  comme  si  elle  lui  eût  remis 
la  sienne  en  mémoire.  Avec  nous,  il  parlait  la  langue  des  montagnes- 
Il  s'intéressait  aux  récits  de  son  frère  qui  jadis  le  fatiguaient  tant.  Il 
avait  un  sourire  pour  toutes  nos  joies,  une  approbation  toujours  prèle 
pour  nos  plaisirs,  et,  pendant  ce  temps-là,  des  lords  d'Angleterre, 
des  princes  italiens  se  disputaient  ses  tableaux.  Le  plus  petit  de  ses 
ouvrages  était  mis  à  l'enchère,  avant  même  d'être  achevé.  On  dirait 
qu'à  force  d'art  il  était  parvenu  à  donner  de  la  beauté  à  ce  qui  restait 
de  sauvage  ou  d'agreste  dans  son  pinceau ,  et ,  qu'au  milieu  de  toutes 
ces  natures  tardées ,  de  tous  ces  talens  de  convention  ou  de  hasard  ,  il 
promettait  à  l'Italie  un  peintre ,  comme  Alfiéri  avait  été  poète. 

7)  C'était  avec  bonheur ,  vous  le  pensez  bien ,  que  mon  mari  et 
moi  recueillions  ces  éloges  dont  Giacomo  pourtant  ne  se  montrait 
plus  aussi  avide.  Son  talent  lui  ouvrait  les  palais  des  princes.  Le  jour, 
il  s'y  rendait  en  quahté  d'artiste  ;  le  soir,  on  l'y  revoyait  connne 
liomme  ;  car  il  était  invité  à  toutes  les  fêtes,  il  prenait  part  à  tous  les 
plaisirs. 

»  Un  an.  s'écoula  poiu^  nous  dans  ce  rêve  de  bonheur.  jMon  mari 


-.  310  — 
sentit  à  la  fin  le  besoin  de  respirer  l'air  de  nos  montagnes.  Il  étoiiiïait , 
s'écriait-il,  enfermé  dans  les  murs  dame  cité.  Giacomo  nous  combla  de 
présens.  Nous  partîmes  lieureux.   Notre  irère  était  heureux  et  digne 
de  l'être  surtout. 

))  Jugez  de  notre  étonnement,  quand  ,  long-temps  après  notre  re- 
tour ici ,  une  lettre  de  Rome  vint  nous  annoncer  que  Giacomo  ,  suc- 
combant à  un  mal  dont  la  source  n'était  pas  connue,  était  condamné, 
en  désespoir  de  cause,  par  les  médecins^  à  essayer  si  l'air  natal  ne 
pourrait  pas  lui  rendre  la  santé.  Mon  mari  et  moi  nous  abandonnâmes 
notre  chaumière  parée  des  dons  de  Giacomo,  et  ce  ne  fut  qu'en  pleu- 
rant, en  ne  fw^évoyant  que  trop  le  malheur  dont  nous  sommes  frappés 
aujourd'hui ,  que  nous  revîmes  notre  malheureux  frère. 

))  Il  était  pâle  comme  lorsqu'il  se  créait  dans  nos  montagnes  un 
avenir  de  gloire  et  de  fortune  ;  mais  dans  ses  yeux  éteints ,  il  n'y  avait 
plus  ce  feu  que  plus  tard  les  artistes  appelèrent  du  génie.  Son  front 
était  ridé,  assombri  par  la  douleur,  ses  joues  creusées  par  une  fièvre 
incessante  ;  et  ses  membres ,  jadis  si  nerveux  ,  étaient  devenus  faibles 
comme  le  roseau  qui  croît  sur  les  bords  du  lac. 

))  En  nous  voyant,  il  pleura  avec  nous.  Il  nous  tendit  sa  main  dé- 
charnée et  tremblante.  IJji  sourire,  même  de  désespoir,  n'effleura  pas 
ses  lèvres  glacées.  ^jq  ^^^ 

))^Frère,  murmura-t-il ,  j'aurais  voulu  t'épargner  Taflreux  spectacle 
de  ma  mort,  car  je  sens  là,  dans  mon  cœur,  que  je  dois  bientôt  mou- 
rir; mais  les  médecins,  mais  mes  amis  ,  tout  le  monde  s'est  réuni  pour 
me  conseiller  ce  voyage  qui  sera  le  dernier,  et,  s'il  faut  tout  avouer , 
je  n'ai  pu  résister  au  cruel  plaisir  de  revoir  encore  une  fois  la  chau- 
mière où  je  fus  si  heureux,  les  beaux  arbres,  la  neige  qui  m'ont  si 
souvent  entendu  demander  un  nom  et  une  félicité  si  promptement 
changée  en  douleur. 

))  Il  partit  avec  nous.  Nous  rcnlonrames  de  tous  les  soins  imagi** 
nables;  peu  à  peu  nous  nous  limes  un  triste  bonheur  de  sacrilier  à 
>sa  guérison  l'or  (|u'il  nous  avait  si  génércusemcjit  prodigué  :  ce  lut 
peine  inutile.  Après  de  longs  mois  de  martyre,  après  des  torrens  de 
larmes  versés  et  sur  la  vie  qui  lui  échappait  et  sur  ses  espérances  dont, 
nous  disait-il,  une  seule,  la  plus  chère  de  toutes,  n'avait  pu  se  realiser, 
l'inforluné  est  mort,  déplorant  son  génie,  son  ambition  et  un  amour 
malheureux  dont  l'objet  n'est  touibé  de  :scs  mains  que  lorsque  l'agonie 


—  311  — 

ne  lui  a  plus  permis  de  le  presser  sur  son  cœur.  Tenez,  monsieur,  me 
dit  celte  pauvre  femme  en  sanglottant ,  le  jour  vous  permettra  mainte- 
nant de  voir  ce  portrait  qu'il  a  si  souvent  arrosé  de  ses  pleurs.  Je  n'ai 
pas  encore  eu  le  courage  de  le  relever  du  pied  du  lit  où  mon  frère  l'a 
laissé  tomber.  » 

Je  m'approchai,  plein  d'une  émotion  que  je  ne  cherchais  pas  à  ca- 
cher,  et,  me  penchant  vers  l'endroit  indiqué ,  je  saisis ,  d'une  main 
tremblante ,  une  miniature  resplendissante  de  génie  et  de  beauté.  Je 
considérai  long-temps  les  traits  de  cette  Romaine  aux  yeux  noirs,  au 
front  pur,  à  l'air  si  plein  de  charmes  et  de  langueur,  que  le  pinceau  de 
Giaconio  avait  sans  doute  pris  tant  de  plaisir  à  tracer;  puis,  tout  en 
contemplant  cette  vie  qui  semblait  déborder  sur  l'émail ,  je  me  re- 
tournai, par  un  instinct  plus  puissant  que  la  volonté,  vers  le  cadavre  à 
côté  duquel  j'avais  passé  la  nuit,  vers  ce  cadavre  que  mon  pied,  que 
mes  mains  voulaient  réchauffer  quelques  minutes  auparavant;  et  à  la  vue 
de  ce  jeune  homme  tué  par  les  passions ,  mort  dans  le  désespoir ,  et 
dont  le  visage  se  réduisait  h  quelques  os  saillans  et  amaigris  ,  un  pro- 
fond soupir  s'échappa  de  ma  poitrine.  Je  déposai  sur  le  front  glacé  de 
Giacomo  un  baiser  de  paix,  un  baiser  d'éternel  adieu;  puis,  m'avançant 
\evs  sa  sœur,  qui  roulait  machinalement  entre  ses  doigts  les  grains  de 
son  long  rosaire  :  «  Voulez-vous  ,  lui  dis-je ,  me  permettre  d'assister 
aux  funérailles  de  votre  frère  ?  » 

Le  mari  rentra^  précédant  la  croix  et  le  prêtre.  Tous  quatre,  nous 
suivîmes  jusqu'à  son  dernier  asile  le  pauvre  Giacomo  ;  puis,  quand  la 
terre  eut  recouvert  tout  ce  qui  restait  ici-bas  de  lui,  je  tendis  une 
main  amie  aux  malheureux  qui  m'avaient  oifert  une  aussi  tnste  hos- 
pitalité ,  et  mon  voyage  dans  les  Alpes  fut  terminé. 

Quelques  semaines  après  mon  arrivée  à  Rome  ,  j'assistais  a  une  fête 
que  donnait  le  banquier  Torlonia.  Le  souvenir  de  la  nuit  que  je  viens 
de  narrer  s'était  effacé  peu  à  peu  devant  de  bruyans  plaisirs  ou  de  sé- 
rieuses études,  et  pourtant  tout  ce  que  mon  hôtesse  des  Alpes  m'avait 
raconté  de  son  frère  était  vrai,  tous  les  éloges  qu'elle  m'avait  faits  de 
son  talent  étaient  confirmés  par  la  voix  des  artistes. 

Dans  les  immenses  galeries  du  palais  Torlonia  ,  je  me  laissais  donc 
aller,  comme  les  autres,  à  l'enivrement  du  bal,  lorsque  une  femme, 
belle  de  la  beauté  des  anges  ,  passe  en  souriant  à  côté  de  moi ,  entraî- 
née qu'elle  était  par  les  sons  vibrans  de  rorchcstrc.  jMcs  yeux  la  fixent 


—  312  — 

un  moment  et  dans  la  duchesse  de  P reconnaissent  sans  peine  le 

modèle  qui  inspirait  Giacomo  pour  son  dernier  ouvrage. 

C'était  elle  qu'il  avait  aimée ,  elle  pour  qui  l'infortuné  était  mort 
d'amour,  elle  qui  n'avait  pas  même  connu  la  fatale  passion  du  jeune 
peintre.  Cependant  je  la  vis  danser  toute  la  nuit  avec  un  serrement 
de  cœur  inexprimable  \  je  la  suivais  de  loin  avec  une  tristesse  qu'elle 
était  bien  loin  de  partager ,  et  à  chaque  éclat  de  sa  joie  si  chaste  et  si 
expansive ,  à  chaque  mot  spirituel  tombant  de  ses  lèvres  comme  un 
baiser,  je  m'écriais  douloureusement  à  part  moi  :  ((  Pauvres  artistes , 
jouez  donc  votre  vie  sur  un  pareil  enjeu.  »  J 

Léopold  Robert ,  qui  souvent  m'avait  parlé  de  Giacomo,  a  pour-» 
tant  lait  plus  tard  comme  lui ,  mais  Léopold  n'a  pas  voulu  attendre  la 
mort  ;  il  est  allé  au-devant  d'elle...  Que  n'avait-il  la  foi  de  Giacomo! 

J.  Crétine  AU  Joly, 

Rédacteur  en  chef  de  ï'Herminey  Gazette  de  la  Bretagne. 


5îi[B^W3  aai?^ïâa<^3î:âa. 


DODÉCATON,  OU  LE  LIVRE  DES  DOUZE. 

Dodécatoji!  llalte-là!  ceci  est  du  grec  et  du  vieux  grec,  je  vous  jure. 
Si  mademoiselle  Scudérv  avait  demandé  un  titre  à  madame  Dacier , 
l'illustre  helléniste  n'aurait  pu  lui  fournir  rien  de  mieux  ;  l'inépuisable 
romancière,  composant  un  volume  par  mois  ,  se  trouvait  précisément, 
à  la  fin  de  l'année,  dans  la  position  dénombre  du  dodécalon. 

Je  passe  à  la  traduction  :  le  Livre,  des  Douze  !  Pourquoi  pas  des 
treize,  des  quatorze,  des  quinze?  La  littérature  a-t-elle  douze  maîtres, 
comme  l'empli  c  douze  maréchaux  et  le  zodiaque  douze  signes  ? 
Voyons  :  Geoj'ges  Saiid,  Mcriince^  LocK'e-TFeimars j  Léon  Gozlan, 
E.  Souvestrc^  et  de  cinq!  Voilà  pour  le  premier  volume.  Ceci  réha- 
bilite hautement,  ce  me  semble,  les  fameuses  colonnes  du  magasin  de 
î\î.  Ladvocat;  ce  libraire,  moins  exclusif  que  M.  Magcn  dans  ses  clas- 
sifications de  gloires,  avait  du  moins  le  bon  esprit  de  commencer  la 
liste  de  ses  apôtres  par  les  Chateaubriand,  les  Lamartine,  les  Victor 


—  313  — 

Hiigô7t6ut?s  lés  c?TéBrîi:es  'du  premier  ordre.  Au  surplus,"  qîTaucune 
susceptibilité  ne  sVffarouchc  5  le  Dodécatoti  n'est  qu'une  compilation 
de  nouvelles  presque  toutes  connues  et  jugées.  Les  unes  ont  paru  dans 
la  Revue  de  Paris ^  les  autres  dans  la  Revue  des  deux  Mondes  ;  ces 
recueils  étant  placés  sous  une  direction  commune,  on  conçoit  qu'ils 
aient  un  Parnasse  commun.  Pardon  pour  ce  mot  suranné  de  Par- 
nasse j  il  m'a  échappé  malgré  moi  5  c'est  un  com^dXv\o\.Q  àwDodécaton^ 
ce  que  c'est  que  le  mauvais  exemple  ! 

Madame  G.  Sand  est  la  Sapho  du  Panthéon-Magen  ;  en  cette  qualité, 
elle  a  les  lionneurs  de  la  préséance.  Son  Dieu  inconnu  est  le  consola- 
teur des  am:intes  afïligées  du  spleen  ;  il  y  a  la  une  Romaine  nommée 
Léa_,  quï  pourrait  bien  s^appeler  Lélia  :  si  ce  n'est  une  sœur  Jumelle, 
c'est  pour  le  moins  une  sœur  cadette. 

Vient  ensuite  M.  Mérimée.  Cet  ordre  de  classement  est-il  fortuit  ou 
calculé  ?  Je  l'ignore  ;  mais  dans  les  Ames  du  purgatoire^  comme  dans 
tout  ce  qu'écrit  M.  Mérimée,  il  y  a  une  sécheresse  de  scepticisme  qui 
fait  mal.  M.  Mérimée  n'a-t-il  donc  jamais  assisté  à  une  a£:onie?  n'a-t-il 
donc  jamais  entendu  un  râlement  de  mort,  pour  nous  jeter  avec  une 
indifférence  si  stoïquement  composée  tant  dé  dénouemens  terribles  ? 
Qu'il  pose  la  main  sur  un  cœur  expirant  ou  sur  des  chairs  pantelantes, 
et  sa  main  frémira.  D'où  vient  donc  que  sa  plume  ne  frémit  pas?... 
En  lisant  son  premier  ouvrage,  je  l'ai  admiré  ;  puis,  en  le  retrouvant 
toujours  le  même,  j'ai  cessé  de  le  comprendre,  et  maintenant  je  suis 
tenté  de  le  plaindre. 

jNI.  Loève-Weimars ,  esprit  souple  et  facile,  est  à  coup  sur,  de  tous 
nos  diplomates  improvisés^  celui  qui  court  la  poste  le  plus  vite  ;  il  en 
est  de  même  de  ses  nouvelles ,  son  Belphégor  VaticstOy  et  je  le  recom- 
mande à  tous  ceux  qui  cherchent  im  agréable  compagnon  de  voyage. 

Quant  à  MM.  Léon  Gozlan  et  Souvestre,  qui  en  sont  encore  à  ce 
point  de  réputation  où  l'on  travaille  en  conscience,  ils  devaient,  comme 
de  juste,  être  traités  en  surnuméraires  ;  ils  terminent  le  volume,  et  c'est 
pourquoi  j'engage  les  lecteurs  à  commencer  par  la  fin. 

Le  second  tome  s'ouvre  par  un  proverbe  de  M.  Alfred  de  Musset , 
intitulé  :  Faire  sans  dire;  il  serait  à  désirer  que  M.  de  ÎNIusset,  qui 
est  doué  d'une  imagination  riche,  visât  moins  à  la  profondeur,  ou  sût 
du  moins  y  atteindre  plus  souvent;  ses  efforts  fatiguent;  on  a  mal 
à  sa  tête, 

15 


—  314  — 

La  Eeatay  de  I\I.  Auguste  Barbier,  n'offre  aucune  réminiscence  de 
la  verve  des  iambes  ;  l'auteur,  qui  semblait  s'être  enivré  de  Todeur  de 
la  poudre  dont  l'air  était  alors  rempli ,  cherche  maintenant  l'ettët,  et 
tout  gonflé  d'exagération,  va  sans  cesse  au-delà. 

Le  Voyage  à  Brindes^  de  INL  J.  Janin,  est  trop  connu  pour  que  je 
m'y  arrête  ;  je  ne  citerai  aussi  que  pour  mémoire  le  Philtre^  de  M.  Sten- 
dhal :  c'est  la  monnaie  d'une  pièce  qui  a  eu  un  grand  cours ,  Leone 
Leoni^  moins  le  fond  et  la  forme. 

Sous  le  titre  de  Scènes  historiques,  M.  Alex.  Dumas  a  donné  au 
Dodecaton  un  morceau  de  facture  large  et  puissante  ;  c'est  le  conné- 
table de  Richemont  qui  arrache  le  traître  de  Giac  à  la  faiblesse  de 
Charles  VIL  Je  ne  reprocherai  à  cette  belle  composition  qu'un  peu  trop 
d'agencement  théâtral  ;  si  le  drame  anime  l'histoire,  il  a  le  défaut  de  la 
raidir. 

Le  proverbe  de  M.  le  comte  Alfred  de  Vigny,  Quitte  pour  la  peur  ^ 
est,  comme  dirait  M.  Granier  (de  Gassagnac)  (du  Gers),  quelque  chose 
de  bien  peigné ,  de  bien  poudré  et  de  bien  brossé.  Elégance  et  sa- 
gacité, tel  est  le  cachet  de  l'auteur  de  Cinq-Mars  ;  ses  analyses  mo- 
rales ont  une  délicatesse  exquise,  et  l'homme  du  monde  perce  à  travers 
l'homme  de  talent.  Certes,  M.  de  Vigny  a  trop  d'indépendance  dans  Je 
cœur  et  dans  l'esprit,  pour  être  l'esclave  d'aucun  préjugé,  mais  il  est 
l'esclave  des  convenances. 

Je  ne  puis  faire  le  même  éloge  du  pseudonyme  Dufongeray;  les  deux 
auteurs  des  Soirées  de  Neuillj  confondaient  sous  ce  nom  leur  colla- 
boration il  y  a  quelques  années ,  et  je  ne  sais  auquel  des  deux  il  e^t 
resté  ;  mais  ce  qu'il  y  a  de  bizarre,  c'est  qu'au  lieu  d'un  oncle  de  co- 
médie, les  Souvenirs  dhcn  Soldat  mettent  en  scène  un  jeune  officier 
de  l'armée  française  qui  intervint  en  Espagne  en  1823 ,  et  prêtent  à 
cet  officier  le  langage  d'un  descamizados.  L'antidate  est  visible. 

L'auteur,  que  je  soupçonne  fort  d'être  aujourd'hui  partie  prenante 
au  budget,  veut  donner  à  ses  sentimens  politiques  un  effet  rétroactif;  il 
en  est  libre,  sans  doute;  mais,  de  grâce,  qu'il  prenne  garde  d'aller 
trop  loin  ;  n'est-ce  pas  assez,  par  exemple,  de  nous  peindre  un  jeune 
/•rourdi,  modelé  sur  les  Gonlier  de  ]NL  Scribe,  il  faut  encore  ajouter, 
comme  ornement  obligé  h  l'esprit ,  à  la  gaité  et  au  talent  de  séductio 
<lont  on  le  dote,  le  titre  de  fils  de  régicide!  Que  dire  de  cette  exclama- 
tion dans  la  bouche  d'un  cuirassier  do  la  j^ardc  en  18^3  :  «  Oui,  mou 


--  315  — 

cher,  depuis  que  j'ai  dit  à  Paquita  que  tu  es  liis  d'un  régicide,  elle  ne 
parle  que  de  toi  ;  j'en  suis  jaloux.  )>  On  n'ose  penser  que  ce  soit  là  une 
flatterie;  elle  serait  trop  ignoble  pour  un  homme  de  cœur,  et  trop  mal- 
adroite pour  un  homme  d'esprit. 

Au  total  le  Dodecaton  n'est  qu'une  spéculation  de  librairie ,  et  il 
est  douteux  que  le  libraire  y  gagne. 


LES  PRISONNIERS  FRANCHIS  EN  RUSSIE  ;  MŒLRS  ET  SOKVE.MRS  (l). 

^.  pe  tous  les  grands  événemens  de  l'empire,  le  plus  dramatique,  ce- 
lui qui  a  eu  le  plus  d'importance  dans  ses  péripéties  désastreuses, 
c'est  la  campagne  de  Russie.  Qui  de  nous  n'a  pas  interrogé  cent  fois, 
avec  un  intérêt  mêlé  d'une  sorte  d'orgueil ,  ceux  qui  pouvaient  lui 
raconter  avec  détails  et  les  prodiges  de  valeur  de  notre  armée ,  et  les 
terribles  épreuves  qu'elle  eut  à  soutenir,  dans  sa  double  lutte,  contre 
les  élémens  et  l'Europe?  On  se  sent  le  cœur  ému  à  ces  récits  qui  nous 
saisissent  de  tant  de  côtés,  qu'ils  n'ont  besoin  que  d'être  vraispour  nous 
séduire.  Le  vicomte  de  Puibusque ,  que  deux  années  de  captivité  ont 
mis  à  même  de  beaucoup  voir  et  de  beaucoup  souffrir,  a  bien  compris 
que  l'art  du  romancier  ne  devait  se  montrer  parmi  des  souvenirs  si 
vivaces,  qu'à  la  condition  de  ne  rien  enlever  au  sujet  de  ce  qu'il  a 
reçu  de  sa  nature  historique.  Dans  son  livre  tout  semé  de  traits  at-, 
tachans,  on  ne  rencontre  aucune  prétention  de  style  ;  c'est  le  ton  sim- 
ple et  franc  employé  autrefois  dans  les  mémoires ,  ton  que  l'on  oublie 
trop  aujourd'hui,  plus  occupe  qu'on  est  toujours  de  discuter  que  de 
raconter.  L'auteur  ne  s'est  pas  borné,  comme  le  titre  de  son  ouvrage 
semble  l'indiquer,  à  nous  faire  connaître  l'existence  de  nos  prisonniers 
en  Russie  ;  il  nous  a  livré  des  observations  curieuses  sur  les  mœurs, 
les  usages  et  le  régime  politique  de  la  Pologne.  En  donnant  à  ses  nar- 
rations la  forme  du  roman,  il  a  pu,  sans  s'exposer  à  des  transitions  trop 
brusques,  et  en, suivant  une  existence  humaine  dans  son  cours  naturel , 
nousconduire  d'un  champ  de  bataille  au  milieu  d'un  bal,  et  nous  mon- 
trer après  les  plus  affreuses  images  les  plus  riantes  ligures,  sauf  à  nous 
arracher,  quelques  instans  après,  à  un  cercle  de  ravissantes  polonaises 
pour  nous  faire  assister  à  une  chasse  de  l'ours  ou  de  l'élan. 


(1)  2  vol.  in-80 ,  chez  Arihus  Bertrand,  rue  Hautefeuille ,  n"  23. 


—  316  — 

Dans  ce  livre  si  varié  et  si  instructif  dont  l'histoire  élargit  à  chaque 
pas  la  perspective,  on  aurait  peine  à  passer  un  feuillet,  et  cependant 
il  tarde  d'arriver  au  dénouement;  pendant  cette  lutte  contradictoire, 
on  oublie  l'heure,  et  on  finit  par  s'oublier  soi-même,  comme  dans  une 
conversation  intime  avec  un  de  ces  hommes  d'esprit  qui  se  souviennent 
à-propos  et  qui  content  avec  charme. 


MÉMOIRES    DE    LUCIEN    BONAPARTE  (l). 

Nous  ne  pouvons  aujourd'hui  qu'annoncer  à  nos  lecteurs  les  Mé- 
moires de  Lucien  Bonaparte  ;  l'espace  nous  manque  pour  nous  livret* 
à  une  analyse  critique  de  cet  ouvrage  ;  nous  en  ferons  un  article  spécial 
dans  notre  première  livraison.  Tout  ce  que  nous  pouvons  en  dire, 
quant  à  présent ,  c'est  que  des  préoccupations  toutes  politiques  ont 
enlevé  à  ces  Mémoires  une  partie  de  l'intérêt  qu'on  devait  en  attendre. 
Le  prince  de  Ganino  nous  parle  trop  peu  de  lui  et  beaucoup  trop  peut- 
être  de  nous  :  il  discute  ,  il  plaide  sans  cesse  ,  et  l'on  aimerait  naieux 
qu'il  se  bornât  à  raconter.  Quoi  qu'il  en  soit,  beaucoup  de  pages  cu- 
rieuses appellent  Tattention^  et  doivent  être  recueillies  par  l'histoire. 

L'abondance  des  matières  nous  ibrce  aussi  a  renvoyer  h  notre  premier 
numéro  le  compte-rendu  que  nous  avions  fait  de  l'ouvrage  très-remar- 
quable de  M.  Paul  de  Julvecourt  :  Loys  ou  de  Nantes  à  Prague,  En 
attendant  que  ce  compte-rendu  puisse  paraître ,  nous  rappellerons  à 
nos  lecteurs  que  nous  les  avons  mis  à  même  de  juger  de  la  manière 
d'écrire  de  M.  Julvecourt  par  un  Tableau  de  Moscou  ^  dont  VÉcho 
de  la  Jeune  France  a  enrichi  ses  pages  il  y  a  six  mois. 

L.  DE  T. 


(1)  2«  édition;  1  vol.  in-8»,  chez  Gosselin,  rue  St-Gcrniain-des-Prés,  9, 


—  317  ^ 


CABAP.KTir.R  ET  FABULISTE  ANGEVIN  (I). 


Peut-être  qii*un  Virgile,  un  Cicéron  sauvage  , 
Dorment  ensevelis  sous  ce  modeste  ombrage. 
Printemps  d'un  Proscrit. 

Telle  est  la  réflexion  qu'inspirait  à  un  poète  rêveur  la  vue  d'un  cimetière  de 
campagne.  En  effet,  le  génie  n'est  pas  toujours  la  conséquence  de  l'éducation. 
Le  génie  est  un  diamant  brut  qui  attend  pour  briller  complètement  le  travail 
du  lapidaire  ;  mais,  quand  ce  travail  lui  manque,  la  piene  précieuse  quelquefois 
se  développe  au  moindre  frottement,  et  luit  d'un  éclat  qui  lui  est  propre.  Voilà 
l'histoire  de  Blanchard;  il  s'est  fait  lui-même  ce  qu'il  est.  Doué  d'un  esprit  ob- 
servateur ,  il  a  mis  tout  simplement  ses  pensées  en  action  ;  il  a  construit  ses  pe- 
tits drames ,  disposé  ses  personnages  en  scène,  leur  a  donné  des  sentimens,  des 
passions,  et  tout  cela  c'était  pour  lui,  pour  lui  seul  ;  comme  Lully  faisait  jouer 
Armide  à  huis-clos,  et  formait  seul  tout  l'auditoire.  Le  pauvre  et  modeste  Blan- 
chard ne  s'imaginait  guère  que  d'autres  pussent  être  appelés  à  partager  ses  plai- 
sirs. Jamais  il  n'avait  rêvé  la  publicité  de  ses  œuvres  poétiques  ;  c'eût  été  à  ses 
yeux  une  prétention  gigantesque,  inadmissible.  Ainsi,  il  a  été  long-temps  le  seul 
juge  des  acteurs  de  ses  apologues  ;  il  a  seul  amusé  son  oreille  des  sons  de  ce  lan- 
gage nouveau  qui  s'était  révélé  à  lui  du  moment  où,  selon  son  expression  naïve, 
il  avait  réussi  à  faire  des  i^ers  justes.  C'est  déjà  en  vérité  un  effort  assez  extraor- 
dinaire de  sa  part  pour  qu'on  lui  passe  la  complaisance  avec  laquelle  ,  comme 
on  dit  vulgairement,  il  s'écoute  parler  ;  car  c'est  là  le  cachet  de  son  talent  ;  c'est 
cette  prolixité,  harmonieuse  quelquefois  si  l'on  veut,  qui  surcharge  un  peu  son 
style.  Phèdre  est  précis,  même  sec  ;  La  Fontaine  embellit  la  pensée  ;  Blanchard 
la  délaye  ;  mais  cette  surabondance  de  mots  sonores  n'est  pas  sans  grâce  ;  il  s'y 
rencontre  fréquemment  des  expressions  d'une  poésie  étonaante  et  qui  sont  de 
véritables  inspirations.  Quelles  images  plus  brillantes  que  celles-ci  : 


Ces  clochers  lances  dans  les  nuafies. 


En  parlant  dujnouvement  qu'imprime  le  paon  à  ses  plumes  en  faisant  la 
loue  : 

liX  c&^f remis sejiiens  si  vains. 

Voilà  du  style  imitatif. 

Ailleurs  le  poète  s'élève  à  toute  la  pompe  des  vers  ;  voyez  la  rencontre  des 
deux  taureaux  : 

Comme  OEdipe  et  Laïus,  fiers  et  pleins  d'arrogance, 
Il  fallut  disputer  le  droit  de  préséance. 


(1)  Un  volume  grand  in-18  ,  orné  d'une  lithographie ,  chez  Schwarîz  et  Al.  Gagnot, 
libraires,  place  Saint-Germain-l'Auxerrois,  h  Paris. 


—  318  — 
Ce  trait  vaut  au  moins  : 

Je  m'imagine  voir,  avec  Louis-le-Graad  , 
Philippc-Quatre  qui  s'avance 
Dans  l'île  de  la  Conlerence. 

Blanchard  est  remarquable  surtout  par  l'à-propos  de  ses  citations  mythologi- 
ques. Cette  érudition,  qu'il  possède  fort  bien,  où  l'a-t-il  prise?  Dans  les  Lettres 
à  Emilie  du  fade  et  doucereux  Demoustier.  C'est  là  le  fond  de  la  bibliothèque 
de  notre  fabuliste  ,  avec  un  vieux  La  Fontaine,  à  qui  il  manque  des  pages ,  et 
quelques  volumes  dépareillés  des  Théâtres  de  Racine  et  de  Foliaire.  N'oublions 
pas  cependant  une  vieille  grammaire  française  et  une  prosodie  très -usée, 
source  de  ce  talent  poétique  qui  s'est  dévoilé  tout-à-coup  à  ses  compatriotes  sur- 
pris. C'est  donc  en  dépit  d'obstacles  de  tout  genre  que  la  muse  de  Blanchard  a 
pris  son  essor.  Tous  ses  traits  brillans  appartiennent  à  son  génie,  tous  ses  défauts 
à  son  imparfaite  éducation.  Ce  qui  prouve  à  mon  avis  plus  que  toute  autre  chose 
en  faveur  des  heureuses  facultés  dont  notre  poète  a  été  doté  par  la  nature,  c'est 
sa  docilité  pour  la  critique  éclairée  et  bienveillante,  et  sa  facilité  à  changer,  sur 
ses  indications  ,  non-seulement  des  mots,  des  vers,  mais  des  phrases  tout  entiè- 
res. Je  lui  ai  vu  corriger  ainsi  des  expressions  qui  sentaient  le  terroir,  des  lo- 
cutions angevines  auxquelles  il  croyait  la  sanction  académique.  Ainsi,  par  exem- 
ple, c'est  tout-à-fait  la  faute  de  ceux  qui  s'intéressent  à  lui  si  l'on  a  laissé  subsister 
dans  l'impression  de  ses  fables  des  rimes  vicieuses ,  telles  que  des  composés  en- 
Ir'eux.  Blanchard  eût  cédé  là-dessus  à  la  moindre  observation. 

En  le  lisant  on  y  ren^arque  un  défaut  inhérent  encore  au  cercle  étroit  où  le 
sort  l'a  confiné  :  c'est  cette  tendance  à  accuser  presque  exclusivement  les  classes 
supérieures.  Une  répartition  égale  est  la  seule  raisonnable ,  et  la  fiction  qui 
charge  presque  entièrement  les  riches  des  iniquités  humaines  est  une  de  ces 
banalités  dont  il  serait  bien  temps  de  faire  justice. 

Revenons  à  Blanchard,  à  qui  il  faut  savoir  gré  de  toutes  les  idées  vraiment 
morales,  souvent  originales,  qui  étincellent  dans  son  livre,  et  delà  gracieuse  en- 
veloppe qu'il  sait  leur  donner  ;  car  tout  cela  est  à  lui  en  propre  :  c'est  à  force 
d'instinct  qu'il  l'a  deviné,  et  c'est  un  prodige  d'imagination  assez  rare  dans  sa 
position.  Si  l'éducation  eût  aidé  son  génie,  nul  doute  qu'il  n'eût  tracé  un  cercle 
plus  vaste  ,  plus  varié.  Peut-être  aussi  eût-il  perdu  ce  vernis  de  bonhomie,  de 
naïveté,  qui  font  surtout  le  charme  de  l'apologue.  Partant  la  compensa,tion  est 
assez  agréable  pour  qu'on  l'accepte  sans  murmures.  Lisez  donc  le  joli  volume  de 
Blanchard ,  et  vous  trouverez  que  le  cabarctier  d'Angers  tient  bien  sa  place  à 
côté  du  menuisier  de  Nevers  et  du  boulanger  de  Nîmes.  ir/p  insfn«« 

""*<^'  Le  marquis  de  Seno.nnes. 


•  !.  î. .,. 

h 'MS\'tii^>(<  ah- 

-fluiJJilovo'i  ^oI  dni       ■■-     mt>rrn     r» <  r  j;.^  eiijoj* 


—  319  ^ 

LES    RUINES   MORALES   ET    INTELLECTUELLES, 

ou 
MÉDITATIONS  SUR  LA  PHILOSOPHIE  DE  l'hISTOIRE  , 

PAR    M.    ALFRED    XETTEMEM  (1). 

Bien  (les  gens  croient  ou  font  semblant  de  croire  que  les  écrivains  se  dessè- 
chent le  cœur  en  s'adonnant  à  la  politique,  ce  n'est  pas  vrai  :  car  il  y  a  une  poli- 
tique qui  est  une  sorte  de  religion  ;  une  politique  qui  se  compose  de  sentiniens 
généreux  ;  une  politique  qui  vous  fait  établir  une  incommensurable  distance,  un 
abîme  infranchissable  entre  le  bien  et  le  mal,  entre  le  juste  et  l'injuste,  entre  la 
loyauté  et  la  félonie.  Cette  pobtique  est  celle  de  M.  A.  Nettement,  comme  elle 
est  la  nôtre,  et  cette  politique-là,  loin  de  dessécher  et  d'appauvrir  le  cœur,  ne 
fait  que  l'élever  vers  les  nobles  choses. 

Pour  prouver  ce  qiie  nous  disons  ici,  nous  n'avons  qu'à  annoncer  un  livre  que 
M.  d'Exauvillez ,  directeur  de  la  Bibliothèque  uni^'erscllc  de  la  Jeunesse,  vient  de 
publier,  les  Raines  ou  Méditations  sur  la  Philosophie  de  l'Histoire  ,  par  M.  Alfred 
Nettement  ;  qu'on  lise  ce  volume,  dont  ÏEcho  ds  la  Jeune  France  a^  le  premier, 
fait  connaître  bien  des  pages  ;  qu'on  le  lise,  et  que  l'on  nous  dise  si  la  politique 
rétrécit  l'esprit,  et  ôte  à  l'ame  les  ailes  que  Dieu  lui  a  données  pour  monter  vers 
lui.  Que  les  hommes  qui  se  font  un  superbe  dédain  envers  Jious ,  qui  somnies 
dans  la  presse  avec  M.  A.  Nettement,  lisent  Je  volume  que  nous  annonçons  au- 
jourd'hui, et  si  j)armi  les  écrits  de  leurs  moralistes,  de  leurs  philosophes,  ils 
trouvent  des  pages  aussi  pleines  de  verve  et  de  raison,  de  solidité  et  d'imagina- 
tion que  celles  du  livre  de  M.  Nettement,  nous  avouerons  avoir  eu  tort,  et  nous 
pourrons  croire  alors  que  l'on  gagne  quelque  chose  à  ne  pas  se  mêler  aux  dé- 
bats du  jour. 

trio  f^  mf  À  îr  ffrob  •• 

CHRONIQUE    DE    PARIsi 

^  Le  mois  d'octobre  est  à  Paris  une  époque  de  transition ,  il  tient  le  juste-milieu 
entre  l'été  et  l'hiver  ;  aussi,  n'a-t-il  aucun  caractère  qui  lui  soit  propre,  aucune 
couleur  qui  lui  appartienne  ;  ou  le  représenterait  assez  bien  avec  un  chapeau  co- 
lonial et  un  pantalon  de  Louviers  ,  avec  une  canne  d'une  main  et  un  parapluie 
de  l'autre.  Il  nous  est  venu  cette  année,  comme  nos  gamins  héroïques,  traînant 
les  pieds  dans  les  ruisseaux  et  s'amusant  à  éclabousser  les  passans;  c'était  d'au- 
tant plus  mal  avisé  à  lui  qu'il  a  surpris  la  plupart  de  nos  rues  dans  un  état  de 
défoncement  tel  qu'un  lendemain  de  barricades.  La  réforme  du  système  de  nos 
égoûts  est  une  de  ces  entreprises  qui  conmiencent,  comme  les  révolutions,  par 


(1)  A  la  Bibliothèque  universelle  de  la  Jeunesse,  rue  Saint-Antoine,  76. 


—  320  — 

un  bouleversement  général,  et  qui  laissent  des  abîmes  lono-temps  ouverts.  Pour 
ne  citer  qu'un  exemple  :  voilà  six  mois  que  la  rue  des  Cliamps-Élysées  ressem- 
ble à  un  gouffre  ;  plusieurs  éboulemeiis  y  ont  eu  lieu  ,  les  miasmes  qui  s'exhalent 
de  ce  cloaque  infect  obligent  les  ouvriers  à  se  munir  de  chlore  ;  ils  rêvent  tous 
de  Dufavel ,  et  l'ambassadeur  de  Russie  ,  placé  sous  le  coup  d'un  blocus  hermé- 
tique ,  ne  peut  ni  mettre  la  tète  à  la  fenêtre  ,  ni  dormir  sans  émoi  dans  un  hôtel 
dont  les  fondations  semblent  minées.  On  dirait  que  3IM.  les  architectes  voyers 
sont  dans  le  secret  de  quelque  vengeance  politique  et  qu'ils  ne  goûtent  pas 
seul  le  plaisir  qu'ils  font  durer.  Franchement ,  à  la  place  de  son  excellence  mos- 
covite, je  remettrais  une  note  à  qui  de  droit  et  je  demanderais  raison  de  cette 
halte  dans  la  boue. 

Si  des  pluies^  abondantes  et  presque  continuelles  ont  nui  aux  vendanges  du 
petit  propriétaire ,  tant  dans  la  banlieue  qnintrà  juuros  ^  la  chronique ,  qui  va 
grapillant  dans  toutes  les  vignes ,  n'a  pas  été  plus  favorisée  par  le  temps.  Le 
théâtre  seul  a  eu  quelque  activité  ;  la  librairie ,  décidée  à  n'ouvrir  ses  ruches 
qu'au  retour  de  la  campagne  ,  n'a  rien  édité  d'important  à  l'exception  des  Mé- 
moires de  Lucien  Bonaparte ,  et  la  mode ,  absorbée  dans  ses  études ,  s'est  en- 
fermée pour  tailler  des  patrons.  Par  bonheur,  nous  avons  eu,  pour  nous  dis- 
traire ,  la  séance  annuelle  de  l'x^cadémie  des  Beaux-Arts,  la  pose  de  l'obélisque 
de  Louqsor ,  l'enlèvement  des  statues  du  pont  Louis  XV  et  la  maladie  de  l'orang- 
outang.  Le  choléra  et  la  guerre  civile  sont  venus  aussi  à  notre  secours  ;  Tun  et 
l'autre  nous  ont  amené  tant  de  voyageurs  du  nord  et  du  midi,  que  tous  les  hôtels 
du  quartier  des  Tuileries  ont  été  encombrés ,  et  le  sont  encore  si  bien  ,  qu'il  faut 
de  hautes  protections  pour  y  obtenir  la  plus  petite  place  ;  dans  la  même  soirée  , 
nous  avons  vu  au  théâtre  Italien  Robert  Peel  et  ^lanners  Sutton ,  Isturitz  et  Cor- 
dova  ,  et  peu  s*en  est  fallu ,  le  vent  chassant  toujours  du  sud  ,  que  nous  n'ayons 
cru  voir  la  veuve  de  Ferdinand  dans  la  même  loge  que  la  veuve  de  Murât.  Du 
temps  de  la  grande  armée ,  les  officiers  qui  se  rencontraient  au  bivouac  sui"  le 
bord  de  la  Yistule  ou  du  jNiénien  ne  manquaient  jamais  ,  en  se  séparant,  de  se 
donner  rendez-vous  devant  la  rotonde  du  Palais-Royal  ;  c'est  là  que  tous  ceux 
qui  ne  s'étaient  pas  perdus  en  route  devaient  se  retrouver  à  coup  sûr.  Aujour- 
d'hui ,  princes ,  généraux ,  orateurs ,  officiers  ou  soldats  de  la  grande  armée  des 
révolutions  peuvent  se  donner  rendez-vous  au  théâtre  de  la  rue  Favart;  ils  s'y 
rencontreront  iniàilliblement ,  et  là  du  moins  ,  ils  seront  tous  de  la  même  opi- 
nion ;  tous  n'auront  qu'un  sentiment  et  qu'une  voix  ,  grâce  aux  Rubini ,  aux 
Tamburini,  auxLablache  et  surtout  à  l'Armido  du  lieu  ,  à  renchantercsse  Grisi. 


ÉRECTIOX  DE   LOBELlSQrE. 

TRAVAUX    DE   LA   PLACE    LOUIS    XV. — TRANSLATION    DES   STATUES    DU   PONT 

AU    MUSÉE    DE   VERSAILLES. 

A  tout  seigneur  ,  tout  honneur  !  Je  commence  donc  par  le  bulletin  des  liom- 
mes  de  l'art  ;  le  voici  en  substance  :  l'obélisque  une  lois  parvenu  au  sommet 
du  chemin  de  maçonnerie  dont  le  point  le  plus  élevé  répondait  à  la  surface  su- 


—  321  — 

l^iieure  de  la  partie  du  piédestal  appelée  acrotère ,  le  problème  était  celui-ci  : 
redresser  le  monolithe  ,  en  le  faisant  tourner  sur  une  des  arêtes  de  sa  base,  sans 
le  précipiter ,  ni  l'écorner.  Pour  échapper  à  ce  double  danger,  M.  Lebas  qui ,  à 
Louqsor,  avait  déjà  fait  tourner  l'obélisque  sur  un  dcrni-cylindre ,  fortement 
adhérent  à  l'arête  de  la  rotation  ,  l'a  garni  de  nouveau  d'un  bois  arrondi  qui , 
tournant  dans  un  bois  creux  fixé  au  piédestal ,  a  complètement  atteint  son  but  ; 
l'obélisque  a  tourné  pour  se  redresser  ,  en  exerçant  une  pression  très-forte  contre 
l'acrotère ,  qu'on  avait  solidement  appuyé  par  deux  madriers  énormes  s'arcbou- 
tant  du  sol  à  la  face  arrière  du  piédestal. 

Aucun  mouffle  n'avait  été  immédiatement  passé  sur  l'obélisque;  tous  étaient 
fixés  à  la  tête  de  dix  mâts  ,  placés  en  dehors  de  l'obélisque  ,  cinq  de  chaque  côté, 
tournant  sur  un  cylindre  de  bois  ,  dans  lequel  ils  étaient  entrés  par  leur  base , 
et  réunis  à  leurs  têtes  par  une  moise  fortement  liée.  Ce  sont  ces  mâts  qui  ser- 
vaient de  pivot  à  tout  le  système  :  ils  tournaient ,  et  l'obélisque  tournait  iivec 
eux  ,  porté  ou  tiré  par  dix  haubans  qui  allaient  entourer  la  tête  du  monolithe. 
Dix  palans  passés  à  la  tête  des  dix  mâts  répondaient  aux  dix  haubans  ,  et ,  solli- 
cités par  dix  cabestans  ,  emportaient  tout  cet  ensemble  sur  la  base  de  l'obélisque 
et  sur  le  cylindre  des  mâts.  Des  chaînes  placées  au  sommet  de  l'obélisque  ,  et 
doucement  filées  de  l'extrémité  du  chemin  maçonné,  servaient  de  retenue  à 
l'appareil ,  qu'il  fallait  tenir  en  garde  contre  une  sollicitation  trop  vive  ou  trop 
rapide  de  la  force  qui  enlevait  le  monolithe. 

Bref,  l'opération  a  merveilleusement  réussi  ;  elle  fait  le  plus  giand  honneur  à 
l'habileté  de  M.  Lebas  ,  et  j'en  félicite  bien  sincèrement  notre  marine  dont  il  est 
un  des  premiers  ingénieurs  ;  mais  qu'il  me  soit  permis  de  faire  aussi  mon  bulletm. 
Après  l'histoire  ,  la  chronique  :  j'ai  rarement  vu  ime  foule  si  considérable  et  si 
peu  bruyante  ;  il  y  avait  là  cinquante  mille  spectateurs  qui  semblaient  assister  à 
une  exécution ,  tant  ils  étaient  attentifs  et  sérieux.  Pourquoi  ce  recueillement? 
pourquoi  ce  silence?  Etait-ce  le  lieu  qui  l'inspirait?  se  rappelait-on  tout  ce  que 
cette  masse  de  pierre  était  destinée  à  couvrir?  y  voyait-on  la  soudure  d'mi  vieux 
souvenir  qui  ne  veut  pas  se  fermer?...  Oh  I  oui  I  c'était  cela  d'abord;  mais  d'au- 
tres préoccupations  absorbaient  les  esprits  :  un  double  drame  était  commencé , 
et  chaque  acte  ajoutait  à  l'émotion  générale.  On  avait  devant  les  yeux  un  homme 
pressé  comme  entre  deux  étaus  par  une  effrayante  alternative  ;  les  applaudisse- 
mens  ou  les  huées  l'attendaient  :  c'était  pour  son  nom  une  question  de  vie  ou 
de  mort,  et,  en  le  voyant  aller  et  venir  avec  précipitation  cet  homme  ,  faire 
signe  aux  marins ,  donner  des  ordres  aux  charpentiers,  commander  la  manœuvre 
aux  artilleurs,  se  multiplier  enfin  sur  tous  les  points  de  son  champ  de  bataille, 
on  se  sentait  comme  oppressé  par  la  gravité,  toujours  croissante,  de  sa  position. 
A  l'approche  du  dénouement,  quand  on  ne  l'entendait  plus  qu'à  de  longs  inter- 
valles crier  :  Un  demi-tour!  un  quart  de  tour!  la  trompette  ,  qui  accompagnait  le 
gémissement  des  cabestans,  glaçait  tous  les  spectateurs  :  voilà  le  drame  qu'avait 
l'humanité.  Celui  de  l'intelligence  n'était-il  pas  encore  plus  imposant?  le  génie 
de  l'homme  aux  prises  avec  un  géant  de  granit,  et  luttant  corps  à  corps  avec  lui 
dans  les  airs ,  après  l'avoir  traîné  en  vainqueur  et  sur  le  sable  et  sur  les  flots  !.., 
Qui  empêchait  l'homme  de  briser  cette  masse  si  lourde  et  d'en  rajuster  à  loisir 
les  fragniens  ?  il  n'avait  qu'à  frapper  ;  mais  non  ,  c'eut  été  fuir  la  dilliculté ,  et 


—  322  — 

c'est  la  difficulté  qu'il  cheiclie ,  c'est  elle  qu'il  aime  ,  c'est  elle  qui  fera  le  péril  du 
combat  et  la  gloire  du  triomphe.  Le  monolithe  doit  arriver  intact  à  la  place  qui 
lui  est  assignée;  il  pèse  cinq  cents  milliers  ,  et  son  adversaire  ne  pèse  pas  deux 
cents  livres;  mais  celui-ci  a  jeté  son  génie  dans  la  balance,  et  ce  poids  l'emporte; 
l'obélisque  se  dresse  à  l'instant,  sans  tromper  d'une  ligne  ou  d'une  seconde  les 
calculs  de  l'homme  ;  la  matière  obéit  en  esclave  à  la  pensée.  N'est-ce  pas  là  un 
grand  et  beau  spectacle! 

Le  peuple,  qui  pouvait ,  en  bonne  conscience,  se  contenter  d'être  flatté  dans 
sa  dignité  d'homme,  a  voulu  l'être  encore  dans  son  orgueil  national.  Il  a  l'a- 
massé ,  je  ne  sais  où,  un  conte  de  cables  traîtreusement  coupés  ,  et ,  fidèle  à  des 
traditions  de  rivalité  que  toutes  les  alliances  de  la  diplomatie  n'éteindront  pas  , 
il  a  tourné  ses  soupçons  contre  la  jalousie  anglaise  :  les  Anglais ,  qui  n'ont  pas 
même  de  girafe  ,  crèvent  de  dépit ,  et  ont  envoyé  des  millions  (Pitt  et  Cobourg 
étaient  cousus  de  guinées)  pour  faire  pièce  à  M.  Lebas.  Ces  généreuses  absurdités 
ont  une  valeur  qui  n'est  pas  à  dédaigner  ;  elles  disent ,  à  qui  veut  l'entendre , 
qu'il  y  aura  toujours  un  Océan  entre  la  France  et  l'Angleterre,  et  que  ni  pont  ni 
tunnel  ne  rapprocheront  la  Seine  de  la  Tamise.  Ce  qu'il  y  a  de  réel  dans  tous  les 
bruits  dont  s'est  alimentée  la  crédulité  publique  ,  c'est  qu'il  y  a  eu  force  paris 
engagés,  et  que  bon  nombre  de  nos  voisins  figurent  parmi  les  perdans. 

La  pose  de  l'obélisque  centralise  les  travaux  de  la  place  Louis  XV  et  permet 
de  leur  donner  une  activité  et  un  ensemble  dont  ils  ont  manqué  jusqu'ici  ;  j'es- 
père donc  admirer,  avant  peu,  les  fontaines,  les  candélabres  et  les  passerelles 
que  l'on  nous  promet.  Toutes  ces  nouveautés  me  consoleront  peut-être  de  ne 
plus  voir  ni  l'Arc -de-Triomphe ,  quand  je  sors  des  Tuileries  ;  ni  la  IMagdeleine  , 
quand  je  traverse  le  pont  ;  ni  la  Chambre-des-Députés ,  quand  j'arrive  du  bou- 
levard. Déjà  plusieurs  statues  du  pont  sont  en  route  pour  Versailles  :  Coudé , 
Duguesclin  ,  Richelieu,  Sully  ont  ouvert  la  marche  ,  et  on  ne  nous  dit  pas  ce  que 
nous  recevrons  en  échange  de  si  magniliqucs  cadeaux.  Si  le  chef-lieu  du  dépar- 
tement de  Seine-et-Oise  était  encore  le  siège  de  la  cour  de  Louis  Xl\  ,  il  n'y  au- 
rait aucune  observation  à  faire  ;  mais  comme  il  n'en  est  pas  ainsi ,  nous  avons  le 
droit ,  ce  me  semble  ,  d'exiger  quelque  retour,  ne  fût-ce  que  pour  l'épée  de  Du- 
guesclin  qu'on  a  brisée  dans  la  translation.  A  une  époque  où  les  cpces  illustres 
sont  devenues  parlementaires^  on  ne  saurait  payer  trop  cher  une  épée  de  conné-, 
table. 


ACADEMIE  ROYALE  DES  BEAUX -ARTS. 

SÉANCE    rUBLlQLE    AJiNUELI.E. 

Voici  l'arrière-garde  des  lauréats  de  1836.  Ce  dernier  triomphe  finit  comme 
à  l'opéra  à  grand  renfort  d'orchestre  ;  mais  ,  soit  que  l'académie  prête  peu  à  l'il- 
lusion ,  soit  que  l'éclat  du  jour  n'ait  pas  le  prestige  des  lumières  ,  les  voix  pa- 
raissent aussi  étonnées  que  les  instrumens,  en  se  rencontrant  sous  les  voûtes  de 
l'institut  ;  c'est  une  impression  étrange ,  et  qui  doit  avoir  quelque  analogie  avec 
celle  des  chouettes  surprises  par  le  soleil. 

La  séance  a  commencé  par  l'exécution  d'une  ouverture  de  Pcrsée  et  d'An- 


—  323  — 

âromèdc  de  M.  VUliers ,  élève  de  M.  Bertou  ;  puis ,  à  la  voix  encore  ronflante 
des  contre-basses ,  a  succède  la  parole  doucement  cadencée  de  M.  Raoul  Ro- 
chette  ;  l'honorable  académicien ,  sans  chercher  à  soutenir  uue  lutte  inégale , 
a  lu  pour  M.  Quatremère  de  Quincy ,  secrétaire  perpétuel ,  une  notice  sur  la 
vie  et  sur  les  ouvrages  de  Gros.  Cette  biographie  artistique  ,  écrite  d'uu  style 
précis  ,  élégant  et  rapide,  a  retracé  avec  intérêt  toutes  les  phases  d'une  vie  qui 
semblait  avoir  mérité,  par  sa  gloire  ,  de  ne  se  terminer  que  dans  les  joies  d'un 
triomphe,  et  qui  a  fini,  comme  on  le  sait,  par  une  affreuse  catastrophe.  La 
France  doit  aux  pinceaux  de  Gros ,  les  Pyramides,  les  Pestiférés  de  Jaffa ,  Na- 
zareth, la  Bataille  d'Eylau,  l'Entrevue  de  François  P"^  et  de  Chailes-Quint ,  et 
enfin  l'Apothéose  de  la  coupole  de  Sainte-Geneviève,  dernier  chef-d'œuvre 
dont  Charles  X  eut  le  bon  goût  de  doubler  le  prix.  Gros,  qui  avait  cette  suscep- 
tibilité du  génie  qui  conduisit  Racine  et  tant  d'autres  grands  hommes  au  tom- 
beau, a  été  poussé  à  sa  perte,  par  d'implacables  animosités.  En  butte  également 
aux  traits  de  la  calomnie  ,  M.  Quatremère  de  Quincy  pouvait  saisir  l'occasion 
qui  lui  était  offerte  de  défendre  sa  cause  dans  celle  de  l'illustre  victhne  ;  il  a 
eu  la  déhcatesse  de  s'en  abstenir^  et  il  n'est  personne  qui  n'ait  apprécié  la  géné- 
rosité de  sa  réserve. 

A  peine  M.  Raoul  Rochette  avait-il  cessé  de  parler  que  l'orchestre  s'est  ré- 
veillé avec  fracas  ;  mais  cette  fois  ,  il  accompagnait  une  voix  céleste  ;  mademoi- 
selle Falcon  a  chanté  avec  Alexis  Dupont  un  duo  du  f oscar ini  de  M.  Ambroise 
Thomas,  pensionnaire  de  l'Académie.  Cet  intermède,  dont  le  succès  a  été  aussi 
complet  pour  le  jeune  compositeur  que  pour  la  belle  cantatrice ,  a  disposé  l'au- 
ditoire à  un  second  discours  :  un  rapport ,  pétri  de  cette  prose  solide  qui  ne 
pense  pas  à  faire  de  l'harmonie,  a  résumé  tous  les  travaux  exécutés  par  l'école 
de  Rome  dans  le  cours  de  l'année,  et  après  avoir  rendu  hommage  aux  anciens 
lauréats,  on  a  proclamé  les  nouveaux  dans  l'ordre  suivant  :  ( 

I.  Grands  prix  de  peinture.  Le  sujet  du  concours  donné  par  l'Académie  était  : 
Le  frappement  du  rocher  par  Moise. 

Premier  grand  prix  :  M.  Dominique-Louls-Féréol  Papety,  natif  de  Marseille, 
département  des  Bouches-du-Rhone,  âgé  de  vingt-un  ans,  élève  de  M.  Cogniet. 
Deuxième  premier  grand  prix  :  INI.  Charles-Octave  Blanchard  ,  natif  de  Brest, 
département  du  Finistère,  âgé  de  vingt- deux  ans,  élève  de  M.  Cogniet.  Deuxième 
grand  prix:  M.  Jean  Murât,  natif  de  Felletin,  département  de  la  Creuse,  âgé 
de  vingt-neuf  ans,  élève  de  feu  M.  Regnault  et  de  31,  Blondel. 

II.  Grands  prix  de  sculpture.  L'Académie  avait  donné  pour  sujet  du  concours  : 
JLa  mort  de  Socrate  buvant  la  ciguc. 

Premier  grand  prix  :  M.  Jean  Bonnassieux,  natif  de  la  Pénissière,  département 
de  la  Loire,  né  le  19  septembre  1810,  élève  de  M.  Dumont  fils.  Deuxième  pre- 
mier grand  prix  :  M.  Auguste-Louis-3Iarie  Ottin,  de  Paris,  âgé  de  vingt-cinq 
ans,,  élève  de  M.  David.  Second  grand  prix  :  M.  Pierre-Jules  Cavelier,  de  Paris, 
âg^é  de  vingt  deux  ans,  élève  de  jM.  David.  Deuxième  second  grand  prix  :  31.  Tous- 
saint-François Gourjon,  natif  de  Rennes,  département  d'Ille-et- Vilaine ,  âgé 
de  ving-sept  ans,  élève  de  feu  31.  le  baron  Gros  et  de  31.  Drolling. 

III.  Grands  prix  d^ architecture.  Le  stijet  du  coucotirs  donné  par  l'Académie 


—  324  -i 

était  :  Le  projet  d'uîi  palais  pour  l'exposition  siiccessif^e  des  productions  des  heaux^ 
arts  et  des  objets  de  l'industrie. 

Premier  grand  prix  :  M.  François-Louis-Florimond  Boulanger ,  natif  de 
Douai,  département  du  Nord,  âgé  de  vingt-neuf  ans,  élève  de  M.  Huyot,  et  de 
M.  Chatillon.  Second  premier  grand  prix  :  M.  Jacques-Jean  Clerget,  natif  de 
Dijon,  département  de  la  Côte-d'Or,  âgé  de  vingt-six  ans,  élève  de  M.  Baltard. 
Second  grand  prix  :  M.  Antoine-Isidore-Eugène  Godebœuf,  natif  de  Compiègne, 
département  de  l'Oise ,  âgé  de  vingt-sept  ans,  élève  de  M.  le  Clerc  et  de 
M.  Blouet. 

1 V.  Grands  prix  de  gravure  en  taille-douce.  Le  sujet  du  concours  était  :  1"  Une 
figure  dessinée  d'après  l'antique  :  2°  Une  figure  dessinée  d'après  nature ,  et 
gravée  au  burin.  L'Académie  a  jugé  qu'il  n'y  avait  pas  lieu  à  décerner  le  grand 
])rix.  Second  grand  prix  :  M.  Louis-Auguste  Darodès,  de  Paris,  âgé  de  vingt- 
sept  ans,  élève  de  M.  Ruhière. 

Y.  Grands  prix  de  composition  musicale.  Le  sujet  du  concours  était  conformé- 
ment aux  réglemensde  l'Académie  royale  des  Beaux-Arts  :  V  Un  contre-point 
à  la  douzième,  à  deux  et  à  quatre  parties  :  '2°  Un  contre-point  quadruple  à  l'oc- 
tave ;  3°  Une  fugue  à  trois  sujets  et  à  quatre  voix  :  4°  Une  cantate  composée 
d'un  récitatif  obligé,  d'un  cantabile,  d'un  récitatif  simple,  et  terminée  par  un  air 
de  mouvement.  La  cantate,  composée  par  M.  Bignane  avait  pour  sujet  :  Yelléda. 

Premier  grand  prix  :  M.  Xavier  Boisselot,  né  à  Montpellier,  département  de 
l'Hérault,  âgé  de  vingt-quatre  ans,  élève  de  M.  Lesueur  et  de  M.  Fétis.  Second 
grand  prix:  M.  Louis-Désiré  Bcsozzi,  né  à  Versailles,  département  de  Seine-et- 
Oise,  âgé  de  vingt-un  ans  ,  élève  de  M.  Lesueur  et  de  M.  Auguste  Barbereau. 

L'Académie  a  arrêté,  le  15  septembre  1821,  que  les  noms  de  MM.  les  élèves  de 
l'école  royale  et  spéciale  des  beaux-arts,  qui  auront,  dans  l'année,  remporté  les 
médailles  des  prix  fondés  par  M.  le  comte  de  Caylus,  celui  fondé  par  M.  de 
Latour,  et  les  médailles  dites  autrefois  du  prix  départemental  et  de  paysage  histo^ 
riqae,  seront  proclamés  annuellement  à  la  suite  des  grands  prix,  dans  la  séance 
publique.  Le  prix  de  la  tète  d'expression,  fondé  par  M.  le  comte  de  Caylus,  a  été 
remporté  en  1836,  en  peinture,  par  M.  Jean-Baptiste  Guignet,  d'Autun  (  Saône- 
et-Loire),  âgé  de  vingt-six  ans,  élève  de  feu  Regnault  et  de  M.  BlondeL 
M]>L  Octave  Blanchard  et  Ottin  ont  obtenu  des  mentions  honorables.  Le  prix 
de  la  demi-figure  peinte,  fondé  par]M.  de  Latour,  a  été  partagé  entre  M.  André-» 
Guillaume-Etienne  Brossard,  de  la  Rochelle  (Charente-Inférieure),  âgé  de  vingt- 
huit  ans,  élève  de  feu  le  baron  Gros  et  de  M.  P.  Delaroche,  et  M.  Jean-Baptiste 
Guignet,  déjà  nommé.  La  grande  médaille  à' émulation  1836,  accordée  au  plus 
grand  nombre  de  succès  dans  l'école  d'architecture,  a  été  remportée  par  M.  Fran- 
çois-Louis-Florimond Boulanger,  de  Douai  (Nord),  âgé  de  vingt-neuf  ans ,  élève 
de  I\I,  Huyot,  pensionné  du  département  du  Nord. 

L'exécution  de  la  cantate  couronnée  a  terminé  la  séance  suivant  Tusage.  H 
était  naturel  de  croire  qu'elle  serait  chantée  par  mademoiselle  Falcon  ;  mais 
c  est  Ponchard  qui ,  en  sa  qualité  sans  doute  de  professeui'  du  Conservatoire, 
a  servi  d'interprète  au  lauréat.  On  a  remarqué  dans  ce  morceau  varié  une  facture 
large,  un  sentiment  musical  déjà  très-dé veloppé  ,  et  des  intentions  assez  heu- 


—  325  — 

Vcuseincnt  întf  quces  pour  donner  de  grandes  espérances  ;  aussi  les  applâudisse- 
înens  ont -ils  été  unanimes. 

En  résumé,  l'Académie  des  Beaux-Arts  n'a  rien  à  envier  à  ses  sœurs  ;  sa  séance 
annuelle  a  été  très-satisfaisante.  Chose  digne  de  remarque,  et  qu'il  faut  noter 
à  l'honneur  de  nos  jeunes  artistes,  on  n'a  entendu  ni  coup  de  sifflet  ni  même  un 
seul  chut  ;  les  élèves  ont  ratifié  tous  les  jugemens  des  maîtres ,  et  les  vainqueurs 
ont  obtenu  ainsi  un  double  triomphe. 


OUVERTURE  DU  THÉÂTRE  ITALIEN. 

De  FAcâdémîe  au  théâtre ,  il  n'y  a  qu'un  pas  ;  ici  les  professeurs  et  les  élèves, 
là  les  compositeurs  et  les  exécutans  ;  d'un  côté  la  théorie  de  l'art,  de  l'autre  la 
pratique.  Je  franchis  donc,  sans  plus  de  façon,  la  distance  qui  me  sépare  de 
l'Institut  à  la  salle  Favart,  et  me  voici  accoudé  dans  ma  stalle  à  attendre  l'appa- 
rition de  nos  magiciens  et  de  nos  fées  cosmopolites  ;  hélas  !  quand  ces  oiseaux 
de  passage  nous  ont  quittés ,  pour  voler  vers  l'Angleterre  ,  ils  sont  allés  en  re- 
joindre im  que  nous  aimions  par-dessus  tous  les  autres,  et  qui  n'est  pas  revenu, 
et  qui  ne  reviendra  pas  !..  Oh  !  je  comprends  bien  le  désespoir  de  ce  dilettante  , 
qui  aborde  tous  ses  amis  par  ces  mots  prononcés  d'une  voix  sombre  :  Malibran 
est  morte  î  car  Malibran  ,  voyez-vous  ,  ce  n'était  pas  seulement  une  déhcieuse 
cantatrice  ,  c'était  la  plus  vive  et  peut-être  la  plus  complète  expression  de  l'art  ; 
on  a  parlé  de  l'activité  qui  a  dévoré  &a  vie  ;  cette  activité ,  c'était  celle  du  feu 
sacré  ;  c'était  celle  de  l'enthousiasme  qui  consume  les  cœurs  qu'il  enflamme. 
Mais  que  reste-t-il  de  la  voix  la  plus  belle ,  quand  elle  s'est  éteinte  dans  le  si- 
lence delà  mort?  Rien ,  elle  ne  retentit  plus  que  dans  des  souvenirs  que  chaque 
Jour  efface.  C'est  là  ,  surtout,  ce  qui  afflige  le  talent,  et  le  talent  se  trompe;  on 
l'admire  d'autant  plus  qu'on  ne  peut  plus  le  mesurer;  les  partitions  les  plus 
vantées  de  Lully,  de  Gluck  et  même  de  Gréti7  perdent  sans  cesse ,  parce 
que ,  sans  cesse ,  un  nouveau  progrès  les  dépasse ,  tandis  qu'on  n'a  aucun  moyen 
d'attaquer  la  renommée  des  Catalani ,  des  Barilli ,  et  de  toutes  les  cantatrices 
qui  ont  charmé  nos  pères.  Leur  gloire,  en  s'enveloppant  d'un  voile  mystérieux, 
résiste  aux  outrages  du  temps ,  et  ne  perd  rien  de  son  éclat  :  une  voix  est  une 
individualité  qui  ne  se  transmet  point  ;  le  type ,  une  fois  brisé ,  ne  saurait  être 
reproduit.  Je  ne  dirai  donc  pas  que  mademoiselle  Grisi  a  remplacé  Malibran  ; 
c'est  une  autre  nature,  un  autre  modèle;  et  sa  mission  est  de  nous  faire  oublier , 
s'il  est  possible ,  tout  ce  que  nous  avons  perdu.  Tamburini ,  Lablachc ,  Rubini 
et  Santini  sont  là  pour  seconder  cette  charmante  consolatrice  ;  autour  d'elle , 
figurent  plusieurs  autres  talens,  d'un  ordre  distingué,  tels  que  madame  Alber- 
tazzi ,  qui  l'imite  avec  bonheur,  et  madame  Taccani ,  voix  de  soprano,  d'une 
finesse  argentine ,  mais  si  légère  et  si  ténue  qu'en  cherchant  un  point  de  com- 
paraison, il  faut  se  servir  d'un  diminutif  pour  la  caractériser;  madame  Taccani 
n'est  pas  une  Sontag ,  les  Espagnols  l'appelleraient  une  Sontagita. 

Après  les  Puritani^  la  Norma^  la  Somnanhula  et  la  Cenerentolîa ,  nous  avons 
eu  la  reprise  à! Il  Matrimonio  Secretto.  Jamais  la  direction  ne  s'était  montrée 


—  326  — 

si  active,  ni  si  heureuse  dans  sou  activité.  Aussi  n'a-t«elle  qu'à  se  louer  du  public, 
tomme  le  public  n'a  qu'à  se  louer  d'elle,  La  salle  Favart  est  toujours  prisç 
d'assaut  avant  l'heure  du  siège  ;  impossible  d'avoir  un  billet  au  bureau. 


>îyQQ^^9* 


APOTPIEOSE  DE  MARIE-ANTOINETTE. 

Il  est  utile  de  rappeler  aux  peuples  les  grands  enseignemens  de  l'histoire  ,  il 
est  moral  d'honorer  les  nobles  caractères  ;  il  y  a  des  gens  qui  pensent  que  l'oubli 
doit  être  étendu  comme  un  voile  sur  les  crimes  et  les  malheurs,  ces  hommesdà 
se  trompent  ;  pour  devenir  plus  sages ,  les  nations  ont  besoin  de  se  souvenir , 
et  puis,  il  y  a  un  moyen  pour  que  les  souvenirs  ne  soient  pas  irritans,  il  faut 
que  ce  soit  la  religion  qui  les  ramène  :  c'est  ce  que  le  peintre  M.  Boisselat ,  qui 
a  été  chargé  du  tableau  de  V Apothéose  de  Marie-Antoinetlc ,  a  compris.  II 
montre  bien  la  fille  des  Césars  sur  Téchafaud.  Mais  il  y  a  là,  siu"  ces  aflreuses 
planches  ,  de  l'idéal  ;  le  sang  est  caché  par  des  tentures  de  deuil.  Le  bourreau  ne 
se  voit  pas  près  de  cette  belle  et  majestueuse  reine  de  France  ,  qui  fut  réduite  à 
emprunter  à  une  pauvre  femme  un  fichu  pour  se  couvrir  et  aller  décemment 
à  la  mort.  —  Telle  misère  aurait  été  trop  déchirante  à  voir,  aussi  M.  Boisselat 
a  encore  donné  à  Marie-Antoinette  le  manteau  royal...  Mais  ce  manteau  lui 
échappe  et  tombe  près  de  la  couronne  et  du  sceptre  brisé. 

Un  ange  est  descendu  du  ciel  pour  soutenir  la  reine  niso'tyre,  et  lui  montier, 
dans  le  séjour  des  bienheureux  ,  Louis  XVI  qui  l'attend . 

Le  jour  anniversaire  de  la  mort  de  Marie- Antoinette  ,  le  16  octobre  (preuve 
que  l'on  n'oublie  pas),  il  nous  est  venu  un  grand  nombre  de  personnes  nous 
demander  des  apothéoses ,  ils  avaient  celle  du  roi ,  ils  voulaient  celle  de  \tx 
femme  forte  ,  qui  a  régné  ,  souffert  et  pardonné  avec  lui.  W. 


l'Cxa. 


—  327  ^ 


DICliOiMVAIRE  DES  CODES  FRANÇAIS 

ou    MANUEL    DU    DROIT  (1). 

Lorsque  nous  avons  annoncé  la  procliaine  puJDlication  de  cet  ouvrage  dans 
jiotre  numéro  du  l^"^  janvier  dernier ,  nous  ne  pouvions  en  louer  encore  que  la 
pensée  ;  mais  elle  nous  semblait  si  heureuse  qu'il  nous  était  permis  de  prédire 
d'avance  un  plein  succès  ;  l'exécution  n'a  pas  trompé  notre  attente  ;  le  Diction- 
naire des  Codes  a  paru  et  il  a  reçu  du  public  l'accueil  intelligent  qu'il  était  en 
droit  d'espérer.  Peu  de  répertoires  répondent  mieux  à  leurs  titres;  c'est  un  ma- 
nuel complet  du  droit  dans  lequel  toutes  les  matières  que  renferment  les  Codes 
sont  distribuées  textuellement  par  ordre  alphabétique  de  manière  à  rendre  les 
recherches  faciles  même  pour  les  personnes  les  plus  étrangères  à  l'étude  des 
lois  ;  l'auteur  y  a  joint  une  table  des  articles  par  ordre  de  numéros  renvoyant  au 
texte  même  de  chaque  disposition  et  un  dictionnaire  des  termes  du  droit. 

Ce  beau  travail  est  d'une  telle  simplicité ,  qu'il  suffit  d'en  indiquer  le  système 
pour  le  recommander.  Les  jurisconsultes  les  plus  exercés  y  trouveront  un  mé- 
mento qui  leur  épargnera  souvent  de  longues  recherches  ;  les  hommes  de  pra- 
tique ,  toujours  pressés  par  le  temps ,  embrasseront  d'un  coup-d'œil  toutes  les 
dispositions  d'une  spécialité  ;  les  étudians  qui  n'apprennent  les  Codes  qu'un  à  un 
pourront  accélérer  leurs  études  en  les  généralisant  ;  les  gens  du  monde  enfin  , 
pour  qui  tout  recueil  de  législation  est  un  dédale  ,  seront  initiés  à  l'instant  à  la 
distribution  intérieure  de  chaque  Code  ;  l'ordre  alphabétique  suffira  pour  les 
guider.  La  place  du  Dictionnaire  des  Codes  est  donc  marquée  avec  certitude  non- 
seulement  dans  toutes  les  riches  bibliothèques  de  jurisprudence,  mais  dans  toutes 
les  études  de  notaires ,  d'avoués ,  d'huissiers  ,  et  clans  tous  les  cabinets  de  ma- 
gistrats ,  d'administrateurs  et  d'avocats.  L'empressement  des  praticiens  de  Paris 
garantit  déjà  celui  de  la  province ,  et ,  dans  une  réussite  aussi  complète ,  nous 
voyons  à  la  fois  une  récompense  et  un  encouragement  pour  M.  Teulet  ;  les  grands 
travaux  qu'il  préparc  sur  notre  droit  public  ne  pouvaient  commencer  sous  de 
plus  favorables  auspices. 

L'exécution  typographique  du  Dictionnaire  des  Codes  a  été  confiée  aux  presses 
de  MM.  Béthune  et  Pion  ;  c'est  dire  qu'elle  ne  laisse  rien  à  désirer. 


Sous  le  titre  de  Mémoires  de  V  Obélisque  deLouqsor,  écrits  par  lui-même  et  dédies 
aux  Parisiens  ,  vient  de  paraître  une  facétie  historique,  aussi  originale  que  spiri- 
tuelle ;  c'est  une  revue  semée  de  traits,  dont  la  gaîté  est  toujours  contenue  dans 
les  limites  du  bon  goût.  Ln  dépôt  en  est  fait  chez  Dentu,  hbraire,  au  Palais- 
Royal  ,  et  chez  madame  Riche,  galerie  de  l'Odéon ,  3.  Chaque  exemplaire  s« 
vend  30  centimes. 


(1)  A  Paris,  chez  MIM.  Du  Closel  frères  et  de  Rostaing-,  rue  Laffittc,  33 


—  328  — 


CORRESPONDANCE  DES  PROVINCES. 

Dans  Tintervalle  de  la  livraison  d'octobre  à  la  livraison  de  novembre  ,  VÈcho 
a  reçu  de  nouvelles  adhésions  ;  nous  citerons  particulièrement  celles  du  rédac- 
teur en  chef  de  la  Gazette  du  Languedoc  ,  et  du  rédacteur  en  chef  de  XÉmau" 
cipateur.  Nous  publions  aujourd'hui  un  article  de  M.  Crétineau-Joly ,  rédac- 
teur en  chef  de  Y  Hermine,  gazette  de  Bretagne. 

Notre  première  livraison  contiendra  Une  séance  des  états  du  Languedoc  ;  ce  ta- 
bleau des  mœurs  politiques  de  la  France  provinciale  ne  pouvait  être  tracé  pa? 
des  mains  plus  habiles  et  plus  sûres  que  celles  de  M.  du  Mège  ;  tout  ceux  qui , 
dans  une  œuvre  d'histoire ,  cherchent  avant  tout  la  vérité  nous  sauront  gré , 
nous  n'en  doutons  pas  ,  d'une  si  bonne  fortune. 

B?  C'est  ainsi  que  VEcho  de  la  Jeune  France  ,  fidèle  à  la  nationalité  de  son  titre  f 
formera  un  brillant  faisceau  de  tous  les  talens  épars  dans  nos  provinces. 


^mtf^Q^^Q^KBmti 


APOTHÉOSE  DE  LOUIS  XYI  ,    gravure  sur  acier , 

avec  la  lettre  ,     15  fr.  Avant  la  lettre  ,  25  fr. 

APOTHÉOSE  DE  LA  REINE  MARIE-ANTOINETTE  ,  jusqu'au  15  août , 
pour  les  souscripteurs,  10  fr.  Pour  les  non-souscripteurs  ,  15  fr. 

JÉSUS-CHRIST  DOCTEUR ,  gravé  sur  acier  d'après  Rubens,  papier  grand- 
aigle  ,     22  fr.  50  c.  Avant  la  lettre  ,  40  fr. 

JÉSUS.CHR1ST  SAUVEUR  ,  gravé  sur  acier  d'après   Tony  Johannot,  papier 
grand-aigle  ,       22  fr.  50  c.  Avant  la  lettre,  40  fr. 

Il  reste  quelques  exemplaires  de  VÉcho  des  années  précédentes  au  prix  de 
12  francs  le  volume. 


Les  bureaux  de  /'Écho  de  la  Jeune  France  sont  transportés  rue  St-Honorv ,  545 , 
et  c'est  là  que  les  demandes  doivent  être  adressées. 


S'adresser  pour  la  rédaction  à  M.  le  vicomte  Walsh,  directeur-rédacteur  en  chef,  et  pour 

Tadministration  à  M.  Léon  de  Jouvenkl,  administrateur. 

I —    Il  ^— ^-^— — 

PARIS.  —  IMPRIMERIE  DE  BÉTHUNE  ET  PLON,  RUE  DE  YAUGIRARD,  36, 


X  LciTCf  é^  i 


<JL     ycK^^^     c'^ct+vce- 


r^tîèSir 


^, 


ECHO 


et  orgueil  que  nous  donnons  aujon.d'luû  à  nos  amis    1 1    lettre  que 

S.  A.  R.  Madame  a  bien  voulu  adresser  à  jM.  Léon  de  Jouvenel  et 
à  M.  le  vicomte  Walsli. 

1"  édition.  —  Tome  y.  —  1er  décembre  1 2,^.  ]  6 


!/  i;ir.  /j 


♦i^ufS   ,>Jî«ï^»iiililft  ^^ 


;n 


ECHO 


DE 


LA  JEUNE  FRANCE. 


SOMMAIRE. 

Leilre  de  Madamo,  diicbcsso  do  Berry  ;  Apoiliéose  de  Mr.rlc-AntoiiKlte.  —Charles  X,  par 
M.  le  vicomte  Walsfi.  —  Jeanne  d'Albrct,par  M.  Léon  de  Jo/u-ewc/.  —  Piopriclc  LiUéraire,  par 
31.  llenncqmn,  dêpulé.  —  Comme  on  aimait  autrefois:  Comme  on  aime  anjourd'iuii ,  nouvelle, 
par  M.  le  vicomte  Wntsh.  —  Cervantes  et  Molière  considérés  commo  médecins,  par  J/.  A.  de  Pui- 
basque.  —  Poétes-Romancicrs  de  la  France  au  movcn-âgc  ;  Cvclc  breton,  par  .V  Tli  y  — 
Mémoires  de  Lucien  Bonaparte,  par  .1/.  a.  de  P.  —  Lettre  à  M'.  le  vicomte  Walsh  sur  la  con- 
damnation prononcée  à  Home  contre  deux  ouvrages  de  M.  de  Lamartine  et  de  M.  de  Lamennais 
par  .W.  .1.  Nettement.  —  Lais  inédits  des  Xlb  et  XIIL  siècles,  par  ***,  —  Curonioi  e  de  Paris' 
—  Académie  française.  —  Académie  des  Sciences.  —  Aradémic  rovale  de  musique  —  Tiieâ- 
tre  Italien.  —  Nouvelles  diverses,  par  M.  .Xavier  de  Moraldi,  —  Pievuo  des  Ihéùires. 


<è^^s»» 


APOTHÉOSE   DE   MAIIIE-AXTOIXETTE. 

A  qui  donnera-t-on  avec  plus  de  convenance  les  images  des  martvrs, 
qu\aux  exilés?  A  personne  ;  car  les  martyrs ,  arrhes  à  Ventrée  (ht 
ciel,  prouvent  aux  bannis  que  toutes  les  douleurs  dignement  endurées 
obtiennent  leur  récompense. 

Aussi ,  l'administration  de  17ic/^o  de  la  Jeune  France  s-est-elie 
empressée  d'adresser  à  la  nièce  de  Marie  Antoinette  ,  à  Madame  du- 
chesse DE  Berry,  la  belle  gravure  de  l'apothéose  de  la  reine  de  France, 
de  la  veuve  de  Louis  XVI. 

Ce  respectueux  hommage,  ofTcrt  au  nom  de  la  Jeune  France  ,  a  été 
reçu  avec  émotion  par  l'auguste  princesse  exilée,  et  cV^st  avec  bonheur 
et  orgueil  que  nous  donnons  aujourd'hui  à  nos  amis  la  lettre  que 
S.  A.  R.  Madame  a  bien  voulu  adresser  à  "SI.  Léon  de  Jouvenel  et 
à  M.  le  vicomte  Walsh. 

1"^  àlition.  —  Tome  v.  —  !<;'  décembre  183G.  16 


—  330  — 
Semblable  lettre  doit  porter  bonheur  h  l^Écho  ,  nous  ne  voulons 
pas  retarder  d'une  ligne  de  plus    la  douce  émotion  qu'elle  va  donner 
à  nos  lecteurs.  La  voici  telle  que  nous  l'avons  reçue. 

Gralz,  20  octobre  183G. 

((  L'hommage  que  M.  de  Jouvencl  et  vous,  Monsieur ,  m'adressez 
»  au  nom  de  VËcho  de  la  Jeune  France  est  depuis  quelques  jours 
))  sous  mes  yeux,  et  réveille  dans  mon  esprit  de  tristes,  mais  religieuses 
y>  pensées.  Les  deux  martyrs  dont  vous  m'offrez  l'image  sont  pour 
»  moi  les  objets  d'un  véritable  culte  dans  lequel  la  vénération  s'unit 
))  aux  sentimens  les  plus  chers. 

))  La  vue  de  ces  apothéoses  me  rappelle  avant  tout  les  sublimes 
»  instructions  que  les  deux  saints  ont  laissées  à  leurs  successeurs  sur  le 
))  tronc.  Leurs  paroles  sublimes  ,  écrites  à  l'entrée  du  ciel,  sont  de- 
))  venues  l'héritage  de  mon  fils  et  contiennent  pour  lui  les  plus  hauts 
»  enseignemens  de  sagesse.  Le  cœur  de  Henri-Dieudonné  comprend 
.  ))  ces  divines  leçons. 

))  Depuis  long-temps,  je  connais  et  j'apprécie  les  bons  sentimens  qui 
))  président  à  la  rédaction  de  VËcho  de  la  Jeune  France^  et  je  trouve 
))  toujours  bonheur  à  lire  ce  recueil  distingué. 

»  Les  bons  principes  qu'il  soutient  avec  constance  et  talent  lui  ont 
))  valu  mes  sympathies,  et  doivent  lui  valoir  celles  des  cœurs  élevés. 
))  h^Echo,  en  ravivant  les  gloires  dupasse,  en  répétant  les  nobles  voix 
))  du  présent,  prépare  à  l'avenir  d'autres  illustrations. 

))  Les  souvenirs  de  France  que  m'apporte  VEcho  sont  la  plus  douce 
))  distraction  de  toutes  les  heures  de  l'exil  ;  je  vous  remercie  donc  en 
))  commun  ,  vous  et  M.  de  Jouvenel,  de  m'avoir  envoyé  vos  publica- 
))  tions  si  dignes  d'être  connues. 

))  Je  souhaite  bien  vivement  que  vous  obteniez  tous  les  succès  que 
))  doivent  vous  assurer  vos  talens  et  le  noble  but  auquel  vous  les  con 
7)  sacrez. 

))  Croyez  bfc^ricTtotftctiloîi' estime  et  affection. 

))  INLVRIE  CAROLINE, 

P.  S.  »Vous  Savez  l'intérêt  que  je  prends  k  la  Mode  et  vous  ne  douiez 
))  pas  de  celui  que  je  porte  à  VEcho,  Ainsi,  je  saurai  gré  aux  personnes 


—  331  — 

»  qui  encourageront  ces  publications,  et  je  serai  toujours  charmée  Je 
))  savoir  qu'elles  sont  très-répandues.  » 


Tout  n'est  pas  roses,  tout  n'est  pas  plaisir  dans  l'administration  et 
la  rédaction  d'un  journal ,  ce  travail  a  ses  épines  et  ses'préoccupations  ; 
mais  quelle  peine  ne  serait  pas  plus  que  payée  par  une  lettre  comme 
celle  que  l'on  vient  de  lire? 

Si  loin  de  la  France  la  fille  de  France  en  écoute  VEcIio  avec  une 
sorte  de  bonheur.  Elle  prête  l'oreille  avec  plaisir  aux  paroles  qu'il  ré- 
pète  Et  nous  nous  tairions!  oh  non,  bien  loin  de  la  !  nous  et  nos 

collaborateurs  nous  redoublerons  de  zèle.  Nous  avons  plus  que  nous 
n'espérions,  nous  voulions  porter  l'instruction  et  les  bonnes  doctrines 
aux  jeunes  hommes  de  notre  pays  ,  et  voilà  que  nos  pages  ont  passé  la 
frontière,  ont  été  lues  ai>ec  bonlieur  par  la  royale  exilée,  par  la  mère 
cVun  jeune  Français  de  plus  l 

Nos  publications,  les  Apothéoses  de  Louis  XVI  et  de  Marie  An- 
toinette^ ont  fait  naître  dans  la  grande  ame  de  Madame  de  tristes  et 
religieuses  réflexions.  Elle  s'en  servira  pour  les  enseignemens  qu'elle 
donnera  à  son  fils. 


CHARLES   X. 

La  politique  se  sert  des  rois  vivans,  et  môle  leurs  noms  h  ses  in- 


trigues. 


L'histoire  mande  à  sa  barre  les  rois  morts,  pour  les  juger,  et  leur 
assigner  la  place  qu'ils  occuperont  dans  les  siècles. 

Charles  X  vient  de  comparaître  h  ce  tribunal ,  il  y  est  venu  avec 
cette  majesté ,  avec  ce  je  ne  sais  quoi  d'achevé  que  donne  le  malheur^ 
et  parmi  ceux  qui  de  son  vivant  s'étaient  faits  ses  ennemis ,  pas  un  ne 
s'est  levé  pour  accuser  sa  mémoire. 

Dans  la  foule,  il  y  a  eu  des  discoureurs  qui  ont  jugé  le  prince  pas- 
sant de  l'exil  h  la  tombe,  et  ceux-là  disaient  : 

Charles  X  ne  convenait  pas  à  notre  temps,  il  avait  vieilli  sans  np- 
prcndre  les  hommes,  il  les  croyait  francs,  sincères,  rcconnaissans;'c<3 


—  332  — 
qui  lui  a  manqué  le  plus ,  c'a  uté  la  défiance  ;  mais  de  la  défiance ,  il 
n'en  voulait  pas ,  il  la  repoussait  de  son  ame ,  presque  comme  un 
péché. 

Si  son  regard  avait  su  aller  plus  avant  que  le  sourire  de  l'homme  qui 
lui  disait  de  mielleuses  paroles^  si  sa  franchise  avait  pu  concevoir  l'hy- 
pocrisie ,  aujourd'hui  la  royale  abbaye  de  Saint-Denis  serait  tendue 
de  draperies  noires  fleurdelisées  et  semées  de  larmes  sans  nombre , 
pour  recevoir  un  hôte  de  plus  dans  ses  caveaux  funèbres. 

Oui ,  si  Charles  X  avait  su  se  défier,  il  aurait  su  régner,  et  ne  serait 
point  allé  mourir  dans  l'exil. 

Parmi  tous  les  mots  que  l'on  a  cités  de  lui,  en  voici  un  qui  le  peint 
merveilleusement:  le  sage  et  prudent  Louis  XVIII  venait  d'avoir  une 
longue  conférence  avec  son  frère,  et  Monsieur,  en  sortant  du  cabinet 
du  vieux  roi.  rencontra  un  de  ses  amis  de  cœur,  il  lui  dit  :  A  Veii  croire, 
il  faut  me  défier  de  tout  le  inonde;  c^  est  comme  s'^il  m'^ordonnait  de 
vie  nourrir  de  fiel  et  d^absinthe. 

Du  temps  des  armures  de  fer,  c'eut  été  grande  folie  de  se  mêler 
sans  cuirasse,  sans  écu  et  sans  heaume  parmi  les  combattans...  Eh 
bien,  de  notre  temps,  quand  on  a  affaire  aux  hommes,  il  faut  s'armer 
comme  eux.  ---Charles  X  n'a  pas  compris  cette  nécessité....  Est-ce  à 
dire  que  sa  place  sera  mauvaise  dans  l'histoire?  Je  ne  le  crois  pas.  Sur 
sa  tombe  on  pourra  graver  ces  mots  pour  épitaphe  : 

Il  a  été  meilleur  que  son  siècle. 

Léger  a  son  début  dans  le  monde,  il  a  bien  vite  expié  ses  torts  de 
jeunesse,  les  rudes  leçons  de  l'adversité  ont  suivi  de  près  les  plaisii's, 
et  pour  le  comte  d'Artois  la  sagesse  et  le  repentir  sont  venus  bien 
avant  le  vieil  âge.  Ce  prince  n'avait  que  J\i  ans ,  lorsqu'une  femme 
qu'on  avait,  h  cause  de  sa  douceur,  de  son  amour  et  de  sa  beauté,  sur- 
nommée la  LA  Vallière  de  l'exil,  mourut.  —  RcpcnLante  sur  son  lit 
de  souffrance,  elle  implora  la  religion,  et  pour  elle  qui  allait  mourir, 
et  pour  lui  qui  était  condamné  à  vivre  banni,  loin  de  la  France  !  Cette 
piété  ,  dont  tant  de  Français  ont  fait  un  tort  à  Charles  X,  lui  avait  été 
ainsi  amenée  par  la  douleur,  et  c'est  la  main  de  la  mort  qui  a  arraché 
de  son  cœur  encore  jeune  toute  légèreté  et  toute  inconstance. 

D'autres  voix  ont  fait  d'autres  reproches  au  prince  émigré  ;  mais  les 
hommes  qui  se  moulrcul  si  scvcrcs  uut-iis  pensé  que^  si  la  prospérité 


—  333  ^ 

a  ses  courtisans,  l'adversité  a  aussi  les  siens,  et  qu'il  n'y  a  pas  seule- 
ment que  le  bonheur  qui  se  gâte  à  leur  souffle  empoisonne,  mais  en- 
core l'infortune  :  les  flatteurs  qui  aiment  beaucoup  plus  leur  bien-ctre 
que  la  gloire  du  prince  qu'ils  entourent,  parviennent  à  s'installer  dans 
l'humble  maison  de  l'exil,  comme  dans  les  palais  du  pays  natal  ;  ils  sa- 
vent le  chemin  de  Holy-Rood ,  comme  celui  des  Tuileries  et  de  Ver- 
sailles.... Et  quand  une  fois  ils  se  sont  fait  une  existence  commode 
auprès  du  royal  proscrit,  ils  forment  autour  de  lui  comme  lui  cordon 
de  froideur,  pour  arrêter,  pour  empêcher  les  idées  grandes  et  géné- 
reuses d'arriver  à  l'adversité  qu'ils  exploitent Si  vous  laissez  élever 

à  l'entour  du  cèdre  une  haute  muraille,  ne  lui  demandez  plus  de  ba- 
lancer, d'agiter  ses  rameaux  aux  brises  du  ciel. 

Vous  avez  vu  comment  toutes  les  misères,  toutes  les  honorables  pau- 
vretés étaient  allégées ,  secourues  par  Charles  X  aux  Tuileries  ;  et 
bien  en  Ecosse  et  à  Londres ,  c'était  de  même ,  et  la  pauvre  et  mes- 
quine liste  civile  de  l'exil  venait  continuellement  en  aide  à  de  nobles 
dénûmens.  Une  des  grandes  vertus  de  Charles  X  a  été  la  bienfaisance  ; 
personne  n'a  donné  autant  que  lui ,  personne  n'a  donné  avec  autant 
de  grâce ,  c'était  vraiment  lui  qui  savait  doubler  le  bienfait  par  la  ma-  ■_. 
nière  dont  il  l'accordait. 

Le  premier  jour  de  son  règne,  le  jour  où  il  fit,  comme  roi,  son  en- 
trée dans  Paris,  souvenons-nous  du  premier  mot  qui  partit  de  son 
cœur  pour  le  révéler.  — Une  femme  étant  parvenue  jusqu'à  lui,  au 
milieu  de  tous  les  chevaux  du  cortège,  lui  remit  une  pétition. 

Merci  Madame,  Je  vais  lire  votre  placet^  j'j/erai  droit,  je  vous 
7'emercie. 

Ainsi ,  ce  roi  qui  vient  de  mourir  si  loin  de  nous,  se  sentait  de  la 
reconnaissance  envers  ceux  qui  le  mettai<3nt  à  môme  d'obliger,  et  re- 
merciait  quand  on  lui  demandait  un  service....  Avez-vous  vu  quel- 
quefois un  ruisseau  arrêté  dans  son  cours  par  quelque  éboulement 
soudain  de  ses  rives ,  ne  pouvant  plus  courir  et  murmurer,  ses  eaux 
deviennent  comme  tristes  et  mornes;  mais  si  la  main  d'un  pâtre  retire 
la  roche  ou  la  terre  qui  retenait  ses  ondes,  on  dirait  au  frémissement  de 
la  source  qu'elle  se  réjouit  de  pouvoir  couler  encore  :  il  en  était  de  mêmC: 
de  la  bienfaisance  de  Charles  X.  Plus  elle  s'étendait,  plus  le  vieux  roi. 
avait  de  bonheur.  Les  ardeurs  de  l'été  tarissent  souvent  les  fontaines, 
les  exils,  les  malheurs  n'ont  jamais  pu  tarir  la  générosité  du  prince  que 


i-  334  — 
nous  pleurons.  Nous  venons  de  voir  arriver  en  France  des  bienfaits 
datés  du  jour  de  sa  mort  !  La  fimiille  qui  a  pu ,  grâce  à  ce  secours,  daté 
de  Gorîtz ,  du  6  novembre  i836,  retirer  du  mont-de-piété  les  eHcts 
qu'elle  y  avait  déposés,  et  dont  le  besoin  se  faisait  sentir  aux  approches 
de  Fhiver ,  est  allée  demander  à  une  c'glise  voisine  une  messe  noire 
pour  le  repos  de  l'ame  de  son  royal  bienfaiteur. 

Par  ordre  ,  on  la  lui  a  refusée  ! Nous  nous  taisons,  nous  avons 

pu  faire  une  page  à^Jiistoire ^  mais  il  nous  est  interdit  de  faire  de  la 
politique...  Eh  mon  Dieu,  pourquoi  parlerions-nous?  Il  y  a  des  faits 
qui  parlent  assez  d'eux-mêmes  ! 

Si,  en  sortant  de  cette  vie,  il  y  a  des  âmes  qui,  pour  arriver  à  Dieu, 
n'ont  pas  besoin  de  prières,  celle  du  roi  très-chrétien  dont  l'Europe 
porte  aujourd'hui  le  deuil  est  bien  de  ce  nombre.  Le  malheur  ,  l'ad- 
versité, endurés  avec  douceur  et  résignation,  sont  de  puissantes  prières, 
et  rendent  facile  et  uni  le  chemin  de  l'exil  au  ciel  !  Aussi  les  an£»es 
qui  veillent  aux  extrémités  de  la  terre,  avant  reconnu  cette  ame  rovale 
et  chrétienne,  ont  dit  :  Laissez  passe?'  ce  fils  de  saint  Louis  ! 

Vicomte  Walsh. 


A  trois  siècles  de  distance  apparaissent  dans  notre  histoire  deux 
femmes  mères  de  deux  de  nos  meilleurs  rois  :  Blanche  de  Castille  et 
Jeanne  d'Albret.  L'une  et  l'autre  venues  dans  des  circonstances  difTi- 
cilcs  comprirent  et  dominèrent  leur  époque  ;  Tune  et  l'autre  eurent  à 
lutter  contre  des  influences  puissantes  pour  l'éducation  de  leur  fils,  et 
la  fermeté  qu'elles  déployèrent  en  triompha.  La  différence  du  svstèmc 
qu'elles  employèrent  est  tout  entière  dans  la  différence  même  qui  exis- 
tait entre  leurs  deux  époques.  Elles  savaient  que  l'art  de  gouverner 
n'est  pas  une  tradition  universelle  ,  invariable,  absolue.  Elles  savaient 
que,  pour  régner,  la  première  condition  est  de  connaître  h  quels 
hommes  et  à  quelles  idées  on  doit  commander.  Elles  savaient  enfin 
que  les  rois  ne  doivent  être  étrangers  h  aucun  mouvement  des  esprits, 
qu'ils  doivent  observer  d'un  œil  également  attentif  et  le  bien  et  le  mal, 
fa'ix)  tourner  les  défauts  comme  les  qualités  de  leurs  peuples  aux  pro- 


f-  335  ^ 

grés  de  la  civilisation,  et  so  placer  à  la  tcte  do  leur  siècle  pour  en  régler 
la  marche. 

Dans  un  temps  où  les  grands  vassaux  avaient  voulu  ébranler  la  mo- 
narchie en  formant  une  ligue  )  la  femme  de  Louis  VIII ,  la  belle-fillc 
de  Philippe-Auguste,  triompha  du  duc  de  Bretagne^  du  comte  de  Tou- 
louse, d'Hugues  de  Lusignan  et  de  Thibault  de  Champagne;  elle  fit 
amener  aux  pieds  de  son  fils  encore  enfant  P/e/veil/ai^c/e/'c  une  corde 
au  cou.  L'alliance  de  ce  rebelle  avec  l'Angleterre  ne  put  pas  rempccher 
de  rendre  hommage  à  genoux  à  son  légitime  souverain  qui  le  traita  avec 
générosité. 

Dans  un  siècle  de  ferveur  religieuse,  quand  François  d'Assise  faisait 
élever  plus  de  trois  cents  couvens  d'hommes  qui  venaient  se  vouer  à 
une  existence  de  jeûne  et  d'aumône ,  quand  Thomas  d'Aquin  vivait 
presque  à  la  cour,  quand  déjà  plusieurs  expéditions  avaient  été  faites  en 
Terre-Sainte,  Blanche  de  Gastille  sut  inspirer  à  son  fils  toutes  les  vertus 
chrétiennes  qui  devaient  en  faire  un  saint ,  et  cependant  elle  lui  apprit 
à  s'affranchir  de  la  suprématie  politique  de  la  cour  de  Rome,  suprématie 
qui  prenait  de  dangereux  accroissemens  sous  les  pontificatsd'innocentlll 
et  de  Grégoire  IX.  L'enfant ,  qui  avait  entendu  dire  a  sa  mère  qu'elle 
aimerait  mieux  le  voir  mort  que  coupable  d'un  seul  péché  mortel, 
énonça  néanmoins  dans  une  célèbre  pragmatique-sanction  les  maximes 
propres  à  réprimer  les  abus  de  la  puissance  ecclésiastique.  C'est  que 
JBlanche  avait  su  éclairer  l'ardente  foi  de  son  fils.  En  faisant  développer 
en  lui  toutes  les  pieuses  vertus  du  chrétien,  elle  ne  s'était  jamais  expo- 
sée à  compromettre  la  dignité  royale.  Après  l'avoir  mis  à  la  tète  de 
son  armée  dès  l'âge  de  treize  ans,  elle  fit  tous  ses  efforts  pour  empê- 
cher une  expédition  où  elle  voyait  peut-être  que  la  France  perdrait  des 
sommes  immenses,  une  armée  valeureuse,  et  surtout  un  roi  qui  ne 
peut  être  comparé  ni  à  ses  prédécesseurs  ;ii  à  ceux  qui  Tont  suivi. 

Trois  siècles  s'écoulent,  et  voilà  encore  une  femme  préparant  à  son 
fils  un  des  règnes  les  plus  beaux  et  pourtant  les  plus  difficiles  de  notre 
histoire.  Le  schisme  de  Calvin  s'est  répandu  en  France,  il  y  est  l'occa- 
sion d'interminables  guerres.  Alors,  paraît  Jeanne  d'Albret ,  née ,  le 
7  janvier  i528,  de  Henri  II  d'Albret  et  de  Marguerite  de  Valois,  sœur 
de  François  I".  Quoique  dépouillée  de  sa  royauté  par  le  trailé  de  Cam- 
brai ,  Jeanne  ;  avec  sa  principauté  de  Béarn  ,  conserva  toujours  le  titre 
de  reine  de  Navarre ,  élevée  dans  les  principes  de  l'antique  constitution 


^  336  — 
du  Bénrn  qu'on  appelaît/o7\ç  et  qui  n'était  que  îè'gouVéfhënYèhl' ^u 
paj-spar  Icpajs.  Là  où  est  la  liberté,  là  est  la  r/e,  disait-elle  souvent. 
Mariée  à  Antoine  de  Bourbon  ,  prince  faible  et  voluptueux  qui  mourut 
de  bonne  heure ,  elle  eut  à  diriger  rédu(.ation  de  son  lils  Henri  et  de  sa 
fille  Catherine.  Faisant  vivre  son  lils  au  milieu  des  hommes  grossiers 
et  presque  farouches  qui  habitaient  les  environs  de  Coarasse ,  il  apprit  à 
s'entendre  dire  la  vérité  ,  a  voir  les  hommes  tels  qu'ils  sont  ;  en  effet , 
au  milieu  des  montagnes,  il  trouva  des  amis,  et  l'amitié,  si  peu  connue 
des  princes  ,  le  suivit  sur  le  trône.  Jeanne  savait  d'ailleurs  admirable- 
ment concilier  h  Henri  l'amour  des  Béarnais;  déjà  peut-être  elle  pré- 
vovait  que  ces  mêmes  enflms  qui  partageaient  alors  les  plaisirs  et  les 
travaux  du  sien  pourraient  partager  un  jour  ses  périls  et  sa  gloire. 

La  reine  de  Navarre,  pleine  d'un  génie  libéral  et  d'un  grand  amour 
pour  l'indépendance  du  peuple ,  sut  la  préparer  par  l'éducation  donnée 
à  son  fils.  Elle  voulut  qu'on  éloignât  de  l'esprit  d'Henri  ces  fausses 
idées  de  grandeur  qui  rapetissent  l'ame  et  rendent  souvent  inhabiles  à 
réi^ner  ceux  qui  v  sont  appelés  par  les  circonstances  ou  par  leur  nais- 
sance; elle  voulut  qu'il  n'écoutât  jamais  ces  doctrines  insensées  qui 
transforment  les  vertus  les  plus  nobles  en  exaltations  dangereuses, 
elle  voulut  que  ,  souffrant  comme  le  pauvre ,  il  acquît  avec  lui  le  senti- 
ment des  maux  d'autrui  qui  tempère  et  modifie  la  plénitude  du  pou- 
voir ;  elle  voulut  surtout  qu'on  éloignât  de  lui  ces  hommes  qui ,  vivant 
des  souvenirs  d'un  temps  qui  ne  peut  plus  renaître,  attristent  la  jeu- 
nesse des  princes  de  leurs  regrets  ou  l'aigrissent  de  leurs  ressentimens 
et  relèvent  sans  cesse  la  barrière  du  passé  sur  la  route  de  l'avenir. 

Elle  chercha  donc  des  gouverneurs  ou  plutôt  des  amis  parmi  les 
savans  ou  les  hommes  de  guerre  qui  avaient  Vesprit  délicat ,  le  rai- 
sonnemeiit  pur ,  les  mœurs  irrépréhensibles.  Des  intrigues  de  cour 
lui  ayant  un  instant  enlevé  son  fils,  elle  le  reprit  bientôt  pour  le  confier 
à  Beauvoir  et  La  Gaucherie,  hommes  de  talens  et  de  cœur,  qui,  sans  fa- 
ti«"uer  l'esprit  de  leur  disciple  par  l'enseignement  prématuré  de  bril- 
lantes connaissances,  lui  faisaient  entendre  combien  il  serait  humi- 
liant pour  lui  de  n'être  que  l'égal  en  capacité  de  ceux  qu'il  était  appelé  à 
conduire.  Le  jeune  Henri  de  Navarre,  qui  avait  excellé  de  bonne  heure 
aux  exercices  du  cheval,  des  armes  et  des  courses,  et  dont  Favien  a  dit  : 
//  était  tant  accoutumé  aux  fatigues  et  aux  peines,  qu'il  ne  se  faut 
émeîyeillçr  si  cet  inyincibk  m  guc?rc  étudia  les  arts  et  les  belles- 


.^  337  ^ 

lettres  avec  la  même  ardacv  qu'il  cubait  mise  aux  pi^cmicrs  jeuotr 
de  son  enfance.  Par  un  singulier  caprice  des  cvénemens ,  qui  allaient 
briser  bientôt  de  si  tendres  liens,  une  étroite  intimité  exista  aii 
collège  entre  trois  Henri  qui  devaient  tous  trois  mourir  de  mort  vio- 
lente. Henri ,  duc  d'Anjou  ,  depuis  Henri  HI ,  et  Henri  de  Guise ,  qui 
lit  tant  pour  obtenir  la  royauté. 

Le  jeune  Henri  de  Bourbon  ,  présenté  à  la  cour  de  Henri  H ,  avait 
séduit  ce  monarque  par  la  vivacité  et  l'à-propos  de  ses  reparties  ,  par 
son  langage  sincère  et  hardi,  par  toutes  ces  habitudes  franches  et  guer- 
rières qui  devaient  le  faire  surnommer  le  Diable-à-Quatre.  Le  roi  de 
Fiance  eut  dès-lors  la  pensée  d'un  mariage  avec  sa  lillc  jNLarguerite.  H 
en  fît  part  à  Jeanne  d'Albret.  Celle-ci  comprit  que  cette  proposition 
cachait  des  vues  secrètes  sur  la  Navarre;  indignée ,  elle  jura  de  ne  jamais 
consentir  à  une  transaction  qui  pourrait  priver  son  fils  de  ses  droits. 
Unissant  la  prudence  à  l'énergie,  elle  se  déroba  secrètement  de  la  cour, 
revint  avec  rapidité  en  Béarn  ,  ranima  par  sa  présence  l'affection  de  ses 
sujets  et  informa  la  noblesse  des  projets  de  Henri  H.  Celle-ci  se  répan- 
dit bientôt  dans  toute  la  Navarre  pour  communiquer  au  peuple  son 
indignation  et  son  enthousiasme.  Le  roi  de  France,  sentant  que, 
même  avec  des  armées  aguerries ,  on  ne  peut  pas  lutter  bien  long- 
temps pour  le  mauvais  droit  et  contre  le  vœu  des  populations ,  renonça 
à  ses  projets  et  se  contenta  de  reporter  sur  Guise  et  l'amiral  de  Coligny 
les  hautes  faveurs  dont  il  dépouilla  la  maison  de  Bourbon  ,  rendant 
ainsi  plus  puissans  des  ambitieux  qui  devaient  s'eiïorcer  de  conquérir 
le  tronc  au  mépris  de  ce  grand  principe  d'ordre,  la  légitimité,  sans  la- 
quelle il  n'y  a  plus  que  Xo.'b  faits  qui  ont  tous  un  droit  égal  et  qui  en- 
fantent toujours  l'anarchie;  car  l'usurpation  ne  constitue  rien  ,  elle  ne 
peut  que  chasser  de  son  sanctuaire  la  véritable  autorité  pour  la  rendre 
un  instant  errante  et  incertaine. 

Selon  quelques  historiens,  la  veuve  d'Antoine  de  Bourbon  épousa 
en  secret  un  gentilhomme  nommé  Goyon  ,  mais  cet  acte  de  la  vie  pri- 
vée de  Jeanne  d'Albret  n'exerça  aucune  influence  sur  la  reine  de  Na- 
varre. Toujours  préoccupée  de  l'avenir  de  son  fils ,  elle  sentit  qu'à  une 
époque  de  luttes  et  chez  un  peuple  comme  le  sien,  Henri  devait  être 
un  capitaine  intrépide  et  habile.  Elle  le  plaça  à  quatorze  ans  h  la  tète 
des  gentilshommes  des  provinces.  H  avait  choisi  pour  devise  celle  des 
Spartiates  :  Vaincra  ou  mourir.  Mais,  comme  en  combattant  des 


1P-  338  ^ 
ennemis,  Henri  devait  distinguer  les  ambitieux  qui  égarent  et  entraî- 
nent de  ceux  qui ,  instrument  aveugle  des  passions  des  autres ,  en  sont 
en  même  temps  le  jouet  déplorable ,  son  sage  précepteur  La  Gaucherie 
sut  lui  faire  opposer  à  la  première  devise  une  seconde  devise  tirée 
de  Virgile  :  Parxere  subjectis  et  debellare  supe/'bos.  Élevé. dans 
ces  nobles  idées  de  justice  et  de  clémence ,  Henri  apprit  de  sa  mère 
que  l'oubli  et  le  pardon  doivent  être  les  grandes  vertus  des  rois  qui 
succèdent  à  des  révolutions,  et  que  tout  esprit  de  haine  ou  de  ven- 
geance qui  découle  du  trône  en  mine  les  fondemens.  Si  les  commotions 
politiques  ébranlent  un  instant  les  nations  en  y  semant  la  discorde  et  le 
malheur,  elles  laissent  voir  quelquefois  de  nouveaux  élémens  de  pros- 
périté et  mettent  en  saillie  des  besoins  qu'il  est  du  devoir  des  princes 
de  satisfaire.  Le  Vésuve  vomit ,  pendant  ses  irruptions,  une  cendre 
qui  fertilise  les  plaines  où  elle  tombe. 

Après  la  mort  de  Henri  HI ,  pour  mettre  un  terme  aux  luttes  san- 
glantes qui  avaient  désolé  la  France,  pour  diriger  les  ambitions  qu'avait 
lait  naître  la  faiblesse  de  Henri  H  et  Timpéritie  de  ses  trois  lils  ,  il  fal- 
lait un  roi  qui  ajoutât  à  la  légitimité  de  ses  droits  toute  la  puissance 
d'un  génie  conciliateur.  Henri  IV  parut  comme  un  astre  qui  annonce 
de  plus  beaux  jours. 

Il  fut  de  ses  sujets  le  vainqueur  et  le  père. 

Dans  la  longue  et  périlleuse  lutte  qu'il  eut  h.  soutenir  ,  il  se  mon- 
tra toujours  généreux  et  grand.  Il  fut  tel  enfin  que  Jeanne  l'avait  voulu  ; 
il  fut  digne  de  sa  mère,  digne  de  celle  qui ,  suivant  d'Aubigné,  était 
une  princesse  71* ayant  de  femme  que  le  sexe,  V ame  entière  aux 
choses  viriles^  V esprit  pensant  aux  grajides  affaires  ^  et  le  cœur 
invincible  aux  grandes  adversités. 

Jamais  princesse  ne  fut  assaillie  par  plus  de  vicissitudes  et  de  mal- 
heurs^ c'était  un  temps  de  guerres  civiles;  jamais  femme  ne  fut  plus  in- 
dignement calomniée,  c'était  un  temps  de  partis  ;  jamais  cœur  de  mère 
ne  fut  livré  à  de  plus  cruelles  angoisses ,  c'était  un  temps  où  le  poignard 
•était  plus  redoutable  que  l'arquebuse.  Mais  ce  cœur  héroïque,  la  Pro- 
vidence l'avait  formé  de  ces  fortes  vertus  qu'elle  réserve  pour  les  gran- 
des races  de  rois. 

Henri ,  privé  de  l'appui  de  Jeanne  d'Albrct  long-temps  avant  le  terme 
de  l'épreuve^  recueillit  sur  sa  tombe  les  inspirations  de  son  génie. 


—  339  — 

Gomme  ellcj  il  avait  vu  clair  dans  les  trames  icnûbrcuscs  de  la  ligue, 
il  avait  vu  que  les  ambitions  se  couvraient  du  masque  de  la  religion 
pour  égarer  le  peuple  et  l'exciter  au  désordre.  Sage  conciliateur ,  il 
éteignit  le  fanatisme  religieux,  fanatisme  plus  noble  dans  ses  causes, 
mais  non  moins  terrible  dans  ses  effets  que  le  fanatisme  politique, 
surtout  que  ce  fanatisme  envieux  qui  arme  l'égalité  contre  la  liberté, 
comme  lorsque  Cl larlcs- le- Mauvais  souleva  la  multitude  pendant  la 
captivité  du  roi  Jean.  Léon  de  JouvE>fi:L, 


»^^ 


PROPRIETE  LITTERAIRE. 

'  'M^ei  article  si  remarquable,  à  tous  égards,  et  surtout  d'une  utilité  si  actuelle, 
est  emprunté  à  un  ouvrage,  actuellement  sous  presse,  et  que  M.  Hennequin,  avo- 
cat et  député,  doit  publier  procbainement,  sous  le  titre  de  Traité  de  la  Législation 
cit^ileen  France  (1).  Nos  amis  sauront  apprécier,  comme  nous,  le  mérite  des  belles 
pages  du  noble  publiciste  que  nous  sommes  fiers  de  voir  marcher  à  notre  tête , 
lui  dont  on  peut  dire,  comme  de  d'Aguesseau,  qu'il  éclaire  le  barreau  français 
de  ses  talens,  et  l'honore  de  ses  vertus.  ,j  ^  jjy  j^,^. 

Si  rhomme  est  incontestablement  propriétaire  de  toutes  les  Va- 
leurs produites  par  l'application  de  ses  facultés,  le  droit  exclusif  de 
l'écrivain  sur  l'ouvrage  fruit  de  ses  inspirations  et  de  ses  veilles 
se  trouve  hautement  justifié;  il  faut  même  dire  que  l'on  rencontre 
dans  la  propriété  littéraire  un  caractère  particulier  de  justice  et  d'évi- 
dence que  l'on  chercherait  vainement  dans  les  autres  natures  de  droits 
'et  de  possessions. 

Il  n'est  pas,  en  effet,  d'industrie  qui ,  pour  parvenir  aux  fins  qu'elle 
Se  propose,  ne  réclame  tm  certain  concours ,  une  certaine  réunion  de 
forces  et  de  volontés  :  l'écrivain  ne  reconnaît  ni  ces  conditions,  ni 
ces  entraves.  Il  est  seul,  sa  pensée  gracieuse  ou  terrible,  pereuasive 
'ôû  dominatrice,  s'élance ,  indépendante  des  hommes  comme  des  cho- 
ses. Ici,  point  de  matière  première;  le  fonds  des  idées  comme  la 
forme  dont  elles  sorit  revêtues,  l'écrivain  a  tout  trouvé  dans  son  in- 
telligence, il  a  tout  trouvé  dans  cette  puissance  créatrice  dont  l'Éter- 
nel a  doué  l'esprit  huiMin. 

Il  est  vrai  que  le  sujet  fécondé  par  l'intelligence  existait  dans  le 

(1)  Pour  paraître  chez  Yidccocq,  place  de  l'Écolc-dc-Droit,  à  Paris. 


—  340  — 

inonde  réel  avant  d'être  devenu  le  sujet  des  réflexions  du  moraliste  ou 
de  l'historien,  et  cependant  qui  pourrait  disputer  à  Théophraste  ,  à 
La  Bruyère ,  à  Tite-Live  ,  à  INIontesquieu ,  le  mérite  de  leurs  écrits. 
Ce  qui  appartient  à  l'écrivain,  ce  sont  les  qualités  de  son  esprit,  c'est 
le  don  de  bien  observer  et  le  talent  de  bien  dire  ;  sa  propriété ,  c'est 
Fouvrage  où  ses  observations  sont  cousignées  ^  et  qui  fixe  pour  tou- 
jours des  vérités  utiles.  Il  y  a  si  bien  quelque  chose  de  personnel  dans  les 
ouvrages  de  la  pensée,  que  les  mêmes  sujets  ne  parlent  pas  de  la  même 
manière  à  tous  les  esprits.  Le  règne  de  Tibère  est-il  donc  le  même,  sous 
les  crayons  complices  de  l'ami  (i)  de  Séjan  que  sous  le  burin  de  Tacite  ? 
Laissez  à  Thistoire  ses  souvenirs,  à  la  nature  matérielle  ses  beautés  di- 
gnes du  Créateur,  h  la  nature  aussi  ses  lois  admirables  et  constantes. 
Mais  laissez  à  Virgile  l'harmonie  de  son  style  et  la  vérité  de  ses  ta- 
bleaux; à  Bossuet,  l'élévation  de  ses  idées  et  sa  parole  inimitable  ;  à 
Hacine,  tous  les  genres  de  perfection  qui  peuvent  briller  dans  les  écrits 
lies  hommes  ;  à  Lavoisicr,  l'analyse  de  l'air  et  de  l'eau  ;  à  Newton  et 
àLaplace,  Texplication  de  l'univers.  Il  y  a  travail,  création  dans  l'em- 
ploi de  rintclligence  comme  dans  celui  des  forces  physiques.  Aussi, 
tout  en  assimilant  sous  certains  rap[X>rts  les  productions  de  l'esprit 
aux  autres  productions  du  travail,  faut-il,  pour  cire  juste  envers  la  pro- 
priété littéraire,  la  signaler  au  respect  des  hommes  et  à  la  protection 
des  lois,  comme  la  plus  sacrée  et,  comme  on  Ta  dit  souvent,  comme 
la  plus  personnelle  des  propriétés. 

Toutefois,  des  esprits  très-éclairés_,  des  hommes  émincns  qu'il  se- 
rait fort  injuste  de  signaler  comme  les  ennemis  des  gens  de  lettres, 
n'ont  vu  dans  les  droils  de  l'écrivain  sur  son  ouvrage  qu'une  sorte 
de  privilège  garanti  par  la  société  à  litre  de  récompense,  et  qui  ne 
constitue  pas  une  propriété  proprement  dite. 

Quels  (juc  soient,  a-ton  dit,  les  plaisirs  attachés  à  la  composition  ,  il 
faut  cependant  avouer  que  les  auteurs  Iravaillent  pour  le  public.  Eh 
bien!  lorsque  par  la  voie  de  l'impression,  l'ouvrage  est  parvenu  à  ce 
public  pour  lequel  il  a  été  fait,  le  but  que  se  proposait  l'auteur  est 
atteint.  11  faut,  sans  doute,  qu'en  échange  de  la  propriété  qu'il  aban- 
donne, Tauleur  reçoive  un  prix,  une  récom|)cn5C  qui  consistera  dans 
un  droit  exclusif  sur  l'ouvrage  pendant  un  temps  déterminé,  ou  dans 

(1)  YcUcius  Patcrculus. 


*-  341  ^ 

une  rétribution  sur  les  produits  des  reimpressions  :  il  est  même  pos- 
sible que  cet  avantage  soit,  pendant  un  temps  plus  ou  moins  restreint, 
assuré  aux  héritiers;  mais  dans  ce  droit,  classé  à  juste  titre  par  l'an- 
cienne législation  dans  la  catégorie  des  privilèges,  ne  se  retrouve  plus 
aucun  des  caractères  de  la  propriété.  Et  d'ailleurs,  si  le  domaine  public 
n'était  pas  investi  de  la  propriété  de  l'ouvrage,  pourrait-on  la  disputer 
à  chacun  de  ceux  qui  ont  acquis  et  qui  possèdent  un  exemplaire? 
Peut-on  disputer  à  l'homme  qui  possède  un  livre  le  droit  d'en  tirer 
des  copies  et  de  les  vendre  ?  Qu'est-ce  donc  que  cette  propriété  litté- 
raire, offerte,  par  la  nature  môme  ,  à  la  merci  de  quiconque  voudra 
s'en  emparer,  et  qui  n'est  susceptible  d'aucune  possession  publique  et 
matérielle  ? 

Au  surplus,  les  grands  écrivains  de  l'antiquité  n'ont  pas  connu  la 
propriété  littéraire;  et  l'on  sait  avec  quelle  gaîté  et  même  quelle 
énergie  Piron  refusait  d'entrer  dans  la  coalition  des  auteurs  drama* 
tiques  contre  les  acteurs. 

c  .  <(  La  gloire,  a  dit  un  auteur  anglais ,  est  la  récompense  de  l'homme 
))  de  génie.  Celui  qui  la  mérite  méprise  tout  autre  but  moins  honora- 
"))  ble.  Ce  n'était  pas  pour  s'enrichir  que  Bacon,  que  Newton,  Locke 
))  et  Milton  instruisaient  ou  charmaient  leurs  contemporains.  Quand  le 
))  libraire  offrit  à  Milton  5  livres  sterlings  de  son  Paradis  perduj  le 
))  poète  ne  rejeta  pas  cette  offre.  Mais  s'il  accepta  ce  prix  misérable,  ce 
»  ne  fut  pas  comme  la  récompense  de  son  travail.  Il  savait  que  le  prix 
»  réel  de  son  ouvrage  était  TimmortaUté,  et  que  la  postérité  le  lui  paie- 
»  rait.  »  ij  «tii' 

*jj  Cardez-vous ,  ajoute-t-on  ,  d'entourer  le  droit  des  auteurs  des  pré- 
rogatives de  la  propriété,  si  vous  voulez  affranchir  les  lettres  des  cal- 
culs, des  exigences,  et  quelquefois  même  du  vandalisme  des  héritiers. 

Il  faut  reprendre  ces  différons  argumens. 

Il  est  à  peu  près  inutile  de  faire  remarquer  que  si ,  dans  la  thèse 
la  plus  générale,  l'écrivain  ne  travaille  que  pour  le  public,  il  n'en  ré- 
sulte, en  aucune  façon  ,  que  dès  l'instant  d'une  première  publication 
il(Soit  dépouillé  de  son  droit  de  propriété.  Presque  toutes  les  indus- 
tries travaillent  pour  le  public,  ce  qui  n'a  jamais  fiiit  mettre  en  doute 
le  droit  exclusif  des  producteurs  sur  le  fruit  de  leurs  travaux. 

Une  distinction  fort  simple  va  répondre  au  contrat  d'échange  : 

L'ouvrage  qu'un  auteur  publie  peut  être  considéré  dans  ses  rap- 


ports  avec  les  arts ,  les  sciences  et  la  littérature ,  et  dans  ses  rapports 
utiles,  commerciaux,  et  si  l'on  veut  mercantiles. 

Sous  le  premier  point  de  vue  le  public  prend  possession  de  tous  les 
ouvrages  livres  à  l'impression.  C'est  par  la  lecture,  c'est  par  la  médi- 
tation des  bons  ouvrages ,  que  la  raison  publique  s'éclaire  et  que  le 
domaine  des  connaissances  humaines  s'agrandit.  L'auteur  a  permis  à 
tous  l'exercice  voluptuaire  de  sa  propriété,  mais  il  en  retient  l'exer- 
cice utile.  Les  lecteurs  se  sont  associés  à  sa  pensée,  mais  non  pas  à  sa 
propriété.  C'est  en  confondant  la  communication  des  idées  avec  celle 
de  la  propriété  que  l'on  est  tombé  dans  l'erreur,  c'est  en  les  distin- 
guant, comme  il  est  facile  de  le  faire,  que  l'on  rentrera  dans  la  vérité. 

Beaucoup  savent  par  cœur  les  Méditations  poétiques,  et  se  trouvent 
ainsi  en  communication  d'idées  avec  un  grand  poète.  Mais  personne 
n'a  la  prétention  d'être  associé  à  sa  propriété,  et  le  droit  naturel  tout 
seul  nous  enseigne  que,  malgré  le  prétendu  contrat  d'échange,  aucun 
autre  que  M.  de  Lamartine,  ou  son  cessionnaire ,  ne  peut,  sans 
crime,  sans  contrefaçon,  publier  l'ode  à  M.  de  Uoiiald  ^\q  Soir  ^ 
ou  V Invocation» 

^  Ce  n'est  pas  une  prétention  bien  sérieuse  que  celle  de  cet  amateur 
qui,  pour  avoir  payé  six  francs  un  exemplaire,  se  propose  de  faire  im- 
primer et  vendre  toute  une  édition. 

-■  Il  est,  d'ailleurs,  facile  de  l'arrêter  dans  cet  utile  projet.  Deux  droits 
résident  évidemment  dans  la  personne  d'un  auteur  qui  a  fait  impri- 
mer son  livre  ; 

1°  La  propriété  de  l'édition  imprimée  ; 
"'   3*"    La    faculté    de    reproduire  l'ouvrage  dans  des  réimpressions 
nouvelles,  et  de  percevoir  ainsi  tous  les  fruits,  tous  les  bénéliccs  que 
l'ouvrage  peut  donner. 

Quel  est  donc,  maintenant,  ce  contrat  qui  intervient  entre  l'auteur 
ou  le  libraire  et  celui  qui  fait  emplette  d'un  ou  de  plusieurs  exem- 
plaires, et,  si  Ton  veut,  de  toute  l'édition  ? 

"  Le  vendeur  cède  à  l'acquéreur  un  objet  mobilier  dont  il  })cut  dis- 
poser en  maître,  mais  non  pas  le  droit  intellectuel  de  la  réimpression. 
Je  vous  ai  cédé  des  gerbes  de  |na  moisson,  mais  non  pas  le  terrain 
qui  peut  m'en  donner  de  nouvelles. 

Quant  à  l'objection  tirée  du  droit  de  copie  ,  c'est  une  argumenta- 
tion empruntée  au  temps  où  l'imprimerie  n'existait  pas  encore. 


*-  343  — 

Dans  les  temps  qui  ont  précédé  celte  belle  découverte ,  un  auteur 
ne  pouvait  reproduire  son  manuscrit  qu'en  se  livrant  au  plus  long , 
au  plus  fatigant,  au  plus  fastidieux  de  tous  les  travaux.  Bien  loin 
d'exiger  un  droit  quelconque  de  ceux  qui  copiaient  leurs  ouvrages  -, 
les  auteurs  devaient  de  la  reconnaissance  aux  calligraphes  qui  sauvaient 
les  manuscrits  d'une  destruction  inévitable,  qui  leur  donnaient  une 
sorte  de  publicité  et  qui ,  quelquefois  même ,  les  enrichissaient  de  vi- 
gnettes magnifiques.  Qui  n'a  pas  contemplé  quelques-unes  de  ces  bel- 
les copies  toutes  remplies  de  majuscules  en  or,  de  lettres  de  couleur, 
et  à  la  marge,  de  fleurs,  d'oiseaux  et  d'emblèmes;  charmes  de  la  vie 
monastique  ,  chefs-d'œuvre  de  patience  que  l'on  ne  saurait  peut-être 
pas  reproduire  aujourd'hui!  mais  depuis  cjue,  grâce  à  l'art  de  GiUtem- 
bergy  de  Faust  et  de  Schceffcr^W  existe  un  moyen  sur,  rapide,  exact 
et  peu  dispendieux  de  reproduction,  les  livres  sont  devenus  une  source 
de  bénéfices  qui  n'existaient  pas  avant  l'imprimerie,  et  à  laquelle  il  est 
évident  que  les  auteurs  ont  seuls  le  droit  de  puiser. 

Au  surplus,  il  existe  un  moyen  fort  simple  de  mettre  un  terme  h  la 
discussion.  Que  nos  modernes  calligraphes  s'imposent  le  travail  au- 
quel se  livraient  leurs  devanciers  ;  qu'un  homme  copie  de  sa  main  ou 
fasse  copier  à  ses  frais  les  dix  volumes  des  Ducs  de  Bourgogne  ou  les 
trente  volumes  des  œuvres  de  M.  de  Chateaubriand;  qu'il  vende  sa 
mise  au  net,  et,  sans  doute,  il  ne  sera  poursuivi  ni  par  M.  de  Barante , 
ni  par  l'illustre  auteur  du  Génie  du  christianisme  y  ni  par  leurs  édi- 
teurs. 

Que  dire  de  l'objection  tirée  de  ce  que  l'homme  de  lettres  ne  peut , 
sans  le  secours  des  lois,  se  mettre  à  l'abri  des  attentats  de  la  contrc'» 
façon  ? 

Prétendre  que  la  propriété  littéraire  n'existe  pas,  parce  qu'il  est  dif- 
ficile de  la  défendre  des  atteintes  du  plagiat  et  des  entreprises  de  la 
contrefaçon,  c'est  soutenir  que  les  hommes  de  lettres  ne  sont  pas  pro- 
priétaires parce  qu'il  est  facile  de  les  voler.  Ce  droit  exclusif,  que  per- 
sonne ne  conteste  à  l'auteur  pendant  sa  vie,  et  qui  se  continue  pen- 
dant un  certain  temps  dans  sa  famille ,  les  lois  et  les  tribunaux  ne  le 
laissent  pas  sans  protection.  Pourquoi  serait-il  plus  dillicile  à  garder 
sous  le  nom  vrai  de  propriété  que  sous  le  titre  emprunté  de  privi- 
lège. 

Ce  qu'il  faut  surtout  admirer,  ce  sont  les  scrupulcSj  la  susceptibilité, 


—  344  — 

les  délicatesses  des  rulversaircs  de  la  propriété  littéraire.  Les  grands 
écrivains  de  l*anti(|uité  ne  se  sont  inspirés  que  par  des  pensées  de 
gloire  et  d'immortalité!  Oui,  sans  doute.  Mais  aussi  l'histoire  nous  a 
conservé  le  souvenir  de  ces  hommes  illustres  qui,  pour  la  plupart,  sont 
morts  dans  la  misère  et  dans  risoicment. 

Que  l'on  ne  crove  pas,  au  surplus,  que  la  reconnaissance  du  droit 
de  propriété  dans  la  personne  des  auteurs  ne  soit  qu'une  vaine  discus- 
sion de  mots  sans  résultat  et  sans  influence. 

c  Caractérisez  hautement,  franchement,  le  droit  des  auteurs;  placez 
l'avenir  de  l'écrivain  et  celui  de  ses  enfans  sous  Tempire  des  doctrines 
vitales  et  vivifiantes  de  la  propriété,  et  non  pas  sous  la  garde  des  doc- 
trines stériles  du  privilège.  Dès  qu'il  sera  bien  entendu  que  l'auteur 
est  propriétaire  de  son  livre  comme  il  est  propriétaire  de  son  champ 
et  de  sa  maison  ;  que  pendant  ua  temps  qui  sera  limité,  si  l'intérêt 
])ublic  l'exige  absolument,  les  héritiers  de  l'auteur  posséderont  ses 
ouvrages  comme  ils  possèdent  les  meubles  inventoriés  et  les  immeu- 
bles de  la  succession  ;  la  jurisprudence  deviendra  plus  favorable  aux 
auteurs;  l'immunité  des  plagiaires  sera  renfermée  dans  de  plus  étroi- 
tes limites.  On  protège  avec  plus  d'énergie  un  droit  de  propriété  que 
l'on  ne  veille  à  la  conservation  d'un  privilège. 

*•'  Des  conséquences  plus  importantes  encore  s'attacheront  à  une  dé- 
claration de  principes  que  la  justice  réclame. 

-  Il  est  dans  la  nature  du  privilège  de  ne  pas  étendre  son  empire  au- 
delà  du  territoire  de  la  nature  qui  l'accorde  ou  qui  le  reconnaît. 

On  imprime  en  Angleterre  les  ouvrages  publiés  en  France,  et  vice 
versa  on  imprime  à  Berlin  et  en  Autriche  les  ouvrages  pubhés  dans  une 
autre  partie  de  l'Allemagne,  et  c'est  parce  que  la  propriété  littéraire 
n'est  considérée  que  comme  un  privilège  qu'à  l'étranger  la  contrefaçon 
est  publique  et  sans  remords.  Si  la  France,  née  pour  marcher  à  la  tetc 
de  la  civilisation,  et  pour  influer  au  loin  par  ses  lois  et  par  ses  exem- 
ples, rendait  à  la  propriété  littéraire  la  place  qui  lui  est  due,  les  librai- 
res consciencieux  ne  se  livreraient  peut-être  plus  dans  aucune  partie 
du  monde  à  un  commerce,  fléau  de  la  librairie.  La  propriété  littéraire 
deviendrait  une  vérité  du  droit  des  gens  ,  et  les  nations  finiraient  par 
s'entendre  pour  faire  respecter  les  richesses  et  les  productions  de 
l'esprit  comme  elles  font  respecter  celles  du  commerce  et  de  l'industrie. 

Oui,  que  le  droit  des  écrivains^  des  savans,  des  artistes,  remonte  au 


—  345  — 

rang  qui  lui  appartient,  et  l'on  verra  s'établir  un  droit  in  ter-national, 
protecteur  des  sciences  et  des  lettres.  Les  libraires  étrangers  eux-mê- 
mes, pour  se  soustraire  aux  embarras  de  la  clandestinité,  aux  reproches 
de  la  conscience  et  à  ceux  de  l'opinion ,  imiteront  l'exemple  que  leur 
a  donné  un  libraire  de  Genève  qui,  persuadé  que  ce  qui  est  possible 
n'est  pas  toujours  honorable,  n'a  voulu  mettre  en  vente  les  œuvres 
de  M.  de  Chateaubriand  qu'après  en  avoir  obtenu  l'autorisation  de  l'é- 
diteur. 

Législateurs,  si  vous  voulez  que  les  créations  du  génie  soient  invio- 
lables et  saintes,  ne  dites  plus  avec  la  loi  du  19  juillet  1793,  que  les 
hommes  de  lettres  et  les  artistes  jouiront  pendant  leur  vie  dit  droit 
défaire  imprimer^  défaire  gj'aver  et  de  vendre  leurs  œuvres.  Pa- 
roles hautaines  et  protectrices  qui  ne  supposent  dans  la  propriété  lit- 
téraire ou  artistique  qu'une  grâce  fondée  en  justice. 

Ne  parlez  plus  de  la  plus  incontestable  des  propriétés  comme  vous 
pourriez  le  faire  àhm simple  usufruit  ;  appelez  la  propriété  née  de  l'in- 
telligence et  de  la  pensée  par  son  nom,  et  vous  aurez  déjà  beaucoup  fait 
pour  elle,  et  si,  cependant_,  dans  l'intérêt  des  sciences  ou  des  lettres  il 
devient  nécessaire  d'exproprier  la  famille,  que  ce  ne  soit  jamais  qu'au 
moyen  d'une  juste  et  préalable  indemnité. 

Cette  indemnité  est  due  à  la  postérité  des  hommes  de  lettres 
comme  à  celle  de  ce  propriétaire  foncier,  homme  qui  fut  sans  esprit 
peut-être ,  mais  qui  n'en  a  pas  moins  légué  à  sa  famille  le  privilège 
d'une  douce  indépendance.  L'indemnité  qu'obtiendra  la  famille  d'un 
savant,  d'un  artiste  ,  d'un  écrivain,  ne  sera  jamais  bien  puissante.  Les 
héritiers  d'un  nom  illustré  par  des  chefs-d'œuvre  n'étonneront  pas  la 
cité  de  leur  opulence,  mais  que,  du  moins,  la  France  n'ait  pas  la 
douleur  et  la  honte  de  les  voir  manquer  de  pain  1 

Hennequin,  député. 


«as^«9^4 


C0M3IE  W  AIMAIT  AUïREFdfsf 

COMME   ON   AIME   AUJOURD'HUI. 

POyVFLLï, 

La  mode  dans  ses  caprices  et  ses  inconstances  ne  s'attache  pas  seu- 
lement aux  vêtemens,  aux  meubles  ,  aux  jardins  ,  aux  maisons;  elle  va 
plus  avant  que  les  choses  extérieures ,  que  la  surface  de  la  vie ,  elle  pé- 
nètre dans  les  mœurs  et  influe  sur  nos  sentimens,  nos  affections  et  nos 
haines.  Les  siècles,  ces  fils  de  l'éternité ,  en  passant  sur  le  monde  pren- 
nent pour  ainsi  dire  le  mot  d'ordre  de  la  mode,  pour  savoir  comment 
ils  se  fiiçonneront.  A  celui-ci  elle  dit  :  tu  seras  guerrier,  prends  le 
casque;  h  celui-là,  tu  seras  religieux,  croise  toi  ;  h  cet  autre,  tu  seras  bel 
esprit,  prends  la  plume. 

Puis ,  elle  en  vient  aux  individus ,  et  c'est  merveille  que  de  voir 
comme  elle  les  fait  agir  a  son  gré  ;  non-seulement  ils  ne  peuvent  plus  se 
vctir  que  comme  elle  le  veut ,  mais  ils  ne  peuvent  plus  vivre  ,  aimer  et 
mourir  qu'ainsi  qu'elle  l'entend  ,  et  l'ordonne. 

Nous  allons  prouver  cette  tvrannie  par  deux  histoires  vraies,  Tune 
prise  dans  les  temps  passés,  l'autre  dans  nos  jours  actuels;  et  nous 
montrerons  par  ces  deux  récits,  commcjit  on  aimait  autrefois  y  et 
comment  on  aime  aujourdliui, 

AUTREFOIS. 

','  Il  y  a  à  Paris,  dans  les  environs  de  ISoire-Dame^  un  beau  vieux  lo- 
gis ,  nous  ne  dirons  ni  le  nom  de  la  rue  ,  ni  le  numéro  de  la  maison  , 
parce  que  tout  ce  qui  s'y  est  passé  n'est  pas  digne  de  louanges,  et 
qu'il  ne  faut  désigner  et  n>.onlrer  au  doigt  que  la  demeure  de  la 
vertu ,  pour  que  le  père  et  la  mère  qui  se  promènent  par  la  ville,  te- 
nant par  la  main  leurs  enfans,  puissent  leur  dire,  arrives  devant  le  seuil, 
ici  telle  belle  action  ads^int. 

Or,  dans  la  maison  dont  je  veux  aujourd'hui  parler,  maison  à  beau 
pignon  pointu ,  à  merveilleuses  sculptures ,  et  à  gouttières  avancées 
comme  des  dragons  qui  vont  s'élancer  du  toit ,  à  petite  statue  de  saint 
Denis  tenant  sa  tète  mitrée  dans  ses  mains ,  sainte  image  placée  dans 


^  3'47  — 
une  niche  au-dessus  de  la  porte  de  bois  de  chêne  k  caissons  et  à  heur- 
toir de  fer.  Dans  cette  maison  ,  deux  faits  bien  différens  se  sont  passés. 
En  l'an  de  grâce  1420  ,  vivait  un  notable  prudhommeen  ce  logis. 
Cet  homme  de  bien  avait  été  échevin  de  la  Cité  ,  et  avait  nom  De- 
nis du  Rosais  ;  sa  femme  ,  pieuse  comme  une  sainte ,  douce  comme  un 
ange  du  paradis  ,  partageait  avec  lui  la  vénération  de  tout  le  quartier, 
et  parmi  les  fidèles  qui  entraient  à  l'église ,  les  pauvres  mendians  les 
reconnaissaient  toujours  et  disaient  entre  eux  :  Nous  pouvons  tendre  la 
main  à  ceux-là ,  ils  écoutent  les  nécessiteux  comme  ils  veulent  que  le 
bon  Dieu  les  écoute. 

Pour  être  heureux  en  ce  monde,  pour  avoir  des  jours  sans  angoisses 
de  l'àme ,  et  des  nuits  sans  torturantes  insomnies ,  c'est  beaucoup  que 
la  vertu...  mais  n'en  déplaise  à  Dieu  ,  ce  n'est  pas  tout;  à  l'homme  et 
à  la  femme  que  religion,  amour  et  convenances  ont  unis,  il  faut  encore 
quelque  chose...  il  faut  des  enfans...  Des  enfans  c'est  la  preuve  que 
votre  mariage  a  été  bien  vu  là  haut,  et  qu'il  a  été  béni. 
♦  Cette  pœm^  de  la  bienveillance  de  Dieu  ne  manquait  pas  à  Denis  du 
Rosais  ;  Geneviève  Dandelle  au  bout  d'une  année  de  mariage  lui  avait 
donné  une  fille ,  des  fils  avaient  suivi  ce  premier  enfant ,  mais  n'avaient 
pas  vécu  :  Marie-Anne  avait  seule  survécu  à  une  terrible  maladie ,  qui 
en  14^7  fit  périr  la  plupart  des  petits  enfans,  jamais  si  cruelle  année 
ne  s'était  levée  contre  les  mères  :  sur  tous  les  seuils ,  dans  toutes  les 
rues,  dans  toutes  les  éghses,  on  ne  voyait  que  des  cercueils  de  deux  ou 
trois  pieds  de  long,  recouverts  de  draps  mortuaires  blancs,  et  cette 
ftnnée  là ,  un  homme  de  religion  renommé  pour  son  savoir  et  son  élo- 
quence avait  dit ,  en  préchant  en  TÉglise  de  ÎSotue-Dame  : 

Cette  année  ^  tous  les  anges  de  la  terre  prennent  leur  iH)lée  veî's 
le  ciel  y  et  le  mauvais  vent  à  soufflé  si  fort  que  toutes  les  roses  sont 
tombées  des  rosiers. 

Envoyant  tant  de  trépas  soudains,  le  père  et  la  mère  de  Marie- 
Anne  avaient  envoyé  quénv\e  phjsicieji  pour  lui  demander  comment 

garantir  leur  fille   bien  aimée  du  fléau  destructeur De  ce  que 

cet  homme  savant  ordonna ,  je  ne  sais  rien,  mais  je  sais  que  le  8 
septembre,  jour  de  la  Nativité  de  la  bienheureuse  Vierge,  INIarie- 
Anne  fut  menée  en  l'église  de  Notre-Dame  ,  devant  l'autel  de  la  sainte 
mère  du  Sauveur,  et  que  là ,  ses  parens,  après  y  avoir  entendu  pieuse- 
ment la  messe  j  la  vouèrent  au  blanc  pour  toute  sa  vie*  ^ 


En  ces  jours-lh  ,  voyez-vous ,  dans  leur  tendresse  ,  les  pères  et  les 
mères  ne  trouvaient  pas  que  l'art  et  les  soins  des  hommes  fussent  assez, 
et  pour  mieuxyiz/V'e  gardet'  leurs  enfans,  ils  les  mettaient  sous  la  pro- 
tection de  Dieu,  des  saints  et  des  anges. 

]\Iarie-Anne ,  à  partir  du  jour  de  ce  vœu ,  mit  de  coté  tous  ses 
vètemens  de  couleur,  les  distribua  aux  pauvres  filles  du  quartier,  et 
grandissant,  ne  se  montra  plus  qu'avec  de  blanches  parures;  ses  robes, 
ses  voiles ,  ses  chaussures ,  tout  cela  était  blanc.  Si  elle  avait  un  peu  de 
rose  sur  elle ,  c'était  seulement  sur  ses  joues  et  ses  lèvres ,  et  à  l'extré- 
mité de  ses  jolis  doigts. 

Marie- Anne  du  Rosais  eut  été  belle  vêtue  comme  toutes  les  autres 
jeunes  filles,  mais,  ainsi  distinguée,  elle  semblait  plus  belle  encore. 

Quand,  vers  le  soir,  après  avoir  travaillé  au  logis  avec  sa  mère, 
elles  allaient  toutes  les  deux  au  salut,  les  voisins  disaient  :  Voilà  dame 
Geneviève  avec  son  bon  ange. ..  Et  vraiment  c'était  quelquefois  comme 
une  vision  que  cette  gracieuse  et  blanche  figure  au  milieu  des  ombres 
tombantes  de  la  nuit.  Marie-Anne  avait  seize  ans.     ...... 

Du  haut  des  tours  de  Notre-Dame,  les  lintemens  de  la  grosse  cloche 
des  morts  se  faisaient  entendre  lents  et  entrecoupés,  tristes  comme 
les  derniers  soupirs  d'un  agonisant.  Ces  funèbres  sonneries  appelaient 
les  fidèles  aux  funérailles  de  messire  Armand  de  Chevreuse ,  arche- 
vêque de  Paris. 

Par  la  cité,  c'était  grande  et  sincère  douleur  ;  car  l'homme  de  bien 
que  Dieu  venait  d'appeler  a  lui  avait  été  de  son  vivant  plein  decharilo 
et  de  compatissance  pour  le  menu  peuple,  et  les  pauvres  l'avaient  sui** 
nommé  leur  père.  Denis  du  Rosais  ,  Geneviève  et  Marie- Anne  avaient 
quitté  leur  logis  de  bonne  heure  pour  se  rendre  à  l'église  où  toute  la 
foule  se  portait. 

La  belle  et  haute  cathédrale  était  toute  parée  de  deuil ,  et  vraiment 
elle  avait  raison  de  se  revêtir  ainsi  de  ses  tentures  noires  ;  car  la  mort, 
en  frappant  l'archevêque ,  l'avait  fait  veuve  d'un  saint. 

Quand  la  foule  s'assemble ,  ou  pour  la  joyeuse  fête  de  Noël ,  ou 
pour  les  alléluia  de  la  Résurrection,  ou,  à  la  Pentecôte,  pourvoir 
dans  les  églises ,  les  langues  de  feu  et  la  blanche  colombe,  il  s'élève  de 
toute  la  multitude  un  immense  bourdonnement  produit  par  une  sainte 
allégresse  ;  mais,  parmi  tout  ce  peuple  qui  emplit  la  vaste  basilique, 
pas  le  moindre  bruit  :  la  vue  du  mort  a  saisi  chacun,  et  les  vivons  se 


—  34Q  — 
sont  tout-à-coup  faits  silencieux  comme  le  trépassé  qui  s'oiïrc  aux  yeux 
de  tous  sur  son  Ut  funèbre.  Sa  mitre  d'or  en  tcte,  sa  crosse  à  la  main, 
le  pasteur  semble  dormir ,  et  l'on  dirait  que  la  foule  craint  de  le  ré- 
veiller. 

Marie-Anne  n'avait  jamais  vu  un  visage  de  mort ,  et  elle  s'étonnait 
qu'il  y  eût  si  peu  de  changement  entre  la  mort  et  la  vie.  Toute  absorbée 
dans  cette  contemplation ,  toute  saisie  de  graves  pensées ,  elle  ne  re- 
marquait pas  qu'un  des  quatre  seigneurs  placés  aux  pieds  du  lit  mor- 
tuaire, jeune  damoisel  de  vingt  ans,  darnoisel  tout  vctu  de  deuil  et  qui 
aurait  dû  pleurer  et  prier,  car  c'était  le  neveu  de  messire  l'archevêque  , 
ne  faisait  autre  chose  que  la  regarder. 

D'abord  ses  rec^ards  avaient  été  attirés  sur  M^irie-Anne  à  cause  de 
la  blancheur  de  ses  vétemens  qui  tranchaient  tant  avec  tout  le  deuil, 
de  la  multitude  ,  et  puis,  ils  avaient  été  fixés,  fascinés  par  la  ravissante 
beauté  de  la  jeune  fille...  Étrange  passion  que  cet  amour  qui  naît  là  , 
au  coin  d'un  cercueil!...  Amour  qui  fut  bientôt  partagé,  mais  dont 
je  ne  puis  aujourd'hui  redire  toutes  les  phases.  Raoul ,  bien  jeune 
encore,  avait  appris  à  la  cour,  pour  vaincre  l'innocence,  toutes  les 
élégantes  tromperies ,  toutes  les  ruses  qui  s'enveloppent  de  satin  et 
de  velours,  de  brocard  et  d'or. 

La  haute  naissance  du  damoisel  aurait  effrayé  la  sage  simplicité  de 
Denis  du  Rosais,  le  prudent  bourgeois  ne  voulait  laisser  voir  à  Marie- 
Ann€  que  les  jeunes  hommes  de  sa  sphère.  Souvent  il  répétait  :  /^/o- 
lette  ne  \>ient  bien  sous  les  cèdres.  Force  fut  donc  à  Raoul  de  se  faire 
petit  et  humble,  de  se  vêtir  de  la  bure  d'un  étudiant  pour  franchir  le 
seuil  de  la  maison  habitée  par  celle  qui  occupait  toutes  ses  pensées  et 
tous  ses  désirs. 

Grâce  aux  modèles  qu'il  avait  eus  sous  les  yeux,  Raoul  sut  se  dé- 
pouiller de  ses  nobles  airs  qui  lui  devenaient  gcnans  avec  son  per- 
lide  projet;  ses  cheveux  ne  furent  plus  humectés  de  parfums,  son  col 
ne  fut  plus  serré  dans  une  fraise  de  dentelle  raidie  ,  sa  taille  ne  fut  plus 
étreinte  par  un  ceinturon  portant  dague  ou  épée ,  de  hautes  et  llexi- 
blés  plumes  n'ondoyèrent  plus  sur  son  chaperon.  L'orgueil  se  lit  hum- 
ble ,  et  tromperie  s'affubla  de  franchise  et  de  bonne  foi. . .  Pauvre  jeune 
fille!  si  le  damoisel  savait  tromper. . .  elle!  elle  ne  savait  qu'aimer. . .  et  elle 
aima  de  toutes  les  forces  de  son  amc  ;  mais  son  amour,  restant  chaste 
et  puv  couuuc  celui  d'un  ange  5  uc  suffit  bientôt  plus  à  Raoul . , .  H  avait 


—  -^50  — 
aimé  en  un  clin  J'œil ,  il  oublia  en  un  jour  ;  cet  amour  qui  était  d'abord 
né  dans  son  cœur  à  lui ,  il  put  s'en  défaire  comme  d'un  vêtement  qui 
ne  lui  tenait  pas  beaucoup;  il  jeta  l'étincelle  à  ]Marie-Anne,  et  cette 
étincelle  devint  comme  les  feux  grégeois ,  qui  ne  cessent  de  brûler 
que  lorsqu'ils  ont  entièrement  dévoré  l'objet  sur  lequel  ils  sont 
tombés. 

Lui  alla  a  d'autres  aventures ,  elle  demeura  dans  les  chagrins  de  son 
solitaire  amour  ;  lui  alla  sourire  a  d'autres  femmes ,  elle  ne  sourit  plus 
à  rien  ;  ses  journées  lui  devinrent  longues,  ses  nuits  toutes  troublées  , 
ses  prières  toutes  distraites ,  ses  ouvrages  moins  bien  faits,  ses  caresses 
à  sa  mère  moins  tendres,  ses  joues  moins  roses  et  ses  regards  moins 
vifs.  La  vie  décroissait  en  elle...  et  son  père  et  sa  mère  avaient  senti 
leur  bonheur  s'en  aller  le  jour  où  la  tristesse  était  venue  à  leur  fille. 

C'était  donc  grand  malheur  que  ce  premier  regard  d'amour  donné 
dans  une  église!...  Parti  d'auprès  d'un  mort,  il  avait  été  comme  mi- 
prégné  de  mort.  La  pauvre  Marie-Anne  allait  en  mourir.  Aujourd'hui , 
avec  cet  amour  si  profond  et  si  vite  trahi  ,  femme  n'aurait  pu  vivre ,  et 
pour  cesser  de  souffrir,  la  victime  abandonnée  aurait  voulu  mourir; 
mais  Marie- Anne  heureusement  n'avait  pas  devancé  son  siècle ,  et  à 
sa  cuisante  douleur,  elle  trouva  un  autre  remède  que  la  mort. 

Un  jour,  elle  entendit  parler  d'un  échevin  de  la  Cité  qui  se  présentait 
pour  demander  sa  main.  Or,  elle  avait  eu  beau  faire,  elle  n'avait  pu 
encore  éteindre  en  son  cœur  son  amour  pour  Raoul  ;  et  après  avoir 
bien  prié  toute  la  nuit,  après  avoir  consulté  le  saint  prêtre  qui  dirigeait 
sa  conscience ,  après  s'être  bien  convaincue  qu'il  n'y  avait  plus  de 
chances  de  bonheur  pour  elle  en  ce  monde,  elle  vint  gravement  et  res- 
pectueusement dire  à  son  père  et  à  sa  mère  : 

^—  Mon  père  et  ma  mère,  bénissez-moi.  Et  elle  se  mit  à  genoux. 

—  Eh!  pourquoi  donc  te  mettre  ainsi  à  genoux  devant  nous,  dc^ 
manda  Denis  du  Piosais? 

—  Et  pourquoi  ne  pas  nous  embrasser  comme  tous  les  matins ,  dit 
Geneviève  ? 

—  Oh!  c'est  qu'aujourd*hui ,  j'ai  pris  une  grande  résolution. 

—  Laquelle ,  s'écrièrent  ensemble  et  le  père  et  la  mère  ? 

—  Celle  de  n'apparlenir  qu'à  Dieu. 

' —  Mais  tu  allais  devenir  Tépousc  d'un  homiDO  picu!»:  et  proi3e?    •  ''•^ 


—  351  -; 

"' —  Je  ne  serai  jamais  que  celle  du  Sauveur. 

—  En  prenant  si  grande  résolution,  as-tu  pense  a  nous? 

—  Oh  !  oui ,  bien  souvent.  Sans  l'idée  de  votre  douleur,  voilà  Xonq- 
temps  que  j'aurais  demandé  le  voile. 

< —  Dans  le  cloître  ,  seras- tu  heureuse? 

■ —  Je  ne  pense  plus  au  bonheur, 

« —  Nous  ,  nous  allons  être  bien  à  plaindre. 

—  Moins  que  si  vous  me  voyiez  dépérir  sous  vos  yeux. 

' — Avec  nous,  tu  aurais  oublié  ce  malheureux  amour  qui  te  fait 
prendre  une  si  cruelle  résolution. 

—  Si  j'ai  chance  à^oiibllev  celui  qui  m'a  fait  tant  de  mal,  ce  sera 
aux  pieds  des  autels;  là ,  Dieu  envoie  de  saintes  pensées  aux  amcs  qui 
se  consacrent  à  lui.  Quand  la  plante  se  meurt  sous  le  soleil,  il  faut  la 
portera  l'ombre.  Dans  le  monde,  je  mourrais;  dans  le  cloître,  je 
pourrai  vivre... 

A  ces  mots,  Marie-Anne  voulut  sortir,  mais  son  vieux  père,  se  le- 
vant de  son  grand  fauteuil,  alla  à  sa  iille ,  et,  lui  prenant  les  deux 
mains,  lui  dit  d'une  voix  émue  : 

—  Ma  fille ,  ta  résolution  est-elle  bien  prise? 
-—  Oui ,  mon  père. 

■ —  Mes  prières,  ma  douleur,  celle  de  ta  mère,  pourront-elles  te  il\ire 
changer  de  dessein  ? 

—  Mon  père...  ma  mère...  avant  de  vous  la  dire,  j'ai  consulté 
Dieu. 

' —  Eh  bien  !  que  sa  volonté  soit  faite... 

—  Oh!  s'il  avait  voulu  détourner  de  nous  cet  amer  calice! 

—  Femme,  ne  nous  opposons  pas  à  la  volonté  du  Seigneur,  et  bé- 
nissons notre  enfant  chéri... 

*•  A  ees  mots,  Marie-Anne  tomba  à  genoux  ;  et  son  père  et  sa  mère  , 
étendant  leurs  mains  sur  sa  tète  ,  lui  donnèrent  une  muette  bénédic- 
tion ;  s'ils  avaient  parlé  ,  leurs  cœurs  se  seraient  fondus  en  larmes  ,  et 
ils  se  le  seraient  reproché;  car,  en  ces  jours  de  foi ,  des  parens  se  se-» 
raient  crus  coupables  s'ils  s'étaient  opposés  trop  long- temps  à  une  vo- 
cation qu'ils  croyaient  venir  d'en  haut.     , « 

Un  matin,  le  prêtre  qui  dirigeait  la  conscience  de  Marie-Anne  entra 
avec  un  front  attristé  dans  le  salon  de  Denis  du  Rosais.  En  l'aperce- 


—  352  -^ 
vant ,  la  mère  de  IMaric-Anne  lui  dit  d'une  voix  pleine  d'anxiété  : 
■ — Notre  fille,  où  est-elle?  nous  ne  l'avons  pas  vue  aujourd'hui. 

—  Voici  une  lettre  d'elle. 
• —  Où  est-elle  ? 

—  Sous  l'aile  de  Dieu.  Au  couvent  de  Sainte-Maric-dc  Cbaillot. 

—  Oh!  mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  lit  la  pauvre  mère  en  sanglottant... 
nous  voilà  seuls  ! 

—  Oui,  bien  seuls!...  ajouta  Denis. 

■ —  Dieu  vous  enverra  des  consolations  ,  dit  le  prêtre. 
• —  Et  à  elle  aussi...  la  pauvre  enfant ,  elle  en  a  bien  besoin  ! 
' —  Le  Seigneur  n'abandonne  pas  ceux  qui  se  donnent  à  lui. 
- — Espérons-le...  Et,  en  prononçant  ces  mots,  Denis  du  Rosaia 
essuya  des  larmes  qui  s'échappaient  malgré  lui  de  ses  yeux. 

Pauvre  dame  Geneviève  !  elle  avait  rêvé  toute  sa  vie  le  bonheur 
qu'elle  aurait  a  attacher  la  couronne  nuptiale  sur  la  tète  de  sa  fille  ;  et 
Toilh  maintenant  que  c'est  un  voile  noir  qu'elle  va  avoir  à  mettre  sur 
'es  beaux  cheveux  blonds  de  Marie-Anne...  Que  dis-je  ,  cette  belle  che- 
velure... il  va  falloir  aussi  la  sacrifier;  les  ciseaux  sacrés  vont  la  faire 
tomber... 

Si  Marie- Anne  avait  accompli  le  rêve  chéri  de  sa  mère  ,  M.  et  ma- 
dame du  Rosais  auraient  eu  à  inviter  leurs  parens ,  leurs  amis,  h  la 
messe,  au  festin  ,  aux  réjouissances  du  mariage...  Pour  la  prise  d'ha- 
bit ,  le  père  et  la  mère  de  Marie-Anne  firent  aussi  des  invitations  ; 
mais  Dieu  sait  combien  de  larmes  s'échappèrent  de  leurs  yeux  et  tom- 
bèrent sur  le  papier  de  leurs  lettres. 

Enfin  vint  le  jour  du  sacrifice...  L'autel  de  Saintc-Mavle  était  paré 
comme  pour  une  grande  fête.  Et  la  jeune  fille  en  riches  atours  du 
monde  s'avança  vers  ses  parens,  et,  avant  de  se  vouer  tout-à-fait  au: 
Seigneur,  vint  se  mettre  à  genoux  devant  eux  ,  leur  demander  agré- 
ment et  dernière  bénédicLion, 

En  se  relevant  pour  aller  aux  degrés  du  sanctuaire  ,  Marie-Anne  fut 
obligée  de  faire  un  instant  face  à  la  foule  qui  remplissait  l'église... 
Alors  ,  malgré  le  respect  du  à  la  maison  de  Dieu  ,  il  v  eut  dans  la  mul- 
Uludc  con>me.uniréBiissemiînt  ;  la  beauté  de  la  jeune  fille  n'avait  ja- 
mais été  si  frappante  qu'à  travers  ce  voile  qui  la  séparait  à  tout  jamais 
du  monde...  et  c'était  un  jcgret  général  qui  venait  d'éclater 


—  353  — 
Sous  le  voile  sacre ,  je  ne  sîais  si  l'amour  de  jMarie-Anne  pour  Raoul 
fut  étouffe  3  mais  la  tradition  raconte  que  la  jeune  religieuse  après  trois 
années  de  profession  s'éteignit  doucement  dans  le  cloître  des  sœurs  de 
Sainte-Marie  comme  un  de  ces  flambeaux  de  cire  blanche  bénite  et 
parfumée  qui  se  consument  près  des  autels. 

GOMME  ON  AIME  AUJOURD'HUI. 

Quand  un  père  et  une  mère  n'ont  plus  d'enfans,  quand  tout  ce  qu'ils 
aimaient  est  descendu  dans  la  tombe  avant  eux,  ils  n'ont  plus  rien  de 
mieux  à  faire  que  de  mourir  aussi.  ''"^  "  " 

Denis  du  Rosais  et  dame  Geneviève  allèrent  bientôt  dormir  auprès 
de  leur  fille,  et,  par  permission  spéciale ,  furent  inhumés  dans  le  cime- 
tière du  couvent  de  Sainte-Marie.,.  Alors  passa  à  un  Pierre  du  Ro- 
sais la  maison  dont  j'ai  parlé  au  commencement  de  cette  histoire. 

Là  ,  il  y  a  peu  d'années  ,  vivait  une  jeune  et  jolie  fille ,  arrière-cou- 
sine de  Marie-Anne ,  celle  ci  s'appelait.  AsPASiE...  Née  jolie,  elle  avait 
depuis  son  enfance  sans  cesse  entend^i  vanter  sa  beauté.  Son  père ,  sa 
mère ,  tous  leurs  amis  ne  l'entouraient  que  de  louanges  et  de  flatteries* 
Aussi,  la  jeune  fille  grandissait  vite  en  coquetterie ,  et  nous  devons diro 
aussi  que ,  dans  tous  les  arts,  elle  faisait  de  rapides  progrès. 

Ses  parens,  idolâtres  de  sa  beauté ,  forts  de  ses  talens,  la  montraient 
dans  tous  les  lieux  publics ,  bals ,  spectacles,  concerts,  c'était  là  sa  vie.. 

Dans  une  salle  de  spectacle,  personne  de  plus  regardée;  dans  un  bal, 
pas  une  jeune  fille  aussi  gradcu^c  \  d^i]s  uncc|ncextj,R?^,ïM^ji)i^plus 
belle  que  la  sienne.  ^  ...-  !  -  :•  -^ï  -^h  •  -frir;.-!   \  ';-.•  "r 

Il  y  a  des  parens  qui  recherchent  et  qui  aiment  cette  vie  de  succès 
pour  leurs  filles.  Par  instants,  ils  leur  disent  bien  que  la  modestie  est 
une  grâce  de  plus  pour  une  femme,  mais,  en  parlant  ainsi,  ils  les 
nourrissent  d'encens.  Si  vous  trouvez  que  l'ombrç  y^  bien  h,  la  violette, 
pourquoi  mettez-vous  l'humble  fleur  sous  les  rayons  d'un  soleil 
ardent?  Ticomte  Walsh. 

,  ,,    .     .,  .     (La  suite  au  numéro  du  i''' jani^ier). 

li  ^  lisiQ.  sh  no<HGm  nf  c  ùtt  f 
-:inrHi:i  jfîot  r îim£qt>e  £lijjjr 


"*",.  ^ 


17 


—  354  — 

CONSIDÉRÉS  COMME   MÉDECI>-S. 

Voici  du  nouveau  :  un  romancier  et  un  comique  docteurs  en  méde- 
cine !  deux  hommes  de  génie  envisagés  sous  le  point  de  vue  d'un  art 
qu'ils  n'ont  pas  exercé  et  dont  ils  n'avaient  pas  même  reçu  le  premier 
grade  !  Cervantes  et  iMolière,  en  un  mot,  atteints  et  convaincus  après 
leur  mort  d'avoir  excellé  dans  la  science  qu'ils  ont  livrée  au  ridicule 
pendant  leur  vie  !  N'est-ce  pas  là  un  de  ces  titres  effrontés  que  l'on 
place  en  tête  d'un  article  comme  le  jongleur  qui  appelle  la  foule  devant 
rofiicine  d'un  empirique  ?  Non.  Sous  l'étiquette  d'un  paradoxe  ,  il  y  a 
une  question  sérieuse  ;  on  me  croira  ,  sans  doute,  quand  je  dirai  que 
cette  question  a  été  soulevée  par  la  Faculté  de  la  Vieille-Gastille ,  fa- 
culté qui  ne  porte  plus ,  il  est  vrai ,  ni  robes  noires  ni  perruques  gi- 
gantesques comme  au  temps  de  Sangrado ,  mais  qui  n'en  a  pas  moins 
conservé  une  telle  gravité,  que  personne  ne  s'aviserait  d'en  rire  dans 
toutes  les  Espagncs. 

Un  digne  émule  de  notre  bon  et  savant  Esquirol ,  don  Antonio 
Hernandez  ]Morcjon  ,  a  laissé  plusieurs  ouvrages  que  l'on  imprime  en 
ce  moment  à  Madrid  et  dont  l'un  est  intitulé  :  Beautés  de  la  Méde- 
cine  pratique  découvertes  dans  Vingénieux  chevalier  don  Qui- 
chotte de  la  Manche.  iNIichel  Cervantes  prend  une  physionomie  toute 
nouvelle  dans  ce  curieux  opuscule  5  on  le  savait  moraliste  ,  historien  , 
philosophe,  légiste,  orateur  et  poète  ;  on  apprend  à  le  connaître  comme 
médecin.  Il  a  lu  dans  la  tète  comme  dans  le  cœur  de  l'homme;  c'est 
un  de  ces  flambeaux  de  la  science  qui  éclairent  toutes  les  faces  de  l'es- 
prit humain  ;  c'est  un  de  ces  anatomistes  de  la  pensée  qui  saisissent  les 
secrets  les  plus  intimes  de  l'organisme  intellectuel.  La  monomanie  de 
don  Quichotte  n'est  pas  une  démence  de  fantaisie  ;  elle  se  présente 
avec  un  système  complet  que  n'a  pu  créer  1  imagination  ,  mais  que 
Tobscrvation  a  combiné  suivant  les  lois  les  plus  abstraites  de  la  nature; 
pour  tout  dire  d'un  mot,  il  n'est  pas  de  folie  plus  normale.  Cervantes 
a  résumé  dans  le  magnifique  sujet  qu'il  s'est  proposé  les  travaux  ana- 
lytiques de  tous  les  siècles.  Hippocrate  et  Boerhaave  n'ont  pas  indiqué 
avec  plus  de  précision  la  situation  actuelle  de  l'organe  et  l'agent  pro- 
chain de  la  maladie  ;  il  a  devancé  Piuel  et  tous  les  praticiens  modernes 


^  355  — 

dans  rapplication  des  traltcmens  moraux  aux  affccùons  mcnlalcs  j  il  a 
fait  plus  ,  et  iei ,  j'ignore  si  je  dois  le  louer,  ii  a  frayé  la  voie  aux  reniè- 
des  homœopathiques  du  docteur  Hahneman,  notre  contemporain.  L'es- 
pèce sur  laquelle  il  a  expérimenté  offrait  par  sa  rareté  même  de  grandes 
difficultés  d'étude ,  et  il  l'a  suivie  avec  une  sagacité  merveilleuse  jusque 
dans  ses  derniers  développemens. 

Morejon  ne  se  borne  pas  à  de  vagues  allégations;  un  tableau  dé- 
taillé de  tous  les  accidens  physiologiques  habilement  groupés  par 
Cervantes  justifie  son  enthousiasme  ;  en  voici  les  principaux  traits  : 

Causes  et  prédispositions  qui  caractérisent  le  genre  de  folie  dont  le 
chevalier  de  la  jNIanche  était  atteint  : 

Tempérament  bilieux  et  mélancolique. — Don  Quichotte  grand, 
jaune ,  sec ,  velu^  avait  la  tristesse  de  sa  maigreur. 

Age  mur,  crise  virile.  —  Don  Quichotte  approchait  de  la  cinquan- 
taine. 

Culture  et  fertilité  de  l'entendement.  —  Don  Quichotte  avait  beau- 
coup d'esprit ,  une  mémoii'c  heureuse ,  et  son  instruction  était  si 
variée  ,  qu'elle  aurait  embrassé  à  la  fois  toute  une  encyclopédie. 

Orgueil  du  sang ,  prétentions  vaniteuses.  —  Don  Quichotte  était 
hidalgo  et  mancliego  ,  descendant  en  ligne  directe  de  Varon  de  la 
Alcurnia  de  Gutierre  Quijada ,  vainqueur  des  fils  du  comte  de  San 
Polo. 

Exercice  forcé  ,  courses  violentes.  —  Don  Quichotte  était  chasseur, 
et  qui  plus  est,  chasseur  de  lièvres. 

Brusque  transition  de  l'activité  à  l'inertie.  —  Don  Quichotte  ou- 
bliait d'un  jour  à  l'autre  et  l'administration  de  son  bien  et  jusqu'à  sa 
passion  pour  la  chasse, 

Alimens  échauffans  de  substance  visqueuse  et  peu  nutritive.  —  Don 
Quichotte  vivait  les  jours  gras  de  viande  froide  hachée  et  fortement  épi- 
cée,  soupait  de  lentilles  les  vendredis,  de  fatigues  les  samedis,  et  y  ajou- 
tait quelque  pigeonneau  les  dimanches. 

Solstices  d'été,  équinoxes  d'automne.  —  Don  Quichotte  éprouva  ses 
plus  terribles  accès  le  28  juillet,  le  17  août  et  le  3  octobre. 

Passions  amoureuses.  —  Don  Quichotte  fut  toujours  si  amoureux 
qu'il  n'eut  pas  même  besoin  de  voir  l'objet  de  sa  ilamme  pour  W^ 
dorer. 

Excès  de  lecture,  —  Don  Quichotte  vendait  toute  son  orge  et  tout 


—  356  — 

son  blc  pour  acheter  des  livres  de  chevalerie  et  des  poésies  erotiques. 

Veilles  trop  multipliées  et  trop  longues.  —  Don  Quichotte  ,  après 
avoir  lu  au  clair  de  la  lune  durant  la  nuit  entière ,  ne  pensait  jamais  a 
se  reposer  pendant  le  jour ,  et  c'est  ainsi  qu'à  force  de  lire  beaucoup 
et  de  dormir  peu,  il  se  dessécha  si  bien  le  cerveau  qu'il  perdit  la 
raison. 

De  rénumération  des  causes  passant  à  l'indication  des  symptômes  , 
l'illustre  docteur  traduit  littéralement  dans  son  auteur  la  définition 
suivante  : 

((  Comme  le  mot  folie  est  générique  ,  il  comprend  différentes  espè- 
ces qui  toutes  olTrcnt  des  variétés;  les  symptômes  sont  de  nature 
corrélative  ;  ils  répondent  à  la  diversité  des  causes  qui  les  produisent. 
Don  Quichotte ,  enperdant  le  jugement ,  avait  perdu  la  faculté  de  dis-* 
tinguer  le  faux  du  vrai;  il  n'était  plus  gouverné  que  par  son  imagina- 
tion ,  et  il  croyait  à  tout  ce  qu'elle  avait  retenu  de  ses  lectures;  il  ne 
rêvait  qu'aventures  et  prouesses  guerrières,  que  déclarations  et  do- 
léances amoureuses,  et  tous  ces  rêves  étaient  de  telles  réalités  pour 
lui  5  (ju'il  n'aspirait  qu'à  les  poursuivre  par  les  chemins  en  se  liiisant 
chevalier  errant.  C'est  là  le  caractère  spécial  de  cette  étrange  aliéna- 
lion  ;  l'ensemble  des  accès  et  de  toutes  les  circonstances  qui  s'y  mêlent 
forme  ce  que  les  médecins  appellent  le  sindromc  symptômatologique, 
La  maladie  de  don  Quichotte  ne  se  dérobe  pas  un  seul  moment  à  l'œil 
yqui  l'observe  ;  elle  suit ,  dans  le  désordre  apparent  de  ses  phénomè- 
nes, le  cours  nécessaire  de  sa  nature ,  soit  qu'elle  se  manifeste  par  urt 
'transport  de  fureur,  par  un  mouvement  d'arrogance,  par  un  élan  bel- 
liqueux ,-OU  par  une  velléité  galante.  On  voit  à  chaque  paroxisme  que 
les  objets  extérieurs  qui  ont  été  mis  en  contact  avec  les  sens  du  ma- 
lade ,   au  lieu  de  produire  des  sensations  et  des  images  régulières , 
troublent  son  jugement,  et  ne  se  présentent  à  son  imagination  que 
■  sous  un  aspect  conforme  h  la  disposition  interne  de  sa  tête.  )) 

Après  la  description  de  la  maladie  ,  vient  l'exposé  du  régime  curatif. 
Pour  dii'iger  le  traitement  moral  de  la  folie ,  une  étude  approfondie  du 
cœur  et  de- l'intelligence  de  l'homme  est  indispensable;  il  importe  sur- 
tout de  ne  rien  ignorer  du  malade.  Or,  qui  pouvait  mieux  connaître 
'don  Quichotte  que  Cervantes!  tempéramment ,  caractère,  esprit,  n'a- 
vait-il pas  tout  vu  naitre?  Aussi,  avec  quelle  sollicitude  il  soigne  son 
enfant!  comme  il  sait  bien  deviner  les  remèdes  qui  lui  conviennent  ! 


î-  357  — 

Six  personnages  figurent  dans  son  apologue,  et  chacun,  chargé 
d'un  rôle  distinct,  concourt^  selon  les  principes  de  Bocrhaave,  à  l'é- 
preuve d'une  double  aclion.  Le  curé  du  village,  maître  Nicolas,  et 
Samson  Carrasco  ont  pour  mission  d'entrer  dans  la  folie  du  pauvre 
chevalier  et  d'en  caresser  toutes  les  faiblesses,  tandis  que  le  chanoine 
lie  Tolède ,  l'hôtesse  et  sa  nièce  doivent  la  heurter  de  front  et  la  com- 
battre k  outrance.  Le  traitement  commence  par  l'éloignement  du  ma- 
lade de  la  cause  première  de  la  maladie  ;  les  livres  de  chevalerie  et 
d'amour  sont  jelés  au  feu  ;  une  cloison  de  briques  s'élève  entre  la 
chambre  de  don  Quichotte  et  la  pièce  où  ils  étaient  enfermés ,  et  l'on 
ne  manque  pas  de  supposer  que  ce  nouveau  mur  a  été  bâti  par  enchan- 
tement. C'est  le  sage  Mugnaton  qui  est  venu  dans  une  nuage  épais , 
monté  sur  un  dragon,  et  qui  est  sorti  par  le  toit  en  laissant  la  maison 
pleine  de  fumée. 

Si  le  cordon  sanitaire  dont  l'adroite  main  de  Cervantes  environne 
son  malade  vient  à  se  briser,  à  qui  la  faute  ?  à  cette  nièce  étourdie  qui 
confond  le  nom  de  Freston  avec  celui  de  Mugnaton  ou  Triton  :  et  encore 
en  résulte-t-il  cette  observation  essentielle,  qu'il  ne  faut  rien  négliger 
avec  les  fous;  qu'on  doit,  en  les  trompant,  se  méfier  d'une  lueur  de 
raison,  et  que,  sous  peine  de  tout  perdre _,  il  faut  craindre  sans  cesse 
l'instinct  soupçonneux  qui  les  tient  en  éveil. 

Quand  don  Quichotte,  arrivé  au  plus  haut  degré  de  démence,  s'obs- 
tine à  rester  dans  la  Sierra-Morena ,  à  quel  artifice  a-t-on  recours  pour 
l'en  faire  sortir?  On  amuse  de  nouveau  les  illusions  de  sa  folie  par  des 
travestissemens  bizarres.  Le  curé  s'atfuble  d'une  robe  de  velours  bordée 
de  satin  blanc ,  et  le  barbier  suspend  h  son  menton  une  barbe  rousse 
qu'il  a  faite  avec  une  queue  de  vache  ;  puis ,  voici  venir  la  belle  et  mal- 
heureuse Dorothée  ;  elle  se  jette  aux  pieds  du  chevalier  errant,  lui  ap- 
prend qu'elle  est  la  princesse  Micomicon  ,  lui  raconte  ses  infortunes  et 
le  conjure  de  la  venger  de  Toffense  qu'elle  a  reçue.  Grâce  à  ce  strata- 
gème ,  don  Quichotte  abandonne  sa  retraite  sauvage  et  se  laisse  rame- 
-ner  à  l'auberge  où  un  lourd  sommeil ,  entrecoupé  de  somnambulisme, 
éteint  par  degrés  son  délire;  bientôt  il  tombe  dans  une  atonie  com- 
plète. On  est  maître  de  lui,  et  il  rentre  dans  sa  maison  sur  une  char- 
rette à  bœufs ,  l'œil  fixe  ,  la  bouche  muette ,  la  tcte  baissée  comme  un 
homme  encore  étourdi  par  le  songe  qui  a  troublé  sa  nuit.  Rien  de  plus 
prudent  que  la  détermination  prise  par  le  curé  et  le  barbier  de  s'abste^ 


i-  358  — 

nir  pendant  un  mois  de  voir  don  Quichotte  pour  ne  pas  réveiller  ses 
souvenirs.  Il  eût  été  encore  mieux  que  le  malade  ne  vît  ni  sa  maison 
ni  aucun  des  siens;  sa  pensée,  entraînée  dans  une  direction  nouvelle, 
aurait  pu  se  séparer  entièrement  du  passé. 

La  contre-épreuve  est  conduite  avec  une  rudesse  héroïque;  à 
l'exemple  du  chanoine  de  Tolède ,  l'hutesse  ne  fait  usage  ni  de  détours 
ni  de  raisonnemens  j  son  incrédulité  s'exhale  en  imprécations;  qu'on 
ne  lui  parle  plus  de  toutes  les  folies  de  don  Quichotte,  ou  elle  ira  porter 
plainte  à  Dieu  et  au  roi  pour  qu'on  y  mette  bon  ordre  ;  sa  nièce  appuie 
sur  le  mal  plus  durement  encore  ;  l'ironie  se  joint  dans  sa  bouche  à 
l'invective  ;  tout  ce  qu'on  débite  des  chevaliers  errans  n'est  que  fable 
et  mensonge  ;  les  livres  qui  racontent  leurs  exploits  devraient  être 
brûlés  en  place  publique  ;  mais ,  par  malheur,  il  n'y  a  plus  d'auto-da- 
fé  ;  il  faudrait  donc  qu'on  les  clouât  au  pilori  et  qu'on  leur  mît  un  écri- 
teau  qui  les  déclarât  infâmes  pour  cause  d'attentat  aux  bonnes  mœurs!. ., 
Qu'on  juge  de  l'impression  que  devait  produire  l'idée  seule  de  cette  fié' 
trissure  de  galérien  sur  l'honneur  si  délicat  du  chevalier  de  la  Manche! 

A  ces  moyens  d'influence  morale,  qui  étreignent  coup  sur  coup  la 
maladie 5  Cervantes  entremêle,  suivant  l'état  du  malade  ,  les  procédés 
homœopathiques;  il  pousse  avec  vigueur  sa  folie  en  avant  pour  l'épuiser 
par  ses  excès  et  pour  la  désenchanter  par  ses  mécomptes.  C'est  ainsi 
que  le  malencontreux  hidalgo  perd  Rossinante  et  se  réveille  à  califour- 
chon sur  un  chevalet  de  bois  ;  c'est  ainsi  qu'il  est  pendu  par  le  poignet 
à  la  fenêtre  de  IMaritorne ,  qu'il  est  désarçonné  par  Samson  Carrasco 
qui  vient  lui  jeter  le  gant ,  tantôt  comme  chevalier  des  miroirs ,  tantôt 
comme  chevalier  de  la  lune  ;  c'est  ainsi  enfin  qu'au  déclin  de  sa  folie , 
dans  ce  période  d'élucidation  où  toutes  les  idées  fléchissent  et  prennent 
une  teinte  pacifique ,  le  bachelier,  voulant  l'exciter  à  commencer  la  vie 
pastorale  ,  lui  dit  qu'il  a  composé  une  cglogue  et  qu'il  vient  d'acheter 
à  un  berger  du  Quintanar  deux  superbes  chiens  portant  les  noms  fa- 
meux de  Barcino  et  de  Butron. 

Les  phénomènes  moraux  qui  signalent  le  retour  graduel  de  don  Qui- 
chotte à  la  raison  se  succèdent  dans  une  progression  si  exacte  et  sont 
décrits  avec  tant  de  fidélité ,  qu'au  dire  de  Morejon ,  Cervantes  semble 
avoir  emprunté  l'ingénieux  pinceau  du  médecin  de  Cappadoce;  il  l'a 
même  emporté  sur  Hippocrate  de  tout  l'avantage  d'une  action  sur  une 
définition;  au  lieu  d'un  froid  sujet  d'amphithéâtre,  il  fait  mouvoir  un 


personnage  comique  que  l'on  comprend  toujours  et  qui  ne  cesse  ja- 
mais d'intéresser. 

On  a  blâmé  le  dénouement  de  don  Quichotte  ;  et  en  effet ,  la  mer- 
veilleuse histoire  pouvait  finir  d'une  manière  moins  commune  ;  mais , 
dans  l'esprit  de  l'auteur  et  h  son  insu  peut-être,  la  thèse  médicale  a 
prévalu  sur  toute  considération  littéraire  ;  Cervantes  ne  s'est  armé  du 
scalpel,  et  n'a  procédé  à  l'autopsie  de  son  héros,  que  pour  démontrer 
l'insuffisance  de  l'anatomie  pathologique  dans  ce  genre  mystérieux 
d'affections  ;  rien  de  semblable  n'existe  dans  le  cid  Hamete  Benengcii 
qui  lui  a  fourni  le  canevas  de  son  livre,  et  l'on  conçoit  aisément  (pic 
Cervantes  se  soit  laissé  préoccuper  par  la  pensée  qu'il  ne  devait  qu'à 
son  propre  génie. 

Molière  a  été  universel  comme  l'écrivain  espagnol  :  même  sub- 
stance ,  même  originalité  dans  tous  les  sujets  qu'il  a  mis  en  scène  ; 
mais  est-il  une  matière  qu'il  ait  traitée  plus  à  fond  que  la  médecine? 
Que  de  fois  n'y  est-il  pas  revenu!  On  a  voulu  que  ce  fût  acharnement  ; 
pourquoi?  Quel  motif  avait-il?  j'allais  dire  quel  intérêt  ;  car  ,  aujour- 
d'hui, il  est  de  rigueur  que  toute  opinion  doit  avoir  quelque  intérêt 
pour  mobile.  Les  traits  décochés  contre  les  médecins,  quelque  acérés 
qu^ils  soient,  ne  portent  pour  la  plupart  que  sur  l'ignorance  ou  la  pé- 
danterie; ils  ne  s'arrêtent  donc  pas  au  but  de  la  satire  ,  ils  vont  plus 
haut  et  plus  loin  ;  on  peut  les  considérer  comme  un  appel  indirect 
fait  au  véritable  savoir,  et  il  est  certain  qu'ils  ont  été  une  cause  effi- 
cace de  progrès;  la  médecine  routinière,  toute  hérissée  d'aphorismes 
et  de  formules,  s'était  retranchée  dans  une  scholaslique  barbare  ;  Mo- 
lière se  jeta  intrépidement  a  travers  ses  bastions  de  grec  et  de  latin,  et 
il  lui  suffit,  pour  la  forcer  à  déguerpir  et  à  marcher,  d'exposer  aux 
yeux  du  public  les  deux  Diafoirus  ;  comment  ne  pas  apercevoir  h  tra- 
vers ces  grotesques  caricatures  tout  le  néant  des  méthodes  décrépites 
qui  ne  tiennent  plus  qu'à  des  m.ots  en  ruine  ?  Quel  fervent  disciple 
eût  osé  faire  cortège  à  ces  aveugles  négateurs  qui  se  vantaient  d'être 
si  fermes  sur  les  principes  qu'ils  n'avaient  jamais  voulu  ni  compren- 
dre 5  ni  même  écouter  les  prétendues  découvei^tes  de  leur  siècle  suj' 
la  circulation  du  sang- ,  et  autres  opinions  de  même  farine  ? 

Les  quatre  premiers  médecins  du  roi,  Dcsfougerais ,  Esprit,  Gue- 
naut  et  Dacquin,  à  peine  déguisés  sous  une  pseudonymie  composée 
par  Boileau  ,  viennent ,  à  la  voix  de  IMolière,  représenter  l'exagération 


i-  360  — : 

de^  deux  systèmes  alorâ  en  voo^ue:  renofodement  de'la  saîonée  lutte 
contre  le  fanatisme  de  la  purgation,  et  de  part  et  d'autre  on  est  si 
passionné,  si  absolu,  si  tranchant,  qu'une  consultation  est  plus  dange- 
reuse qu'une  maladie.  —  Si  vous  ne  faîtes  pas  saigne?^  tout  à 
riieure  votre  fille  ,  c^est  une  personne  morte  ,  dit  Tomes  à  Sgana- 
rello.  —  Si  vous  la  faites  saigner,  elle  ne  sera  pas  en  vie  dans  un 
quart- d'heure^  réplique  DcsConandrcs  —  A  qui  croire  des  deux? 
se  demande  le  père  de  la  malade;  772e  voilà  justement  un  peu  plus 
incertain  que  je  ne  Vêtais -,  il  me  vient  une  fantaisie^  il  faut  que 
faille  acheter  de  Vorviétan.  Quoi  de  plus  incisif,  et  pourtant  de  plus 
vrai?  Le  doute  conduit  au  désespoir,  le  désespoir  aux  moyens  extrê- 
mes, et  charlatanisme  pour  charlatanisme,  le  plus  expéditif  est  celui 
qui  obtient  la  préférence.  «  Ne  voyez-vous  pas  bien  quel  tort  ces  sortes 
»  de  querelles  nous  font  parmi  le  monde,  dit  la  Faculté  qui  intervient 
»  sous  le  masque  du  docteur  Fillerin  ;  et  n'est-ce  pas  assez  que  les  sa- 
»  vans  voient  les  contrariétés  et  les  dissenlions  qui  sont  entre  nos  au- 
»  tcurs  sans  découvrir  encore  au  peuple,  par  nos  débats,  la  forfanterie 
))  de  notre  art.  »  Bien  qu'ici  ÎNIolière  frappe  fort,  il  frappe  juste;  il 
était  impossible  de  mieux  faire  sentir  aux  parties  intéressées  le  péril 
de  c  s  guerres  de  systèmes,  et  la  nécessité  d'y  mettre  fin.  Si  d'un  coté 
la  cérémonie  burlesque  du  Malade  imaginaire  et  la  superstitieuse  in- 
tolérance du  docteur  Purgon  blessent  à  mort  la  foi  classique  ;  de  l'au- 
tre, la  ferveur  de  la  lancette,  symbole  des  nouvelles  cro}Tinces,  est 
châtiée  de  main  de  maître  ,  et  les  excès  qui  arrivent  ne  sont  pas  plus 
épargnés  que  ceux  qui  s'en  vont. 

C'est  dans  sa  comédie  la  plus  bouffonne  que  le  courageux  réforma- 
teur a  laissé  le  mieux  voir  tout  ce  qu'il  possédait  de  cette  science , 
objet  dc*s  prédilections  de  sa  critique  ;  il  a,  surtout,  si  bien  rencontré 
Cervantes  dans  la  définition  et  le  traitement  des  maladies  mentales 
qu'on  pourrait  croire  que  ces  deux  grands  hommes  avaient  étudié  su  ; 
les  mêmes  bancs  ;  écoutez  le  médecin  qui  disserte  sur  la  folie  suppo- 
sée de  INI.  de  Pourceaugnac  : 

«  Comme  ainsi  soit ,  dit-il ,  qu'on  ne  puisse   guérir  une  maladie 
»  qu'on  ne  la  connaisse  parfaitement ,  et  qu'on  ne  la  puisse  parfaite- 
;)  ment  connaître  sans  en  bien  établir  Tidée  particulière  et  la  véritable 
»  espèce,  par  ses  signes  diagnostiques  et  prognostiques,  vous  me  pcr 
))  mettrez ,  monsieur  notre  ancien  j  d'entrer  en  considération  de  h 


—  361  — 
»•  maladie  dont  il  sagit,  avant  que  de  toucher  à  la  thérapeutique  et  aux 
))  remèdes  qu'il  vous  conviendra  faire  pour  la  parfaite  curation  d'icelle; 
))  je  dis  donc  que  notre  malade,  ici  présent,  est  malheureusement atta- 
))  que,  affecte,  possédé,  travaillé  de  cette  sorte  de  folie  que  nous  nom- 
))  mons  fort  bien  mélancolie  hypochondiiaque  ,  espèce  de  folie  très-fa- 
)).  cheuse. . .  Je  l'appelle  hvpochondriaque,  pour  la  distinguer  des  deux  au- 
))  très,  car  le  célèbre  Gai  lien  établit  doctement,  à  son  ordinaire,  trois  es- 
»  pèces  de  celte  maladie. . .  La  première,  qui  vient  du  propre  vice  ducer- 
»  veau  ;  la  seconde,  qui  vient  de  tout  le  sang,  fait  et  rendu  atrabilaire  ; 
»  la  troisième,  appelée  hvpochondriaque,  qui  est  la  nôtre,  laquelle  pro- 
))  cède  du  vice  de  quelque  partie  du  bas-ventre  et  de  la  région  inférieure, 
))  mais  particulièrement  de  la  rate  ,  dont  la  chaleur  et  l'inflammation 
))  portent  au  cerveau  de  noire  malade  beaucoup  de  fuliglnes  épaisses  et 
)>  crasses,  dont  la  vapeur  noire  et  maligne  cause  dépravation  aux  fonc- 
»  lions  de  la  faculté  princesse.  Pour  diagnostic  incontestable  de  ce  que 
))  je  dis,  vous  n'avez  qu'à  considérer  ce  grand  sérieux,  cette  tristesse 
»  accompagnée  de  crainte  et  de  défiance ,   signes  pathognomoniques 
»  et  individuels  de  cette  maladie  ,  si  bien  marqués  chez  le  divin  vieil- 
))  lard  Hippocrate  ;  cette  physionomie  ,  ces  yeux  rouges  et  hagards , 
))  cette  grande  barbe,  cette  habitude  du  corps,  menue,  grêle,  noire  et 
;)  velue,  lesquels  signes  le  dénotent  très-afiecté  de  cette  maladie  pro- 
))  cédant  du  vice  des  hypochondres  ;  laquelle  maladie^  par  laps  de  temps, 
))  naturalisée,  envieillie,  habituée  et  ayant  pris  droit  de  bourgeoisie  chez 
))  lui,  pourrait  bien  dégénérer  en  une  manie  ,  ou  en  phthisie ,  eu  en 
))  apoplexie,  ou  même  en  fine  frénésie  et  fureur.  » 

Après  cette  analyse  dont  l'orthodoxie  est  inattaquable,  quel  est  le  trai- 
tement prescrit  par  le  médecin  queiNIoIière  fait  parler?  celui  qu'ordon- 
naient les  plus  habiles  docteurs  d'alors  :  «  Mais,  ajoute-t-il,  je  trouve 
;>  qu'il  est  bon,  avant  toute  chose  ,  de  réjouir  le  malade  par  d'agréa- 
))  blés  conversations,  chants  et  instrumens  de  musique,  à  quoi  il  n'y  a 
;)  pas  d'inconvénient  de  joindre  des  danseurs,  afin  que  leurs  mouvc- 
))  mens,  dispositions  et  agilité  puissent  exciter  et  réveiller  la  paresse  de 
»  ses  esprits  engourdis ,  qui  occasionne  l'épaisseur  de  son  sang  d'où 
;)  procède  la  maladie.        ... 

Supprimez  maintenant  la  fiction  de  la  démence  attribuée  à  M.  de 
Pourceaugnac,  fiction  qui  est  la  part  nécessaire  du  comique,  et  dites- 


—  362  -i 

moi  si  les  médecins  d'alîéncs  dont  notre  siècle  s'honore  tiendraient 
un  langage  bien  différent  de  celui  que  vous  venez  d'entendre. 

»  O  Cervantes!  s'écrie  Morejori  dans  les  transports  de  son  enthou- 
siasme, lorsque  tant  de  profanes  osent  se  dire  initiés  aux  secrets  de  la 
médecine,  toi  qui  étais  né  pour  elle,  tu  n'as  pas  même  porté  un  titre 
que  tu  aurais  immortalisé!  Mais  qu'importe!  tout  ce  qu'il  y  a  d'in- 
telligent et  de  sage  parmi  nous  t'admire  et  te  vénère!  )>  O  Molière  , 
m'écrierai-jehmontour,  que  ne  te  doit  pas  l'art  de  guérir!  Toi  seul,  dé- 
sintéressé dans  tous  ses  débats,  tu  pouvais  lui  donner  l'essor  qu'il  a  pris 
en  l'arrachant  de  vive  force  à  l'idolâtrie  de  ses  erreurs  ;  planant  du  haut 
de  ton  génie  sur  toutes  les  connaissances  de  ton  siècle  ,  tu  as  ouvert  à 
la  médecine  un  avenir  qu'elle  ne  voyait  pas  ;  lu  l'as  contrainte  à  se 
dégager  du  lourd  bagage  qui  embarrassait  sa  marche  pour  courir  de 
progrès  en  progrès,  et  si  une  pratique  sérieuse  développe  aujourd'hui 
les  enseignemens  variés  et  positifs  de  nos  écoles,  c'est  h  toi  que  doi- 
vent s'adresser  les  premiers  hommages  de  notre  reconnaissance  ! 

Merveilleuse  puissance  du  génie!  Tout  ce  qu'il  touche  de  sa  ba- 
guette aimantée  vient  à  lui  et  se  détache  de  la  terre  pour  suivre  son 
essor  ;  jamais  il  ne  s'arrête  comme  la  médiocrité,  à  mi-cote  d'un  art;  il 
va  droit  au  sommet^  et  de  là  il  le  domine.  «  Où  Corneille  a-t-il  donc 
appris  la  guerre?  »  disait  un  des  plus  savans  capitaines  de  Louis  XIV. 
«  Où  l'auteur  de  Cînna  a-t-il  donc  appris  la  politique?  »  demandait 
Napoléon.  Et  que  n'a-t-on  pas  tiré,  que  ne  tire-t-on  pas  encore  des 
fouilles  de  Shakespeare,  du  milieu  de  ces  blocs  entassés  qui  récèlent 
et  tant  de  trésors  artistiques  et  tant  de  richesses  morales  !  S'il  y  a  un 
si  grand  fonds  dans  les  œuvres  de  ces  hommes  d'clile,  c'est  aussi,  nous 
devons  en  convenir ,  qu'ils  travaillaient  en  conscience  ;  aucun  d'eux 
n'aurait  jeté  une  paille  au  vent  ;  ils  savaient  tous,  avant  de  semer,  creu-^ 
ser  de  larges  sillons;  tandis  qu'aujourd'hui,  dès  qu'on  a  quelques 
grains  à  confier  au  sol ,  on  se  donne  h  |>eine  le  temps  d'en  effleurer  I^ 
surface.  Est-ce  crainte  de  rencontrer  le  tuf  et  d'effrayer,  comme  on 
le  prétend,  la  frivolité  du  goût  pubhc?  Eh!  de  grâce,  qu'on  ne 
rapetisse  pas  le  siècle  pour  avoir  le  droit  d'être  petit;  qu'on  nous  donne 
de  l'art  et  de  la  science  à  la  manière  de  Cervantes,  de  INIolièré,  de  Cor- 
neille, de  Shakespeare,  et  je  réponds  que  le  siècle  s'en  accommodera  ; 
le  siècle  permet  tout ,  excepté  qu'on  l'ennuie.  La  nature  humaine  ne 
change  pas  ;  quels  que  soient  son  costume  et  son  langage,  riioaimc  reste 


—  363  — 
toujours  le  même,  et  ce  vieux  sujet  d'élu Jes  a  pour  chaque  généialion 
un  attrait  de  nouveauté.   Le  maître  de  notre  scène  comique  a  tué  les 
ridicules  de  son  temps,  mais  il  n'a  pu  tuer  ceux  du  notre  ;   et  quelle 
Sainl-Barthélemy  ne  pourrait-on  pas  faire  si  on  savait  où  prendre  sa 
massue!  Ce  docteur  Pancrace,  qui  ne  jure  que  par  Aristote  et  qui 
argumente  avec  tant  d'incandescence  pour  prouver  qu'on  doit  dire  la 
figure   et  non   la  forme  d'un   chapeau  ;  ce  pyrrhonien  ]Marphurius 
qui  n'abdique  un  moment  ses  doutes  que  pour  croire   aux   coups 
de  bâton  qui  pleuvent  sur  ses  épaules  ;  tous  ces  plagiaires,  enfin,  des 
rêves  de  l'antiquité  n'ont-ils  pas  été  remplacés  par  d'autres  plagiaires 
ou  par  d'autres  rêveurs  î  Je  ne  veux  nommer  aucune  utopie,  pas  même 
celle  de  Saint-Simon  ;  mais  cherchez  bien,  et  assurément  vous  trouve- 
rez. Le  bon   jNL   Jourdain  se  laisse  défîiiir  en  termes  techniques  la 
grammaire,  la  logique,  la  philosophie,  la  morale,  la  physique,  la  mu- 
sique, la  danse  ,   l'escrime  et  jusqu'à  la  science  des  bons  morceaux  ; 
c'est  un  inventaire  complet  des  connaissances  de  son  siècle  auquel  il 
assiste  le  plus  gaîment  du  monde;  et  que  de  gens  courraient  encore 
s'instruire  au  théâtre,  si   l'on  en  faisait  une  école  aussi  amusante  î 
Qu'on  ne  s'y  trompe  pas  :  ce  jNL  Jourdain,  tout  boursoufflé  qu'il  fût 
par  la  caricature ,  était  un  tvpe  ;  l'empreinte  en  a  porté  sur  l'épicier 
moderne  ;  M.  Jourdain  voulait  être  gentilhomme  ;  l'épicier  non-seu- 
lement ne  veut  pas  de  gentilshommes,  mais  il  n'entend  rien  souffrir  au- 
dessus  de  lui;  il  n'admet  aucune  supériorité  de  quelque  nature  que 
ce  soit.  De  quel  coté  la  vanité,  l'ignorance,  la  prétention  offrent-elles 
le  plus  de  prise  au  comique?  il  me  semble  que  la  chance  est  meilleure 
pour  nous  qu'elle  ne  l'était  pour  ^lolière. 

Il  ne  devait  pas  être  facile ,  quand  les  Femmes  savantes  ont  été 
jouées,  d'exterminer  VatJios  elle  pathos  ^  car  dans  les  salons  à  la 
mode  on  s'embrassait  encore  poui^  l'amour  du  grec  ;  cependant  Mo- 
lière a  combattu  et  vaincu  ;  mais  s'il  n'y  a  plus  ni  Caritidès,  ni  Trisso- 
tin,  ni  Vadius,  si  l'on  ne  compose  plus  de  sonnets  comme  celui  d'O- 
ronte,  si  les  afféteries  et  les  subtilités  des  Précieuses  j'idicules  ont 
passé  de  mode,  d'autres  subtilités,  d'autres  afféteries  ont  pris  cours 
et  circulent  sans  obstacles.  Il  v  avait  de  la  pruderie  dans  le  spiritua- 
lisme du  dix-septième  siècle  ;  il  y  a  du  dévergondage  dans  celui  du 
dix-neuvième.  Le  progrès  est  manifeste!  est-ce  donc  une  raison  pour 
garderie  sijcncc?  Faut-il  ne  tirer  aucun  j)arti  de  nos  avantages?  Mais 


-.  364  — - 

a  quoi  bon  ces  conquêtes  libérales  dont  on  fait  tant  de  bruit?  A  quoi 
bon  la  liberté  d'examiner,  de  parler  et  d'écrire  ?  A  quoi  bon  la  pressa 
et  le  théâtre  si ,  avec  tant  de  moyens  d'influence,  on  ose  moins  que 
le  valet  de  chambre  de  Louis  XTV!  Non,  ce  n'est  ni  l'audace  ni  le  ta- 
lent qui  manquent;  c'est  la  foi  dans  une  société  que  l'on  fait  plus  dé- 
pravée qu'elle  ne  l'est  :  au  lieu  de  diriger  l'opinion  dans  de  sages  voies^ 
on  la  laisse  tourner  au  souffle  de  toutes  les  folies  ;  au  lieu  de  réprimer 
ses  écarts,  on  les  favorise, 'et  il  n'est  pas  de  faiblesse  que  l'on  n'exploite 
avec  une  servilité  de  courtisan.  L'heure  est  venue,  ce  me  semble,  d'i- 
miter la  noble  indépendance  des  maîtres  de  notre  littérature.  Qui- 
conque sent  pétiller  dans  sa  tète  quelque  étincelle  du  feu  sacré  doit 
renoncer  à  ces  maigres  tableaux  de  genre  et  à  toutes  ces  compositions 
sans  substance  qui  n'alimentent  ni  l'esprit  ni  le  cœur;  aux  grandes  toi- 
les les  grands  pinceaux  ;  la  poétique  de  tous  les  arts  n'est  plus  à  cher 
cher  ;  elle  est  dans  les  œuvres  même  que  nous  admirons,  et  Lamartine 
i'a  complètement  résumée  par  un  seul  vers  : 

C'est  pour  la  vérité  que  Dieu  fit  le  génie  ! 

Adolphe  de  Puibusque. 


POSTES  — nOMA3.TSZISnS 

DE  LA  FRANCE 


I. 

CYCLE  BRETON. 

Nous  avons  reconnu  avec  les  trouvères  trois  sources  principales  à 
l'épopée  chevaleresque:  les  chants  des  Bretons,  les  traditions  françai- 
ses, et  les  souvenirs  de  l'antiquité  (i).  Nous  allons  maintenant  étudier 
chacune  de  ces  sources  dans  ses  détails,  en  commençant  par  la  pre- 
mière ;  nous  parlerons  ensuite  des  poètes  qui  y  ont  puisé. 

(1)  Esquisses  pcéliiuiuaires.— ZifV/w  de  la  jeune  France^  t.  v.  p.  36. 


—  365  =: 

L'âge  héroïque  des  peuples  gaulois,  comme  celui  de  tous  les  peu- 
ples, se  perd  dans  un  vague  lointain  dont  il  est  ditficile  de  sonder  la 
profondeur.  La  Gaule  ressemble  alors  h  un  mystérieux  sanctuaire  d'où 
s'élèvent  des  flots  d'encens,  où  des  prêtres  vêtus  de  blanc,  et  de  vieux 
guerriers  tout  armés,  chantent  et  prient  ensemble  a  genoux,  où  rayon- 
nent mille  clartés  pour  l'imagination  éblouie,  mais  qu'un  grand  voile 
dérobe  aux  regards.  Ce  voile,  César  le  fendit  de  son  glaive,  et  la  réa- 
lité parut. 

La  poésie  recula  alors  devant  l'histoire,  comme  les  Gaulois  devant 
les  Romains,  et  comme  eux  elle  fut  vaincue.  On  sait  qu'elle  ne  mourut 
pas  cependant,  et  que  les  bardes  la  recueillirent  chez  les  Bretons,  seul 
et  dernier  reste  de  la  nation  gauloise  qui  eut  sauvé  avec  son  indépen- 
dance les  précieux  débris  de  l'héritage  druidique.  C'est  parmi  eux, 
c'est  dans  l'Armorique  et  la  Cambrie  que  nous  devons  l'aller  entendre, 
et  qu'elle  se  remontre  à  nous  aux  cinquième  et  sixième  siècles,  toute  bril- 
lante et  tout  inspirée. 

Arthur  et  Houel,  deux  guerriers  du  sang  des  vieux  rois,  régnaient  alors 
sur  ces  deux  provinces.  L'un  commandait  aux  Bretons  de  l'île,  l'autre  à 
ceux  du  continent.  Ils  avaient  souvent  à  unir  leurs  armes  contre  les 
Saxons  et  les  Francs,  successeurs  des  Romains  dans  les  Gaules  ;  leurs  peu- 
ples étaient  frères,  leurs  succès  constans,  leurs  gloires  communes.  Le 
Dragon  rouge^ — symbole  des  Bretons  dans  les  chants  du  barde  IMer- 
dhyn, — le  Dragon  rouge  triomphait  toujours;  il  enchaînait  la  fureur  du 
Dragon  blanc  (les  étrangers),  et  écrasait  incessamment  sa  tête  sous  ses 
pieds.  Près  d'eux  «combattaient  par  troupes  ces  guerriers  impétueux 
))  dont  parle  un  autre  barde;  ces  guerriers  aux  longues  lances  recourbées 
))  et  sanglantes,  qui  engloutissaient  comme  un  déluge  les  ennemis  dans 
»  une  ruine  générale  ;  ))  ou  ces  chefs  renommés  «  qui  buvaient  de  la 
))  bière  et  du  vin  dans  des  coupes  d'or,  et  portaient  le  collier  d'hon- 
))  neur  ;  »  ou  ces  autres  qui  «  roulant  comme  le  feu,  le  tonnerre  et  la 
»  tempête,  apprêtaient  de  leurs  mains  un  repas  à  souhait,  aux  aigles 
»  fauves  et  aux  oiseaux  de  proie,  et  faisaient  déborder  de  sang  les  fleu- 
))  ves  après  la  bataille  (i).  » 

L'histoire  a  appelé  ces  princes  du  surnom  de  grands^  et  s'il  est  plus 
glorieux  aux  yeux  de  l'humanité  de  rompre  des  fers  que  d'en  donner, 

(I)  Y  Gododin. 


—  366  — 

ils  ont  mleuxméritécetitre  que  tant  de  conquérans  fameux.  La  poésie  a 
chanté  leur  mémoire  et  leurs  siècles;  et  de  l'ensemble  des  chants  des 
bardes  recueillis  par  les  trouvères,  et  par  eux  traduits  dans  une  nou- 
velle langue  et  animés  d'une  vie  nouvelle,  est  née  la  branche  de  l'épopée 
chevaleresque  dont  nous  nous  occupons,  qui  se  couvrit  de  fleurs  si  va- 
riées et  si  brillantes. 

INIais  pour  bien  comprendre  ceci^  quelques  préliminaires  sur  l'état 
des  bardes,  depuis  la  chute  du  druidisme  ,  nous  paraissent  indispen- 
sables. 

Les  bardes  formaient  chez  les  Bretons  une  hiérarchie  réo:ulièremcnt 
constituée  par  la  loi  ;  ils  avaient  à  leur  tète  le  bard-y-wîad^  ou  barde 
de  la  patrie,  à  qui  son  génie  seul  conférait  cette  dignité  ;  elle  ne  s'ob- 
tenait qu'au  concours.  Tous  les  trois  ans,  il  y  avait  sur  une  liaute  mon- 
tagne, devant  un  autel  druidique,  une  assemblée  générale  des  anciens 
de  la  nation  (Jieji  ardiiriet)^  des  grands  et  du  peuple,  où  tous  les  bar- 
des du  pays  venaient  disputer  le  prix  de  la  lyre.  Le  vainqueur  méri- 
tait un  rang  distingué  auprès  du  grcnid  cJief  -^  il  avait  le  droit  de  chan- 
ter en  sa  présence  pendant  les  trois  années  de  son  règne  poétique;  il 
obtenait  \c  fauteuil  doré  à  la  cour,  recevait  une  harpe  des  mains  de 
la  reine  avec  un  anneau  d'or,  et  était  honoré  du  titre  de  prince  des 
bardes.  Tels  furent  aux  cinquième  et  sixième  siècles,  Thaliessyn  , 
*  Merdhyn  et  Merdhyn-Emrys,  qui  déposèrent  sur  l'autel  du  dieu  des 
chrélicns  leur  couronne  de  verveine  de  druides,  et  leur  rameau  de  guy 
sacré.  Les  degrés  inférieurs  de  la  hiérarchie  étaient  occupés  par  les 
bardes  du  prince,  des  seigneurs,  ou  des  autres  chefs.  Le  nombre  de  ces 
poètes  domestiques  s'élevait  très-haut.  Ils  prenaient  place  au  milieu 
des  premiers  officiers  du  palais,  et  y  logeaient;  leurs  terres  étaient 
franches  et  quittes  de  taxe  et  d'impôt  ;  en  marche  ils  montaient  des 
chevaux  des  écuries  royales.  Quand  le  souverain  tenait  cour  plénière, 
aux  trois  principales  fêtes  de  l'année  (Pâques,  Noël  et  la  Pentecole),  il 
faisait  présent  à  son  barde  d'un  échiquier  d'ivoire;  son  épouse  lui  pas- 
sait au  cou  une  chaîne  d'or,  et  il  s'assevait  à  la  droite  de  l'héritier 
présomptif,  des  mains  duquel  il  prenait  la  harpe.  Celte  harpe  était  sa- 
crée, comme  celle  du  prince  et  du  noble.  Il  ne  pouvait  ni  la  donner, 
ni  la  vendre,  ni  l'engager,  ni  s'en  défaire  pour  aucune  raison  durant 
sa  vie  ,  sa  charge  l'obligeait  h  se  tenir  toujours  prêt  à  chanter. 

Les  faits  et  gestes  de  leur  souverain  ou  seigneur,  la  gloire,  les  ex- 


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ploits  et  les  actions  clignes  de  mémoire  des  héros  de  la  patrie,  étaient 
le  sujet  ordinaire  des  chants  des  bardes  domestiques  et  des  bardes  cou- 
ronnés (i). 

Au  dixième  siècle,  ces  ordonnances  relatives  aux  bardes  furent  con- 
firmées et  retouchées  ;  au  onzième,  nous  y  trouvons  ajouté  cet  impor- 
tant article  : 

«  Nul  ne  sera  barde,  nul  n'aura  droit  de  célébrer  sur  la  lyre  les  évé- 
neméns  passés,  qu'il  ne  sache  par  cœur  tous  les  chants  de  Merdhyn, 
de  INIerdhyn-Emris  et  de  Thaliessin,  les  trois  princes  des  bardes  bre- 
tons (2).  )) 

Ainsi,  les  souverains  et  seigneurs  de  la  Bretagne  insulaire  ou  conti- 
nentale :  Arthur,  Houel,  le  roi  Mark,  Tristan,  Langaloc'h  (Lancelot), 
Galgan  (Gauvain),  Perceval,  tous  les  héros  de  la  Table-Ronde  ou  du" 
Saint' Graal,  et  leurs  immortelles  amies  Gwenwar  (Genièvre),  Issylt 
(Iseult),  et  les  autres,  eurent  à  leur  cour  des  poètes  qui  conservaient  le 
souvenir  de  leurs  exploits  et  de  leurs  amours,  et  qui  trouvèrent  un 
écho  dans  les  bardes  des  onzième,  douzième  siècles  et  suivans. 

Outre  cette  expression  lyrique,  la  poésie  bretonne  en  avait  une  au- 
tre écrite,  mais  moins  générale. 

Ce  ne  fut  guère  qu'en  750  que  l'on  commença  h  en  fixer  par  l'écri- 
ture les  fugitifs  monumens.  On  réunit  dans  un  monastère  d'Armori- 
que  un  grand  nombre  de  chants  et  de  traditions  concernant  la  mé- 
moire des  princes  et  chevaliers  bretons,  et  l'on  donna  à  ce  recueil  le 
nom  de  «  Brut-y -Breninet^  ))  c'est-à  dire  «  Histoire  des  princes.  » 

Cinq  cents  ans  plus  tard  ,  un  moine  gallois,  Waltcr-Ralénius, 
voyageant  en  Armorique,  trouva  ce  manuscrit ,  l'emporta  en  Angle- 
terre, et  le  communiqua  à  Gai frid- Arthur,  archidiacre  du  comté  de  Mon- 
mouth,  qui  le  traduisit  en  latin,  et  dédia  son  ouvrage  à  Robert,  comte 
de  Glocester,  fils  naturel  d'Henri  l*''.  Cette  dédicace,  la  voici  : 

«  A  très-illustre  et  très-invincible  prince  et  seigneur  Robert,  comte  de 
))  Glocester,  Galfrid  de  AIonmouth,en  toute  vénération,  salut. 

))  Je  ne  pouvais  revenir  de  mon  étonncmcnt,  en  voyant  (juc  dans  leurs 
»  ouvrages  Gildas  et  Bcde  ne  parlassent  point  des  anciens  princes  brc- 


(1)  Gyfrcilbjcu  hyweldda. 
(2}  Uavics  rjies. 


—  368  — 
))  tonSj  m  même  d'Arthur  et  de  ses  chevaliers,  et  de  tant  d'autres  qui 
», se  succédèrent  depuis  ;  je  m'en  étonnai,  dis-je,  vivement,  car  leurs 
»  gestes  méritent  d'éternels  éloges,  et  ils  sont  gravés  dans  la  mémoire 
))  d'un  grand  nombre  de  peuples  qui  les  chantent  avec  enthousiasme. 
))  Telles  étaient  mes  pensées  habituelles,  quand  Walter  d'Oxford,  sa- 
))  vant  aussi  versé  dans  l'art  de  la  parole  que  dans  les  histoires  étran- 
»  gères^  me  montra  un  livre  singulièrement  vieux,  écrit  en  langue  bre- 
))  tonne,  et  contenant  en  très-beaux  vers  les  gestes  et  faits  des  anciens 
»  Bretons...  C'est  à  sa  prière  que  j'ai  traduit  cet  ouvrage  en  latin. 
))  Agréez-en  l'hommage,  Robert  de  Glocester,  etc.  »  a.'  aui^ 

Du  latin  du  moine  Galfrid,  le  J3riU-f'Breninet  passa  dans  le  fran- 
çais de  Wace  et  de  plusieurs  aulres  trouvères.  C'est  un  des  plus  an"P4 
ciens  monumens  de  notre  littérature  au  moycn-àge,  et  le  premier  ro- 
man de  la  Table-Ronde. 

Les  desccndans  de  Rolf-Gangr  et  des  barbares  du  nord  qui  le  suivi-| 
rent  sur  les  côtes  de  France,  étaient  depuis  long-temps  fixés  en  Neus- 
trie;  ils  avaient  des  ducs  et  des  lois,  un  gouvernement  constitué,  parr# 
laient  la  langue  des  vaincus,  le  roman  wallon,  et  cimentaient  chaque 
jour  par  de  mutuelles  unions  leur  alliance  avec  leurs  voisins  les  Bretons 
d'Armorique  ;  ces  rapports  devinrent  si  intimes,  qu'ils  confondirent 
bientôt  les  intérêts  des  deux  peuples.  La  conquête  de  l'Angleterre  par 
eux  résolue  et  exécutée  en  fut  un  des  h^uits  principaux. 

INIais  il  ne  fut  pas  le  seul  ;  ce  fait  devait  avoir  des  conséquences  dans 
mi  autre  ordre  de  choses  bien  plus  importantes  encore,  il  devait  ap- 
prendre aux  trouvères  normands  quelle  mine  poétique  la  Bretagne  re- 
celait dans  son  sein. 

On  connaît  le  goût  des  peuples  du  nord  pour  la  poésie,  ils  le  portè- 
rent avec  eux  dans  leur  nouvelle  patrie,  et  leurs  princes  continuèrent 
à  avoir  des  poètes  auprès  d'eux. 

Quand  Louis- d'Outremer  ,  usurpateur  du  duché  de  Normandie, 
chassa  les  jongleurs  de  la  cour  du  jeune  Richard  (94 2),  et  qu'il  en 
nomma  sénéchal  Raoul  Torte,  «  lacoui*,  nous  apprend  un  trouvère,  en 
fiLt  tournée  à  ^^raiit*  destruction^ — Raoul  en  reçut  mainte  malédic- 
tion ;  — moult  il  y  avait  par  la  terre  de  pleurs  et  de  gémii^semens.  — 
Plus  de  vielles  ni  de  rotes,  ni  de  rotrucngcs,  ni  de  chansons.  — Les 


—  369  — 

vieillaiHJs,  les  vieilles  femmes  se  laissaient  choir  à  genoux  ;- — les  peti\5 
enfans  mêmes  pleuraient  dans  plusieurs  maisons. —  » 

Le  premier  acte  de  l'autorité  de  Pâcliard,  après  avoir  reconquis  ses 
états,  fut  de  les  rappeler  ;  poète  distingué  lui-même ,  et  époux  d'une 
princesse  bretonne  élevée  au  son  de  la  harpe  armoricaine,  il  aimait 
comme  elle  à  entendre  les  trouvères ,  à  les  protéger,  et  secondait  de 
tous  ses  efforts  le  mouvement  intellectuel  dont  ils  étaient  les  inslru- 
niens. 

Ses  successeurs  suivirent  son  exemple.  Guillaume-lc- Conquérant 
donnait  à  son  ménestrel  Berdik  trois  vills  et  cinq  caracates  de  terres 
dans  le  Gloucestershirc,  et  cela  sans  taxes  ni  impôts.  Par  ses  ordres,  la 
langue  française,  qui  était  déjà  celle  de  la  clergie  (les  lettrés),  de  la 
cour,  des  ti'ibunaux  et  des  grands,  devenait  celle  de  toutes  les  écoles; 
sii  connaissance  était  exigée  pour  parvenir  aux  emplois ,  le  code  des 
lois  saxonnes  traduit  dans  la  langue  des  vainqueurs,  et  l'antique  idiome 
de  l'Angleterre  abandonné  du  peuple.  Peu  à  peu,  le  français  s'étendit 
partout,  et  au  douzième  siècle  on  ne  pouvait  plus  l'ignorer  sans  pas- 
ser pour  s}ilain^  comme  le  témoigne  le  Dictié  d'Urbain^  manuel  de  la 
civilité  à  cette  époque,  composé  par  Henri  P^ 

Soyez  débonnaire  et  courtois, 

Sachez  aussi  parler  françois  ; 

Car  moult  est  langage  loud^ 

De  geulilsliommes  moult  aimé.  ,^ 

Enfin  la  France  n'était  plus  le  seul  théâtre  du  mouvement  littéraire 
et  intellectuel,  il  embrassait  toute  l'Angleterre, 

C'est  alors  que  naquit  (de  1090  à  1 1 10),  dans  Tile  de  Gersey,  le 
trouvère  maistre  Wace;  il  commença  ses  études  à  Caen,  où  il  y  avait 
une  école  célèbre  fondée  par  l'abbé  Lanfrank  ,  depuis  archevêque  de 
Cantorbéry.  De  là  il  passa  en  France,  et  après  un  séjour  de  quelques 
années  dans  ce  pays,  il  revint  en  Normandie. 

En  l'ile  de  Gcfsey"  âuîs  nd, 

A  Caen  fus  petit  apporté, 

Illecqucs  (là)  fus-je  à  lettres  mis, 

Puis  fus  loTi^-temps  en  France  appris, 

Quand  de  France  je  retournai^ 

A  Caen  lonoucment  demeurai, 

De  romans  faire  m'entrerais, 

Moult  en  ccrivis  et  eu  fis.         ^  j 


—  370  — 
II  y  composa  en  effet  sa  traduction  du  Britt-y-Breninet,  son  principal 
ouvrage  (  1 1 55),  et  la  première  partie  du  roman  des  Ducs  de  Norman- 
die (i  i6o).  Mais  il  ne  tarda  pas  à  comprendre,  à  ce  qu'il  paraît,  que  la 
route  qui  mène  à  la  gloire  ne  conduit  guère  à  la  fortune,  car  il  rompit 
brusquement  le  fil  de  son  histoire  de  la  manière  qu'on  va  lire  : 

Mais  (l'aller  longue  voie  se  peut-on  Lien  lasser, 
Et  de  belles  chansons  se  peut-on  ennuyer  ? 
Qui  chante,  boire  doit,  ou  prendre  autre  loyer, 
De  son  métier  se  doit  qui  le  peut  avancer. 

Il  abandonna  donc  la  poésie  pour  preîidre  autre  lofer.  Son  métier 
nouveau  Vavança-t-'û  davantage  ?  C'est  peu  probable. 

Au  moins  sa  rupture  avec  les  muses  n'était-elle  point  définitive;  au 
bout  de  dix  à  douze  ans,  il  se  réconcilia  avec  elles,  et  reprit  le  cours  de 
ses  travaux.  Il  est  vrai  de  dire  que  le  réconciliateur  était  Henri  II,  et 
que  le  trouvère  venait  d'être  fait  chanoine  de  Baveux. 

Il  me  fit  donner,  Dieu  lui  rende! 
A  Baycux  une  prébende, 
Et  maint  autre  don  m'a  donné. 
De  tout  lui  sache  Dieu  bon  gré. 

Malgré  le  titre  et  les  dons  il  ne  put  s'empêcher  toutefois  de  laisser 
entrevoir  comme  un  regret  ou  un  vœu  dès  le  début  de  la  seconde  par- 
tie de  son  roman  ;  peut-être  aussi  ne  cherchait-il  qu'une  excuse  à  son 
long  silence. 

JadiSj  observe  le  trouvère, 

Moult  souloient  être  honorés, 
Et  moult  prisés  et  moult  aimés, 
Ceui  qui  les  gestes  écrivaient. 
Et  qui  les  histoires  traitaient, 
Souvent  ils  avaient  des  barons, 
Et  des  nobles  dames  beaux  dons. 
Pour  mettre  leur  nom  en  histoire  (l). 
Moi  je  puis  longuement  penser. 
Livres  écrire  et  translater, 
Faire  romans  et  serventois, 
Ne  trouverai  qui  soit  courtois, 
Qui  tant  me  donne  et  mette  en  maiu^ 
Dont  j'aie  un  mois  un  écrivain, 
rsi  qui  nul  autre  bien  me  fasse  (2). 


(1)  Allusion  aui  bardes. 

(2)  Les  trouvères  se  servaient  de  copistes  pour  mettre  au  net  Içui-s  ouvrages. 


—  371  — 

Ils  disent:  Moult  bien,  maistre  Waccf 
Vous  devriez  toujours  écrire, 
Qui  savez  tant  bel  et  bien  dire  ! 
A  ce  me  tais,  et  reste  mus  (muet]. 
Do  plusieurs  je  n'en  aurai  plus, 

Et  cependant ,  ajoute-t-il  tristement , 

Je  parle  pour  la  riche  gent 

Qui  a  les  rentes  et  l'argent  ; 

Car  pour  eux  sont  les  livres  faits , 

Et  bons  dits  faits,  et  bien  retraits  (racontés). 

Morte  est,  qui  jadis  fut ,  noblesse  , 

Et  périe  est  od  (avec)  lui,  largesse. 

Qui  ses  lois  ait  (suive),  ne  puis  trouver, 

Tant  puis-je  loin  et  près  aller, 

Ne  trouverai  qui  rien  me  donne 

Fors  le  roi  Heuri-le-second. 

Ces  vers  pourraient  donner  à  croire  que  maistre  Wace  n'est  pas 
entièrement  à  l'abri  du  reproche  qu'ont  adressé  certains  critiques  à 
un  poète  de  l'antiquité. 

INIais  ce  n'est  pas  à  notre  siècle  de  lui  en  faire  un  crime  : 
s'il  eût  vécu  de  nos  jours,  il  eut  parlé  différemment,  sans  doute  ; 
nous  n'en  sommes  plus  au  temps  où  les  poètes  enviaient  de  quoi  avoir 
un  copiste  durant  un  mois  ;  où  ils  léguaient  à  leurs  femmes ,  par 
testament ,  le  second  de  leurs  lits  après  le  meilleur  (Shakespeare)  5  où 
ils  reconnaissaient  par  devant  justice  en  avoir  reçu  quarante-quatre 
poules  et  poulets  avec  un  coq,  et  autres  objets  semblables  (Cervantes); 
où,  enfin,  ils  empruntaient  trois  sols  pour  payer  le  raccommodage 
de  leur  unique  paire  de  soulliers ,  comme  le  grand  Corneille. 

Moult  soûlent  ils  être  honorés  î 

Wace  termina  la  série  de  ses  romans  par  deux  ouvrages  pieux  : 
V Histoire  de  la  Fête  de  la  Conception  de  la  sainte  Vierge ,  et  la 
yie  de  saint  Nicolas,  Tel  était  l'usage  des  trouvères,  c'était  le  repos 
dans  le  sein  de  Dieu  après  les  orages ,  un  passeport  d'immortalité. 
Ainsi  les  chevaliers  venaient  terminer  leur  carrière  si  brillante  et  si 
agitée  ,  si  pleine  de  guerre  et  d'amour,  dans  quelque  abbaye  solitaire, 
h  l'autel  de  laquelle,  fatigués  du  monde ,  ils  appendaient  leur  bou- 
clier. 

On  croit  qu'il  mourut  vers  la  fin  du  douzième  siècle ,  en  Nor-» 
mandie  selon  les  uns;  çn  Angleterre  suivant  d'autres. 


'—  372  — 

A  cela  se  réduit  le  peu  de  détails  que  nous  possédions  sur  le  trou- 
vère normand  ;  nous  les  avons  recueillis  cà  et  là  dans  ses  livres  , 
comme  des  traits  épars  et  brisés  ,  pour  en  refaire  son  image ,  mais 
nous  n'osons  trop  nous  flatter  d'y  avoir  réussi. 

Il  y  a  moins  d'une  année  qu'égaré  dans  les  rues  de  Caen,  nous  de- 
mandions h  la  vieille  ville  quelque  souvenir  de  son  vieux  trouvère. 
Nous  cherchions  son  nom  sur  tous  les  murs  les  plus  noircis  par  le 
temps ,  sur  toutes  les  portes  les  plus  moussues.  jNIais  ni  les  murs  ni 
les  portes  antiques  ne  nous  en  parlèrent.  Peut-être ,  la  maison  qu'il 
occupait  sert-elle  aujourd'hui  à  quelque  usage  inftime;  celle  où  est  né 
Chateaubriand  est  maintenant  l'écurie  de  la  poste  de  Saint-Malo. 

Nous  entrâmes  dans  une  église  (Saint-Etienne,  je  crois),  et  sous 
les  arches  ogivales,  les  mille  colonnes  et  les  cinti'es  mêlés  de  roman 
au  milieu  de  la  poussière  et  de  l'odeur  des  siècles  passés ,  le  trouvère 
vint  encore  s'offrir  a  notre  esprit.  De  graves  chanoines  réunis  dans  le 
chœur  psalmodiaient  l'office  du  soir;  c'était  peut-être  à  la  même 
place  que  le  cJianoinc  de  Baveux  avait  lui-même  K'crscillé.  Sa  mé 
moire  nous  suivit  ainsi  sur  les  jolies  rives  de  l'Orne;  sans  nul  doute, 
jadis  il  s'y  promena  plus  d'une  fois  ;  nous  le  rêvions  ,  la  tête  couverte 
d'un  froc,  et  s'appuyant  sur  un  bàlon.  Il  portait  sous  le  bras  un 
psautier,  ou  peut-être  un  de  ses  romans  ;  il  était  un  peu  triste  et 
courbé,  s'avançait  lentement ,  et  nous  semblait  réciter  à  demi-voix  des 
vers.  Hélas  !  noire  rêve  dura  peu  !  Il  y  avait  près  de  nous  des  matelots 
à  moitié  ivres ,  qui  chantaient  et  fumaient  en  radoubant  leur  chaloupe. 

Après  avoir  erré  çà  et  là,  long-temps  »  le  long  des  quais  et  des  environs, 
tout  plein  des  souvenirs  du  moycn-àge  dont  la  ville  est  remplie,  nous  son- 
geâmes à  revenir  sur  nos  pas,  mais  soit  distraction,  ou  plutôt  igno- 
rance des  lieux,  nous  perdîmes  bientôt  notre  route,  et  nous  nous 
trouvâmes  face  à  face  avec  un  cimetière. 

Quand  on  est  seul  au  milieu  d'une  ville,  et  que  la  foule  qui  s'agite, 
et  entoure,  n'olfre  personne  à  qui  sourire  et  serrer  la  main,  autant 
vaut  selon  nous  la  société  des  morts. 

Nous  entrâmes. 

Le  soleil  sur  le  point  de  se  coucher  jetait  en  ce  moment  un  grand 
éclat;  il  éclairait,  de  longs  rayons  pâles  et  brisés  ,  la  sombre  verdure 
du  feuillage  ,  les  croix  des  tombes  et  le  faîte  des  monumens.  Si  tout 
était  mouvement  et  bruit  sur  les  bords  de  l'Orne  et  au  sein  de  la  ville, 


-^  373  — 

icî  tout  était  paix  et  calme  :  pas  un  oiseau  ,  pas  un  ctre  vivant,  aucun 
murmure  ,  que  le  froissement  des  herbes  h  demi  fanées  ,  et  des  insec- 
tes nés  de  l'iiomme  qu'elles  abritent  sous  leurs  touffes. 

Que  venions-nous  chercher  au  cimetière  des  Normands,  nous  autres 
fils  de  l'Armorique?  était-ce  quelque  ami  perdu  ,  quelque  parent  dé- 
funt loin  de  sa  terre  natale,  quelques  bonnes  et  pieuses  pensées,  ou 
le  tombeau  de  maistre  Wace?  Mais  le  trouvère,  sans  doute,  ne  repose 
point  en  ces  lieux,  l'Angleterre ,  dit-on_,  a  recueilli  ses  restes. 

Pourtant,  nos  yeux  allaient  de  tombe  en  tombe  et  d'épitaphc  en  épi- 
taphe ,  comme  s'ils  eussent  cherché  à  retrouver  la  sienne. 

Et  notre  pied  subitement  heurta  à  l'angle  d'un  autre  tombeau ,  au 
tombeau  d'un  autre  trouvère... 

Lui  aussi  fut  clerc-Usant  de  la  Normandie,  et  honora  cette  pro- 
vince par  ses  ouvrages;  lui  aussi  habita  la  ville  de  Gaen;  il  fut  cha- 
noine de  Baveux, comme  Wace,  comme  Wace  il  visita  rAn^leterre; 
non  f)lus  5  il  est  vrai,  en  voyageur  et  protégé  d'un  roi  (  les  rois  en  ce 
temps-là  ne  donnaient  plus  de  couronnes  aux  poètes  ,  ils  n'en  portaienC 
plus  eux-mêmes;  le  peuple  l'avait  fait  rouler  avec  leur  tète  dans  leur 
sang  ,  )  non  !  l'Angleterre  fut  pour  lui  une  terre  d'exil.  11  allait  en 
compagnie  de  malheureux  prêtres  bretons  demander  à  cette  île  un 
refuge  contre  la  proscription;  avec  eux  il  eût  pu  chanter  :  <(  Adieu  , 
))  pauvre  pays  de  France  !  adieu  !  Assis  le  long  du  jour  sur  un  rocher 
))  du  rivage  j'arrose  mon  visage  de  larm^es  ,  je  fatigue  mes  yeux  à  cher- 
))  cher  h  l'horizon  lointain  ; 

((  Je  fatigue  mes  yeux  à  chercher  sur  les  mers^  si  je  ne  vois  point 
))  arriver  quelque  vaisseau  de  la  patrie,  qui  m'annonce  ma  délivrance.  » 

C'était  le  tombeau  de  l'abbé  Delarue...  Peu  de  jours  avant  sa  mort 
nous  lui  avions  écrit ,  là  nous  attendait  sa  réponse. 

Resté  seul  et  le  dernier  d'une  génération  illustre ,  parmi  les  exilés 
du  monde ,  pour  lui  bâtir  un  monument,  il  avait  achevé  son  œuvre , 
'et  vu  blanchir  enfin,  à  l'horizon  des  mers  de  la  vie,  la  voile  de  la  déli- 
vrance ! 

La  nuit  venait  ;  nous  nous  mîmes  un  moment  à  genoux  au 
bord  de  la  tombe  de  celui  qui  fut  notre  maître ,  notre  conseil  et  notre 
guide  ;  et  nous  nous  hàlàmes  de  quitter  ces  lieux  (i).  Tu.  V. 

(t)  Dans  le  numéro  prochain,  nous  analyserons  le  roman  du  Brut  et  en  donnerons 
des  extraits. 


—  374  — 

MÉMOiUES  DE  LUCIEN  BONAPARTE. 

Dcriiièreiiient ,  dans  un  repos  de  chasse,  le  hasard  me  conduisit  près 
d'une  grange  où  un  garçon  de  ferme  était  occupe  à  cribler  du  fro- 
ment, et  je  ne  pus  m'empôcher  d'exprimer  quelque  surprise  en 
voyant  tous  les  mauvais  grains  qu'il  avait  laissé  passer  :  «  Que  vou- 
))  lez-vous!  me  répondit  le  paysan,  ce  blé  là  vient  d'une  terre  pier- 
»  reuse;  il  est  mêlé  de  tant  de  gravier  qu'il  a  crevé  le  tamis.  )) 

La  plupart  des  hommes  politiques  qui  écrivent  leurs  mémoires  ne 
pourraient-ils  pas  en  dire  autant  !  Combien  en  voyons-nous  cribler 
leur  vie  et  en  trier  soigneusement  les  moindres  jours,  sans  parvenir  à 
séparer  l'ivraie  du  bon  grain  !  quel  tamis,  par  exemple  ,  serait  de  force 
à  résister  au  poids  d'un  i8  brumaire  ?  Conçoit-on  qu'on  se  dise  répu- 
blicain, et  que  Ton  ait  fait  sauter  la  république  par  la  fenêtre?  Est-il 
une  justification  admissible  pour  la  complicité  d'un  Brutus  dans  l'u- 
surpation d'un  César  !  J'accorde  volontiers  à  Lucien  Bonaparte  toutes 
les  bonnes  intentions  qu'il  s'attribue  ;  l'histoire  contemporaine  est  pa- 
vée, comme  l'enfer,  de  bonnes  intentions  ;  je  n'entends  le  chicaner  ni 
eur  sa  conduite  en  Corse  envers  son  bienfaiteur  Paoli ,  ni  sur  la  fer- 
veur de  son  jacobinisme  a  Saint-]Maximin,ni  sur  ses  votes  de  nécessité 
à  Paris ,  ni  en  un  mot  sur  tout  ce  qu'il  appelle  les  erreurs  de  sa  jeu- 
nesse ;  mais  ce  qui  me  semble  intolérable ,  c'est  qu'il  persiste  à  pro- 
tester de  son  amour  et  de  son  respect  pour  la  représentation  popu- 
laire ,  après  l'avoir  traitée  à  Saint-Cloud  avec  une  irrévérence  digne  de 
Catilina. 

Un  rôle  aussi  honorable  que  simple  était  indiqué  à  l'ancien  prési- 
dent du  conseil  des  Cinq-Cents  par  sa  position  de  famille ,  et  je  regrette 
pour  lui  qu'il  n'ait  pas  su  le  prendre.  Il  lui  suffisait  de  rapporter  tous 
ses  actes  ,  bons  ou  mauvais^  à  son  dévouement  fraternel,  qui  aurait 
jamais  songé  à  lui  en  demander  compte  ?  L'influence  du  sang  ne  se 
raisonne  pas  plus  que  l'ascendant  du  génie  ;  la  nature  avait  deux  voix 
pour  entraîner  le  frère  de  Napoléon ,  elle  parlait  en  même  temps  à  son 
esprit  et  à  son  cœur  ;  le  moyen  de  résister  lorsque  tout  cédait!  Mais 
l'amour-proprc  s'accommode  mal  de  tant  d'abnégation;  n'eût-on 
qu'un  rayon  de  gloire ,  on  ne  veut  pas  qu'il  aille  se  perdre  dans  l'au- 
Téolo  çj'uu  autre;  on  tient  h  faire  nom  à  part,  et  qu'arrive-t-il 4  c'cs 


—  375  — 

qu'on  s'exagère  la  valeur  d'une  individualité  qui  n'a  souvent  qu'une  il- 
lustration relative.  Je  désirerais  qu'il  lût  possible  d'adoucir  ici  le  lan- 
gage de  la  vérité  ;  il  me  répugne  d'enlever  une  illusion  au  malheur  et 
une  espérance  à  l'exil;  cependant,  l'erreur  que  j'ai  à  combattre  vient 
d'avoir  de  si  funestes  résultats,  que,  dans  l'intérêt  même  et  des  dupes 
et  des  victimes ,  tout  ménagement  doit  cesser  :  on  trompe  les  Bona- 
parte ou  ils  se  trompent  eux-mêmes  en  transformant  leur  famille  en 
dynastie;  leur  condition  est  irrévocablement  fixée,  ce  ne  sont  pas  les 
rejetons,  ce  sont  les  rameaux  d'un  arbre  dont  le  tronc  est  mort  :  en 
aucun  temps  ils  n'ont  eu  une  existence  qui  leur  fut  propre  ;  sans  Napo- 
léon ils  n'auraient  jamais  rien  été  ;  sans  lui ,  ils  ne  seraient  rien  en- 
core; qu'ils  se  pénètrent  donc  bien  de  cette  destinée  toute  secondaire 
qu'il  leur  a  faite,  et  qui,  en  réalité,  n'a  rien  d'humiliant  puisqu'elle 
tient  moins  à  leur  petitesse  qu'à  sa  grandeur  ;  s'ils  veulent  nous  faire 
penser  à  eux^  leur  meilleur  moyen  c'est  de  nous  parler  de  lui  ;  on  leur 
saura  toujours  gré  d'ajouter  à  la  richesse  d'un  monument  national ,  et 
l'immense  intérêt  qui  s'attache  aux  souvenirs  de  notre  gloire  militaire 
pourra  les  couvrir  d'une  protection  reconnaissante. 

Quand  l'opinion  est  ainsi  d'une  propension  facile  à  l'indulgence  ,  à 
quoi  bon  l'exciter  à  la  sévérité?  Qu'y  a-t-il  de  commun ,  je  le  demande, 
entre  les  frères  de  Napoléon  et  l'histoire?  leur  biographie,  plus  ou 
moins  chargée  d'épisodes  romanesques ,  n'appartient  qu'à  la  chroni- 
que ;  les  femmes  y  occupent  la  plus  large  place  ,  tandis  qu'elles  ne  figu- 
rent que  sur  le  dernier  degré  du  trône  impérial.  Trois  préfets,  ou 
plutôt  trois  pachas  couronnés ,  changeant  de  sceptre  et  de  boudoirs  au 
gré  d'un  maître  absolu,  et  devenant,  sur  un  décret,  Westphaliens , 
Hollandais,  Napolitains  ou  Espagnols  ,  est-ce  là  de  quoi  nous  occuper 
sérieusement?  Lucien  a  dédaigné  la  pourpre  royale  ,  il  est  vrai ,  mais 
pourquoi?  Ses  motifs  sont  écrits  à  chaque  page  de  ses  mémoires  ;  il  y  a 
en  lui  plus  de  caprice  que  d'indépendance  :  tourmenté  par  une  imac^i- 
nation  mobile  et  inquiète  ,  il  ne  ressemble  aucunement  à  ces  hommes 
tout  d'une  pièce ,  qui ,  à  force  de  constance  ,  appellent  le  respect  jus- 
que sur  leurs  erreurs  ;  il  s'est  épris  successivement  pour  deux  ou  trois 
constitutions;  il  a  ralfolé  du  directoire  ,  et  il  l'a  culbuté  ;  il  s'est  récon- 
cilié avec  l'empire  en  i8i5  ,  après  s'en  être  éloigné  en  i8o4;  il  a  fou- 
droyé le  système  du  gouvernement  anglais  de  ses  périodes  radicales, 
et  il  a  fini  par  demeurer  s^isi  d'enthousiasme  en  étudiant  le  jeu  de  ses 


—  376  -i 

ressorts  aristocratiques  ;  sa  vie  est  un  choc  continuel  d'idées  contradic- 
toires. 

A  chaque  nouvel  événement,  c'est  un  reflux  d'opinions  qui  lutte 
contre  une  marée  montante  d'utopies  5  on  ne  peut  comparer  la  tète 
d'un  homme  si  prompt  à  s'impressionner  qu'à  un  creuset  toujours  en 
ébullition  ;  rien  n'y  prend  consistance ,  rien  ne  s'y  épure ,  rien  ne  s'y 
achève.  Que  veut  aujourd'hui  M.  le  prince  de  Canino!  Il  veut  tout  cç 
que  veulent  les  républicains ,  moins  la  république,  plus  l'aristocratie* 
Il  veut  que  la  couronne  ,  ondoyée  en  i83o  par  deux  cent  dix-neuf  dé- 
putés ,  reçoive  le  baptême  du  suffrage  universel  ;  suivant  lui  5  le  dia- 
dème impérial  a  obtenu  du  vote  populaire  une  triple  consécration ,  et 
il  ne  fut  jamais  de  légitimité  plus  légitime  ;  à  Dieu  ne  plaise  que  je 
veuille  discuter  _,  je  me  bornerai  à  deux  observations  de  faits  :  la  pre- 
mière, c'est  que  l'auteur  a  protesté  lui-même  contre  cette  légitimité 
par  sa  retraite  ;  la  seconde,  c'est  que  Napoléon  croyait  si  peu  à  la  va- 
lidité de  son  titre,  qu'il  appelait  avec  impatience  la  sanction  du  temps 
par  ce  mot  célèbre  :  Que  ne  suis-je  mon  petit-fils  !  et  qu'en  outre  , 
tout  riche  qu'il  fut  en  héritiers  collatéraux ,  il  répudia  une  femme 
chérie  pour  avoir  accès  dans  les  dynasties  légitimes. 

Les  divagations  et  les  incohérences  qui  abondent  sous  la  plume  de 
Lucien  Bonaparte  ont  donné  lieu  à  de  piquans  mécomptes  \  tous  les 
partis  ont  été  déçus,  et  cependant  l'ouvrage  n'est  pas  exempt  d'esprit  de 
parti  ;  on  y  rencontre  ça  et  là  quelques  traces  de  vieilles  passions  mal 
éteintes  ;  au  rebours  de  tous  les  mémoires  historiques,  il  y  a  peu  de 
faits  et  beaucoup  de  discours,  l'auteur  a  rapporté  avec  l'effusion  d'une 
tendresse  paternelle  toutes  ses  harangues  aux  Cinq-Cents,  mais  il  ne 
nous  a  révélé  aucun  de  ces  détails  d'intérieur  ,  aucun  de  ces  secrets  de 
palais  dont  son  nom  avait  éveillé  l'appétit;  en  un  mot,  il  n'a  pas  ajouté 
une  seule  page  à  Thisloire  de  son  h^ère.  Ce  calcul  tout  personnel  lui 
a  mal  réussi  5  je  n'attribue  à  aucune  autre  cause  la  froideur  de  l'accueij 
général.  Que  ce  soit  donc  un  avertissement  pour  le  second  volume , 
s'il  est  vrai  qu'il  ne  se  soit  pas  perdu  dans  l'échauffourée  de  Strasbourg 
et  que  le  public  doive  encore  l'attendre. 

Je  ne  terminerai  pas  sans  rendre  un  sincère  hommage  à  la  franchise 
de  quelques  aveux;  l'auteur  a  souvent  désarmé  la  critique  en  faisant 
justice  lui-même  de  ses  erreurs  ;  ce  mot  :  T ai  tort  ^  qui,  suivant 
Rulhièrc ,  nous  déchire  la  bouche ,  s'échappe  sans  peine  de  ses  lèvres, 


—  377  — 
et  la  candeur  de  son  repcnlir  semble  prouver  la  bonne  foi  de  ses  fau- 
tes. Parmi  les  nouvelles  opinions  que  l'expérience  lui  a  fait  adopter ,  il 
en  est  deux  dont  je  me  plais  à  prendre  acte  pour  Tlionneur  des  princi- 
pes monarchiques  :  la  première,  qui  appartient  à  Tanciennc  constitution 
française  et  non  à  Sieycs,  comme  il  l'avance,  est  relative  h  la  supé- 
riorité du  système  électoral  par  degrés  au  monopole  de  l'élection  di- 
recte ;  la  seconde  porte  sur  la  nécessité  de  tenir  dans  un  constant 
équilibre  les  pouvoirs  politiques  de  l'état  en  relevant  l'élément  aristo- 
cratique au  niveau  de  l'élément  démocratique. 

(c  Etrange  puissance  de  certains  mots  dans  les  révolutions ,  s'écrie 
))  Lucien!  puissance  magique,  quelquefois  bienfaisante,  plus  souvent 
))  fatale  !  nul  mot  n'eut  plus  d'iniluence  parmi  nous  que  celui  d'aristo- 
»  crate.  L'anatlième  contre  l'aristocratie,  né  en  1789,  n'a  pas  encore 
))  vieilli  en  i836!  c'est  toujours  le  même  mot  ;  mais  à  quelles  idées  di- 
»  verses  et  souvent  opposées  ne  l'a-t-on  pas  appliqué?....  En  89  ,  il 
»  indiquait  les  défenseurs  des  abus  de  l'ancien  réoime,  les  aveudes 
))  partisans  de  la  réunion  de  tous  les  pouvoirs  dans  une  seule  main. 
»  Et  depuis,  on  l'a  transféré  aux  plus  sages  défenseurs  ôes  libertés  du 
))  régime  nouveau ,  aux  partisans  éclairés  de  la  division  et  de  l'équilibre 
))  des  pouvoirs.  Les  ministres  de  Louis  XVI,  Necker ,  Malesherbes  et 
»  Roland  ;  Bailly  et  Lafayetle,  les  feuillans ,  les  girondins  et  les  mode- 
))  res  ;  en  un  mot,  tout  ce  qui  était  renversé  tour-h-tour  recevait  cette 
))  cruelle  épithète,  préface  de  l'échafaud.  Nous  étions  sortis  de  ces 
))  crises  déplorables;  mais  le  mot  qui  avait  cessé  d'être  mortel  n'en 
»  était  pas  resté  moins  odieux  ;  07i  eût  été  bien  mal  avisé  de  ?ie  pas 
))  décocJier  cette  flèclic  à  ses  adversaires:^  je  fis  comme  les  anti-cs. 

Ce  passage,  extrait  d'un  des  premiers  chapitres,  n'est  que  le  prélude 
d'une  thèse  largement  développée  dans  le  dernier,  et  où  l'aristocratie 
est  envisagée  sous  le  point  de  vue  social.  Il  y  a  là  peut-être  une  pensée 
de  torysme  mal  digérée  ;  le  prince  de  Ganino  demande  les  effets  sans 
vouloir  les  causes ,  mais  il  est  sur  la  voie  d'une  vérité  pratique ,  cl  ce 
retour  d'opinion  doit  ulre  accueilli  comme  un  heureux  progrès. 

A.  de  P. 


rcec 


18 


—  378  — 


LETTRE  A  M.  LE  YICO^ITE  M'ALSH 

SUR  LA   CONDAMNATION    PRONO>'CÉE    A    ROME    CONTRE    DEUX    OUVRAGES    DK 
M.  DE  LAMARTINE  ET  M.  DE  LAMENNAIS. 

"  Permettez-moi,  Monsieur,  de  vous  adresser  de  courtes  réflexions  au  sujet 
d'un  événement  qui  a  fait  quelque  sensation  dans  cette  ville  où  le  soleil  ne  se 
couche  point  sur  l'émotion  que  le  matin  a  vu  naître,  tant  l'existence  est  ra- 
pide, tant  les  heures  courent  vite  sur  ce  volcan  qu'on  appelle  Paris.  J'ai  entendu 
apprécier  diversement  la  mesure  prise  dernièrement  par  le  Saint-Siège  à  l'égard 
d'ouvrages  composés  par  deux  hommes  justement  célèbres,  I\L  de  Lamartine  et 
ÎM.  de  Lamennais  ;  mais  j'ai  remarqué  une  disposition  générale  à  désapprouver 
du  moins,  sous  le  point  de  vue  i^olitique,  la  sévérité  du  Saint-Siège. 

«  Voyez,  dit-on,  l'imprudence  d'une  pareille  mesure  ;  c'est  jeter  à  l'opposition 
))  deux  noms  éclatans  ;  c'est  priver  la  bonne  cause  de  deux  de  ses  plus  belles  lu- 
»  mières.  Les  ennemis  du  christianisme  vont  triompher.  Voici  qu'on  range 
>»  M.  de  Lamartine,  le  chantre  des  Méditations  si  religieuses  et  si  chrétiennes , 
5>  et  M.  de  Lamennais,  l'auteur  de  Vlndiffcrencc,  parmi  les  adversaires  de  l'E- 
»  glise.  Si  l'on  avait  quelque  chose  à  reprocher  au  présent,  ne  devait-on  pas 
»  être  reconnaissant  du  passé?  Ne  valait-il  pas  mieux,  d'ailleurs,  fermer  les 
))  yeux  sur  quelques  taches,  quelques  infractions  à  l'orthodoxie,  que  de  s'aliéner 
»  deux  hommes  dont  la  plume  est  un  sceptre  ?  C'est  par  la  prudence  et  la  conci- 
»  liation  seulement  que  Rome  peut  maintenir  son  influence  qui  lui  échappe  ; 
»  les  royautés  vieillies  vivent  de  concessions.  » 

»  Si  je  ne  me  trompe  point,  c'est  là  le  résumé,  à  peu  près  fidèle,  de  toutes  les 
objections  qui  ont  été  faites  contre  la  sentence  prononcée  par  le  souverain  pon- 
tife. 

»  IVous  autres ,  hommes  du  monde,  nous  arrangeons  un  peu  légèrement  les 
affaires  de  l'Eglise.  Nous  trouvons  qu'il  y  a  d'admirables  pages  d'éloquence  dans 
les  ouvrages  les  moins  orthodoxes  de  M.  de  Lamennais  ;  que  nous  faut-il  de 
plus?  Nous  n'adoptons  point  ses  erreurs  et  tous  nos  devoirs  se  trouvent  remplis; 
car  n'ayant  point  l'autorité  nous  n'avons  point  la  responsabilité  qui  en  est  la 
conséquence  naturelle.  Quand  donc  il  s'agit  de  l'Eglise,  nous  la  mettons  à  no- 
tre place  et  nous  voudrions  qu'elle  fît  comme  nous.  Nous  permettrions  de  grand 
cœur  au  vicaire  de  Jésus-Christ  de  ne  point  adopter  intérieurement  les  pages 
de  M.  de  Lamennais,  où  ce  grand  écrivain,  alliant  ensemble  les  doctrines  de 
Rabœuf  et  celles  de  l'Evangile,  trempe  les  vérités  éternelles  du  christianisme 
dans  les  erreurs  éloquentes  de  Rousseau.  Mais  pourquoi  ces  condamnations  pu- 
bliques? Pourquoi  cet  éclat  qui  ressemble  à  un  scandale  ?  Pourquoi  mettre  l'uni- 
vers dans  la  confidence  des  torts  de  M.  de  Lamennais  et  du  blâme  de  Rome 
,  »  Pourquoi?  Parce  que  Rome  doit  la  vérité  au  monde,  et  que  si  la  chaire  de 
saint  Pierre  restait  sans  oracles,  quand  les  conducteurs  des  intelligences  les 
égarent,  la  chaire  de  saint  Pierre  manquerait  à  son  devoir  le  plus  saint,  et  laisse- 
rait tomber  en  déshérence  la  plus  sublime  de  ses  missions.  Il  ne  dépend  pas  du 
Saint-Sicge  de  parler  ou  de  se  taire.  Toutes  les  fois  que  le  dépôt  des  doclrin  s 


—  379  — 

est  attaqué  ,  que  là  majesté  des  principes  est  méconnue ,  le  phare  éternel,  al- 
lumé à  Rome  par  la  main  d'un  Dieu,  s'illumine,  et  le  monde  est  averti  que  vers 
l'endroit  où  le  poussent  des  génies  téméraires  il  y  a  un  écueil.  Voudrait-on  que 
par  de  vains  ménagemens  pour  un  écrivain,  si  grand  qu'il  soit,  on  laissât  ter- 
nir la  pureté  des  croyances,  et  qu'on  voilât  l'évangile  par  respect  pour  un  livre 
écrit  de  main  d'homme?  Il  faudrait  donc  que  l'Eglise  éteignît  son  flambeau, 
afin  que  sa  lumière  n'éclairât  point  le  naufrage  de  M.  de  Lamennais,  et  lui  per- 
mît d'entraîner  dans  ses  égaremens  tant  de  pauvres  intelligences  qui  ont  besoin 
d'être  mises  en  garde  contre  l'influence  de  son  beau  génie  ? 

»  Il  est  difficile  de  soutenir  sérieusement  une  pareille  opinion,  monsieur  le 
vicomte;  aussi,  après  quelques  regrets  donnés  à  la  chute  d'un  homme  aussi  il- 
lustre que  M.  de  Lamennais,  on  l'abandonne  à  l'arrêt  qui  le  condamne  et  l'on 
convient  d'assez  bonne  grâce  que  le  Saint-Siège  ne  j^ouvait  point  agir  autre- 
ment qu'il  n'a  agi. 

»  Mais  dès  qu'il  est  question  de  M.  de  Lamartine,  les  objections  recommencent 
plus  nombreuses  et  plus  formidables.  M.  de  Lamartine  est  un  auteur  si  aimé 
de  tous  ceux  qui  ont  lu  ses  vers?  Il  y  a  tant  de  charme  dans  son  talent,  une  sé- 
duction si  douce  dans  l'harmonie  de  cette  parole,  facile  comme  la  prose,  nom- 
breuse comme  la  poésie  !  Les  femmes,  surtout,  au  cœur  desquelles  le  poète  a 
si  bien  parlé,  ont  pris  Jocelyn  sous  la  protection  de  leurs  larmes.  Elles  ne  peu- 
vent croire  qu'un  livre  où  il  y  a  tant  de  pieux  sentimens,  si  heureusement  ex- 
primés, puisse  contenir  de  graves  erreurs.  Et  puis,  M.  de  Lamartine  n'est  point 
im  théologien,  c'est  un  poète.  Il  y  avait  bien  moins  d'inconvéniens  à  fermer  les 
yeux  sur  quelques  taches.  Rome  n'aurait-elle  pas  dû  adoucir  sa  sévérité  et  écou- 
ter son  indulgence  ? 

»  Ici  encore  je  demanderais  au  monde  la  permission  de  prendre  la  défense 
de  Rome. 

jD  Comme  tous  les  admirateurs  de  M.  de  Lamartine,  monsieur  le  vicomte,  j'ai 
loué  le  poème  de  Jocelyn»  Il  est  impossible  de  faire  descendre  avec  plus  de  bon- 
heur l'épopée  jusqu'à  la  vie  intime,  jusqu'à  la  vie  domestique.  Cette  iliade  ,  qui 
a  poui'  sujet  les  combats  qui  se  livrent  dans  le  cœur  d'un  simple  jeune  homme 
élevé  pour  le  sanctuaire,  est  un  des  tableaux  les  plus  achevés  qui  soient  sortis  des 
mains  du  Raphaël  de  la  poésie.  Mais  si  sous  cet  admirable  dessin^  sous  ce  colo- 
ris magique,  vous  recherchez  la  pensée  de  l'ouvrage,  vous  comprendrez  tout  ce 
qu'il  y  a  de  raison  et  de  prudence  dans  l'arrêt  que  vient  de  prononcer  le  chef  de 
l'Eglise.  Sans  doute,  Jocelyn  n'est  pas  un  ouvrage  irréligieux,  c'est  un  livre,  au 
contiaire,  dont  le  christianisme  a  dicté  les  plus  belles  pages.  Mais  c'est  précisé- 
ment ce  mélange  des  croyances  de  la  rehgion  avec  les  passions  de  la  terre,  qui 
fait  le  danger  de  Jocelyn. 

»  Un  livre  athée  ou  immoral  n'est  guère  dangereux;  il  ne  trouve  que  l'athéisme 
ou  l'immoralité  pour  lecteurs,  et  il  ne  peut  corrompre  la  corruption  même  ; 
mais  un  hvre  où  l'on  trouve  la  volupté  à  côté  de  la  prière,  les  passions  humai- 
nes sous  la  croix  du  Christ,  cette  fièvre  de  l'ame,  qu'on  nomme  l'amour,  à  côté 
des  méditations  les  plus  belles  sur  l'Ecriture  et  sur  l'Évangile  ;  ce  livre  a  des 
inconvéniens  d'autant  plus  graves  que  la  vérité  s'y  trouve  mêlée  à  l'erreur,  la 
terxç  au  cid;  k  piu'^té  des  apges  ^vu  faiblesses  btuuaiucs,  Les  âmes  de  cLoix  et 


—  380  — 

d'élite  qui  se  seraient  tenues  en  garde  contre  un  piège  grossièrement  tendu  a 
leur  innocence,  ne  peuvent  se  défendre  de  respirer  ces  molles  et  tièdes  vapeurs 
qui  s'élèvent  de  la  cliaude  atmosphère  de  Jocclfn,  avec  les  nuages  de  l'encens 
consacré  et  les  parfums  de  la  prière. 

»  N'étes-vous  point  d'avis  que  la  Noui^elie  Hclohe  de  Rousseau  a  perdu  plus 
de  femmes  que  les  romans  d'une  morale  plus  relâchée,  et  cela  par  une  raison 
toute  simple,  c'est  qu'on  estime  Julie  même  après  sa  chute,  et  que  Rousseau  a 
su  rendre  en  elle  le  vice  vertueux  et  la  faute  innocente?  Eh  bien,  Joceljn  est,  en 
quelque  sorte,  la  Nouvelle  Héloise  du  sanctuaire.  Il  apprend  anx  lévites  qu'on 
peut  porter  dans  son  cœur  une  passion  que  l'Eglise  repousse,  vivre  avec  l'incen- 
die sans  que  l'incendie  vous  dévore,  et  élever  vers  Dieu,  sans  crime,  un  cœur  rem- 
pli par  une  femme.  Quoi  qu'on  puisse  dire,  c'est  là  le  fond  de  Jocelyn.  Quand 
l'Eglise  l'a  condamné,  elle  n'a  donc  fait  que  remplir  son  devoir  de  mère  vigi- 
lante et  attentive  aux  périls  qui  peuvent  menacer  ses  enfans.  Elle  a  vu  que  cet  ' 
admirable  poème  était  au  moins  aussi  dangereux  par  ses  qualités  que  par  ses 
défauts  ;  que  ce  mélange  du  sacré  et  du  profane  était  un  péril  de  plus  ;  que  la 
croix  de  Jésus -Christ,  plantée  sur  cette  espèce  de  palais  d'Armide,  empêcherait 
les  meilleurs  esprits  de  se  tenir  en  garde  contre  les  enchantemens  de  ce  mer- 
veilleux poème.  Alors  elle  a  élevé  la  voix  pour  rompre  le  charme  ;  elle  a  parlé, 
elle  a  condamné,  elle  a  averti. 

»  J'ai  cru,  monsieur  le  vicomte  ,  que  ces  réflexions  auraient  quelque  utilité 
dans  VEcho  de  la  Jeune  France,  où  nous  avons  tous  loué  I\I.  de  Lamartine,  dont 
nous  aimons  tous  le  beau  et  admirable  talent.  Il  ne  me  reste  plus  qu'un  petit 
nombre  de  paroles  à  ajouter  pour  achever  de  répondre  aux  objections  des  per- 
sonnes dont  j'ai  parlé  au  commencement  de  cette  lettre. 

»  Yoilà  donc,  vont-elles  dire,  M.  de  Lamennais  et  IM.  de  Lamartine  définitive- 
»  ment  perdus  pour  l'Eglise.  Tous  avouerez  que  c'est  avoir  tort,  contre  soi- 
»  même ,  que  d'avoir  raison,  à  un  pareil  prix,  contre  d'aussi  grands  ccri- 
»  vains.  » 

.  )>  D'abord  31.  de  Lamennais  et  M.  de  Lamartine  ne  sont  pas  perdus  pour  le 
«Catholicisme.  Il  ont  failli ,  parce  que  tous  les  hommes  sont  de  leur  nature  fail- 
libles et  sujets  à  l'erreur.  Mais  l'Eglise,  inexorable  pour  l'erreur,  est  toujours 
indulgente  pour  ses  enfans.  Fénélon  précéda  M.  de  Lamennais  et  M.  de  La- 
martine sur  la  liste  des  auteurs  dont  l'Eglise  désapprouve  les  ouvrages.  Ils  peu- 
vent le  suivre  dans  son  glorieux  retour,  et  imiter  l'immortelle  satisfaction  que 
ce  grand  génie  a  donnée  au  Saint-Siégc  et  au  monde  chrétien.  Et  quand  ces 
deux  illustres  écrivains  persisteraient  dans  une  mauvaise  voie,  Rome,  qui  a  pu 
mettre  Luther,  le  grand  réformateur,  et  Henri  YIII,  le  puissant  monarque,  au 
banc  delà  chrétienté,  ne  balancerait  pointa  maintenir,  dans  cette  circonstance 
encore,  les  vrais  principes  catholiques,  et  à  immoler  ces  deux  hautes  renom- 
mées à  l'inaltérable  pureté  des  doctrines  de  l'Église  ,  qu'elle  a  reçues  du  passé 
et  qu'elle  doit  à  l'avenir, 

«»  Yeuillez  agréer,  monsieur  le  vicomte,  mes  respectueux  compllmens. 

a  Alfred  Netteme.nt.  »      '  " 


381 


LAIS  INEDITS  DES  Xlh  ET  XIII.  SIECLES , 

Publiés  pour  la  première  fois  d'après  les  manuscrits  de  France  et  d  Angleterre  , 

PAR  M.  FRANCISQUE  MICHEL  (1), 

En  prenant  la  plume  pour  rendre  compte  de  cette  nouvelle  publication  de 
M.  Francisque  ]Micliel ,  nous  ne  pouvons  nous  défendre  d'une  idée  triste. 
L'homme  que  de  longues  études  sur  la  littérature  du  moyen-âge  et  ses  immenses 
connaissances  plaçaient  à  la  tête  de  tous  ceux  qui  s'en  occupent  ;  leur  protecteur, 
leur  ami ,  leur  guide ,  Fauteur  du  Choix  de  Poésies  des  Troubadours ,  de  la 
Grammaire ,  du  Glossaire  de  la  langue  romane ,  et  dans  une  autre  brandie  des 
lettres,  de  la  tragédie  des  Templiers,  etc.,  M.  Raynouard...  M.  Raynouardest 
mort  î  L'an  dernier ,  c'était  l'abbé  Delarue ,  le  savant  auteur  de  Y  Essai  sur  les 
Trowères)  aujourd'hui  c'est  le  panégyriste  des  troubadours;  ainsi  de  toute 
gloire , 

Ainsi  tout  meurt ,  ainsi  tout  passe , 
Ainsi  nous-mêmes  nous  passons. 

M.  F.  ÎMicliel  a  souvent  reçu  de  l'un  et  de  l'autre ,  pour  ses  travaux ,  éloges 

et  conseils.  Le  premier  surtout  lui  a  plusieurs  fois  donné  publiquement  des  té- 

^moignages  de  sa  considération  dans  divers  articles  du  Journal  des  Sacans,  Il  se 

^disposait  même  à  y  parler  favorablement.de  ce  dernier  ouvrage ,  quand  la  mort 

l'a  surpris.  Nous  ne  nous  égarerons  donc  pas  en  suivant  un  aussi  bon  juge  ,  et 

en  louant ,  comme  il  l'aurait  fait,  le  recueil  de  M.  Michel. 

Ce  recueil  renferme  trois  lais  :  le  lai  del  Désiré,  le  lai  de  V Ombre  et  le  lai  du 
Conseil,  plus ,  un  extrait  du  roman  de  YEscouffle.  Rien  de  frais  ,  de  gracieux  et 
de  naif  comme  toutes  ces  pièces.  On  trouve  dans  ces  vieilles  poésies  un  charme 
de  style  et  d'idées  ,  une  mobilité  d'action  ,  un  courant  d'intérêt  qui  frappe  ,  en- 
tiaîne  et  ravit.  C'est  toute  la  grâce  de  La  Fontaine,  avec  tout  son  laisser-aller  , 
ses  adorables  négligences,  et  quelque  chose  de  plus  qui  n'a  ni  symbole  ni 
langue. 

Le  travail  de  l'éditeur  ne  laisse  rien  à  désirer.  Le  texte  des  deux  pièces  que 
nous  avons  pu  comparer  avec  l'original  est  rendu  avec  une  si  merveilleuse  exac- 
titude qu'il  semblerait  calqué. 

On  ne  peut  trop  donner  d'éloges  à  ces  hommes  qui  emploient  leurs  veilles , 
comme  M.  Michel ,  à  exhumer  les  monumens  enfouis  de  notre  ancienne  litté- 
rature ;  car  cette  tâche  est  bien  pénible  et  bien  gratuite  surtout  ;  d'autres  hom- 
mes viendront  plus  tard  qui  s'empareront  de  leurs  travaux  avec  un  superbe 
dédain.  Aux  uns ,  le  long  travail  sous  le  soleil ,  le  poids  du  jour  et  de  la  chaleur, 
les  rudes  défricheinens  dans  le  champ  de  la  Uttérature  ;  aux  autres  ,  les  fleurs  de 
poésie  I  Mais  nous  qui  savons  la  main  qui  cultive  et  défriche  ,  nous  saurons  aussi 
lui  rendre  hommage  ,  nous  saurons  à  qui  doit  s'adresser  la  reconnaissance  et  le 
mérite ,  et  les  lui  renvoyer. 


**» 


(1)  1  vol.  in-S''.  Paris,  Techner.  —  London  ;  W.  Pickçring. 


—  382  — 


CHRONIQUE    DE    PARIS. 

Je  dénonce  à  tous  les  lecteurs  de  VEcho  un  énorme  abus  de  pouvoir  ;  je  viens 
d'être  troublé  dans  la  possession  de  mes  trois  X  ;  on  m'a  intimé  Tordre  de  décli- 
ner mon  nom  ;  et  l'auteur  de  cette  incroyable  violence  ,  on  ne  le  devinerait  ja- 
jnais,  c'est  M.  le  directeur  lui-même  I  Yoilà  pourtant  ce  que  c'est  que  ces  no- 
bles preux  de  la  littérature  :  ils  n'aiment  que  les  visières  levées  ;  les  seules 
armes  qui  leur  paraissent  courtoises  sont  celles  dont  la  marque  est  ciselée  en 
toutes  lettres,  et,  ne  fût-on  habitué,  comme  moi,  qu-'à  se  servir  du  fer  émoulu , 
il  faut,  bon  gré  mal  gréj  combattre  à  visage  découvert.  Si  je  proteste  de  toutes 
les  forces  de  mon  indignation^  j'en  ai  bien  sujet,  en  vérité  ;  car  me  voici  dans 
la  position  mortifiante  de  cette  pauvre  douairière,  qui,  ayant  ôté  son  masque 
à  la  sortie  du  bal  de  l'Opéra,  s'entendit  demander  si  elle  n'en  avait  pas  un 
autre.  Tranquillement  abrité  jusqu'ici  sous  mes  trois  superbes  majuscules, 
comme  un  roi  du  vieux  temps  sous  sa  large  couronne  à  pointes  de  fer  ,  je 
jouissais  de  tous  les  bénéfices  et  de  toutes  les  douceurs  de  l'anonyme  ;  on  pou- 
vait me  siffler  à  bout  portant  sans  m'obliger  à  rougir  ;  c'était,  on  le  voit,  aussi 
agréable  que  commode  ;  les  gens  minutieux  qui  parcourent  un  article  de  la 
tête  aux  pieds  commençaient  même  à  s'imaginer  que  mes  ambitieuses  initiales 
cachaient  un  nom  connu.  Eh  bien  I  pas  du  tout  :  en  disant  qui  je  suis  je  ne 
ferai  que  changer  d^incognito,  et  l'on  ne  manquera  pas  de  crier,  pour  peu  que 
l'on  soit  charitable,  que  de  l'anonyme  je  me  réfugie  dans  le  pseudonyme.  J'en- 
tends déjà  la  question  d'usage  :  Quel  est  donc  ce  monsieur!  et  la  réponse  obligée  : 
Ni  vu  ni  connu.  Comme  c'est  flatteur  I  O  mes  X  ,  mes  chers  X  ,  que  de  regrets 
vous  allez  me  laisser  I  On  ne  se  doutera  jamais  de  tout  ce  que  vous  valiez  pour 
moi  ;  avant  d'arriver  à  vous  et  de  me  faire  un  rempart  de  votre  trio  crochu  , 
n'ai-je  pas  dii  cheminer  d'un  bout  à  l'autre  de  l'alphabet  ;  d'abord  je  trônais 
sur  l'A,  puis  sur  le  B,  puis  sur  le  C  ;  mais,  à  peine  assis,  une  volée  d'usurpateurs 
venait  m'assaillir,  et  il  fallait  déloger  ;  j'ai  erré  ainsi  de  lettre  en  lettre  jusque 
par-delà  le  Yj  je  croyais  avoir  franchi  les  Balkans  ;  et  c'est  lorsque  ,  pour  la 
troisième  fois,  je  déploie  ma  tente  au  soleil,  qu'on  m'invite  à  la  plier  I  Ah  I  si 
M.  le  directeur  savait  I...  Mais  je  m'arrête:  ma  douleur  pourrait  n'être  pas 
comprise,  et  il  n'y  a  rien  de  plus  monotone  qu'un  désespoir  qui  ne  finit  pas. 

Le  mois  de  novembre  nous  quitte  demain  ;  il  est  temps  de  régler  son 
compte.  Ses  trente  jours  forment  comme  un  chapelet  dont  les  grains  se  sui- 
vent et  ne  se  ressemblent  pas  ;  les  premiers  surtout  sont  bien  noirs;  il  y  avait 
là  une  douce  fête  ;  à  l'avenir,  ce  ne  sera  plus  qu'un  lugubre  anniversaire  ;  l'exil 
*  a  dévoré  les  restes  d'une  vie  royale  ;  l'auguste  vieillard,  qui  s'est  endormi  avec 
tant  de  calme  ,  venait  de  recevoir  des  fleui  s  ;  il  est  mort  en  respirant  leur 
parfum,  et  cette  dernière  couronne,  qui  lui  a  été  offerte  sur  la  terre,  n'a  été 
sans  doute  que  l'emblênie  de  celle  qui  l'attendait  dans  le  ciel  ;  des  yeux  obs- 
curcis par  les  larmes  ont  mesuré  avec  une  douloureuse  surprise  la  distance 
qui  sépare  Versailles  deGoritz....  Elle  est  immense  en  effet  cette  distance  fa- 
tale. Mais  comment  se  fait-il  qu'il  y  ait  encore  plus  loin  de  Yersailles  à  Saint-^ 


~  383  — 

Denis?  que  peuvent  donc  des  cendres  glacées?  qu'aurail-on  à  craindie  de  la 
poussière  de  l'exil?  Ahl  laissez  passer  Charles  X  et  Napoléon  ;  que  Tun  soit  en- 
fin réuni  à  ses  frères  dans  le  silenee  de  la  tombe  ;  que  l'autre  cesse  enfin  d'être 
troublé  par  le  bruit  des  flots,  pour  reposer  sous  le  monument  de  ses  victoires  , 
et  la  France,  la  noble  et  généreuse  France,  vous  bénira! 

Déjà,  et  ceci  est  une  muette  pétition  qui  ne  saurait  être  dédaignée,  un  deuil 
spontané  a  opéré  des  rapprocliemens  inattendus;  la  froideur,  l'infidélité  même,  se 
sont  voilées  du  crêpe  funèbre,  et  de  toutes  parts  on  a  cédé  à  cet  entraînement  de 
cœur,  qui  est  la  plus  belle  qualité  du  caractère  national ,  comme  la  légèreté 
d'esprit  est  son  plus  grand  défaut.  Tel  a  été  l'empressement  général  que  les 
magasins  les  plus  riches  en  ouvriers  n'ont  pu  suffire  aux  commandes.  Delille 
et  madame  Gagelin  ont  eu  à  soutenir  un  véritable  siège,  et  tous  les  tailleurs  en 
vogue  se  sont  vus  dans  la  nécessité  de  renouveler  leur  fonds  à  la  hâte.  A  en- 
tendre quelques  implacables ,  ce  n'est  qu'affaire  de  ton  et  de  mode  ;  chacun 
veut  imiter  la  haute  société  pour  avoir  l'air  d'en  faire  partie.  Ceux  qui  tien- 
nent ce  langage  ne  réfléchissent  pas  qu'en  le  prenant  à  la  lettre  ,  on  doit  en 
conclure  qu'une  pareille  influence,  constatée  par  un  hommage  si  public,  indique 
une  réaction  complète  ,  et  prouve  que  tout,  jusqu'aux  vanités  ,  est  en  voie  de 
retour.  Que  dire  de  plus  significatif? 


ACADEMIE  FRANÇAISE. 

L'Académie  avait  à  remplacer  M.  Laine  ;  elle  a  élu  M.  Dupaty.  Etablira  qui 
pourra  un  rapport  entre  ces  deux  hommes  ;  pour  moi  je  m'abstiens.  Messieurs 
de  l'Institut  ont  voulu  ,  nous  assure-t-on ,  se  donner  mi  ami.  A  la  bonne 
heure  I  M.  Dupaty  a  du  monde  ;  il  cause  avec  esprit ,  et  raconte  très-bien  ; 
c'est^  en  un  mot,  un  excellent  convive  de  conversation,  et  si  l'Académie  par- 
vient à  rétablir  les  petits  soupers  ,  je  ne  doute  pas  qu'il  n'en  soit  le  Bouf- 
flers. 

Un  critique  lui  a  reproché  avec  une  spirituelle  bienveillance  d'avoir  laissé 
vieillir  sa  réputation  ;  mais  le  moyen  de  lui  rendre  de  la  jeunesse  et  de  l'éclat  I 
31.  Dupaty,  nous  assure-t-il ,  a  plusieurs  tragédies  en  portefeuille.  Étrange 
elixir  î  est-ce  là  ce  qui  coulait  de  la  fontaine  de  Jouvence  ?  était-ce  de  l'eau 
chaude  ou  de  la  tragédie  fondue  qui  remplissait  la  fameuse  cuve  d'Eson  ?  Fran- 
chement ,  une  seule  tragédie,  dans  le  goût  de  l'empire  surtout,  pourrait  geler 
une  renommée  naissante  :  comment  donc  résister  à  plusieurs?  Il  me  semble  , 
sans  me  larguer  d'être  médecin  de  gloire,  que,  puisque  l'opéra-comique  a  déjà 
réussi  au  nouvel  académicien  ,  il  fera  sagement  de  s'y  tenir.  C'est  un  régime 
fort  doux,  et  dont  son  confrère  M.  Scribe  s'est  toujours  bien  trouvé. 

Par  une  heureuse  exception,  le  discours  du  récipiendaire  a  obtenu  l'assen- 
timent général  :  si  ce  n'est  pas  son  meilleur  ouvrage,  c'est  du  moins  celui  que 
je  préfère;  M.  Laine,  cette  haute  et  fière  personnification  du  courage  civil ,  a 
dignement  inspiré  son  successeur  :  il  lui  a  communiqué  un  instant  et  sa  vigueur 
et  son  indépendance  : 

«  Après  une  longue  suite  de  vicissitudes  où  tant  de  nobles  cœurs  ont  em- 
brassé des  causes  différentes,  s'est  écrié  M.  Dupaty,  qui  osera  dire  qu'aucun  de 


jiousnc  fùlgiilclL',  même  dans  ses  erreurs,  par  uii.ainour  sincère  delà  patrie? 
Voudrons-nous  contraindre  tous  les  liommes  à  voir  leur  salut  où  nous  le 
voyons  !  Et  me  croirai-jc  le  droit  de  demander  compte  de  ses  convictions  à  celui 
qui  ne  céda  jamais  qu'aux  inspirations  de  sa  conscience  ;  qui ,  parvenu  pauvre 
au  pouvoir,  en  est  sorti  pauvre  ;  qui  fut  si  désintéressé  qu'il  envoyait  son  traite- 
ment de  député  aux  indigens  de  sa  ville  natale  j  qui ,  devenu  ministre,  fut  si 
ménager  des  deniers  de  l'état,  que,  lorsqu'il  était  obligé  de  se  soumettre  à  d'im- 
portunes nécessités  de  représentation,  il  empruntait  à  ses  collègues  les  objets  de 
.4uxe  qui  lui  manquaient? 

'  »  Je  n'ai  pas  connu  M.  Laine  jiendant  sa  jeunesse IMais  quand  je  revins  à 

Bordeaux,  notre  commune  patrie,  M.  Laine  était  déjà  l'ornement  du  barreau 
qui  nous  a  donné  les  Veigniaud,  les  Gensonné  ,  les  Garât,  les  Desèze,  les  Pey- 
ronnetj  les  Ravez  ,  les  Martignac ,  et  qui  fut  une  pépinière  si  féconde  de  grands 
orateurs  et  d'hommes  d'état,  qu'un  de  nous  s'écriait,  en  admirant  leur  talent  et 
leur  courage  :  «Tous  ces  avocats  de  Bordeaux  avaient  du  sang  de  Montesquieu 
dans  les  veines  I  » 

«  Chaque  talent  a  sa  source  particulière.  M.  Laine  puisait  le  sien  dans  l'étude 
assidue  des  grands  orateui-s  et  des  gi-ands  poètes,  dans  la  méditation  constante 
de  la  justice  et  du  but,  enfin  dévoilé,  vers  lequel  marchent  les  siècles.  Ami  de  la 
vérité,  son  langage  était  simple  comme  elle.  Naturellement  affectueux,  mélan- 
colique, et  désintéressé  de  vaines  louanges,  il  ne  songeait  qu'au  triomphe  des 
intérêts  qu'on  lui  confiait  ;  et  jamais,  par  une  exaltation  factice,  il  ne  cherchait 
à  rendre  importante  une  cause  légère.  Use  contentait  de  convaincre  par  la  lu- 
cidité du  raisonnement,  lorsqu'il  pouvait  suffire  ;  mais  quand  il  s'apercevait  qu'il 
avait  à  lutter  contre  la  mauvaise  foi,  l'orgueil  ou  l'ignorance,  on  était  surpris  de 
sa  promptitude  impétueuse,  et  plus  surpris  peut-être  encore  de  lui  voir  conser- 
ver, dans  les  cmportemens  d'une  discussion  violente,  ce  goût  exquis,  cette  me- 
sure parlaite  dont  il  rie  pouvait  s'éloigner,  parce  que  celui  qui  pense  toujours 
bien,  ne  peut  que  bien  dire,  même  dans  la  colère.  Toutes  les  quahtés  du  dis- 
cours que  les  écrivains  les  plus  exercés  obtiennent  avec  tant  de  peine,  avec  de 
la  réflexion  et  du  travail,  éclataient  dans  son  improvisation  à  la  fois  véhémente 
et  calme,  abondante  et  concise,  ornée  mais  sévère,  La  gravité  de  son  geste  et  de 
sa  voix,  tempérée  parla  douceur  de  son  regard,  donnait  à  sa  parole,  habituelle- 
ment persuasive,  le  caractère  imposant  et  dominateur  qui  dompte  les  orages  ;  et 
souvent,  par  l'alliance  de  la  grâce  et  de  la  force  ,  il  s'élevait  jusqu'à  la  poésie 
qui  n'est  ellc-iricme  que  l'éloquence  sous  des  formes  plus  harmonieuses. 
'  «à»  M.  Laine  n'avait  pas  été  doué  de  la  beauté  des  traits;  mais  quand  il  s'aban- 
donnait, dans  Tintcrct  de  l'humanité  souftVante  ou  de  la  liberté  compromise,  à 
ces  mou  veinons  passionnés  où  son  ame  si  pure  et  si  belle  apparaissait  comme  une 
clarté  céleste  sur  son  visage,  il  excitait  jusqu'à  l'enthousiasn^c  des  fejnmes  qui, 
trompées  parleur  sensibilité,  croyaient  le  voir  beau  quand  elles  Iç  voyaient  su- 
blime. La  puissance  magnétique  de  feoii  émotion  réveillait  alors,  jusque  dans 
SCS  adversaires  les  plus  opiniâtres,  les  germes  souvent  endormis  de  pitié,  de  gé- 
nérosité, d'élévation,  qu'à  son  insu  chacun  porte  en  soi-même ,  et  son  audi- 
toire, orgueilleux  de  se  sentir  meilleur  en  l'écoutant,  le  récompensait  aussitôt 
par  des  transports,  des  acclamations  et  des  lar^nes.  çpuiine  mjus  ;i;cçQ^ippw^jçijS 

>'Uêfc  i  V»>  JiJ  J^p  t'-'J  ■"*'!, 


—  385  -^ 

Racîriccjuând  il' nous  fait  découvrir  au  fond  de  nos  cœurs  des  sentimcns  que 
nous  n'y  soupçonnions  pas.  » 

.'  A  peine  l'Académie  française  avait-elle  appelé  M.  Dupaty  à  occuper  le  fau- 
teuil de  31.  Laine,  qu'une  autre  place  est  devenue  vacante.  L'cx-secrétaire  per- 
pétuel, M.  Raynouard,  est  mort.  Il  s'était  opéré  chez  l'auteur  des  Templiers  une 
transformation  qui  lui  a  été  funeste  ;  il  a  renoncé  vers  le  milieu  de  sa  carrière 
aux  choses  d'imagination  pour  les  choses  de  savoir.  Ancien  avoué,  il  avait  com- 
mencé par  la  procédure  à  Draguignan  ;  il  a  fini  par  l'érudition  à  Passy.  Ses  re- 
cherches laborieuses  sur  les  premières  époques  de  notre  histoire  sont  comme 
des  réminiscences  des  dossiers  qu'il  débrouillait  dans  son  jeune  âge.  ,fl 

On  cite,  parmi  les  notabilités  Httéraires  qui  se  disputent  l'héritage  de  son  fau- 
teuil, M.  Victor  Hugo.  Si  le  plaisir  des  Dieux  est  encore  la  vengeance,  tous  les 
Apollons  de  l'Académie  doivent  se  frotter  les  mains  ;  les  voilà  complètement 
vengés  I  Une  telle  candidature  est  un  bâillon  pour  bien  des  bouches. 


ACADÉMIE  DES  SCIENCES. 

Vous  souvient-il  de  ces  nouvelles  étranges  qui  n'étaient  arrivées  à  Paris  ni 
par  le  télégraphe,  ni  par  le  courrier,  ni  par  terre,  ni  par  mer,  et  qui  ne  ten- 
daient à  rien  moins  qu'à  fausser  l'opinion  publique  à  l'égard  de  la  lune;  eh 
bien,  l'imposture  est  avérée  ;  nous  avons  une  réfutation  authentique.  Sir  John 
JHerschell  vient  d'écrire  du  cap  de  Bonne-Espérance,  et  sa  lettre,  adressée  à 
M.  Arago,  a  été  lue  à  l'Académie  des  sciences.  i.vt 

L'illustre  astronome  anglais  mande  que  le  capitaine  Hall  lui  a  envoyé,  connue 
moyen  de  divertissement,  divers  journaux  qui  renfermaient  l'histoire  de  ses  dé- 
couvertes dans  la  lune,  et  des  remarques  critiques  parmi  lesquelles  l'auteur 
croit  avoir  reconnu  le  style  de  M.  Arago.  Il  le  remercie  de  l'empressement  qu'il 
a  mis  à  désabuser  le  public  de  Paris.  M.  Herschell  a  été  favorisé  au  Cap  d'uns 
longue  et  belle  exhibition  de  la  comète  à  son  retour  du  soleil.  Elle  a  été  en  vue 
depuis  le  24  janvier  jusqu'au  5  mai.  Il  l'aurait  indubitablement  poursuivie  pen- 
dant un  plus  long  intervalle  encore,  si  le  mauvais  temps  n'avait  interrompu  ses 
observations. 

La  comète,  après  son  passage  au  périhélie,  a  dû  être  très-difficile  à  apercevoir 
en  Europe  ;  son  aspect  physique  était  entièrement  changé.  Pendant  long-temps 
elle  n'eut  pas  de  queue.  L'enveloppe  parabolique  de  sa  tète  se  forma  sous  les 
yeux  de  l'observateur,  avec  une  si  étonnante  rapidité,  que  son  volume  visible 
(  il  était  très-bien  terminé  )  fit  plus  que  doubler  dans  l'espace  de  vingt-qua- 
tre heures  à  partir  de  la  matinée  du  26  janvier.  ,,  ,  j,> 

On  peut  dire,  sans  exagération,  qu'on  la  voyait  s'augmenter  à  vue  d'ceil;  car  à 
la  fin  de  cette  même  matinée,  en  répétant,  après  un  intervalle  do  trois  heures  , 
les  observations  micrométriques  de  la  partie  bien  définie  par  laquelle  il  avait 
commencé,  il  trouva  une  augmentation  dans  sa  dimension  linéaire,  qui  allait  à 
un  seizième  du  total.  Cette  dilatation  extraordinaire  se  continua  :  le  parabo- 
loide  devint  si  grand  et  d'un  si  faible  éclat,  qu'il  disparut  en  entier ,  laissant 
seulement  le  noyau  et  la  queue  de  l'astre. 


—  386  -i 

1. 1  Une  autre  et  singulière  particularité  était  l'existence  d'une  très-petite  comète 
intérieure  ayant  une  tête  et  la  queue  complètes  ;  son  noyau  était  celui  de  la  masse 
générale.  Ce  noyau  cométique  se  dilatait  moins  rapidement  que  l'enveloppe.  A 
la  fin  la  queue  devint  elle-même  imperceptible. 

M.  Herschell  pense  que  très-probablement  à  son  passage  au  périhélie,  toute 
la  comète,  excepté  son  noyau  solide,  s'évapora  et  fut  réduite  à  un  état  transpa- 
rent et  invisible.  Il  est  porté  à  croire  que  l'explication  qu'il  a  donnée  de  la  dila-* 
tation  des  comètes  quand  elles  s'éloignent  du  soleil,  est  entièrement  établie. 
L'auteur  a  donné  cette  explication  dans  une  petite  brochure  sur  la  comète  de 
Biéla. 

Avant  de  quitter  le  royaume  des  airs,  il  n'est  pas  hors  de  propos  de  faire  ici 
mention  du  voyage  des  trois  aéronautes  du  Yauxhall  de  Londres  qui,  partis  le  7 
à  une  heure  et  demie,  ont  franchi  la  mer  ,  traversé  obliquement  la  France  et 
opéré  leur  descente  le  8,  à  sept  heures  et  demie  du  matin,  à  Wetsbourg,  à  huit 
heues  nord-nord-ouest  de  Francfort-sur-le-Mein. 

M.  Holland  a  rédigé  ainsi  son  livre  de  Loc,  ou  Journal  de  navigation  aérienne. 
— Traversé  le  Medway,  à  6  milles  sud  de  Rochester,  3  heures  moins  12  minutes. 
—  A  4  heures,  2  milles  sud  de  Cantorbéry.  — Vu  la  mer  à  4  heures  1/4.  — Quitté 
l'Angleterre  à  1  mille  est  du  château  de  Douvres,  à  5  heures  moins  12  minutes. 
•—Plané  au-dessus  de  la  France  à  6  heures  moins  10  minutes,  à  1  mille  ouest  de 
Calais.  —  A  6  heures  1/2,  bu  à  la  santé  des  frères  maçons,  réunis  à  la  loge  de 
Saint-Jean.  —  A  11  heures  1/2,  plané  au-dessus  du  district  de  Namur. — A  mi- 
nuit, obscurité  profonde.  —A  5  heures,  naissance  du  jour.  — A  5  heures  10  mi- 
nutes, degré  le  plus  élevé  d'ascension  ;  le  baromètre  à  20  pouces.  —Descendu  à 
7  heures  1  /2  à  Wetsbourg. 

Quelque  hardi  que  soit  ce  voyage ,  ce  n'est  pas  la  première  fois  qu'il  est  tenté  ; 
un  Français,  Blanchard,  mari  de  l'infortunée  qui  périt  en  1819  à  Paris,  passa  la 
r' Manche  le  7  janvier  1785;  le  ballon  lancé  de  Douvres  descendit  dans  les  envi- 
rons de  Calais ,  après  trois  heures  de  traversée  ;  une  pyramide  est  élevée  au  lieu 
de  sa  chute. 

Plus  tard  le  même  voyage  eut  un  résultat  qui  refroidit  l'ardeur  des  plus  in- 
-^ trépides  ;  le  ballon  du  major  Money  se  creva  et  tomba  dans  la  mer  d'Allemagne, 
et  M.  Sadler,  parti  de  Dublin  en  1810,  fut  jeté  dans  l'Océan.  Ces  deux  aéronautes, 
t'iong-temps  accrochés  aux  débris  de  leur  appareil  et  assaillis  par  des  nuées  d'oi- 
seaux de  mer  qui  dévorèrent  leurs  provisions ,  ne  durent  la  vie  qu'à  l'arrivée 
fortuite  d'un  bâtiment  marchand. 

Dans  la  même  séance  il  a  été  donné  communication  de  quelques  observations 
faites  sur  les  aurores  boréales  et  la  hauteur  des  vagues ,  par  ÎMM.  Alexandre 
Duhamel,  de  Saint-Pierre  et  Miquclon. 

Le  22  avril  1836,  étant  par  le  46^  23*  de  latitude  nord,  et  par  44°  de  longi- 
tude ouest  du  méridien  de  Paris,  apparut  une  aurore  boréale.  On  a  commencé 
à  la  distinguer  vers  huit  heures  du  soir.  Elle  a  duré  à  peu  près  jusqu'au  point 
du  jour.  Du  centre  qui  se  trouvait  dans  le  sud-est,  environ  10"  au-dessous  du 
zénith,  partaient  des  rayons  lumineux  vers  tous  les  points  de  l'horizon,  mais 
principalement  vers  le  sud-est,  l'est  et  le  nord-est.  Ces  rayons,  pointus  au  zé- 
nith, alkient  en  s'clargissant  vers  l'horizon,  mais  ne  l'atteignaient  pas.  Les  plus 


•-  387  ^ 

longs  s'arrêtaient  à  environ  12  degrés  de  ce  cercle.  Leur  couleur  changeait  du 
blanc  au  rouge  pâle,  avec  quelques  nuances  bleuâtres  de  temps  en  temps.  Le  vent 
était  sud-ouest,  le  ciel  serein  et  parsemé  d'étoiles  que  Ton  apercevait  à  travers 
les  rayons  lumineux  de  l'aurole  boréale.  Quelquefois  cependant  ils  étaient  assez 
intenses  pour  les  obscurcir  un  peu,  mais  sans  les  cacher  entièrement.  La  clarté 
que  répandait  l'aurore  boréale  était  assez  forte  pour  effacer  celle  de  la  lune , 
qui  cependant  était  dans  son  plein. 

Quelques  jours  après,  on  vit  une  autre  aurore  boréale  à  peu  près  semblable  à 
la  première.  On  n'avait  pas  pu  voir  si  ces  aurores  avaient  quelque  influence  sur 
l'aiguille  aimantée. 

M.  Daniel  a  transmis  également  à  l'Académie  des  détails  pleins  d'intérêt  sur 
divers  phénomènes  des  eaux  souterraines  dans  le  midi  de  la  France,  et  en  parti- 
culier de  la  fontaine  de  Yaucluse.  * 

L'auteur,  par  des  expériences  qu'il  rapporte,  est  amené  à  conclure  :  1"  Qu'il 
y  aurait  une  rivière  souterraine  au  fond  du  Garagaï,  gouffre  situé  entre  les  dé- 
partemens  des  Bouches-du-Hhône  et  du  Yar  ;  2"  que  la  source  de  Yaucluse 
communiquerait  avec  cette  rivière,  ou  mieux,  ne  serait  elle-même  queson  produit 
mis  au  jour  ;  3°  que  la  neige  est  depuis  long-temps  fondue,  quand  la  fontaine 
de  Yaucluse  donne  sa  plus  grande  masse  d'eau. 


ACADÉMIE  ROYALE  DE  MUSIQUE. 

Après  avoir  instruit  les  lecteurs  de  VEcho  de  ce  qui  se  passé  au-dessus  et  au- 
dessous  de  nous,  qu'ils  me  permettent  de  leur  donner  le  bulletin  de  la  sphère 
des  fées.  Depuis  le  départ  des  demoiselles  Essler  et  le  retour  de  Taglioni,le 
camp  des  sylphides  est  agité  ;  je  ne  sais  quel  vent  a  soufflé  sur  toutes  ces  ailes  de 
gaze,  mais  c'est  un  bruissement  tel  que  celui  du  feuillage  quand  le  tonnerre  va 
gronder.  M.  Duponcliel  aura-t-il  la  puissance  d'Eole  ?  Parviendra-t-il  à  domp- 
ter son  peuple  de  zéphirs?  c'est  lace  qu'on  se  demande,  et  déjà  l'agitation  gagne 
les  hauteurs  du  monde  lyrique  ;  on  parle  de  retraite,  de  fugues  même  ;  c'est 
Nourrit,  c'est  Levasseur,  c'est  Lafond,  c'est  madame  Dorus,  qui  menacent  de 
sortir  en  chœur;  quel  affreux  morceau  d'ensemble  I  La  consternation  règne  dans 
les  coulisses;  elle  est  plus  grande  encore  à  l'orchestre.  «  Des  ministres,  ça  se 
trouve  partout,  me  disait  gravement  un  vieil  amateur,  on  peut  décomposer  tant 
qu'on  veut  le  cabinet,  il  ne  sera  jamais  vide  ;  mais  trouvez  donc  un  ténor 
comme  Nourrit,  et  une  basse-taille  comme  Levasseur  I  »  Peut-être  un  succès 
éclatant  aurait-il  ramené  la  concorde  ;  on  pardonne  si  aisément  lorsqu'on  est 
heureux  I  Mais  les  espérances  fondées  sur  la  Esmcralda  ne  se  sont  pas  réalisées  ; 
il  n'est  sorti  qu'une  déception  de  V Hôtel  des  miracles  de  M.  Yictor  Hugo  ;  ses 
truands  n'ont  rallié  personne  ;  le  public  n'a  pas  voulu  prendre  goût  à  des  scènes 
de  profanation  et  de  cynisme  encore  inconnues  sur  la  scène  de  rAcadcmic  royale, 
et  que  les  théâtres  du  boulevard  ont  fini  eux-mêmes  par  répudier.  Il  est  fâcheux 
que  tant  de  talent  ait  été  dépensé  en  pure  perte.  M.  Yictor  Hugo  a  beau  faire,  sa 
nature  est  plus  forte  que  lui  ;  son  génie  veut  qu'il  marche  seul  ;  qu'il  se  contente 
donc  de  ses  harmonies  sans  emprunter  celles  d'un  orchestre  j  sa  part  est  assez 


—  388  — " 

'Bette  pour  qu'il  laisse  à  d'autres  le  secours  de  cette  union^lrjtté'ôori  originalité 
repousse.  Ce  qui  console  du  moins,  dans  cette  tentative  malheureuse ,  c'est  qu'elle 
a  révélé,  chez  mademoiselle  Louise  Bertin,  un  talent  d'une  hiâle  portée  et  qui 
nous  promet  de  brillans  dédommagemens.  Chose  à  noter  en  encre  rouge  dans  no- 
tre histoire  contemporaine  I  c'est  que  les  honneurs  de  la  saison  dramatique  ont 
-appartenu,  cette  année,  à  trois  femmes.  L'auteur  de  Marie ,  madame  Ancelot, 
l'auteur  du  Maïu'ais  œil,  mademoiselle  Loisa  Puget,  ont  précédé  de  quelques 
jours  mademoiselle  Bertin  dans  la  lice,  et  forment  avec  elle  les  premiers  rayons 
d'une  ravissante  pléiade.  Qu'on  vienne,  après  cela,  nous  parler  de  quenouille! 
Je  suis  chaud  partisan  de  la  loi  salique  \  mais  je  la  maudirais  à  l'instant  si  elle 
devait  s'appliquer  à  la  gloire. 


THEATRE  ITALIEX. 

S'il  y  avait  un  superlatif  de  superlatif,  je  l'emploierais  pour  caractériser  l'état 
de  prospérité  du  théâtre  Faiart  ;  mais  la  langue  française  n'a  pas,  comme  la  lan- 
gue italienne,  de  ces  gammes  montantes  qui  fusent  dans  le  ciel  ;  au-dessus  de  l'a- 
pogée il  n'y  a  plus  de  degré  d'ascension  ;  il  faut  s'arrêter  et  se  tenir  là  le  plus  long- 
temps possible.  C'est  ce  que  fait  ]>L  Robert;  aussi,  quelle  vie  de  chanoine  que 
cette  vie  de  directeur  I IM.  le  préfet  de  police  serait  fort  en  peine  de  me  dire  com- 
bien la  Seine  aura  de  mètres  d'élévation  dans  deux  jours.  Mais,  que  je  demande 
à  M.  Robert  combien  il  entrera  d'écus  dans  sa  caisse,  et  il  ne  se  trompera  pas 
d'un  seul  ;  jamais  un  billet  au  bureau,  le  calcul  est  facile.  Un  si  grand  succès  est 
Justifié  par  un  zèle  infatigable  ;  le  répertoire  varie  chaque  jour.  A  la  reprise  dCll 
matrimonio  sccreto,  chef-d'œuvre  de  Cimarosa,  a  succédé  la  Gazza  laclra,  un  des 
nombreux  chefs-d'œuvre  du  grand  maestro,  de  ce  paresseux  de  Rossini,  qui 
depuis  six  ans  fait  comme  s'il  était  atteint  d'une  extinction  de  génie. 


XOtVELLES  DIVERSES. 

Ce  dernier  chapitre  de  ma  chronique  n'est  pas  pour  les  habitans  de  Paris  ;  je 
n'ai  rien  à  leur  apprendre  de  ce  qui  se  passe  dans  leur  ville  ;  la  race  des  flâneurs 
s'est  trop  multipliée  depuis  quelque  temps  pour  qu'on  puisse  même  espérer  d'a- 
voir la  primeur  d'un  récit  de  suicide  ou  d'assassinat  ;  mais  ceux  qui  vivent  en 
province  ne  seront  peut-être  pas  fâchés  de  savoir  qu'il  pleut  ici  depuis  un  mois  ; 
que  l'obélisque  est  toujours  en  chemise  ;  que  bon  nombre  de  rues  sont  transfor- 
mées en  canaux,  et  que  nos  quais  sont  menacés  d'une  inondation  générale  ;  ce 
qui  n'a  pas  empêché  les  plaisirs  d'aller  leur  train,  les  conspirations  de  passer  en 
poste,  et  les  nouvelles  de  révolution  de  se  croiser  en  l'air  avec  les  nouvelles  de 
contre-révolution.  Je  n'ai  rien  à  dire  des  salons  ministériels  qui  ^âennent  de  se 
rouvrir  au  noir  troupeau  des  solliciteurs  ;  mais  en  revanche,  je  pourrais  en  dire 
si  long  sur  les  bals  de  jeunes  personnes  qui  ont  eu  lieu  dans  quelques  pension- 
nats pour  fêter  la  sainte  Catherine,  que  je  m'abstiendrai  de  commencer  dans  la 
crainte  d'être  intarissable.  L'industrialisme,  ce  choléra  du  commerce,  ne  dimi- 
nue pas  d'intensité  ;  une  entreprise  n'attend  pas  l'autre  ;  la  crise  commerciale  n'y 


1-  389  — 

peut  rien  ;  on  imprime  surtout  avec  rage,  et  l'on  se  déchire  comme  on  imprime. 
Quelle  mêlée  de  spéculations,  d'intrigues  et  de  calomnies  I  Que  de  fiel  et  de  ve- 
nin I  c'est  à  soulever  le  cœur  ;  il  n'y  a  réellement  qu'un  grand  homme  en  France 
aujourd'hui,  et  encore  je  le  crois  moribond;  c'est  le  coq  de  Marseille  qui  vient  de 
tuer  un  monstrueux  reptile.  Que  n'ai-je  ton  bec  et  tes  ergots,  brave  Phocéen  I 

Xavi£r  de  Moraldi. 


f««.9. 


Quand  le  diable  devint  vieux,  il  se  fit  ermite,  dit  un  proverbe,  et  ce  n'est  point, 
à  mon  avis,  ce  que  le  diable  fît  de  plus  mal.  A  tout  péché  miséricorde ,  me  paraît, 
quant  à  moi,  une  doctrine  fort  salutaire,  et  je  suis  tout-à-fait  de  l'avis  de  cet  an- 
tique et  bienveillant  dicton  :  il  n'est  jamais  trop  tard  pour  s'amender. 

C'est  donc  avec  plaisir  que  je  vois  ce  grand  pécheur  qu'on  appelle  le  théâtre, 
abjurer  peu  à  peu  ses  erreurs.  Le  repentir,  cette  vertu  des  mortels,  g^gne  de  jour 
en  jour  jusqu'aux  auteurs,  les  moins  mortels  du  reste  de  tous  les  hommes.  A 
l'adultère,  au  meurtre,  à  l'immoralité,  à  l'âge  de  fer  du  théâtre,  succède,  non 
point  un  siècle  d'or,  ce  serait  trop  exiger  sans  doute,  mais  du  moins  un  siècle 
d'argent.  Ceci  soit  dit  dans  sa  double  acception,  au  propre  comme  au  figuré. 

Le  fait  est,  quoi  qu'on  ait  prétendu,  que  la  caisse  s'est  assez  mal  sentie  des 
effets  du  vaudeville  et  du  drame  modernes  ;  le  public,  le  vrai  public,  celui  des 
gens  de  cœur,  des  gens  honnêtes,  ne  se  laissait  pas  prendre  à  ces  scènes  d'horreur, 
de  vices  et  d'obscénités  qu'on  décorait  du  nom  d'art  dramatique.  Le  vrai  public 
fuyait  cette  scandaleuse  qui,  chassant  du  théâtre  l'antique  et  vénérable  devise: 
Castigat  ridcndo  mores  y  se  faisait  une  loi  de  ne  rire  que  des  bonnes  mœurs,  et  de 
ne  corriger  que  la  vertu. 

Par  bonheur,  ces  temps-là  sont  passés  :  le  théâtre  reprend,  Dieu  merci,  des 
façons  moins  sauvages  et  plus  civilisées  ;  ses  héros  ne  sont  plus  des  escrocs,  des 
faussaires,  des  assassins  ni  des  bâtards  ;  ses  héroïnes  ont  presque  toutes  des  mè- 
res et  des  enfans  qu'elles  peuvent  avouer  ;  le  théâtre  revient  aux  honnêtes  gens 
enfin  :  voilà  pourquoi  les  honnêtes  gens  reviennent  au  théâtre. 

Voyez  le  Gymnase,  toujours  si  paternel  aux  petites  maîtresses  et  aux  mauvais 
sujets  I  le  voilà  qui,  renonçant  à  ses  fautes  de  jeunesse,  donne  des  Ai'is  aux  co- 
quettcs,  et  vante  à  ses  dandys  tout  le  prix  du  Bonheur  ignoré  ; 

Les  Variétés  apprennent  aux  enfans  que  VEpée  d'un  père,  ou  plutôt  que  son 
souvenir  console  de  bien  des  chagrins  ; 

Le  Vaudeville  montre  à  l'épouse  que,  fàtr,ç]l^yi^eq}p^  4'un,  épicier,  l'amant 
le  plus  aimable  ne  vaut  pas  un  mari  ;  :  ,'r..    .   '    , 

Le  Palais-Royal  même,  terre  classique  des  Georges  Dandin,  venge  en  M.  de 
Charolais  l'honneur  conjugal  outragé. 

Il  n'y  a  pas  jusqu'au  théâtre  de  la  Porte  Saint-Antoine  qui  ne  mette  sa  scène 
popiUaivc  au  service  dg  la  juoi\^le.  La  Chute  des  FcuilA's ,  premiçi*  coup  d'çssai 


d'un  compositeur  devenu  célèbre ,  Adolphe  Adam ,  nous  fait  voir  une  jeune  fille 
immolant  son  amour  à  l'amitié.  Je  signalerai ,  dans  la  Chute  des  Feuilles ,  ma-, 
demoiselle  Mary ,  charmante  actrice  ,  qu'un  grand  théâtre  dispute  déjà ,  dit-on  , 
au  boulevard,  et  qui  certes  y  sera  mieux  placée ,  car  ses  heureuses  dispositions 
et  la  grâce  avec  laquelle  elle  joue  la  rendent  digne  d'un  public  d'élite. 

Partout  mêmes  sentimens ,  même  doctrine  :  ici ,  Jaffier  le  Corsaire  arrachant 
sa  fille  aux  plans  d'un  séducteur  :  plus  loin  ,  la  Belle  Ecaillère  payant  de  sa  vie 
la  pensée  même  d'une  faute. 

M.  Ancelot ,  lui-même ,  M.  Ancelot ,  la  régence  et  le  dix-huitième  siècle  in- 
carnés ,  l'homme  des  Daubigné ,  des  Dubois ,  des  Dubarri ,  des  Pai-abère  >  est 
venu  à  résipiscence.  M.  Ancelot  a  compris  que  ,  même  au  théâtre ,  la  vertu  était 
bonne  à  quelque  chose ,  et  d'après  ce  principe  ,  que  dans  un  bon  ménage  on  ne 
doit  avoir  qu'une  pensée,  il  a  pris  celle  de  sa  femme  ,  cette  Marie  si  dévouée,  sa- 
ciifîant  son  bonheur  à  celui  de  son  enfant  ;  et  de  la  comédie  de  la  rue  de  Riche- 
lieu, il  a  fait  un  vaudevdle  pour  la  rue  de  Chartres.  Je  ne  sais  si  M.  Ancelot 
s'en  doute ,  mais  cette  pièce-là  est  assurément  la  meilleure  qu'il  ait  encore  faite,  et 
peut-être  lui  vaudra-t-elle  grâce  pour  toutes  les  rapsodies  dont  il  nous  accable 
depuis  si  long-temps,  d'autant  plus  que  ,  comme  dit  le  proverbe  (je  suis  grand 
partisan  des  proverbes)  :  Péché  caché  est  à  moitié  pardonné. 


Nous  avons  reçu  de  31.  Hains ,  le  spirituel  auteur  de  l'étude  sur  M.  de  Bal- 
zac, un  article  plein  de  verve  et  de  talent  sur  Georges  Sand,  qui  paraîtra  dans 
notre  livraison  de  janvier.  Nous  avons  eu  le  regret  de  ne  pouvoir  le  comprendre 
dans  celle  de  décembre. 


Parmi  les  ouvrages  élégamment  reliés  qui  se  trouvent  chez  M.  Cliaulhi,  rue 
Kichelieu,  2,  et  qui  se  donneront  beaucoup  cette  année  pour  étrennes,  nous  de- 
vons signaler  le  charmant  volume  de  poésies  de  madame  de  la  Berge ,  née  de 
Yillars,  sous  ce  titre  :  Brises  du  soir. 


Il  faut  aussi  que  nous  citions  un  line  qui  ne  peut  manquer  d'avoir  une  gmndc 
vogue,  Paris  et  Londres ,  keepsake  composé  d'articles  de  IM.  de  Chateaubriand, 
de  madame  la  princesse  de  Craou,  de  madame  Tastu,  de  M.  Kniile  Deschamps 
et  autres  notabilités  littéraires  du  jnondc  fasluonable.  Chez  M-  Dclloyc,  place 
de  la  Bourse,  7. 


>^^ 


i-  391  -* 
TABLE  DU  CINQUIÈME  VOLUME, 

PAR   ORDRE   DES   MATIERES, 
DE  JUILLET   1856   A  JANVIER  1857, 


Le  Château  de  Coarasse ,  par  M.  A.  de  Puihusque.  P^^^  »    ^ 

Essai  sur  la  Littérature  anglaise ,  et  Considérations  sur  le  génie  des  hommes ,  des 

temps  et  des  révolutions;  le  Paradis  perdu  de  Milton,  traduction  nouvelle,  par 

M.  le  vicomte  de  Chateaubriand.  ^^ 

Passy  et  ses  Chroniques,  par  M.  le  vicomte  Walsh.                                     t,i  >  j  ^ 
Poètes  romanciers  de  la  France  au  moyen-âge  (  premier  article) ,  par  M.  Thcodore 

delà  Vdleinarqud.  ^ 

Alfred  de  Vigny,  Étude  littéraire  (suite  et  fin),  par  M,  /.  du  T^il.  63 

ExpositîonderAcadémiede  rïndustrie,  par  M.  Odolant-Desnos.  70 

Du  JMouvement  intellectuel  de  l'Allemagne,  depuis  Leibnitz,  par  M.  Sehoen,  73 

Le  Frère  de  la  mort,  par  le  vicomte  ff^alsh.  ^^ 

La  Cathédrale  de  Chartes ,  par  M.  L.  de  Jouvenel.  ^7 

La  Neige  au  cimetière,  par  M.  Autran.  ** 

Législation  ;  le  Duel,  par  M.  V.-B,  ^6 

Galerie  de  Portraits  espagnols  ;  l'Hidalgo,  par  M.  Bernard  Lopez.  ^06 

Richard  Cromwel,  par  M.  A  de  P.  ^^^ 

De  l'Inde  ;  Aperçus  sur  la  Langue  et  la  Littérature  sanscrites,  par  M.  Moutlet»  1 U 

Apothéose  de  Marie- Antoinette.  ^^^ 

Art  musical  ;  le  Luthier  de  Vienne  ;  Mort  de  Gomis ,  par  M.  A.  de  P.  ^23 

Revue  des  Revues.  ^25 

Revue  des  Théâtres,  par  A.  de  P.                                                                      ,  ^^^ 
Petit  Cours  d'agriculture  à  l'usage  des  gens  du  monde,  par  M.  le  marquis  de 

Rainnevillc,  ^"^^ 

L'Arc-de-Triomphe  de  l'Étoile,  par  M.  V.-X.  137 
Poètes  allemands  modernes;  Théodore  Koerner,  par  le  docteur  Christ  Fr.  Gri&h,     142 

Une  Retraite  k  la  Trappe,  par  M.  A.  de Fuibusque.  1^^ 

Le  Collège  de  Juilly,  par.  M.  fr^M.  ICO 

Galerie  de  Portraits  espagnols  ;  l'Alcade,  par  M.  Lopez,  1^^ 

L'Ermite  de  Saint-Weredens ,  par  M.  Chapot.  ^71 

Poésies  ;  Brises  du  soir  ;  Jean  Reboul ,  etc.,  par  M.  L.  de  Jouvenel.  ^80 

Distribution  des  Prix  dans  les  Académies  et  Collèges,  par  M.  A.  de  F.  191 

Eaux  des  Pyrénées.  ^^7 

Saint-Louis.  202 

Ne  Touchez  pas  à  la  Hache,  par  M.  A.  de  Fuibusque,  ^®^ 

Xe"Dôyeîî  dé  Saint-Patrick.  210 

Chronique  littéraire  ,  par  M.  L,  de  Jowenel.  ^1^ 

Galerie  de  Portraits  espagnols  ;  la  Francesado,  par  M.  Bernard  Lopez,  226 

Guirlande  poétique.  229 

Ohélisque  de  Lou(isor,  par  M.  Odolant-Desnos,  ^^^ 

Revue  des  Revues.  262 

Chronique  de  Paris.  25G 

Lettre  des  Pyrénées.  259 

Revue  des  Théâtres  ,  par  M.  A.  de  Balaihier.  ^^^ 

Entrevue  de  François  1"  et  de  Charles-Quint ,  par  M.  le  vicomte  Walsh.  265 

Des  Administrations  étrangères,  par  M.  A.  de  Fuibusque,  ^^^ 
Etudes  de  mœurs  sur  la  Femme  au  dix-neuvième  siècle,  et  la\Femme  des  classes 

moyennes  ,  par  M.  A.  Nettement.  279 

L    Doyen  de  Saint-Patrick  ,  par  M.  A.  Chevalier.  ^^^ 

Le  Dégrevé  récalcitrant ,  par  M.  Emik  Deschamps,  ^^^ 


—  392  — 

Un  Camarade  de  lit ,  par  M.  Cretineau  Jolj.  302 
Revue  littéraire ,  par  M.  L.  de  Jouvenel.  3  J  2 
Maître  Blanchard,  par  M.  le  marquis  de  Senones.  317 
Chronique  de  Paris ,  par  M.  XXX.  •  319 
Erection  de  l'Obélisque.  320 
Académie  royale  des  beaux-arts.  322 
Ouverture  du  Théâtre-Italien.  325 
Lettre  de  Madame,  duchesse  de  Berry;  Apothéose  de  Marie-Antoinette.  329 
Charles  X ,  par  M.  le  vicomte  JVnhIi.  33 1 
Jeanne  d'Albret ,  par  M.  Lc'on  de  Jouveiiel.  334 
Propriété  littéraire ,  par  M.  Hcnnequin^  député.  339 
Comme  on  aimait  autrefois,  Comme  on  aime  aujourd'hui ,  nouvelle  ,  par  M.  le  vi- 
comte ff'alsh.  34G 
Cervantes  et  Molière  considérés  comme  médecins,  par  M.  A.  de  Puibusque.  354 
Ï^oètes-Romanciers  de  la  France  au  moyen-âf^e  ;  Cycle  breton  ,  par  M.  7Vi.  364 
Mémoires  de  Lucien  Bonaparte ,  par  M.  A,  de  P.  374 
Lettre  à  M.  le  vicomte  Walsh  sur  la  condamnation  prononcée  à  Rome  ,  contre  deux 

ouvrages  de  M.  de  Lamartine  et  M.  de  Lamennais,  par  M.  A.  Nettement.  37S 

Lais  inédits  des  douzième  et  treizième  siècles  ,  par  ***.  381 

Chronique  de  Paris.  382 

Académie  française.  383 

Académie  des  sciences.  385 

Académie  royale  de  musique.  387 

Theàtre-Italien.  388 

Nouvelles  diverses ,  par  M.  Xavier  de  MoraUli.  Ib. 

Revue  des  Théâtres.  389 


AVIS. 

ÉCHO  DE  LA  JEUNE  FRANCE  et  REVUE  CATHOLIQUE. 

Pour  que  nos  abonnés  n'éprouvent  aucun  retard  dans  l'envoi  des  numéros  ,  nous  les 
prions  de  renouveler  leurs  abonnemens  pendant  le  mois  de  décembre  ou  dès  les  pre- 
miers jours  de  janvier.  Malgré  toutes  les  améliorations  qui  seront  apportées,  en  1837, 
dans  l'administration  et  la  composition  du  journal ,  les  prix  restent  les  mêmes. 

UEcho  de  la  Jeune  France  parait  en  deux  éditions  : 

Là  première  édition,  dite  de  luxe,  paraît  le  l'^'^de  chaque  mois,  papier  lin  satiné,  avec 
gravures  ,  C4  pages. — Pour  les  départemens  ,  18  fr. —  Pour  Paris,    IG  fr. 

Deuxième  édition  ,  le  10  de  chaque  mois  ,  sur  papier  fin  satiné,  48  pages. —  Pour  les 
départemens ,  13  fr.  —  Pour  Paris,  12  fr. 

REVUE  CATHOLIQUE. 

La  Rei>uc  Catholique  paraît  le  15  de  chaque  mois.  32  pages  ,  papier  fin  satiné.  — 
Pour  les  départemens ,  7  fr.  50  cent.  —  Pour  Paris  ,  G  f r. 


VL'cho,  édition  de  luxe,  et  la  Revue  CaOïoîique^  éditions  réunies,  par  an  ,  pour  les 
départemens,  24  fr.  —  Pour  Paris,  20  fr. 

VEcho^  deuxième  édition,  et  la  Revue  Catholique  ,  par  an,  pour  les  départemens, 
20  fr.  —Pour  Paris  ,  18  fr. 

On  s'abonne,  dans  les  départemens,  chez  les  correspondans  de  la  Société,  les  li- 
braires, bureaux  des  messageries,  et  dans  les  bureaux  des  gazettes  de  province  ,  etc. 

GRAf^URES. 

APOTHÉOSE  DE  LOUIS  XVI ,  gravure  sur  acier.— Avant  la  lettre,  20  fr.  —Avec  la 
lettre,  12  fr. 

APOTHÉOSE  DE  LA  REINE  MARIE-ANTOINETTE,  gravure  sur  acier.  —  Avant 
la  lettre  ,  20  fr.  —  Avec  la  lettre ,  12  fr. 


Les  buremix  de  /'Écho  de  la  Jeune  France  sont  rue  Sl- Honoré,  545. 


TARIS.  —  IMPRIMERIE  DE  BÉTIIUNE  ET  PLON ,  RUE  DE  VAUGIRARD,  56. 


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REVUE 


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CATHOLIQUE. 

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rAP.IS  —  {Ml\  DE  BÊTHUNE  ET  PI.ON  , 


III 


REVUE 


CATHOLIQUE 


IiRLIGION,  HISTOIRE,  LITTERATURE,  vSGIENCES  ET  ARTS. 


TOME  PREMIER, 


PARIS. 

5,    HUE    DE    MÉNAUS. 

185G. 


IV 


REVUE 


CATHOLIQUE 


I  ■■  Mwoooai 


Dieu,  qui  connaît  la  diversité  des  goûts  des  hommes,  a  voulu,  comme 
un  père  qui  aime  tendrement  ses  enfans  ,  que  tous  leurs  goûts  divers 
pussent  être  satisfaits;  aussi  voyez  quelle  immense,  quelle  incessante 
variété  il  a  répandue  à  pleines  mains  sur  la  terre  :  variété  de  sites  et 
d'aspects  ,  variété  de  saisons,  variété  de  fleurs  et  de  fruits,  d'arbres  et 
de  plantes,  l'hysope  à  côté  du  cèdre,  le  roseau  à  côté  du  chêne,  la 
plaine  auprès  des  hautes  montagnes ,  et  le  petit  ruisseau  auprès  des 
puissans  fleuves  et  des  vastes  mers!  Pour  celui  qui  aime  l'éclat,  il  a 
fait  le  soleil  avec  sa  magnifique  splendeur,  pour  celui  qui  recherche 
le  calme  et  la  paix,  il  a  placé  la  lune  et  les  étoiles  dans  le  ciel  pour 
y  briller  comme  des  flambeaux,  et  éclairer  l'homme  dans  ses  rêveries 
et  ses  méditations. 

Eh  bien!  ^la  presse  a  voulu  imiter  le  créateur;  cette  puissante  reine 
des  temps  modernes,  née  des  hommes  et  qui  connaît  les  hommes,  sait 
aussi  combien  leurs  goûts  sont  différens,  combien  leurs  opinions  sont 
inconstantes  et  diverses;  aussi  voyez  quelle  variété  son  activité  et  son 
industrie  ont  répandue  sur  la  société  actuelle  :  variété  de  livres  et  de 
brochures;  variété  de  journaux  et  de  revues;  variétés  de  magazines 
et  de  keepsakes  ;  variété  de  feuilles  quotidiennes ,  hebdomadaires , 
mensuelles,  trimestrielles  et  annuelles. 

Dans  cette  création  nouvelle,  dans  ce  monde  de  papier,  quelles  opi- 
nions, quelles  affections  politiques  ne  trouveront  pas  à  s'enraciner 
dans  leurs  principes? 

l^Q  légïimktQ  n'aiira-t-il  pas  la  Quotidimne^  la  Ga:^eUç  d^  France^ 


2  

le  Journal  des  Pailles  et  des  Campagnes  et  les  gazettes  des  pro- 
vinces ? 

Le  républicain  n'aura-t-il  pas  le  National  et  le  Bon-Sens  ? 

Le  partisan  des  faits  accomplis,  le  Journal  des  Débats? 

Le  ministériel ,  V Impartial* 

Le  dynastique,  le  Temps. 

L'homme  qui  aime  à  rire  ,  le  Charivain  et  le  Corsair^e. 

L'homme  qui  croit  que  l'on  peut  étre^fort  en  plaisantant ,  la  Mode , 
ce  livre  des  salons ,  cette  revue  du  monde  élégant. 

Le  littérateur  n'aura-t-il  pas  Y  Echo  de  la  Jeune  France^  qui  redit 
toutes  nobles  voix  du  pays. 

N'aura-t-il  pas  encore  la  Revue  des  deux  Mondes  ,  la  Revue  de 
Paris,  la.  Revue  Rétrospective ^  la  Revue  Brita7uiique,\di  Revue 
d'' Edimbourg  y  la  Revue  du  Midi ,  la  Revue  de  V  Ouest ,  la  Revue 
de  Rouen,  et  tant  d'autres  Revues. 

La  science  n'a-t-elle  pas  VEcho  du  Monde  savant ,  les  Annales 
de  Philosophie  et  V Université  Catholique. 

La  piété ,  la  Morale  du  Christianisme  en  action ,  le  Conseiller 
des  Familles  ,  V Univers  religieux  et  VAmi  de  la  Religion. 

L'amateur  de  crimes  et  de  scandales,  la  Gazette  des  Tribunaux , 
le  Droit  et  la  Cour  d'Assises, 

L'enfant ,  les  Veillées  de  Famille. 

L'écolier,  le  Journal  de  la  Jeunesse. 

La  jeune  fille  ^  le  Journal  des  Jeunes  personnes. 

Le  propriétaire  foncier ,  le  Moniteur  de  V Agriculture. 

Le  négociant ,  le  Moniteur  du  Commerce  et  de  ITndustrie. 

Puis  les  Sylphes,  \e?>  Follets,  les  Vert-Vert ,  les  Tam-Tam^  etc, 
pour  les  oisifs  et  les  ennuyés  des  spectacles. 

Ainsi,  le  bien  et  le  mal ,  le  grave  et  le  futile ,  le  triste  et  le  gai,  le 
noble  et  Tignoble  ,  le  beau  et  le  laid ,  s'olïrent  chaque  matin  à  l'homme 
qui  marche  en  regardant  autour  de  lui  ;  on  dirait  de  ces  plantes  qui 
naissent,  qui  poussent  et  qui  grandissent  dans  une  nuit,  et  que  l'on 
voit  tout-à-coup  où  il  n'y  avait  rien  la  veille.  Quelquefois  je  me  prends 
à  croire  que  si  l'on  collait  bout  à  bout  toutes  les  feuilles  qui  s'impri- 
ment dans  un  jour  on  pourrait  flnre  ainsi  une  ceinture  de  papier  assez 
longue  pour  entourer  la  grande  ville  de  Paris.  A  Londres,  la  zone 
blanche  et  noire  serait  bien  plus  longue  encore. 


—  3  — 

Malgré  cette  richesse ,  cette  abondance ,  cette  surabondance  ,  cette 
avalanche  ,  ce  déluge  de  journaux  ,  de  feuilles  politiques  ,  littéraires  , 
artistiques,  savantes  et  pieuses,  il  y  a  encore  dans  le  monde  moral  une 
spécialité  (\m  ne  trouve  pas  ce  qui  lui  convient. 

Il  y  a  dans  la  société ,  telle  que  les  révolutions  nous  l'ont  faite ,  des 
hommes  qui  vivent  loin  du  bruit  et  du  trouble  des  villes  ;  ils  ont  vu 
de  si  prés  tout  ce  que  les  régénérations  politiques  ont  amené  parmi 
nous_,  ils  ont  ressenti  que  dans  les  progrès  de  la  civilisation  actuelle, 
il  y  avait  tant  de  mouvement ,  d'agitations  et  de  fatigues ,  qu'ils  n'ont 
plus  voulu  rester  sur  ces  chemins  de  fer  où  tout  court  si  vite ,  où  l'on 
est  si  souvent  exposé  à  se  faire  écraser  et  broyer  sous  les  roues  des 
machines,  et  ils  se  sont  retirés  à  l'écart.  Dans  leur  retraite,  ils  veulent 
la  paix  et  le  calme,  mais  ils  les  veulent  animés  de  souvenirs  et  d'é- 
tudes 5  matelots  échappés  aux  naufrages  et  dégoûtés  des  tempêtes,  ils 
ne  veulent  plus  des  fatigues  et  des  dangers  de  la  mer ,  mais  ils  veu- 
lent toujours  avoir  l'aspect  de  sa  majestueuse  immensité.  Et  quand  il 
arrive  dans  leur  tranquille  solitude  le  récit  d'un  beau  fait  de  mer, 
d'une  belle  découverte  et  d'un  heureux  voyage  les  vieux  invalides  de 
nos  vaisseaux  se  réjouissent  encore. 

C'est  pour  ces  hommes  de  retraite  et  d'étude  que  la  Revue  Catho- 
lique est  créée  ;  elle  ira  porter  à  ceux  qui  ne  vivent  pas  dans  le  monde 
les  bruits  pieux  du  monde...  Elle  ne  leur  fera  point  entendre  cet 
assourdissant  et  incessant  tumulte  qui  bourdonne  à  l'entour  des  salles 
de  spectacles ,  des  cafés  et  de  la  Bourse  ,  mais  elle  tâchera  de  faire 
parvenir  jusqu'à  eux  les  sons  sublimes  qui  sortent  des  temples  de 
Dieu. 

Aujourd'hui  qu'un  souffle  d'en  haut  a  passé  sur  les  hommes  et  leur 
a  fait  lever  la  tète  pour  regarder  le  ciel ,  aujourd'hui  que  l'on  ose 
parler  religion  et  que  bien  des  livres  chrétiens  s'impriment  et  se  ven- 
dent, la  Revue  Catholique  s'appliquera  à  rendre  compte  de  ces 
ouvrages.  Grâce  à  ses  examens  consciencieux ,  ses  lecteurs  sauront 
quels  livres  ils  peuvent  faire  Venir  comme  des  amis  dans  leur  retraite 
des  champs. 

A  côlé  de  comptes-rendus  et  de  réflexions  sérieuses  nous  tâche- 
rons de  mêler  de  touchantes  histoires  et  de  beaux  morceaux  de  poésie. 
La  poésie  ira  bien  à  notre  Revue  Catholique^  car  aujourd'hui  la  lyre 
0es  poètes  a  pris  quelque  chpse  de  la  harpe  de  David  j  elle  aussi  Iquç 


le  Seigneur...   Nous  savons  bien  des  châteaux  où  ira  notre  i?e^wc , 
mais  le  chemin  qu'elle  prendra  le  plus  sera  celui  des  presbytères. 

A  ceux  qui  y  vivent  priant  Dieu  et  faisant  le  bien  nous  enverrons, 
pour  les  délasser  des  saints  travaux  du  jour,  des  récits  qui  ajouteront 
à  leur  savoir  et  qui  leur  retraceront  des  exemples  de  courage. 

A  présent  il  faut  à  la  milice  sainte  courage  et  savoij\ 

Couj^age  pour  jjiépriscj'  les  mépris  du  monde  et  aîlronter  les  per- 
sécutions si  elles  revenaient. 

Savoir ,  pour  ne  pas  rester  en  arriére  dans  ce  siècle  de  progression 
générale  ;  il  faut  que  le  prêtre  de  nos  villes  et  de  nos  campagnes  n'ait 
point  à  rougir  de  son  ignorance  devant  l'élève  de  droit  devenu  notaire 
ou  avocat ,  et  devant  un  élève  en  médecine  devenu  docteur.  Eux  ont 
plus  de  savoir  que  leurs  devanciers  :  que  le  jeune  curé  avec  les  vertus 
de  son  prédécesseur  ait  autant  de  science  que  ses  contemporains. 

Avec  nos  mœurs  d'aujourd'hui ,  il  y  a  souvent  lutte  entre  l'avocat 
et  le  prêtre  ;  faisons  en  sorte  que  les  armes  ne  soient  pas  inégales. 
Le  curé  de  campagne  qui  saura  bien  l'histoire  de  son  pays  en  aimera 
plus  son  église.  Bien  savoir  Thistoire  des  temps  passés,  c'est  bien 
connaître  les  bienfaits  du  catholicisme. 

Avec  le  goût  du  vrai  donnez  le  goût  du  beau ,  avec  l'amour  de  la 
vertu  donricz  l'amour  de  la  littérature  chrétienne  au  jeune  lévite  qui 
entre  dans  le  sanctuaire  :  qu'il  sache  bien  les  livres  saints,  les  livres 
édifians,  mais  qu'il  lise  aussi  le  Génie  du  Christ iajiisme^  V Itinéraire 
à  Jérusalem  ^  les  Martyrs  ^  V Essai  sur  Vindifférence  ^  les  Mé- 
'  ditations  ,  les  Harmonies  ^  beaucoup  de  pages  de  Jocelin  et  beau- 
coup d'autres  poésies  où  sont  chantées  la  grandeur ,  la  bonté  et  la 
majesté  de  Dieu. 

La  poésie  n'est-elle  pas  fille  du  ciel,  sœur  de  la  religion. 
Quelques-uns,  nous  le  savons  bien ,  vont  ce  récrier  sur  ce  que  nous 
promettons  ici ,  et  vont  dire  que  Chateaubriand  et  Lamartine  sont  des 
auteurs  profanes. . .  Ceux-là,  voyez-vous,  ^i  les  suhWxuQs poésies  d'Isaîe, 
de  Job  et  d'Ézéchiel  paraissaient  aujourd'hui  pour  la  première  fois, 
s'écrieraient  :  // J  ^  là-dedans  tràp  d'images ^  trop  d'exaltation^ 
trop  de  mélancolie  ! 

Il  V  a  des  gens  si  graves,  si  austères,  qu'en  vérité  ils  ne  voudraient 
donner  aux  hommes  que  le  pain  sec  de  la  foi. . .  Ces  hommes-là  ne  com- 
prennent pas  la  faiblesse  de  notre  humanité;  à  celui  qui  doit  >ivre 


—  5  — 

seul,  ils  ne  veulent  pas  [accorder  une  céleste  compagne  ;  a  celui  qui 
doit  chanter  les  louanges  du  Seigneur,  ils  ne  veulent  pas  laisser  une 
harpe  ! 

Les  rédacteurs  de  la  Revue  Catholique  sont  loin  de  penser  de 
même,  aussi  ils  mettront  dans  leur  recueil  le  grave  et  le  doux  et  ap- 
pendront  quelques  couronnes  de  fleurs  aux  branches  de  la  croix. 

Ceux  qui  les  premiers  ont  conçu  la  Revue  Catholique  ont  eu  un 
tort,  c'est  de  l'avoir  fondue  dans  VEcho  de  la  Jeune  France  ;  mêlée 
à  ce  recueil ,  elle  était  devenue  d'un  prix  trop  élevé  pour  le  clergé  des 
villes  et  des  campagnes ,  riche  en  vertus  et  en  bons  exemples ,  mais 
pauvre  et  dépouillé  des  biens  de  la  terre. 

La  Revue  Catholique  redevenue  elle-même,  indépendante  et  isolée 
de  toute- autre  publication,  ne  coûtera  que  six  fr.  par  an  (i).  L'homme 
qui  la  lira  sera  tenu  au  cout-ant  de  tous  les  bons  ouvrages  qui  auront 
paru  dans  le  mois  écoulé,  et  par  ses  comptes-rendus  et  ses  annonces 
connaîtra  les  livres  qui  ne  seront  pas  trop  chers  pour  pouvoir  être 
rangés  sur  les  modestes  rayons  d'une  bibliothèque  de  presbvtère. 

En  lisant  la  chronique  de  ce  recueil,  on  aura  aussi  un  rapide  aperçu 
des  nouvelles  ecclésiastiques.  La  politique  et  les  choses  profanes  seules 
ne  trouveront  point  de  place  dans  notre  Revue, 

L'auteur  de  ce  premier  article ,  qui  a  écrit,  il  y  a  long-temps,  les 
Lettres  veridéemies,  donnera  tous  ses  soins  h  cette  revue.  Il  v  travail- 
leraavec  amour,  car  s'il  est  exaltant  pour  le  cœur  d'avoir  à  raconter 
des  exploits  guerriers  et  chevaleresques,  si  c'est  une  douce  gloire  que 
d'émouvoir  le  peuple  élégant  et  parfumé  des  salons,  si  c'est  un  bonheur 
de  voir  sur  les  joues  des  grandes  dames  briller  des  pleurs  que  vos  écrits 
ont  fait  couler,  il  y  a  quelque  chose  de  plus  enviable  encore,  c'est  alors 
que  les  lignes  que  vous  avez  écrites  avec  votre  cœur  et  vos  convictions, 
deviennent  un  délassement  et  une  joie  aux  hommes  qui  se  sont  faits 
les  consolateurs  des  pauvres.  Vicomte  Walsh. 


(1)  6  fr.  par  an  pour  Paris;  7  fr.  50  c.  pour  les  départemens. 


—  6  — 


DE  LA  RÉFORMATION. 

Le  mouvement  que  Luther  opéra  ne  vint  pas  de  son  génie  :  il  n'a- 
vait point  de  génie.  Il  faut  se  souvenir  que  le  mot  de  génie  au  temps 
de  Bossuet  ne  signifiait  point  ce  qu'il  signifie  maintenant.  Luther,  je 
l'ai  dit,  avait  seulement  beaucoup  d'esprit  et  surtout  beaucoup  d'imagi- 
nation. Il  céda  à  l'irascibilité  de  son  caractère,  sans  comprendre  la  ré- 
volution qu'il  opérait,  et  laquelle  même  il  entrava  en  s'obstinantà  la 
concentrer  dans  sa  personne;  il  eut  échoué  comme  tous  ses  prédéces- 
seurs, si  la  dépouille  du  clergé  ne  se  fut  trouvée  là  pour  tenter  la  cupi- 
dité du  pouvoir. 

Après  l'événement,  on  a  systématisé  la  réformation  ;  le  caractère  de 
notre  siècle  est  de  systématiser  tout,  sottise,  lâcheté,  crime:  on  fait  hon- 
neur à  la  pensée,  de  bassesses  ou  de  forfaits  auxquels  elle  n'a  pas  songé, 
et  qui  n'ont  été  produits  que  par  un  instinct  vil  ou  un  dérèglement 
brutal  y  on  prétend  trouver  du  génie  dans  l'appétit  du  tigre.  De  là  ces 
phrases  d'apparat,  ces  maximes  d'échafaud  qui  veulent  être  profondes, 
qui,  passant  de  l'histoire  ou  du  roman  au  langage  vulgaire,  entrent 
dans  le  commerce  des  crimes  au  rabais,  des  assassins  pour  une  timbale 
d'argent,  ou  pour  la  vieille  robe  d'une  pauvre  femme 

Le  christianisme  commença  chez  les  hommes  par  les  classes  plé- 
béiennes, pauvres  et  ignorantes.  Jésus-Christ  appela  les  petits,  et  ils 
allèrent  à  leur  maître.  La  foi  monta  peu  à  peu  dans  les  hauts  rangs,  et 
s'assit  enfin  sur  le  trône  impérial.  Le  christianisme  était  alors  catholi- 
que ou  universel  ;  la  religion,  dite  catholique,  partit  d'en  bas  pour  arri- 
ver aux  sommités  sociales  ;  la  papauté  n'était  que  le  tribunat  des  peu- 
ples, lorsque  l'âge  politique  du  christianisme  arriva. 

Le  protestantisme  suivit  une  route  opposée;  il  s'introduisit  par  la 
tête  du  corps  politique,  par  les  princes  et  les  nobles,  par  les  prêtres  et 
les  magistrats,  par  les  savans  et  les  gens  de  lettres,  et  il  descendit  len- 
tement dans  les  conditions  inférieures.  Les  deux  empreintes  de  ces 
deux  origines  sont  restées  distinctes  dans  les  deux  communions. 

J^a  communion  réformée  n'a  jamais  été  aussi  j)opulaire  cjue  le  çuUç 


catholique  :  de  race  princiére  et  patricienne,  elle  ne  svnripfïthîsa  pas  avec 
la  foule.  Équitable  et  moral,  le  protestantisme  est  exact  dans  ses  de- 
voirs, mais  sa  bonté  tient  plus  de  la  raison  que  de  la  tendresse;  il  vêtit 
celui  qui  est  nu,  mais  il  ne  le  réchauffe  pas  dans  son  sein;  il  ouvre  des 
asiles  à  la  misère,  mais  il  ne  vit  pas  et  ne  pleure  pas  avec  elle  dans  ses 
réduits  les  plus  abjects  ;  il  soulage  l'infortune,  mais  il  n'y  compatit  pas. 
Le  moine  et  le  curé  sont  les  compagnons  du  pauvre  ;  pauvres  comme 
lui,  ils  ont  pour  leur  compagnon  les  entrailles  de  Jésus-Christ  :  les  hail- 
lons, la  paille,les  plaies,  les  cachots  ne  leur  inspirent  ni  dégoût  ni  répu- 
gnance ;  la  charité  en  a  parfumé  l'indigence  et  le  malheur.  Le  prê- 
tre catholique  est  le  successeur  des  douze  hommes  du  peuple  qui  prê- 
chèrent Jésus-Christ  ressuscité  ;  il  bénit  le  corps  du  mendiant  expiré, 
comme  la  dépouille  sacrée  d'un  être  ami  de  Dieu  et  ressuscité  à  l'éter- 
nelle vie.  Le  pasteur  protestant  abandonne  le  nécessiteux  sur  son  lit 
de  mort;  pour  lui,  les  tombeaux  ne  sont  pas  une  religion  ;  car  il  ne 
croit  pas  à  ces  lieux  expiatoires  où  les  prières  d'un  ami  vont  délivrer 
une  ame  souffrante;  dans  ce  monde,  le  ministre  ne  se  précipite  point 
au  milieu  du  feu,  de  la  peste  ;  il  garde  pour  sa  famille  particulière  ces 
soins  affectueux  que  le  prêtre  de  Rome  prodigue  à  la  grande  famille 
humaine. 

Sous  le  rapport  religieux ,  la  Réformatîon  conduit  insensiblement 
a  l'indifférence  ou  à  l'absence  complète  de  foi  ;  la  raison  en  est  que  1  in- 
dépendance de  l'esprit  aboutit  à  deux  abîmes  :  le  doute  ou  l'incré- 
dulité. 

Et  par  une  réaction  naturelle ,  la  Reformations  à  sa  naissance,  res- 
suscita le  fanatisme  catholique  qui  s'éteignait  ;  elle  pourrait  donc  être 
accusée  d'avoir  été  la  cause  indirecte  des  meurtres  de  la  saint  Barlhé- 
lemy,  des  fureurs  de  la  Ligue,  de  l'assassinat  d'Henri  IV,  des  massa- 
cres d'Irlande,  de  la  révocation  de  l'édit  de  Nantes,  et  des  dragonnades. 
Le  protestantisme  criait  à  l'intolérance  de  Rome,  tout  en  égorgeant  les 
catholiques  en  Angleterre  et  en  France,  en  jetant  au  vent  les  cendres 
des  morts,  en  allumant  les  bûchers  à  Genève,  en  se  souillant  des  vio- 
lences du  Munster,  en  dictant  les  lois  atroces  qui  ont  accablé  les  Irlan- 
dais, à  peine  aujourd'hui  délivrés  après  trois  siècles  d'oppression.  Que 
prétendait  la  Réformation  relativement  au  dogme  et  à  la  discipline  ? 
elle  pensait  bien  raisonner  en  niant  quelques  mystères  de  la  foi  catho- 
lique, en  même  temps  qu'elle  en  retenait  d'autres  tout  aussi  difficiles  à 


—  8  — 

comprendre.  Elle  attaquait  les  abus  de  la  cour  de  Rome,  mais  ces  abus 
ne  se  seraient-ils  pas  détruits  par  les  progrès  de  la  civilisation  ?  Ne  s'é- 
levait-on pas  de  toutes  parts  et  depuis  long-temps  contre  ces  abus? 
Gomme  je  viens  de  le  montrer,  la  Réformation,  pénétrée  de  l'esprit  de 
son  fondateur^  se  déclara  ennemie  des  arts  ;  elle  saccagea  les  tombeaux, 
les  églises  et  les  monumens;  elle  fit  en  France  et  en  Angleterre  des 
monceaux  de  ruines.  En  retranchant  l'imagination  des  facultés  de 
l'homme,  elle  coupa  les  ailes  au  génie  et  le  mit  à  pied  ;  elle  éclata  au 
sujet  de  quelques  aumônes  destinées  à  élever  au  monde  chrétien  la 
basilique  de  Saint-Pierre.  Les  Grecs  auraient-ils  refusé  les  secours  de- 
mandés à  leur  piété  pour  bâtir  un  temple  à  ^Minerve  ? 

Si  la  Réformation,  à  son  origine,  eut  obtenu  un  plein  succès,  elle 
aurait  établi,  du  moins  pendant  quelque  temps,  une  autre  espèce  de 
barbarie  ;  traitant  de  superstition  la  pompe  des  autels  ;  d'idolâtrie,  les 
chefs-d'œuvre  de  la  sculpture,  de  l'architecture  et  de  la  peinture,  elle 
tendait  à  faire  disparaître  la  haute  éloquence  et  la  grande  poésie ,  à 
détériorer  le  goût  par  la  répudiation  des  modèles,  à  introduire  quel- 
que chose  de  froid,  de  sec,  de  doctrinaire,  de  pointilleux  dans  l'esprit, 
à  substituer  une  société  grandie  et  toute  matérielle  à  une  société  aisée 
et  toute  intellectuelle ,  à  mettre  les  machines  et  le  mouvement  d'une 
roue  en  place  des  mains  et  d'une  opération  mentale.  Ges  vérités  se  con- 
firment par  l'observation  d'un  fait. 

Dans  les  différentes  branches  de  la  religion  réformée,  cette  commu- 
nion s'est  plus  ou  moins  rapprochée  du  beau,  selon  qu'elle  s'est  plus 
ou  moins  éloignée  de  la  religion  catholique.  En  Angleterre  les  lettres 
ont  eu  leur  siècle  classique.  Le  luthérianisme  conserve  des  étincelles 
d'imagination  que  cherche  à  éteindre  le  calvinisme,  et  ainsi  de  suite, 
en  descendant  jusqu'au  quaker,  qui  voudrait  réduire  la  vie  sociale  à  la 
grossièreté  des  manières  et  à  la  pratique  des  métiers. 

Shakespeare,  selon  toutes  les  probabilités,  s'il  était  quelque  chose, 
était  cathohque  ;  Pope,  Dryden,  le  furent  ;  Milton  a  imité  quelques 
parties  des  poèmes  de  Saint- Aviti  et  de  Masenius,  KIopstock  a  em- 
prunté la  plupart  des  croyances  romaines.  De  nos  jours,  en  Allema- 
gne, la  haute  imagination  ne  s'est  manifestée  que  quand  l'esprit  du  pro- 
testantisme s'est  affiiibli  et  dénaturé.  Les  Goethe  et  les  Schiller  ont 
montré  leur  génie  en  traitant  des  sujets  catholiques.  Rousseau  et  ma- 
dame de  Staël,  en  France,  font  une  brillante  exception  à  la  règle  j  mais 


—  9  --- 

étaient-ils  protestans  à  la  manière  des  premiers  disciples  de  Calvin. 
C'est  à  Rome  que  les  peintres,  les  architectes  et  les  sculpteurs  des  cul- 
tes dissidens  viennent  aujourd'hui  chercher  des  inspirations  que  la  to- 
lérance universelle  leur  permet  de  recueillir. 

L'Europe,  que  dis-je?  le  monde  est  couvert  de  monumens  de  la  re- 
ligiOîi  catholique.  On  lui  doit  cette  architecture  gothique  qui  rivalise 
par  les  détails  et  qui  efface  en  grandeur  les  monumens  de  la  Grèce.  Il 
n'y  a  pas  plus  de  trois  cents  ans  que  le  protestantisme  est  né;  il  est 
puissant  en  Angleterre,  en  Allemagne,  en  Amérique  ;  il  est  pratiqué  par 
plusieurs  millions  d'hommes.  Qu'a-t-il  élevé?  il  vous  montrera  les  rui- 
nes qu'il  a  faites,  au  milieu  desquelles  il  a  planté  quelques  jardins  ou 
établi  quelques  manufactures.  Rebelle  à  l'autorité  des  traditions,  à  l'ex- 
périence des  âges,  à  l'antique  sagesse  des  vieillards,  le  protestantisme 
se  détacha  du  passé  et  planta  une  société  sans  racines.  Avouant  pour 
sire  un  moine  allemand  du  seizième  siècle,  le  réformé  renonça  à  la  ma- 
gnifique génération  qui  fait  remonter  le  catholique,  par  une  suite  de 
saints  et  de  grands  hommes,  jusqu'à  Jésus-Christ;  de  là  jusqu'aux  pa- 
triarches et  au  berceau  de  l'univers.  Le  siècle  protestant  dénia  à  sa 
première  apparition  toute  parenté  avec  le  siècle  de  ce  Léon,  protec- 
teur du  monde  civilisé  contre  Attila,  et  avec  le  siècle  de  cet  autre  Léon 
qui,  mettant  fin  au  monde  barbare,  embellit  la  société  lorsqu'il  n'était 
plus  nécessaire  de  la  défendre. 

Si  la  Réformation  rétrécissait  le  génie  dans  l'éloquence,  la  poésie  et 
les  arts,  elle  comprimait  les  grands  cœurs  à  la  guerre  ,  l'héroïsme  et 
l'imagination  dans  l'ordre  militaire.  Le  catholicisme  avait  produit  les 
chevaliers  :  le  protestantisme  fii.  des  capitaines  braves,  comme  La  Noue, 
mais  sans  élan  (Falkland  excepté)  ,  souvent  cruels  à  froid,  et  austères, 
moins  de  mœurs  que  d'esprit  :  les  Chatillon  furent  toujours  efRicés  par 
les  Guise.  Le  seul  guerrier  de  mouvement  et  de  vie  que  les  protes- 
tans comptassent  parmi  eux,  Henri  IV,  leur  échappa.  La  Réformation 
ébaucha  Gustave- Adolphe,  Charles  XII  et  Frédéric  ;  elle  n'aurait  point 
^  fait  Bonaparte,  de  même  qu'elle  avorta  de  ïillotson  et  du  ministre 
Claude,  et  n'enfanta  ni  Fénélon  ni  Bossuet,  de  même  qu'elle  éleva  Inigo, 
Jones  et  Webb^  et  ne  créa  point  Raphaël  et  Michel-Ange. 

On  a  écrit  que  le  protestantisme  avait  été  favorable  à  la  liberté  po- 
litique ,  qu'il  avait  émancipé  les  nations  ;  les  faits  parlent-ils  comme  les 
écrivains? 


—  10  — 

Il  est  certain  qu'à  sa  naissance  la  Réformation  fut  républicaine,  mais 
dans  le  sens  aristocratique,  parce  que  ses  premiers  disciples  furent  des 
gentilshommes.  Les  calvinistes  révèrent  pour  la  France  une  es|>èce  de 
gouvernement  à  principautés  féodales,  qui  l'aurait  fait  ressembler  à 
l'empire  germanique  ;  chose  étrange,  l'on  aurait  vu  renaître  la  féoda- 
lité par  le  protestantisme.  Les  nobles  se  précipitèrent  par  instinct  dans 
ce  culte  nouveau,  et  à  travers  lequel  s'exhalait  jusqu'à  eux  une  sorte 
de  réminiscence  de  leur  pouvoir  évanoui.  Mais  cette  première  ferveur 
passée,  les  peuples  ne  recueillirent  du  protestantisme  aucune  liberté 
politique.  Chateaubriand. 


►«^OO^M 


®m  \)v0cc$ôxan  batte  ke  ^Ïpcj5. 

NOUVELLE    PROVE>ÇALE  (l). 

La  petite  ville  de  Digne  est  si  étroitement  resserrée  dans  un  triangle 
de  montagnes,  que  l'on  ne  sait,  en  y  entrant ,  comment  l'on  pourra 
passer  outre  ;  mais,  un  peu  au-dessus,  le  sentier  qui  conduit  vers  les 
Hautes-Alpes  se  partage,  et  le  pic  dont  il  sillonne  les  rampes  présente 
dans  sa  coupe  abrupte  l'aspect  d'un  promontoire. 

C'est  à  une  demi-lieue,  à  droite,  dans  le  flanc  même  de  cette  haute 
montagne,  qu'existe  un  établissement  thermal ,  dont  les  eaux  ne  se- 
raient pas  moins  renommées  en  Provence  que  celles  de  Gréoux  ,  si  de- 
puis long-temps  il  n'était  pas  de  mode  d'aller  à  ces  dernières,  qui 
ont  l'avantage  de  n'être  qu'à  une  courte  distance  d'Aix  et  de  Mar- 
seille. 

Plusieurssources  d'une  abondance  intarissable  jaillissent  dcsentrailles 
de  la  terre  à  travers  un  nuage  sulfureux,  et  leur  chaleur  est  telle  qu'il  est 
nécessaire  de  la  modifier  par  une  longue  évaporation  dans  de  vastes 
baignoires  de  granit;  les  étuves,  surtout,  n'ont  rien  à  envier  à  Cauteretz 
et  à  Barèges;  elles  forment  deux  grottes  profondes  dont  la  tempéra- 
turc,  bien  que  de  degré  différent,  est  assez  élevée  pour  que  la  sueur 
ruisselle  à  l'instant  d'un  front  glacé  par  la  maladie. 

(l)  Tirée  d'un  ouvrage  inédit. 


—  11  ^ 

Peu  de  sites  réunissent  plus  de  beautés  sauvages,  plus  de  contrastes 
gracieux  :  l'homme  trouvant  tout  fait  dans  cette  magnifique  solitude, 
?^Vst  contenté  d'aligner  quelques  maronniers  sur  une  promenade  et  de 
dessiner  quelques  allées  sur  les  pentes  voisines  ;  mais  il  a  eu  la  sagesse 
de  ne  pas  employer  l'art  à  gâter  la  nature,  et  ses  soins  se  bornent  en- 
core à  peu  prés  à  recueillir  les  dons  qui  lui  sont  si  libéralement  offerts. 
D'un  côté,  c'est  une  muraille  gigantesque  dont  le  sommet  incliné  sem- 
ble prêt  à  écraser  dans  sa  chute  l'humble  maison  bâtie  à  ses  pieds  ; 
de  l'autre,  c'est  un  torrent  qui  se  précipite  de  cascade  en  cascade  et 
dont  les  eaux  neigeuses  roulent  à  grand  bruit  vers  la  Durance  ;  par- 
tout la  végétation  se  montre  active  et  forte;  elle  couvre  toutes  les  ci- 
mes environnantes  d'une  verdure  perpétuelle  et  va  développer  jus- 
qu'aux germes  perdus  dans  les  fentes  des  rochers  ;  on  voit  çà  et  là  de 
jeunes  arbustes  entourés  de  touffes  d'herbe  ou  de  mousse  se  dresser 
avec  vigueur  vers  le  ciel,  tandis  que  leurs  racines  s'allongent  sur  des 
pierres  nues  et  en  retombent  comme  une  chevelure  de  lianes. 

En  présence  de  tant  de  grandeur  et  de  richesse,  il  serait  difficile  à 
une  maison  de  douleurs,  qui  n'est  peuplée  que  de  malades  et  de  pau- 
vres, de  ne  pas  paraître  aussi  petite  que  misérable  ;  et,  en  effet,  on  re- 
grette de  ne  trouver  que  la  physionomie  d'un  hôpital  à  un  édifice  dont 
la  place  seule  exigeait ,  pour  l'harmonie  du  tableau,  et  des  proportions 
plus  larges  et  des  formes  plus  élégantes;  mais  ce  qui  attriste  bien  au- 
trement, c'est  lorsqu'on  pénétre  dans  l'intérieur  et  que  l'œil  s'arrête 
sur  ces  infortunés  qui  passent  de  longues  heures  à  gémir  et  qui  ne  s'a- 
dressent la  parole  que  pour  s'entretenir  de  leurs  maux.  Il  y  a  là  des 
patres,  des  chevriers,  des  bûcherons,  des  artisans,  des  militaires;  lou  - 
tes  les  professions  qui  travaillent  ou  qui  souffrent  le  plus  semblent 
réunies;  cependant  la  plainte  y  est  égoïste  comme  partout;  elle  de- 
mande des  consolations  et  n'en  donne  pas;  et  puis,  si  les  rangs  sont 
confondus,  il  n'en  est  pas  de  même  des  esprits  ;  la  triste  égalité  des 
douleurs  les  rapproche  inutilement;  jusque  dans  les  eaux  communes  de 
la  piscine,  l'homme  qui  pense  demeure  séparé  de  celui  qui  n'est  or- 
ganisé que  pour  sentir  ;  et  combien  n'est-il  pas  à  plaindre,  lorsque  rien 
ne  parle  à  son  intelligence  ou  à  son  cœur!  Plus  la  foule  qui  l'entoure 
est  serrée  ,  plus  le  vide  qu'il  y  trou^  e  est  effrayant  ;  nulle  oreille  qui 
l'entende,  nulle  bouche  qui  lui  réponde;  mais  qu'est-ce  donc  si  les 
secours  du  ciel  ne  suppléent  pas  pour  lui  à  ceux  de  la  terre!...  Oh! 


-.  12  — 
alors, son  isolement  est  complet;  c'est  le  morne  silence  de  l'abanc'on, 
et  il  est  impossible  que  son  ame,  forcée  de  se  replier  toute  entière  sur 
elle-même,  ne  devienne  pas  plus  malade  que  son  corps. 

Telle  était,  il  y  a  peu  d'années,  la  déplorable  situation  d'un  vieil  of- 
ficier d'infanterie  qui  était  venu  demander  aux  bains  des  Alpes  un  sou- 
lagement qu'il  n'avait  pu  obtenir  des  eaux  des  Pyrénées;  tout  concou- 
rait à  aigrir  le  noir  chagrin  qui  le  tourmentait;  sa  carrière  n'avait  pas 
été  heureuse  ;  des  blessures  et  une  longue  captivité  en  avaient  arrêté  le 
cours;  lieutenant  et  décoré  avant  vingt  ans,  il  s'était  retiré  à  cinquante 
avec  le  simple  grade  de  capitaine;  parens,  amis^  femme,  il  avait  suc- 
cessivement tout  perdu;  il  ne  lui  restait  qu'un  fils,  encore  enfant,  qu'il 
avait  placé  dans  un  collège  et  qu'il  destinait  à  suivre  aussi  la  carrière 
militaire,  moins  pour  se  rattacher  à  la  vie  en  essavant  avec  un  autre 
lui-même  de  prendre  une  noble  revanche  sur  le  sort,  que  parce  qu'à 
ses  yeux,  il  n'y  a\  ait  rien  au-dessus  du  métier  des  armes. 

Sans  illusions,  sans  espérances ,  qu'attendre  de  l'avenir  ?  rien  ;  on 
ne  vit  que  dans  les  douleurs  du  présent,  et  tout  les  aggrave. 

((  Mes  béquilles  ne  me  soutiennent  pas,  elles  me  tuent ,  »  répétait 
sans  cesse  le  malheureux  oflîcier  au  médecin  de  l'établissement,  et  ce- 
lui-ci qui  savait  le  comprendre,  se  contentait  de  lui  répondre  avec  dou- 
ceur :  «  Ces  béquilles  qui  vous  pèsent  tant  iront  rejoindre,  dès  que  vous 
le  voudrez  ,  toutes  celles  qui  sont  suspendues  à  la  muraille  de  l'ora- 
toire ;  je  ne  peux  rien  sans  vous  ;  calmez  l'ame ,  guérissez  là  ,  et  je  me 
charge  du  reste.  » 

Calmer  son  ame?  la  guérir?...  il  l'aurait  vainement  essayé;  pen- 
dant plus  de  quarante  ans,  cet  homme  n'avait  eu  foi  qu'en  son  èpée,  et 
son  épée  l'avait  trompé  ;  il  ne  croyait  plus  à  rien  ,  si  ce  n'est  à  la  mort, 
seul  remède  que  lui  présentât  son  désespoir  ;  mais  la  tète  la  plus  trou- 
blée, tant  qu'il  lui  reste  encore  une  lueur  de  raison,  n'aborde  pas  sans 
cfiroi  la  pensée  du  suicide;  le  doute  du  néant  a  aussi  ses  terreurs  comme 
le  doute  de  la  divinité,  et  Ihomme  que  n'entraîne  pas  l'étourdissement 
d'un  vertige,  se  demande  toujours  en  mesurant  l'abîme  d"uu  œil  in- 
quiet :  où  serai-je  demain  ?... 

Le  vieux  capitaine  luttait  depuis  long-temps  avec  lui-même  sans 
pouvoir  s'expliquer  une  résistance  qu'il  regardait  presque  comme  une 
lâcheté,  lorsqu'un  soir  où  il  souffrait  plus  que  de  coutume,  il  vit 
passer  trois  jeunes  soldats  qui  allaient  rejoindre  leur  corps  en  chantant. 


—  13  — 

i(  Comme  ils  marchent,  s'écria-t-il,  sont-ils  heureux  !  Qui  dirait  que 
c'est  dans  ce  même  chemin  que  j'ai  fait  cinq  étapes  en  une  journée  au 
retour  de  l'ile  d'Elbe;  tout  me  souriait  alors;  j'avais  été  fidèle  au  mal- 
heur et  a  l'exil  ;  je  voyais  des  épaulettes  de  colonel  étinceler  devant 
moi ,  et  je  doublais  gaimcnt  le  pas...  Au  bout  de  la  route,  j'ai  trouvé 
Waterloo  et  un  biscayen  qui  m'a  labouré  les  deux  jambes.  Adieu  gloire 
et  fortune  ;  tous  mes  rêves  se  sont  évanouis  à  l'ambulance  ;  depuis,  je 
n'ai  cessé  de  languir,  de  me  traîner;...  et  dire  que  ce  sera  toujours 
de  même,  que  je  n'aurai  aucun  repos,  aucun  soulagement!...  Oli!  c'est 
trop  de  patience,  il  faut  en  finir  ;  allons,  allons,  lorsque  tant  de  femmes 
ont  le  courage  de  se  tuer,  est-ce  à  moi,  vieille  moustache,  d'être 
plus  faible  qu'elles  ;  un  coup  de  pistolet  dans  la  tête,  et  je  ne  souffrirai 
plus!...  )) 

En  s'excitant  ainsi  par  le  sentiment  qui  dominait  dans  son  cœur  de 
soldat,  il  s'achemina  le  plus  rapidement  qu'il  put  vers  les  bains  ;  dans 
sa  précipitation,  il  fit  une  chute  sur  des  pierres  roulantes,  et  les  éclats 
de  rire  d'un  groupe  de  fumeurs  qui  se  tenaient  à  la  porte  de  l'établisse- 
ment achevèrent  de  l'exaspérer.  Dès  qu'il  fut  arrivé  h  sa  chambre,  il  se 
débarrassa  de  ses  béquilles  avec  colère  et  ouvrit  brusquement  le  tiroir 
où  étaient  renfermés  ses  pistolets  ;  mais  la  dernière  lettre  de  son  fils 
était  sur  la  table,  elle  frappa  ses  regards  ;  il  la  prit,  il  la  relut,  et  des 
larmes  roulèrent  dans  ses  yeux.  Pauvre  enfant!  il  espérait,  lui  !  il  son- 
geait à  l'avenir!  il  parlait  à  son  père  du  bonheur  de  le  revoir  bientôt; 
il  avait  compté  tous  les  jours  qui  s'étaient  écoulés  depuis  son  départ  ; 
il  comptait  tous  ceux  qui  devaient  s'écouler  encore  jusqu'à  son  re- 
tour. 

Long-temps  indécis  et  sans  mouvement,  le  capitaine  finit  par  se  lais- 
ser tomber  dans  un  fauteuil  ;  ses  idées  étaient  confuses  ;  tour  à  tour  il 
s'accusait  d'étouffer  le  cri  de  la  nature  et  il  se  reprochait  de  l'écouler 
avec  trop  de  faiblesse  ;  dans  ce  désordre  tumultueux  ,  il  se  sentit  saisi 
d'un  étrange  scrupule  ;  déterminé  à  s'arracher  la  vie,  il  craignit  de  lé- 
guer à  son  fils  un  exemple  funeste,  et  pour  prévenir  ce  danger,  il  réso- 
lut de  déguiser  sa  mort  sous  les  apparences  d'un  accident.  Ce  parti  une 
fois  adopté,  il  passa  le  reste  de  la  nuit  à  écrire  à  l'enfant  qu'il  allait 
abandonner;  dans  ce  dernier  entretien  ,  qu'il  prolongea  involontaire- 
ment au-delà  des  bornes  ordinaires,  il  eut  souvent  à  se  faire  violence 
pour  ne  pas  se  trahir;  cependant,  après  avoir  écrit  le  mot  adieu,  ce 


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mot  et  si  triste  et  si  doux,  que  le  cœur  dans  ses  instincts  d'espérance 
et  de  foi  fait  venir  de  lui-même  sous  toutes  les  plumes  comme  sur 
toutes  les  lèvres,  il  s'arrêta,  demeura  un  instant  pensif  et  se  hâta  de 
fermer  sa  lettre  qu'il  remit,  comme  d'habitude,  au  messager  des  bains 
chargé  du  service  de  la  poste. 

A  la  pointe  du  jour,  il  gravit  la  montagne  par  le  sentier  tracé  à  la 
gauche  de  l'établissement;  la  route  de  ce  côté  est  plus  longue  que  pé- 
nible ;  il  tourna  comme  dans  les  sinuosités  d  un  labyrinthe  à  travers 
les  bouquets  de  chèvre-feuille  épars  sur  la  bruyère  ,  et  plus  loin  il  fit 
halte  pour  reprendre  haleine  sous  des  cytises  humides  de  rosée.  Au- 
cune matinée  de  mai  n'avait  encore  été  aussi  fraîche  et  aussi  belle  ; 
les  parfums  qui  s'exhalaient  à  chaque  pas  du  romarin,  du  muguet  sau- 
vage ,  de  l'aubépine  et  des  fraises  de  bois  semblaient  s'adoucir  en  se 
mêlant  ;  et  le  feuillage  prinlanier,  cette  harpe  mélodieuse  des  brises, 
accompagnait  de  ses  doux  frémissemens  les  chants  d'allégresse  des  oi- 
seaux. Tout  cela  préoccupe,  tout  cela  émeut  lorsqu'on  va  mourir  !  il 
y  a  dans  tout  cela  des  voix  intimes  qui  parlent  plus  à  l'ame  qu'aux 
sens  ;  c'est  la  vie  de  la  terre  avec  tous  ses  prestiges ,  tous  ses  enchante- 
mens,  toute  sa  pureté;  et  dans  ses  images  saisissantes  n'y  a-t-il  pas 
quelque  révélation  sublime?  L'air  des  hauts  lieux  ne  pénètre-t-il  point 
jusques  au  cœur?  N'est-on  pas,  enfin,  bien  près  de  concevoir  la  vie  du 
ciel,  quand  il  semble  déjà  qu'on  la  voie  et  qu'on  l'entende  ?... 

Le  vieil  officier,  dont  la  tête  se  dégageait  par  degrés  et  qui  sentait 
son  sang  se  rafraîchir,  accéléra  sa  marche  pour  atteindre  la  cime  de  la 
montagne  ;  parvenu  au  point  le  plus  élevé,  il  s'avança  de  rocher  en 
rocher  jusqu'au  bloc  isolé  qui  forme  la  dernière  saillie  du  promontoire, 
et  quand  il  l'eut  escaladé  en  s'aidant  avec  effort  de  ses  béquilles,  au 
risque  de  rouler  dans  le  précipice  :  «  Enfin,  dit-il,  me  voici  au  terme  du 
voyage;  on  prétend  que  d'ici  au  fond  du  ravin  il  y  a  200  toises,  c'est 
plus  qu'il  ne  faut  :  encore  un  pas,  un  seul,  et  j'ai  achevé  de  vivre!... 
Achevé  de  vivre?  est-il  vrai?  en  suis-je  bien  certain?...  Quand  j'étais 
jeune ,  n'ai-je  pas  cru  à  une  autre  vie  ?.. .  Oui ,  les  prêtres  m'avaient  en- 
seigné l'Évangile  et  toutes  leurs  superstitions  ;  mais  depuis,  n'en  ai-je 
pas  ri  mille  fois?  Dans  combien  d'églises  n'ai-je  pas  bivouaqué?  Dans 
combien  de  calices  n'ai-je  pas  bu?  Moi,  ancien  adjudant  à  ce  corps  de 
Championnet,  qui  chassa  le  pape  de  Rome,  qu'ai-je  à  faire  de  mes 
idées  de  première  communion?  serait-ce  le  moment  d'y  revenir  lorsque 


—  15  — 

je  touche  h  ma  délivrance?...  Non,  non,  pas  de  f  lîblcsse  d'écolier:  en 
avant!  » 

m  en  raisonnant  ainsi,  il  lança  une  de  ses  béquilles  dans  l'abîme  ; 
ce  ne  fut  que  plusieurs  secondes  après  que  l'écho  du  vallon  lui  ren- 
voya un  faible  bruit  ;  tirant  alors  froidement  sa  montre  pour  calculer 
la  durée  de  la  chute,  il  jeta  l'autre  béquille;  c'en  était  fait,  il  n'avait 
plus  aucun  moyen  de  retour  ;  quand  bien  même  un  cri  de  détresse  lui 
aurait  échappé,  la  montagne  était  déserte  ;  aucun  être  humain  ne  pou- 
vait l'attendre  ;  il  fallait  donc  renoncer  à  être  secouru,  il  fallait  mou- 
rir \  la  seule  option  qui  lui  restât  était  entre  une  lente  agonie  ou  une 
mort  immédiate. 

Soudain,  toutes  les  cloches  de  Digne  s'ébranlent  à  la  fois  et  des  chants 
religieux  retentissent  dans  le  lointain.  Il  écoute,  il  regarde,  c'est  une  im- 
mense procession  qui  sort  de  la  ville,  croix  et  bannière  en  tête  ;  il  la  voit 
avec  surprise  s'étendre  dans  le  creux  de  la  vallée,  franchir  le  torrent  des 
Dourbes  sur  des  planches  mobiles  et  gagner  le  pied  de  la  montagne  où 
elle  se  déroule  comme  une  écharpe  nuancée  des  plus  vives  couleurs  ; 
bientôt  il  distingue  des  pénitens  blancs  qui  portent  sur  un  brancard  un 
buste  resplendissant  d'or;  leurs  voix  mâles  arrivent  jusqu'à  lui,  et  il  ne 
tarde  pas  à  les  voir  s'approcher  en  bon  ordre,  la  sueur  sur  le  front  ;  le 
porte-croix  marche  nu-pieds  comme  au  calvaire,  et  un  enfant  de  chœur 
agite  par  intervalle  une  petite  sonnette  pour  annoncer  à  la  montagne 
la  venue  du  saint  qui  lui  a  donné  son  nom  ;  le  peuple  des  faubourgs  et 
des  campagnes  suit  en  habits  de  fête  ,  les  hommes  en  vestes  de  cadis 
brun  avec  de  longues  guêtres  de  peau  jaune  ;  les  femmes  en  robes  de 
laine  rayées  et  en  chapeaux  de  paille  noir  ;  un  essaim  d'enfans,  les  uns 
à  pied ,  les  autres  sur  des  mules,  remplit  tous  les  sentiers,  et  le  cor- 
tège est  fermé  par  le  vénérable  pasteur  de  cet  innombrable  troupeau, 
vieillard  décoré  du  signe  de  l'honneur  et  courbé  sous  le  poids  de 
âge. 

Le  capitaine  croyait  rêver;  cette  apparition  inattendue  dont  il  sui- 
vait avec  stupéfaction  l'admirable  développement,  tenait  pour  lui  du 
prodige  ;  le  Dieu  qu'il  avait  méconnu  avait-il  eu  pitié  de  lui  et  venait-il 
le  sauver  ?... 

Une  modeste  chapelle  placée  à  peu  de  distance  sur  le  plateau  supé- 
rieur de  la  montagne,  et  qu'il  avait  prise  pour  une  bergerie  abandon- 
née, s'ouvre  tout-à-coup,  et  l'office  divin  commence.Quel  spectacle  que 


—  16  — 
celui  d'une  si  nombreuse  population  agenouillée  sur  les  rochers  dans 
l'altitude  du  recueillement  et  de  la  prière  !  comme  toutes  ces  voix  qui 
murmurent  les  mêmes  paroles  ont  quelque  chose  de  grave  et  d'impo- 
sant! et  ces  jeunes  filles  qui  attendent  sous  un  voile  de  mousseline  blan- 
che le  signal  de  la  communion,  que  de  candeur  dans  leurs  yeux!  quel 
calme!  quel  innocence!  comme  les  nuages  d'encens  qui  flottent  au- 
dessus  d'elles  se  marient  bien  à  leurs  cantiques  et  aux  parfums  de  la 
montagne  ! 

Silence  !  le  prêtre  va  parler  : 

«  Le  saint  dont  nous  célébrons  la  gloire,  dit-il ,  était  un  soldat  ]  il 
eut  un  courage  que  l'on  ne  connaissait  pas  sous  les  tentes  du  paga- 
nisme, le  courage  de  la  foi ,  ce  courage  qui  sait  également  souffrir  la 
vie  et  la  mort,,  vertu  humble  et  forte  dont  n'approcha  jamais  l'orgueil- 
leux si  oïcisme  des  héros  antiques  ;  la  palme  des  martyrs  a  couronné 
son  front  lorsqu'il  sortait  à  peine  de  l'adolescence.  Cependant,  telle  est 
la  frivolité  du  monde ,  qu'un  nom  qui  exprime  le  merveilleux  assem- 
blage de  la  jeunesse,  de  la  beauté,  du  courage  et  de  la  foi,  a  été  livré  à 
la  risée  et  que  l'Église  craint  presque  de  le  prononcer  au  sein  des  villes 
où  une  haute  instruction  devrait  rendre  les  hommes  plus  réfléchis  et 
plus  graves  que  dans  nos  montagnes. 

))  Natif  de  Phrygie,  Pancrace  était  idolâtre  en  naissant  ;  il  se  fit 
chrétien  à  une  époque  où  la  persécution  immolait  victimes  sur  vic- 
times ;  Rome  fut  le  théâtre  de  sa  conversion  et  de  son  supplice.  Dé- 
daignant de  se  cacher,  il  alla  droit  aux  boureaux  et  leur  dit  en  leur 
montrant  une  croix  de  bois  :  «  Frappez,  je  suis  soldat  de  Jésus-Christ; 
je  viens  lui  rendre  tout  le  sang  qu'il  a  versé  pour  mon  salut.  »  A  cette 
nouvelle,  Dioclélien  ordonna  qu'on  le  conduisit  en  sa  présence;  tou- 
ché malgré  lui  des  grâces  de  sa  jeunesse ,  il  lui  pardonna  un  dévoue- 
ment dont  il  redoutait  la  contagion  et  alla  même  jusqu'à  lui  offrir  une 
place  à  sa  cour;  mais  l'inébranlable  néophyte  refusa  tout  et  fut  traîné 
sur  le  chemin  d'Aurellc  où  il  eut  la  tête  tranchée. 

))  Vers  la  fin  du  cinquième  siècle,  le  pape  Symmaque  bâtit  sous  l'in- 
vocation du  jeune  martyr  une  riche  église  qui  fut  réparée  dans  la 
suite  par  Honorius  1"  et  dont  Léon  X  fit  une  station  ;  le  nom  du  saint 
passa  de  l'Italie  en  France,  et  nous,  habitans  des  Alpes,  nous  l'avons 
accueilli  avec  un  pieux  respect,  celte  montagne  lui  a  clé  consacrée, 


—  17  — 
et  nous  venons  aujourd'hui  célébrer  avec  sa  fête  la  plus  belle  fête  du 
printemps.  » 

Dés  que  ces  derniers  mots  furent  prononcés,  on  vit  de  jeunes  mères 
portant  leurs  enfans  nouveau  -  nés  dans  leurs  bras  passer  et  repasser 
sous  le  brancard  où  était  posée  l'image  sculptée  qui  représentait  le 
saint,  la  tète  ornée  d'un  casque  et  la  poitrine  couverte  d'une  cuirasse. 
((  C'était ,  disaient-elles ,  pour  qu'ils  fussent  braves  comme  lui.  »  Les 
fleurs  qui  garnissaient  le  dais  furent  distribuées  au  peuple  et  prirent 
place  à  tous  les  chapeaux  et  à  toutes  les  ceintures  près  de  la  feuille  de 
fougère  sauvage  destinée  à  être  conservée  jusqu'à  l'année  suivante. 

Il  y  a  dans  le  cœur  d'un  vétéran  français  une  corde  qui  ne  manque 
jamais  de  vibrer  quand  on  parle  de  courage  ;  le  capitaine  avait  tout 
vu,  tout  entendu  ;  l'éloge  du  martyr  était  tombé  sur  lui  comme  un 
exemple  et  comme  un  anathème  ;  son  agitation  était  au  comble  ;  ce- 
pendant il  résistait  encore,  il  s'attachait  avec  l'opiniâtreté  du  désespoir 
à  ses  convictions  ébranlées,  il  hésitait  à  comprendre  qu'il  y  avait  pour 
lui  plus  de  courage  à  supporter  la  vie  qu'à  s'en  défaire,  et  qu'au  lieu  du 
néant,  la  mort  lui  présentait  avec  l'image  de  l'éternité  la  terrible  alter- 
native du  ciel  ou  de  l'enfer. 

Quelques  paysans,  qui  venaient  de  le  remarquer  au  moment  où  l'of- 
fice cessait,  ne  pouvaient  s'expliquer  comment  il  avait  osé  s'avancer  si 
loin  ;  ils  lui  firent  signe  de  quitter  au  plus  vite  un  escarpement  si 
dangereux  ;  mais  quel  fut  leur  effroi  lorsqu'ils  le  virent  chanceler  et 
qu'ils  s'aperçurent  qu'il  était  infirme;  ce  ne  fut  alors  qu'un  cri  autour 
de  la  chapelle  ;  on  accourut  de  toutes  parts  sur  la  montagne  ;  le  vieux 
prêtre  averti  par  les  pénitens  fendit  la  foule,  et  aussitôt  qu'il  l'eut  dé- 
passée, on  vit  les  impressions  les  plus  opposées  se  peindre  sur  sa  fi- 
gure ;  ce  fut  en  même  temps  le  saisissement  de  la  joie  et  le  trouble  de 
l'épouvante;  il  resta  sans  voix,  les  bras  étendus  vers  l'étranger  qui,  de 
de  son  coté,  frappé  d'une  émotion  subite  à  sa  vue,  le  considérait  sans 
pouvoir  proférer  une  seule  parole...  Ce  silence  mystérieux  fut  court , 
mais  solennel;...  c'étaient  deux  frères  d'armes  qui  s'étaient  séparés  sur 

un  champ  de  bataille  et  qui  se  retrouvaient  au  bord  d'un  abime! 

L'officier  fut  digne  du  prêtre;  ses  mains  se  croisèrent  sur  son  cœur  et 
ses  yeux  baignés  de  larmes  se  levèrent  avec  reconnaissance  vers  le  ciel; 
il  avait  senti  enfin  la  main  qui  dissipe  les  ténèbres  et  qui  fait  tomber 
tous  les  bandeaux  ! 


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L'intrépide  compagnon  de  sa  jeunesse  ne  voulut  laisser  à  personne 
le  soin  de  l'arracher  au  péril  qui  le  menaçait;  assisté  de  deux  monta- 
gnards, il  parvint  jusqu'à  lui  et  le  ramena  aux  acclamations  de  la  mul- 
titude; tous  deux  alors  s'embrassèrent  avec  effusion,  et  le  bon  curé,  qui 
croyait  n'avoir  sauvé  que  la  vie  à  son  ancien  camarade  ,  s'écria  dans 
un  généreux  transport  :  «  Ah!  mon  ami,  quel  beau  jour!  c'est  toi  qui 
m'as  soustrait  aux  baïonnettes  russes  quand  j'étais  étendu  tout  san- 
glant sur  le  pont  de  Montereau,  et  je  n'avais  jamais  pu  t'en  remercier!. . . 
Dieu  n'a  pas  voulu  me  laisser  mourir  sans  avoir  eu  ce  bonheur;  grâ- 
ces lui  soient  rendues!...  » 

Le  capitaine  venait  de  recevoir  une  nouvelle  existence  ;  un  rayon 
d'en  haut  l'avait  consolé  en  l'éclairant  ;  ce  fut  moins  dans  les  eaux  des 
bains  qu'il  devait  aller  désormais  chercher  la  santé  que  dans  les  entre- 
tiens du  presbytère  ;  il  y  retrouva  le  calme  que  lui  avait  demandé  son 
médecin  ;  le  rétablissement  dont  il  désespérait  se  fît  peu  attendre  , 
et  ses  béquilles ,  devenues  insensiblement  plus  légères,  furent  enfin 
clouées  en  ex  -  voto  sur  les  parois  de  l'oratoire  ;  heureux  d'une 
double  convalescence  ,  il  ne  s'appuya  plus  que  sur  son  ami  et  sur  son 
fils.  A.  DE  P. 


ARRIVÉE  DE  M.  L'ABBÉ  LACORDAIRE  A  ROME. 

Il  y  a  dans  notre  société  quelque  chose  qui  console  et  fait,  malgré  tout,  bien 
espérer  de  Tavenir.  Pendant  les  .deux  dernières  saisons  du  carême ,  nous  avons 
vu  presque  toutes  nos  illustrations  littéraires  se  mêler  à  l'ardente  et  studieuse 
jeunesse,  et  environner  avec  empressement  la  chaire  de  l'égUse  Notre-Dame^ 
C'est  que  là  se  faisait  entendre  un  homme  jeune  aussi,  d'un  esprit  droit,  vif  et 
pénétrant,  d'une  éloquence  qui  prend  plutôt  sa  puissance  dans  l'onction  d'une 
parole  convaincue  et  venant  de  l'âme  que  dans  l'intonation  de  la  voix  ,  l'accen- 
tuation du  mot  et  l'énergie  du  geste.  La  parole  de  M.  Tabbé  Lacordaire  ,  pres- 
que toujours  simple ,  mais  digne ,  séduit  le  cœur  par  l'exposé  des  sentimens 
sublimes  qu'inspire  le  christianisme,  et  enchaîne  l'esprit  par  une  logique  rigou- 
reuse ;  il  sait,  au  milieu  de  et  s  discussions  souvent  métaphysiques,  semer  quel- 
ques éclairs  de  poésie ,  comme  pour  raviver  l'attention  de  son  auditoire ,  et 
continuer  ensuite  avec  plus  de  fruit  l'enseignement  des  éternelles  vérités. 

Il  y  a  deux  mois,  il  nous  quitta  pour  aller  à  Rome.  Je  vais,  disait-il,  pendant 
trois  années  de  retraite  me  livrer  à  l'étude  des  saints  Pères. 

Que  le  poète  et  le  philosophe  aillent  visiter  les  monumens  de  l'ancienne 
Grèce  ;  qu'ils  pénètrent  jusques  en  Orient  pour  y  voir  le  berceau  de  la  civilisa- 
tion, devenu  aujouid'hui  sou  toiubeâu  ^  qu'ils  lisent  les  inscriptions  laissées  par 


—  19  — 

un  peuple  qui  fut  puissant ,  qu'ils  interrogent  les  sépulcres ,  qu'ils  commentent 
et  expliquent  les  signes  hiéroglyphiques,  ils  ne  nous  apporteront  rien  que  de 
belles  pages  de  poésie,  peut-être,  et  la  preuve  que  rien  ne  peut  plus  nous  venir 
de  ce  pays  ;  qu'il  faut  à  notre  tour  que  nous  lui  apportions  le  flambeau  de  la 
religion,  des  arts,  des  sciences  et  de  la  littérature.  Il  est  facile  de  pressentir 
qu'il  n'est  pas  loin  le  jour  où  le  croissant  sera  réuni  à  la  croix.  Il  faut  un  nou- 
veau baptême  de  vie  à  ces  populations  qui  ont  perdu  le  secret  de  bâtir  des 
pyramides. 

La  soif  de  connaître  le  vrai  s'est  emparé  de  tous  les  esprits,  on  le  recherche 
avec  zèle.  On  n'accepte  plus  sans  examen  les  traditions  transmises  d'âge  en  âge 
et  portant  avec  elles  les  modifications  que  font  toujours  subir  aux  choses  d'ici- 
bas  l'influence  des  époques  différentes,  et  le  caprice  des  vues  des  historiens.  On 
n'écrit  plus  l'histoire  avec  les  matériaux  les  plus  voisins  de  soi,  on  va  fouiller 
dans  les  vieilles  chartes ,  interroger  les  auteurs  contemporains ,  on  étudie  avec 
soin  la  langue  dans  laquelle  ils  écrivirent  afin  de  mieux  apprécier  la  portée  et 
le  précis  de  leur  langage.  On  va  chercher  jusque  dans  la  physionomie  des  mo- 
numens  la  trace  de  l'esprit  des  temps.  Avant  de  faire  son  beau  livre  des  Croi- 
sades, Michaud  va  visiter  le  théâtre  de  ces  guerres  célèbres,  tout  se  fait  avec 
conscience,  et  il  semble  que  mieux  que  jamais  on  a  senti  la  vérité  de  cette  parole 
de  Newton  :  «  L'erreur  n'est  que  le  fait  des  commentateurs.  »  Il  est  beau  de  voir 
à  une  pareille  époque,  un  jeime  orateur  chrétien  aller  aussi  s'inspirer  aux  sour- 
ces premières,  et,  par  conséquent,  les  plus  pures  du  christianisme.  Que  de,  sur 
le  tombeau  de  saint  Pierre,  et  du  milieu  de  la  ville  éternelle,  M.  Lacordaire  en 
rencontrant  au  détour  d'une  rue  une  vieille  borne  attestant  autrefois  une  voie 
romaine,  que  M.  Lacordaire  en  contemplant  Sainte-Marie-Majeure,  bâtie  avec 
les  colonnes  enlevées  au  temple  de  Junon,  pense  qu'en  creusant  trois  pieds  de 
terre  sous  ses  pas  on  rencontrerait  quelque  tronçon  de  colonne  ou  quelque  ar- 
mure attestant  Rome  l'antique ,  que  le  monde  ancien  est  partout  recouvert 
du  monde  nouveau  ou  chrétien,  mais  que  celui-ci  n'a  pas  encore  fait  son 
empire  aussi  grand  qu'il  doit  l'être  un  jour,  qu'il  pense  aussi  que  nous  som- 
mes à  une  époque  ou  l'apostolat  actif  est  plus  nécessaire  que  les  études  ré- 
fléchies de  la  retraite.  Espérons  qu'il  reviendra  bientôt  mêler  encore  sa  voix  à 
celle  des  prédicateurs  célèbres  que  l'on  admire  à  Paris  et  dans  plusieurs  diocèses 
de  la  France.  Il  lui  est  donné  de  recevoir  déjà  une  éclatante  récompense  pour 
son  zèle  éclairé.  Dès  son  arrivée  à  Rome,  il  a  trouvé  l'accueil  le  plus  flatteur  et  le 
plus  cordial  dans  tout  le  clergé,  tant  séculier  que  régulier,  toutes  les  bibliothè- 
ques, toutes  les  collections  lui  ont  été  ouvertes  avec  empressement;  rien  ne 
manque  à  l'éloquent  et  studieux  voyageur  pour  rendre  son  séjour  à  Rome  aussi 
fructueux  que  possible.  Le  cardinal  Odeskalchi  a  reçu  ordre  du  Saint-Père  de 
lui  accorder  tout  ce  qu'il  demanderait. 

C'est  le  6  juin  qu'il  a  eu  une  audience  du  souverain  pontife ,  qui  aime  d'une 
afl'ection  toute  particulière  la  France  et  le  clergé  français.  Il  ne  manque  jamais 
d'ailleurs  de  témoigner  ses  sympathies  à  cet  égard.  En  voyant  entrer  M.  Lacor- 
daire ,  il  ouvrit  les  bras  et  fit  une  exclamation  de  joie  ;  puis,  prenant  dans  ses 
jnains  la  tète  du  jeune  prédicateur,  il  dit  ;  «  Je  sais  quelle  belle  acquisition  l'É- 
p  glise  catholique  a  faite  en  lui.  » 


—  20  — 

Sa  Sainteté  lui  parla  de  ses  conférences,  dont  elle  avait  lu  des  extraits,  comme 
une  personne  qui  y  aurait  assisté  avec  attention,  et  lui  dit  à  ce  sujet  les  choses  les 
plus  flatteuses.  Elle  lui  donna  ensuite  la  bénédiction  apostolique  en  ces  termes  : 
«  Je  le  bénis,  et  prie  Dieu  de  le  confirmer  dans  la  défense  qu'il  a  entreprise  de  la 
»  cause  catholique  ;  »  paroles  simples ,  mais  contenant  le  vœu  d'une  civilisation 
universelle.  Le  triomphe  de  la  foi  calLolique,  n'est-ce  point  le  triomphe  de  la 
justice  et  des  véritables  lumières?  La  prejnière  université  fondée  en  Europe  s'é- 
tablit en  France,  et  fut  appelée  la  fille  aînée  de  l'Eglise  ;  et  Montesquieu  a  écrit, 
dans  son  livre  sur  l'esprit  des  lois,  «  que  de  véritables  chrétiens  seraient  des  ci- 
»  toyens  infiniment  éclairés  sur  leurs  devoirs,  et  qui  auraient  un  très-grand  zèle 
»  pour  les  remplir.  Plus  ils  croiraient  devoir'  à  la  religion ,  plus  ils  penseraient 
>>  devoir  à  la  patrie,  »  L.  de  J, 


CHRONIQUE  RELIGIEUSE. 


PROCESSIONS   DE    LA    fÊTE-DIEU. 

Une  époque  se  présente  chaque  année  ,  pendant  laquelle  la  religion  éprouve 
comme  un  désir  pressant  de  se  produire  au  dehors.  Renfermée  habituellement 
dans  ses  temples ,  elle  ne  peut  offrir  les  enseigneniens  divins  dont  elle  est  seule 
dépositaire  qu'à  ceux  qu'y  attirent  les  pompes  de  ses  cérémonies  ou  les  douces 
invitations  delà  foi.  Mais  il  est  dans  les  campagnes  des  champs  à  bénir  ;  il  faut 
implorer  pour  les  productions  de  la  terre  une  rosée  qui  les  féconde ,  une  douce 
chaleur  qui  les  nuirisse  ;  il  faut  demander  qu'une  invisible  main  détourne  les 
orages  et  ne  prive  pas  du  fruit  de  ses  travaux  le  cultivateur,  dont  les  bras  vigou- 
reux sont  toute  la  richesse ,  comme  la  foi  doit  être  sa  seule  consolation.  Et  dans 
nos  villes,  que  de  lieux  à  parcourir  pour  les  purifier  I  que  d'amendes  honorables 
à  faire  I  que  de  cœurs  à  toucher  par  le  saint  éclat  de  nos  fêtes  1 — Aussi  quand  les 
solennités  de  la  Pàque  sont  à  peine  écoulées,  on  voit ,  et  dans  les  champs  et  à 
la  ville,  de  nombreux  fidèles  pieusement  réunis  faire  retentir  les  airs  de  leurs 
cantiques  d'allégresse,  et  former  le  cortège  du  Dieu  qui  daigne  visiter  leurs  de- 
meures.—Nous  ne  sachiiuis  pas  qu'il  y  ait  au  monde  un  spectacle  plus  touchant 
qu'une  procession  de  la  Fête-Dieu  ;  c'est  peut-être  aussi  par  ce  motif  qu'on  en 
a  tant  et  si  long-temps  demandé  l'abolition.  Ces  vœux  paraissaient  devoir  l'em- 
porter; la  religion  avait  du  se  soumettre ,  car  la  lutte  n'est  son  partage  que 
quand  la  foi  peut  recevoir  quelqu'atteintr  ;  ma's  voilà  que  dé  nouveau  les 
bannières  se  sont  déployées  dans  les  champs,  les  processions  ont  circulé  dans 
les  villes,  et  la  fete  de  dieu  n'a  plus  passé  inapeicue,  même  pour  ceux  qui  ne 
voulaient  pas  qu'elle  soit  leur  fête  à  eux — De  toutes  parts  arrivent  les  détails  de 
ces  douces  et  majestueuses  solennités  :  iMarseille  ,  qu'il  faut  toujours  placer  en 
première  ligne  quand  il  s'agit  de  religion  et  de  piété  ,  Bordeaux  ,  Besançon ,  Gre- 
noble, Lyon,  Nantes,  Angers,  Montauban  même,  malgré  sa  faculté  de  théologie 


—  21  ^ 

protestante  ;  Langres  ,  Clermont ,  Moulin  ,  Aix  ,  Toulon  ,  ont  donné  le  plus 
consolant  exemple  du  retour  à  un  antique  et  saint  usage  :  dans  quelques- 
unrs  de  ces  villes,  le  saint-sacrement  était  escorté  par  des  détachemens  de 
troupes,  précédé  d'un  nombreux  corps  de  musiciens,  salué  par  des  décharges 
d'artillerie  et  suivi  des  principales  autorités  ;  dans  d'autres  la  pompe  de  l'É- 
glise ne  recevait  aucun  éclat  des  démonstrations  officielles  du  pouvoir,  et 
parlait  plus  éloquemment  peut-être  par  sa  majestueuse  simplicité  ;  dans  le  plus 
grand  nombre  de  celles  que  nous  avons  citées,  l'évêque  n'avait  voulu  abandonner 
à  personne  l'honneur  de  porter  lui-même  le  saint-sacrement,  —  Pendant  que  les 
cités  populeuses  admiraient  en  silence  cette  réconciliation  inespérée  avec  des  idées 
dont  l'abandon  coûte  tant  aux  nations,  jusquesaux  portes  de  Paris  de  modestes 
processions  attestaient  que  la  foi  vit  encore  dans  toute  sa  force  au  milieu  de  nous, 
et  que  modestement  ignorée  quand  on  l'y  oblige,  elle  paraît  avec  toutes  ses  joies 
ou  avec  toutes  ses  douleurs,  mais  toujours  pour  prier  et  pour  bénir,  quand  on  veut 
bien  lui  laisser  le  droit  de  passage,  le  seul  du  reste  qu'elle  réclame  dans  cette  se- 
maine tout  entière  consacrée  à  de  touchantes  cérémonies. — Cette  juste  demande 
n'a  pas  été  cependant  comprise  partout  :  à  Lille,  à  Metz,  à  Orléans,  à  Arras,  les 
fidèles  ont  du  se  résigner  à  concentrer  dans  les  églises  les  manifestations  de  leur 
piété.  Espérons  que  l'anniversaire  futur  de  ces  jours  de  fête  n'apportera  pas  les 
mêmes  entraves  :  que  plus  d'unanimité  signalera  les  mesures  des  agens  de  l'au- 
torité :  que  nos  villes  n'auront  pas  à  s'envier  mutuellement  une  prérogative  à  1^ 
quelle  toutes  ont  également  droit  :  et  que  si,  à  Paris,  des  considérations  particu- 
lières exigent  plus  de  prudence  pour  ne  pas  blesser  de  plus  antipathiques 
exigences,  en  province,  du  moins,  on  jouira  du  beau  spectacle  dont  nous  som- 
mes privés,  et  on  rendra  publiquement  au  Seigneur  des  hommages  que  nous  de- 
vons, nous,  constamment  renfermer  dans  soil  temple,  et  ne  déposer,  même  en 
ce  jour,  qu'aux  pieds  d'un  autel  trop  souvent  fort  peu  visité.  —  Rendons 
grâces  cependant  de  ce  retour  à  une  sage  liberté;  l'événement,  en  justifiant  nos 
espérances,  aura  sans  doute  porté  d  heureux  fruits  :  partout  a  régné  l'ordie 
le  plus  parfait;  la  joie,  dans  le  midi  surtout,  ne  s'est  manifestée  que  par 
de  plus  élégantes  décorations  et  par  un  recueillement  plus  religieux  :  c'est  une 
pensée  toute  naturelle,  mais  qu'il  peut  être  utile  de  rappeler  comme  une  garan- 
tie pour  l'avenir, 

»  I Il» 

ÉGLISE    FRANÇAISE. 

Au  milieu  des  consolantes  réflexions  que  nous  suggérait  le  détail  des  témoi- 
gnages unanimes  de  respect  qui  ont  accueilli  les  processions  de  la  Fête-Dieu  , 
vient  se  mêler  une  pensée  pénible,  et  comme  un  souvenir  qui  nous  opprime 
et  nous  suffoque.  Nous  avons  eu  le  triste  courage  de  visiter  ce  qu'on  appelle  , 
comme  par  dérision,  V égUse-calfioliquc-franaiise  ;  nous  avons  eu  la  douleur  d'as- 
sister presqu'en  entier  à  une  sacrilège  dérision  de  nos  plus  augustes  mystères  : 
nous  avons  entendu,  au  milieu  de  Paris  ,  dans  un  de  ses  faubourgs  les  plus  po- 
puleux, dans  une  enceinte  qu'encombrait  une  foule  attentive  et  compacte,  un 
malheureux  prêtre  apostat,  prêcher  contre  la  divinité  de  Jésus-Christ ,  au  miheu 
de  la  messe  qu'il  prétendait  célébrer,  cependant!   nous  avons  dû  prêter  nos 


—  22  — 

oreilles  aux  plus  révoltans  blasphèmes,  aux  plus  atroces  calomnies,  au  plus  hi- 
deux travestissement  des  vérités  que  dix-huit  siècles  d'obéissance  et  de  soumis- 
sion n'ont  pu  mettre  à  l'abri  de  pareils  outrages. — Nous  reviendrons,  bientôt  sans 
doute  ,  sur  cette  question  toute  catholique  ,  nous  ajouterons  question  so- 
ciale et  de  haute  moralité.  Qu'il  nous  suffïisede  dire  aujourd'hui,  que  peu  satis- 
faite des  ravages  qu'elle  fait  dans  une  population  d'autant  plus  facile  à  sé- 
duire qu'elle  est  moins  éclairée,  Y  église-française  tend  encore  ailleurs  ses  embû- 
ches :  que  dans  le  faubourg  Saint-Marceau  un  temple  nouveau  s'élève,  un  pres- 
bytère se  construit ,  un  grand  scandale  se  prépare  ;  que  des  écoles  dirigées 
par  des  catholiques-français  et  surveillées  par  le  fondateur  de  cette  misérable 
secte,  appellent  et  reçoivent  des  élèves,  et  que  le  mal  fait  ainsi  d'autant  plus  de 
progrès  qu'on  s'adresse  à  un  âge  et  à  une  classe  moins  capables  d'en  prévoir  les 
conséquences  et  d'en  découvrir  le  secret  poison. — Nous  devions,  dès  le  premier 
numéro  de  la  Reloue  Catholique,  dire  bien  haut  tout  ce  que  nous  fait  éprouver 
d'amertume  tant  d'audace  et  d'impiété  dans  les  auteurs  de  cette  momerie  sa- 
crilège. Nous  voulons  croire  néanmoins  que  toutes  leurs  espérances  ne  seront  pas 
réahsées,  et  qu'avertie  à  temps  l'autorité  prendra  des  mesures  pour  mettre  un 
terme  à  un  si  coupable  abus  de  la  liberté  des  cultes  et  de  la  tolérance  de  toutes 
CCS  prétendues  religions- 


BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 


Démonstration  du  catholicisme  ,  par  M.  l'abbé  Caron  ,  chanoine  honoraire  d*j4' 

miens  (1). 

M  Le  protestantisme,  le  philosophisme  et  mille  autres  sectes  plus  ou  moins  ex- 
travagantes, ayant  prodigieusement  diminué  les  vérités  parmi  les  hommes^  le  genre 
humain  ne  peut  demeurer  dans  l'état  où  il  se  trouve.  Il  s'agite,  il  est  en  travail, 
il  a  honte  de  lui-même,  et  cherche,  avec  je  ne  sais  quel  mouvement  convulsif,  à 
remonter  contre  le  torrent  des  erreurs,  après  s'y  être  abaudomié  avec  l'aveugle- 
jnent  systématique  de  l'orgueil  (2).  » 

Cette  pensée,  dont  plus  d'un  esprit  droit  a  été  préoccupé,  a  sans  doute  inspiré 
M.  l'abbé  Caron  quand  il  a  donné  au  public,  en  1834,  le  premier  volume  de  sa 
Démonstration  du  catholicisme^  dont  le  deuxième  vient  de  paraître.  Le  premier 
volume  suscita  une  assez  vive  controverse  entre  l'auteur  et  deux  journaux  reli- 
cieux  qui  n'admettaient  pas  absolument  son  système  :  il  le  développe  aujour- 
d'hui et  l'offre,  après  la  condamnation  de  ceux  professés  par  M.  de  Lamennais 
et  par  M.  Bautain,  comme  le  seul  qu'un  catholique  puisse  adopter  désormais.  Il 
consiste  à  reconnaître  tout  à  la  fois,  comme  motif  de  certitude,  et  la  raison  pri- 

(J)  2  frvos  volumes  in-8».  -^  Paris,  Périsse  frères,  8  ,  rue  du  Pot dc-Fçr-St-Sulpiçe; 
(2)  M.  de  ]\Iwstre,  Ph  P^fc,  tome  V't  Oiscoiu-s  préliminaire. 


—  23  — 

vée  et  la  raison  générale,  mais  à  des  proportions  très-inégales  :  l'auteur  fonde 
sur  l'autorité  de  réi^idence  la  certitude  des  premiers  principes  ou  vérités  nécessi- 
tées, et  sur  Véi'idcnce  de  tauiorilé  la  certitude  des  vérités  de  l'ordre  libre.  Ainsi, 
dit  M.  Caron ,  Pascal  et  M.  Bautain  nient  l'homme,  l'humanité ,  et  affirment 
l'Eglise  ;  —  M.  de  Lamennais  nie  l'homme,  affirme  l'immanité  et  l'Eglise  ;  -^ 
Descartes  et  ses  partisans  nient  l'humanité  et  affirment  l'homme  et  l'Eglise  ;  — 
j'affirme  tout  ensemble  et  l'iiomme  et  l'humanité  et  l'Eglise,  mais  en  partant  de 
l'homme  pour  arriver  à  l'humanité,  et  de  l'humanité  pour  m'élever  jusqu'à 
l'Église. 

Montrer  le  chemin  qu'il  faut  suivre  entre  l'individualisme  qui  n'a  foi  qu'au 
sens  privé  et  les  exagérations  des  droits  de  l'autorité  et  du  sens  commun  ;  rele- 
ver le  courage  de  ceux  qui  tremblaient  d'aborder  désormais  la  question  de  certi- 
tude, tel  est  le  but  de  l'auteur  dans  l'exposition  d'un  système  qu'il  croit  à  l'abri 
de  toute  censure,  et  qu'il  soumet  avec  une  filiale  résignation  au  jugement  du 
Saint-Siège.  Les  sentimens  de  M.  l'abbé  Caron  sont  une  trop  sûre  garantie  de 
ses  intentions  pour  qu'il  soit  permis  de  les  révoquer  en  doute.  Mais  son  ouvrage 
soulève  des  questions  tellement  importantes,  d'une  discussion  tellement  subtile 
et  métaphysique,  qu'une  telle  déclaration,  quand  plus  d'une  philosophie  nou- 
velle a  été  récemment  condamnée,  l'honore  aux  yeux  de  ses  lecteurs  et  doit 
être  reçue  comme  un  gage  de  la  pureté  de  ses  motifs. 


Mémoires  et  expériences  dans  la  vie  sacerdotale  et  dans  le  commerce  avec  le 
MONDE,  recueillis  dans  les  années  1815-1834,  par  Alexandre,  prince  de  Hoen-* 
LOHE  (1). 

Voici  des  Mémoires,  mais  composés  avec  tant  d'abandon,  écrits  avec  tant  de 
simplicité,  remplis  de  tant  d'onction  et  de  piété,  si  opposés  à  tout  ce  que  la 
littérature  moderne  offre  de  prétentieux  romans  et  de  fabuleuses  histoires  , 
qu'on  se  sent  ému  en  les  lisant  et  comme  surpris  d'un  langage  dont  on  a  pres- 
que perdu  le  souvenir. — Nos  lecteurs  savent  à  quel  haut  degré  de  réputation 
est  parvenu  l'illustre  auteur  de  ce  modeste  volume  :  les  guérisons  nombreuses 
attribuées  à  la  puissante  intercession  de  ses  prières  ont  retenti  dans  le  monde 
entier.  On  dirait  que  pour  descendre  de  ce  faîte  élevé  sur  lequel  il  se  trouve 
placé  et  par  la  naissance  et  par  les  faveurs  singulières  dont  il  a  plu  au  ciel  de  le 
rendre  dépositaire,  il  a  voulu  raconter  avec  la  plus  touchante  naïveté  ses  impres- 
sions, ses  pensées,  ses  réflexions,  et  jusqu'à  son  enfance.  — L'ouvrage  commence 
par  mie  biographie  de  l'auteur  :  elle  est  suivie  de  réflexions  sur  le  temps  actuel, 
sur  la  religion,  sur  le  soin  de  se  former  soi-même,  sur  le  prêtre  dans  l'esprit  de 
l'Eglise,  sur  le  commerce  avec  le  monde,  sur  les  visites  des  malades,  etc.,  en  un 
mot  sur  toutes  les  principales  circonstances  de  la  vie  sacerdotale. — Déjà  quelques 
opuscules  publiés  par  le  pieux  abbé  avaient  découvert  tout  ce  que  son  cœur 
renferme  de  sentimens  d'amour  de  Dieu  et  d'ardente  charité  ;  dans  ses  Mé- 

(1)  ChezLagny,  rue  de  Seine -St-Germain,  16.  —  t  volume  in-S», 


—  24  — 

moires,  c'est  son  cœur  tout  entier  qui  s'est  révélé,  sans  emphase,  nous  allions  dire 
sans  fard,  mais  avec  une  naïveté  sur  laquelle  nous  revenons  encore  parce  qu'elle 
en  est  le  caractère  distinctif  et  qu'elle  nous  paraît  le  vrai  manteau  de  la  vérité. 
Il  y  a  d'ailleurs  tant  d'attraits  dans  cette  franchise  de  la  forme  comme  de  la 
pensée!  et  ce  double  attrait  prut  être  si  rarement  signalé,  que  nous  en  parlons 
comme  d'une  circonstance  qui  doit  contribuer  à  propager  et  la  lecture  de  l'ou- 
vrage et  l'estime  pour  son  auteur.  —  Nous  pouvons  du  reste  en  faire  nos 
lecteurs  juges  par  la  citation  de  l'entrevue  du  prince  avec  l'empereur  Alexandre, 
circonstance  bien  mémorable  dans  la  vie  du  pieux  abbé  et  pour  laquelle  cepen- 
dant il  ne  trouve  pas  une  expression  qui  ne  soit  humble  et  mpdeste }  nous  allons 
le  laisser  raconter  lui-même. 

«  Au  mois  de  septembre  1822  ,  Sa  Majesté  l'empereur  Alexandre  arriva  de 
Kussie  à  Vienne.  Comme  ce  monarque  avait  de  véritables  sentimens  d'amitié 
pour  la  famille  du  prince   de  Schwarzenberg ,  il  témoigna  au  prince  Joseph 
Schwarzenberg  le  désir  de  faire  ma  connaissance.  Ce  fut  le  21  septembre,  à  sept 
heures  et  demie  du  soir,  que  je  devais  me  trouver  dans  le  palais  impérial,  pour 
être  admis  à  l'audience  <fe  Sa  Majesté.  Ce  jour  restera  pour  moi  un  des  plus 
mémorables  de  ma  vie.  Je  lui  parlai  en  français  ainsi  qu'il  suit  :  «  Sire,  la  Pro- 
>»  vidence  divine  ayant  placé  votre  Majesté  au  poste  le  plus  éminent,  en  exi- 
»  géra  aussi  beaucoup,  la  responsabilité  des  princes  étant  grande  devant  Dieu. 
»  Il  a  choisi  Votre  Majesté  comme  un  instrument  pour  donner  le  repos  et  la 
»  paix  aux  peuples  de  l'Europe  ;  Votre  Majesté  a  répondu  de  même  aux  des- 
»  seins  de  la  Providence,   d'exalter  le  triomphe  de  la  croix  et  de  relever  par 
»  une  volonté  efficace  la  religion  de  l'humiliation  où  elle  gémissait.  Je  compte 
»  ce  jour,  où  j'ai  le  bonheur  de  témoigner  ma  profonde  vénération  à  Votre  Ma- 
»  jesté,  entre  les  jours  les  plus  heureux  de  ma  vie  I  Que  Dieu  vous  fortifie  de  sa 
»  grâce,  et  que  son  saint  ange  vous  protègel  Voilà  ce  qui  sera  dorénavant  le  su- 
»  jet  de  mon  linmble  prière  devant  Dieu.  »  —  Après  une  pause  pendant  laquelle 
ce  souverain  me  regarda  fixement,  il  se  mit  à  genoux,  me  demandant   ma  bé- 
nédiction sacerdotale.  Il  me  serait  impossible  d'exprimer  les  sentimens  dont 
mon  cœur  fut  pénétré  pour  lors.  Tout  ce  que  je  pouvais  proférer  dans  ce  mo- 
ment de  la  plénitude  d'un  cœur  rempli  de  foi,  furent  ces  paroles  :  «  Je  souffre, 
»  Sire,  qu'un  si  grand  monarque  s'humilie  jusqu'à  ce  point  ;  mais  ce  n'est  pas  à 
»  moi.  Sire,  que  Votre  Majesté  témoigne  sa  vénération,  c'est  au  Seigneur  tout 
»  puissant  que  je  sers  et  qui  vous  a  sauvé ,  Sire,  ainsi  que  nous  tous,  par  son 
»  sang  précieux.  Que  Dieu  donc  vous  bénisse  de  la  rosée  de  sa  grâce  céleste; 
))  qu'il  soit  votre  bouclier  contre  tous  vos  ennemis,  votre  force  dans  tous  les 
»  combats,  qu'il  répande  son  amour  dans  votre  cœur,  et  que  la  paix  de  notre 
»  Seigneur  Jésus-Christ  soit  à  jamais  avec  vous.  »  — Je  ne  pouvais  en  dire  da- 
vantage, sentant  couler  mes  larmes.  Alors  Sa  Majesté  me  serra  contre  son  cœur, 
et  mon  attendrissement  fut  extrême.  » 

^e  Directeur^  Rédacteur  en  chef,  Vicomte  WALSH. 


^ 


pAWS.  — IMPRIMERIE  DE  BÉTllUNB  Eï  PLON ,  RUE  PE  YAUGIRARD ,  56, 


—  25  — 

LE   15  AOUT 

OU 

Les  fils  des  Francs  et  des  Gaulois,  ces  hommes  de  mouvement ,  de 
batailles  et  de  conquêtes  ,  nos  pères  qui,  pendant  tant  de  siècles  ,  s'en 
allèrent  par  le  monde  plaçant  des  rois  sur  tous  les  trônes  ,  avaient  mis 
leur  bouillante  valeur  sous  la  protection  d'une  femme  céleste. 

Toute  couverte  de  la  poussière  et  du  sang  des  combats,  la  vieille 
France  s'agenouillait  devant  les  statues  de  Marie  ,  et  plaçait  souvent 

l'image  de  la  Vierge  sur  ses  blancs  étendards En  vérité,  c'était 

noble  spectacle  que  de  voir  ainsi  la  force  et  la  vaillance  honorer  une 
mère  et  un  enfant ,  et  opposer  ainsi  ce  que  la  terre  a  de  plus  terrible  à 
ce  que  le  ciel  a  de  plus  doux. 

Parcourez  l'Europe  entière ,  arrêtez-vous  devant  les  antiques  monu- 
mens ,  interrogez-les ,  demandez  ce  qui  les  a  fiut  sortir  de  terre  avec 
toutes  leurs  merveilles  ,  et  une  voix  s'élèvera,  et  des  pierres,  et  de  la 
tradition  ,  et  des  annales  des  peuples  pour  vous  répondre  : 

Le  culte  de  Marie. 

Oui,  c'est  ce  culte  touchant  qui  a  paré  le  monde  catholique  de  tant 
de  magnifiques  églises,  de  tant  de  riches  abbayes ,  de  tant  d'hôpitaux, 
de  tant  de  poétiques  souvenirs. 

Sans  sortir  de  notre  France,  autrefois  si  chrétienne,  voyez  que  de 
basiliques,  que  de  chapelles,  que  d'hospices  sous  l'invocation  de 
Notre-Dame.  Et  quelles  douces  appellations  à  la  Vierge  divine  ! 

Ici,  c'est  Notre-Daine'de-Bon-Secours\  là,  Notre-Dame-de- 
Pitié \  plus  loin,  Notre-Dame-de-Toutes- Joies \  dans  un  autre  lieu, 
c'est  Notre-Dame-de-TouteS' Aides  ;  près  des  hôpitaux,  Notre-Dame- 
des-Sept- Douleurs  \  là  où  l'on  s'est  hMu,  Notre-Dame-des-f^ic- 
toires  ;  au  fond  d'un  vallon ,  Notre-Dame-de-P aix  ;  sur  la  monta- 
gne, Notre-Dame- de-Grâce \  près  des  flots,  Notre-Dame- de-Bon- 
Port,  Et  puis,  Notre-Dame-de-la-Délivrance ,  Notre-Dame-des- 
Neiges  y  Notre-Dame-des-Rochers ,  Notre-Dame-des-Ljs  et 
Notre-Dame-des- Anges, 

Rwuc  Catholique.  --15  août  1836.  2*  numéro. 


-  26  — 

On  nous  accuserait  de  chercher  à  surprendre  l'oreille  par  de  doux 
sons  si  nous  redisions  ici  tous  les  gracieux ,  tous  les  louchans  titres  de 
la  patronne  que  s'étaient  choisie  nos  pères,  aussi  nous  nous  arrêtons. 

Nous  ne  redirons  pas  non  plus  tous  les  vœux  qui  lui  ont  été  faits  par 
nos  plus  grands  rois  ;  Louis  IX,  Philippe- Auguste  ,  Louis  XIV  ont  ôté 
leurs  casques  et  leurs  couronnes  en  passant  devant  les  images  de  Marie. 

Louis  ,  surnommé  le  Juste ,  a  mis  tout  son  royaume  sous  sa  pro- 
tection. Et  de  nos  jours,  un  tils  des  révolutions,  un  soldat  à  manteau 
impérial ,  le  Gharlemagne  des  temps  modernes,  Xapoléon  a  voulu  que 
la  vierge  Marie  fut  glorifiée  le  jour  où  il  était  né  dans  une  petite  ville 
de  Corse. 

Né  à  Paris,  Napoléon  n'aurait  peut-être  pas  eu  cette  pensée;  dans 
son  rétablissement  du  vœu  de  Louis  XIII ,  il  y  avait  comme  un  ressou- 
venir du  lieu  natal ,  où  le  culte  de  Marie  avait  frappé  ses  jeunes  années 
par  un  grand  déploiement  de  pompe. 

Napoléon  avait  certes  bien  la  conscience  de  sa  gloire  ,  mais  en  homme 
de  génie  il  avait  pensé  que  s'il  mêlait  à  son  auréole  quelques  rayons 
d'en  haut,  il  brillerait  davantage  dans  l'avenir.  Aussi,  sous  son  régne, 
on  n'abattit  ni  croix  ,  ni  églises,  et  nous  l'avons  vu  dans  les  chemms 
creux  de  la  Vendée,  ôter  son  petit  chapeau  devant  la  croix  d'un  cime- 
metière. 

Ceux  qui  ne  veulent  plus  que  la  fête  de  ]Marle  ,  de  l'ancienne  pa- 
tronne de  la  France,  soit  aussi  solennelle  que  par  le  passé,  peuvent 
avoir  leurs  raisons ,  mais  le  plus  grand  homme  des  siècles  modernes 
ne  pensait  pas  comme  eux. 

Espérons  que  de  meilleures  inspirations  viendront  ;  le  temps  , 
dans  sa  marche,  doit  montrer  qu'il  y  a  bien  des  périls,  bien 
des  dangers  sur  les  chemins  où  la  croix  n'est  pas  plantée.  La 
Vierge  des  hameaux  a  souvent  protégé  les  palais,  et  nous  avons  vu  des 
rois  et  des  reines  recevoir  autant  de  consolation  en  priant  devant  la 
consolatrice  des  affligés  que  de  pauvres  paysans  n'en  avaient  trouvé 
en  implorant  la  bonne  Vierge  dans  l'humble  chapelle  du  village. 

L'abbé  Brenagh. 


--S7- 


^2B    <Q'^^Ui^'§^2  ^S^^   a^^3   34i.iS'it^3. 

Il  y  a  quelques  années  qu'un  homme  du  monde  n'aurait  pas  ose 
avouer  qu'il  avait  lu  la  P^ie  des  Saints  ;  ce  temps  de  fausse  honte  est 
passé  ,  et  la  liberté  d^opinions  est  devenue  telle  qu'un  chrétien  n'est 
plus  honni  quand  il  confesse  la  croix  et  quand  il  admire  le  courage  et  la 
pureté  de  ses  défenseurs. 

Profitant  de  cette  tolérance  que  la  justice  et  la  sagesse  nous  ont 
faite,  je  déclare  qu'il  y  a  peu  de  livres  qui  m'intéressent  autant  que  la 
P^ie  des  Saints^  je  trouve  à  cette  lecture  l'attrait  que  nous  avons  tous 
ressenti  à  écouter  ces  histoires  que  Ton  nous  racontait  au  foyer  de  fa- 
mille, histoires  de  dévouement  et  de  sacrifices  que  nos  parens  aimaient 
à  nous  redire  pour  nous  faire  admirer,  aimer  et  pratiquer  la  vertu. 

Les  souvenirs  sont  pour  beaucoup  dans  l'amour  que  l'on  a  pour  un 
livre,  et  quand  on  y  réfléchit  bien  ,  ce  ne  sont  pas  les  nouveaux  livres 
que  l'on  aime  le  plus,  ce  sont  ceux  qu'on  a  lus  dans  la  maison  pater- 
nelle 5  je  trouve  répandu  sur  les  pages  de  ces  ouvrages  la  ,  quand  je 
viens  à  les  rouvrir,  comme  un  parfum  d'enfance  et  de  jeunes  années. 
Je  me  souviens  toujours  de  la  lecture  que  nous  faisions  de  la  f^ie  des 
Saints  au  collège  de  Stoiirhurst.  C'était  dans  une  grande  et  vaste 
salle  bâtie  du  temps  de  la  reine  Elisabeth,  et  au  plafond  voûté  de  cette 
longue  et  large  galerie  qui  était  devenue  notre  réfectoire ,  il  v  avait 
bien  des  écussonsde  fimilles  catholiques  qui,  sous  le  règne  de  Henri  VIII 
et  de  sa  fille,  avaient  souffert  pour  la  foi,  c'était  à  haute  voix,  et  au  mi- 
lieu du  silence  du  repas  du  soir,  que  nous  faisions  cette  lecture,  et 
bien  souvent  la  voix  du  jeune  écolier  se  troublait ,  tant  il  y  avait  do 
passages  attendrissans  dans  la  vie  qu'on  hii  avait  donnée  à  lire.  Quand 
le  saint,  dont  l'histoire  était  racontée,  partait  de  chez  son  vieux  père, 
quand  sa  mère,  pour  l'empêcher  de  courir  vers  le  désert  ou  le  martyre, 
cherchait  à  le  retenir  près  d'eux ,  alors  la  jeune  voix  du  lecteur  trem- 
blait, et  nous,  appuyés  sur  la  table,  nous  ne  faisions  plus  de  bruit,  et 
nous  écoutions  pendant  que  la  lueur  des  lampes  luttait  avec  les  ombres 
dans  les  hauteurs  du  plafond  et  les  extrémités  de  la  salle. 

Depuis  ces  années  qui  sont  bien  loin  de  moi,  et  que  je  continue  a 
regarder  comme  les  meilleures,  parce  qu'elles  étaient  les  plus  exemptes 


—  28  — 

d'inquiétudes  et  de  soucis,  j'ai  gardé  le  goût  de  la  f^ie  des  Saints^  et 
j'y  ai  déjà  puisé  bien  de  naïves  légendes  ,  en  Normandie  en  lisant  ses 
annales.  J'ai  trouvé  des  pages  que  je  vais  citer  aujourd'hui  pour  prou- 
ver combien  il  y  a  de  poésie  dans  le  style  des  vieux  chroniqueurs. 

Voici  ce  que  dit  Farin,prestre  de  Nostre-Dame-du-Val^  dans  son 
histoire  de  saint  Godard. 

((  Saint  Godard  naquit  à  Salency,  il  étoit  frère  de  saint  Médard. 

((  Un  mesme  jour  les  vit  naistre,  ils  furent  baptisez  en  mesme  jour, 
ordonnez  prestres  en  mesme  jour,  sacrez  evesques  en  mesme  jour , 
moururent  aussi  en  mesme  jour  pour  entrer  au  saint  paradis  en  mesme 
jour! 

((  En  ces  temps-là,  les  esprits  estoient  extrêmement  partagés,  car 
tandis  que  les  uns  faisoient  des  sacrifices  aux  démons,  les  austres  ado- 
roient  le  vray  Dieu.  Alors  les  temps  estoient  malades  et  avoient  besoin 
des  bons  médecins,  la  foy  estoit  en  son  berceau.  Il  ne  faisoit  ni  jour 
ni  nuict,  mais  on  voyoit  un  crépuscule  par  toute  la  France,  qui  por- 
toit  autant  de  tennebres  que  de  lumières. 

((  La  mère  de  saint  Godard  et  de  saint  iNIedard  avait  nom  Protagie, 
et  leur  père.  Nectar. 

((  Protagie  avoit  pour  eux  un  amour  extrême,  et  un  soin  pas- 
sionné de  leur  éducation  ;  mais  elle  ne  les  aymoit  que  pour  Dieu , 
que  pour  peupler  le  ciel ,  et  en  faire  des  serviteurs  à  l'Église.  Elle 
n'avoit  point  pour  eux  de  ces  tendresses  vicieuses  que  la  nature 
corrompue  donne  aujourd'huy  aux  pères  et  mères,  leur  faisant  ap- 
prendre des  malices,  qu'il  faudroit  leur  foire  oublier.  Elle  n'en  faisoit 
point  ses  idoles  de  cabinet,  comme  font  aujourd'huy  plusieurs  qui  sa- 
crifient à  leurs  enfans,  non-seulement  toutes  leurs  espérances,  mais 
aussi  leurs  propres  cœurs,  et  qui  leur  font  des  hommages  comme  à 
quelques  divinités 

((  Saint  Godard  fut  élu  archevesque  de  Rouen  l'an  de  notre  Seigneur 
(juatre-cents-soixante-et-treizc,  le  treizième  de  Chilpéric,  quatrième 
roy  de  France,  Godard  avoit  alors  vingt-cinq  ans,  et  fut  élu  si  jeune 
comme  saint  Piemy  l'avoit  esté  h  vingt-deux  et  saint  Lo  à  douze. 

«  La  philosophie  nous  apprend  que  les  agens  naturels  n'ont  jamais 
plus  de  vitesse  que  lorsqu'ils  approchent  de  leur  centre,  quand  le  so- 
leil est  prest  de  son  couchant,  c'est  quand  il  jette  plus  de  flammes  et  de 
rayons;  et  le  feu  n'est  jamais  plus  actif  que  quand  il  avoisine  sa  sphère. 


—  29  — 

Ainsi  vit-on  accroîstre  la  dévotion  de  notre  saînct  pasteur  lorsqu'il 
s'approcha  de  sa  fin.  Sainct  Godard  trépassa  dans  le  Seigneur  chargé 
de  vertus  et  de  bonnes  œuvres  à  80  ans. 

On  dirait  en  lisant  la  vie  de  saint  iXicaise,  écrite  par  Farln^  que  c'est 
celle  d'un  contemporain;  leprestre  de  Nostre-Dame-dit-P^al  sait  jour 
par  jour  la  vie  de  son  saint  héros.  «  Ce  fut  au  village  de  Vaux  que 
l'homme  de  Dieu  fit  sa  première  station,  il  y  vint  en  habit  de  pèlerin, 
dit  toujours  Farin,  ayant  avec  soy  Quirin  et  Scuvicule_,  tous  trois  n'a  van  t 
qu'un  cœur,  qu'une  volonté  et  qu'un  mesme  désir,  désir  d'agrandir  le 
royaulme  du  ciel.  Trinité  d'amis,  qui  venoient  annoncer  la  trinité  di- 
vine. » 

Le  discours  que  Farin  mit  dans  la  bouche  d'un  ancien  habitant  de 
la  Neustrie  répondant  à  une  prédication  de  saint  Nicaise  et  de  ses  com- 
pagnons, est  curieux  ;  le  voici  : 

((  Mes  bons  amys,  la  charité  que  vous  exercez  envers  nos  malades, 
les  consolations  que  vous  donnez  aux  affligés,  le  secours  que  vous  ta- 
chez d'apporter  aux  misérables,  mais  surtout  le  zèle  que  vous  tcsmoi- 
gnez  avoir  pour  notre  salut,  nous  fait  croire  que  vous  estes  gens  de 
bien,  il  n'y  a  que  votre  doctrine  qui  nous  est  suspecte,  puisqu'elle  est 
aussi  nouvelle  que  vos  habits  sont  vieux  et  rapetassés  :  pour  avoir  la 
barbe  si  longue,  vous  avez  encore  bien  peu  de  sagesse  de  nous  raconter 
des  fables  et  de  nous  vouloir  persuader  des  resveries  et  des  supersti- 
tions. 

((  Il  n'est  point  icy  question  de  paroles,  mais  il  en  faut  venir  aux 
effects.  Les  grands  parleurs  ne  sont  pas  d'accoutumance  les  grands  en- 
trepreneurs; le  Dieu  que  vous  servez,  dites-vous,  est  la  fontaine  orioi- 
naire  de  toute  sagesse,  de  toute  bonté,  de  toute  puissance,  vous  pouvez 
mesme  en  son  nom  faire  des  prodiges,  dites-vous,  je  vous  prends  par 
vos  paroles  ;  s'il  est  ainsi,  soyez  les  bien-venus,  sinon  vous  n'avez  qu'à 
vous  retirer  au  plus  tost  afin  d'éviter  la  fureur  du  peuple  qui  pourroit 
vous  traiter  comme  les  ennemis  de  nos  Dieux,  et  comme  perturbateurs 
de  paix...  Mais  afin  que  vous  compreniez  ce  que  je  veux  dire,  je  m'ex- 
plique en  peu  de  paroles. 

(c  Ce  beau  vallon  que  nous  habitons  est  aussi  fertile  qu'il  est  agréable, 
son  étendue  est  assez  considérable,  et  ses  hautes  montagnes  qui  s'eslc- 
vent  à  ses  costez  n'ont  pas  moins  d'orgueil  de  cacher  leurs  testes  dans 
les  nues  que  de  voir  soumis  à  leurs  pieds  le  riche  émail  de  la  terre... 


^  30  — 
Nous  n'avons  jamais  ressenti  aucunes  incommoditésj  et  nous  avons  ap- 
pris la  mesme  chose  de  nos  pères,  qui  en  ont  tousjours  fait  estime 
comme  d'un  paradis  terrestre. 

((  Les  herbes  qui  tapissent  les  prairies  ne  croissent  pas  seulement 
à  l'envy  et  d'une  hauteur  égale,  mais  leur  verdure  surpasse  celle  des  éme- 
raudes  ;  les  arbres  les  plus  vieux  ne  laissent  pas  d'être  tousjours  verds, 
et  les  fredons  du  rossignol  que  les  voix  de  l'écho  redoublent  mille  fois, 
tesmoignent  assez  que  voicy  le  plus  agréable  séjour  de  la  terre  et  qu'il 
n'appartient  qu'à  nos  DieuK  de  présider  en  un  lieu  si  agréable. 

((  Mais,  ô  malheur!  i^ais,  ô  désastre!  il  me  semble  maintenant  que 
l'usage  de  tous  les  élémens  nous  soit  interdit,  l'air  est  corrompu,  la 
terre  est  devenue  stérile,  et  notre  belle  fontaine  dont  le  mobile  cristal 
servoit  auparavant  de  miroir  à  toutes  ces  beautés,  et  qui  étanchoit  la 
soif  des  hommes  et  des  animaux,  est  maintenant  si  remplie  de  poison, 
qu'elle  donne  la  mort  à  ceux  qui  osent  tant  seulement  y  tremper  leurs 
lèvres!  Un  furieux  dragon  la  garde,  qui  ne  permet  pas  qu'on  en  ap- 
proche, il  déchire  cruellement  les  animaux,  il  dévore  les  hommes  et  son 
haleine  envenimée  répand  une  funeste  maladie  dans  le  pays!  bref,  ce  ne 
sont  que  pleurs,  (jue  craintes,  que  douleurs,  que  morts  subites  et  que 
gcmissemens.  Sivostre  Dieu  est  aussi  puissant  que  vous  le  faites,  qu'il 
nous  délivre  de  ce  malheur  présent  qui  nous  est  inévitable,  qu'il  ex- 
termine ce  monstre  qu'on  n'oserait  approcher!  ce  basilic  dont  les  re- 
gards jettent  la  mort,  et  dont  les  sifflemens  mettent  en  fuite  les  plus 
hardis.  Ce  sera  pour  lors  que  nous  écouterons  sa  voix  et  que  nous  exé- 
cuterons avec  respect  ses  commandemens  :  le  zèle  que  j'ai  pour  Je  re- 
pos de  mon  pays  m'a  fait  parler  devant  des  hommes  qui  ont  plus  de 
sagesse  et  de  savoir  que  moi  ;  ils  se  taisent,  mais  leur  silence  m'ap- 
prouve. » 

On  voit  h  ce  discours  que  le yy/^^^re  de  Nostre-Dame-da-J^al  2l  mis 
dans  la  bouche  du  neustrier  idolâtre  combien  son  pays  était  déjà  beau 
et  fertile,  combien  ses  prairies  avoient  de  hautes  herbes,  toutes  em- 
jn  ai  liées  dejleurs^  combicji  ses  arbres  avolent  d'épais  ombrages, 
et  combien  le  rossignol  avoit  de  doux  fredons  ;  nous  que  des  orages 
ont  enlevé  des  bruyères  de  Bretagne  pour  nous  jeter  comme  une  feuille 
en  Normandie,  nous  pouvons  certifier  que  le  vieux  neustrier  a  fait  une 
peinture  exacte  de  son  beau  pays. 

Nous  le  demandons  à  ceux  qui  aujourd'hui  se  mêlent  d'écrircj  n'y 


—  31  ^ 
a-t-il  pas  dans  les  fragmens  que  nous  venons  de  citer,  poésie  et  attrait  ? 
Et  s'il  y  a  attrait  et  poésie  à  l'entour  de  la  vérité,  que  vouloir  de  mieux? 

Vicomte  Walsh. 


^ 


DANS   L'INDE. 


Un  journal  anglais  (i)  donnait,  il  y  a  quelques  mois,  sur  l'état  ac- 
tuel des  églises  catholiques  de  l'Inde,  des  détails  qui  ne  peuvent  man- 
quer d'intéresser  nos  lecteurs. 

Il  y  a,  sur  le  continent  de  l'Inde,  quatre  vicaires  apostoliques  qui 
résident  à  Pondichéry,  à  Vérapoly,  à  Bombay  et  à  Agras  ;  un  préfet 
de  la  mission  romaine  à  Népaul  ;  deux  archevêques  portugais  dont  le 
premier,  métropolitain  et  primat  de  l'Orient,  a  son  siège  à  Goa,  le 
second  à  Cranganore,  dans  le  Malabar  ;  deux  évéques,  également 
portugais,  l'un  à  Cochin,  dans  le  Malabar,  et  l'autre  à  Saint-Thomas, 
à  Madras.  Ce  dernier  diocèse  comprend  dans  sa  juridiction  Calcutta  , 
où  demeure  un  légat  de  qui  dépendent  quatorze  prêtres,  desservant 
dix  églises,  savoir  :  une  à  Calcutta  même,  une  à  Serampore,  une  à 
Chinsurrah,  une  à  Bandel,  une  à  Cossimbazar,  trois  à  Chittagang,  une 
à  Backergunge,  et  une  à  Bowal.  Ces  prêtres  sont,  en  général,  nés 
dans  l'Inde,  et  y  ont  été  formés  à  la  science  et  aux  vertus  ecclésiasti- 
ques par  des  missionnaires  européens. 

Mangalore,  prés  du  fort  Saint-Georges,  possède  une  église  qui  fut 
achevée  en  1806,  et  dont  la  fondation  se  rattache  à  une  des  plus  vio- 
lentes persécutions  dirigées  contre  les  catholiques  indiens.  Hyder-Aly- 
Khan,  père  de  Tippoo-Sahib,  avait,  pendant  son  régne,  traité  avec 
beaucoup  de  ménagement  les  chrétiens ,  au  nombre  de  soixante 
mille  au  moins,  qui  avaient,  pendant  sa  vie,  érigé  plus  de  vingt 
églises  dans  le  district  deCanaraj  il  leur  conserva  même  leur  rang 
dans  leurs  tribus  et  dans  leurs  castes,  leur  garantit  la  prcpriété  de 

(0  The  guide  io  hwwkdge. 


—  32  — 
leurs  biens,  et  leur  permit  de  se  livrer  en  paix  à  toutes  les  pratiques 
de  leur  culte.  Mais,  en  1787,  son  fils  Tippoo,  dont  les  cruautés  on 
égalé  celles  de  Dioclétien,  se  fit  donner  une  liste  et  une  description 
des  maisons  occupées  par  les  chrétiens,  envoya,  sur  chaque  point,  des 
officiers  a  la  tète  de  détachemens  armés,  et  leur  remit  cacheté  un  ordre 
dont  ils  ne  devaient  prendre  connaissance  qu'au  jour  déterminé,  après 
la  prière  du  matin,  moment  ûxé  pour  le  mettre  a  exécution.  Le  ré- 
sultat de  ces  mesures  fut  l'enrôlement  forcé  ,  dans  un  corps  d'armée 
exclusivement  composé  de  catholiques  et  commandé  par  des  musul- 
mans ,  de  plus  de  six  mille  individus  de  tout  âge,  dont  quatre  mille 
succombèrent  dès  les  premiers  jours  aux  mauvais  traitemens  dont  on 
les  accabla.  Les  biens  de  ces  malheureux  furent  confisqués,  les  églises 
détruites  ou  converties  en  mosquées ,  et  quant  à  ceux  dont  les 
forces  physiques  triomphèrent  des  tourmens,  leur  captivité  se  pro- 
longea jusqu'à  la  mort  de  Tippoo  et  à  la  prise  de  Seringapatam,  en 
1799.  Ils  revinrent  alors  dans  leur  patrie  où  les  démarches  pleines 
de  zèle  et  d'intelligence  d'un  prêtre  portugais  leur  obtinrent  la 
restitution  de  leurs  terres  ou  la  cession  de  leurs  propriétés  équi- 
valant à  celles  qu'ils  avaient  perdues.  Vingt  mille  à  peine  avaient  sur- 
vécu dans  toute  la  contrée.  Ce  fut  alors  qu'on  commença  à  élever 
cette  église  de  Mangalore  pour  l'érection  de  laquelle  le  gouverne- 
ment du  fort  Saint- Georges  avança  les  fonds  nécessaires. 

Le  traité  qui  a  donné  au  roi  d'Angleterre  la  possession  de  l'ile  de 
Bombay,  ayant  formellement  stipulé  que  les  catholiques  portugais 
jouiraient  d'une  entière  liberté  dans  l'exercice  de  leur  culte,  quelques 
églises  furent  aussitôt  fondées.  L'évèque  qui  y  réside  avec  un  vicaire- 
général,  en  a,  sous  sa  juridiction,  cinq  qui  sont  desservies  par  treize 
prêtres;  plus  une  nouvelle  récemment  bâtie  à  Colabba,  et  deux  cha- 
pelles. Les  deux  églises  de  Surate  sont  encore  de  son  diocèse.  La 
plus  ancienne,  qui  existe  depuis  1624,  a  joui  pendant  long-temps 
d'une  rente  mensuelle  (aujourd'hui  abolie)  de  126  roupies  (i),  que 
lui  payait  le  nabab,  en  vertu  d'un  décret  de  Tempereur  Mogol.  Les 
fidèles  qui  fréquentent  ces  deux  églises  sont  quelquefois  au  nom- 
bre de  plus  de  cent.  Les  autres  églises  catholiques  de  la  présidence  de 


(I)  L.i  roupie  d'or  vaut  38  ir.  72  c,  et  celle  d'aifjeut,  dont  il  est  sans  doute  ici  ques- 
tion, 2  fr.  i'.'  c. 


—  33  ^ 
Bombay  sont  :  celles  de  Broach  et  de  Baroda,  élevées  et  entretenues 
par  des  souscriptions  volontaires;   celle  de  Notre-Dame-los-Reme^ 
dios^  réédifîée  en  1832,  celles  de  Poona,  de  MaKvar,  de  Vingorla,  de 
Viziadroog,  de  Butnagherry,  bâtie  en  i832;  et  celle  de  Hurrée. 

Il  y  avait  encore  d'autres  établissemens  religieux  qui  n'existent 
plus  maintenant,  entr'autres  la  cathédrale  de  Saint-Paul,  à  Hougly. 
Mais  l'Inde  possède,  en  outre,  quelques  maisons  religieuses,  dont  le 
plus  grand  nombre  suit  la  règle  de  saint  Augustin. 

On  n'ignore  pas  que  les  Arméniens,  établis  au  golfe  de  Perse,  se 
sont  ouvert  des  communications  avec  l'Inde,  par  la  port  de  Surate, 
au  commencement  du  dix-septième  siècle.  Ils  établirent  aussi  leur 
commerce  par  terre,  en  suivant  la  route  de  Gandaliar  et  de  Caboul, 
pour  aller  à  Delhy,  à  Luchnow,  à  Bénarcs,  à  Patna  et  au  Bengale.  Un 
Arménien  d'Ispahan,  nommé  Goja-Pharioos-Kalender,  obtint,  le  20 
juin  1688,  pour  lui  et  pour  ses  compatriotes  catholiques,  la  liberté 
de  s'établir  dans  les  villes  et  dans  les  villages,  et  d'y  observer,  sans 
crainte,  les  pratiques  du  culte.  La  première  église  fut  élevée  à  Chin- 
sarab,  en  1 695  ;  plus  tard,  en  1 7845  une  seconde  fut  bâtie  à  Calcutta  ; 
mais  elle  fut  détruite  en  1^56.  Ils  ont  encore  quelques  autres  églises 
a  Dacca,  à  INIadras,  à  Surate  et  à  Bombay  :  cette  dernière  est  métro- 
politaine ;  l'évèque  y  réside,  mais  sa  juridiction  ne  s'étend  guère  sur 
plus  de  quarante  prêtres. 

Les  Grecs,  comme  les  Arméniens,  attirés  dans  l'Inde  par  le  com- 
merce, firent  d'abord  leur  établissement  à  Calcutta,  en  i^So.  Le 
premier  qui  s'y  fixa  fut  Alexios  Argyrée,  né  à  Philoppolis.  En  1770, 
comme  il  accompagnait,  en  qualité  d'interprète  arabe,  le  capitaine 
Thorn-Hill  dans  son  voyage  à  Moka,  un  coup  de  vent  démâta  le 
vaisseau.  Au  moment  où  chacun  s'attendait  à  voir  le  bâtiment  som- 
brer, Argyrée  fit  vœu  de  fonder  à  Calcutta  une  chapelle  pour  la 
congrégation  des  Grecs,  si  Dieu  le  délivrait  de  ce  danger.  La  tem- 
pête ayant  cessé  presqu'aussitot,  le  vaisseau  gagna  Madras  où  on  le 
radouba  ,  et  arriva  à  la  Mecque  en  1772.  La  même  année  une  église 
catholique -grecque  fut  fondée  à  Calcutta,  en  exécution  de  ce  vœu. 
Elle  a  été  rebâtie  en  1780  et  richement  dotée  par  Argyrée  et  par  d'au- 
tres fidèles.  Les  trois  prêtres  qui  la  desservent  sont  sous  la  juridic- 
tion du  patriarche  de  Constantinople.Lcs  Grecs  ont  encore  une  église 
à  Dacca. 

R.  C  —  S^-  numéro.  2 


-  34  - 

Le  journal  nuquel  nous  eniprunlons  ces  détaiis,  qui  sont  loin  ^an» 
cloute  de  donner  une  idée  exacle  et  complète  de  l'état  du  catholicisme 
dans  rinde,  paie  un  juste  tribut  d'éloges  à  la  compagnie  des  Indes, 
pour  les  secours  qu'elle  donne  depuis  long-temps  aux  catholiques.  Ce 
fut  à  la  recommandation  de  M.  John  Gonldsboroug-Ravenshaw,  mem- 
bre de  la  cour  des  directeurs,  que  le  gouvernement  du  fort  Saint- 
Georges  avança,  en  1806,  les  fonds  destinés  à  la  construction  de 
l'église  de  Mangalore,  dont  nous  avons  parlé  plus  haut.  Elle  fournit 
elle-même,  pour  l'entretien  de  l'une  des  deux  églises  de  Surate,  qua- 
rante roupies  (i)  par  mois,  et  trente  (2)  pour  celle  de  Broach.  Après 
avoir  contribué,  en  i832,  à  la  réédification  de  l'église  de  Notre- 
Dame-los-RemedioSj  elle  s'est  engagée  à  assurer  les  honoraires  des 
deux  prêtres  qui  la  desservent,  et  elle  a,  en  outre,  fait  une  partie 
des  frais  de   la  construction   de   celle   de   Butnagherry,  également 

en  i832. 

Le  jugement  que  porte  le  the  Guide  to  Knowledge  sur  les  Euro- 
péens catholiques  résidant  aux  Indes  nous  parait  fort  remarquable. 
«  Ils  ont,  dit  ce  journal,  les  mœurs  moins  relâchées  que  les  Anglais, 
))  et  aussi  ils  supportent  mieux  qu'eux  les  inconvéniens  du  climat, 
))  ce  qui  est  dû,  sans  doute,  à  ce  qu'ils  passent  leur  jeunesse  dans 
»  des  établissemens  ecclésiastiques  et  qu'ils  sont  soumis  à  la  surveil- 
))  lance  et  aux  conseils  d'hommes  pieux  qu'ils  apprennent  à  respecter 
»  et  qui  les  forment  à  la  vertu.  Outre  les  églises,  il  existe  un  grand 
»  nombre  de  missions  catholiques  dans  toute  l'Asie  ;  mais  les  conver- 
))  sions  n'ont  rien  eu  d'éclatant  pendant  le  siècle  dernier.  La  plupart 
))  des  missionnaires  résident  toujours  dans  les  mêmes  lieux ,  aimés 
))  par  les  Indous  à  cause  de  leurs  connaissances  variées,  et  respectés  de 
»  tous  pour  leur  bonne  conduite.  » 

Ce  témoignage,  rendu  par  les  protestans  eux-mêmes  aux  mission- 
naires catholiques ,  est  une  des  preuves  les  plus  frappantes  de  tout 
l'empire  que  peut  acquérir  la  vertu,  même  sur  des  esprits  ennemis  ou 
prévenus.  Y. 


(1)  9G  fr.  80  c. 

(2)  72  fr.  60  c. 


—  35 


sLbI  W  Ï  lËâo  S  fba 


Luther!  Luther!  qu'avons-nous  fait? 
Mklanciiton. 


L 


Trois  siècles  sont  passés,  depuis  que  sans  rivale 
L'Église  du  Messie  ,  immense  cathédrale , 
Enracinait  ses  pieds  dans  les  veines  du  sol. 
Qu'il  était  beau  de  voir  ses  clochers,  ses  tourelles, 
Et  ses  dômes  géans,  et  ses  aiguilles  frêles 

Qui  montaient  aux  cieux  dans  leur  vol  ! 

Qu'il  était  beau  de  voir  ces  superbes  rosaces. 
Couronnes  d'Empereurs ,  qui  sur  les  larges  places 
N'allumaient  leurs  fleurons  qu'aux  feux  de  l'occident, 
Tandis  que  les  vitraux,  où  Docteurs  et  saints  Pères 
Sur  leurs  manteaux  d'azur  penchaient  leurs  fronts  sévères, 
S'embrasaient  au  soleil  levant  ! 

Quand  la  brume  du  soir  éclipsait  les  étoiles. 
Ce  temple  apparaissait  comme  une  nef  sans  voiles , 
Et  ses  mâts  se  perdaient  dans  les  vapeurs  du  ciel. 
Ses  matelots  chantaient  les  cantiques  des  fêtes, 
Son  pilote  voyait  au  travers  des  tempe  Les 
Surgir  le  rivage  éternel. 

IL 

Alors  sortant  de  sa  cellule, 
Un  homme  fit  gronder  sa  voix. 
Faux  prophète,  il  devint  l'émule 


-36- 

Des  profanateurs  de  la  croix. 

Il  dit  au  pontife  de  Rome  : 

Malheur  à  toi!...  le  Fils  de  l'Homme 

Te  livre  à  ton  fatal  destm  ; 

De  ton  empire  qui  succombe 

Les  débris  couvriront  la  tombe 

Où  tu  vas  descendre  demain. 

Ma  voix  est  celle  de  Dieu  même  : 
S'il  m'envoie  annoncer  ta  mort 
Et  guider  le  peuple  qu'il  aime 
Par  d'autres  sentiers  jusqu'au  port^ 
C'est  que  ta  parole  fragile. 
Transgressant  le  saint  Évangile, 
Impose  d'iniques  décrets  ; 
C'est  que  du  pur  sang  de  ton  maître, 
Comme  Judas  parjure  et  traître. 
Tu  trafiques  dans  ton  palais. 

Regarde,  les  princes  sans  nombre , 
Naguère  à  genoux  devant  toi , 
Se  sont  retirés  comme  une  ombre, 
Et  debout  ils  bravent  ta  loi. 
Vois,  tes  pâles  religieuses 
Quittent  leurs  voiles  de  pleureuses 
Et  laissent  croître  leurs  cheveux. 
Tes  moines  jettent  le  cilice , 
Et  quand  s'élève  ton  calice , 
Nul  ne  prosterne  un  front  pieux. 

Et  toi,  Rome,  au  joug  des  esclaves 

Sera  plié  ton  large  front  ; 

Tes  pieds  seront  chargés  d'entraves, 

Tu  boiras  affront  sur  affront. 

L'enlant  rira  de  tes  tortures. 

Et  les  femmes  dans  tes  blessures 

Verseront  le  fiel  comme  l'eau. 


-  37- 

Jusqu'au  jour  où  sur  tes  collines , 
Seul,  de  les  superbes  ruines 
Le  pâtre  éveillera  l'écho. 

m. 

Le  moine  audacieux  qui  tenait  ce  langage. 

Dont  la  voix  mugissait  semblable  au  vent  d'orage, 

Au  sifflement  impétueux. 
Quand  la  mer,  secouant  sa  crinière  de  brume, 
Bondit  comme  un  coursier,  et  puis  blanche  d'écu  me 

Se  lève  et  menace  les  cieux  ; 

Ce  moine,  dont  le  bras  qu'égarait  la  colère 
Osait  frapper  au  front  l'héritier  de  saint  Pierre, 

Vicaire  du  Christ,  Prêtre-Roi  ; 
Celui  qui  se  riait  des  foudres  du  saint-siége. 
Qui  voulait  d'une  main  ardente  au  sacrilège 

Briser  les  tables  de  la  loi  ; 

O  Luther  5  c'était  toi...  !  Tu  parus  sur  le  monde 
Comme  un  vautour  farouche,  et  ton  aire  profonde 

Reposait  sur  de  noirs  rochers. 
De  là,  ton  œil  de  feu  mesurait  les  abîmes. 
Et  quand  la  grande  mer  te  jetait  des  victimes. 

Tes  cris  effrayaient  les  nochers. 

Tu  suivais  dans  son  vol  la  tempête  affolée; 
Si  l'Océan  dressait  sa  tête  échevelée^ 

Tu  te  jouais  parmi  ses  flots. 
Pour  rendre  son  essor  à  ton  fougueux  génie, 
Il  fallait  des  autans  la  sauvage  harmonie, 

Le  tonnerre  aux  lointains  échos  ; 

11  fallait  le  bruit  sourd  du  canon  de  détresse, 
Les  vœux  des  matelots  quand  la  vague  se  dresse 
Puis  s'ouvre  pour  les  submerger, 


—  38  — 
Le  cri  de  la  douleur,  le  chant  des  funérailles, 
Et  le  tambour  roulant  au  matin  des  batailles 
Quand  les  hommes  vont  s'égorger. 

Tu  grandissais  alors,  tu  planais  sur  la  terre; 
Au  milieu  des  éclairs  tu  portais  dans  ta  serre 

Le  glaive  ardent  de  Mahomet; 
Dans  le  fiel  et  le  sang  ton  aile  était  trempée  ; 
Tu  frappais  à  la  fois  du  verbe  et  de  l'épée, 

Quand  ta  colère  s'allumait. 

IV. 

Parle  :  est-il  vrai  que  ton  génie 

Fut  toujours  en  proie  aux  remords? 

Entendais-tu  dans  Tinsomnie 

A  tes  côtés  rire  des  morts? 

A  minuit,  l'heure  du  mystère, 

Dans  ta  cellule  solitaire 

Voyais-tu  paraître  Satan  ? 

Plus  terrible  que  la  tempête, 

Voilait-il  les  feux  de  sa  tète 

De  ses  ailes  teintes  de  sang  ? 

On  dit  qu'à  chaque  sacrilège 

Tes  membres  frissonnaient  d'horreur. 

Tu  semblais  un  homme  qu'assiège 

Le  vent  du  nord  dans  sa  fureur. 

Ainsi  qu'un  stupide  manœuvre, 

Tremblant  en  face  de  ton  œuvre, 

Ton  marteau  glissait  de  les  doigis;  | 

Et  maudissant  ton  entreprise,    ^  t^ 

Tu  ne  demandais  à  l'Église 

Qu'une  tombe  sous  une  croix. 

Tu  songeais  au  vieux  monastère 
Où  tu  pouvais  vivre  en  repos 
Jusqu'au  jour  où  du  cimetière 


—  39  — 

L'herbe  aurait  germé  sur  tes  os  ; 
Et  tu  passais  de  longues  heures 
Contemplant  ces  froides  demeures 
Où  l'on  vient  prier  et  mourir, 
Où  s'efface  toute  souillure. 
Où  toute  ame  sort  blanche  et  pure 
Des  fontaines  du  repentir. 

Mais  bientôt  une  sombre  flamme 
Ptanimait  ton  regard  éteint  ; 
Tu  sentais  bouillonner  ton  ame  ; 
Ton  cœur  bondissait  dans  ton  sein; 
Ce  levier  qui  des  cathédrales 
Renversait  les  tours  colossales, 
Était  trop  léger  pour  ton  bras  ; 
Tu  bouleversais  l'Allemagne, 
Et  le  globe  de  Charlemagne 
Tremblait  au  seul  bruit  de  tes  pas. 

V. 

Ah!  qu'as-tu  fait,  Luther? —  de  la  raison  humaine 
Dénouant  tous  les  freins,  tu  fis  tomber  la  chaîne 
Dont  les  anneaux  bénis  l'attachaient  à  l'autel  ; 
Et  tu  ne  craignis  pas  d'ébranler  l'autel  môme! 
Rome  en  vain  sur  ton  front  fit  peser  l'anathème  : 
Tu  bravas  son  prêtre  éternel  ! 

Eh  bien!  sors  du  tombeau,  lève  ou  brise  sa  pierre  ; 
Pour  jouir  de  ton  œuvre  arrache  le  suaire 
Que  le  ver  du  sépulcre  a  roulé  sur  tes  yeux; 
Revêts  du  froid  linceul  tes  membres  de  squelette, 
Et,  comme  si  des  morts  éclatait  la  trompette, 
Contemple  et  la  terre  et  les  cieux! 

Réponds —  ne  vois-tu  pas  sous  cette  nue  ardente 
Un  immense  navire  en  proie  à  la  tourmente 
Qui  brise  ses  agrès  et  les  sème  sur  l'eau  ? 


—  40- 
Tu  crois,  dans  ton  orgueil,  que  les  affreux  nuages  ; 
Entassés  par  ton  souffle  et  toujours  gros  d'orages 
Vont  faire  sombrer  ce  vaisseau! 

Non,  le  flot  sous  son  poids  se  courbe  et  s'humilie; 
Comme  une  aile  d'oiseau  sa  voile  se  déplie  ; 
Assuré  du  triomphe,  il  vole  vers  le  port. 
Sa  bannière  est  la  croix  ;  c'est  la  nef  de  saint  Pierre. 

Regarde  son  nocher c'est  un  prélre  en  prière; 

Regarde et  rentre  dans  la  mort  î 

Philippe  de  Toulza. 


LE  LIVRE   DES  TROIS  VERTUS, 

PAR  ALAIN  CHARTIER. 

Alain  Chartier  fut  l'écrivain  le  plus  complet  de  son  époque  ;  soit 
qu'on  l'envisage  comme  orateur  ou  comme  poète,  comme  moraliste  ou 
comme  théologien,  tout  le  mouvement  intellectuel  du  quinzième  siècle 
se  résume  dans  ses  ouvrages;  d'une  main  il  a  soutenu  les  colonnes 
ébranlées  de  l'édifice  social,  et  de  l'autre  il  a  ouvert  la  carrière  que  la 
renaissance  devait  bientôt  élargir.  Une  immense  transition  s'accom- 
plissait sous  ses  yeux  ;  elle  était  à  la  fois  politique,  religieuse,  artistique 
et  littéraire  ;  son  génie  dut  nécessairement  en  ressentir  l'influence;  il 
en  eut  la  variété  sans  en  avoir  le  désordre  ;  il  marcha  dans  le  bruit  et 
dans  les  ruines  sans  être  ni  étourdi  ni  entraîné;  les  dernières  ténèbres 
du  moyen-age  glissèrent  sur  ce  phare  de  l'avenir  sans  le  voiler  d'au- 
cune ombre  ;  sa  lumière  tour  à  tour  douce  et  vive,  fut  moins  celle  d'un 
jour  qui  va  s'éteindre  que  d'un  jour  qui  va  naître. 

Nous  ne  parlerons  ici  que  d'un  de  ses  ouvrages  :  le  Li\'re  des  trois 
^'ertus,  et  quelque  succincte  que  soit  notre  analyse,  elle  prouvera,  nous 
l'espérons,  qu'au  milieu  de  ces  temps  de  prétendue  barbarie  dont  nos 
jeunes  érudits  n'aperçoivent  que  la  superstition  et  l'ignorance,  il  y  avait 
des  esprits  dégagés  de  toute  erreur  dont  la  haute  raison  n'a  rien  à  nous 
envier. 


-41  -i 

Le  Lhrt  des  trois  vertus  n'est  pas  seulement  une  œuvre  dé  foi, 
nïais  de  patriotisme  ;  il  est  empreint  d'un  caractère  de  nationalité  qui 
doit  en  doubler  le  prix  à  nos  yeux  ;  lorsque  Alain  Chartîer  l'a  composé, 
la  royauté  errait  dans  les  camps  avec  le  faible  Charles  VII  ;  l'étranger 
occupait  Paris,  la  Normandie  et  la  Guienne  ;  les  factions  des  ducs  d'Or- 
léans et  de  Bourgogne,  complices  de  l'usurpation  anglaise,  opposaient 
la  révolte  h  la  révolte  ,  et  l'assassinat  à  l'assassinat  ;  le  schisme  de 
Bohême  enfin  gagnait  déjà  la  France,  et  achevait  de  porter  la  confusion 
dans  les  têtes  ;  foi  religieuse,  foi  politique,  foi  nationale,  tout  était  me- 
nacé en  même  temps.  Alain  Cliarticr  osa  tout  défendre,  et  son  pre- 
mier soin  fut  de  courir  se  placer  sur  la  brèche  de  l'Église,  justement 
convaincu  qu'on  ne  pouvait  sauver  la  société  qu'en  sauvant  la  religion. 

La  forme  du  dialogue  peu  usitée  aujourd'hui  était  alors  la  plus  vive 
et  la  plus  naturelle  qui  fût  connue  ;  elle  préludait  au  drame  qui  n'avait 
pas  encore  été  retrouvé,  et  si  l'on  y  mêlait  quelque  poésie,  c'est  parce 
que  le  poète,  unique  instrument  de  publicité,  exerçait,  comme  au  temps 
des  troubadours,  la  principale  influence  sur  les  esprits  ;  les  vers  appris 
et  récités,  passaient  rapidement  de  mémoire  en  mémoire,  tandis  que 
la  prose,  plus  difficile  à  retenir,  et  privée  d'ailleurs  du  secours  de  l'im- 
primerie, restait  stationnaire  dans  le  cercle  étroit  des  écoles. 

Le  Lwre  des  trois  vertus  remplit  ces  conditions  nécessaires  de  for- 
mes sans  nuire  à  la  gravité  du  sujet  qu'il  traite. 

D'abord,  c'est  un  tableau  pathétique  des  misères  et  des  désordres 
de  la  France  :  la  chevalerie  est  morte;  les  études  sont  perdues  ;  le  clergé 
est  dispersé;  point  de  vie  possible  dans  les  villes,  et  la  campagne  est 
aussi  agitée  que  la  mer.  Partout  on  se  bat,  on  s'égorge,  on  se  pille; 
chacun  tire  et  emporte  sa  pièce,  chacun  fait  son  fardeau  pour  s'en  al- 
ler. Alain  Chartier  se  met  un  moment  en  scène  et  lutte  contre  le  dés- 
espoir qui  lui  conseille  de  se  tuer;  il  est  exilé  et  misérable,  il  a  déjà 
parcouru  les  deux  tiers  de  sa  carrière  ;  pourquoi  vivre  encore  ?  veut-il 
souffrir  ensemble  pauvreté  et  vieillesse  ?  «  Pauvreténepeult  vieillesse 
nourrir^  et  vieillesse  ne  veult  pauvreté  endurer.  »  La  nature,  indi- 
gnée de  ce  langage,  envoie  la  raison  éclairer  le  proscrit;  celle-ci  chasse 
le  désespoir  et  ramène  l'espérance  avec  la  foi. 

La  foi  porte  en  sa  main  l'ancien  et  le  nouveau  Testament;  elle  lit  la 
loi  de  grâce  de  Moïse,  et  rappelle  la  dignité  de  Tame  :  «  De  quoi  s'ef- 
»  frayer  lorsqu'on  est  avec  Dieu  ?  l'empire  de  Rome  dont  les  armes  fai- 


—  42  — 

»  saient  trembler  le  monde,  est  tombé  devant  quelques  pauvres  prédi- 
»  cateursj  où  fut  le  palais  de  Néron  s'élève  l'église  de  saint  Pierre.  » 
Avec  la  religion,  le  plus  faible  peut  donc  triompher  du  plus  fort?  mais 
on  ne  couronne  que  les  vainqueurs,  et  pour  vaincre  il  faut  combattre. 
Patience  et  respect,  soit  que  le  ciel  se  montre  favorable  ou  con- 
traire, l'homme  n'a  jamais  le  droit  de  lui  demander  compte  de  ses 
décrets.  Qui  pourrait,  en  effet,  reprendre  l'ouvrier  à  qui  personne 
n'apprit  rien?  a  Le  potier  fait  d'une  masse  d'argile  divers  vases, 
l'un  pour  servir  en  honneur,  l'autre  à  vilté,  et  casse  ceulx  qu'il  a  faits, 
quand  son  gré  y  est;  nul  ne  peult  lui  dire  :  Pourquoi  le  fais-tu? 
Créature  ambitieuse  qui  veut  tout  pénétrer,  monte  donc  au  fir- 
mament ou  plonge  dans  l'abîme;  rappelle  donc  ce  qui  fut,  dévoile  ce 
qui  sera  ;  débrouille  tous  les  fils  de  tant  de  destinés,  embrasse  l'ordre 
des  causes,  le  nombre  des  effets,  la  mesure  des  temps  et  l'enchaînement 
de  leurs  fins;  alors  tu  pourras  disputer  avec  le  Créateur,  mais  mainte- 
nant tu  sais  à  peine  le  connaître  et  gouverner  un  seul  corps  terrestre 
qui  n'est  par  comparaison  qu'un  ver  de  terre. 

«  La  sagesse  divine  embrasse  tous  les  temps,  tous  les  lieux,  toutes  les 
choses,  et  Tinfirmité  de  notre  nature  est  de  ne  voir  jamais  que  l'heure 
qui  s'écoule,  la  place  que  nous  occupons,  l'intérêt  qui  nous  touche  ;  ap- 
prenons à  respecter  le  mystère  d'une  pensée  infinie;  tel  homme  qui  ne 
semble  qu'un  fléau  remplit  une  mission  providentielle  ;  un  fer  lime 
l'autre,  le  mal  châtie  le  mal,  mais  la  lime  elle-même  s'use,  et  on  la 
jette  ;  le  fer  limé  est  repris  et  on  s'en  sert.  » 

Que  les  rois  et  les  peuples  soient  frappés  ensemble  ou  séparément  ; 
qu'importe  !...  C'est  la  même  main  qui  les  frappe;  ils  doivent  s'humi- 
lier sous  ses  coups  et  puiser  dans  une  expiation  commune  de  nouvelles 
forces  pour  l'accomplissement  de  leurs  devoirs  mutuels. 

Les  obligations  des  rois  sont  grandes  :  si  un  prince  vertueux  est  la 
lumière  de  ses  sujets ,  un  prince  perverti  est  pour  eux  comme  une 
source  empoisonnée.  Le  roi  est  le  livre  du  ])cuplc;  c'est  en  lui  qu'on 
prend  enseignement  de  vie  et  amendement  de  mœurs.  Quand  une 
maladie  est  dans  la  tête,  tous  les  membres  s'en  ressentent  ;  que  ce  soit 
un  avertissement  pour  les  têtes  couronnées  ,  qu'elles  tremblent  en 
pensant  aux  suites  inévitables  de  leurs  fautes  ,  mais  aussi  que  l'on  ne 
s'étonne  pas  s'il  y  a  communauté  de  peine  ,  quand  il  y  a  communauté 
de  torts;  si  les  peuples  sont  moins  coupables,  il  le  sont  cependant  à  un 


—  43  ^ 

degré  qui  ne  permet  que  de  les  frapper  moins  fort,  et  c'est  ce  que  Dieu 
fait,  car  il  est  écrit  :  Les  petits  auront  peine  adoucie  de  miséricorde, 
mais  il  sera  fait  dur  jugement  à  ceux  qui  se  tiennent  en  haultz  sièges.  » 

Maintenant  demandera-t-on  pourquoi  Dieu  en  punissant,  soit  les 
rois,  soit  les  peuples,  ne  sépare  pas  les  bons  des  méchans?  La  ques- 
tion ne  serait  embarrassante  que  si  le  terme  de  tout  était  dans  ce 
monde,  si  c'était  sur  la  terre  que  se  rendît  le  jugement  dernier; 
mais  il  n'en  est  pas  ainsi  ;  ces  inégalités  même  qui  nous  frappent 
prouvent  qu'il  est  une  autre  vie ,  que  l'âme  est  immortelle  et  que 
nous  comparaîtrons  devant  un  tribunal  vengeur  ;  cependant  il  est 
rare  que  la  justice  céleste  ne  se  manifeste  pas  sur  la  scène  même  du 
mal  ;  l'histoire  est  remplie  de  ces  arrêts  éclatans  que  l'impiété  ou  le 
fanatisme  attribuent  aux  caprices  de  l'aveugle  destinée. 

Après  avoir  établi  que  ceux  qui  encouragent  le  mal  qu'ils  pourraient 
empêcher  en  sont  les  nourrisseurs  et  méritent  d'être  enveloppés  dans 
le  châtiment  de  ceux  qui  le  causent,  la  foi  fait  allusion  aux  deux  partis 
qui  déchirent  la  patrie  :  «  O  Français!  s'écrie-t-elle ,  ô  vous  tous  qui 
avez  rendu  honneur  aux  estats  usurpés  et  aux  richesses  rapinées,  pour- 
quoi laissez-vous  ployer  la  gravité  de  vos  courages  à  préconiser  ceux 
qui  ne  doivent  ce  qu'ils  sont  qu'à  votre  faiblesse  ?  N'est-ce  pas  un  culte 
criminel?  Qui  de  vous,  après  cela,  se  croira  digne  d'être  excepté  de  la 
punition  générale  ?  A  peine  quelques  hommes  vertueux  ont-ils  échappé 
à  la  contagion ,  et  Dieu  les  enlève  du  monde  comme  des  cygnes  sans 
tache,  ou  fait  tomber  des  afflictions  sur  eux,  pour  qu'ils  sentent  tou- 
jours son  pouvoir  et  ne  songent  pas  à  s'associer  aux  erreurs  ou  aux  cri- 
mes de  leurs  temps.  Les  fléaux  qui  désolent  la  France  durent  depuis 
vingt  années,  et  l'on  s'étonne  d'un  si  long  châtiment,  comme  si  depuis 
vingt  années  seulement,  les  princes  et  les  peuples  avaient  lâché  leurs 
cœurs  à  vilté  et  à  polution  d'honneur  et  de  vie.  Quand  Dieu  a  si  long- 
temps supporté  vos  outrages,  ne  pouvez-vous  à  votre  tour  supporter 
ses  rigueurs?  S'il  a  eu  tant  de  patience,  de  quel  droit  seriez-vous  si 
impatiens?  La  justice  est-elle  donc  plus  difficile  à  supporter  que  l'in- 
sulte!.,. 

Loin  de  tenter  une  révolte  insensée,  craignez,  en  excitant  l'indigna- 
tion de  celui  devant  qui  tout  genou  doit  fléchir,  de  redoubler  sa  colère  ; 
le  bœuf  qui  résiste  à  l'aiguillon  au  lieu  d'un  coup  en  reçoit  deux.  Re- 
cueillez-vous :  examinez  comment  vous  avez  vécu  depuis  Charles  V 


—  44  — 

qui  laissa  le  royaume  si  riche,  si  puissant,  si  paisible  ;  avez-vous  bien 
usé  de  tant  de  prospérité?  Ce  que  les  pères  avaient  conquis  par  leurs 
vertus,  les  fils  l'ont  dissipé  par  leurs  désordres.  La  guerre  civile  est  née 
de  leurs  débordemens,  et  que  de  maux  n'a-t-elle  pas  engendrés! 

Tous  les  châteaux  sont  habités  par  des  veuves  ou  des  femmes  de 
prisonniers  ;  on  ne  voit  partout  qu'une  multitude  éperdue  et  trem- 
blante comme  un  troupeau  sans  pasteur;  il  semble  que  la  terrible  pré- 
diction du  prophète  s'accomplisse  :  Vous  parlerez  beaucoup  ,  et  il  n'en 
sera  rien  ;  vous  conseillerez  souvent  ,  et  vos  conseils  ne  seront  pas 
écoutés;  vous  marcherez  comme  l'aveugle  qui  s'en  va  tâtonnant  le 
long  des  murs  sans  savoir  ni  où  il  est,  ni  de  quel  côté  il  se  dirige. 
Français,  vous  êtes  comme  ces  gens  maudits  qui  ne  pouvaient  se  faire 
grâce  les  uns  aux  autres  ;  vous  vous  détruisez  par  vos  propres  mains 
plus  que  par  les  glaives  de  vos  ennemis;  jusque  dans  les  couches  et  au 
milieu  des  tables,  la  discorde  éclate  ;  vous  implorez  Dieu  en  maudis- 
sant vos  frères  ;  vous  demandez  miséricorde  l'épée  au  poing. 

Silence  au  clergé,  s'il  n'a   pas  échappé   au  courroux  céleste!   Le 

clergé  est  coupable Voilà  le  schisme  de  Bohème  qui  s'avance,  ce 

schisme  dont  la  racine  est  loin,  mais  dont  les  branches  nous  touchent, 
et  qui  l'a  fait  venir?  La  dissolution  des  petits  prêtres,  la  négligence 
des  hauts  prélats;  les  uns  ont  fui  les  églises,  les  autres  les  conciles, 
comme  les  mauvais  enfans  fuient  l'école.  Qui  honorera  leur  mis- 
sion, s'ils  ne  savent  pas  l'honorer?  Qui  respectera  le  sacerdoce,  s'ils 
en  dédaignent  jusqu'aux  habits?  Ce  ne  sont  plus,  après  tout,  des 
prêtres  que  Dieu  punit;  ce  ne  sont  que  des  hommes  qui  en  ont 
usurpé  le  nom  sacré.  Mais  l'Église  qui  n'a  rien  fait  est  atteinte 
aussi  ;  on  viole  l'autel,  on  le  brise  ?...  C'est  pour  apprendre  au  prêtre 
qu'il  n'est  ni  le  Seigneur  ni  le  maître  de  cette  église  dont  il  tire 
vanité  et  qu'il  exploite  comme  son  bien  ?...  il  n'y  a  pas  de  souillure 
possible  pour  l'autel  ,  les  mains  seules  qui  le  profanent  sont  souil- 
lées. Anathème,  analhème  éternel  sur  les  furieux  qui  détruisent  ou 
qui  flétrissent  le  seul  asile  qu'ils  aient  au  monde,  le  seul  lieu  où 
l'on  se  réconcilie,  où  l'on  console ,  où  l'on  espère,  et  qui  viennent 
ainsi  avec  leur  faiblesse  d'hommes  provoquer  la  colère  du  Dieu  puis- 
sant et  fort  ! 

En  abattant  par  la  main  de  la  foi  tous  les  ordres  de  l'état  aux 
pieds  de  Dieu,  Alain  Chartier  s'est  ménagé  une  sublime  péripétie  ; 


—  45  — 

l'espérance  relève   tout  ce  qui  se  prosterne.   Croire,  c'est  espérer. 
Les  patriarches  ne  se  lassèrent  ni  de  souffrir  ni  d'attendre. 

La  foi  ressemble  à  l'oiseau  d'Orient  qui  ne  fait  qu'effleurer  la 
terre  ;  elle  plane  dans  les  régions  spirituelles;  c'est  sur  ses  ailes  que 
l'espérance  vole  et  s'élève. 

Le  paganisme  ne  plaçait  l'espérance  que  dans  les  plaisirs  de  celte 
vie  si  fragile  et  si  courte,  dans  la  fortune  bien  éphémère,  dans 
la  gloire  bruit  d'un  jour;  le  christianisme  a  tout  élargi,  tout  agrandi; 
l'espérance  rampait  sur  la  terre,  elle  touche  le  ciel;  que  la  foi  se- 
condée par  la  charité  ne  soit  pas  inerte;  que  l'espérance  appuyée 
sur  ses  deux  sœurs  s'exprime  par  la  prière,  et  la  colère  de  Dieu 
s'apaisera. 

Alain  Chartier  s'empare  avec  vigueur  des  exemples  de  l'histoire 
universelle  ;  il  montre  le  néant  de  toutes  les  religions  établies  sur  de 
fausses  espérances,  et  faisant  retomber  ensuite  toute  cette  masse 
d'enseignemens  sur  le  schisme  qu'il  a  dénoncé,  il  s'efforce  de  l'écraser. 

Deux  routes  s'ouvrent  à  ses  yeux  :  d'un  côté,  le  salut  du  pays  par 
la  foi;  de  l'autre,  sa  ruine  par  l'erreur;  il  va  jusqu'à  prédire  au  clergé 
d'horribles  tempêtes,  s'il  ne  vient  pas  en  aide  à  la  patrie  qui  souffre, 
et  à  ses  foudroyantes  prophéties  on  croit  entendre  se  mêler  la  voix 
encore  lointaine  du  prédicateur  de  la  réforme. 

Ainsi,  princes  ou  peuples,  nobles  ou  prêtres,  l'orateur  évangélique 
n'a  rien  épargné  ;  il  ne  veut  être  le  courtisan  ni  des  uns  ni  des  au- 
tres, il  les  a  chassés  pêle-mêle  vers  l'Église,  et  pour  réaliser  toutes  les 
espérances  sociales  fondées  sur  la  religion  chrétienne,  il  a  osé  dire 
à  ses  ministres  que  l'avenir  était  dans  leurs  mains  et  qu'ils  en  répon- 
daient devant  Dieu  et  devant  les  hommes. 

Terminons  par  une  remarque  que  nous  recommandons  à  ceux 
qui  croient  que  la  pensée  de  l'écrivain  était  esclave  avant  l'ère  de  la 
liberté  moderne  ;  c'est  que  \e  Livre  des  trois  vertus  fut  composé  sous 
les  yeux  même  de  Charles  VII  ;  Alain  Chartier  était  le  secrétaire  de 
ce  roi,  et  son  indépendance  aussi  ferme  que  sage  n'eut  pas  plus 
de  faiblesses  pour  la  cour  que  pour  les  partis.  A.  de  P. 


--46-. 


LZTTÉnATTTES  OHISU^ALS. 


LE  PENTATEUQUE ,  traduit  par  M.  l'abbé  Glaihx  (1). 

II  fut  une  époque  ,  et  cette  époque  n'est  pas  encore  bien  loin  de 
nous,  où  des  hommes  qui  se  disaient  philosophes  croyaient  faire  acte 
de  philosophie  en  déversant  du  ridicule  sur  ce  code  admirable  de 
croyance  et  de  morale  que  l'humanité  presque  entière  appelle  le  livre 
par  excellence ,  la  Bible, 

Ce  fut  là  un  grand  crime.  Honneur  au  dix-neuvième  siècle  d'avoir 
repoussé  la  solidarité  des  stupides  et  impies  dédains  du  siècle  qui  l'a 
précédé  !  Il  a  fait  preuve  de  goût  en  reconnaissant  que  dans  ce  livre  se 
trouvent  les  modèles  les  plus  parfaits  de  toutes  les  beautés  littéraires 
et  poétiques ,  la  source  la  plus  épurée  de  toute  certitude  historique , 
les  préceptes  moraux  les  plus  capables  de  perfectionner  l'homme ,  la 
philosophie  la  plus  élevée  et  la  plus  appropriée  à  tous  les  besoins  de 
l'intelligence. 

On  ferait  un  beau  volume  en  réunissant  les  hommages  rendus  aux 
livres  saints  par  les  génies  les  plus  éminens  du  dix-neuvième  siècle. 
Qu'on  nous  permette  de  citer  seulement  les  solennelles  paroles  pro- 
noncées par  le  célèbre  orientaliste,  le  chevalier  William  Jones,  en  pré- 
sence de  la  société  asiatique  de  Calcutta  dont  il  avait  été  le  fondateur, 
et  qui  comptait  parmi  ses  membres  toutes  les  sommités  scientifiques 
de  l'univers. 

((  Les  discussions  théologiques  ne  font  pas  partie  du  sujet  que  je 
))  traite  ;  pourtant  je  ne  saurais  m'empécher  d'ajouter  que  la  collection 
))  des  traités,  que  nous  nommons  pour  leur  excellence  les  Écritures  ^ 
))  renferme ,  indépendamment  de  sa  divine  origine ,  plus  de  vraie 
))  sublimité _,  plus  d'exquises  beautés,  une  morale  plus  pure^  des  do- 

(I)  Le  premier  volume  du  Peniateuque^  contenant  la  Genèse,  a  paru.  L'exécution  ty- 
pographique est  admirable  ;  le  caractère  hébreu  est  d'une  netteté  rare.  Le  texte  est  en  gé- 
néral très-correct  ;  la  traduction  française  marche  parallèlement  avec  le  texte,  et  renferme 
à  la  fin  de  chaque  chapitre  les  notes  philologiques  qui  s'y  rapportent.  A  l'aide  de  cette 
traduction  il  sera  facile  de  se  familiariser,  soi-même  et  en  peu  de  temps,  avec  la  langue 
hébraïque,  et  avec  d'autant  plus  de  facilité  que  la  traduction  est  plus  religieusement  litté- 
rale. —  Le  second  volume  paraîtra  sous  peu.  Le  prix  de  chaque  volume  est  de  7  fr.  50  c, 
et  par  la  poste,  8  fr.  75  c.  —  Chez  Biaise,  rue  Férou-Saint-Sulpice,  24,  à  Paris, 


—  47  — 

»  cumcns  historiques  plus  certains ,  et  de  plus  parfaits  modèles  d'élo- 
))  quence  et  de  poésie  qu'on  n'en  pourrait  réunir  dans  le  même  cadre 
))  en  mettant  à  contribution  tous  les  livres  ,  à  quelque  époque  et  dans 
»  quelque  langue  qu'ils  aient  été  composés.  Les  deux  parties  dont  se 
»  composent  les  Écritures  ont  entre  elles  une  connexion  qui  n'offre 
»  aucune  ressemblance  dans  la  forme  et  dans  le  stvle  avec  aucune  des 
»  productions  dues  au  génie  des  Grecs,  des  Indiens 5  des  Persans  et 
))  même  des  Arabes. 

))  L'antiquité  de  ces  monumens  est  incontestable  et  leur  évidente 
))  application  à  des  événemens  bien  postérieurs  à  leur  publication  sont 
))  Une  preuve  évidente  de  leur  vérité  et  de  leur  inspiration.  » 

(^Discours  prononcé  le  2^  février  1791  à  r occasion  du  liuiticnie 
anniversaire  de  la  fondation  de  la  société  asiatique  établie  au 
Bengale.  ) 

Il  serait  impossible  de  rien  ajouter  à  ce  témoignage  rendu  par  un 
homme  aussi  cminent  et  aussi  profondément  versé  dans  toutes  les  lit- 
tératures, surtout  dans  les  littératures  orientales.  Plusieurs  fois  dans 
le  courant  de  ses  ouvrages ,  ^Y.  Jones  revient  sur  le  caractère  propre 
de  la  littérature  hébraïque  en  établissant  des  comparaisons  entre  la 
littérature  des  Hébreux  et  la  littérature  indienne  dont  il  retrouvait  les 
monumens.  W.  Jones  était  un  homme  religieux  et  sincèrement  chré- 
tien; il  admirait  la  Bible  comme  littérateur  et  s'attachait  à  ses  prescrip- 
tions comme  croyant,  ainsi  il  possédait  le  sens  complet  des  Écritures. 
Mais  combien  peu  de  personnes  sont  dans  le  cas  d'acquérir  cette  double 
connaissance!  Les  uns,  hommes  d'art  et  de  littérature,  mais  n'étant 
que  cela ,  payent  un  stérile  tribut  d'admiration  aux  beautés  poétiques 
de  la  Bible  ,  mais  ils  s'en  tiennent  là  sans  pénétrer  au  fond  ;  d'autres 
ne  voient  dans  la  Bible  que  l'expression  de  la  pensée  et  de  la  volonté 
de  Dieu,  des  dogmes  et  des  préceptes,  sans  se  douter  des  magnificences 
de  la  parole  qui  exprime  cette  pensée  de  Dieu.  Les  uns  et  les  autres 
sont  dans  l'erreur  et  il  est  urgent  de  les  en  retirer.  M.  Tabbc  Glaire, 
en  publiant  une  traduction  du  F entateuque  ,  faite  sur  le  texte  hébreu, 
accomplit  avec  un  zèle  et  un  savoir  dignes  de  toute  sorte  d'éloges  celte 
double  mission. 

M.  l'abbé  Glaire ,  dans  plusieurs  endroits  de  son  travail,  s'est  éloigné 
du  sens  assigne  par  le  commun  des  traducteurs  de  la  Bible  :  il  l'avoue 
lui-même  dans  sa  préface,  mais  il  observe  que  ce  n'a  été  que  lorsqu'il  y 


a  été  comme  forcé  par  l'évidence  des  lois  philologiques  dont  personne 
ne  lui  conteste  la  connaissance  approfondie.  Considéré  du  point  de  vue 
philologique,  le  Pentateuqiœ  de  M.  Glaire  est  un  travail  aussi  neuf 
que  consciencieux ,  et  d'autant  plus  important  que  la  plupart  des  tra- 
dccl;eurs  qui  l'ont  précédé  entendaient  peu  ou  même  point  du  tout 
la  langue  sainte  et  se  trouvaient  réduits  à  donner  la  traduction  de  la 
traduction  latine  de  S.  Jérôme  connue  sous  le  nom  de  Vul^ate  ^  tra- 
duction dont  l'orthodoxie  est  incontestable  ,  mais  qui  laisse  beaucoup 
à  désirer  sous  le  rapport  grammatical  et  littéraire. 

Le  système  de  traduction  adopté  par  M.  Fabbc  Glaire  a  donc  été  d'a- 
bord une  scrupuleuse  fidélité  avec  le  texte  en  ce  qui  tient  au  sens.  Mais  il 
ne  s'en  est  pas  tenu  là  ;  il  ne  s'est  pas  contenté  de  traduire  la  pensée,  il  a 
voulu  traduire  le  génie  de  la  langue  et  le  rendre  en  quelque  sorte  sensi- 
ble à  travers  les  expressions  françaises.  C'est  là  mie  tentative  hardie;  car 
s'il  est  deux  langues  essentiellement  aux  antipodes  l'une  de  l'autre,  ce 
sont  la  langue  hébraïque  et  la  langue  française  :  l'une ,  concise ,  auda- 
cieuse 5  procédant  par  masses  et  dédaignant  les  détails  et  les  nuances  ; 
Tautre  ,  abondante^  timide  dans  ses  plus  grandes  hardiesses,  sinueuse, 
claire  jusqu'à  la  mollesse  et  méticuleuse  dans  ses  formes.  Un  mot  suffit 
à  l'hébreu  pour  rendre  une  pensée  ;  le  français  au  contraire  a  souvent 
besoin  de  plusieurs  phrases. 

M.  l'abbé  Glaire  a  donc  eu  besoin  d'avoir  recours  quelquefois  au 
barbarisme,  à  la  tournure  insolite,  pour  nous  faire  deviner  l'expression 
hébraïque.  Ce  système  est-il  bon  ?  Nous  ne  nous  hasardons  pas  à  le 
décider;  nous  nous  contentons  de  dire  qu'il  a  maintenant  pour  lui 
l'autorité  de  l'exemple  d'un  écrivain  à  qui  on  s'accorde  à  reconnaître 
quelque  intelligence  du  génie  de  sa  langue,  M.  de  Chateaubriand  qui 
l'a  adopté  dans  sa  traduction  du  Paradis  perdu  de  Milton. 

L'ouvrage  delNL  l'abbé  Glaire  convient  surtout  aux  prêtres  des  cam- 
pagnes. Au  milieu  des  solitudes  du  presbytère,  quelle  plus  louable  dis- 
traction que  d'étudier  dans  le  Pentateuquc,  sous  la  conduite  du  savant 
professeur  de  la  Sorbonne ,  la  langue  qui  a  reçu  le  dépôt  de  la  parole 
de  Dieu  et  qui  la  conserve  intacte  depuis  tant  de  siècles!  C'est  dans 
cette  étude  que  leur  ame  acquerra  celte  force  et  cette  richesse  de 
pensées  et  d'expressions  qui  conviennent  si  bien  au  ministre  de  la  parole. 
Pour  cela,  nous  ne  pouvons  leur  conseiller  ni  un  meilleur  livre,  ni  un 
meilleur  maître.  Molttet. 


-149  — 


CHRONIQUE  RELIGIEUSE. 

Mort  de  M.  le  cardinal  de  Cheverus,  — Préconisation  des  évêqiies  de  Seez  et  de  Bayeiix. 
—  Sièges  vacans  en  France.  —  Mort  de  MM.  les  abbés  Petit-Radel ,  Dubois  ,  Mariani , 
de  Monseigneur  Bramston  ,  de  M.  l'abbc  Richenet.  — Retraites  pastorales:  Bordeaux, 
Limoges,  Rodez,  Belley,  Périgueux,  Nantes,  Saint-Claude,  Arras,  le  Puy,  Tulle,  Saint- 
Flour,  Bourges,  JNevers  et  la  Rochelle. — Plantations  de  croix  :  Habarcq,  Gouy,  Barvin, 
Plainval,  Ouville.  —  Fête  de  saint  Pierre  célébrée  à  Paris  par  les  serruriers.  —  Renvoi 
des  sœurs  de  la  Charité  des  hôpitaux  maritimes  et  de  l'hospice  de  la  Charité.  —  Mande- 
ment de  M.  l'évêque  de  Chartres  pour  la  réparation  de  la  cathédrale.  —  Statistique  du 
clergé  protestant  en  France. 

Depuis  quelques  mois  à  peine  le  Souverain  Pontife  avait  revêtu  de  la  pourpre 
romaine  un  prélat  que  sa  haute  piété  distinguait  plus  encore  que  son  éminente 
dignité  ;  l'Eglise  de  France,  fidèles  et  pontifes,  avaient  hautement  applaudi  à  ce 
choix,  dont  celui-là  seul  qui  en  était  l'objet  avait  témoigné  quelque  étonnement; 
et  au  milieu  des  hommages  empressés  de  son  troupeau ,  quand ,  touché  des 
honneurs  qui  lui  étaient  rendus ,  le  nouveau  cardinal  exprimait  naïvement  la 
crainte  de  recevoir  toute  sa  récompense  ici-bas ,  et  disait  à  ses  intimes  amis  : 
H  Priez  Dieu  que  cette  robe  rouge  ne  me  brûle  point ,  »  la  main  de  Dieu  qui 
l'avait  élevé  l'a  rappelé  à  lui,  le  19  juillet.  Ses  diocésains  ont  eu  à  regretter  leur 
père,  le  clergé  de  France  un  de  ses  membres  les  plus  illustres,  le  sacré  collège  un 
de  ses  frères  les  plus  vénérés. 

Curé  de  Mayenne,  chassé  de  son  presbytère  par  la  tourmente  de  89,  puis  mis- 
sionnaire en  Amérique,  évêque  de  Boston  en  1810,  de  Montauban  en  1822  ,  ar- 
chevêque de  Bordeaux  en  1826,  M.  de  Cheverus  sut  allier  toujours  à  la  piété  la 
plus  sincère,  à  la  foi  la  plus  vive,  à  la  charité  la  plus  désintéressée,  cet  amour  du 
prochain  qui  fait  pardonner  toutes  ses  fautes,  et  que  nous  appellerions  tolérance^ 
si  nous  ne  craignions  qu'on  attachât  à  ce  mot  le  sens  dans  lequel  on  l'emploie 
généralement  aujourd'hui.  Simple  dans  ses  manières  ,  plein  d'onction  dans  ses 
discours ,  où  il  parlait  en  missionnaire  plutôt  qu'en  orateur  qui  vise  à  l'effet 
d'une  phrase  sur  Tesprit ,  au  lieu  de  chercher  des  paroles  pour  le  cœur,  il  sut 
toujours  attirer  à  lui ,  et  souvent  à  la  religion,  ceux-mêmes  qui  paraissaient  le 
moins  disposés  à  céder  à  son  influence.  Au  reste,  le  plus  éloquent  éloge  du  pon- 
tife est  dans  les  regrets  unanimes  de  son  troupeau,  dans  les  larmes  des  pauvres 
si  nombreux  que  ses  aumônes  savaient  découvrir  pour  les  soulager,  dans  le  con- 
cours immense  qui  s'est  porté  à  ses  obsèques  célébrées  le  26  par  MM.  les  é  vêques  de 
Périgueux  et  de  la  Rochelle,  et  dans  le  touchant  empressement  avec  lequel  on 
se  fait  porter,  à  Bordeaux,  au  nombre  des  souscripteurs  pour  le  monument  qu'on 
doit  élever  à  la  mémoire  du  digue  successeur  de  M.  d'Avian  ,  souscription  dont 
les  listes,  répandues  dans  les  autres  diocèses,  comptent  déjà  les  pins  illustres 
noms. —  M.  de  Cheverus,  né  le  28  janvier  1768,  n'avait  que  soixante-huit  ans  et 
demi.  Sa  mort  fait  dans  les  rangs  de  l'éniscopat  un  vide  nouveau,  que  sans  doute 
on  se  hâtera  de  remplir.  Il  est  vrai  que  dans  le  consistoire  du  11  juillet,  M.  Jolly, 
curé  de  la  cathédrale  de  Meaux,  et  M.  Robin,  curé  du  Havre,  ont  été  préconisés, 
le  premier  pour  Séez  et  le  second  pour  Bayeux;  mais  le  gouvernement  doit  encore 


—  50  — 

pourvoir  au  remplacement  de  IMonseigneur  de  Gap,  mort  déjà  depuis  plus  de 
quatre  mois,  de  Monseigneur  de  Saint-Flour,  depuis  trois  mois  et  demi ,  de 
Monseigneur  de  Verdun,  démissionnaire,  et  enfin  de  Monseigneur  de  Bordeaux. 
Espérons  que  la  sagesse  de  ces  choix  justifiera  le  long  retard  qu'on  met  à  les 
faire  connaître,  et  que  l'épiscopat  comptera  bientôt  parmi  ses  membres  quatre 
pontifes  qui  en  seront  la  gloire  par  leur  science  autant  que  par  leurs  vertus. 

Les  rangs  du  clergé  ont  encore  éprouvé  d'autres  pertes  :  M.  Petit-Radel,  doc- 
teur de  Sorbonne,  ancien  vicaire-général  de  Conserans,  membre  de  l'Académie 
des  inscriptions  et  belles-lettres  ,  et  bibliothécaire-administrateur  de  la  biblio- 
thèque Mazarine,  est  mort  le  27  juillet,  à  l'âge  de  soixante-dix-neuf  ans  ;  M.  Du- 
bois, curé  de  Saint-Nectaire,  diocèse  de  Clermont,  assassiné  par  un  misérable, 
le  21  juin,  au  moment  où  il  sortait  de  Téglisc,  a  succombé  peu  de  jours  après  à 
ses  blessures  :  on  ignore  les  motifs  de  cet  attentat  sacrilège  ;  M.  Mariani ,  vi- 
caire-général d'Ajaccio,  a  été  enlevé  pendant  le  cours  d'une  visite  pastorale  où  il 
accompagnait  son  évêque  :  jeune  encore,  il  semblait  promettre  au  diocèse  d'A- 
jaccio de  longs  services;  la  mort  a  également  frappé  M.  Jacques-York  Bramston, 
évêque  d'Lsula  in  partibus,  et  vicaire  apostolique  de  Londres ,  décédé  à  l'âge  de 
soixante-douze  ans  à  peu  près,  à  IVorthampton ,  et  M.  Richenet ,  directeur- 
général  des  sœurs  de  la  Charité  ,  un  des  plus  anciens  prêtres  de  Saint-Lazare , 
mort  à  Paris,  le  19  juillet  ;  cet  ancien  missionnaire  de  la  Chine  était  âgé  de 
soixante-seize  ans. 

Qu'il  nous  soit  permis  de  faire  suivre  cette  triste  nomenclature  de  quelques 
mots  plus  consolans  sur  les  cérémonies  édifiantes  qui,  pendant  quelques  mois, 
vont  frapper  tour  à  tour  les  fidèles  de  tous  les  diocèses  :  déjà  les  retraites  pasto- 
rales ont  commencé  :  M.  l'abbé  Dufêtre,  dont  la  vie  toute  apostolique  est  con- 
sacrée en  partie  à  ce  sublime  ministère,  a  déjà  prêché  celles  de  Bordeaux,  de 
Limoges,  de  Rodez  et  doit  être  en  ce  moment  à  Belley  ;  I\L  Boyer,  directeur  de 
Saint-Sulpice,  se  rendant  d'abord  aux  vœux  du  clergé  de  Périgueux,  a  donné 
deux  retraites  à  Sarlat,  puis  une  à  Nantes,  une  quatrième  à  Saint-Claude,  et  doit 
arriver  le  30  à  Arras,  pour  y  prêcher  les  trois  retraites  que  le  pieux  évêque  offre 
à  son  clergé  en  dédommagement  de  la  longue  privation  qu'il  a  dû  s'imposer  jus- 
qu'à ce  jour  ;  au  Puy,  à  Tulle  et  à  Saint-Flour,  les  exercices  ont  été  dirigés  par 
M.  l'abbé  de  Bussi  ;  à  Bourges,  par  IM.  l'abbé  Bénoin;  et  à  Nevers,  par  M.  l'abbé 
Maillard  ;  j>L  l'évêque  de  la  Rochelle  a  voulu  se  charger  lui-même  de  ce  pieux 
devoir.  Nous  rendrons  compte  successivement  et  des  travaux  des  prédicateurs  et 
de  l'empressement  du  clergé  à  aller  se  retremper  dans  le  silence  et  dans  la  prière, 
pour  revenir  ensuite  au  milieu  du  troupeau ,  et  travailler  avec  plus  d'ardeur  à 
défricher  la  vigne,  souvent  ingrate,  confiée  à  sa  vigilance.  De  quels  prodiges  n'est 
pas  capable  le  zèle  actif  d'un  curé  quand  la  prudence  le  dirige  et  quand  la  piété 
l'éclairé  I 

Déjà  nous  avons  à  signaler  quelques  retours  inespérés  à  d'anciennes  coutumes 
trop  oubliées.  On  a  vu  naguère  les  croix  abattues  dans  les  champs ,  sacrilége- 
ment  mutilées  dans  les  villes  ;  on  a  gémi  sur  des  profanations  dont  les  traces  vi- 
sibles affligent  encore  nos  regards.  Eh  bien  I  cette  cro-x,  à  laquelle  tôt  ou  tard  on 
est  obligé  d'adresser  ses  prières,  et  qu'on  retrouve  avec  bonheur  quand  le  poids 
de  l'adversité  se  fait  sentir;  cette  croix  dont  on  a  voulu  méconnaître  la  salutaire 


—  51  — • 

influence  sur  les  mœurs  du  peuple  comme  des  grands,  et  qu'on  a  cru  pouvoir 
proscrire,  reparaît  aujourd'hui  d'autant  plus  vénérée  qu'on  doit  faire  à  ses  pieds 
une  plus  éclatante  réparation.  A  Habarcq  et  à  Gouy,  diocèse  d'Arras,  deux  cal- 
vaires ont  été  solennellement  bénis;  à  Bauvin,  diocèse  de  Cambrai,  une  céré- 
monie pareille  avait  attiré  un  immense  concours  ;  à  Plainval,  diocèse  de  Beau- 
vais ,  une  croix  a  été  érigée  à  l'entrée  du  village  par  la  piété  d'un  honnête  et 
pauvre  laboureur;  enfin,  à  Ouville,  diocèse  d'Amiens,  la  même  inauguration  a 
été  signalée  par  le  religieux  empressement  de  la  jeunesse  qui ,  malgré  le  com- 
mandant de  la  garde  nationale  ,  a  voulu  former  une  garde  d'honneur,  servir  de 
cortège  à  la  croix  et  saluer  son  érection.  Ce  sont  là  de  consolans  exemples  de  foi 
qui  peuvent  faire  espérer  encore  pour  l'avenir.  Quand  le  peuple  aura  compris 
ce  qu'il  a  perdu  à  renier  le  culte  de  ses  pères  ;  quand  nos  campagnes,  si  souvent 
visitées  par  les  missionnaires  de  l'impiété ,  se  seront  réconciliées  avec  leurs  an- 
ciennes pratiques  ;  quand  on  sera  bien  venu  à  faire  entendre  au  milieu  de  ses 
paisibles  habitans  quelques  paroles  de  religion ,  la  société  n'aura-t-elle  pas  plus 
de  confiance  en  elle-même,  et  verra-t-on  aussi  fréquemment  des  crimes  inouis 
ensanglanter  les  pages  de  nos  journaux?  Et  puisque  nous  parlons  des  consolations 
que  font  éprouver  ces  trop  rares  circonstances,  n'oublions  pas  qu'à  Paris  aussi, 
à  Paris,  la  ville  où  tant  de  vices  sont  mêlés  à  tant  de  vertus,  on  a  tenté  de  faire 
renaître  d'antiques  usages.  Le  jour  de  saint  Pierre,  les  serruriers  ont  fait  célébrer 
à  Saint-Roch  une  messe  en  l'honneur  du  grand  apôtre,  leur  patron.  Le  curé  de 
cette  paroisse  ne  s'est  pas  borné  à  les  recevoir  et  à  satisfaire  à  leur  pieuse  de- 
mande ;  il  a  voulu  donner  à  cette  solennité  toute  la  pompe  qui  distingue  habi- 
tuellement ses  offices  ;  il  a  voulu  leur  parler,  et  il  l'a  fait  avec  cette  onction , 
cet  entraînement  et  ce  tact  parfait  qu'on  ne  peut  lui  contester.  L'auditoire,  fort 
nombreux,  composé  de  maîtres  et  d'ouvriers,  a  été  remarquable  par  sa  tenue 
grave  et  modeste  ;  si  cette  coutume  se  répand  et  qu'on  se  garde  des  abus  qui 
accompagnaient  trop  souvent  ces  fêtes  plus  profanes  que  religieuses  ,  sans  nul 
doute,  et  dans  les  grandes  villes  surtout ,  oii  le  pasteur  est  à  peine  connu  de  la 
plus  grande  partie  de  son  troupeau,  les  fruits  en  seront  abondans. 

Maispuisqu'on  reconnaît  enfin, quoique  trop  rarement, de  quelle  efficacité  peut 
être  la  douce  autorité  de  la  religion,  puisque  son  empire  est  tel  que  tôt  ou  tard  les 
esprits  les  plus  prévenus  finissent  par  s'y  soumettre,  cioirait-on  que  l'institution 
qui  par  son  but  devrait  être  le  plus  à  l'abri  de  toute  contrariété,  comme  par  son 
esprit  elle  est  au-dessus  de  toutes  les  petites  passions  qui  agitent  les  hommes,  trouve 
à  peine  grâces  à  leurs  yeux?  croirait-on  qu'on  se  refuse  encore  à  rendre  justice  aux 
saintes  filles  de  la  Charité,  ou  plutôt  qu'on  ne  récompense  leurs  anciens  services 
que  par  une  mesure  que  nous  pouvons  hardiment  taxer  d'ingratitude?  Déjà  depuis 
quelque  temps  on  parle  de  la  suppression  prochaine  des  sœurs  hospitalières  qui 
desservent  les  hôpitaux  de  la  Marine,  pour  y  introduire  des  infirmiers.  Sans  réflé- 
chir que  préposer  au  soin  des  malades  des  gens  qui  n'ont  ni  la  pieuse  compassion, 
ni  le  désintéressement  des  sœurs,  c'est  ouvrir  la  porte  à  mille  désordres,  on  pré- 
tend les  renvoyer  au  lieu  de  leur  adjoindre  des  aides  pour  la  régularité  du  service. 
On  pourrait  se  refuser  à  croire  à  ce  bruit ,  si  déjà  l'hospice  de  la  Charité  de  Paris 
n'avait  fait  choix  d'un  économe  qui,  depuis  plus  de  quinze  jours,  a  remplacé  les 
boimes  sœurs.  Nous  le  demandons  maintenant  sans  détour  ;  les  malades  seront-iU 


—  52  — 

mieux  soignés?  lesprescriptions  des  médecins  exécutées  avec  une  plus  scrupuleuse 
fidélité  ?  ti  ouvera-t-on  dans  des  gens  à  gages  cette  abnégation  de  soi-même  qui  ne 
redoute  ni  les  fatigues  des  veilles  ni  la  contagion  du  mal  ?  Sous  le  rapport  adminis- 
tratif, la  vigilance  d'un  économe  pourra-t-elle  suppléer  avantageusement  la  sur- 
veillance habituelle  des  pieuses  filles  de  saint  Vincent  de  Paul  qui  ne  trouvaient 
que  dans  leur  conscience  la  récompense  de  leurs  pénibles  travaux?  De  grâce,  qu'on 
laisse  au  moins  à  la  Charité  la  seule  place  qu'elle  réclame  comme  sienne,  les  hô- 
pitaux ;  qu'on  ne  lui  dispute  pas  les  misères  de  ceux  qui  soufiVent  ;  et  si  c'est  par 
économie  qu'on  a  fait  une  si  déplorable  réforme,  qu'on  cesse  de  spéculer  sur  tant 
de  douleurs  :  quelques  mots  de  Dieu  dits  à  voix  basse  au  chevet  d'un  mourant 
ne  valent-ils  pas  mille  fois  mieux  que  de  froids  calculs  et  de  prétendues  écono- 
mies, qui  ne  sont  après  tout  qu'un  prétexte.  L'administration  des  hospices  peut 
consulter  les  malades,  les  domestiques,  les  médecins  même  (nous  ne  parlons 
pas  des  aumôniers)  ;  une  seule  voix  s'élèvera  pour  exprimer  un  regret  unanime  ; 
n'y  aurait-il  pas  quelque  grandeur,  quelque  noblesse  à  revenir  au  plus  tôt  sur 
une  fausse  démarche  ? 

M.  l'abbé  Cœur  est  en  ce  moment  en  Italie  ;  il  vient  d'être  chargé  par  madame 
la  princesse  de  Beljoyoso  de  conduire  au  caveau  de  famille ,  dans  la  cathédrale 
de  Milan,  les  restes  de  madame  la  princesse  douairière. 

Une  nouvelle,  grâces  au  ciel  exagérée,  avait  fait  croire  un  moment  à  la  des* 
truction  d'un  des  plus  beaux  édifices  gothiques  que  possède  la  France  î  l'incen- 
die qui,  en  quelques  heures,  a  dévoré  la  toiture  de  la  cathédrale  de  Chartres,  a 
fort  heureusement  laissé  intact  le  corps  même  de  cette  admirable  basihque.  L'état 
actuel  de  ce  monument  appelle  de  promptes  et  habiles  réparations  :  le  gouverne- 
ment s'est  hâté,  il  est  vrai,  de  faire  voter  des  fonds  ;  mais  quand  les  sommes  accor- 
dées auront  été  employées  pour  mettre  cette  église  à  l'abri  d'une  prochaine  des- 
truction, bien  des  dépenses  resteront  encore  à  faire.  Quelques  momens  ont  suffi, 
au  désastre  ;  des  années  et  des  sommes  énormes  seront  insuffisantes  poui-  en  ré- 
parer les  efïets.  Dans  un  mandement  récent,  le  digne  prélat  du  diocèse  fait  un 
appel  à  ses  ouailles  et  à  tous  les  chrétiens  :  il  les  invite  à  s'unir  pour  renouveler 
les  touclians  exemples  qui  furent  donnés  dans  d'autres  circonstances,  et  montre 
combien  les  arts  eux-mêmes  sont  intéressés  à  la  conservation  de  cet  édifice.  Cet 
appel  sera  entendu  sans  nul  doute.  Et  comment  l'espérance  de  monseigneur  se- 
rait-elle trompée  quand,  malgré  les  charges  qui  pèsent  sur  le  chef  du  troupeau, 
il  fait  suivre  son  nom  d'une  souscription  de  10,000  francs,  quand  les  membres 
du  chapitre  souscrivent  pour  25,000  francs,  et  la  fabrique  pour  10,000  francs? 
Aussi  déjà  les  ofi'randes  ont-elles  été  abondantes  :  il  suffit,  quand  on  fait  entendre 
de  telles  paroles  et  qu'on  les  appuie  d'une  telle  démarche,  de  désigner  le  but  et 
le  motif  pour  être  aussitôt  compris. 

On  vient  de  publier  une  statistique  fort  détaillée  de  l'état  du  clergé  protestant 
en  France  ;  il  possède  quatre-vingt-dix  éghses  consistoriales,  disséminées  dans 
cinquante-cinq  départemens  :  elles  sont  desservies  par  trois  cent  cinquante 
neuf  pasteurs  et  seize  suffVagans  ;  huit  places  sont  vacantes.  Le  Gard,  qui  compte 
le  plus  grand  nombre  de  réformés,  a  dix-sept  consistoires  :  quelques  consistoires 
ont  deux  ou  trois  pasteurs  seulement  ;  le  plus  grand  nombre  en  a  de  quatre  à  sept»; 
Strasbourg  sçul  eu  9,  ueuf.— l»e$  luthériens  out  trente  et  une  églises  coosistoria  i 


—  53  — 

les  dont  Strasbourg,  qui  compte  vingt-quatre  pasteurs,  est  le  centre  et  le  cheU 
lieu  :  le  nombie  des  pasteurs  est  de  deux  cent  vingt-cinq. — Sept  collèges  royaux 
ont  des  aumôniers  protestans. — ^La  faculté  de  théologie  de  Montauban  a  cinq 
professeurs  :  celle  de  Strasbourg  quatre  seulement. — A  ces  chiffres,  il  est  essentiel 
d'ajouter  celui  des  méthodistes  qui,  constitués  de  leur  côté,  sont  cependant  en- 
core peu  connus,  mais  qui  bientôt  rivaliseront  avec  leurs  frères  dont  ils  se  sont 
séparés.  Il  résulte  de  ce  tableau  que  depuis  1807  les  protestans,  qui  n'avaient  alors 
que  quatre-ving-dix-sept  ministres,  en  ont  aujourd'hui  trois  cent  cinquante- 
neuf,  et  seize  sufïragans  :  qu'ils  ont  obtenu  l'érection  de  beaucoup  d'églises  nou- 
velles et  la  forjnation  de  consistoires  pour  lesquels  toutes  les  faciUtés  leur  ont  été 
accordées.  Néanmoins,  on  peut  le  dire  sans  présomption,  le  nombre  des  adeptes 
n'a  pas  augmenté  dans  la  même  proportion  que  celui  des  pasteurs  :  ils  forment 
encore,  à  peu  près  partout,  et  même  dans  les  villes  du  midi,  une  minorité  pres- 
qu'imperceptible.  Et  cependant ,  que  d'efforts  ne  font  -  ils  pas  pour  pro- 
pager leurs  erreurs  ?  Animés  d'un  zèle  qui  pourrait  être  souvent  offert  aux  catho- 
liques comme  un  modèle,  on  les  voit  prodiguer  les  distributions  de  livres,  de 
Traités,  de  Bibles,  chercher  par  tous  les  moyens  à  insinuer  leurs  principes.  Nous 
donnerons,  dans  un  de  nos  prochains  numéros,  quelques  aperçus  sur  les  dépenses 
de  propagandes  faites  par  les  sociétés  protestantes  :  puissent  ces  calculs  et  ces 
rapprochemens  opérer  quelque  bien  parmi  nous  ! 


-■^  "?■""' 


BULLETIN   BIBLIOGRAPHIQUE. 


HISTOIRE  DU  PEUPLE  DE  DIEU,  depuis  la  création  du  monde  jusqu'à  ta 
prise  de  Jérusalem  par  Titus  en  70  de  J.-C,  par  h  P.  Berruyer,  de  la  Compa- 
gnie de  Jésus  ;  revue,  corrigée  et  accompagnée  de  notes  historiques  et  criti- 
ques, par  un  comité  d'ecclésiastiques,  sous  la  direction  de  M.  l'abbé  Glaire  , 
professeur  d'hébreu  à  la  Sorbonne;  magnifique  édition,  illustrée  par  plus  de  400 

GRAVURES,VIGNETTES,  CULS  DE  lampes,  LETTRES  ORNEES,  CARTES  GEOGRAPHIQUES,  CtC.  , 

dessinés  et  gravés  par  les  meilleurs  artistes  et  imprimés  dans  le  texte.  —  5  vol. 
grand  in-S"*  de  40  feuilles  (640  pages)  chacun,  imprimés  à  grandes  lignes  (1). 

Nous  appelons  spécialement  Fattention  de  nos  lecteurs  sur  le  prospectus  de 
cette  belle  publication,  prospectus  que  nous  joignons  à  ce  numéro.  Nous  savons 
que  le  projet  de  réimprimer,  en  la  purgeant  de  tout  ce  qui  l'avait  fait  mettre 
à  l'index,  le  bel  ouvrage  du  P.  Berruyer,  a  reçu  déjà  de  hautes  approbations  : 
que  de  vénérables  directeurs  de  séminaire  en  ont  loué  la  pensée  et  Tout  regardée 
comme  ime  œuvre  digne  de  Tencouragement  du  clergé.  Le  nom  de  M.  Fabbé 


(1)  Chçz  M.  Desmç  et  0%  30,  rue  d\\  Dragon,  à  Pari^. 


—  54  — 

Glaire  répond  cFailleurs  des  soins  qui  seront  donnés  à  la  révision  du  texte  :  c'est 
la  meilleure  garantie  que  puissent  offrir  les  éditeurs.  Nous  sommes  heureux 
d'être  choisis  des  premiers  pour  annoncer  aux  familles  chrétiennes  un  ouvrage 
qui  ne  pouvait  entrer  jusqu'à  ce  moment  dans  leur  bihliothèque,  et  que  désor- 
mais elles  se  feront  un  plaisir  d'y  admettre  ;  car  la  Bible ,  qu'on  a  répandue  de- 
puis quelques  années  avec  une  si  grande  profusion,  ne  convient  ni  à  tous  les  âges 
ni  à  toutes  les  conditions;  et  cependant  les  faits  racontés  dans  ce  livre  divin  ne 
sauraient  être  trop  connus.  Nous  recommandons  avec  confiance  à  nos  lecteurs 
cet  ouvrage  tout  à  la  fois  élégant  et  utile,  bien  convaincus  que  c'est  favoriser 
une  bonne  et  une  belle  œuvre  à  la  fois,  et  que  le  succès,  que  tout  annonce  depuis 
qu'il  est  en  question,  en  fera  de  plus  lui  placement  de  fonds  avantageux,  puisque 
les  éditeurs,  voulant  donner  à  leur  entreprise  toutes  les  garanties  désirables,  ap- 
pelent  les  souscripteurs  à  s'en  partager  les  avantages. 


ENCYCLOPÉDIE    CATHOLIQUE    (1). 

On  comprend  avec  quelle  réserve  la  Revue  catholiqac  doit  parler  de  V Encyclo- 
pédie catholique  :  conçues  dans  un  même  but,  la  propagation  des  principes  reli- 
gieux, et  soumises  à  la  même  direction,  ces  deux  œuvres  s'adressent  aux  familles 
chrétiennes  qui  ne  cherchent  les  livres  que  pour  y  trouver  quelque  chose  d'u- 
tile. Nous  nous  bornerons  donc  à  annoncer  que  la  4^  livraison  a  paru,  que  la  5* 
sera  adressée  aux  souscripteurs  vers  le  20  de  ce  mois,  et  comme  l'éloge  dans  notre 
bouche  pourrait  paraître  empreint  de  quelque  partialité,  nous  saisirons  la  pre- 
mière occasion  de  communiquer  à  nos  lecteurs  un  article  intéressant  de  cet  im- 
portant ouvrage  dont  nous  leur  ferons  connaître  le  plan  général  et  les  moyens 
pris  pour  le  continuer  comme  il  a  été  commencé. 


Philosophie  de  l'histoire,  par  Frédéric  de  Schelcgel^  ouvrage  traduit  de 
l'allemand  en  français  par  M.  l'abbé  Lechat  (2). 

L'Allemagne,  ce  foyer  de  l'instruction^  qui  nous  a  donné  Ilerder,  Hegel,  Gœr- 
res,  nous  devait  quelque  chose  de  mieux  encore,  le  catholicisme  appliqué  à  l'his- 
toire ;  Frédéric  Schclegel,  à  qui  M.  iMichelct  emprunta  de  si  belles  idées  sur  l'art 
au  moyen  âge,  s'est  chaigé  d'acquitter  cette  iioblc  dette,  et  il  a  écrit  \di  Philo- 
sophie de  r histoire.  IMais  cette  œuvre  monumentale,  saluée  par  tous  les  enthou- 
siasmes de  l'Europe  savante,  n'avait  pas  encore  acquis  en  France  droit  de  cité, 
et  n'était  accessible  chez  nous  qu'à  de  rares  intelligences.  Un  de  nos  plus  habiles 
professeurs,  versé  depuis  long-temps  dans  les  sciences  ontologiques,  M.  l'abbé 


(0  Voii-  aux  ylniionccs. 

iV  2  vol.  in-S".— Prix  :  12  fp.,  cliez  Parent  Dcsbafrcs,  î8,  l'acde  Seiac-Saiut-Germain. 


—  55  - 

Lechat,  a  vu  d'un  c$ï\  jaloux  ce  trésor  d't^rudition  étrangère,  et  il  vient  tont 
récemment  d'ajouter  cette  précieuse  conquête  à  nos  richesses  philosophiques. 
Nous  le  remercions  dès  aujourd'hui  de  son  dévouement,  de  son  zèle  infatigable. 
Ce  beau  travail  exige  un  examen  qui  ne  peut  trouver  place  dans  un  BuUeUn  bi~ 
bliographique  ;  nous  le  réservons  pour  un  de  nos  prochains  numéros. 


Précis  d'histoire  universelle,  par  MM.  Schroeck  et  Schloetzer,  Iradidt  en  fran- 
çais et  mis  à  la  hauteur  des  connaissances  actuelles  at^ec  de  nombreuses  annotations, 
par  M.  HoRTUs,  chef  d'institution  (1). 

Au  milieu  des  éditions  nombreuses  d'ouvrages  élémentaires  décorés  du  titre 
d'Histoire  unii^erselle^  il  était  impossible  de  trouver  un  volume  qui,  donnant  vé- 
ritablement un  précis  des  faits  généraux  ou  particuliers  qui  caractérisent  les  di- 
verses époques  de  l'histoire  générale  de  l'univers,  offrît  cependant  une  lecture 
attachante,  sans  sortir  du  genre  spécial  des  ouvrages  strictement  élémentaires. 
C'est  donc  une  pensée  à  laquelle  nous  applaudissons,  d'avoir  reproduit  en  fran- 
çais l'excellent  précis  de  MM.  Schloetzer  et  Schroeck,  et  d'autant  plus  que  l'ha- 
bile traducteur  ne  s'est  pas  borné  à  le  transporter  dans  notre  langue,  mais  qu'il 
y  a  joint  des  notes,  fruit  de  nombreuses  recherches,  pour  établir  un  rapport  plus 
direct  entre  les  faits  historiques  et  les  découvertes  soit  plus  récentes  soit  exclu- 
sivement nationales,  dont  nous  devons  surtout  nous  glorifier;  elles  montrent 
constamment  le  traducteur  occupé  du  désir  d'ajouter  à  l'intérêt  qu'offre  déjà 
par  lui-même  son  travail.  Les  notes,  en  général  fort  courtes ,  pleines  de  conci- 
sion et  de  clarté,  et  dictées  par  un  fort  bon  esprit,  sont  un  heureux  augure  de 
la  manière  dont  doivent  être  dirigées  les  études  des  jeunes  enfans  confiés  à  un 
maître  dont  les  loisirs  mêmes  sont  si  utilement  consacrés  à  leur  instruction  : 
c'est  peu,  ce  nous  semble,  de  prédire  longue  vie  à  la  traduction  de  M.  Hortus  ; 
nous  croyons  pouvoir  aussi  prédire  à  son  institution  de  bons  et  brillans  succès. 


La  lyre  de  Marie,  par  l'abbé  Le  Guillou. 

Parmi  les  hommes  qui  ont  voué  leur  plume  aux  choses  saintes,  nous  n'en 
connaissons  pas  de  plus  actif,  de  plus  constant  à  son  culte  que  M.  l'abbé  Le 
Guillou,  aumônier  de  l'hospice  de  la  Charité.  Quand  ce  consolateur  a  rempli  ses 
pieux  devoirs  auprès  de  ceux  qui  souffrent,  pour  se  délasser,  il  chante  les  gran- 
deurs de  la  patronne  des  affligés  ;  c'est  ainsi  qu'il  a  déjà  public  plusieurs  recueils 
de  cantiques  et  un  petit  volume,  sous  le  titre  de  Mois  de  Marie.  Il  y  a  quelques 
mois,  il  a  fait  paraître  La  Lyre  de  Marie.  Pour  ce  dernier  ouvrage,  il  a  déployé 
un  grand  luxe  d'impression,  de  papier  et  de  gravures,  et  dans  le  corps  du  livre 
il  a  placé  des/ac-simile  de  l'écriture  de  MM.  Ed.  Turquéty,  Charles  Nodier,  Sou- 

^ Il  I  I         ■  ■_   L   _  Il      II         ■  I    II  ■  ■      ■  -      -    -      ■     ■[■■■■■J       I     _B__L_| 

(1)  Paris,  cliez  Taulçur,  rue  du  Bac,  88.  ^Un  volume  in-S*»,  prix  :  7  fr.  5e  c. 


—  56  — 

met.  Chateaubriand,  elc.  ;  c'est  avec  plaisir  qu'on  lit  les  pensées  de  ces  écrivains 
sur  le  culte  de  la  Vierge.  Chrétiens  et  poètes,  ils  ont  trouvé  que  parmi  les  êtres 
placés  entre  Dieu  et  les  hommes,  nul  n'était  plus  digne  d'hommages  et  n'inspi- 
rait jnieux  les  poètes  que  t Etoile  du  malin,  que  la  Reine  des  Anges.  La  Lyre  de 
Marie  contient  des  hymnes,  des  prières  et  des  méditations  ;  un  parfum  d'élé- 
gance est  répandu  sur  toutes  ces  choses  saintes,  et  nous  connaissons  peu  de  livres 
de  piété  qui  aillent  mieux  dans  la  chapelle  d'un  château  que  celui  que  nous  an- 
nonçons aujourd'hui. 

Il  faut  au  moins  placer  sur  la  même  ligne,  et  mettre  sur  le  même  prie-dieu, 
Y  Imitation  de  Jésus-Christ^  traduite  par  l'abbé  Dassance.  En  jetant  les  yeux  sur 
ce  bel  ouvrage,  on  se  réjouit  de  voir  revenir  les  beaux-arts  a  la  religion.  Ceux 
qui  les  cultivent  sont  bien  inspirés  quand  ils  agissent  ainsi;  en  se  plaçant  sous  ses 
divins  rayons,  ils  brilleront  davantage,  et  leur  génie  s'échauffera  de  ce  feu  sacré... 
Les  auteurs  de  la  Biographie  catholique  (dont  nous  parlerons  plus  tard  l'ont  ainsi 
pensé,  et  ils  viennent  d'intercaler  dans  le  corps  de  leur  ouvrage  de  charmantes 
gravures  en  taille-douce. 

Ainsi,  de  plus  d'un  coté,  ce  qui  embellit  la  vie,  vient  se  joindre  à  ce  qui  aide 
le  mieux  à  en  supporter  les  ennuis.  C'est  un  grand  bien,  et  la  Revue  catholique 
ne  manquera  jamais  de  signaler  cette  alliance  des  arts  et  de  la  religion,  quand 
elle  se  révélera  quelque  part. 


Il  y  a  mouvement  dans  les  esprits  et  mouvement  vers  le  bien.  Jamais  la 
plume  n'a  couru  autant  et  si  vite;  jamais  la  prière  n'a  été  si  active  ;  parmi 
tous  les  ouvrages  qui  sont  au  moment  de  paraître,  nous  en  savons  un,  la  Biblio- 
thèque unif^erselle  de  la  Jeunesse,  dont  M.  d'Exauvillez,  connu  par  de  bons  et 
solides  livres  de  piété,  a  conçu  le  plan,  —  La  première  livraison  sera  publiée 
dans  le  courant  de  septembre  prochain  ;  on  assure  que  cette  première  livraison 
contiendra  une  histoire  de  Paris,  par  jM.  Théodore  Muret,  écrivain  aimé  du 
public  et  qui  a  fait  ses  preuves.  —  Une  histoire  de  Jérusalem,  par  M.  Poujoulat, 
qui  est  allé  s'inspirer  sur  les  lieux  mêmes. — Des3Iéditalions,parM.  d'Exauvillez. 
—  Et  des  réflexions  sur  les  Ruines,  par  M.  ]Setten}ent.  —  Il  y  a  là  des  noms  qui 
tenteront  le  public.  —L'ouvrage  peut  donc  paraître.  On  l'attend.  - 

Le  Rédacteur  en  chef,  Vicomte  ^^ALSH. 


L'abondance  des  matières  nous  obîifjc  à  remettre  au  prochain  numéro  le  compte-rendu 
de  la  séance  académique  dans  laquelle  ont  été  décernés  Its  prix  fondés  par  M.  Monlhyon. 


Nûus  sommes  charges  d'annoncer  à  MM.  les  Actionnaires  de  /Echo  de  la  Jeune 
iFrance  -  Revue  catholique,  qu'une  assemble'e  générale  aura  lieu  le  lundiy  12  septembre 
prochain,  ii  une  heure  après-midi,  rue  de  Mc'nars.,  5. 

PARIS. —  IMPRIMERIE  DE  PÉTIICNE  ET  PLON ,  RUE  DE  YAUGIRARIJ  ,  56. 


—  57  — 


DE   LA  LIBERTÉ  D'ENSEIGNEMENT. 

(1«  article.) 

On  ne  peut  disconvenir  que  beaucoup  d'hommes  ne  soient  meilleurs 
ou  plus  mauvais  que  leurs  doctrines  5  mais  cette  anomalie  ne  prouve  rien 
contre  la  puissance  de  ces  dernières ,  car  l'inconséquence  dans  le  bien 
comme  dans  le  mal,  en  même  temps  qu'elle  démontre  invinciblement 
l'existence  de  la  liberté  humaine,  n'est  après  tout  qu'une  exception. 
Exception  qu'expliquent  du  reste  et  notre  faiblesse  et  la  nature  de  notre 
séjour  actuel.  Etablissez  une  parfaite  harmonie  entre  les  actes  et  les 
croyances,  et  la  terre  ne  sera  plus  la  terre  :  ce  sera  le  ciel  si  nous  som- 
mes chrétiens  et  l'enfer  si  nous  ne  le  sommes  pas. 

Cependant,  à  quelque  degré  qu'il  soit  donné  à  l'individu  de  tomber 
en  contradiction  avec  lui-même ,  les  masses  sont  toujours  logiques. 
Sans  doute  personne  ne  peut  dire  d'aucun  de  ceux  dont  elles  se  com- 
posent qu'il  ne  déviera  jamais  de  ses  principes  ;  mais,  lorsqu'elles  sont 
saturées  d'idées  morales ,  l'on  sait  du  moins  que  les  perturbateurs ,  peu 
nombreux  et  faciles  à  comprimer  ,  ne  peuvent  rien  contre  la  sécurité 
publique.  Au  contraire,  si  les  passions  ennemies  du  repos  général 
trouvent  un  appui  dans  les  convictions ,  si  les  lois  de  l'éternelle  morale 
ont  perdu  leur  autorité  sur  les  consciences,  le  mal  devient  la  règle, 
comme  autrement  il  serait  l'exception  ;  la  société  est  réduite  à  chercher 
un  dernier  refuge  dans  l'arbitraire  de  la  force  matérielle ,  et  bientôt , 
celle-ci  devenant  impuissante  devant  le  mépris  de  la  vie ,  toutes  les  for- 
runes  et  toutes  les  existences  sont  à  la  merci  de  quiconque  consent 
à  mourir. 

Il  y  aurait  folie  évidente  à  inférer  des  crimes  de  quelques  catholiques, 
des  vertus  incontestables  de  plusieurs  incrédules,  que  nos  adversaires 
auraient  le  droit  d'affecter  une  superbe  indifférence  pour  les  vérités 
religieuses.  Le  plus  mauvais  navire  arrive  quelquefois  au  port  ;  mais 
l'assureur,  fiisant  usage  de  ce  calcul  des  probabilités,  si  faux  dans  sort 
application  à  un  cas  isolé ,  si  vrai  quand  il  embrasse  un  grand  nombre 
de  cas  analogues,  n'en  mesure  pas  moins  la  prime  sur  l'état  du  vais- 
seau dont  il  garantit  les  risques.  Rendre  la  société  meilleure ,  la  fortî- 
Rc^'ue  CaUwlique,  —  15  septembre  1836.  3'  numéro» 


fier  contre  les  tempêtes  qui  la  menacent ,  affaiblir  ces  tempêtes  en 
domptant  les  ambitions  et  les  cupidités  dont  elles  procèdent ,  n'est-ce 
pas  dans  un  autre  ordre  donner  à  l'esquif  que  les  flots  entraînent  au 
loin  une  plus  grande  énergie  de  résistance?  Or  ,  relativement  à  chaque 
citoyen ,  le  gouvernement  est  un  assureur  qui  perçoit  sous  le  nom 
d'impôt  une  véritable  prime.  Gendarmes  et  soldats ,  police  et  tribu- 
naux, voilà  les  principaux  agens  de  l'entreprise  générale  de  sûreté,  et 
ils  son*^  d'autant  plus  nombreux  ,  ils  coûtent  d'autant  plus ,  le  contri- 
buable est  d'autant  plus  grevé  que  ses  biens  et  sa  personne  sont  expo- 
sés à  de  plus  grands  dangers.  Diminuer  les  chances  de  perte ,  c'est 
opérer  un  véritable  dégrèvement  ou  du  moins  le  rendre  possible,  et 
certes,  au  moment  où  la  moitié  de  la  France  est  payée  pour  garder 
l'autre ,  il  est  temps  d'aviser  aux  moyens  de  réduire  les  risques  qui 
rendent  si  onéreuse  la  conservation  de  la  tranquillité  publique. 

Alors  même  que  les  théories  anti-chrétiennes  joindraient  au  charme 
qu'y  trouvent  le  voleur  et  l'assassin  l'attrait  de  la  vérité ,  elles  n'en 
auraient  pas  moins  le  terrible  désavantage  de  multiplier  à  l'infini  les 
dépenses  gouvernementales  de  la  société ,  en  sorte  qu'abstraction  faite 
de  tout  autre  considération ,  les  contribuables  sont  personnellement 
intéressés  à  en  arrêter  le  progrés.  Us  doivent  même  se  presser ,  car 
d'induction  en  induction  les  mécontens  de  la  société ,  les  hommes 
qui  n'y  trouvent  pas  ou  qui  ne  peuvent  s'y  faire  une  position  à  leur 
guise  sont  parvenus  au  dernier  terme  de  leur  fatale  logique.  Sans  foi 
dans  une  autre  vie,  ils  ne  voient  dans  la  mort  qu'un  sommeil  éter- 
nel ,  et  le  sommeil  éteint  la  souffrance.  Selon  leurs  croyances  ,  mieux 
donc  vaut  mourir  que  vivre  malheureux,  et  dès -lors  ils  devaient  se 
diviser  en  deux  écoles:  l'une  de  Lacenaire,  école  dégoûtante  et  abjecte, 
cherche  dans  le  crime  la  joie  d'une  passagère  volupté  et  dépose  froide- 
ment sur  l'échafaud ,  en  joueur  trahi  par  le  sort ,  la  vie  qui  lui  ser- 
vait d'enjeu  ;  l'autre ,  plus  noble ,  mais  aussi  plus  dangereuse ,  ne  se 
résigne  au  suicide  qu'autant  qu'une  pensée  de  haine  ou  de  vanité 
ne  vient  pas  lui  signaler  une  victime.  C'est  elle  qui  arme  la  main 
de  ces  Samson  modernes  dont  l'audacieux  désespoir  cherche,  dans 
le  renversement  de  l'édifice  social ,  un  dernier  plaisir  et  bien  souvent 
une  dernière  espérance.  Que  peuvent  les  lois  humaines  contre  de  pa- 
reils êtres  ?  Elles  n'ont  à  leur  opposer  que  le  bourreau  et  ils  jouent 
avec  sa  hache.  Certes,  ce  qui  se  passe  aujourd'hui 5  les  profondes 


^  69  — 

alarmes  qu'inspirent  les  amans  de  la  mort  à  quiconque  redoute  l'a- 
narchie doivent  faire  comprendre  aux  plus  furieux  antagonistes  du  ca- 
tholicisme que,  sous  peine  de  perdre  bientôt  tout  ce  qui  les  attache 
eux-mêmes  à  l'existence  ,  ils  sont  tenus  de  lui  rendre  son  ancienne 
action,  et  de  lui  permettre  enfin  de  sauver  une  seconde  fois  le  monde. 

Admettons  qu'en  multipliant  ses  agens  salariés  la  société  puisse  pro- 
longer quelque  temps  encore  sa  pénible  agonie ,  et  les  frais  toujours 
croissans  d'une  force  armée  toujours  plus  nombreuse  finiront  évidem- 
ment par  absorber  toutes  les  ressources  du  pays.  Elles  ont  un  terme 
et  le  mal  n'en  a  point  ;  car  de  nouvelles  générations  ajouteront  sans 
cesse  leur  poids  aux  charges  de  l'état,  et  l'on  peut  déjà  prévoir  l'épo- 
que où  la  multitude  des  incrédules  sans  place  et  sans  fortune  sera  telle 
qu'un  double  budget  ne  suffira  plus  pour  la  contenir.  La  sécurité  gé- 
nérale, ce  premier  besoin  de  toute  société,  est  donc,  même  dans  l'hy- 
pothèse la  plus  favorable ,  un  bien  qui  finira  nécessairement  par  nous 
échapper,  si  les  enfans  qui  seront  bientôt  des  hommes  reçoivent  l'en- 
seignement auquel  les  deux  écoles  dont  nous  venons  de  parler  doivent 
déjà  tant  de  disciples.  L'incrédule,  aussi  peu  que  le  catholique,  se 
dissimule  les  dangers  de  l'avenir  et  leur  cause.  Il  sait  que  dans  l'ordre 
d'idées  où  il  a  le  malheur  d'être  entré  il  n'a  rien  à  répondre  aux 
effrayans  sophismes  de  Lacenaire,  et  qu'il  éprouve  je  ne  sais  quelle 
stupeur  devant  l'énergie  d'Alibaud.  Autant  que  nous,  il  désire  que 
ces  deux  types  disparaissent  du  monde ,  et ,  aussi  bien  que  nous ,  il 
sait  que  la  religion  peut  seule  les  en  chasser.  Mais  la  religion  elle- 
même  n'y  parviendra  qu'autant  qu'elle  exercera  une  influence  di- 
recte, suprême,  exclusive  sur  les  jeunes  intelligences  dont  la  future 
et  dogmatique  perversité  blesserait  à  mort  toutes  les  fortunes.  Si  les 
conversions  demeurent  possibles  au  sein  d'une  profonde  corruption  , 
elles  sont  nécessairement  rares.  C'est  un  à  un  que  l'on  ramène  les 
hommes  au  bien ,  mais  c'est  en  masse  que  l'on  y  conduit  les  enfans. 
Le  catholicisme  donc,  si  puissant  qu'il  soit  à  l'égard  des  individus,  ne 
peut  améliorer  la  grande  classe  des  adultes,  le  temps  lui  manque  pour 
la  régénérer  tout  entière,  et,  à  la  prendre  dans  son  ensemble,  elle 
passera  avant  que  les  croyances  n'aient  pu  changer;  mais  il  façonnera 
à  son  gré  les  générations  naissantes  pourvu  qu'on  les  lui  livre.  Que  la 
police  donc  se  charge  des  hommes  laits  et  le  clergé  des  autres. 

Orj  nous  ne  parlons  point  ici  en  catholiques  qu'anime  ou  qu'aveugle. 


—  60  — 

si  l'on  veut,  Tamour  de  réternelle  vérité.  Français,  nous  voyons  les 
orages  qui  menacent  la  patrie,  et  les  orages  nous  voulons  les  écarter  à 
tout  prix.  Si  quatre  cent  mille  hommes  ne  suffisent  point  pour  protéger 
le  pays  contre  des  doctrines  que  nous  n'avons  nul  besoin  de  qualifier 
ici  ;  si  une  autre  armée  d'agens  de  police,  de  gendarmes  et  d'espions 
est  encore  nécessaire ,  que  sera-ce  dans  vingt  ans  lorsque  les  doctrines 
auront  reçu  les  renforts  que  chaque  année  leur  amène  ?  Nous  adjurons 
ceux  qui  ont  profité  de  la  prostration  du  juste  devant  l'injuste,  de  se 
demander,  la  main  sur  la  conscience,  s'ils  peuvent  garder  les  biens 
qu'ils  ont  acquis  à  l'aide  des  théories  qui  les  leur  ont  donnés.  Ne  com- 
prennent-ils pas  que  cette  fortune  ,  ces  honneurs  qu'ils  prisent  tant; 
échapperont  bientôt  soit  à  eux,  soit  à  leurs  familles  ,  s'ils  n'en  deman- 
dent la  conservation  à  des  doctrines  d'une  autre  nature?  ils  ont  exprimé 
de  l'incrédulité  tout  ce  qu'ils  en  estimaient  ;  eh  !  malheur  à  eux  si  d'au- 
tres les  imitent.  Nous ,  par  conscience  ,  eux  ,  par  intérêt ,  nous  avons 
tous  un  égal  besoin  d'un  enseignement  nouveau,  enseignement  qui 
purifiera  l'air  que  respirent  nos  enfans.  Que  deviendrons-nous  si  en 
arrivant  à  l'âge  viril  ils  allaient  augmenter  le  nombre  des  malheureux 
qui  se  font  une  horrible  joie  d'accoupler  l'assassinat  avec  le  suicide? 

Elevée  chrétiennement,  et  elle  ne  peut  être  élevée  chrétiennement 
que  par  le  clergé ,  la  jeunesse  apportera  dans  le  monde ,  avec  les 
craintes  et  les  espérances  d'une  autre  vie ,  un  frein  qui  ne  coûtera  rien 
à  l'État.  Et  les  excès  où  elle  tombera  encore  n'auront  plus  ce  caractère 
antisocial  qui  distingue  aujourd'hui  la  plupart  des  forfaits.  Les  derniers 
actes ,  les  dernières  paroles  de  l'homme  qui  meurt  en  public  ont  une 
incomparable  éloquence  ,  car  l'ame  se  montre  alors  à  nu,  et  les 
croyances  qui  descendent  sur  la  foule  du  haut  de  l'échafaud  trouvent 
de  nombreux  prosélytes.  La  société  souflVe  peu  des  crimes  suivis 
d'un  repentir  hautement  avoué.  Ce  qui  la  perd ,  ce  qui  la  tue,  c'est  le 
crime  insouciant  de  la  mort,  et  se  glorifiant  à  son  heure  suprême  du 
sang  qu'il  a  versé.  Cette  effrovable  prédication  du  supplice  ne  sera 
plus  qu'un  phénomène  exceptionnel  lorsqu'une  foi  vive  se  sera  déve- 
loppée avec  chaque  intelligence,  et  ce  phénomène  n'inspirera  qu'une 
profonde  horreur.  Voulez-vous  en  finir  avec  les  cours  de  dépravation 
ou  de  meurtre  qui  se  font  sur  la  place  publique,  au  milieu  des  multi- 
tudes qui  environnent  l'instrument  de  mort?  Éloignez  de  vos  enfans 
les  maîtres  dont  la  raison  est  faussée  par  l'incrédulité,  qui  sans  en 


—  61  — 

comprendre  les  conséquences,  se  complaisent  dans  les  doctrines  dont 
Lacenaire  et  Alibaud  ont  fait  une  application  à  la  fois  si  effrayante  et 


SI  rigoureuse. 


Il  ne  s'agit  plus  de  perfectionner  la  société,  mais  de  la  sauver,  et  le 
besoin  qu'elle  a  de  vivre,  ou  plutôt  la  conscience  qu'elle  a  de  ce  besoin, 
assure  aux  catholiques  une  franchise  de  parole  et  une  liberté  de  con- 
seil qui  leur  avaient  été  refusées  en  des  temps  assurément  meilleurs. 
Sous  ce  rapport,  un  progrès  immense  a  été  fait,  et  nous  devons  à  la 
fois  le  reconnaître  et  nous  en  prévaloir.  Avant  la  révolution  de  juillet, 
les  huées  du  libéralisme  auraient  accueilli  celui  d'entre  nous  qui  eut 
osé  réclamer  l'intervention  directe ,  universelle  du  clergé  dans  l'ensei- 
gnement; aujourd'hui  les  choses  ont  changé,  car,  parmi  nos  anciens 
adversaires,  la  fraction  conservatrice,  ceux  qui  ont  plus  à  perdre  qu'à 
gagner  à  de  nouveaux  bouleversemens^  n'ignorent  pas  que  tout  sera  pro- 
chainement perdu  ,  si  l'autre  fraction  continue  à  recevoir  l'adhésion 
d'une  jeunesse  impie.  Elle  est  donc  condamnée,  sous  peine  de  périr, 
à  travailler  au  triomphe  de  nos  croyances,  et  cela  en  vertu  de  la  seule 
loi  de  justice  dont  elle  admet  l'existence ,  de  cette  nécessité  qui  jus- 
tifie tout ,  selon  M.  Guizot.  Certes ,  ce  n'est  ni  par  amour  du  prêtre 
qu'elle  conserve  son  nom  sur  le  budget ,  ni  par  un  respect  abstrait  de 
la  morale  qu'elle  consulte  nos  évéques  sur  la  future  organisation  de 
l'enseignement  secondaire.  Au  fond,  les  libéraux  conservateurs,  les 
libéraux  du  pouvoir  sont  ce  qu'ils  étaient.  Ils  ne  voient  dans  le  clergé 
qu'une  sorte  de  gendarmerie  spirituelle  dont  ils  ne  peuvent  se  passer, 
et  le  salaire  qu'ils  lui  jettent  est  la  solde  d'une  milice  qu'ils  avaient 
long-temps  réputée  inutile,  mais  dont  ils  connaissent  à  présent  l'indis- 
pensable utilité.  Ainsi ,  nous  pouvons  leur  demander  tout  ce  qui  leur 
est  nécessaire ,  toutes  les  conditions  de  leur  propre  salut  ;  et  quoi  de 
plus  nécessaire  à  la  durée  de  leur  bien-être  ,  à  la  perpétuité  des  jouis- 
sances dont  ils  s'enivrent,  qu'un  enseignement  exclusivement  catho- 
lique ? 

Afin  de  devenir  ministre ,  M.  Thicrs  avait  écrit  son  histoire  de  la  ré- 
volution; afin  de  demeurer  ministre,  il  vient  d'en  interdire  la  lecture 
dans  nos  collèges,  Si  la  plus  rebelle  des  vanités,  la  vanité  de  l'écrivain,  a 
pu  s'incliner  à  ce  point  devant  les  exigences  de  l'homme  d'État,  que 
ne  pouvons-nous  espérer  quand  r.oiis  puleruns  au  nom  de  ces  exi- 
gences, lorsqu'au  lieu  d'invoquer  la  loi  divine,  nous  en  appellerons 


—  62  — 

à  des  besoins  tout  matériels  .  il  est  vrai^  mais  dont  la  réalité  est  si  vive- 
ment aperçue  par  ceux  qui  ne  croient  pas  en  Dieu?  Ces  mêmes 
hommes  qui  insultaient  naguères  à  nos  croyances,  n'ont  ils  pas  voté  plus 
tard,  et  à  l'unanimité,  jusqu'au  dernier  écu  que  coûte  un  chapeau  de 
cardinal  ?  Sachons  enfin  ce  que  leur  impuissance  sociale  nous  donne  de 
force,  et  ne  craignons  pas  de  parler  haut,  maintenant  que  pour  eux 
nos  paroles  sont  des  paroles  d'espérance.  Jadis,  un  gouverneur  de 
Saint-Domingue  refusa  les  troupes  que  la  métropole  allait  lui  envover. 
Il  demanda  des  prêtres  ,  et  la  résignation  sortie  de  leur  parole  pacifia 
les  Nègres  et  rendit  à  la  plus  belle  des  colonies  françaises  une  tran- 
quillité que  des  missionnaires  d'une  autre  espèce  devaient  plus  tard 
lui  ravir  pour  toujours.  Voilà  ce  que  coûte  la  paix  qui  vient  du  ciel,  le 
pain  de  quelques  hommes  vêtus  d'une  robe  noire.  Les  périls  de  la  so- 
ciété ont  leur  cause  première  et  rédicule  dans  la  région  des  intelli- 
gences, région  où  ne  pénètrent  ni  les  agens  de  police  ni  la  force  armée. 
Seuls ,  nous  pouvons  lutter  corps  à  corps  contre  le  mal ,  et  à  présent 
qu'il  est  connu ,  pareils  au  médecin  qui  possède  non  l'amour,  mais  la 
confiance  du  malade ,  nous  pouvons  mettre  à  nos  services  le  prix  que 
nous  voulons. 

Or,  la  paix  ne  peut  être  que  le  droit  d'administrer  le  remède,  et  le 
remède  lui-même  n'est  autre  que  la  liberté  de  l'enseignement.  Qui  dit 
liberté  suppose  à  tous  le  droit  égal  de  faire,  et  telle  est  l'importance 
de  l'éducation  que  la  liberté  appliquée  à  l'enseignement  rencontre 
deux  sortes  d'adversaires  :  les  uns ,  les  hommes  du  pouvoir ,  ceux  même 
d'entre  eux  qui  éprouvent  au  plus  haut  degré  le  désir  de  faire  péné- 
trer les  idées  morales  dans  nos  écoles ,  reculent  devant  un  principe 
qui  enlèverait  à  leur  contrat  la  meilleure  partie  du  domaine  de  la  fa- 
mille ,  et  ils  s'imaginent  encore  qu'à  l'aide  de  meilleurs  choix  ils  par- 
viendront à  sanctifier  les  asiles  où  l'intellio^ence  de  l'enfant  reçoit  ses 
premières  impressions  scientifiques.  Les  autres,  catholiques  de  convic- 
tion, s'effraient  de  la  liberté  d'enseignement,  parce  que  à  coté  d'écoles 
chrétiennes  qui  surgiraient  bientôt,  ils  en  rêvent  d'autres  où  l'athéisme 
dogmatiquement  professé  substituerait  à  l'insouciance  des  choses 
saintes  une  haine  ardente,  implacable.  Nous  osons  le  dire  ,  ils  se  trom- 
pent également.  Quels  que  soient  les  soins  de  l'ad.iiinistration ,  jamais 
des  laïques ,  jamais  même  des  prêtres,  réduits  à  la  qualité  de  fonction- 
naires, n'apporteront  cette  surveillance  de  toutes  les  heures  qui  s'étend 


-  Ô3  -- 

même  de  professeur  à  professeur,  surveillance  sans  laquelle  la  cor- 
ruption finira  toujours  par  arriver  jusqu'aux  élèves.  M.  Pelet  de  la 
Lozère  oserait-il  se  vanter  d'intentions  plus  pures  que  celles  qui  ani- 
maient le  vénérable  évéque  d'Hermopolis ?  Et  cependant!!! 

Ainsi  le  gouvernement  est  réduit  à  choisir  entre  la  conservation  des 
abus  actuels,  sa  ruine  future  avec  celle  de  la  société,  et  le  principe  de  la 
liberté  absolue  de  l'enseignement.  Car,  lui ,  il  ne  se  fait  point  illusion 
sur  les  conséquences  de  cette  liberté ,  et  la  terreur  qu'elle  lui  inspire 
n'a  rien  de  commun  avec  les  craintes  de  plusieurs  de  nos  amis.  Que 
ceux-ci  se  rassurent.  Le  clergé  n'a  à  redouter  aucune  concurrence 
sérieuse,  ni  surtout  aucune  concurrence  durable.  Sans  doute,  dans 
un  autre  état  social ,  nous  voudrions  que  le  droit  de  propager  l'erreur 
fût  refusé  à  tous.  Toutefois,  aujourd'hui,  l'on  ne  peut  raisonnablement 
demander  à  la  loi  humaine  d'aller  jusque-là;  et,  grâce  à  Dieu ,  nous 
n'en  avons  nul  besoin.  Que  nous  importe  l'octroi  légal  et  dès-lors 
transitoire  d'un  privilège  que  nous  posséderons  en  fait  le  jour  où  la 
France  sera  rentrée  sous  l'empire  du  droit  commun  ? 

Dans  un  second  article  ,  nous  montrerons  que  la  liberté  de  l'ensei- 
gnement n'est  en  réalité  que  le  monopole  de  l'enseignement  au  profit 

du  clergé.  De  Coux, 

Prof,  d'économie  sociale  à  l'université  de  Malines. 


Dans  les  années  997  ,  998  et  999,  le  monde  chrétien  était  parcouru 
en  tous  sens  par  de  saints  anachorètes  qui  s'étaient  arrachés  à  la  paix 
de  leur  solitude  pour  prophétiser  aux  peuples  la  fm  du  monde  ,  qu'ils 
croyaient  proche. 

Ces  pieux  et  simples  solitaires  s'en  allaient  criant  : 

Malheur!  malheur,  voici  venir  la  fin  des  temps,  les  mille  années 
vont  être  révolues  tout-à-l'heure  î  l'avènement  du  fils  de  l'homme  sera 
demain.  Faites  pénitence ,  prosternez-vous ,  priez  ,  pleurez  et  couvrez- 
vous  de  cendres. 

Et  quand  ces  saints  qui  passaient  leurs  jours  et  leurs  nuits  h  con- 
verser avec  le  Seigneur,  roi  des  siècles  ^  venaient  à  parler  ainsi,  les 


—  64  — 
habitans  des  villes  et  des  cités,  des  bourgs  et  des  hameaux,  étaient  tout- 
à-coup  saisis  de  crainte  et  de  tremblement,  car  ils  étaient  convaincus 
que  ce  n'était  pas  sans  mission  que  les  fils  inspirés  du  désert  étaient 
sortis  de  leurs  retraites  pour  annoncer  la  fin  du  monde. 

Devant  leurs  paroles,  tout  plaisir  et  toute  joie  se  taisaient ,  les  po- 
pulations restaient  muettes  et  consternées  sur  leur  passage ,  et  ce 
n'était  pas  seulement  le  menu  peuple...  Papes  et  empereurs,  princes  , 
rois,  magistrats,  chevaliers,  villageoises  et  grandes  dames,  tous 
n'avaient  qu'une  pensée  ,  celle  de  fléchir  le  ciel  et  de  se  le  rendre  fa- 
vorable au  grand  jour  du  jugement  dernier. 

En  ce  temps-là,  en  999,  cette  croyance  de  la  prochaine  fin  du 
monde  était  si  générale  ,  et  les  nations  si  convaincues  que  le  boulever- 
sement du  globe  était  imminent  et  que  les  étoiles  vacillantes  allaient 
tomber  du  firmament  pour  embraser  la  terre  ,  (\ue  les  hommes  ne  se 
donnaient  plus  la  peine  de  se  bâtir  des  demeures ,  car  ils  prévoyaient 
déjà  le  jour  de  la  destruction  de  l'univers. 

Oh  !  il  faudrait  avoir  la  foi  vive  de  nos  pères  pour  se  faire  une  idée 
dé  l'anxiété  et  des  angoisses  qu'hommes  et  femmes,  enfans  et  vieillards, 
maîtres  et  serviteurs,  forts  et  faibles,  grands  et  petits,  éprouvèrent 
quand  la  dernière  heure  de  l'an  999  fut  prés  de  finir  !  quand  la  pre- 
mière heure  de  l'an  1000  fut  au  moment  de  commencer! 

Alors,  dans  toutes  les  villes,  c'était  déjà  comme  le  silence  des  tom- 
beaux, toute  affaire  humaine  avait  cessé  :  l'ambition  était  à  bout  de 
ses  rêves,  l'hypocrisie  avait  usé  tous  ses  masques  et  laissait  voir  ses 
frayeurs  et  ses  remords,  l'avarice  regardait  ses  trésors  en  se  répétant 
avec  désespoir  :  Ils  ne  pourront  me  suivre  !  pensées  voluptueuses  de 

plaisir  nulle  part,  craintes  et  frayeurs  partout La  terre  ne  respirait 

plus.  Gomme  un  coupable ,  dans  l'attente  de  la  sentence  qui  va  sortir 
de  la  bouche  du  juge  ! 

Enfin,  la  dernière  heure  des  mille  années  révolues  depuis  la  nais- 
sance du  Christ  sonna  ! Et  la  terrible  trompette  de  Tarchange 

du  dernier  jugement  ne  s'y  mêla  pas,  et  là  terre  ne  trembla  pas,  et 
le  craquement  de  la  grande  machine  ne  se  fit  point  entendre  !  et  les 
étoiles  ne  tombèrent  point  du  ciel  ,  et  le  premier  soleil  de  L'an  mille 
UN  se  leva  comme  à  l'ordinaire  ,  car  Dieu  permettait  encore  au  temps 
de  poursuivre  son  cours,  et  les  prophètes  qui  étaient  venus  dire  aux 
hommes  que  i?otre  monde  allait  disparaitn^e  comme  la  tente  du  vova- 


—  65  — 

geur  que  la  tempête  arrache  des  sables  et  emporte  dans  l'air  ,  s'étaient 
trompés. 

L'heure  suprême  n'était  pas  venue. 

En  ces  temps-là,  comme  aujourd'hui,  les  hommes  passaient  rapi- 
dement de  la  tristesse  à  la  joie ,  de  la  crainte  à  la  sécurité  ,  de  la  péni- 
tence à  la  dissipation.  Aussi ,  quand  ils  curent  acquis  la  conviction  que 
le  monde  allait  continuer  comme  par  le  passé ,  il  y  eut  un  délire  gé- 
néral !  mais  ce  délire  ne  fut  pas  stérile  comme  il  le  serait  de  nos  jours; 
dans  l'ivresse  de  la  joie  que  ressentirent  les  chrétiens  d'alors,  il  y  eut 
un  vif  sentiment  de  gratitude.  Les  populations  entières  coururent  aux 
temples  pour  remercier  Dieu ,  et  dans  leur  reconnaissance  ne  trou- 
vèrent point  assez  d'autels!  C'est  de  ce  besoin ,  c'est  de  cette  époque, 
de  l'année  looi ,  que  datent  beaucoup  des  églises  existant  aujourd'hui. 

La  génération  se  releva  subitement  comme  échappée  tout  entière 
h  la  destruction  ,  et  dans  un  moment  d'actions  de  grâces  ,  on  la  vit  se 
précipiter  dans  les  sanctuaires  et  embrasser  les  autels;  ce  sentiment  re- 
ligieux porta  ses  fruits,  les  rois  et  les  hommes  puissans  l'avaient  par- 
tagé, ils  donnèrent  l'exemple;  du  nord  au  midi  de  l'Europe,  des 
frontières  de  la  Germanie  aux  côtes  de  l'Océan  ,  on  vit  s'élever  en  foule 
desédifîces  consacrés  au  service  de  Dieu  :  c'étaità  qui  se  surpasserait  dans 
cette  lutte  pieuse,  et,  pour  nous  servir  de  l'image  singulière  mais  éner- 
gique d'un  témoin  oculaire  (i)  ,  on  eût  dit  «  que  le  monde ,  en  s'agi- 
»  tant,  eut  rejeté  ses  vieux  vètemens  pour  se  couvrir  d'un  blanc 
))  manteau  d'églises  »  :  Eimt  enim  ut  sic  niuîidus  executiendo  semel , 
j^ejccta  vetustate  y  passiin  candidam  ecclesiarum  vestem  induerit. 

Nous  venons  de  le  dire  tout-à-l'heure  ,  dans  ce  grand  mouvement 
de  reconnaissance  envers  le  Créateur  ,  qui  venait  de  consentira  laisser 
vivre  encore  ses  créatures  ,  il  n'y  avait  pas  que  le  peuple  ;  oh  !  non  , 
dans  ces  temps,  les  porteurs  de  couronnes  priaient  comme  les /wrz- 
nans.  Et  voyez  comme  ceux  qui  avaient  été  forts  pendant  leur  vie, 
ceux  qui  avaient  conquis  avec  le  glaive  ,  s'applaudissaient  sur  leur  lit 
de  mort  d'avoir  élevé  des  églises  et  des  monastères;  écoutez  Guillaume- 
le-Conquérant  au  moment  de  passer  de  vie  à  trépas  :  voici  ce  qui 
l'occupe. 

((  x\vec  l'aide  et  le  secours  de  Dieu,  dit-il ,  neuf  abbayes  de  moines 


(l)GlabcT  Ùadulphc. 

II.  C  —  3*-'  numà'o. 


—  66  — 

qui  avaient  été  fondées  p:ir  mes  pères,  ont  par  mes  soins  reçu  de  l'ac- 
croisscment ,  et  se  sont  glorieusement  embellies  des  dons  que  je  leur 
ai  faits  ,  depuis  que  je  gouverne  le  duché.  Dix-sept  couvens  de  moines 
et  six  de  religieuses  ont  été  bâtis ,  l'office  divin  s'y  fait  journellement 
avec  pompe ,  et  d'abondantes  aumônes  y  sont  distribuées  pour  l'amour 
du  roi  suprême.  »     . 

Beaucoup  des  plus  belles  églises  que  l'on  admire  aujourd'hui  da-^ 
tent  de  cette  époque,  véritable  époque  de  renaissance 'y  car  après  la 
terreur  dont  avait  été  frappé  le  monde^  quand  il  s'était  cru  près  de 
sa  fin ,  c'était  comme  s'il  renaissait ,  comme  si  une  nouvelle  vie  lui 
venait,  alors  qu'il  voyait,  qu'il  s'assurait  que  Dieu  lui  permettait 
d'exister  encore,  et  que  des  jours  succédaient  à  des  jours. 

Ce  serait  une  curieuse,  une  touchante  histoire  a  faire,  que  celle 
de  toutes  ces  vieilles  églises,  et  l'on  serait  sûr  d'intéresser  le  lecteur 
si  l'on  racontait  bien  l'origine  de  chacune  d'elles.  Ici,  où  vous 
voyez  cet  autel  élevé  à  un  Dieu  de  paix ,  un  roi ,  au  casque  couronné_, 
un  roi  encore  armé  et  couvert  de  la  poussière  du  combat,  sur  le 
champ  de  bataille  où  il  a  vaincu,  a  marqué  avec  son  épée  rougie  le 
lieu  où  il  faisait  vœu  de  bâtir  une  église. 

Ailleurs,  c'est  une  duchesse  de  Normandie,  Mathilde,  qui,  appre- 
nant que  son  glorieux  époux,  Guillaume-le-Conquérant,  vient  de 
vaincre  à  Hastings ,  consacre  à  Dieu  une  chapelle  et  un  prieuré  sous 
le  nom  de  Bonne-Nouvelle. 

Dans  cette  vallée  si  solitaire  et  si  tranquille,  au  milieu  d'une  belle 
nuit  étoilée,  la  reine  des  anges  est  apparu  à  des  pèlerins,  et  leur  a  dit  : 
Élevez-moi  ici  un  autel  parmi  tous  les  lys  qui  croissent  dans  ce  champ, 
et  quand  vous  viendrez  me  prier  dans  cette  solitude,  vous  m'appelle- 
rez Nolre-Dame-des-Lys. 

Et  cet  autre  oratoire  qui  se  voit  de  loin  sur  la  côte  de  llonfleur ,  c'est 
la  chapelle  de  Notre-Dame-de-Grâce  ;  c'est  là  qu'est  Tautel  aimé  des 
matelots,  c'est  là  qu'ils  viennent  appendrc  aux  saintes  murailles  leurs 
tableaux  d'ex  voto  ,  après  leurs  périls  et  leurs  naufrages.  La  première 
chapelle  qui  a  été  vue  sur  la  montagne  qui  domine  Honfleur  avait  été 
bâtie  par  un  duc  de  Normandie  ,  Richard  ,  qui,  s'étant  ti'ouvé  en  dan- 
ger sur  mer,  fit  le  vœu  de  bâtir  sur  le  rivage  trois  églises  en  l'hon- 
neur de  la  sainte  Vierge,  s'il  échappait  au  péril  qui  le  menaçait. 
Ayant  obtenu  la  grâce  qu'il  demandait ,  il  fit  élever  Notrc-Dame-de- 


—  67  — 
la-délivrance  près  de  Caen ,  Notre-Damc-de-Gràce   près  d'Honfleur, 
et  Notre-Dame-de-Pitié  sous  son  château  d'Harfleur. 

Cette  chapelle  de  Notre-Dame-de-Grâce,  bâtie  par  Richard-le-Ma- 
gnifique  à  quatre  cents  pieds  au-dessus  de  la  Seine,  n'existe  plus;  un 
tremblement  de  terre  a  fait  ébouler  dans  les  eaux  le  terrain  sur  lequel 
elle  avait  été  construite. 

En  1602,  ce  ne  fut  plus  un  magnifique  prince  qui  fît  rebâtir  la 
chapelle,  mais  un  nommé  Gonnier,  employé  au  grenier  à  sel.  A  cet 
humble  nom  il  faut  joindre  ceux  de  M.  de  Fontenay  et  de  mademoi- 
selle de  Montpensier,  fille  du  révérend  père  Ange  de  Joyeuse,  qui 
s'était  fait  capucin  après  la  mort  de  sa  femme. 

Il  y  a  un  proverbe  trivial  qui  dit  :  Les  murs  ont  des  oreilles.  Moi  je 
voudrais  que  les  murailles  de  nos  plus  vieux,  de  nos  plus  beaux  monu- 
mens  pussent  parler...  Quels  élans  de  foi,  de  piété,  de  gratitude, 
elles  nous  raconteraient. .  ? 

A  quoi  bon  explorer  des  pays  ?  A  quoi  bon  visiter  de  vieux  édifices 
et  aller  saluer  des  ruines _,  si  on  ne  leur  demande  pas  :  —  Ql'avez- 
vous  vu  ? 

Moi,  j'ai  la  manie  d'interroger  jusqu'à  la  plus  petite  pierre  taillée 
ou  sculptée,  jusqu'au  plus  mince  personnage  que  je  trouve  dans  les 
lieux  que  je  vais  visiter. 

Sous  le  porche  de  la  chapelle  de  Notre-Dame-de-Grâce,  je  ques- 
tionnai une  femme  qui  vend  des  chapelets ,  des  images  et  des  bou- 
quets bénis  ;  je  la  priai  de  m'expliquer  un  des  ejc  voto  que  je  venais  de 
voir  appendu  aux  murs  de  l'oratoire. 

Voici  ce  qu'elle  me  raconta  :  madame  Nollent  d'Herbetot  avait  chez 
elle  sa  famille  rassemblée ,  on  était  invité  pour  un  baptême....  On  at- 
tendait avec  impatience,  on  comptait  les  jours,  enfin  madame  d'Her- 
betot accoucha....  mais  d'un  enfant  mort!...  Les  parens  s'étaient 
réunis  pour  une  fête  ,  les  voilà  qui  vont  pleurer  avec  la  pauvre  mère  ! 

Pleine  de  confiance  dans  Notre-Dame-de-Grâce,  la  jeune  mère  chré- 
tienne ne  voulut  pas  que  l'on  fit  un  petit  cercueil  pour  son  enfant. 
Mettez-le,  dit-elle,  dans  une  corbeille^  avec  des  roses  blanches,  et 
allez  le  déposer  sur  l'autel  de  Notre-Dame-du  Rosaire.  Quand  il  sera 
là ,  devant  la  Vierge  mère ,  vous  tous,  mes  amis ,  qui  étiez  venus  pour 
vous  réjouir  avec  moi ,  tombez  à  genoux  et  priez.  Priez  avec  ardeur 
que  mon  nguveau-né  soit  rendu  à  la  vie  et  à  mon  amour.  Ainsi  que 


—  68  — 
madame  cl'Herbetot  l'avait  voulu,  il  fut  fait.  L'enfant  ne  donnant, 
aucun  signe  de  vie  fut  porté  à  Li  chapelle  et  déposé  sur  l'aulel  du 
Rosaire.  Alors  on  commença  les  litanies  de  la  sainte  Viero^e...  Oh! 
vous  devinez  avec    quelle  ferveur    tous  les  parens  de   l'accouchée 
priaient  !  déjà  on  avait  dit  : 

Mater  Christi! 
Mater  amahilisl 
Mater  Salvaioris! 

Et  tous  les  yeux  fixés  sur  la    corbeille  n'avaient  vu  aucun  mouve-i 
ment —  La  pauvre  petite  créature  restait  immobile  comme  une  petite?* 
statue  de  marbre ,  et  chacun  voyait  avec  anxiété  les  litanies  avancer. 
Encore  quelques  appellations  à  la  sainte  Vierge,  et  la  prière  qui  devait 
ressusciter  l'enfant  serait  finie 

Le  prêtre  en  était  presque  aux   dernières  paroles ,    déjà   il  avait i 
chanté  d'une  voix  émue.  •> 

Stella  matuthial 
Salus  infirmovum  ! 

Et  sur  l'autel  aucun  mouvement 

Il  avait  continué  : 

RcJ'ugiiim  peccatoruml  ' 

Consolatrix  afflictoruml 

Hien...  Rien  encore...  On  allait  désespérer ,  quand  soudainement , 
miraculeusement  à  ces  paroles  : 

Rcgina  angelonim  ! 

le  petit  ange  leva  ses  mains  vers  lu  Reine  des  anges. 

Oh!  alors  que  de  joie  dans  la  chapelle  de  Grâce,  et  quels  inefi'ables 
délices  au  cœur  de  l'accouchée  quand  on  lui  rappoi'ta  son  enfant! 

Vous  le  voyez,  l'oratoire  de  la  Montagnc-de-Gràcc  nous  a  donné 
un  souvenir  d'enfance  et  de  maternité. 

Voici  un  souvenir  d'un  autre  genre,  un  souvenir  de  guerixî  et  de 
liberté  encore  raconté  par  une  église,  écoutez  :  V, 

Il  s'est  passé  jadis  dans  la  magnifique  abbaye  de  Saint-Étienne  de 
Caen  un  trait  bien  connu  dans  les  annales  de  Normandie,  et  qui 
montre  quel  était  le  pouvoir  de  celte  clameur  de  liaro^  que  des  éty- 


—  69  — 

luologistes  veulent  faire  dériver  de  ce  cri  lia  !  roi.  en  mémoire  de 
Ilollon. 

Le  conquérant  de  l'Angleterre,  le  puissant  Guillaume  venait  de  ter- 
miner sa  carrière  de  prince  et  de  soldat;  sur  sa  couche  de  douleur 
il  venait  de  faire  entendre  et  de  sages  conseils  à  ses  fils  ,  et  de  pieuses 
paroles  de  foi  et  de  repentir...  Son  corps,  tout  cadavre  royal  qu'il 
était ,  restait  abandonné  ,  et  celui  qui  avait  conquis  [un  glorieux  trône 
allait  manquer  d'un  tombeau ,  quand  un  gentilhomme  normand 
nommé  Herluin  se  chargea  des  obsèques  et  fit  transporter  les  restes 
de  son  ancien  maitre  à  la  sépulture  qu'il  avait  désignée. 

Le  convoi  de  Guillaume-le-Conquérant  approchait  de  l'église  de 
Saint-Étienne,  magnifique  sépulcre  que  le  prince  chrétien  s'était 
choisi.  Toutes  les  pompes  de  la  religion,  tous  les  hauts  dignitaires  du 
clergé,  Guillaume,  archevêque  de  Rouen,  Eudes,  évèque  de  Bayeux, 
Gilbert  d'Évreux,  Gérard  de  Seez,  Gerbert  de  Saint-Wandrille,  Gui- 
tard  de  Jumiéges,  Nicolas  de  Saint-Ouen,  tous  prélats  ou  abbés  puis- 
sans  et  de  haute  renommée,  escortaient  le  cercueil. 

La  procession  funéraire  s'avançait  lentement  entre  deux  haies  de 
peuples;  on  n'entendait  que  le  glas  des  cloches  et  le  chant  des  prêtres. . . 
Tout-à-coup  un  bourgeois  de  Caen,  nommé  Ascelin,  se  jette  à  ren- 
contre de  la  châsse  royale  ,  en  criant  Haro  !  Haro! 

A  ce  cri ,  tous  s'étonnent  et  s'arrêtent,  et  Ascelin  élevant  la  voix  fait 
entendre  ces  paroles  sous  les  voûtes  sacrées  : 

«  La  place  où  vous  voulez  enterrer  ce  corps  est  h  moi!  Le  roi, 
))  n'étant  encore  que  duc,  en  a  dépossédé  mon  père  pour  construire 
»  ce  monastère.  Je  réclame  mon  terrain,  et  jem'oppose  à  ceque  l'usur- 
))  pateur  y  soit  inhumé.  » 

A  cette  voix,  le  cercueil  qni  allait  être  descendu  dans  la  fosse  est 
déposé  sur  les  dalles  du  sanctuaire,  l'inhumation  est  suspendue.  On 
examine  la  réclamation  d'iVscelin  ;  elle  était  juste  :  et  avant  de  confier 
à  la  tombe  la  dépouille  du  monarque  le  plus  puissant  de  la  chrétienté  , 
il  fallut  compter  au  bourgeois  de  Caen  le  prix  de  la  terre  où  le  roi 
avait  voulu  dormir. 

Nos  temps  modernes  et  constitutionnels  n'offrent  pas  beaucoup 
d'exemples  plus  frappans  de  respect  à  la  propriété. 

Je  le  répète,  les  églises  du  catholicisme  sont  de  tous  les  témoins 
des  siècles  passés  ceux  qui  peuvent  nous  redire  davantage  :  elles  ont 


—  70  — 

à  nous  parler  delà  vraie  liberté, de  la  véritable  indépendance,  et  de  la 
seule  égalité  qui  soit  désirable  dans  la  société.  N'est-ce  pas  là  que  le 
riche  et  le  pauvre ,  que  le  roi  et  le  mendiant  s'agenouillent  à  la  même 
table  et  appellent  Dieu  Notre  Père  ?  N'est-ce  pas  sur  le  seuil  d'une 
église  qu'un  pape  a  dit  a  un  empereur  :  Fais  pénitence ,  et  tu 
entreras  ! 

N'est-ce  pas  dans  les  sanctuaires,  en  face  des  autels,  que  les  mo- 
narques qui  recevaient  le  sacre  de  la  royauté  juraient  de  faire  bonne 
justice  à  leur  peuple  ? 

N'est-ce  pas  la  que  le  prêtre  leur  disait  comme  aux  simples  hommes  : 
Souvenez-\^ous  que  vous  êtes  poussière,  et  que  vous  retournerez 
en  poussière  ? 

N'est-ce  pas  là  que  la  voix  de  la  religion  répétait  aux  puissans  du 
monde  :  Dieu  seul  est  grand? 

N'est-ce  pas  là  que  l'on  enseigne  aux  heureux  la  compatissancc 
envers  ceux  qui  sont  dans  l'adversité?  et  à  ceux  qui  sont  dans  la 
misère  la  résignation?  —  Oui,  toute  histoire,  toute  morale,  toute 
poésie  se  rattachent  à  nos  églises;  et  le  voyageur,  le  poète  et  le  mo- 
raliste font  bien  de  les  visiter ,  car  là  ils  trouvent  toujours  des  émo- 
tions pour  le  cœur  ,  et  des  ailes  pour  élever  leur  esprit. 

Vicomte  Walsh. 


Chez  nous,  c'est  une  vieille  habitude;  d:ihs  toutes  nos  explorations,  nous  nous  sommes 
toujours  fait  raconter  les  histoires  des  châteaux,  des  chapelles,  des  abbayes,  des  églises, 
des  débris,  des  ruines  que  nous  avons  visités.  Aussi  nous  pouvons  assurer  que  V Histoire 
des  Moinimcns  religieux  de  notre  vieille  France  chrétienne  serait  une  ravissante  histoire; 
nous  l'avons  entreprise,  et  de  temps  eu  temps  nous  en  donnerons  des  fragmcns  aux  lecteurs, 
de  la  Revue  Catholique. 


—  71  — 


as^^a^a©^!? 


ET 


RÉTABLISSEMEIVT  DU   CULTE  EIV  FRANCE, 

Les  révolutions  politiques  ne  s'accomplissent  jamais  sans  jeter  une 
grande  perturbation  dans  les  esprits;  en  frappant  la  société  au  cœur-, 
elles  l'atteignent  aussi  à  la  tête,  et  rien  de  plus  difficile  à  guérir  que 
cette  congestion  intellectuelle  qui  bouleverse  toutes  les  croyances,  tous 
les  principes,  toutes  les  idées. 

Le  triomphe  remporté  sur  le  droit  établi ,  quel  que  puisse  être  le 
prétexte  ou  la  cause  de  l'agression ,  n'ébranle  pas  seulement  l'autorité 
de  la  loi,  il  fait  chanceler  l'autorité  de  la  morale ,  et  il  est  rare  que 
l'audace  encouragée  par  la  victoire  s'arrête  aux  choses  de  la  terre  ;  la 
religion  ,  qui  devrait  toujours  rester  en  dehors  des  luttes  humaines  et 
n'être  exposée  comme  les  flèches  de  ses  temples  qu'aux  foudres  du  ciel, 
voit  le  feu  de  la  sédition  ,  après  avoir  couru  autour  d'elle ,  gagner  le 
sanctuaire  et  menacer  jusqu'au  tabernacle.  Il  n'est  pas  d'erreur,  pas 
d'utopie  ,  pas  d'absurdité  qui  ne  saisisse  avec  empressement  dixns  une 
révolution  l'occasion  de  se  produire:  c'était  le  jour  attendu,  l'heure 
promise,  il  faut  qu'on  en  profite  ;  dés  qu'une  voix  crie  :  u  Nous  avons 
table  rase,  ))  chacun  se  hâte  d'apporter  ses  idées,  c'est  à  qui  remplira 
le  vide  et  fera  flotter  son  drapeau  sur  la  société  nouvelle.  On  n'agirait 
pas  autrement  si ,  au  lieu  des  vieilles  nations  de  l'Europe  ,  il  était  ques- 
tion d'un  peuple  vierge  découvert  tout-à-coup  dans  quelque  solitude 
des  mers  ;  des  plans  d'éducation  sociale  jaillissent  au  hasard  des  ima- 
ginations en  travail;  il  va  concours  d'extravagances,  souvent  même 
de  crimes,  et  le  niveau  sacrilège  qui  croit  pouvoir  passer  sur  tout,  parce 
qu'il  a  écrasé  l'œuvre  de  l'homme,  vient  se  briser  avec  éclat  contre 
l'œuvre  de  Dieu. 

Le  temps  où  nous  vivons  semblait  avoir,  dans  son  indifférence  en 
matière  religieuse  ,  un  préservatif  infaillible  contre  cette  contagion  de 
l'anarchie  ;  il  est  loin  d'y  avoir  échappé  cependant  :  les  fiiits  d'une 
autre  époquç  ont  reflué  vers  nous  ;  le  torrent  qui  s'est  débordé  a  roulé 


—  72  — 

autant  de  limon  que  de  débris,  et,  tandis  que  l'eau  baisse  et  se  retire,  on 
se  demande  avec  ctonnement  ce  que  l'ont  là  ces  dépôts  impurs  qui 
affligent  la  vue  et  corrompent  l'atmosphère.  Laissez  de  côté ,  si  vous 
le  voulez  ,  tous  ces  révcs  philosophiques  dont  la  seule  ambition  est  de 
se  réaliser  en  sectes  et  qui  ne  peuvent  y  parvenir  ,  mais  voyez  ces  sys- 
tèmes plus  avancés  et  moins  indigens  qui  ont  un  sacerdoce  et  des  autels 
en  attendant  une  religion  ;  ne  reconnaissez-vous  pas  là  les  conceptions 
déistes  ou  théophilan tropiques  d'une  autre  époque  ! 

Spectacle  étrange!  toute  l'hérésie  qu'on  nous  montre  s'épuise  sans 
pouvoir  faire  un  schisme  ;  la  foi  manque  au  prédicant  comme  au  néo- 
phyte ;  on  ne  distingue  pas  même  une  idéologie  sincère  au  fond  des 
paroles  ou  des  actes  :  n'est-il  pas  sensible  que,  sans  espoir  d'édifier,  on 
ne  songe  qu'à  détruire ,  et  que  tous  ces  cultes ,  soutenus  avec  tant 
de  sollicitude  par  des  hommes  qui  n'ont  souci  d'aucune  croyance  ,  ne 
sont  dans  la  pensée  de  ces  protecteurs  hvpocrites  que  des  machines  de 
guerre  attachées  aux  flancs  de  l'Église  catholique  ?  Dans  la  naïve  par- 
tialité de  leur  tolérance,  ces  prétendus  philosophes  admettent  toutes 
les  religions ,  excepté  la  véritable  ;  ils  se  passionnent  pour  le  consis- 
toire ,  ils  s'enflamment  pour  la  synagogue^  et  sont  prêts  à  sonner  le 
tocsin  dans  le  premier  temple  venu,  pourvu  que  ce  ne  soit  pas  celui  où 
priaient  et  nos  pères  et  nos  rois  ;  nulle  contradiction,  cependant,  entre 
leur  indifférenlisme  réel  et  cette  ardeur  de  sectaires  :  la  conduite  qu'ils 
tiennent,  inconséquente  en  apparence  ,  est  d'une  logique  rigoureuse; 
c'est  la  révolte  ,  la  révolte  seule  qu'ils  défendent  et  qu'ils  préconisent. 
Peu  leur  importe  qu'elle  se  présente  la  pique  ou  la  crosse  à  la  main  ,  le 
bonnet  phrygien  sur  la  tête  ou  l'étole  au  cou ,  qu'elle  soit  pour  les  hu- 
guenots ou  les  ligueurs ,  luthérienne  ou  calviniste  ,  papiste  ou  angli- 
cane ;  dès  qu'elle  s'est  fait  connaître,  ils  se  découvrent  avec  respect, 
ils  marchent  devant  elle  en  criant  :  Chapeau  bas  !  et  s'empressent  de 
faire  ranger  la  foule  sur  son  passage  ;  sa  présence  sanctifie  tout  à  leurs 
yeux,  tout,  jusqu'au  catholicisme  ;  ils  ont  fait  cortège  aux  insurrections 
catholiques  de  la  Pologne ,  de  la  Belgique  et  de  l'Irlande ,  avec  la 
même  ferveur  de  zèle  que  s'ils  eussent  accompagné  la  cynique  proces- 
sion qui  promenait  dans  Paris  les  débris  de  l'archevêché  et  de  Saint- 
Germain-l'Auxerrois. 

Dès  qu'un  conflit  s'élève  dans  l'Église,  observez  de  quel  côté  ils  cou- 
rent se  placer  ?  n'est-ce  pas  toujours  de  celui  qui  attaque  ?  ne  pèsent-ils 


—  73  — 

pas  de  tout  leur  poids  sur  le  levier  qui  ébranle?  ne  prétent-ils  pas  toute 
leur  activité  h  l'élément  qui  désorganise?  Quand  jM.  de  Lamennais , 
sublime  défenseur  des  doctrines  conservatrices  ,  s'efTorçait  de  secouer 
la  torpeur  du  siècle  et  de  ranimer  la  foi  au  sein  de  la  chrétienté ,  ont- 
ils  eu  des  appîaudissemens  ou  des  éloges  pour  sa  magnifique  parole? 
non  ;  mais  aussitôt  que  son  génie  s'est  égaré  et  que  sa  voix  a  entonné 
l'effrayant  Credo  de  l'anarchie  ,  ils  lui  ont  donné  l'accolade  fraternelle, 
ils  l'ont  hissé  sur  le  pavois ,  et  toutes  leurs  presses  ont  gémi  nuit  et 
jour  pour  populariser  son  manifeste  ;  que  demain  le  même  prêtre  re- 
tourne au  Vatican  et  fléchisse  encore  une  fois  ie  genou  devant  l'autorité 
de  l'Église,  vous  les  verrez  lui  retirer  à  l'instant  leur  faveur  et  appeler  sur 
sa  tête  découronnée  toutes  les  huées  et  tous  les  sifflets  dont  ils  disposent. 
Descendez  plus  bas  ;  allez  jusqu'à  cette  apostasie  de  faubourg  qui 
ne  serait  qu'une  risible  parade  si  elle  ne  s'adressait  pas  aux  passions 
brutales  de  la  populace.  Voilà  cette  Église,  objet  des  dégoûts  de  la 
France,  qui  ose  s'appeler  Église  française  ;  \\n  déserteur  du  clergé  na- 
tional,  en  rébellion  ouverte  contre  l'éternelle  loi  du  sanctuaire,  qui 
s'intitule  primat  et  qui  n'entend  relever  que  de  lui-même,  v  parodie 
tous  les  signes  de  la  religion  en  présence  de  quelques  spectateurs  cu- 
rieux ou  stupides.  Eh  bien  !  supposez  que  cet  homme ,  doué ,  à  défaut 
de  conviction  ,  du  talent  qui  lui  serait  nécessaire  pour  son  rôle  de  ré- 
formateur, réussît  tout-à-coup  à  séduire  la  multitude  et  à  la  pousser 
au  renversement  de  l'Église  romaine  ;  supposez  qu'il  parvînt  à  entrer 
en  triomphateur  dans  nos  saintes  basiliques  et  à  poser  ses  vases  profanes 
sur  les  autels  bénis  par  nos  évêques  ;  quelle  serait ,  dites-nous ,  la  durée 
de  son  usurpation  ?  Ceux  qui  soutiennent  aujourd'hui  sa  révolte,  mais 
qui  se  gardent  bien  d'aller  prier  dans  son  temple  ,  iraient-ils  alors?  il 
faudrait,  pour  qu'il  en  fût  ainsi,  leur  prêter  un  besoin  de  foi ,  et  ils  ne 
sont  mus  que  par  un  besoin  de  bouleversement  ;  il  faudrait  admettre 
qu'ils  croient  à  quelque  chose ,  et  ils  se  glorifient  de  ne  croire  à  rien. 
Qu'arriverait-il  donc?  qu'ils  briseraient  d'une  main  dédaigneuse  un  in- 
strument devenu  inutile;  comme,  après  l'abjuration  du  primat  consti- 
tutionnel Gobel,  et  l'abolition  générale  du  culte  catholique,  ils  ont 
brisé  tour  h  tour  sur  l'échafaud  et  le  culte  humanitaire  d'Anacharsis 
Clootz,  et  le  culte  athée  de  Ghiumette  ,  et  le  culte  déiste  de  Ro- 
bespierre,  faisant  des  ruines  avec  des  ruines  jusqu'à  ce  que  tout  fût 
en  poussière  sous  leurs  pieds* 


—  74  — 

On  oublie  vite  en  France,  et  l'on  pourrait  s'en  féliciter,  si  c'était  la 
charité  qui  fît  oublier;  mais,  par  malheur,  c'est  un  sentiment  plus 
frivole ,  de  sorte  qu'il  y  a  toujours  un  chemin  de  retour  ouvert  aux 
vieilles  fautes,  et  qu'elles  se  représentent  avec  un  air  de  nouveauté  qui 
ne  contribue  pas  peu  à  l'accueil  qu'elles  reçoivent.  Assurément ,  moins 
d'orages  auraient  grondé  dans  la  région  politique ,  si  les  mémoires 
avaient  été  plus  fidèles;  il  eut  suffi  peut-être  de  savoir  bien  une  ré- 
volution pour  en  éviter  une  autre  ;  il  en  est  de  même  dans  l'ordre  re- 
ligieux: si  l'on  se  souvenait  mieux  des  erreurs,  elles  n'auraient  qu'un 
temps;  une  fois  mortes,  elles  ne  renaîtraient  jamais.  Combien  d'hé- 
résies, combien  de  schismes  qui  n'ont  fait  que  changer  de  noms  en 
changeant  d'époques!  honneur  donc  à  celui  qui  en  éclaircira  la  généa- 
logie, et  qui  en  racontera  toute  l'histoire  pour  ce  jeune  clergé  si  plein 
de  foi  et  de  dévouement,  que  tant  de  sopliismes  assiègent  et  dont  les 
sentimens  généreux  excitent  tant  de  perfides  entreprises  !  Quant  à 
nous  ,  la  nature  de  ce  recueil  nous  impose  des  bornes  que  nous  n'es- 
saierons pas  de  franchir  ;  toute  notre  pensée  se  résumera  dans  le  ta- 
bleau du  grand  cataclysme  qui  a  terminé  le  dix-huitième  siècle. 

La  philosophie  sortant  toute  armée  de  l'Encyclopédie  pour  révolu- 
tionner la  religion  au  nom  de  la  morale ,  et  renversant  du  même 
coup  la  morale  et  la  religion  ;  puis ,  après  avoir  usé  les  idéologues^ 
usant  les  démagogues  et  fatiguant  les  bourreaux  sans  pouvoir  remettre 
la  société  d'aplomb  et  trouver  quelque  chose  à  placer  sur  l'autel  ,  telle 
est  la  terrible  leçon  que  nous  emprunterons  à  nos  annales  révolution- 
naires, heureux  sien  ne  faisant  parler  que  les  vérités  de  l'histoire, 
nous  forçons  quelques  rêves  d'aujourd'hui  à  se  reconnaître  dans  les 
réalités  d'alors  et  à  s'évanouir  d'effroi  ! 


I. 

Le  catholicisme  avait  toujours  été  en  France  la  religion  domi- 
nante ;  depuis  plus  d'un  siècle,  son  culte  était  le  seul  dont  l'exercice 
public  fut  autorisé  ;  les  institutions  civiles  et  politiques  étaient  inti- 
mement liées  avec  les  institutions  religieuses;  le  clergé  était  le  pre- 


—  75  — 

mîer  ordre  de  l'état,  il  possédait  de  grands  biens,  il  jouissait   d'un 
grand  crédit,  il  exerçait  un  grand  pouvoir. 

Cet  ordre  de  choses  disparut  en  89,  sous  les  coups  redoublés  de 
l'assemblée  constituante. 

Des  vœux  de  réforme  avaient  été  exprimés  dans  quelques  cahiers, 
mais  ils  ne  portaient  que  sur  le  temporel  et  proclamaient ,  sinon  le 
respect  des  droits  acquis ,  du  moins  celui  de  la  propriété.  L'assem- 
blée usurpatrice  qui  s'était  arrogé  le  pouvoir  de  faire  une  constitu- 
tion^ supposant  des  abus  dans  tout,  frappa  sur  tout,  et  désorganisa 
tout  ce  qu'elle  ne  confisqua  pas. 

((  Le  peuple  5  dont  elle  prétendait  tenir  un  mandat  illimité,  n'était  pas 
sorti  de  la  légalité,  disait-elle,  en  séparant  l'ordre  religieux  de  l'ordre  civil 
et  politique,  et  en  établissant  de  nouvelles  circonscriptions  ecclésiastiques 
qui  renversaient  ou  érigeaient  des  sièges  épiscopaux  ;  c'était  son  droit;  » 
mais  si  absolue  que  fut  cette  dictature  constituante ,  elle  éprouva  quel- 
qu'embarras  à  consommer  la  spoliation  qu'elle  méditait.  Gomment 
décréter,  en  effet,  que  les  biens  du  clergé  appartenaient  à  l'état  sans 
violer  tous  les  principes  du  droit  civil  ?  Maury,  appuyé  par  les  princi- 
paux orateurs  du  côté  droit,  démontra  sans  peine  que  la  plupart  de 
ces  biens  provenaient  de  legs  et  de  dons  volontaires ,  ou  avaient  été 
apportés  aux  communautés  par  leurs  membres  ;  on  ne  pouvait  donc 
les  réunir  indistinctement  au  domaine  public  sans  altérer  dans  son 
essence  le  droit  de  propriété.  L'évéque  d'Autun,  auteur  de  la  propo- 
sition, et  le  député  Thouret  eurent  beau  entasser  sophismes  sur  so- 
phismes ,  l'objection  subsistait  ;  on  eut  secours  à  une  argutie  de  chi- 
cane ,  à  un  misérable  jeu  de  mots. 

{(  Vous  convenez,  dit  Mirabeau^  qu'en  certaines  circonstances,  en 
certains  cas  urgens^  l'Église  a  mis  ses  biens  au  service  de  l'état 5  il 
suffit  :  je  propose  de  changer  ce  mot  appartiennent  en  cet  autre 
sont  à  la  disposition  de  l'état.   )) 

Et  cette  rédaction  de  mauvaise  foi  fut  adoptée  aussitôt  par  une 
majorité  qui  dans  tous  ses  envahissemens  n'avait  de  scrupules  que 
pour  les  formes. 

La  religion  fut  assimilée  à  un  service  public  que  l'état  se  chargea 
de  doter.  La  cognée  avait  été  portée  dans  l'arbre^  elle  s'attaqua  d'a- 
bord au  tronc  et  parut  ménager  les  rameaux  ;  le  bas  clergé  fut  l'objet 
d'une  attention  dont  le  but  était  de  séparer  sa  cause  de  celle  des 


—  76  — 

hauts  prélats;  il  fut  décidé  que  le  traitement  des  curés  ne  pourrait  pas 
être  moindre  de  douze  cents  francs  et  se  cumulerait  avec  la  jouissance 
d'une  maison  presbytériale  et  d'un  jardin.  C'était  un  leurre  ;  déjà 
dupes  une  fois  lorsqu'ils  avaient  abdiqué  les  privilèges  de  leur  ordre 
pour  se  réunir  au  tiers-état,  les  membres  du  clergé  des  campagnes 
devaient  être  encore  victimes  de  leur  funeste  confiance. 

Née  du  prétexte  d'un  déficit,  la  révolution  avait  besoin  d'argent  ; 
elle  entrevit  dès  ses  premiers  pas  qu'elle  en  aurait  beaucoup  à  dépenser 
et  il  lui  en  fallut  beaucoup  :  après  avoir  dépouillé  le  prêtre,  ne  devait- 
elle  pas  dépouiller  l'Église,  battre  monnaie  avec  les  chandeliers  des 
autels  et  faire  fondre  jusqu'aux  cloches  ? 

L'assemblée  constituante,  affectant  une  tolérance  philosophique,  dé- 
clara ,  en  abolissant  les  vœux  religieux,  que  les  cloîtrés  seraient  libres 
de  continuer  leur  vie  solitaire;  mais  en  même  temps  elle  s'empara  de 
leurs  biens  et  y  subj?'âtua  la  promesse  dérisoire  d'une  pension. 

Un  historien  moderne  (i),  que  nous  aurons  souvent  lieu  de  citer, 
a  fait  une  singulière  apologie  de  toutes  ces  mesures  qu'il  a  trouvées 
aussi  légales  que  loyales. 

«  Poussant  la  prévoyance  plus  loin  encore,  a-t-il  dit,  l'assemblée 
établit  une  différence  entre  les  ordres  riches  et  les  ordres  mendians  , 
et  proportionna  le  traitement  des  uns  et  des  autres  à  leur  xuicien  état  ; 
elle  en  fit  de  même  pour  les  pensions,  et  lorsque  le  janséniste  Camus, 
voulant  revenir  à  la  simplicité  évangélique^  proposa  de  réduire  toutes 
les  pensions  à  un  même  taux  infiniment  modique,  l'assemblée  les  ré- 
duisit proportionnellement  à  leur  valeur  actuelle  et  convenablement  à 
l'ancien  état  des  pensionnaires:  on  ne  pouvait  donc  pousser  plus  loin 
le  mcnagcment  des  Jiabitudes  ,  et  c'est  en  cela  que  consiste  le  i'm- 
tablc  respect  de  la  propriété.  » 

Cependant  le  législateur,  moins  épris  de  son  œuvre  que  ne  l'a  clé 
l'historien,  comprit  qu'une  spoliation  n'était  pas  une  réforme,  et  qu'a- 
près avoir  détruit ,  il  était  nécessaire  d'édiiicr  :  son  premier  essai  ne 
fut  pas  heureux;  ce  fut  cette  constitution  civile,  grosse  de  violences 
et  de  persécutions,  qui  donna  naissance  à  un  schisme. 

Entre  autres  dispositions,  le  projet  organisait  une  nouvelle  division 

'C'O  M.  Thcs  t.  I,  p.  193. 


—  77  — 

ecclésiastique ,  annulait  tous  les  titres  cxistans ,  et  soumettait  les  évc- 
ques  et  les  cures  à  l'clection  populaire. 

Le  clergé  se  souleva  d'indignation;  et  il  eut  tort_,  suivant  M.  Thiers, 
qui  prétend  que  tous  les  prêtres  catholiques  auraient  dû,  au  contraire, 
être  pénétres  de  reconnaissance  en  voyant  que  l'on  voulait  bien  songer 
à  eux. 

((  Hors  Camus,  dit-il ,  et  quelques-uns  comme  lui ,  les  membres  de 
l'assemblée ,  élevés  à  l'école  des  philosophes ,  auraient  traité  le  chris- 
tianisme comme  toutes  les  autres  reliç^ions  admises  dans  l'état  et  ne 
s'en  seraient  pas  occupés;  ils  se  prêtèrent  à  des  sentimens  que,  dans 
nos  mœurs  nouvelles^  il  est  d'usage  de  ne  pas  combattre,  même  quand 
on  ne  les  partage  pas.  Ils  soutinrent  donc  le  projet  religieux  et 
sincèrement  chrétien  de  Camus.  » 

Par  un  entraînement  inévitable  ,  on  avait  passé  des  choses  aux  per- 
sonnes ;  on  devait  atteindre  bientôt  les  consciences  :  un  serment  fut 
imposé  par  la  constitution  du  clergé,  sous  peine,  pour  les  réfractaires, 
d'être  privés  de  fondions  et  de  traitemens;  on  arrêta^  en  outre,  que 
tous  les  ecclésiastiques  qui  étaient  députés  donneraient  l'exemple  de  la 
soumission,  en  prêtant  serment  dans  l'assemblée  même,  huit  jours 
après  la  sanction  du  nouveau  décret. 

C'est  ainsi  qu'au  nom  de  la  liberté  on  marchait  de  violence  en  vio- 
lence; à  peine  a?ait-on  dépouillé  le  clergé  et  remplacé  ses  biens  par 
une  pension  arbitraire  qu'on  faisait  dépendre  l'acquittement  de  cette 
dette  d'un  engagement  moral. 

Le  roi,  qui  n'avait  déjà  plus  qu'une  ombre  d'autorité,  tenta  de  résis- 
ter; une  émeute  suscitée  à  propos  lui  força  la  main;  l'assemblée  triom- 
phante se  hâta  de  réclamer  l'exécution  du  décret;  mais  il  est  plus  aisé 
de  rédiger  des  lois  que  de  gagner  les  esprits  et  de  changer  les  princi- 
pes ;  la  plupart  des  ecclésiastiques  refusèrent  le  serment  imposé  et  fu- 
rent remplacés  dans  leurs  fonctions.  Les  prêtres  catholiques  se  trou- 
vèrent, de  la  sorte,  divisés  en  deux  classes,  heureusement  très-iné- 
gales en  nombre  :  celle  des  assermentés  et  celle  des  non -assermentés  ; 
partout  où  il  y  eut  dissidence  entre  les  ministres,  les  lidèles  se  divisè- 
rent ,  et  l'opposition  qui  existait  entre  les  divers  intérêts  politiques 
rendit  plus  ardente  celle  qui  existait  entre  les  divers  intérêts  religieux. 
L'ouest  et  le  midi  furent  bouleversés. 

C'est  au  milieu  de  ce  conflit  que  s'ouvrit  V^fsenij^léQ  Jégislative  ; 


—  78  — 

elle  entendit  avec  colère  un  rapport  de  Gensonné  qui  dépeignait  les 
déplorables  ravages  du  schisme  naissant,  et  désespérant  de  concilier, 
elle  résolut  de  sévir.  Aux  termes  de  la  constitution  qui  ordonnait  à 
tous  les  ecclésiastiques  de  prêter  le  serment  civique ,  ceux  qui  refu- 
saient de  le  prêter,  en  perdant  la  qualité  de  ministre  du  culte  public 
et  payé  par  l'état,  conservaient,  du  moins,  leurs  pensions  de  simples 
ecclésiastiques  et  la  liberté  d'exercer  privément  leur  ministère.  L'as- 
semblée législative  ne  trouva  pas  ces  dispositions  assez  rigoureuses  ; 
elle  exigea  de  nouveau  le  serment,  priva  ceux  qui  le  refuseraient  de 
leurs  pensions,  décréta  qu'ils  pourraient,  sur  Tordre  des  autorités  dé- 
partementales^ être  déportés  d'un  lieu  dans  un  autre ,  et  même  incar- 
cérés ;  enfin,  elle  leur  défendit  le  libre  exercice  de  leur  culte  particu- 
lier, et  voulut  que  les  corps  administratifs  lui  fissent  parvenir  une 
liste  avec  des  notes  sur  le  compte  de  chacun  d  eux. 

L'impression  produite  par  ces  fureurs  délirantes  fut  d'autant  plus 
vive  que  la  masse  des  populations  s'était  naturellement  tournée  vers  les 
prêtres  demeurés  fidèles  à  leur  institution  canonique  ;  tout  ce  qui  restait 
en  France  de  sentimens  d'indéj^endance  et  d'équité  se  révolta  ;  un  mé- 
moire fut  rédigé  par  les  évêques  et  les  prêtres  qui  n'avaient  pas  quitté 
Paris;  le  parti  constitutionnel  lui-même  conseilla  à  Louis  XYI,  par 
l'organe  de  Barnave  et  de  Lameth,  de  refuser  ia  sanction  royale  à  un 
décret  si  monstrueux  ;  les  ministres  furent  du  même  avis,  et  le  direc- 
toire du  département ,  bien  qu'engagé  par  les  antécédens  de  ses 
membres  dans  tous  les  intérêts  de  la  cause  révolutionnaire,  fit  aussi  une 
pétition  pour  provoquer  l'apposition  du  veto. 

((  La  constitution  ,  la  justice  ,  la  prudence  ,  dit-il ,  ne  sauraient  ad- 
mettre les  mesures  projetées  ;  on  fait  dépendre  pour  tous  les  ecclésias- 
tiques non-fonctionnaires  le  paiement  de  leurs  pensions  de  la  prestation 
du  serment  civique ,  tandis  que  la  constitution  a  mis  expressément  et 
littéralement  ces  pensions  au  rang  des  dettes  nationales.  Or,  le  refus 
de  prêter  un  serment  quelconque  peut-il  détruire  le  titre  d'une  créance 
reconnue?  L'assemblée  constituante  a  fait  ce  qu'elle  pouvait  faire  à 
l'égard  des  prêtres  non-assermentés;  ils  ont  refusé  le  serment  prescrit, 
et  elle  les  a  privés  de  leurs  fonctions;  en  les  dépossédant ,  elle  leur  a 

laissé  une  pension L'assemblée  législative  va  plus  loin  encore  ;  elle 

veut  que  les  ecclésiastiques  qui  n'ont  point  prêté  le  serment  ou  qui 
Tout  rétracté  puissent j  dans  les  troubles  religieux,  être  éloignés pro- 


—  79  — 

visoircment  et  emprisonnés  s'ils  n'obéissent  à  l'ordre  qui  leur  sera  in- 
timé; n'est-ce  pas  renouveler  le  système  des  ordres  arbitraires,  puis- 
qu'il serait  permis  de  punir  de  l'exil  et  bientôt  après  de  la  prison  celui 
qui  ne  serait  pas  encore  convaincu  d'être  réfractaire  à  aucune  loi?... 
L'assemblée  refuse  en  outre  à  ceux  qui  ne  prêteraient  pas  le  serment 
civique  la  libre  profession  de  leur  culte  ;  or,  cette  liberté  ne  peut  être 
ravie  à  personne  ;  elle  est  consacrée  à  jamais  dans  la  déclaration  des 
droits  de  l'homme,  etc. ,  etc.  » 

«  Ces  raisons  étaient^  sans  doute  excellentes,  s'écrie  M.  Thiers, 
mais  an  n'apaise  avec  des  raisonnemens  Jii  les  ressentimens  ni  les 
haines  des  partis  ;  »  d'où  la  conséquence  implicite  qu'en  révolution 
il  faut  laisser  agir  à  leur  gré  et  les  haines  et  les  ressentimens,  en  un 
mot  toutes  les  mauvaises  passions. 

Le  directoire  fut  injurié,  et  sa  pétition  au  roi  fut  combattue  par  une 
multitude  d'autres  adressées  à  l'assemblée  législative. 

Cette  assemblée  factieuse,  sans  s'inquiéter  de  la  sanction  refusée  à 
son  décret,  en  rendit  un  autre  plus  audacieux  encore.  Elle  frappa  les 
réfractaires  de  la  déportation  à  l'extérieur.  C'était  sans  jugement 
que  les  prêtres  devaient  être  atteints  et  bannis.  Le  directoire  du  dé- 
partement avait  le  droit  de  prononcer  la  déportation  sur  la  dénon- 
ciation de  vingt  citoyens  actifs  et  sur  l'approbation  du  directoire  de 
district  ou  arrondissement;  le  prêtre  condamné  était  tenu  de  sortir  du 
canton  en  vingt-quatre  heures ,  du  département  en  trois  jours ,  et  du 
royaume  en  un  mois. 

L'infortuné  Louis  XVI  ressentit  avec  douleur  le  contre-coup  de  ces 
décrets  barbares  ;  son  trône  chancelait  sous  lui,  mais  il  était  déterminé 
à  ne  céder  qu'à  la  dernière  extrémité. 

Le  ministre  Pioland  vint  lui  porter  au  sein  de  son  palais  les  menaces 
de  la  Gironde;  il  lui  lut  une  lettre  que  lui  avait  composée  sa  femme 
et  dans  laquelle  on  remarque  le  passage  suivant  : 

«  La  conduite  des  prêtres  en  beaucoup  d'endroits,  les  prétextes  que 
))  fournissait  le  fanatisme  aux  mécontens,  ont  fût  porter  une  loi  sage 
))  contre  les  perturbateurs  :  que  votre  majesté  lui  donne  sa  sanction  ; 
»  la  tranquillité  publique  la  réclame,  et  le  salut  des  prêtres  la  sollicite. 
»  Si  cette  loi  n'est  mise  en  vigueur ,  les  départemens  seront  forcés  de 
»  lui  substituer,  comme  ils  font  de  toute  part,  des  mesures  violentes, 
))  et  le  peuple  irrité  y  suppléera  par  des  excès.  » 


—  80  — 

Roland  fut  congédié ,  le  roi  épuisa  sur  lui  les  dernières  forces  de 
son  pouvoir.  Et  aussitôt  un  langage  sinistre  se  fjt  entendre  à  la  tri- 
bune !  ((  L'assemblée  a  proposé  un  décret  contre  les  prêtres,  s'écria 
Vergniaud,  et  soit  que  le  génie  de  IMédicis  erre  encore  sous  les  voûtes 
des  Tuileries,  soit  qu'un  Lnchaise  ou  un  Letellier  trouble  encore  le 
cœur  du  prince,  le  décret  a  été  refusé  par  le  trône.  Il  n'est  pas  permis 
de  croire ,  sans  faire  injure  au  roi ,  qu'il  veuille  les  troubles  religieux. 
Il  se  croit  donc  assez  puissant ,  il  a  donc  assez  des  anciennes  lois  pour 
assurer  la  tranquillité  publique.  Que  ses  ministres  en  répondent  donc 
sur  leurs  têtes,  puisqu'ils  ont  les  moyens  de  l'assurer!  )) 

Le  coup  d'état  révolutionnaire  du  lo  août  réalisa  toutes  les  me- 
naces de  l'orateur;  la  couronne  tomba  et  les  proscriptions  commen- 
cèrent. XXX. 

(Zrt  suite  au  prochain  numéro.  ) 


CHRONIQUE  RELIGIEUSE. 

Fête  de  l'Assomption.  —  Processions  au  Canada.  —  Fêle  de  Napoléon  chez  Chàtel. — 
Ordination  et  prise  d  habit  par  Auzoïi.  —  Convoi  à  V  Eglise  française.  —  Affaire  du 
sieur  Pillot,  au  Pec.  — Décision  du  conseil  royal  de  l'instiuction  publique  qui  refuse 
aiii  prêtres  de  V Eglise  française  \<i  àvoii  d'être  instituteurs  primaires. — Pamphlet 
vendu  auprès  de  l'arc-de-triomphe  de  l'Etoile.  —  Etal  du  saint-simonisrae  en  Egypte. 
—  Refus  de  sépulture  ecclésiastique  et  violation  de  trois  églises  par  i'autorité  civile. — 
Sacre  de  JM3I.  les  évcqucs  de  Baycu^:  et  de  Séez  ;  entrée  de  leurs  gr;;ndcurs  dans 
leurs  villes  épiscopales.  —  Retraites  pastorales  :  Beims,  CliAlons,  Troycs,  Auch,  Autun 
et  Versailles.  —  IStutioii  de  l'Assomption  à  Metz,  par  M.  Dcjîuerry.  —  Distribution  des 
prix  de  vertu,  et  des  prix  fondés  pour  les  ouvrages  les  plus  utiles  aux  mœurs,  dits  Prix 
Monthyon.  —  Concours  de  l'université. 

Le  mois  qui  vient  de  s'écouler  a  été  marqué,  pour  la  France  religieuse  surtout, 
par  une  des  plus  belles  fêtes  de  Tannée,  par  une  de  ces  solennités  qui  parlent 
au  cœur  le  plus  dur,  le  touchant  et  l'attendrissent.  Pourquoi  faut-il  que  les  ré- 
flexions que  nous  avait  inspirées  la  Fcte-Diea  se  présentent  de  nouveau  à  notre 
esprit  et  se  pressent  sous  notre  plume  I  Hélas  I  la  fcte  do  la  mère  n'a  pas  trouvé 
grâce  plus  que  celle  du  fils  !  A  l'exception  de  cpiclques  villes  privilégiées ,  de 
Nantes,  qui,  pour  la  première  fois  depuis  1830,  voyait  la  croix  parcourir  solen- 
nellen^ent  ses  rues  ;  de  Marseille,  qui  n'oublie  jamais  ce  qu'elle  doit  â  Notre- 
Dame- de- h- Garde  ;  de  Toulouse,  où  la  jeunesse  se  montre  si  chrétienne  et  si 
fervente;  de  Moulins,  et  de  quelques-autres  villes,  eu  fort  petit  nombre,  où  le 
clergé  a  été  rendu  à  une  sage  liberté;  partout,  comme  il  y  a  deux  mois^  c'est 
dans  les  églises  que  s'est  célébrée  une  fête  qui  semble,  plus  que  toute  au- 


—  81  — 

tre,  devoir  sortir  de  leurs  enceintes  trop  étroites.  Cette  circonstance  peut  don- 
ner lieu  à  un  singulier  rapprochement.  — Au  Canada,  sous  un  gouvernement 
protestant f  au  milieu  d'une  population  protestante,  autour  àe  \.e\\\\Aes  protestans y 
les  processions  catholiques  se  font  librement.  Celle  de  la  Fête-Dieu  a  été  envi- 
ronnée, cette  année,  d'une  pompe  inusitée  :  à  la  musique  des  régimens  se  mê- 
laient les  salves  des  canons  des  bâtimens  en  rade,  et  la  compagnie  de  cavalerie 
qui  ouvrait  la  marche  était  commandée  par  un  juif,  tandis  que  toutes  les  mai- 
sons des  protcstans  étaient  élégamment  tendues  partout  où  devait  passer  le 
saint-sacrement  ;  c'est  un  exemple  qui  peut  servir  de  leçon  àplus  d'un  catholique. 
Il  est  vrai  qu'en  France,  si  nous  ne  pouvons  pas  jouir  du  libre  exercice  delaplus 
précieuse  de  toutes  les  libertés,  de  la  liberté  de  notre  culte  dans  toute  son  éten- 
due, on  laisse  à  la  plus  indigne  parodie  de  nos  mystères  le  droit  de  les  tourner  en 
dérision,  chaque  jour  d'une  manière  plus  révoltante.  — Nous  n'avons  dit  encore 
que  quelques  mots  de  la  douloureuse  surprise  qu'ont  éprouvée  les  catholiques^  à 
la  vue  du  spectacle  inoui  qu'offre  le  temple  de  Chatel  :  à  nos  réflexions  nous  pou- 
vons mallieureusement  ajouter  des  faits  nombreux  qui  ne  les  justifient  que  trop,  et 
qui  nous  semblent  propres,  à  la  fois,  à  éclairer  tout  ce  qui  porte  un  cœur  honnête, 
et  à  montrer  jusqu'où  l'on  peut  descendre  quand  on  abandonne  la  vérité.  Nous 
ne  dirons  rien  de  la  fête  solennelle  en  l'honneur  de  Napoléon  ,  célébrée,  le  15 
août,  dans  Y  Eglise  française  du  faubourg  Saint-jMartin  ;  nous  ne  nous  arrêterons 
pas  davantage  sur  une  prétendue  ordination,  suivie  d'une  prise  cV habit ,  cérémo- 
nies données  comme  un  spectacle  aux  habitués  de  Y  Eglise  française  dissidente, 
fondée  par  le  sieur  Auzou.  Quelqu'indignation  que  soulèvent  en  nous  d'aussi 
sacrilèges  profanations  ,  nous  serions  peut-être  moins  bien  compris  de  ceux  aux- 
quels nous  désirons  que  nos  paroles  remontent.  Mais  quand  on  verra  que  ces 
prétendues  églises  ne  sont  que  des  foyers  de  désordre  et  de  corruption,  que  les 
passions  politiques  y  trouvent  un  centre  et  un  aliment,  on  sentira  sans  doute 
alors  que  le  mal  demande  un  remède,  le  torrent  une  digue,  et  qu'il  est  temps 
de  faire  rentrer  dans  l'ombre  une  secte  dont  tôt  ou  tard  les  enscignemens  pa- 
raîtront avec  toutes  leurs  dangereuses  tendances. — Tous  les  journaux  ont  répété 
que,  le  3  septembre,  un  corbillard  escorté  de  trois  à  quatre  mille  hommes, 
a  conduit  de  l'hôpital  de  la  Clinique  de  l'Ecole  de  Médecine  au  temple  de 
Chatel,  pour  le  transporter  ensuite  au  cimetière  du  Mont-Parnasse,  un  ouvrier 
mort,  sans  doute,  dans  la  foi  de  V Eglise  française  ;  mais  tous  n'ont  pas  ajouté 
que  cet  ouvrier  était  un  sieur  Caulet,  républicain,  blessé  dans  les  affaires  de 
juin,  que  le  discours  prononcé  à  cette  occasion  a  parfaitement  répondu  aux  sym- 
pathies d'une  telle  assistance,  et  qu'enfin  des  désordres  graves  ayant  succédé  à  la 
cérémonie,  des  arrestations  ont  dû  être  faites  par  l'autorité.  Nous  devons  ajouter 
cependant  que  le  convoi  n'était  point  composé  de  trois  à  quatre  mille  hommes, 
mais  tout  au  plus  de  six  cents. — Au  reste,  l'arbre  commence  à  porter  ses  fruits  : 
déjà  les  tribunaux  doivent  appeler  à  leur  barre  les  partisans  de  cette  singulière  re- 
ligion. A  liantes  (Seine-et-Oise),  le  maire  a  sagement  refusé  d'autoriser  un  sieur 
TruUert  à  tenir,  dans  sa  maison,  des  assemblées  religieuses  selon  le  rit  de  V Église 
française  ;  mais  au  Pec,  près  de  Saint-Germain-en-Laye,  l'autorité  moins  pré- 
voyante n'ayant  pas  su  arrêter  le  désordre  avant  qu'il  éclatât,  adûfermerd'office 
le  local  occupé  par  un  sieur  Pillot,  se  disant  m  inistre  chrétien  ^directeur  de  fÉglisefi-an- 


—  82  — 

çaise  unitaire^  et  y  mettre  les  scellés.  Après  plusieurs  menaces  et  diverses  réclama- 
tions au  procureur  du  roi  et  au  ministre  de  la  justice  et  des  cultes  (réclamations 
demeurées  sans  réponse),  le  sieur  Pillot  les  a  brisés  publiquement,  le  dimanche,  31 
juillet,  en  présence  du  maire  qui  le  protège,  et  qui  le  lui  avait  même  conseillé  : 
une  seconde  apposition  de  scellés  a  été  suivie,  de  la  part  du  sieur  Pillot,  d'ime 
nouvelle  violation  du  sceau  de  l'autorité.  De  là,  citation  devant  le  juge  d'instruc- 
tion à  qui  le  prévenu  a  refusé  de  déclarer  s'il  est  prêtre  ou  non^  renvoi  devant 
le  tribunal  de  police  correctionnelle,  et  enfin  condamnation  contre  ce  prétendu 
ininistrcy  à  six  mois  de  prison  et  aux  frais,  et  dissolution  de  son  association  reli- 
gieuse. Si  l'espace  nous  le  permettait,  nous  dirions  quelque  chose  de  la  singulière 
défense  de  l'accusé  prononcée  par  M.  Ferdinand  Barrot,  qui  a  avancé  c\\xe.\di  con- 
currence améliore  les  religions  comme  toutes  les  autres  choses  humaines,  rangeant  ainsi 
la  religion  au  nombre  des  inventions  des  hommes,  toutes  susceptibles  de  perfec- 
tionnemens;nous  examinerions  aussi  les  considérans  du  jugement,  basés  unique- 
ment sur  la  législation,  et  dans  lesquels  la  saine  morale  n'a  pas  même  été  envisagée 
comme  motif  puissant  à  invoquer  contre  l'accusé  ;  nous  nous  contenterons  d'ajou- 
ter aux  faits  qui  précèdent,  que  partout  où  paraît  un  prêtre  de  V Église  française^  le 
désordre  semble  naître  à  sa  présence  ;  que  tous  ces  misérables,  revêtus  d'un  cos- 
tume sacré,  sont  obligés  d'avouer  qu'ils  ne  sont  pas  même  prêtres  de  la  façon  de 
leur  chef,  et  de  montrer  ainsi  que  toute  leur  mission  n'est  qu'un  mandat  qu'ils 
se  sont  donné  pour  exploiter  les  vices  et  la  coriuption  des  classes  inférieures. 
Par  une  décision  récente,  le  conseil  royal  de  l'instruction  pul^lique  a  formelle- 
ment prononcé  que  tout  prêtre  de  V Église  française  ne  peut  remphr  les  fonc- 
tions d'instituteur  primaire  :  souffrira-t-on  que  celui  à  qui  on  n'ose  pas  confier 
l'éducation  des  enfans  du  village,  y  ouvre  un  local  public,  et  y  enseigne  à  tous 
ce  qu'on  lui  refuse  le  droit  d'apprendre  à  quelques-uns  ?  Ce  sont  là  des  contradic- 
tions auxquelles  il  serait  bon  de  mettre  terme.  Et  puisque  nous  parlons  des  catho^ 
liques français,  qu'il  nous  soit  permis  de  signaler  un  fait  d'autant  plus  important^ 
qu'il  n'a  pu  être  ignoré  de  la  police,  à  laquelle  même  on  a  dû  demander  une 
permission.  Pendant  les  premiers  jours  qui  ont  suivi  l'inauguration  de  V  Arc  de 
triomphe  de  l'Etoile,  on  a  distribué  et  crié  autour  du  monument  un  pamphlet 
intitulé  :  le   Triomphe  de  la  Cicilisation,  pamphlet  sur  la  dernière  page  duquel 
on  lit  :  distribué  par  Lcclair  et  Marie  Adam  son  épouse  j  munis  de  F  autorisation  de 
la  loi.  »  Or  voici  un  passage  que  nous  copions  textuellement  dans  cette  bro- 
chure, en  soulignant  ce  qui  nous  paraît  plus  digne  d'attention  :  «  Depuis  la  révo* 
)»  lution  de  1830,  une  société  de  bons  prêtres,  vrais  amis  de  la  religion  et  de  la  mo'- 
»  raie,  s'appuyant  sur  l'art.  5  de  la  Charte  de  1830,  et  de  l'art.   8  des  dis- 
»  positions  supplémentaires  de  la  même  Charte,  célèbrent  dans  plusieurs  églises 
»  de  Paris,  et  dans  plusieurs  départemens,  aç^cc  ai^antagc,  les  cérémonies  de  la 
»  religion  Catholique  française j  en  place  de  la  catholique  apostolique  et  romaine.  La 
»  religion  Catholique  française  est  épurée  de  tous  ses  vices,  toutes  les  prières  et  les 
»  hymnes  sont  en  français  ;  on  ne  paie  pas  les  chaises  ;  on  célèbre  les  mariages  sans 
jo  avoir  besoin  de  dispenses,  ni  de  confession  ;  on  y  baptise  à  l'eau  tiède  et  seule- 
»  MENT  DU  BooT  DU  DOIGT  :  OU  cst  enterré  suivant  ses  facultés,  et  même  le  tout 
>•  est  gratis  ;  mais  si  on  désire  une  grande  cérémonie,  on  donnera  moitié  pour 
>»  l'hospice  et  moitié  pour  la  cérémonie,  et  selon  ses  moyens^  on  y  instruira  ^rafzx 


—  83  — - 

»  tous  les  pauvres  qui  fréquenteront  ces  églises.  On  dit  que  les  piètres  consti- 
»  tutionnels  doivent  prêter  serment  au  roi  citoyen  et  à  la  Charte,  et  qu'ils  pour- 
»  ront  se  marier.  On  ne  peut  pas  dire  que  ce  soit  affaiblir  la  piété  des  fidèles 
»  que  d'obliger  les  prêtres  à  faire  approuver  par  le  roi  leur  vœu  et  leurs  bonnes 
»  intentions  ;  comme  c'est  lui  qui  doit  prêter  la  main  à  leur  exécution  et  qui 
M  en  doit  être  le  protecteur,  il  est  juste  qu'ils  soient  autorisés  de  son  approba- 
»  tion.  Les  prêtres  de  la  religion  française  ne  veulent  pas  dépendre  du  pape  ni  des 
»  archevêques.  ]M.  Tabbé  Chatcl,  homme  de  lettres  recommandable,  est  le  chef  de 
»  cette  religion.  » 

Nous  dénonçons  hautement  ces  dégoûtantes  infamies  à  l'indignation  publique 
qui  prononcera  si  c'est  le  pamphlétaire  obscur  qui  en  assume  la  responsabilité, 
ou  celui  dont  le  visa  peut  seul  permettre  qu'on  les  répande.  Ce  n'est  pas,  au 
reste,  que  la  religion  catholique  ait  rien  à  redouter  pour  elle-même  des  déri- 
soires cérémonies  qui  l'affligent  :  chaque  jour  vient  montrer  à  quoi  aboutis- 
sent tous  les  efforts  tentés  pour  briser  la  pierre  sur  laquelle  elle  est  fondée  ;  mais 
n'est-il  pas  important  de  préserver  des  ravages  de  l'erreur  ceux  qu'elle  peut  at- 
teindre, et  de  hâter  le  moment  où  elle  ne  fera  plus  d'autres  victimes?  L'erreur 
nouvelle  passera,  comme  ont  passé  les  anciennes  hérésies,  comme  s'est  éclipsé 
le  saint-simonisme  qui,  né  dans  le  luxe  et  dans  la  débauche,  expire  en  ce  mo- 
ment, avec  ses  derniers  adeptes  convertis  au  mahomctisme.  La  terre  d'Egypte  a 
été  fatale  à  religion  de  Saint-Simon  :  sur  vingt-un  pères  qui  avaient  accompagné 
le  père  Enfantin,  cinq  ont  été  enlevés  par  la  peste,  un  sixième  est  mort  des  sui- 
tes d'une  maladie  ordinaire,  quatre  ont  abjuré  publiquement  la  religion  chré- 
tienne pour  prendre  le  turban  (l'ancien  colonel  Selves  est  maintenant  Soliman- 
Pàcha)j  un  onzième  a  disparu,  et  le  reste  est  dispersé  dans  d'autres  contrées 
de  l'Orient.  Ce  n'est  donc  pas  pour  lui  que  le  catholicisme  élève  la  voix  ;  mais 
pour  les  faibles  du  troupeau,  pour  la  saine  morale  publiquement  outragée,  pour 
la  vérité  contre  le  mensonge  :  s'il  se  plaint,  c'est  de  ce  qu'au  sein  de  la  capitale 
il  existe  un  lieu  de  saturnales  et  de  profanations,  rendez-vous  de  toutes  les  pas- 
sions mauvaises,  aliment  de  toutes  les  corruptions;  voilà  ce  qu'ilsignale  et  ce  qu'il 
déplore  comme  un  malhein-,  non-seulement  aux  yeux  du  chrétien ,  mais  aux 
yeux  des  honnêtes  gens. 

Ces  parodies  sacrilèges  trouvent  d'ailleurs  trop  souvent  dos  esprits  orgueilleux 
qui  les  copient,  et  qui  osent,  à  leur  tour,  usurper  des  fonctions  qu'il  n'est  pas 
en  leur  pouvoir  de  remplir.  Les  refus  de  sépulture  ecclésiastique  sont  en 
général  assez  rares,  et  toujours  provoqués  par  des  motifs  que  les  règles  de 
l'Eglise  ont  jugés  devoir  mériter  la  privation  de  ses  prières.  Il  semblerait 
naturel ,  dès  lors  ,  que  l'autorité  civile ,  prévenue  des  dispositions  de  l'au- 
torité ecclésiastique ,  bornât  son  intervention  à  maintenir  l'ordre  dans  un 
convoi  qui,  présenté  à  l'église  en  l'absence  du  clergé  et  malgré  lui,  n'a  plus 
le  caractère  que  d'une  violence  et  n'est  qu'un  acte  matériel  qui  ne  peut  être 
ni  utile  au  défunt,  ni  agréable  à  sa  famille.  Cependant,  on  voit  trop  souvent  les 
maires,  dans  les  petites  villes  surtout,  méconnaître  tout  à  la  fois  et  leurs  droits 
et  leurs  devoirs  au  point  d'introduire  dans  l'église,  et  d'y  environner  d'un  simu- 
lacre d'absoute,  les  restes  de  leurs  administrés  dont  le  curé  n'a  pas  cru  pouvoir 
bénir  K^  dépouille  mortelle.  A  Saint-Julieu-en-Born  (diocèse  d'Aire),  un  adjoint 


—  84  — 

a,  dernièreiiient,  dans  une  circonstance  semblable,  forcé  la  porte  du  clocher,  fait 
sonner  à  grande  volce,  porté  la  croix,  clianté  le  Libéra  dans  l'église,  etc.  ;  et  à 
Charmoy  (diocèse  de  Sens),  le  maire  ,  dans  l'intervalle  de  moins  de  deux  mois, 
a  renouvelé  deux  fois  le  même  abus  de  pouvoir,  et  y  a  ajouté  encore  en  fai- 
sant de  Y  eau  bénite  :  puis  il  a  publié,  sous  le  singulier  titre  de  Lcltrc  encyclique 
à  M.  V archevêque  de  Sens,  un  factum  in-4'',  de  quarante-huit  pages,  rempli  de  dé- 
clamations, d'injures  et  d'impiétés.  Quand  les  maires  oublient  à  ce  point  la 
première  obligation  de  leur  ministère,  le  maintien  de  l'ordre,  et  se  font  les  fau- 
teurs de  l'anarchie  ,  l'autorité  supérieure  ne  devrait-elle  pas,  par  la  destitution 
immédiate  du  coupable  ,  et  par  un  avis  à  tous,  prévenir  le  retour  de  scènes 
aussi  scandaleuses  ? 

A  côté  de  ces  impies  cérémonies,  plaçons  le  tableau  si  touchant  de  celles  que 
le  catholicisme  célèbre  dans  toute  la  pompe  de  son  culte.  Le  dimanche,  14 
août,  a  eu  lieu  à  Paris,  dans  la  chapelle  des  Dames-du-Sacré-Cœur ,  le  sacre  de 
M.  l'évêque  de  Bayeux.  M.  l'archevêque  de  Paris,  assisté  de  MM.  les  évêques 
de  Nancy  et  de  Versailles,  a  consacré  l'évêque  élu;  le  sacre  de  M.  l'évêque  de 
Séez  s'est  fait  à  Meaux,  le  dimanche  21,  par  M.  l'évêque  de  Meaux,  assisté  de 
MM.  les  évêques  de  Châlons  et  de  Nancy.  Cette  dernière  solennité  a  été  fort 
imposante;  les  fidèles  de  Meaux,  qui,  depuis  80  ans,  n'avaient  pas  été  témoins  de 
cette  belle  cérémonie ,  ont  témoigné  à  leur  ancien  pasteur,  maintenant  appelé  à 
une  si  éminente  dignité,  le  plus  tendre  attachement.  L'émotion  a  été  gé- 
générale  quand  on  a  vu  ,  au  moment  où  le  nouvel  évêque  descendait  les  de- 
grés du  sanctuaire  pour  bénir  l'assistance,  sa  sœur,  mère  de  famille  ,  se  présen- 
ter, portant  dans  ses  bras  sa  petite  fille  âgée  de  deux  ans,  et  recevoir  la  première 
bénédiction  du  prélat.  Les  regrets  qu'ont  laissés  dans  leurs  paroisses  MM.  Jolly  et 
Robin  sont,  pour  les  diocèses  qu'ils  vont  gouverner,  un  gage  précieux  de  tout 
le  bien  qu'on  peut  attendre  de  leur  administration  :  leurs  lettres  pastorales,  dont 
nous  aurions  voulu  pouvoir  citer  quelques  passages,  ont  déjà  appris  à  leurs 
diocésains  àconnaître  le  cœur  des  deux  prélats  qui  leur  parlent  avec  une  tendresse 
et  une  piété  singulièrement  propres  à  prévenir  en  leur  faveur.  Aussi  l'entrée  de 
M.  l'évêque  de  Bayeux  dans  sa  ville  épiscopale,  le  25  août,  et  celle  de  M,  l'é- 
vêque de  Seez,  le  8  de  ce  mois,  ont-elles  été  pour  les  cités  deux  jours  de  fête. 
Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  ajouter  à  ces  détails  les  nominations  aux  sièges 
vacans  depuis  trop  long-temps  ;  mais  le  même  silence  continue  à  être  gardé 
par  le  ministre;  on  a  seulement  la  certitude  qu'aucune  proposition  n'a  été  faite 
encore.  Nous  ne  pouvons  que  répéter  de  nouveau  combien  sont  fâcheux  de 
tels  retards,  dont  il  est  difficile  d'expliquer  raisonnablement  la  cause,  et  qui 
privent  quatre  diocèses  de  leurs  pasteurs  pendant  un  si  long  espace  de  temps. 

Les  retraites  ecclésiastiques  se  poursuivent  avec  une  admirable  activité;  au 
nombre  que  nous  avons  cité  dans  notre  précédent  numéro,  nous  devons  ajouter 
celles  :de  Soissons,  commencée  le  28  juillet  et  terminée  le  4  août;  de  Reims,  de 
Châlons  et  de  Troyes,  prêchées  par  M.  l'abbé  Hilaire-Aubert;  d'Auch,  par 
M.  l'abbé  Gaudelin  ;  d'Autun,  par  M.  l'abbé  Dufêtie  ;  de  Versailles,  par  M.  l'abbé 
Ballier,  supérieur  du  grand  séminaire. — Pendant  que  le  clergé  va  se  fortifier  ainsi 
dans  la  solitude,  par  la  méditation  des  vérités  saintes,  la  parole  de  Dieu  ne  manque 
pas  plus  aux  fidèles  qu'à  leurs  pastevus.  Ujie  neuyaiiae  de  conférences  religieuses 


—  85  — 

a  été  ouverte  à  Metz,  le  7  août,  devant  une  assemblée  nombreuse,  par  M.  l'abbé 
Deguerry,  dont  plus  d'une  fois  nous  aurons  à  parhu*  à  nos  lecteurs.  La  Gazette 
de  Metz  fait  le  plus  grand  éloge  de  l'orateur  et  de  l'cfict  produit  sur  l'auditoire 
par  sa  parole  puissante.  Si  l'on  veut  régénérer  la  société  et  rappeler  au  milieu 
d'elle  les  vertus  antiques  dont  on  regrette  si  amèrement  l'oubli,  qu'on  confie 
cette  vaste  et  belle  mission  à  des  hommes  apostoliques,  qu'on  leur  laisse  le  libre 
passage,  et  l'on  verra  si  leurs  paroles  n'exercent  pas  une  influence  plus  salutaire 
que  tous  les  moyens  inventés  par  le  philosopliisme  pour  améliorer  les  mœurs  et 
propager  la  vertu. 

Parmi  ces  moyens,  il  en  est  un  que  tout  le  monde  connaît,  ce  sont  les  prix  fon- 
dés par  M.  de  Montliyon.  Quelque  bon  que  soit  en  lui-même  le  principe  de  la 
fondation,  en  ce  qu'elle  soulage  des  gens  que  leur  dévouement  a  quelquefois  ré- 
duits au  besoin,  n'y  a-t-il  pas  quelque  chose  de  déplacé  à  voir  la  i^crlit  si  modeste, 
si  désireuse  de  cacher  à  tous  les  regards  le  peu  de  bien  qu'elle  a  pu  faire  ,  obli- 
gée ,  aux  termes  du  règlement ,  «  de  se  présenter  au  secrétariat  de  l'Institut, 
»  ou  de  se  faire  présenter  par  un  fondé  de  pouvoirs  ,  muni  d'un  titre  notarié ,  » 
aûn  de  recevoir  à  bureau  ouvert ,  comme  un  paiement  de  dividende ,  sa  ré- 
compense pécuniaire?  sans  doute,  ce  n'est  pas  la  vertu  qu'on  prétend  payer  par 
quelques  centaines  de  francs  ;  aussi  doit-on  regretter  que  le  fondateur  de  cette 
institution  n'ait  pas  jugé  convenable  d'y  faire  entrer  la  religion  :  elle  eût  béni 
les  choix  des  candidats,  et  ajouté  un  prix  nouveau  à  l'encouragement  qu'on  leur 
distribue.  Ne  pouvant  pas  discuter  ici  une  telle  question  ,  ni  rechercher  com- 
ment les  réglemens  des  prix  de  vertu  seraient  modifiables,  nous  dirons  seulement 
qu'on  s'est  accordé  à  applaudir,  dans  la  séance  de  l'Académie  du  11  août,  le  dis- 
cours plein  d'âme  ,  de  grâce  ,  de  finesse  et  d'esprit,  dans  lequel  M.  Charles  No- 
dier a  passé  en  revue  les  actes  vertueux  qu'on  allait  couronner. 

Onze  récompenses  ,  dont  la  quotité  varie  de  mdle  à  quatre  mille  fr.,  ont  été 
accordées.  Sur  les  onze  personnes  qui  les  ont  obtenues  ,  on  compte  six  femmes. 
C'est  parmi  les  femmes  surtout  qu'on  découvre  ces  actes  de  vertu  patiente , 
tranquille  ,  résignée  ,  qui  durent  pendant  la  vie  tout  entière  ,  comme  une  voca- 
tion de  Sœur-grise  ;  c'est  à  elles  particulièrement  que  le  ciel  donne  ces  âmes  iné- 
puisables de  charité  ,  tandis  qu'il  fait  les  hommes  pour  un  héroïsme  plus  soudain, 
plus  éclatant ,  mais  qui  certes  n'est  pas  plus  admirable.  —  Si  nous  suivons  le  rap- 
port de  M.  Charles  Nodier  ,  ici  nous  verrons  mademoiselle  Ménard  ,  de  Rennes, 
à  qui  le  vénérable  prélat  du  diocèse  a  rendu  le  plus  beau  témoignage ,  résistant, 
dès  sa  première  jeunesse  ,  à  tous  les  plaisirs  ,  à  toutes  les  séductions  du  monde  , 
pour  consacrer  sa  personne  et  sa  fortune  entière  au  service  des  malheureux ,  et , 
])endant  l'invasion  du  choléra,  appelt^  ,  elle,  modeste  et  jeune  femme,  dans 
le  conseil  municipal  de  la  ville ,  pour  donner  sou  avis  sur  les  moyens  de  soulager 
les  malades  indigens  qui  la  regardent  comme  leur  mère.  —  Plus  loin ,  c'est  Jeaiuie 
Buo  ,  femme  Aucouin ,  pauvre  marin  du  Croisic  ,  en  Bretagne ,  recueillant  et 
nourrissant  des  orphelins  ;  —  puis  Laurent  Quêter  ,  poissonnier  à  Douai ,  qui  a 
sauvé,  dans  sa  vie  ,  vingt-neuf  personnes  sur  trente-six  ,  pour  lesquelles  il  s'est 
d-évoué  en  se  jetant  dans  la  Scarpe.  —'Après  son  histoire  ,  M.  Nodier  a  raconté 
l'héroïsme  d'un  danseur  de  corde  d'Alençon  ,  nommé  Nicolas  Piège  ,  qui ,  après 
avoir  déployé  une  intrépidité  vraiment  extraordinaire  dans  plusieurs  incendies, 


—  86  — 

donna  ,  les  pieds  et  les  mains  encore  tout  brûlés ,  une  représentation  au  bénéfice 
de  ceux  qu'il  avait  arrachés  aux  flammes  ;  coutumier  de  ces  dévouemens ,  d'ail- 
leurs homme  de  bonne  conduite  et  de  bonnes  mœurs ,  dans  une  profession  qui 
est  loin  d'être  relevée  ,  ce  danseur  de  corde  ,  a  dit  M.  Nodier  ,  est  un  tràs-hono- 
rahle  citoyen.  — Ensuite  vient  Jean-Baptiste  Febvre  ,  de  Gripport ,  en  Lorraine,  se 
faisant ,  lui  aussi,  une  habitude  de  sauver  les  malheureux  près  de  périr  dans  les 
flammes  ou  dans  les  eaux.  —  C'est  Jeanne  Parelle  ,  de  Blois  ,  poussant  l'amour 
fdial ,  qui ,  par  lui-même  ,  n'est  qu'un  devoir ,  assez  loin  pour  en  faire  une  vertu 
sublime.  —  C'est  Magdeleine  Lambert ,  de  Tours  ,  se  faisant  depuis  vingt  ans  la 
garde-malade  de  son  ancienne  maîtresse  de  couture.  — C'est  Giuseppe  Pieri ,  de 
Prunelli  de  Fiumorbo  ,  en  Corse ,  transformant  sa  chaumière  en  un  asile  pour 
tous  ceux  qui  soufl'rent.  — C'est  la  veuve  Wist,  des  environs  de  Coulommiers,  gar- 
dant ,  adoptant ,  soignant  dans  un  état  permanent  de  maladie  ,  un  nourrisson 
que  ses  parens  avaient  abandonné.  —  C'est  Claudine  Treille ,  qui  ,  dans  les  monta- 
gnes du  Forez  ,  a  établi ,  elle  ,  pauvre  paysanne  ,  une  école  gratuite  ,  et  s'en  va 
de  plus ,  institutrice  nomade ,  enseignant  cà  et  là  les  ciifans  qui  gardent  les  trou- 
peaux. Fasse  le  ciel  qu'on  ne  poursuive  pas  quelque  jour  Claudine  Treille  pour 
avoir  instruit  les  indigens  sans  diplôme  et  sans  impôt  universitaire  î  -—C'est  enfin 
Mai'guerite  Wanez ,  de  Nancy  ,  maintenant  parvenue  à  une  extrême  vieillesse  , 
qui ,  à  l'époque  de  l'émigration ,  quand  les  suppôts  de  la  convention  soudoyaient 
la  délation  chez  les  domestiques  ,  s'en  alla  chercher  en  Amérique  son  maître 
proscrit  et  fugitif  pour  lui  porter  ses  économies.  —  Tels  sont  les  actes  de  vertu  sur 
lesquels  l'Académie  a  arrêté  son  choix.  Et ,  remarquons-le  bien  encore ,  toutes 
les  personnes  qui  ont  montré  de  si  beaux  dévouemens  étaient ,  non  pas  de  ces 
parleurs  de  comités  qui  prennent  un  brevet  de  philantrope  comme  on  prend  une 
patente  de  marchand  ,  et  qui  transmettent  aux  journaux  chacun  de  leurs  faits 
et  gestes  ;  mais  des  gens  simples  de  cœur ,  et  surtout  puisant  dans  la  religion  le 
principe  de  toutes  leurs  bonnes  et  belles  actions.  Jamais  la  charité  ne  fut  plus 
distincte  de  la  philantropie.  Certes  ,  au  milieu  de  tous  les  exemples  de  démora- 
lisation inouie  dont  nous  sommes  épouvantés  chaque  jour,  en  présence  de  cet 
égoïsme  ,  de  ce  culte  du  Veau-d'Or  ,  devenu  le  dieu  de  la  société  actuelle  ,  ou 
bien  de  ces  spéculations  de  charlatans  qui  trafiquent  des  sentimens  les  plus  nobles 
pour  s'en  faire  un  échelon  et  une  enseigne ,  on  ne  peut  goûter  de  plus  grande 
consolation  que  de  rencontrer  parfois  sur  son  chemin  de  ces  âmes  cachées,  fai- 
sant le  bien  pour  le  bien  lui-même ,  que  de  trouver  cette  simple  et  pure  vertu, 
qui ,  selon  l'expression  de  M.  Nodier,  ne  sait  pas  elle-même  ce  qu'elle  est.  — Avant 
la  proclamation  de  ces  bonnes  œuvres  avait  eu  lieu  la  lecture  de  l'ouvrage  de 
M.  Faugères ,  qui  a  obtenu  le  prix  d'éloquence  par  son  discours  sur  le  Courage 
cif^il,  et  la  distribution  des  prix  fondés  par  M.  de  Monthyon  pour  les  ouvrages 
les  plus  utiles  aux  mœurs.  Voici  la  liste  de  ceux  qui  les  ont  obtenus  :  —  1°  Prix 
de  8,000  fr.  :  M.  Alexis  de  Tocqueville  ,  auteur  de  l'ouvrage  intitulé  :  De  la 
démocratie  en  Amérique^  2  vol.  iu-8.  — 1°  Deux  médailles  de  trois  mille  francs 
chacune:  —  M.  L.  A.  A.  Marquet-Yasselot ,  auteur  de  l'ouvrage  intitulé: 
Jixamca  historique  et  critique  des  dip'crs  théories  pénitentiaires ,  3  vol.  in-8.  — 
M.  Gustave  lie  lîeaumont,  autcui*  de  l'ouvrage  intitulé  :  Marie,  ou  V  Esclavage 
iiif^'.-  Etats-Unis ,  2  vol.  iii-8.  —  3°  Trois  médailles  de  quinze  cents  fr.  chacune  : 


—  87  — 

M.  Poujoulat,  auteur  de  l'ouvrage  intitulé  :  la  Bédouine  y  2  vol.  in-12.  — 
M.  J.-B.  Monfalcon  ,  auteur  de  l'ouvrage  intitulé  :  Code  moral  des  ouvriers,  1  vol. 
in-8.  — M.  Éiuile  Bères ,  auteur  de  l'ouvrage  intitulé  :  les  Classes  ouvrières  ^ 
1  vol.  in-8.  —  M.  Yillemaiu  a  apprécié  ,  avec  le  goût  exquis  qu'on  lui  connaît , 
les  différens  ouvrages  couronnés  par  l'Académie.  Ce  jugement  littéraire  et  moral 
a  été  couvert  d'applaudissemens. 

Puisque  nous  en  sommes  à  parler  des  ouvrages  et  des  actes  couronnés  par 
l'Institut ,  nous  terminerons  notre  Chronique  par  quelques  mots  sur  les  concours 
de  l'Université  ,  renvoyant  au  prochain  numéro  le  résumé  des  votes  des  conseils- 
généraux  relatif  au  clergé,  et  quelques  faits  d'un  intérêt  moins  actuel.  — On  l'a 
dit  depuis  long-temps ,  il  faudrait  à  la  société  plus  de  principes  et  moins  de 
phrases,  plus  de  conscience  et  moins  de  raisonnemens.  Or,  veut-on  savoir  com- 
ment on  cherche  à  donner  aux  élèves  des  collèges  universitaires  une  idée  des 
devoirs  qui  les  attendent  dans  la  vie?  qu'on  lise  le  programme  pour  le  concours 
général  de  dissertation  française  en  philosophie.  Le  voici  textuellement  :  «i  De 
)»  ridée  du  devoir ,  et  de  celle  du  mérite  et  du  démérite.  —  Décrire  les  phéno- 
»  mènes  moraux  sur  lesquels  repose  ce  qu'on  appelle  conscience  morale,  sen- 
»  timent  ou  notion  du  devoir  ,  distinction  du  bien  et  du  mal ,  obligation  morale. 
,)  —  Décrire  les  phénomènes  d'où  se  déduisent  la  notion  du  mérite  et  du  déme- 
»  rite  ,  et  la  légitimité  de  la  peine  et  de  la  récompense.  » 

Nous  le  demandons  maintenant  ,  n'est-ce  pas  là  un  véritable  amphigouri  ?  et 
si  on  le  rapproche  des  sujets  de  concours  donnés  aux  autres  classes,  ne  sera-t-on 
pas  porté  à  plaindre  etles  élèves  qui  ont  dû  s'escrimer  sur  des  thèmes  pareils  ,  et 
la  société  qui  reçoit  une  jeunesse  formée  à  de  telles  écoles?  En  rhétorique  ,  le 
sujet  de  composition  était  Sertorius  ,  libérateur  de  l' Espagne  ^  refusant  les  secours 
que  lui  offre  Mithridate  ;  celui  de  dissertation  française  ,  une  allocution  d' Ainaury 
de  Montfort  à  Louis- le- Gros  pour  l^ engager  ,  après  une  défaite,  à  demander  l'appui 
des  communes  et  reconnaître  leurs  franchises  et  leurs  privilèges  ;  aux  élèves  de  1  école 
polytechnique  on  a  donné  :  Brutus  avant  la  bataille  de  Philippes  :  or ,  on  sait  que 
la  veille  de  cette  bataille ,  Brutus  et  Gassius   convinrent  de  se  donner  la  mort 
s'ils  avaient  le  dessous  :  car,  dirent-ils ,  ou  nous  vaincrons,  ok  nous  ne  craindrons 
plus  les  vainqueurs  :  tous  deux  tinrent  parole  après  la  malheureuse  issue  des 
deux  journées  j  mais  n'est-il  pas  de  la  dernière  imprudence  de  familiariser  ainsi 
la  jeunesse,  si  curieuse,  si  passionnée,  avec  l'idée  du  suicide?  n'y  a-t-il  pas 
aussi  une  insigne  maladresse  à  donner ,  comme  sujet  de  composition ,  des  faits 
historiques  qui  peuvent  conduire  à  des  allusions  politiques  peu  voilées  ;,  compro- 
mettre l'avenir  de  ces  jeunes  gens,  ou  exposer  au  reproche  de  leur  avoir  tendu 
un  piège.  Et  c'est  quand  on  menace  les  petits  séminaires  de  nouvelles  entraves 
qu'on  montre  ainsi  le  vice  déjà  si  connu  de  l'enseignement  universitaire  I  —  Les  ré- 
flexions abondent  à  cet  égard  :  nous  y  reviendrons  probablement  en  nous  occu- 
pant des  mesures  sur  lesquelles  on  a  consulté  l'épiscopat ,  et  par  lesquelles  on 
voudrait  restreindre  encore  le  peu  de  liberté  laissé  aux  seuls  établissemens  dans 
lesquels  les  familles  chrétiennes  ont  placé  leur  confiance,  parce  que  seuls  ils  leur 
offrent  les  garanties  qu'elles  désirent  dans  les  instituteurs  de  leurs  enfans, 


—  88  — 

BEAUX-ARTS. 

GRAVURE.  LA    FETE-DIEU    A    SAINT-GERMAIN-l'aUXERROIS. 

Devant  la  riche  et  imposante  colonnade  du  Louvre,  où  brille  toute  la  puissance 
du  génie  de  l'honmie  ,  les  regards  sont  comme  invinciblement  attirés  sur  un 
autre  édifice  dont  la  pierre  noircie  ,  brisée,  olïre  presque  déjà  les  signes  delà  des- 
truction. C'est  que  le  jeune  et  fastueux  monument  ne  rappelle  que  des  pompes 
humaines,  que  des  grandeurs  périssables,  et  que,  sur  ces  murailles  antiques , 
maintenant  silencieuses ,  resplendit  toute  la  majesté  de  la  religion  catholique. 
Qu'espéraient  donc  ceux  qui  se  ruèrent  un  jour  contre  l'antique  basilique?  pen- 
saient-ils qu'en  chassant  Fliumble  prêtre  du  temple  ils  anéantiraient  son  Dieu 
sous  les  débris  du  sanctuaire?  pensaient-ils  faire  disparaître  avec  ce  souvenir  vivant  '^, 
de  l'histoire  de  douze  siècles  tous  les  faits  mémorables  dent  il  a  été  le  témoin? 
croyaient-ils  qu'on  oublierait,  en  le  voyant  anéanti,  que  les  fondations  en  ont 
été  jetées  au  lieu  même  où  s'arrêta  S.  Germain  d'Auxerre,  lorsque,  pour  sau- 
ver les  Bretons  de  la  vengeance  des  Romains,  il  se  rendit  à  Ravenne auprès  de 
l'empereur  Valentinien ?  C|ue  Robert-le-Pieux  a  relevé  ses  murailles?  que  Phi- 
lippe-le-Bel  et  Charles  ^11  les  ont  magnifiquement  décorées?  que  Pierre-Lescot , 
Jean-Goujon,  Germain-Pilon  ,  Lebrun  ,  Coypel,  Jouvenet ,  Philippe  de  Cham- 
paigne  les  ont  embellies  de  leurs  chefs-d'œuvre?  que  devant  cette  croix, 
au  pied  de  cet  autel,  nos  plus  grands  rois  se  sont  inclinés?  Si  tel  a  été  l'espoir 
de  l'impiété  sacrilège  cjui  a  profané  cette  magnifique  basilique  ,  félicitons-nous 
du  moins  que  ses  vœux  n'aient  été  qu'en  partie  accomplis,  et  remercions  l'homme 
de  conviction  autant  que  l'artiste  de  talent  qui  a  puisé  dans  son  cœur  la  pensée 
de  reproduire  fidèlement  ce  majestueux  édifice,  et  de  l'environner  de  la  pompe 
qui ,  au  jour  de  la  Fête-Dieu  ,  se  déployait  autour  de  son  enceinte.  C'est  là  une 
inspiration  à  laquelle  tous  les  catholiques  applaudiront  de  grand  cœur  ,  surtout 
quand  ils  sauront  que  le  burin  a  reproduit  avec  la  plus  exacte  fidélité  le  beau  ta- 
bleau de  M.  Turpin  de  Crissé  destiné  à  perpétuer  tout  à  la  fois  de  tristes  et  doux 
souvenirs  (1). 


Après  de  longues  difficultés  pour  obtenir  l'autorisation  de  publier  la  gravur 
de  V  Apothéose  de  Maric-Antoincltc^  les  Directeurs  <\eY  Echo  de  la  Jeune  France  peu 


peu- 


tirage. 

Tous  les  porteurs  d'actions  de  V Echo  de  la  Jeune  France-  Rc^'uc  Catholique  ^ 
sont  invités  à  faire  connaître  leur  nom  et  leur  adresse  à  l'administration  du 
Journal,  rue  de  Ménars ,  5. 

(l)  La  î;ravurc  de  Saint-Gcrmain-l'Auxen'ois  se  trouve  au  bureau  tîe  la  Revue  calho^ 
litjue,  5,  rue  de  Ménars,  et  au  bureau  de  la  Mode,  25,  rue  du  Heldcr  :  Prix  :  C  fr.  50  c. 


Le  Rcdacteuv  en  chef^  Vicomte  WALSH. 


t»ARIS.  —  IMPRIMERIE  DE  BÉTUUNE  ET  PLO>f ,  RUE  DE  VAUGIRARD,  56. 


—  89  — 


^g©aâ^â@^7 


ET 


RÉTAIJLISSEMEIVT  DU   CIJJLTE  Ei\   FRANCE. 

II. 

Il  y  avait  encore  un  roi  en  France  après  le  lo  août  ;  il  n'y  avait  plus 
de  royauté  ; 

Il  y  avait  encore  des  prêtres,  il  n'y  avait  plus  de  culte  ; 

La  république  arrivait,  mais  elle  venait  lentement;  tant  de  liens  unis- 
saient la  France  à  sa  monarchie  de  quatorze  siècles  qu'il  fallait  une  com- 
motion volcanique  pour  les  rompre  ;  le  côte  gauche  de  la  Convention, 
irrité  d'une  résistance  occulte  qui  arrêtait  sa  marche  et  qui  le  mena- 
çait d'une  réaction  prochaine,  voulut  mettre  du  sang  entre  lui  et  le 
passé  ;  il  n'avait  eu  dans  le  coté  droit  qu'un  complice  d'insurrection  ; 
ce  n'était  pas  assez  pour  fermer  toute  voie  de  retour  ;  il  se  proposa  de 
l'enchaîner  a  son  sort  par  une  complicité  plus  sérieuse  ;  les  massa- 
cres de  septembre  furent  résolus. 

((  Reculer,  c'est  nous  perdre,  s'écria  Danton  du  haut  de  la  tribune  ; 
il  faut  nous  maintenir  ici  par  tous  les  moyens,  et  nous  sauver  par  l'au- 
dace :  cessons  de  nous  dissimuler  la  situation  dans  laquelle  nous  a  placés 
le  10  août  :  il  nous  a  divisés  en  républicains  et  en  royahstes;  les  pre- 
miers peu  nombreux^  et  les  seconds  beaucoup.  Dans  cet  état  de  fai- 
^blesse,  nous_,  républicains,  nous  sommes  exposés  à  deux  feux,  celui  de 
4'ennemi  placé  au  dehors,  et  celui  des  royalistes  placés  au  dedans. 
Pour  déconcerter  ces  derniers, /(/rmif ilfaut  leur  faire  peur.  )> 

A  ces  mots,  accompagnés  d'un  geste  exterminateur,  l'effroi  se  pei- 
gin't  sur  les  visages,  et  Danton,  que  la  révolte  avait  chargé  du  ministère 
de  la  justice,  sortit  de  l'assemblée  pour  aller  organiser  l'assassinat. 

Depuis  deux  jours  les  barrières  étaient  fermées,  et  les  commissaires 
de  la  commune^  assistés  de  la  force  publique,  allaient  de  porte  en  porte 
arrêtant  quiconque  leur  était  dénoncé.  Tous  les  prêtres  non  assermen- 
tés étaient  réputés  suspects  ;  tous  ceux  qui  ne  purent  se  dérober  aux 
Renie  Catholique,  r*  15  octobre  1836.>  4''  numéro. 


—  90  — 

visites  domiciliaires  furent  donc  déposés  à  l'Hotel-de-Ville  et  distribués 
ensuite  dans  les  prisons  où  il  restait  encore  quelque  place.  ((  Là  (i),  se 
trouvaient  enfermées  toutes  les  opinions  qui  s'étaient  succédées  jusqu'au 
lo  août,  tous  les  rangs  qui  avaient  été  renversés,  et  de  simples  bour- 
geois déjà  estimés  aussi  aristocrates  que  des  ducs  et  des  princes.  » 

((  La  terreur  régnait  dans  Paris  ;  le  héros  des  journées  des  5  et  6  oc- 
tobre, Maillard ,  chef  de  la  bande  d'égorgeurs  qui  rapporta  de  Ver- 
sailles des  tètes  de  gardes-du-corps,  avait  reçu  Tordre  de  se  tenir  prêt 
h  agir  au  premier  signal,  de  se  placer  d'une  manière  utile  et  sûre,  de 
préparer  des  assommoirs,  de  prendre  des  précautions  pour  empêcher 
les  cris  des  victimes,  de  se  procurer  du  vinaigre,  des  balais  de  houx, 
de  la  chaux  vive  et  des  voilures  couvertes. 

Mais  un  mouvement  d'horreur  ou  de  pitié  pouvait  se  manifester;  il 
fLillait  le  prévenir  en  trompant  la  crédulité  populaire;  la  veille  du  lo 
août,  une  conspiration  de  palais  avait  été  supposée  ;  on  supposa  une 
conspiration  de  prison  la  veille  du  2  septembre,  et  le  succès  de  cette  ab- 
surde calomnie  fut  le  même.  On  assura  qu'un  condamné  avait  fait  des 
révélations;  les  prisonniers  devaient  s'échapper  des  cachots,  s'armer, 
se  répandre  dans  la  ville,  y  commettre  d'affreuses  vengeances,  enlever 
le  roi  et  ouvrir  Paris  aux  Prussiens.  «  Cependant  (2)  les  détenus  qu'on 
accusait  tremblaient  pour  leur  vie  ;  leurs  parens  étaient  consternés,  et 
la  famille  royale  n'attendait  que  la  mort  au  fond  de  la  tour  du 
Temple.  » 

Le  fatal  dimanche  choisi  pour  ces  nouvelles  Vêpres  siciliennes  était 
venu  ;  tout  était  prêt  ;  Danton  reparaît  à  la  tribune  vers  deux  heures  ; 
il  rend  compte  des  mesures  de  sûreté  qui  ont  été  prises  contre  l'étran- 
ger, et  il  ajoute  d'une  voix  sinistre  :  Le  canon  que  vous  allez  entendre 
n'est  point  le  canon  d'alarme,  c'est  le  pas  de  charge  sur  les  ennemis 
de  la  patrie.  Pour  les  vaincre,  pour  les  attérer,  que  faut-il  ?  de  l'audace, 
encore  de  l'audace,  et  toujours  de  l'audace.  » 

Aussitôt  la  Générale  commence  à  battre,  le  tocsin  sonne,  le  canon 
retentit  dans  l'enceinte  delà  capitale  ;  une  foule  armée  inonde  les  rues  ; 

des  cris  de  mort  se  font  entendre Dois-je  continuer? non,  je 

ne  m'en  sens  pas  le  courage  ;  ma  plume  hésite  et  tremble  sous  mes 


(1)  Histoire  de  la  Révolution  française,  par  M.  Thiers,  t.  m,  p.  53. 

(2)  Histoire  de  la  Révolution  française,  par  M.  Thiers,  t.  m,  p.  57, 


—  91  — 

doigts! Qu'il  parle  celui  qui  a  fait  l'apologie  de  la  révolution;  il 

en  a  trop  vanté  les  bienfaits  pour  qu'on  m'accuse  de  partialité  si  je 
lui  laisse  le  soin  d'en  raconter  les  crimes. 

Jeunes  hommes,  dont  l'ame  généreuse  frémit  à  la  lecture  de  tous  les 
forfaits  dont  l'histoire  retrace  le  souvenir  ;  vous  qui  avez  de  l'indigna- 
tion pour  tous  les  excès,  mais  à  qui  une  philantropie  équivoque  n'en 
demande  que  pour  ceux  du  fanatisme  religieux,  écoutez,  et  instruisez- 
vous  : 

«  A  l'Hôtel-de-Ville,  dit  M.  Thiers,  il  y  avait  vingt-quatre  prêtres 
qui,  arrêtés  à  cause  de  leur  refus  de  prêter  serment^  devaient  être 
transférés  de  la  salle  du  dépôt  aux  prisons  de  l'Abbaye.  Soit  intention, 
soit  effet  du  hasard,  on  choisit  ce  moment  pour  leur  translation.  Ils 
sont  placés  dans  six  fiacres,  et  escortés  par  des  fédérés  bretons  et  mar- 
seillais, ils  sont  conduits  au  petit  pas  vers  le  faubourg  Saint-Germain, 
en  suivant  les  quais,  le  Pont-iNeuf  et  la  rue  Dauphine  ;  on  les  entoure, 
et  on  les  accable  d'outrages,  a  Voilà,  disent  les  fédérés,  les  conspira- 
teurs qui  devaient  égorger  nos  femmes  et  nos  enfans,  tandis  que  nous 
serions  à  la  frontière.  » 

((  Ces  paroles  augmentent  encore  le  tumulte.  Les  portières  des  voitu- 
res étaient  ouvertes;  les  malheureux  qui  étaient  dedans  veulent  les  fer- 
mer pour  se  mettre  à  l'abri  des  mauvais  traitemens  qu'ils  essuient, 
mais  on  les  en  empêche,  et  ils  sont  obligés  de  souffrir  patiemment  les 
coups  et  les  injures.  Enfin,  ils  arrivent  dans  la  cour  de  l'Abbaye,  où 
était  déjà  réunie  une  foule  immense.  Cette  cour  conduisait  aux  pri- 
sons, et  communiquait  avec  la  salle  où  le  comité  de  la  section  des  Qua- 
tre-Nations  tenait  ses  séances.  Le  premier  fiacre  arrive  devant  la  porte 
du  comité,  et  se  trouve  entouré  d'une  foule  d'hommes  furieux.  Mail- 
lard était  présent.  La  portière  s'ouvre  ;  le  premier  des  prisonniers  s'a- 
vance pour  descendre,  et  entrer  au  comité,  mais  il  est  aussitôt  percé  de 
mille  coups.  Le  second  se  rejette  dans  la  voiture,  mais  il  en  est  arrache 
de    vive   force ,   et   immolé  comme   le   précédent.   Les  deux  autres 
le  sont  à  leur  tour,  et  les  égorgeurs  abandonnent  la  première  voi- 
ture pour  se  porter  sur  les  suivantes.  Elles  arrivent  l'une  après  l'autre 
dans  la  cour  fatale,  et  le  dernier  des  vingt-quatre  prêtres  est  égorgé  (i) 
au  milieu  des  hurlemens  d'une  populace  furieuse. 


(1)  Tous  périrent,  à  l'exception  de  l'abbé  Sicard,  qui  échappa  comme  par  miracle. 


—  92  — 

((  Dans  ce  moment,  ariive  Lillaud-Varcnnes,  membre  du  conseil  de 
la  commune,  et  le  seul,  entre  les  organisateurs  de  ces  massacres,  qui 
les  ait  constamment  approuvés,  et  qui  ait  osé  en  soutenir  la  vue  avec 
une  cruauté  intrépide.  Revêtu  de  son  ccliarpe,  il  marche  dans  le  sang 
et  sur  les  cadavres,  parle  à  la  foule  des  égorgeurs,  et  lui  dit  :  «  Peuple, 
tu  immoles  tes  ennemis,  tu  fais  ton  devoir.  )) 

((  Une  voix  s'élève  après  celle  de  Billaud,  c'est  celle  de  Maillard  :  «  // 
7ÎY  a  plus  rien  à  faire  ici,  s'écrie-t-il,  a//o/i^  aux  Carmes  !  ))  Sa  bande 
le  suit  alors,  et  ils  se  précipitent  tous  ensemble  vers  l'église  des  Carmes, 
où  deux  cents  prêtres  avaient  été  enfermés.  Ils  pénètrent  dans  l'église, 
et  égorgent  ces  infortunés  qui  priaient  le  ciel,  et  s'embrassaient  les  uns 
les  autres  à  l'approche  de  la  mort.  Ils  demandent  à  grands  cris  l'arche- 
vêque d'Arles,  le  cherchent,  le  reconnaissent,  et  le  tuent  d'un  coup  de 
sabre  sin^  le  crâne.  Après  s'être  servi  de  leurs  sabres,  ils  emploient  les 
armes  à  feu,  et  font  des  décharges  générales  dans  le  fond  des  salles, 
dans  le  jardin,  sur  les  murs  et  les  arbres,  où  quelques-unes  des  victi- 
mes cherchaient  à  se  sauver. 

«  La  nuit  vient,  et  à  la  lueur  des  torches  le  massacre  continue  ;  la 
troupe  de  Maillard  s'est  divisée;  elle  tue  à  la  fois  au  Ghàtelet,  à  la 
Force,  à  la  Conciergerie,  aux  Bernardins,  à  St.-Firmin,  à  la  Salpé- 
trière  ,  à  Bicêtre ;  le  lendemain,  quand  le  jour  commence  à  éclairer 
ce  vaste  champ  de  carnage ,  Biîlaud-Varennes  se  montre  de  nouveau 
à  l'Abbave. 

«  Mes  amis,  dit-il  aux  travailleurs,  la  France  vous  doit  une  recon- 
naissance éternelle,  et  la  municipalité  ne  suit  comment  s'acquitter 
envers  vous,  elle  vous  offre  vingt-quatre  livres  à  chacun,  et  vous  al- 
lez être  payés  sur  1  heure.  » 

Les  assassins  l'applaudissent  avec  leurs  mains  teintes  de  sang  et 
courent  sur  ses  pas  toucher  leur  salaire.  ••  .;i( 

((  On  peut  lire  au  registre  des  dépenses  de  la  commune  la  mention 
de  plusieurs  sommes  payées  aux  exécuteurs  de  septembre,  ajoute 
M.  Thiers;  on  y  voit,  en  outre,  à  la  date  du  4  septembre,  la  somme 
de  !_,  4^3  livres  affectées  à  cet  emploi  !  )) 

Ainsi ,  la  commune  ne  se  bornait  pas  à  laisser  faire ,  elle  soudoyait 
le  meurtre;  le  conseil  général  du  département  envoyait  de  temps  en 
temps  des  commissaires  chargés,  disaient-ils,  de  calmer  Vejferves- 
ccnce  et  de  ramener  aux  p/'i/icipcs  ceux  qui  étaient  égarés,  au 


—  93  — 

club  des  Jacobins  on  afieclait  un  silence  imliffércnl,  et  la  ConvciUion, 
qui  était  restée  muette  lorsque  Danton  lui  avait  annoncé  le  pas  de 
charge  des  égorgeurs,  continuait  h  se  taire;  si  la  majorité  eut  alors  dé- 
ploré, comme  elle  l'a  fait  plus  tard,  les  crimes  qui  se  multipliaient  à 
chaque  minute  autour  d'elle,  n'aurait-clle  pas  exprimé  le  vœu  de  se 
rendre  toute  entière  dans  les  prisons  et  de  se  jeter  entre  les  meurtriers 
et  les  victimes  !..  mais  non  ;  le  pouvoir  exécutif  dont  elle  disposait  ne 
reçut  d'elle  aucune  mission  de  salut  :  l'historien  en  cherchant  à  l'excu- 
ser  a  révélé  quelques-uns  des  motifs  de  son  exécrable  inaction  ;  sui- 
vant lui ,  c'est  la  surprise  ,  le  sentiment  de  son  impuissance  ,  peut-être 
aussi  ce  dévouement  insuffisant  qiCinspire  le  danger  dhm  ennemi. 
Plus  explicite  ailleurs,  il  appelle  l'extermination  de  septembre  un 
mouvement  aveugle  et  féroce ,  composé  de  peur  et  de  colère ,  et  finit 
par  y  rattacher  toute  la  pensée  du  système  de  la  terreur,  système  in- 
venté par  une  minorité  audacieuse  pour  dominer  une  majorité  sans 
énergie. 

Mais  qu'importent  les  motifs?  toute  assemblée  qui  tolère  des  crimes 
qu'elle  peut  empêcher  en  devient  complice  et  se  couvre  d'un  opprobre 
ineffaçable.  Les  massacres  durèrent  au-delà  du  5,  à  Paris,  et  un  membre 
de  la  majorité,  Rolland,  était  ministre  de  l'intérieur  ;  etun  autre  membre 
de  la  majorité,Pétion,  était  maire  I  Quinze  mille  victimes  périrent  en  trois 
jours, et  la  majorité,quiscmblaitdéIibéreravec  tant  de  calme  les  piedsdans 
le  sang,  n'osa  pas  arrêter  la  circulaire  adressée  par  le  comité  de  surveil- 
lance à  toutes  les  communes  de  France  pour  les  inviter  à  égorger  les 
suspects!  Duplain,  Panis  ,  Sergent,  Lenllmt ,  Marat^  Lefort ,  Jour- 
deuil  signèrent  cette  pièce  monumentale  et  la  jetèrent  dédaigneuse- 
ment au  visage  de  la  Convention  ,  comme  Tarrét  de  sa  honte. 

Les  dépositaires  de  l'autorité  publique  ne  pouvaient  échapper  à  de 
si  funestes  influences  ;  la  terreur  les  paralysa,  et  leur  inertie  favorisa  dans 
plusieurs  départemensîe  meurtre  et  le  pillage  ;  mais  c'en  est  trop  déjà  du 
tableau  qui  vient  d'être  déroulé  à  nos  regards  ;  détournons  les  yeux  de 
toutes  ces  scènes  d'horreur  c(ui  ressemblent  aux  rêves  d'une  imagina- 
tion en  délire  ;  sorlons  au  plus  vite  de  ces  ruisseaux  de  sang  dont  les 
vapeurs  s'élèvent  et  tournent  autour  de  nous  comme  des  ombres  fui- 
tastiques;  les  enseignemens  que  nous  avons  reçus  doivent  noussuriire, 
sachons  les  méditer  et  les  comprendre. 

Les  égorgeurs  n'ont  fait  aucune  distinction  entre  le  vicaire  et  le  pré- 


—  94  — 
lat  ;  tout  prêtre  trouvé  dans  les  prisons  a  été  mis  à  mort  ;  on  ne  s'est 
pas  occupé  de  savoir  s'il  avait  été  favorable  ou  contraire  à  la  réunion 
des  ordres,  s'il  avait  consenti  ou  non  à  l'abandon  des  biens  du  clergé, 
s'il  avait  adopté  quelqu'une  des  idées  nouvelles,  ou  s'il  les  avait  re- 
poiissées  toutes;  son  habit  a  décidé  son  sort;  le  curé  de  campagne  est 
tombé  sous  les  mêmes  coups  que  l'archevêque;  Tironie  s'est  mêlée  à 
l'assassinat;  les  meurtriers  ont  ri ,  en  enfonçant  leurs  poignards,  de  la 
crédulité  des  malheureux  qui  s'étaient  laissés  prendre  aux  leurres  de 
la  révolution,  et,  dans  la  fureur  de  cette  exécution  radicale,  l'apostasie 
même  de  l'Église  constitutionnelle  n'aurait  pas  obtenu  g/âce,  si  elle  ne 
s'était  point  abritée  sous  le  bonnet  des  clubs. 

De  quoi  s'étonner?  n'était-ce  pas  là  ce  que  devait  produire  tôt  ou 
tard  l'explosion  des  haines  si  laborieusement  amassées  près  du  fover 
des  passions  anarchiques  ?  un  demi-siècle  de  calomnies  n'avait-il  pas 
chargé  la  mine  et  attisé  le  feu  ?  Certes,  il  y  aurait  de  l'injustice  à  ne  pas 
le  dire,  plus  d'un  encyclopédiste,  en  jouant  avec  des  sophismesau  mi- 
lieu de  cette  société  en  ébullition,  ne  se  doutait  pas  des  orages  qui  al- 
laient éclater;  Timprévoyance  des  hommes  plus  grande  encore  que 
leur  perversité  peut  seule  préparer  tant  de  maux  et  de  crimes  ;  mais 
enfin  que  s'est-il  passé  ?  Les  philosophes,  après  avoir  écrit,  ont  parlé;  la 
tribune  a  été  le  livre  de  ceux  qui  ne  lisent  pas;  aussitôt  on  a  entendu 
les  trônes  et  les  autels  craquer  de  toutes  parts,  comme  le  bois  dévoré 
par  la  flamme,  et  les  leçons  de  cette  raison  orgueilleuse  qui  devaient 
peupler  le  monde  de  philantropes,  descendues  rapidement  jusqu'à  la 
lie  de  la  société,  n'ont  remué  cette  fange  que  pour  en  faire  sortir  des 
bourreaux. 

Si  les  cruautés  des  guerres  religieuses  de  l'Albigeois  et  des  Gévennes 
attristent  nos  souvenirs;  si  nous  ne  pouvons  surtout  prononcer  sans 
effroi  le  nom  de  la  Saint-Barthélémy,  combien  à  plus  forte  raison  ne 
devons-nous  pas  tressaillir  d'épouvante  à  la  seule  pensée  de  l'extermi- 
nation de  septembre  !  Les  persécuteurs  des  huguenots  sont  coupables; 
le  fanatisme  les  a  portés  à  des  violences  que  la  religion  ne  réprouve  pas 
moins  que  l'humanité  ;  mais  ne  peuvent-ils  pas  alléguer  l'irritation 
d'une  longue  lutte,  l'emportement  des  représailles,  le  besoin  de 
pourvoir  à  leur  légitime  défense ;,  Tignorance  des  temps,  et  par-dessus 
tout,  cette  aveugle  exaltation  de  la  foi  qui  s'égare  sur  la  terre  en  cher- 
chant le  ciel  et  qui  se  croit  appelée  à  venger  Dieu  au  lieu  de  se  borner 


—  95  — 

à  le  servir  ;  ce  ne  sont  pas  là  dos  excuses;  cir,  encore  une  fois.  Il  n  y 
en  a  point  pour  des  massacres;  mais  ce  sont  des  circonstances  d'épo- 
ques, des  influences  d'idées,  des  termes  de  comparaison,  enfin,  qu'il 
ne  faut  pas  perdre  de  vue  dans  un  parallèle  historique. 

Les  égorgeurs  mercenaires  de  Maillard,  ces  hommes  de  sang  que 
nous  rougirions  de  reconnaître  pour  nos  contemporains,  appartenaient 
aux  jours  de  lumières  du  dix-huitième  siècle  ;  leurs  victimes,  la  plupart 
étrangères  à  Paris,  n'avaient  pu  leur  faire  aucun  mal  et  leur  étaient 
même  entièrement  inconnues  ;  ils  n'étaient  entraînés  par  aucun  intérêt 
religieux;  ils  n'étaient  fascinés  par  aucune  passion  politique;  ce  n'é' 
taieut  donc  que  de  vils  sicaires  qui  s'étaient  engagés  froidement  à 
massacrer  des  vaincus,  des  prisonniers  sans  armes,  des  femmes,  des 
vieillards ,  des  enfans,  et  qui  après  avoir  frappé  au  hasard  pour  ga- 
gner leur  argent ,  tuaient  encore  pour  le  seul  plaisir  de  tuer.  De 
bonne  foi ,  que  deviennent  auprès  d'eux  les  sbires  de  la  ligue  ?  On 
conçoit  que  la  religion  les  condamne  éternellement;  mais  comment 
la  révolution  s'arrogerait-elle  encore  le  droit  de  les  juger? 

Du  2  septembre  au  21  janvier,  l'anarchie,  fière  de  l'émancipation 
qu'elle  avait  reçue ,  poursuivit ,  le  front  haut,  son  œuvre  sacrilège  ;  le 
blanc-seing  de  la  terreur  était  dans  sa  main;  tous  les  obstacles  tombè- 
rent ,  toutes  les  résistances  fléchirent  ;  tout ,  dans  l'état  comme  dans 
l'Église ,  devint  ruine  à  sa  voix  ;  la  Convention  tremblante,  considérant 
d'abord  le  clergé  comme  sous  le  coup  d'une  proscription  tacite ,  et 
sentant  d'ailleurs  le  ridicule  d'un  décret  après  un  massacre ,  se  dispensa 
de  formuler  une  proscription  légale  ;  un  seul  de  ses  membres,  toujours 
en  quête  de  ressources  financières,  Cambon  ,  fit  décider  en  principe, 
comme  simple  règle  d'économie,  que  tous  ceux  qui ,  en  France  ,  ç^ow- 
draient  la  messe  la  paieraient^  et  qu'au-delà  des  frontières  on  com- 
mencerait toujours  _,  pour  défrayer  les  armées  ,  par  s'emparer  de  l'ar- 
genterie des  églises. 

Ces  principes  de  conduite  adoptés  par  le  gouvernement  furent  appli- 
qués dans  toute  leur  rigueur  ;  ils  eurent  pour  effet  l'insurrection  de 
la  Vendée  et  le  soulèvement  de  la  Belgique;  aucune  persécution  ne 
put  séparer  les  populations  bretonnes  de  leurs  curés  ;  ces  prêtres , 
d/une  grande  pureté ^  dit  M.  Thiers,  exerçaient  un  ministère  tout 
paternel ,  et  il  en  était  de  même  dans  les  Pays-Bas^  où  la  présence  du  pro- 
testantisme entretçnait  une  sourde  hostilité  entre  les  deux  cultes.  JExas- 


—  96  — 

péréc  par  une  résistance  si  opiniâtre,  la  Convention  fulmina  décrets 
sur  décrets  ;  l'ecclésiastique  dépouillé  successivement  de  ses  biens ,  de 
son  traitement ,  de  sa  pension  ,  n'eut  plus  bientôt  que  sa  liberté  et  sa 
vie;  la  loi  des  suspects  lui  enleva  l'une  ,  et  le  tribunal  révolutionnaire 
ne  tarda  pas  à  lui  demander  l'autre. 

La  consternation  était  générale  ;  ainsi  qu'au  temps  des  premiers 
martyrs,  les  fidèles  se  réunissaient  au  fond  des  bois,  et  dans  les  lieux 
les  plus  secrets  des  villes.  Les  prêtres ,  toujours  déguisés ,  étaient 
réduits  à  se  cacher  comme  des  malfaiteurs  pour  bénir  les  naissances 
ou  les  mariages,  et  la  plupart  des  malades  mouraient  sans  recevoir  les 
sacremens.  Si,  par  une  mesure  décisive  ,  on  n'en  était  pas  encore  venu 
à  mettre  les  scellés  sur  la  porte  des  églises,  on  ne  les  tenait  ouvertes 
que  pour  les  profaner  et  pour  y  recruter  des  suspects;  les  pourvoyeurs 
de  Fouquier-Thinville  y  veillaient  sans  cesse,  et  il  n'eut  fallu  qu'un 
signe  de  croix  ou  une  prière  pour  motiver  une  dénonciation,  un  em- 
prisonnement et  une  sentence  de  mort. 

Cependant ,  au  milieu  de  ce  silence  lugubre  ,  il  y  eut  encore  un  jour 
où  une  messe  fut  célébrée  avec  l'autorisation  de  la  commune  de  Paris , 
et  l'officiant  put  même  paraître  quelques  instans  après  en  public  sans 
être  insulté  ou  égorgé...  Mais  cette  messe  fut  célébrée  sur  une  com- 
mode dans  la  tour  du  Temple;  mais  ce  prêtre  était  Edgeworth  de  Fir- 
mont  ;  mais  ce  jour  de  grâce  était  le  21  janvier!...  réchafaud,  seul  et 
dernier  autel  qui  restât  au  catholicisme,  attendait  la  victime  rovale  ;  et 
le  digne  ministre  de  Dieu,  en  disant  au  martyr  d'une  voix  inspirée  : 
Fils  de  saint  Louis  y  montez  au  ciel  !  lui  montra  l'asile  où  la  reli- 
gion ,  exilée  de  la  France ,  allait  se  retirer  avec  lui  ! 

XXX. 


Dans  notre  dernier  numéro ,  nous  écrivions  que  chacun  de  nos 
vieux  monumens  a  cent  histoires  à  nous  redire.  Les  vastes  cathédrales, 
les  somptueuses  basiliques  parlent  à  qui  sait  les  comprendre;  des  em- 
pereurs, des  rois,  des  pontifes,  des  hauts  et  puissans  chevaliers  ont 
attaché  d'illustres  souvenirs  à  leurs  saintes  murailles.  Ces  nobles  édi- 


—  97  — 

fîccs  sont  comme  les  grands  Jiistoricjis^  comme  les  témoins  jures  f/es 
temps  passés...  mais  clans  les  campagnes  au  milieu  des  genêts  et  des 
bruyères,  clans  le  creux  du  vallon  et  sur  le  liane  de  la  colline,  sur  la 
crête  du  rocher,  et  sur  le  bord  des  eaux  ,  d'autres  constructions  gri- 
sâtres et  moussues  s'élèvent  ;  ce  sont  ces  oratoires  et  ces  humbles  cha- 
pelles dont  la  piété  de  nos  pères  avait  pour  ainsi  dire  sanctifié  le  pays.. . 
Là,  encore,  il  y  a  à  écouter  et  à  se  souvenir,  mais  le  genre  est  changé: 
ce  ne  sont  plus  ces  grands  historiens  racontant  faits  et  gestes  de  rois 
et  de  reines,  de  princes  et  de  guerriers;  ce  sont  comme  à^ humbles  chro- 
niqueurs  qui  ont  de  touchantes  aventures  de  pèlerins  et  de  pèlerines, 
d'ermites  et  d'enfans  égarés  dans  la  solitude  ;  de  ces  aventures  que  l'on 
aime  à  entendre  dans  les  veillées,  quand  la  bûche  et  le  fagot  pétillent 
et  flambent  au  foyer  ,  et  que  le  vent  et  la  pluie  battent  contre  les 
vitres. 

Une  veuve  vivait  à  Harileur  avec  sa  fille  \  toutes  les  deux  fuvaient  la 
foule,  quelques  amis  seulement  venaient  de  temps  à  autre  les  voir  dans 
leur  solitude. 

La  jeune  fille  était  la  plus  brillante  entre  toutes  les  jeunes  filles  d'Har- 
fleur  ;  mais  cette  angélique  figure  ne  se  montrait  guère  qu'auprès  de 
Dieu,  car  la  mère  et  la  fille  sortaient  rarement,  si  ce  n'est  pour  aller  h 
l'église  ;  et  quand  les  jeunes  hommes  venaient  à  apercevoir  Marie  Rose, 
pendant  plusieurs  jours  ils  ne  faisaient  que  parler  de  sa  beauté. 

Félix,  son  proche  parent,  qu'elle  avait  aimé  dans  son  enfance  comme 
son  frère,  et  que  depuis  elle  avait  aimé  d'un  autre  amour,  lui  avait  été 
fiancé  devant  l'autel  de  Notre-Dame-d' Eure  ,  et  avant  de  monter  à 
bord  du  navire  sur  lequel  il  s'était  engagé  pour  trois  ans,  Félix  avait 
fait  serment  d'aimer  toujours  Marie  Rose ,  et  Marie  Rose  avait  juré  de- 
vant sa  mère  et  la  sainte  Vierge  de  n'appartenir  jamais  qu'à  son  cousin 
Félix 

Quand  un  homme  s'est  dit  :  Il  faut  faire  fortune^  c'est  étonnant  de 
voir  comme  les  faibles  deviennent  forts,  et  comme  les  plus  indomptes 
se  font  obéissans.  Félix  était  né  avec  un  caractère  fier  et  rude  ;  mais  il 
avait,  en  pensant  à  Marie  Rose,  prononcé  les  paroles  qui  domptent  :  il 
avait  dit:  Il  faut  faire  fortune^  et  la  barre  de  fer  avait  plié,  et  le  jeune 

homme  mauvaise  tète  était  devenu  un  matelot  ciocile Enfin 

ce  n'avait  point  été  sans  fruit  que  Félix  avait  courbé  sa  volonté  : 

ses  trois  années  de  voyages  avaient  été  heureuses,  des  lettres  étaient 

R,  C.  — ^  4«  numéro.  2 


—  98  — 
venues  h  la  mère  de  Marie  Rose,  elles  annonçaient  un  piochain  retour  ; 
et  déjà  chez  la  veuve  ce  n'était  plus  la  même  chose ,  Tespoir  d'une 
j)rochainc  joie  avait  ranime  son  j)etit  ménage.  Marie  Rose  ne  laissait 
plus  maintenant  les  ileurs  mourir  sur  leurs  tiges  dans  leur  jardin  ;  elle 
cueillait  les  plus  belles,  elle  les  mettait  dans  des  vases  de  verre  bleu  sur 
la  cheminée  de  leur  chambre,  elle  les  entretenait  fraîches...,  Félix  pou- 
vait arriver  chaque  jour. 

Les  jours  succédaient  aux  jours,  et  V Étoile  des  mers  (c'était  le  nom 
du  vaisseau  de  Félix)  ne  rentrait  point  en  rivière...  la  mauvaise  saison 
avançait  ;  l'automne  allait  linir,  le  coup  de  vent  des  morts  avait  été 
terrible,  et  dans  la  contrée  on  ne  parlait  que  de  naufrages. 

Le  rayon  de  joie  qui  avait  brillé  un  instant  sur  la  veuve  et  sa  fille 
était  passé,  il  n'en  restait  plus  rien.  C'est  de  même  sur  le  coteau  quand 
de  <n'ands  nuat^es  noirs  viennent  à  voiler  le  soleil,  l'œil  ne  retrouve 
plus  sur  le  gazon  l'endroit  où  il  avait  brillé  si  beau  ! 

A  la  hauteur  des  îles  Canaries,  VËtoile  des  mers  avait  essuyé  une 
si  forte  tempête,  que  l'équipage  avait  fait  vœu,  s'il  échappait  à  la  fureur 
des  ilols,  d'aller  en  pèlerinage  porter  un  cierge  et  un  cxvoto  à  la  cha- 
pelle de  Notre- Dcnne-de-Grâce. 

Tous  les  matelots^,  dans  une  courte,  rapide  et  fervente  prière,  avaient 
fait  cette  promesse  sacrée. 

Félix  l'avait  faite  aussi,  mais  lui  avait  joint  un  autre  vœu  ;  au  vœu  de 
l'équipage,  il  avait  dit  à  genoux  à  Dieu  et  à  la  Vierge  mère:  Je  promets 
de  ne  parler  à  ce  que  j'aime  le  plus  au  monde,  qu'après  avoir  prié  de- 
vant l'autel  de  Notre-Dame- d'Eure^  devant  l'autel  où  j'ai  été  fiancé. 
Quand  les  vents  sont  déchaînés  contre  les  vagues ,  quand  les  vais- 
seaux craquent ,  quand  les  mâts  crient,  quand  les  cordages  sifllent , 
quand  le  tonnerre  gronde,  c'est  un  bruit  immense  ;  eh  bien  ,  malgré 
cet  horrible  tumulte.  Dieu  entend  la  prière  qui  s'adresse  à  lui  :  quand 
sa  colère  frappe,  sa  miséricorde  écoute. 

Il  entendit  le  vœu  de  l'équipage,  et  aussi  celui  de  Félix;  le  vaisseau 
fut  sauvé,  cl,  au  milieu  des  glaces  de  l'hiver,  il  aborda  à  l'embouchure 

de  la  Seine. 

Dans  le  monde ,  les  hommes  manquent  souvent  à  leur  parole  ;  le 
jeune  homme  qui  a  promis  d'être  sage  recommence  ses  lolies,  mais  le 
matelot  tient  son  vœu  ;  lui  n'oublie  pas  ce  qu'il  a  promis,  et  quoiqu'il 


—  99  — 

ne  soit  pas  d'ordinaire  très-dévot,  quand  au  milieu  de  la  tempête,  il  dit  : 
Je  ferai  un  pèlerinage^  il  l'accomplit. 

Les  matelots  de  V Etoile  des  mers,  avec  leur  capitaine  en  téte^  allè- 
rent pieds  nus  porter  leur  offrande  à  la  chapelle  de  grâce^  Félix  était 
avec  eux,  et  priait  comme  eux...,  mais  il  n'alla  pas  avec  eux  mêler  des 
joies  profanes  à  l'acte  religieux  qu'ils  venaient  de  remplir;  lui  avait  en- 
core un  vœu  à  accomplir  à  Notre-Dame-d' Eure. 

Marie  Rose  le  savait,  et  sa  mère,  tombée  malade,  lui  avait  dit  :  Ma 
fille,  ma  fille,  va  au  devant  de  Félix  jusqu'à  l'autel  où  tu  as  été  fiancée 
à  lui. 

Oh,  ma  mère  î  avait  répondu  la  jeune  fille,  je  n'aurais  pas  osé  vous 
demander  ce  bonheur. 

— Eh  pourquoi,  chère  enfant  ? 

- — Parce  que  vous  êtes  malade,  parce  que  vous  êtes  souffrante. 

• — Pour  que  je  guérisse,  pour  que  je  ne  souffre  plus,  il  me  faut  ton 
bonheur  ;  va,  et  reviens  avec  Félix,  votre  joie  sera  ma  santé. 

Après  avoir  bien  recommandé  sa  mère  à  ses  voisines ,  Marie  Rose 
partit  ;  et  cependant  ce  n'était  plus  le  temps  des  beaux  jours,  plus  de 
bleu  au  ciel,  plus  de  verdure  aux  arbres^  p^lusde  fleurs  au  gazon  sur  les 
bords  du  chemin...  ;  un  vent  glacé,  une  bise  coupante,  de  la  pluie 
froide,  des  nuages  gris  en  haut,  et  du  givre  bruissant  sous  les  pieds, 
voilà  ce  que  trouve  la  pauvre  pèlerine. 

Tout  en  cheminant  si  durement,  par  fois  elle  prie  tout  bas  sur  son 
rosaire  à  grains  bénits,  par  fois  elle  récite  aussi  le  cantique  de  Notre- 
Dame-d'Eure.  Elle  chante  : 

<(  Courage  !  courage  I  ne  défaille  pas,  Marie  t'attend  à  son  autel, 

))  Tu  lui  diras  les  maux ,  tes  peines ,  et  comme  une  mère_,  elle  se 
))  penchera  pour  te  mieux  écouter,  et  essuyer  tes  pleurs.  ^ 

))  Courage  !  courage  !  ne  défaille  pas,  Marie  t'attend  à  son  autel. 

»  Tu  la  verras,  la  reine  du  ciel,  avec  son  pied  sur  le  serpent,  et  sur 
))  son  sein  l'enfant  Jésus,  son  divin  fils  tendant  les  bras, 

))  Courage!  courage!  ne  défaille  pas,  Marie  t'attend  à  son  autel. 

))  Tu  la  verras,  comme  elle  est  belle,  pleine  de  grâce  et  de  modes- 
))  tie  ;  les  anges  la  portent  sur  leurs  ailes ,  et  douze  étoiles  ceignent  son 
»  front. 

))  Courage  !  courage  !  ne  défaille  pas,  Marie  t'attend  à  son  autel, 

))  Le  chemin  est  rude,  l'espace  est  long;  mais  le  repos  est  sous  la 


—  100  — 

»  voùle  où  Marie  est  vénérée,  le  pèlerin  à  son  sanctuaire  se  sent  tout* 
))  à -coup  délassé. 

))  Courage!  courage  !  ne  défaille  pas,  Marie  l  attend  à  son  autel. 

))  Aux  murs,  tu  verras  appendus  bien  des  tableaux,  bien  des  béquil- 
))  les  et  des  images,  le  marin  échappé  aux  (lots,  et  le  boiteux  qui  mar- 
»  che  droit,  ont  déposé  toutes  ces  otïrandes. 

))  Courage  !  courage  !  ne  défaille  pas,  Marie  t'attend  à  son  autel.  ' 

))  Dieu  commande  à  l'eau  de  couler,  aux  fleurs  des  jardins  de  fleu- 
)>  rir^  aux  astres  du  ciel  d'éclairer,  et  à  Marie  de  nous  entendre. 

»  Courage!  courage!  ne  défaille  pas,  Marie  t'attend  à  son  autel.  » 

Pendant  que  Marie  Rose  chantait  ainsi,  le  ciel  se  couvrait  de  plus  en 
plus  de  nuages  noirs;  comme  elle  avait  loi,  elle  avait  courage,  et  comme 
elle  avait  courage^  ni  la  fatigue  ni  le  mauvais  temps  ne  pouvaient  l'ar- 
rêter. 

Enfin,  dans  la  plaine  qui  s'étend  au-dessous  du  coteau  de  Graville, 
elle  aperçut  l'humble  toit  de  la  chapelle  d'Eure...  C'est  là  que  je  vais 
le  voir,  se  dit-elle,  cl  elle  marcha  plus  vite. 

Comme  elle  passait  sous  les  murs  de  l'abbave,  elle  entendit  la  cIcK 

che  qui  tintait  un  glas Oh  !  c  était  triste  par  uîi  temps  si  noii",  aussi 

ça  lui  serra  le  cœiu\..,  surtout  lorsqu'en  passant  devant  une  maison, 
sur  le  bord  du  chemin,  elle  vit  un  cercueil  avec  deux  cierges  qui  brû- 
laient, et  de  pauvres  parens  qui  pleuraient  et  priaient Elle  ne  vou- 
lut point  passer  outre  sans  prier  avec  eux  ;  elle  approcha  du  seuil  mor- 
tuaire, ti^empa  la  branche  de  buis  dans  le  bénitier  de  cuivre,  et  jetta  de 
l'eau  bénite  sur  le  cercueil,  en  disant  :  «  Paix  !  paix  à  celui-là!...  )) 

Ceux  qui  pleuraient  le  mort  ne  lui  dirent  rien,  mais  avec  leurs  re- 
gards ils  la  remercièrent,  et  elle  se  remit  en  route,  répétant  tout  bas: 

a  Courage  !  courage  !  ne  défaille  pas,  jNIarie  t'attend  à  son  autel.  » 

Il  va  des  gens  auxquels  les  choses  extérieures  ne  font  rien  ;  ceux-là 
doivent  être  bien  moins  gênés  dans  la  vie;  rien  ne  doit  retarder  leur 
marche.  Il  y  en  a  d'autres  pour  lesquels  tous  les  rieiis  sont  quelque 
chose;  ceux-là  voient  des  augures,  des  pressentimens  partout;  s'ils 
courent  à  une  partie  de  plaisir ,  si  leur  ame  chante  de  joie,  et  qu'ils 
viennent  à  entendre  un  glas  funéraire,  les  voiià  attristés;  sils  rêvent 
d'amour  et  d'espérance,  et  qu'ils  rencontrent  un  mort,  les  voilà  arrêtés. 
Marie  était  du  nombre  des  derniei's  ,  aussi  déjà  elle  ne  marchait  plus  ; 
les  pensées  sombres  qu'elle  venait  de  prendre  au  son  de  la  cloche  et  à 


—  101   — 

k  vue  du  cercueil,  lui  ëlaient  devenues  comme  un  poids  qui  l'empêchait 

d'avancer 

Enfin,  la  voilà  arrivée  à  la  chapelle;  la  pèlerine  a  atleinl  le  but  de 
son  pèlerinage.  Félix  y  est-il  déjà  /  L'a-t-il  devancée? 
Non. 

Il  va  bientôt  venir,  se  dit  IMarie,  et  elle  se  mit  à  prier,  et  dans  sa 
prière  elle  répétait:  «  Vierge  Marie,  fais  que  le  matelot  que  tu  as  sauvé 
))  de  la  fureur  des  vagues,  vienne  se  reposer  auprès  de  ton  autel.  » 

Mais  le  soir  vint...  Félix  n'était  pas  arrivé  ;  on  ferma  les  portes  de 
la  chapelle,  et  Marie  Rose  allait  chercher  un  gite,  quand  elle  entendit 
les  femmes  et  les  hommes  du  village  qui  racontaierit  la  mort  d'un  jeune 
matelot^  qui  avait  échappé  aux  tempêtes  de  la  grande  mer,  mais  qui 
avait  péri  en  traversant  la  Seine,  en  revenant  d'un  pèlerinage  à  Notre- 
Vame-  de-  Grâce . 

Oh!  c'est  Félix!  c'est  Félix  !  s'était  écrié  aussitôt  Marie  Rose,  et  dès 
lors  elle  ne  pensa  plus  à  chercher  un  abri;  le  ciel  était  devenu  tout 
noir,  tout  obscur,  la  neige  tombait  en  épais  tourbillons,  chacun  dans  le 
pays  était  rentré  dans  sa  cabane,  rt  1rs  chiens  même  des  fermes  ne  ro^ 
daient  point  dans  les  cours,  tant  la  nuit  était  froide  et  neigeuse  ' 

Mais  la  fiancée  de  Félix,  elle,  ne  se  doutait  ni  de  l'obsciu-ité  ni  du 
froid,  ni  de  la  neige,  ne  pouvant  plus  pénétrer  dans  ia  chapelle,  elle 
priait  à  genoux  sur  le  seuil  extérieur. 

Comme  il  gelait  très-fort,  elle  écoutait,  se  disant  :  S'il  vient,  j'enten- 
drai de  loin  le  bruit  de  ses  pas  sur  la  neige  qui  durcit. 

Pauvre  Rose!  elle  était  toute  couverte  de  givre  et  de  frimas  et  elle 

ne  les  sentait  pas  encore Elle  priait,  elle  priait  toujours,  et  pas  le 

plus  petit  bruit  ne  parvenait  jusqu'à  elle Le  souvenir  de  la  cloche 

de  Graville  et  le  mort  de  la  cabane  lui  revenaient  serrer  le  cœur  •  c'é-  j 
tait  un  vrai  pressentiment  qu'elle  avait  ressenti  à  la  vue  du  cercueil  • 
c'était  Dieu  qui  avait  voulu  la  préparer  à  tant  de  malheurs  ! 

Enfin  il  vint  à  la  pauvre  Marie  Rose  quelque  chose  qui  apaisa  un 

peu  ses  angoisses,  un  assoupissement  la  saisit ;  c'était  ce  mauvais 

sommeil  qui  engourdit  ceux  que  Dieux  condamne  à  mourir  de  froid,  ' 
c'était  ce  sommeil  précurseur  du  grand'sommeil. 

La  pauvre  enfmt,  la  tête  appuyée  sur  le  bois  de  la  porte,  avait  reçu 
d'en  haut  comme  une  blanche  couverture,  ou  plutôt  comme  un  suaire; 
on  ne  voyait  plus  ni  ses  bras,  ni  sa  jolie  taille  :  son  visage  seul,  abrité 


—  102  — 

par  l'épaisseur  du  portail,  n'était  pas  recouvert  par  la  neige  qui  n'avait 
cessé  de  tomber  toute  la  nuit  ;  mais  ce  visage  était  presque  aussi  blanc 
que  les  frimas  ;  plus  de  roseur  sur  les  joues,  plus  de  vie  dans  les  traits. 

Comme  s'il  devait  y  avoir  de  la  joie  ce  jour-là,  le  soleil  se  leva  bril- 
lant, et  si  l'on  avait  eu  le  cœur  de  regarder,  c'eût  été  beau  à  voir  que 
tous  les  diamans  qu'il  faisait  scintiller  sur  les  arbres. 

A  la  chapelle  tout  semblait  tendu  de  blanc,  comme  pour  les  funérail- 
les d'une  vierge,  et  au  toit  qui  avançait  un  peu  au-dessus  de  la  tête  de 
Marie  Rose,  il  y  avait  de  petits  glaçons  blancs  qui  pendaient  comme 
une  frange  de  cristal. 

Le  père  capucin  qui  desservait  la  chapelle  ne  vint  pas  le  premier  ; 

quand  il  y  arriva,  un  homme  le  précédait cet  homme c'était 

Félix  !  Il  y  en  a  peut-être  qui  pourraient  peindre  et  redire  la  scène  qui 
se  passa  alors  que  le  fiancé  reconnut  sa  fiancée  sans  vie,  sans  mouve- 
ment, alors  que  tous  ses  soins  ne  purent  la  réchauffer Moi,  je  l'a- 
voue, je  n'ai  pas  de  parole ,  pas  de  plume  pour  bien  redire ,  pour  bien 

retracer  semblables  choses Te  les  vois,  je  les  ressens,  j'en  pleure  J 

mais  les  peindre,  j'y  renonce 

«  Elle  était  venue  au  rendez-vous  la  première ,  et  la  voilà  morte, 
»  morte  pour  moi;  »  c'était  là  ce  que  le  malheureux  Félix  ne  cessait 
de  crier  avec  désespoir. 

Le  vieux  religieux  lui  dit  :  Mon  fils,  vous  serez  moins  à  plaindre, 
vous  souffrirez  moins,  si  vous  pouvez  prier  un  peu  avec  moi ,  venez , 
et  le  prêtre  amena  le  jeune  marin  près  du  sanctuaire  ;  Marie  Rose  y 
était  étendue  sur  des  couvertures,  à  la  place  où  d'ordinaire  on  dépose 
les  cercueils  à  la  messe  des  morts. 

Tout  le  village  avait  su  ce  qui  était  arrivé,  et  la  foule  maintenant 
remplissait  la  chapelle,  le  religieux  allait  prier  pour  la  pauvre  fiancée, 
en  joignant  son  nom  à  celui  d'une  autre  femme  pour  laquelle  il  allait 
dire  la  messe.  Oh!  je  vous  assure  que  l'assistance  était  bien  préparée  à 
prier  avec  lui.  Pendant  que  la  messe  se  disait,  Félix  pleurait  toujours, 
et  deux  femmes  avec  des  étoffes  chaudes,  frottaient  les  membres  gKv 
ces  de  la  jeune  fille 

Lors  de  l'Évangile,  quand  le  prêtre  prononça  ces  mots  : 

<(  Ego  sum  resuruegtio  et  vita  ,  » 

La  fiancée  de  Félix,  se  réveillant  de  son  pesant  sonimeiij  étendit  les 
bsas,  en  criant  : 


^  103  — 

Notre-Dame,  Notre-Dame,  ayez  pitié  de  lui  ! 

— Me  voilà,  me  voilà  !  répondit  Félix,  et  tous  les  deux  étaient  main- 
tenant à  genoux  Tun  à  côté  de  l'autre,  comme  deux  fiancés,  et  tous 
les  deux  pleuraient,  mais  à  présent  c'était  de  joie. 

Depuis  cet  heureux  jour,  INIarie  Rose  et  Félix  retournèrent  à  Har- 
fleur  ;  mais  la  jeune  fille,  devenue  heureuse  épouse,  ne  put  jamais  per- 
dre sa  pâleur,  et  elle  resta  toute  sa  vie  blanche  comme  les  frimas  qui 
l'avaient  enveloppée,  et  c'est  aussi  depuis  ce  temps  que  Notre-Dame- 
ci^  Eure  a  pris  le  nom  de  Notre-Dame- des-Neiges, 

Vicomte  Walsh. 


DE   LA  LIBERTÉ  D'ENSEIGNEMENT. 

(  2«  article.  ) 

Nous  croyons  que  les  temps  sont  venus  où  les  catholiques,  à  l'exem- 
ple de  l'Église,  doivent  jouer  cartes  sur  table,  et  si  nous  osons  ainsi  le 
dire^  graver  sur  leurs  fronts  ce  qu'ils  veulent  avec  ce  qu'ils  croient. 
Rarement  les  moyens  d'adresse  leur  ont  réussi ,  et  certes  ,  à  aucune 
époque,  les  réticences  et  les  déguisemens  n'ont  été  moins  nécessaires 
qu'aujourd'hui.  En  effet,  si  nous  ne  pouvons  imposer  notre  volonté 
aux  ennemis  de  nos  doctrines ,  nous  pouvons  moins  encore  les  abuser 
sur  les  résultats  des  mesures  auxquelles  nous  attachons  quelque  prix. 
Que  gagnerions-nous  maintenant  à  affecter  une  hypocrite  terreur  de  la 
liberté  d'enseignement?  Qui  tromperions-nous  en  n'avouant  pas  qu'elle 
implique  le  monopole  de  l'enseignement  au  profit  du  clergé  ?  Non- 
seulement  les  adversaires  du  catholicisme  savent  tout  cela  aussi  bien 
que  nous ,  mais  encore  ,  nous  ne  pourrions  élever  à  ce  sujet  quelque 
doute  dans  leur  esprit  sans  affaiblir  le  désir  qu'ils  ont  de  rendre  à  la 
famille  la  plus  précieuse  de  ses  franchises.  S'ils  consentaient  à  la  réta- 
blir dans  ses  droits,  c'est  afin  de  sociabiliser  les  générations  naissantes, 
en  les  plaçant  de  fait  sous  le  patronage  du  sacerdoce,  patronage  qu'ils 
ont  en  horreur,  et  que  néanmoins  ils  acceptent  comme  une  irrémé- 
diable nécessité.  Nier  cette  conséquence  serait  donc  une  étrange  sorte 
d'habileté,  N'imitons  pas  le  nautonier  imbécile  qui ,   lorsque  la  tem- 


—  104  '^ 

petc  l'entraîne  au  port,  lui  refuse  ce  qu'il  a  gardé  de  voiles,  et  relarde 
riieiu^e  de  la  délivrance  en  louvoyant  au  milieu  des  écueils. 

Une  tactique  si  peu  digne  de  la  sainteté  de  notre  cause  présentera 
encore  un  autre  danger.  Il  est  parmi  nos  frères  des  hommes  dignes  dô 
tous  nos  respects,  mais  qui  persistent  à  raisonner  et  à  agir  comme  si  la 
société  actuelle  était  une  société  catlioliquement  constituée.  Ceux-là 
s'indignent  à  la  pensée  d'un  enseignement  abandonné  à  la  merci  des 
spéculations  individuelles,  et  le  monopole  légal  de  l'université,  mono- 
pole qu'ils  espèrent  conquérir  un  jour,  les  effraie  moins  que  le  triom- 
phe du  principe  d'un  alYranchissement  universel.  Ils  repoussent  donc 
ce  principe  autant  que  le  faisaient  naguère  les  ennemis  du  nom  chré- 
tien, et  leur  opposition,  bien  que  chaque  jour  elle  diminue  d'intensité, 
est  un  obstacle  que  nous  ne  surmonterons  certainement  pas,  en  ad- 
mettant qu'elle  est  fondée  en  fait,  qu'elle  est  justifiée  d'avance  par  les 
résultats  nécessaires  du  système  que  nous  invoquons.  Nous  ne  parvien- 
drons à  vaincre  leurs  répugnances  qu'à  force  de  franchise,  en  ne  taisant 
rien  de  notre  pensée,  en  leur  prouvant  que  la  liberté  iUimitée  de  l'en- 
seignement est  aujourd'hui  la  seule  voie  ouverte  à  l'Eglise  afin  d'arri- 
ver à  ce  monopole  qui  est  moins  encore  un  droit  pour  elle,  qu'un  be- 
soin pour  la  société. 

La  France _,  telle  que  le  dix-huitième  siècle  l'a  faite,  n'a  plus  cette 
unité  qui  était  jadis  et  sa  gloire  et  sa  force.  Um^  dans  l'ordre  tempo- 
rel, en  ce  sens  qu'elle  obéit  à  un  gouvernement  unique^  qu'elle  est  ré- 
gie par  une  seule  administration,  elle  est  scindée  dans  l'ordre  spirituel 
en  autant  de  sociétés  distinctes  qu'elle  renferme  de  croyances  diffé- 
rentes. Ces  divisions  existent,  et  la  paix  ne  peut  être  maintenue  qu'à 
l'aide  de  la  liberté  de  conscience,  liberté  tellement  indispensable  que, 
sans  hésiter,  la  restauration  l'avait  écrite  dans  sa  charte  ,  et  que  saint- 
Louis,  s'il  eut  été  à  la  place  de  Charles  X,  ne  l'en  eut  point  effacée. 
C'est  que  la  liberté  de  conscience  est  un  compromis  à  l'aide  duquel 
les  doctrines  rivales  qui  se  sont  implantées  au  sein  d'une  nation  renon- 
cent à  la  plonger  dans  l'abimc  d'une  interminable  anarchie,  ou  à  la  par- 
tager eu  fractions  indépendantes  les  unes  des  autres.  Alors,  ceux  qui 
professent  ces  doctrines  s'obligent,  dans  l'ordre  où  ils  ne  peuvent  s'en- 
tendre, à  une  tolérance  mutuelle,  et  par  conséquent  le  pouvoir  qui  les 
gouverne  en  commun  est  obligé  de  renoncer  à  toute  jurisdiction  directe 
ou  indirecte  sur  les  consciences.  Il  ne  se  déclare  point  athée,  mais  in- 


—  105  — 
compétent  ;  parce  qu'il  ne  peut  se  laire  juge  en  ces  matières,  s'arroger 
législativcment  le  droit  de  distinguer  le  vrai  du  faux  sans  violer  le  pacte 
tacitement  conclu  entre  les  gouvernés.  Car,  du  moment  où  il  a,  en  tant 
que  pouvoir,  une  opinion,  il  refuse  nécessairement  une  égale  part  dans 
ses  faveurs  à  ceux  qui  ne  la  partagent  point ,  et  ils  tombent  à  l'état 
d'opprimés,  et  la  paix  publique  est  aussitôt  en  péril.  Ainsi,  lorsqu'un 
peuple  se  divise  en  plusieurs  sociétés  spirituelles  ,  lorsqu'une  immense 
majorité  surtout  ne  professe  point  le  même  culte,  la  liberté  de  cons- 
cience est  la  condition  de  sa  vie  politique  ,  et  ce  qui,  en  d'autres  cir- 
constances, est  peut-être  un  grand  mal,  devient  alors  le  seul  gage  con- 
cevable de  salut. 

Or,  il  est  évident  que  la  liberté  de  conscience  suppose  celle  de  l'en- 
seignement ,  car  le  père  de  famille  tient  de  trop  près  à  ses  enfans , 
s'identifie  trop  parfaitement  avec  eux  pour  se  croire  libre,  s'il  est  privé 
du  droit  de  faire  germer  dans  leurs  jeunes  intelligences  les  doctrines 
qu'il  croit  vraies,  c'est-à-dire  ses  propres  doctrines.  Ainsi  aucune 
croyance  ne  peut  prétendre  au  monopole  légal  de  l'éducation,  sans  se 
poser  la  persécutrice  de  toutes  les  autres,  sans  violer  le  pacte  fonda- 
mental dans  ce  qu'il  a  de  plus  vrai ,  c'est-à-dire,  dans  celle  de  ses  dis- 
positions qui  correspond  le  plus  fidèlement  à  l'état  actuel  de  la  so- 
ciété. Catholiques  et  protestans,  athées  et  théistes,  tous  s'abuseraient 
également  s'ils  s'imaginaient  que  la  loi  pourrait  long-temps  leur  assu- 
rer la  direction  exclusive  des  nouvelles  générations.  Si  le  gouverne- 
ment a  pu  se  l'attribuer  jusqu'à  ce  jour,  c'est  qu'il  n'a,  officiellement 
du  moins,  aucune  prédilection  religieuse  ou  philosophique.  On  a  en- 
diu'é  son  indifférence;  personne  n'eut  supporté  sa  ferveur 

Mais  cette  indifférence ,  par  cela  même  qu'elle  jette  dans  le  corps 
enseignant  des  hommes  de  toutes  les  opinions,  devrait  être  contagieuse. 
Elle  arriva ,  en  passant  par  les  maîtres ,  du  gouvernement  aux  élèves  , 
et  les  efforts  des  plus  vertueux  ministres  de  la  branche  aînée  échouè- 
rent contre  la  fatalité  de  leur  position.  Avec  des  professeurs  tous  chré- 
tiens ou  tous  athées,  on  eut  fait  des  chrétiens  ou  des  athées;  avec  des 
professeurs  empruntés  à  toutes  les  doctrines  on  fit  des  sceptiques,  et 
la  société,  allanguie  par  une  insouciance  générale,  finit  par  devenir  ce 
que  nous  la  voyons  ,  un  corps  usé  avant  le  temps,  au(|uel  il  ne  reste 
plus  que  la  force  de  mourir.  Des  trois  alternatives  possibles,  du  mo- 
nopole légal  accordé  à  une  doctrine  quelconque,  du  monopole  réservé 


—  106  — 
au  gouvernement  et  du  droit  commun ,  la  première  donc  est  imprati- 
cable 5  et  la  seconde  a  produit  une  atonie  universelle  qu'interrompent 
par  fois  les  clameurs  d'un  sombre  désespoir.  Reste  la  troisième.  Nous 
allons  la  suivre  dans  ses  conséquences. 

Il  y  aurait  folie  h  s'imaginer  que  la  liberté  d'enseignement  puisse 
immédiatement  transférer  au  clergé  le  domaine  tout  entier  de  l'in- 
struction publique.  D'une  part,  le  clergé  n'est  point  encore  en  me- 
sure de  recueillir  l'immense  héritage  de  l'université;  et  de  l'autre, 
celle-ci  soutenue  par  le  budget  et  appuyée  sur  les  industries  indivi- 
duelles qui  s'y  rattachent,  soutiendra  quelque  temps  encore  une  con- 
currence que  chaque  année  rendra  plus  vive  ,  mais  qui  d'abord  sera 
réduite  à  des  limites  assez  étroites.  En  effet ,  les  bonnes  maisons  d'é- 
ducation ne  s'improvisent  pas  5  il  faut  du  temps  pour  former  d'habiles 
professeurs,  et  le  sacerdoce,  quelque  riche  qu'il  soit  déjà  sous  ce  rap- 
port, ne  l'est  point  assez  pour  suffire  aux  besoins  de  la  France.  A  cet 
égard,  il  a  beaucoup  à  faire,  et  par  conséquent  la  transition  complète 
de  l'enseignement  sacerdotal  s'opérera  graduellement  et  presque  sans 
secousse,  quant  aux  bons  établissemens  de  la  première  espèce  qui 
existent  aujourd'hui.  Toutefois,  cette  transition  s'achèvera nécessaire- 
rement  sous  le  régime  du  droit  commun,  et  voici  pourquoi  : 

Les  catholiques  qui  s'arrêtent  à  la  superficie  des  choses,  voient  que 
la  liberté  donnée  à  l'enseignement  doit  le  réduire  aux  ignobles  pro- 
portions d'une  entreprise  mercantille,  et  le  sang  leur  monte  au  vi- 
sage, lorsqu'ils  pensent  qu'un  jour  l'opinion  publique  assimilera  le 
chef  d'un  collège  à  l'entrepreneur  d'une  flibrique.  Pleins  d'un  juste 
respect  pour  les  rapports  qui  lient  le  professeur  à  l'élève ,  pour  cette 
paternité  de  seconde  majesté  ^  aussi  sainte  peut-être  que  la  paternité 
véritable  ,  ils  ne  peuvent  se  résigner  à  faire  de  l'un  un  simple  vendeur, 
et  de  l'autre  un  acheteur  courant  au  meilleur  marché  ,  et  se  donnant 
à  qui  livre  au  plus  juste  prix  le  pain  de  l'intelligence.  Cette  dégrada- 
tion les  affecte  douloureusement;  et  nous  qui  savons  combien  la  mis^ 
siondu  professeur  entraîne  de  responsabilité  devant  Dieu,  nous  parta- 
gerions toute  leur  indignation,  si  nous  vivions  à  une  autre  époque,  en 
un  siècle  où  ces  questions  d'argent  qui  les  révoltent  auraient  moins 
d'importance  ;  mais  la  véritable  s;igesse  consiste  à  accepter  les  faits  que 
Ton  ne  peut  changer,  au  lieu  d'aller  se  briser  contre  eux.  Pourquoi 
d'ailleurs  nous  plaindrions-nous  de  l'avarice  des  pères  de  famille,  si 


—  107  — 
certe  avarice  doit  assurer  aux  établissemcns  calholiques  une  préférence 
universelle  ? 

Oui,  et  nous  le  reconnaissons  sans  liésitci',  le  droit  commun  fera 
descendre  l'enseignement  de  son  ancienne  dignité  ,  et  l'assimilera  en 
tout  h  ces  manufactures  dont  le  succès  dépend  à  la  fois,  et  de  la  qua- 
lité et  du  bas  prix  des  marchandises  livrées  aux  consommateurs.  De 
même  qu'un  fiibricant  d'indiennes  a  la  certitude,  s'il  fait  mieux,  et  à 
moins  de  frais  que  ses  rivaux ,  de  les  écraser  par  sa  concurrence  ,  de 
même  les  maisons  d'éducation  qui  donneront  au  meilleur  marché  les 
soins  les  plus  paternels,  la  nourriture  la  plus  saine ,  l'instruction  la  plus 
solide,  l'éducation  la  plus  pure,  sont  assurées  d'une  préférence  que  la 
législation  elle-même  ne  pourra  leur  enlever  qu'en  les  fermant  de  force. 
Ici,  il  ne  s'agit  ni  de  doctrine,  ni  d'esprit  de  parti  ;  c'est  une  question 
qui  se  résume  en  chiffres,  et  dont  l'importance  est  d'autant  plus 
grande  que  la  cupidité  est,  tout  le  monde  en  convient,  la  passion  do- 
minante des  temps  où  nous  vivons. 

Ainsi  l'instruction  pu])lique,  sous  le  régime  de  la  liberté,  appartien 
dra,  si  nous  osons  le  dire,  d'une  manière  fatale  à  ceux  (]i\\  fourniront^ 
aux  conditions  les  moins  élevées,  le  meilleur  enseignement,  et  s'ils 
peuvent  se  charger  de  toute  notre  jeunesse,  toute  notre  jeunesse  leur 
sera  livrée.  Ils  en  auront  le  monopole  ,  ce  monopole  que  les  lois  ne 
confèrent  pas,  et  qui  n'en  est  que  plus  durable,  parce  qu'il  est  volon- 
tairement accoixlé  par  les  consommateurs  ,  monopole  né  de  la  libre 
concurrence  ,  et  qu'obtiennent  seulement  les  plus  habiles  à  la  lois ,  et 
les  plus  éconouies.  Dans  les  industries  ordinaires,  les  grands  capitalis- 
tes le  possèdent  aujourd'hui  et  au  même  titre,  en  vertu  de  la  même 
loi ,  il  ne  peut  échapper  au  clergé. 

Le  prêtre  catholique,  par  cela  même  qu'il  est  célibataire,  n'a  point 
a  s'occuper  de  l'avenir  d'une  famille,  en  sorte  que  le  nécessaire  suffît  à 
ses  besoins  ,  et  par  conséquent  le  prêtre,  chef  d'un  collège,  et  les  prê- 
tres professeurs  peuvent  se  contenter  d'un  bénéfice  qui  ne  saurait  sul- 
fire  à  la  position  du  laïque.  Pour  celui-ci,  renseignement  est  une  pro- 
fession j  pour  celui-là,  c'est  un  devoir,  et  cette  différence  radicale  en 
entraîne  une  multitude  d'autres  non  moins  frappantes.  Le  prêtre, 
moins  avide,  parce  (ju'il  n'a  point  les  uiêmes  motifs  de  cupidité, ignore 
les  ruses  misérables  d'une  parcimonie  c[ui  spécule  sur  la  santé  des  en- 
fans  qui  lui  sont  confiés.  Comme  il  n'a  point  d'autres  fils,  il  reporte 


—  103  — 

sur  SCS  élèves  loutc  sa  puissance  d'amour,  et  leur  saule  lui  est  chère 
en  ollc-mènie  h  cause  cFeux  ,  et  uon  dans  l'intcrèt  d'un  lucre  futur. 
Delà  des  soins  plus  assidus,  une  nourriture  meilleure,  et  chose  singu- 
h'ère,  son  apparente  prodigalité  coûte  moins  que  l'avare  rigidité  du 
laïque.  Gomme  ce  dernier  ne  peut  exercer  aucun  contrôle  religieux 
sur  les  laïques,  maîtres  et  serviteurs  dont  il  est  entouré,  non-seulement 
il  est  obligé  de  leur  donner  un  salaire  plus  élevé,  mais  encore  il  est 
sans  cesse  victime  d'un  gaspillage  effréné,  qui  multiplie  ses  dépenses  et 
n'ajoute  rien  au  bien  être  des  élèves.  Au  contraire,  dans  un  collège 
sacerdotal,  il  n'est  personne  qui  ne  contribue  dans  la  mesure  de  ses 
forces  au  succès  de  l'entreprise.  Les  professeurs,  satisfaits  du  plus  mo- 
dique traitement,  rivalisent  de  zèle,  et  comme  le  lien  de  conscience 
s'étend  jusqu'aux  derniers  degrés  de  la  hiérarchie  scholaire,  le  chef  de 
l'établissement  n'a  à  redouter  ni  la  mauvaise  foi,  ni  la  négligence  de 
ses  subordonnés.  Aussi  les  bénélices  du  clergé  enseis^nant  sont-ils 
énormes.  On  peut  en  juger,  non  par  les  fortunes  qu'ont  amassées  les 
ecclésiastiques  qui  dirigent  nos  petits  séminaires ,  mais  par  le  nombre 
des  enfans  qu'ils  reçoivent  gratuitement^  mais  par  l'immensité  des 
édifices  élevés  par  eux,  avec  la  seule  ressource  de  leurs  profits,  et 
malgré  la  crainte  toujours présen-te  d'une  brutale  confiscation.  Que  l'en- 
seignement soit  libre,  et  bientôt  il  y  aura  des  maisons  qui  n'ayant  plus 
de  frais  de  construction  à  faire,  et  limitant  l'étendue  de  leur  charité  , 
réduiront  leur  prix  au  minimum  possible.  Alors  quel  sera  l'établisse- 
ment laïque  qui  pourra  lutter  contre  elles. 

Si  la  supériorité  des  collèges  sacerdotaux  est  incontestable  quant  au 
prix  ,  à  la  nourriture  ,  elle  ne  l'est  pas  moins  quant  à  l'éducation  pro- 
prement dite.  Gomme  il  enseigne  par  devoir,  il  renvoie  sans  pitié  les 
élèves  déjà  corrompus  ,  et  son  infatigable  surveillance  préserve  les  au- 
tres, dans  la  mesure  où  cela  est  aujourd'hui  possible,  de  la  contagion 
des  vices  qui  énervent  le  corps  avant  que  l'ame  n'ait  conscience  de  sa 
honle.  Mais  le  prêtre  possède  en  outre  un  talisman  d'une  admirable 
puissance.  Il  enseigne  le  quatrième  commandement  ;  et  quel  est  le 
chef  de  famille  ,  si  incrédule  qu'on  le  suppose,  qui  veuille  que  son  fils 
ignore  qu^a/in  de  vi^Tc  longuement  il  doit  lionorer  son  père  et  sa 
mcre.  Le  monopole  de  ce  précepte  entraîne  sous  l'empire  du  droit 
commun  celui  de  l'enseignement.  Eh  cpioi  !  nous  avons  pour  nous 
l'égoïsmc  ,  l'amour,  l'avarice  des  pères ,  et  nous  pourrions  crain«lre 


—  109  — 
qu'ils  nous  échappent!  Voltaire  ne  voulait  pas  d'un  roi  philosophe; 
ah!  s'il  avait  eu  des  enfans,  il  aurait  eu  bien  autrement  horreur  d'un 
fils  esprit  fort. 

Cependant ,  il  est  une  objection  que  des  hommes  pleins  de  bonne 
foi  opposent  au  principe  de  la  liberté  d'enseignement,  lis  en  compren- 
nent les  conséquences,  et  ils  se  demandent  si  à  la  longue  l'instruction, 
donnée  par  un  corps  affranchi  de  toute  concurrence ,  ne  finira  point 
*par  tomber  au-dessous  des  besoins  de  l'époque.  Ils  redoutent  à  cet 
égard  l'influence  si  heureusement  i^/ie  de  l'épiscopat ,  et  ils  s'imaginent 
que  nos  premiers  pasteurs  donneraient  des  règles  à  la  science  aussi  bien 
qu'à  la  foi.  Ces  craintes  nous  semblent  peu  fondées.  En  premier  lieu  , 
à  moins  d'admettre  que  le  catholicisme  est  faux,  l'on  a  peine  h  com- 
prendre qu'il  puisse  nuire  au  progrès  des  véritables  lumières  ,  ou ,  en 
d'autres  termes,  que  le  prêtre  catholique  ne  puisse  s'emparer,  au  profit 
de  ses  élèves,  de  tous  les  progrés  de  la  science  humaine.  En  second 
lieu,  il  y  aura  toujours  concurrence ,  non  des  écoles  sacerdotales  aux 
écoles  laïques ,  mais  entre  les  écoles  sacerdotales  elles-mêmes  ;  les- 
quelles 5  ayant  tous  les  mêmes  avantages  d'économie  et  de  principes , 
se  rencontreront  en  rivales  sur  le  seul  terrain  où  elles  puissent  l'être , 
sur  celui  de  l'instruction.  Déjà  les  petits  séminaires  améliorent  avec 
une  merveilleuse  activité  leur  enseignement ,  et  l'impulsion  à  laquelle 
ils  doivent  tant  de  progrés  leur  vient  de  ces  évêques  dont  l'influence 
semble  si  dangereuse  à  certains  amis  des  lumières.  Cependant  les  pe- 
tits séminaires  sont  peu  nombreux,  et ,  quelle  que  fut  la  médiocrité  de 
l'instruction  qui  y  est  donnée,  les  postulans  y  seraient  encore  plus  nom- 
breux que  les  élèves.  Que  sera-ce  lorsque,  sur  tous  les  points  de  la 
France,  le  zèle  du  prêtre,  spéculant  sur  les  biens  du  ciel,  comme  le  laïque 
spécule  sur  ceux  de  la  terre  ,  aura  fondé  d'innombrables  collèges?  Sans 
doute  les  évêques  exerceront  sur  ces  maisons  un  salutaire  contrôle  ,  et 
Dieu  nous  garde  qu'il  cj)  soit  autrement?  mais  qui  ne  voit  que  ce 
contrôle  absolu  dans  les  petits  séminaires  se  réduira  ailleurs  aux  choses 
de  doctrine  et  de  mœurs.  Les  formes  les  plus  variées  de  l'enseigne- 
ment le  plus  étendu  seront  donc  tour-à-tour  essayées  avec  que  plé- 
nitude entière  de  liberté  ;  et  en  même  temps  que  la  jeunesse  ,  délivrée 
d'une  instruction  anti-sociale,  se  ficoiinera  à  tous  les  besoins  de  la 
civilisation ,  les  nouveaux  maîtres  se  disputeront  la  gloire  de  la  pré- 
server des  erreurs  qui  enfantent  les  Lacenaires  qt  les  Alibauds. 


—  110  — 
Il  est  une  contrée  où  ces  grandes  vérités  sont  comprises  depuis  long- 
temps, la  Belgique.  Dans  cet  heureux  pays,  elles  ont  passé  de  l'état 
de  simple  théorie  à  celui  de  faits  accomplis ,  et  c'est  en  les  prenant 
sous  cette  forme  que  nous  dirons  dans  un  troisième  article  les  consé- 
quences pratiques  et  déjà  obsei'vées  de  la  liberté  d'enseignement. 

G.    DE   G. 


^^ 


IVAPOLÉOX   X  A   JAMAIS   EXISTÉ. 

Un  tout  petit  hvie  aussi  original  que  spirituel  vient  de  tomber  entre  nos 
mains.  Il  est  intitule  :  Grand  erratum^  source  d'un  nombre  infini  d'errata  à  noter 
dans  l histoire  du  dix-nem'ièmc  siècle.  Or,  ce  grand  erratum  quel  est-il?  c'est 
1  existence  de  Napoléon.  L'auteur  anonyme  s'attache  à  démontrer  que  le  héros 
du  siècle  n'est  qu'une  fiction  poétique  ;  et  ce  paradoxe  moqueur  est  soutenu  avec 
une  gravité  d'érudition  qui  eu  fait  luie  des  meilleures  satyres  qu'on  pût  lancer 
contre  l'atliéisnie  pédautesque  de  certains  docteurs  du  siècle  dernier,  tels  siu- 
tout  que  Dupuis.  On  sait  que  les  moyens  de  prédilection  employés  dans  VOri- 
gine  des  cuites  sont  les  rapprocliemens  astronomiques  et  mythologiques,  et  que 
c'est  en  se  jouant  ainsi  de  l'imagination  de  ses  lecteurs  que  ce  malheuieux  écri- 
vain cherche  à  rendre  douteux  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  authentique  et  de  plus 
respectable  sur  la  terre  ;  eh  bien ,  son  ingénieux  parodiste  n'a  voulu  se  servir 
que  des  mêmes  argumens,  et  c'est  avec  ses  armes  qu'il  l'a  battu.  3Iême  hardiesse 
d'aftirmations,  même  subtilité  de  preuves,  même  extravagance  de  logique.  Li- 
sez et  jugez. 

««  INapoléon  Bonaparte,  dont  on  a  dit  et  écrit  tant  de  choses,  n*a  pas  même 
existé.  Ce  n'est  qu'un  personnage  allégorique.  C'est  le  soleil  personnifié  ;  et  no- 
tre assertion  sera  prouvée,  si  nous  faisons  voir  que  tout  ce  qu'on  pubhe  de  Na- 
poléon-le-Grand,  est  emprunté  du  grand  astre.   » 

Soyons  donc  sommairement  ce  qu'on  nous  dit  de  cet  homme  merveilleux  ; 
On  nous  dit  qu'il  s'appelait  Napolcon  Bonaparte;  qu'il  était  né  dans  une  île 
de  la  Méditerranée;  que  sa  mère  se  nommait  Lœtitia;  qu'il  avait  trois  sœurs 
et  quatre  frères,  dont  trois  furent  rois  ;  qu'il  eut  deux  femmes,  dont  une  lui 
donna  im  fi^ls  ;  qu'il  mit  fin  à  une  grande  révolution  ;  qu'il  avait  sous  lui  seize 
maréchaux  de  son  empire ,  dont  douze  étaient  en  activité  de  service  ;  qu'il 
triompha  dans  le  midi  et  qu'il  succomba  dans  le  nord  ;  qu'enfin,  après  un  règne 
de  douze  ans,  qu'il  avait  commencé  en  venant  de  l'Orient,  il  s'en  alla  disparaîtie 
dans  les  mers  occidentales. 


—  111  — 

Reste  donc  à  savoir  si  ces  différentes  particularités  sont  empruntées  du  soleiL 
Et  d'abord,  tout  le  monde  sait  que  le  soleil  est  nommé  Apollon  par  les  poètes; 
or,  la  différence  entre  Apollon  et  Napoléon  n'est  pas  grande ,  et  elle  paraîtra 
encore  bien  moindre,  si  on  remonte  à  la  signification  de  ces  noms  et  à  leur  ori» 
gine.  Il  est  constant  que  le  mot  Apollon  signifie  exterminateur  ;  et  il  paraît  que 
ce  nom  fut  donné  au  soleil  par  les  Grecs,  à  cause  du  mal  qu'il  leur  fit  devant 
Troie,  où  une  partie  de  leur  armée  périt  par  les  chaleurs  excessives  et  par  la 
contagion  qui  en  résulta,  lors  de  Toutrage  fait  par  Agamemnon  à  Chrysès,  prê- 
tre du  soleil ,  comme  on  le  voit  au  commencement  de  Y  Iliade  d'Homère  ;  et  la 
brillante  imagination  des  poètes  grecs  transforma  les  rayons  de  l'astre  en  flè- 
ches enflammées  que  le  dieu  irrité  lançait  de  toutes  parts,  et  qui  auraient  tout 
exterminé,  si  pour  apaiser  sa  colère,  on  n'eût  rendu  la  liberté  à  Chryséis,  ulle 
du  sacrificateur  Chrysès.  Or,  Jpollon  est  le  même  mot  qxiJpoléon.  Ils  dérivent 
de  ^poilus,  AiïoWvç,  ou  ^poleo,  ÂTro^ew,  deux  verbes  grecs  qui  n'en  font  qu'un  , 
et  qui  signifient  perdre,  tuer,  exterminer.  De  sorte  que  si  le  prétendu  héros  de 
notre  siècle  s'appelait  Apoléon,  il  aurait  le  même  nom  que  le  soleil^  et  il  rem- 
plirait d'ailleurs  toute  la  signification  de  ce  nom  ;  mais  ce  personnage  est  nomme 
Napoléon,  et  conséquemment  il  y  a  dans  son  nom  une  lettre  initiale  qui  n  est 
pas  dans  le  nom  du  soleil.  Oui,  il  y  a  une  lettre  de  plus  et  même  une  syllabe  ; 
car,  suivant  les  inscriptions  qu'on  a  gravées  de  toutes  parts  dans  la  capitale  y 
le  vrai  nom  de  ce  héros  imaginaire  était  Néapoléon.  C'est  ce  que  l'on  voit  no- 
tamment sur  la  colonne  de  la  place  Vendôme.  Cette  syllabe  de  plus  n'y  met 
aucune  différence  ;  elle  est  grecque  sans  doute,  comme  le  reste  du  nom,  et  en 
grec,  ne,  v/j,  ou  nai,  vat,  est  une  plus  grande  affirmation  que  nous  pouvons  rendre 
par  le  mot  véritablement^  d'où  il  suit  que  Napoléon  signifie  :  véritable  extermi- 
nateur, véritable  Apollon.  C'est  donc  véritablement  le  soleil. 

Mais  que  dire  de  son  autre  nom  ?  Quel  rapport  le  mot  Bonaparte  peut-il  avoir 
avec  l'astre  du  jour?  On  ne  le  voit  point  d'abord  ;  mais  on  comprend  au  moins 
que  comme  bonâ  parte  signifie  bonne  partie,  il  s'agit  sans  doute  là  de  quelque 
chose  qui  a  deux  parties ,  l'une  bonne  et  l'autre  mauvaise  ;   de  quelque  chose 
qui  en  outre  se  rapporte  au  soleil  Napoléon.  Or,  rien  ne  se  rapporte  plus  direc- 
tement au  soleil  que  les  effets  de  sa  révolution  diurne,  et  ces  effets  sont  le  jour 
et  la  nuit,  la  lumière  et  les  ténèbres  ;  la  lumière  que  sa  présence  produit,  et  les 
ténèbres  qui  prévalent  dans  son  absence.  C'est  une  allégorie  empruntée  des 
Perses.  C'est  l'empire  d'Oromaze  et  celui  d'Arimane,  de  la  lumière  et  des  ténè- 
bres, des  bons  et  des  mauvais  génies;  et  c'est  à  ces  derniers,  c'est  au  génie  du 
mal  que  l'on  dédiait  autrefois  par  cette  expressive  imprécation  :  y4bi  in  rnalam 
parlem.  Et  si  par  malâ  parte  on  entendait  l«s  ténèbres,  nul  doute  que  par  bonâ 
parte  on  ne  doive  entendre  la  lumière  ;  c'est  le  jour  par  opposition  à  la  nuit  ; 
ainsi,  on  ne  saurait  douter  que  ce  nom  n'ait  des  rapports  avec  le  soleil,  surtout 
quand  on  le  voit  assorti  avec  Napoléon,  qui  est  le  soleil  lui-même  comme  nous 
venons  de  le  prouver. 

2"  Apollon,  suivant  la  mythologie  grecque,  était  né  dans  une  île  de  la  Mé- 
diterranée (dans  l'île  de  Délos) ,  aussi  a-t-on  fait  naiti  e  Napoléon  dans  une  île  de 
la  ^léditerranée,  et  de  préférence  on  a  choisi  la  Corse,  parce  que  la  situation  de 
la  Corse  relativement  à  la  France  où  on  a  voulu  le  faire  régner,  est  la  plus  con- 


—  112  — 

forme  à  la  situation  de  Délos  relativement  à  la  Grèce,  où  Apollon  avait  ses  tem- 
ples principaux  et  ses  oracles. 

3°  On  prétend  que  sa  mère  se  nommait  Laetitia.  Mais  sous  le  nom  de  Lsetitia 
qui  veut  dire  la  joie  ^  on  a  voulu  désigner  l'aurore,  dont  la  lumière  naissante  ré- 
pand la  joie  dans  toute  la  nature  ;  l'aurore  qui  enfante  au  monde  le  soleil,  comme 
disent  les  poètes  en  lui  ouvrant  avec  ses  doigts  de  rose  les  portes  de  l'Orient.  En- 
core est-il  bien  remarquable  que,  suivant  la  mythologie  grecque,  la  mère  d'A- 
pollon s'appelait  Lclo  ou  Lètô  A/.tw  ;  mais  si  de  Leto  les  Romains  firent  Latone  , 
mère  d'Apollon,  on  a  mieux  aimé  dans  notre  siècle  en  faire  lœtitia  parce  que  lœ- 
titia  est  le  substantif  du  verbe  lœtor  ou  de  l'inusité  lœto  qui  voulait  dire  inspirer 
la  joie.  Il  est  donc  certain  que  cette  Laetitia  est  prise  comme  son  fils  dans  la  my- 
thologie grecque. 

4'  D'après  ce  qu'on  en  raconte,  ce  fils  de  Léetitia  avait  trois  sœurs,  et  il  est  in- 
dubitable que  ces  trois  sœurs  sont  les  trois  Grâces ,  qui ,  avec  les  Muses  ,  leurs 
compagnes,  faisaient  l'ornement  et  les  cliarmes  de  la  cour  d'Apollon,  leur  frère.- 

6°  On  dit  que  ce  moderne  Apollon  avait  quatre  frères  ;  or  ces  quatre  frères 
sont  les  quatre  saisons  de  l'année.  Point  de  difficultés  sur  les  genres  ;  en  français 
l'automne  seule  est  féminin ,  et  encore  nos  grammairiens  sont  peu  d'accord  à 
cet  égard  ;  mais  en  latin ,  Autumnus  n'est  pas  plus  féminin  que  les  trois  autres 
saisons.  Des  quatre  frères  de  Napoléon,  trois,  dit-on,  furent  rois,  et  ces  trois 
rois  sont  le  printemps  qui  règne  sur  les  fleurs,  l'été  qui  règne  sur  les  moissons 
et  l'automne  qui  règne  sur  les  fruits.  Et  comme  ces  trois  saisons  tiennent  tout 
de  la  puissante  influence  du  soleil ,  on  nous  dit  que  les  trois  frères  de  Napoléon 
tenaient  de  lui  leur  royauté  et  ne  régnaient  que  par  lui.  Sil  y  en  eut  un  qui  ne 
fut  pas  roi,  c'est  parce  que  des  quatre  saisons  de  l'année,  il  en  est  une  qui  ne 
règne  sur  rien ,  c'est  l'hiver.  Mais  si  pour  infirmer  notre  parallèle ,  on  préten- 
dait que  l'hiver  n'est  pas  sans  empire ,  et  qu'on  voulût  lui  attribuer  la  triste 
principauté  des  neiges  et  des  frimats,  qui,  dans  cette  fâcheuse  saison,  blanchis- 
sent nos  campagnes,  notre  réponse  serait  toute  prête,  c'est,  dirions-nous,  ce 
qu'on  a  voulu  nous  indiquer  par  la  vaine  et  ridicule  principaulc  dont  on  prétend 
que  ce  frère  de  Napoléon  a  été  revêtu  après  la  décadence  de  toute  sa  famill?, 
principauté  qu'on  a  attachée  au  village  de  Canino  de  préférence  à  tout  autre, 
parce  que  Canino  vient  de  cani  qui  veut  dire  les  cheveux  blancs  de  la  froide 
vieillesse  ;  car  aux  yeux  des  poètes,  les  forêts  qui  couronnent  nos  coteaux  en  sont 
la  chevelure,  et  quand  l'hiver  les  couvre  de  ses  frimats,  ce  sont  les  clieveux 
blancs  de  la  nature  défaillante,  dans  la  vieillesse  de  l'année.  Ainsi  le  prétendu 
prince  de  Canino  n'est  que  l'hiver  personnifié. 

Nous  regrettons  de  n'avoir  pas  assez  d'espace  pour  reproduire  en  entier  ce 
charmant  badinage.  On  verrait  avec  quel  bonheur  l'auteur  explique  les  deux 
femmes  de  Napoléon  par  les  deux  femmes  du  soleil,  la  lune  selon  les  Grecs,  la 
terre  selon  les  Egyptiens  ,  dont  une  seule  eut  un  iils,  Orus^  qui  préside  à  l'agri- 
culture, allusion  manifeste  au  prétendu  fds  de  Napoléon,  né  le  20  mars,  à  l'é- 
quinoxe  du  printemps.  L'hydre  de  la  révolution  n'est  pas  moins  bien  expliquée 
parle  serpent  Python,  dont  la  mort  fut  le  premier  exploit  d'Apollon  ;  les  douze 
maréchaux  actifs  par  les  douze  signes  du  zodiaque,  et  les  quatre  inactifs  par  les 
quatre  points  cardinaux.  Le  triomphe  dans  le  midi  et  la  chute  dans  le  nord  i>ar 


—  113  — 

la  marche  naturelle  de  l'astre  du  jour;  erifui  le  berceau  et  la  tombe  ,  Ajaccio  et 
Sainte-Hélène,  par  cet  effet  d'optique  qui  nous  montre  le  soleil  sortant  le  matiu 
des  mers  orientales  et  se  couchant  le  soir  dans  les  mers  occidentales.         | 

Pour  confirmer  sa  démonstration  ,  l'auteur  cite  le  vers  de  M.  Casimir  Dela- 
vigne  :  //  lia  régné  qa  un  jour.  «  La  ntanière  dit-il  dont  le  poète  a  décrit  l'éléva- 
tion, le  déclin  et  la  chute  de  Napoléon  prouve  qu'il  n'a  vu  en  lui  qu'une  image 
du  soleil.  Il  est  donc  certain  que  le  héros  de  notre  siècle  n'est  qu'un  personnage 
allégorique  dont  tous  les  attributs  sont  empruntés  du  soleil.  L'erreur  où  tant  de 
gens  ont  donné  tète  baissée  vient  d'un  quiproquo^  c'est  qu'ils  ont  pris  la  mytho- 
logie du  dix-neuvième  siècle  pour  une  histoire.  »> 


VOTES  DES  CONSEILS  GENERAUX  DE  DEPARTEMENS, 

RELATIFS    AU    CLERGÉ  ,    AUX    MONUMENS    RELIGIEUX   ET    AUX    INSTITUTIONS    PIEUSES. 

Il  est  malheureusement,  au  sein  de  la  société ,  telle  que  l'ont  constituée  les 
révolutions  dont  elle  a  été  violemment  ébranlée ,  une  préoccupation  si  forte 
pour  les  intérêts  matériels ,  que  tout  ce  qui  n'entre  pas  dans  un  cercle  donné  de 
spéculations  plus  ou  moins  sûres,  de  projets  plus  ou  moins  raisonnables,  trouve 
rarement  accès  dans  les  esprits,  même  au  sein  des  assemblées  dont  les  membres, 
appelés  à  disposer  d'une  partie  de  la  fortune  publique  ,  doivent  protéger  non- 
seulement  l'industrie,  mais  aussi,  et  avant  tout,  les  institutions  sur  lesquelles  re- 
pose tout  l'avenir  des  peuples.  Jamais,  peut-être,  cette  triste  vérité  n'avait  paru 
plus  clairement  démontrée  que  dans  la  ciernière  session  des  conseils-généraux  : 
travaux  publics,  chemins  vicinaux,  chemins  de  fer,  ponts  suspendus,  expérien- 
ces agricoles,  prisons,  etc.,  tout  ce  qui  peut  contribuer  à  augmenter  le  bien-être 
physique,  a  successivement  obtenu,  dans  nos  quatre-vingt-six  départemens,  un 
examen  sérieux  et  des  allocations  considérables;  presque  chacune  de  ces  assemblées 
a  montré  pour  les  intérêts  locaux  la  plus  vive  sollicitude  ;  mais  fort  peu  se  sont 
occupés  de  la  religion^  et  par  suite  du  clergé  et  des  établissemens  pieux  qu'il 
protège.  Le  résumé  de  ces  délibérations  a  quelque  chose  de  pénible  sans  doute  ; 
mais  il  peut  servir  à  faire  connaître,  par  la  comparaison  avec  le  passé ,  et  par 
celle  qu'il  sera  facile  de  faire  à  l'avenir,  si  l'on  peut  se  féliciter  d'un  progrès,  ou 
si  l'on  doit  gémir  sur  un  nouvel  indice  d'une  plaie  plus  invétérée.  —  Nous  pré- 
senterons avec  peu  de  réflexions,  d'abord  les  votes  favorables,  puis  ceux  que 
nous  appelerons  mixtes,  et  enfin  ceux  qui  sont  tout-à-fait  hostiles. 

Votes  favorables.  — Ain.  Demande  d'érection  de  sept  succursales  ou  cha- 
2:)elles  vicariales. 

JBouclics-du''Rh6ne.  5,000  fr.  pour  l'église  d'Istres  ;  4,000  fr.  pour  le  clergé 
et  les  édifices  diocésains  ;  vœu  que  l'état  vienne  au  secours  de  la  commune  d'Ar- 
les ,  pour  la  réparation  de  l'ancienne  église  de  Trinquetaille. 

Cher.  10,000  fr.  aux  sœurs  de  charité  (5,000  imputables  sur  1837). 

Corse.  15,000  fr.  pour  le  grand  et  petit  séminaire  ;  hommage  de  reconnais- 
sance à  ]>!.  l'évêque  d'Ajaccio 


—  114  — 

Dordogne.  Demande  qu'on  reprenne  et  qu'on  achève  promptement  les  tra- 
vaux du  séminaire  diocésain. 

Gard.  La  subvention  du  clergé  catholique  et  protestant,  réduite  il  y  a  un  an 
à  16,300  fr  ,  a  été  reportée  au  chiffre  primitif,  20,500  fr.  Le  vœu  a  été  émis 
que  les  églises  de  Castillon  et  de  Pierremale  fussent  érigées  en  succursales,  et  une 
somme  de  300  fr.  allouée  pour  la  réparation  du  mausolée  du  pape  Innocent  YI, 
à  Villeneuve. 

Haut C' Garonne.  3,000  fr.  pour  la  communauté  du  refuge. 

Gers.  \œu  que  les  comités  locaux  et  d'arrondissemens  s'occupent  avec  zèle 
de  la  répression  de  fautes  graves  commises  par  un  trop  grand  nombre  d'institu- 
teurs primaires.  Ce  vœu  est  fort  remarquable  par  les  motifs  religieux  sur  les- 
quels il  est  basé, 

Gironde,  Le  souvenir  de  M.  de  Cheverus  ,  au  monument  duquel  le  conseil 
a  souscrit  à  l'unanimité,  a  semblé  présider  à  ses  votes  :  il  a  alloué  4,000  fr. 
pour  les  funérailles  du  vénérable  archevêque  ;  continué,  malgré  la  vacance  du 
siège,  le  supplément  de  8,000  fr.  accordé  au  prélat,  et  doublé  celui  de  1,500 
fr.  destiné  à  MM.  les  vicaires- généraux  capitulaires. 

Indre-eULoire.  3,000  fr.  pour  l'école  de  chant  de  la  métropole  de  Tours. 

HautC'Loire.  20,000  fr.  pour  les  églises,  les  cimetières  et  les  presbytères. 

Meurlhc.  Vote  de  4,000  fr.  en  faveur  de  M.  l'évéque  de  Rosa,  coadjuteur  de 
Nancy  et  Toul,  par  considération  personnelle  pour  ce  prélat,  et  comme  in- 
demnité pour  les  dépenses  de  ses  visites  diocésaires.  La  forme  de  ce  vote  révèle 
malheureusement  la  trop  longue  existence  de  préventions  fâcheuses  contre  un 
pontife  que  la  persécution  n'a  rendu  que  plus  attaché  à  son  troupeau,  et  à  qui 
le  diocèse  doit  le  sage  administrateur  qui  le  supplée  avec  tant  de  zèle.  —Une 
somme  pareille  a  été  allouée  aux  sœurs  de  la  Doctrine  chrétienne^  pour  l'agran- 
dissement de  leur  maison  de  Nancy,  chef-lieu  de  l'ordre. 

Basses-Pyrénées.  4,000  fr.  pour  le  séminaire  diocésain,  et  1,000  fr.  pour  le 
bas-chœur  de  la  cathédrale. 

Seine-et^Oise.  Continuation  du  supjîlément  de  5,000  fr.  accordé  à  M.  l'évéque 
de  Versailles. 

Votes  mixtes.  —  Oise.  500  francs  mis  à  la  disposition  du  préfet  poui^ 
poursuivre  la  restitution  des  bâtimens  de  l'évêché  de  Beauvais^  que  le  dé- 
partement revendique,  ainsi  que  les  fruits  ou  leur  compensation  avec  les  im- 
penses, qui  lui  profiteront  dans  ce  dernier  cas.  Demande  que  l'ancienne 
cathédrale  de  Noyon  soit  classée  parmi  les  monumens  qui  reçoivent  des  se- 
cours de  rétat,  et  qu'on  prenne  des  mesures  pour  préserver  la  cathédrale  de 
Béarnais  d'un  incendie  que  le  voisinage  de  bâtimens  renfermant  des  matières 
combustibles  doit  faire  redouter. 

Jlhunc.  —  Revenant  sur  sa  décision  précédente ,  le  conseil  a  rendu  aux  cha- 
noines de  la  métropole  de  Lyon  les  900  fr.  qu'il  leur  avait  retirés  dans  sa  ses- 
sion de  1835  ;  il  a  de  plus  accordé  GOO  fr.  à  chacun  des  chapelains  ;  mais  il  a 
refusé  tout  supplément  pour  les  vicaires-généraux,  et  comme  M.  l'archevêque 
n'avait  rien  demandé  pour  lui-même,  il  n'a  pas  fait  remonter  sa  sollicitude  jus- 
qu'au premier  pasteur.  La  réparation  du  vote  qui  avait  excité  de  si  vives  récla- 
mations n'est  donc  point  encore  complète  :  espérons  que  dans  sa  session  de 


—  115  — 

1837,  le  conseil-général  du  Rhône  mettra  ses  décisions  plus  en  harmonie  avec 
les  vœux  de  l'excellente  population  de  la  seconde  ville  du  rovaume  I 

Saone-et'Loire.  AWocâùoïï  de  ijOOO  fr.   pour  la  maîtrise  de  la  cathédrale    à 
une  majorité  de  15  contre  14  ,  et  après  une  vive  discussion.  Refus  de  4,000  fr. 
pour  la  réparation  de  l'église  Saint-Blarcel ,  ancien  prieuré  où  mourut  Abei- 
lard  en  1142,  Yœu  que  les  petits  séminaires  soient  astreints  à  payer  la  rétribu- 
tion universitaire,  si  elle  est  maintenue  pour  les  collèges  par  la  prochaine  loi. 
Seine,    Le  seul  vote  relatif  à  un  monument  ou  à  un  objet  religieux  est  la 
demande  faite  par  le  conseil  pour  que  le  gouvernement  s'occupe  de  la  répara- 
tion de  la  Sainte-Chapelle  ,  et  encore  n'est-ce  point,  en  apparence  du  moins 
pour  qu'elle  soit  rendue  au  culte  que  le  conseil  renouvelle  cette  année  en  sa 
faveur  le  vœu  déjà  émis  en  1834  et  en  1835,  mais  uniquement  parce  que  ce  mo- 
nument, si  remarquable  comme  œuvre  d'art,  se  dégrade  chaque  jour  dans  l'état 
d'abandon  où  il  se  trouve.  Un  motif  à  peu  près  semblable  aurait  dû  appeler  l'at- 
tention sur  l'église  Notre-Dame,  que  son  isolement  complet  expose  et  aux  ten- 
tatives des  voleurs  ,  et  aux  attaques  des  troupes  d'enfans  qui  se  font  un  jeu  de 
briser  à  coups  de  pierres  les  statues  des  portails.  Sans  parler  des  réparations  plus 
importantes  qu'exige  impérieusement  la  conservation  de  cette  admirable  basi- 
lique, ne  serait-il  pas  urgent  d'éloigner,  par  la  pose  d'une  grille  semblable  à  celles 
qui  environnent  la  Madeleine  et  l'ancienne  église  Sainte-Geneviève  ,  l'opprobre 
des  immondices  qu'on  dépose  jusqu'aux  pieds  de  ses  murs?  N'y  eiU-il  pas  eu 
quelque  justice  à  s'occuper  de  la  construction  d'une  demeure  pour  le  premier 
pasteur,  de  l'achat  de  quelques  maisons  curiales  pour  les  paroisses  dont  le  clergé, 
dans  les  quartiers  populeux  surtout,  trouve  avec  peine  des  habitations  conve- 
nables? Quand  on  a  voté  3,500,000  fr.  pour  le  palais  de  Justice,  5  à  6,000,000 
pour  l'embelhssement  de  l'Hôtel-de-Ville,  plus  de  3,000,000  pour  la  construction 
d'une  prison  à  la  Salpêtrière  (prison  dont  le  plan,  publié  depuis  quelques  jours, 
ne  fait  pas  même  mention  d'une  chapelle),  et  tout  cela  avec  la  prévision  des 
supplémens  qui  viennent  grossir  sans  cesse  les  devis  primitifs ,  n'aurait-on  pas 
pu  distraire  quelques  parcelles  de  ces  sommes  énormes,  et  les  appliquer  à  une 
destination  dont  la  convenance  et  l'utilité  nous  semblent  au  moins  aussi  évi- 
dentes ? 

Seine-Inférieure.  Une  fâcheuse  restriction  a  été  mise  à  la  distribution  des 
fonds  destinés  au  clergé.  10,000  fr.  ont  été  accordés  à  M.  l'archevêque  ,  2,500 
à  la  maîtrise  de  la  cathédrale ,  1 ,750  pour  demi-bourses  au  grand  séminaire, 
800  pour  l'église  monumentale  de  Saint-Georges ,  500  pour  celle  de  Saint-Jean- 
d'Aptot,  2,000  pour  celle  de  Caudebec ,  à  la  charge  par  la  ville  ou  par  la  fabri- 
que de  contribuer  pour  une  somme  égale,  enfin  7,000  fr.  pour  sept  grands- 
vicaires  ou  chanoines  de  1831 ,  sans  réversibilité  sur  les  noui>eaux  titulaires.  On  a 
d'autant  plus  lieu  d'être  surpris  de  cette  clause  désobligeante  pour  de  dignes 
membres  du  chapitre,  que,  comme  leurs  collègues,  ils  ont  été  agréés  par  le  gou- 
vernement sur  la  proposition  du  prélat,  à  la  sage  administration  duquel  le  con-« 
seil  s'est  plu  à  rendre  hommage. 

Votes  hostiles.  —  Aisne.  Refus  de  5,000  fr.  demandés  pour  des  réparatioiL^ 
urgentes  aux  églises  et  aux  presbytères. 

Finistère.  Dçmande  à  être  rais  en  possession  des  Mtiraens  du  gi-and  séminaire  de 


—  116  — 

Qtiimper,  et  propose  d'y  établir  un  dépôt  de  mendicité.  Se  plaint  des  quêtes  faites 
parles  curés  suivant  un  usage  adopté  dans  plusieurs  contrées,  dont  les  habitans 
ne  le  verraient  pas  supprimer  sans  peine,  et  base  sa  plainte  sur  le  motif  assez 
singulier  que  les  quêtes  sont  contraires  à  la  position  du  clergé.  C'est  sans  doute 
pour  que  les  pasteurs  protestans  ne  soient  pas  dans  une  position  qui  les  oblige  à 
avoir  recours  au  même  moyen,  qu'une  allocation  a  été  votée  en  leur  faveur  par 
le  même  conseil. 

Haute-Marne.  Demande  que  la  rétribution  universitaire  ne  soit  pas  imposée 
aux  collèges  municipaux,  mais  que  les  petits  séminaires  y  soient  obligés,  si  on 
la  maintient  pour  les  établissemens  universitaires  ;  que  l'ordonnance  du  16 
juin  1828  reçoive  sa  pleine  exécution. 

Loire- Inférieure.  Refus  de  60,000  fr.  demandés  pour  réparer  des  églises  gra- 
vement endommagées  par  un  ouragan  ,  le  28  mars  dernier.  Yœu  que  le  receveur 
municipal  soit  partout  trésorier  de  la  fabrique,  et  que  cette  comptabilité  soit 
partout  assujettie  aux  mêmes  formes  que  celle  des  hospices  et  des  bureaux  de 
bienfaisance. 

Pas-de-Calais.  Vœu  qu'on  observe  rigoureusement  le  concordat,  relative- 
ment aux  fêtes  supprimées. 

Vendée.  Demande  que  le  brevet  d'instituteur  primaire  soit  refusé  atout  indi- 
vidu appartenant  à  une  coni^régation  religieuse^  et  que  le  préfet  soit  autorisé  à  re- 
tirer provisoirement  ceux  qui  auraient  été  déjà  donnés.  Ainsi,  le  conseil-géné- 
ral de  la  Vendée  ne  veut  pas  même  qu'on  autorise  \ns  frères  de  V Ecole  chré" 
tienne  à  tenir  une  école. 

Vosi^es.  Vœu  qu'on  exige  l'observation  du  concordat  de  1801.  D. 


BULLETIN   BIBLIOGRAPHIQUE. 


Deux  Chanceliers  d'Angleterre  :  Bacon  de  Vérulam  et  saint  Thomas 
DE  Cantorbéry,  par  A.-F.   Ozanani  (1). 

Nous  avions  le  projet  d'analyser  cet  ouvrage  d'un  jeune  auteur  que  les 
croyances  religieuses  comptent  déjà  avec  joie  parmi  leurs  défenseurs  les  plus 
dévoués  ;  mais  ,  dans  son  introduction  ,  M.  Ozanam  a  si  parfaitement  expli- 
qué le  but  de  son  ouvrage  ,  que  nous  ne  saurions  mieux  faire  que  de  ci- 
ter ses  propres  paroles  :  <i  Naguère ,  en  poursuivant  le  cours  de  cpielques 
»  études  historiques,  nous  nous  trouvâmes  au  seuil  du  dix-septième  siècle,  face 
î)  à  face  avec  l'un  des  plus  puissans  esprits  qu'aient  enfantés  les  temps  modernes, 
»  Bacon  de  Vérulam.  Nous  essayâmes  de  suivre,  de  loin,  ce  génie  explorateur, 
»  signalant  à  ses  contemporains  des  sources  ignorées  de  science  et  de  prospérité, 
»  où  l'on  a  largement  puisé  dans  la  suite.  Nous  vîmes  cet  homme,  revêtu  des 
»  plus  autistes  fonctions  politiques,  et  chancelier  d'Angleteri-e,  de  qui  on  avait 


(1)  Un  vol.  ixi-8o,  chez  Debécourt,  69,  rue  des  Saints-Pères. 


—  117  — 

le  droit  d'attendre  de  grandes  actions  comme  de  grandes  idées,  déshonorer  sa 
simarre  par  d'incroyables  faiblesses.  Alors  nous  nous  souvînmes  que  la  même 
simarre  avait  été  portée  par  un  autre  personnage  que  l'Eglise  compte  parmi 
les  saints,  Thomas  Becket,  archevêque  de  Cantorbéry,  lui  aussi  doué  d'un 
beau  génie,  mais  en  même  temps  d'une  invincible  vertu.  Nous  nous  rappe- 
lâmes sa  laborieuse  vie,  sa  mort  qui  fut  un  triomphe  ;  et  notre  âme,  qui  venait 
d'assister  au  triste  spectacle  des  bassesses  du  philosophe,  fut  heureuse  de  ren- 
contrer sur  son  chemin  la  consolante  mémoire  du  martyr.  —  Ce  rapproche- 
)  ment,  qui  s'était  fait  de  soi-même  dans  nos  pensées  solitaires,  et  qui  nous 
avait  beaucoup  frappé,  nous  a  paru  pouvoir  n'être  point  dénué  d'intérêt  pour 
nos  frères  croyant  et  pensant  comme  nous ,  et  ce  que  nous  avions  vu  nous 
avons  tenté  de  l'écrire.  Loin  de  nous  l'intention  d'insulter  l'humanité  en  dé- 
couvrant l'opprobre  de  l'un  de  ses  plus  nobles  enfans  !  Nous  ne  serons  que 
les  échos  de  l'histoire.  Les  deux  personnages  que  nous  évoquons  représentent 
deux  principes  :  le  principe  rationaliste  et  le  principe  chrétien  ;  la  raison  éle- 
vée à  sa  plus  haute  puissance,  la  foi  misje  à  sa  plus  rude  épreuve.  Nous  vou- 
lons expérimenter  lequel  des  deux  principes  est  le  plus  fécond  pour  le  bien 
social  ;  nous  voulons  mesurer  un  grand  homme  et  un  saint,  pour  savoir  dans 
lequel  des  deux  la  nature  humaine  s'élève  le  plus  haut  et  se  couronne  de  plus 
de  gloire.  Le  parallèle  n'est  point  inique.  Nous  n'avons  point  choisi  le  moin*- 
dre  d'entre  les  sages  de  la  terre  :  dans  Bacon,  la  philosophie  a  fait  ce  qu'elle 
a  pu.  Nous  n'avons  point  cherché  le  premier  d'entre  les  sages  du  catholicisme r 
il  est  dans  l'Eglise  des  têtes  ceintes  de  plus  brillantes  auréoles  que  celle  de 
saint  Thomas,  Le  parallèle  n'est  pas  non  plus  arbitraire  :  Saint  Thomas  et 
Bacon  ont  porté  les  sceaux  du  même  empire,  ils  ont  vécu  sur  la  même  terre. 
Au  temps  du  premier ,  cette  terre   était  dite  l'île-des-Saints  ;  au  temps  du 
second,  elle  avait  mieux  aimé  se  dire  terre  des  Libres-Penseurs  :  elle  avait 
changé  de  titre  :  nous  allons  voir  si  l'échange  était  bon.  » 
Après  avoir  ainsi  clairement  exposé  la  pensée  qui  l'a  guidé  et  le  plan  qu'il 
se  propose  de  suivre,  M.  Ozanam  envisage  séparément  les  deux  personnages  dont 
le  parallèle  fait  l'objet  de  cette  étude  :  il  les  suit  l'un  et  l'autre  au  milieu  des 
fonctions  qu'ils  remplissent ,  les  accompagne  dans  leur  vie  privée  et  dans  leur 
vie  publique,  et  ne  les  quitte  qu'au  moment  où  la  mort  vint  frapper  Bacon 
dans  la  solitude,  saint  Thomas  dans  son  église,   au  milieu  de  son  clergé.  — 
Cette  donnée  simple  lui  a  fourni  des  aperçus  judicieux,  des  réflexions  philoso- 
phiques fort  justes,  des  rapprochemens  historiques  fort  intéressans.  Il  a  joint  à 
chaque  partie  de  son  ouvrage  des  notes  qui  y  ajoutent  un  nouvel  attrait  et  dont 
l'une  nous  paraît  écrite  et  pensée  avec  une  grande  sagesse. — Placé  en  présence  de 
Bacon,  M.  Ozanam  ne  pouvait  passer  sous  silence  l'ouvrage  posthume  de  M.  de 
Maistre  :  Examen  de  la  philosophie  de  Bacon  :  d'un  autre  côté  ,  l'abord  d'uu 
tel  sujet  n'était  pas  sans  écueil pour  le  jeune  écrivain.  Nous  citons  d'autant  plus 
volontiers  son  jugement,  qu'il  distribue  avec  un  tact  parfait  la  part  du  blâme  et 
de  l'éloge  ,  et  que,  sans  se  poser  en  critique,  l'auteur  saity  émettre  une  opmion 
franchement  consciencieuse.  Nous  voulions  entretenir  nos  lecteurs  de  1  Ljcci- 
men  de  M.  de  Maistre  :  ils  nous  sauront  gré,  sans  doute,  de  le  faire  par  un  nou- 
velle citation  d'un  ouvrage  qui  nous  paraît  digne  de  leur  être  recommandé:  «  Le 


—  118  — 

»  litre  de  M.  de  Maistre  porte  en  lui-même  les  honorables  preuves  de  son  au- 
»  thenticité  ;  c'est  l'achèvement  de  la  pensée  dommante  de  l'auteur,  restée  incom- 
I»  plète  dans  les  soirées  de  Saint-Pétersbourg  ;  c'est  le  dernier  assaut  de  ses  lon- 
ji  gués  et  énergiques  luttes  contre  la  philosophie  du  dix-huitième  siècle.  Comme 
M  cette  odieuse  famille  des  systèmes  sensualistes ,  matérialistes,  athées,  pour 
»  cacher  sa  honteuse  naissance^  se  prétendait  issue  du  génie  de  Bacon,  qui  ne 
w  pouvait,  dans  le  silence  de  la  mort  ,  désavouer  une  telle  paternité ,  IM.  de 
»»  Maistre  va  saisir  Bacon  lui-même,  le  poursuit  tour  à  tour  sur  le  terrain  de  la 
»  logique,  des  sciences  naturelles,  de  la  métaphysique  et  de  la  rehgion,  et  le 
M  jugeant  vaincu  par  une  sentence  qu'on  ne  peut  s'empêcher  de  trouver  sé- 
M  vère,  il  le  déclare  usurpateur  de  gloire,  et  le  dégrade  du  nom  de  grand  homme. 
»  On  reconncdt  bien  là  le  rude  jouteur  qui  a  rompu  de  si  bonnes  lances  contre 
ï>  Condillac,  Loke  et  Yoltaire ,  ce  coup-d'œil  vigoureux  et  impitoyable  que  nul 
s  éclat  n'éblouit,  qui  sonde  les  plus  fortes  armures  et  en  tiouve  toujours  le 
»  défaut  ;  cette  invective  acérée,  aiguisée  par  le  ridicule,  et  qui  laisse  des  traces 
»  ineffaçables  là  où  elle  a  frappé.  Quelquefois  aussi,  oubhant  son  rôle  de  criti- 
»  que,  M.  de  Maistre  expose  avec  majesté  les  grandes  visions  de  son  intelli- 
i)  gence,  et  développe  des  idées  magnifiques  sur  la  nature  du  génie,  sur  l'union  de 
>»  la  science  et  de  la  foi,  sur  les  causes  finales.  Ces  aperçus,  ménagés  avec  art,  sont 
1  comme  autant  d'échappées  qui  agrandissent  la  scène  du  combat  et  lui  don- 
5»  jient  plus  de  profondeur  et  de  lumière.  C'est  là  ce  que  nous  admirons  sans 
»  réserve.  •— <  Mais  nous  ne  saurions  accepter  de  même  la  rigueur  du  jugement 
»  que  l'illustre  écrivain  prononce  contre  la  philosophie  de  Bacon.  —  Nous  ne 
>»  pouvons  entreprendre  de  répondre  en  détail  à  tous  les  reproches  ;  on  trou- 
i)  vera  la  réponse  dans  une  lecture  calme  et  impartiale  du  De  digitale  et  aug^ 
>i  mentis  ou  du  Nof^um  organum.  Peut-être  aurait-on  droit  de  se  plaindre  de 
»  l'aspérité  des  formes  que  revêt  quelquefois  l'illustre  censeur,  et  de  regretter 
»  que  certaines  ironies  n'aient  pas  reçu  tout  le  poli  et  toute  la  finesse  qu'il  leur 
»  eût  donnés,  sans  doute,  s'il  lui  eût  été  permis  d'achever  son  œuvre.  Il  nous 
»  semble  que  M.  de  Maistre  a  été  entraîné,  subjugué  par  luie  polémique,  qui, 
»  aujoui'd'hui  heureusement,  cesse  d'être  opportune,  par  le  besoin  de  combat- 
»  tre  une  école  qui  descend  silencieuse  dans  l'oubh.  Il  nous  semble  que  la 
»  loyauté  de  M.  de  Maistre  a  été  trompée  par  les  assertions  mensongères  de 
»  cette  école,  qui  a  voulu  se  donner  l'honneur  d'avoir  exécuté  le  testament  et 
»  glorifié  la  mémoire  de  Bacon.  M.  de  Maistre  insiste  beaucoup  sur  ce  point, 
31  que  Bacon,  porté  sur  les  autels  de  la  philosophie  par  les  hommes  du  dix-hui- 
ïi  tième  siècle,  fut  ignoré  des  grands  esprits  du  dix-septième  ;  qu'à  l'exception 
»  de  Gassendi,  nul  des  célèbres  penseurs  de  ces  temps  ne  connut  les  œuvres  et 
*  ne  ressentit  l'influence  du  chancelier  de  Vérulam.  C'est  là  une  grave  erreur  ; 
»  et  puisqu'elle  semble  être  le  fondement  principal  du  jugement  que  nous  dé- 
»  clinons,  nous  lui  opposerons  les  témoignages  de  Leibnitz ,  qui  appelait  Bacon 
»  un  homme  divin  :  u  Dmniingenii  vir  Francisais  Baconus  »  (Confessio  fidei)  ; 
»  de  Bayle  {JVorks^  t.  i,  p.  196,  458,  etc.);  de  Bodley  {Lettre  à  Bacon);  de 
»  Boerhaave  {Methodus  dicendi  medicinam)^  qui  attribuait  au  génie  de  BâCOn 
^  uuc  actiou  puissante  sur  celui  de  Descartes  )  de  Descartes  «ufiu.. .«.  ;  etc.  » 


-«  119  ^ 

La  Religion   expliquée  catholiqdement  et  défendle  contre  les  erreurs 
tiiéologiques  les  plus  accréditées  en  europe  (1). 

L'auteur  de  cet  ouvrage,  qui  paraît  animé  du  dcsir  sincère  de  fLiiic  le  bien  , 
veut  l'opérer  avec  puissance ,  et  dans  ce  but ,  il  suit  la  marche  la  plus  méthodi- 
que :  le  dogme ,  la  morale  ,  le  culte  ,  sont  les  trois  grandes  sections  du  premier 
volume.  Le  texte  sacré  expose  d'abord  la  vérité  dogmatique  ,  ou  morale ,  ou  du 
culte  dont  il  s'agit  ;  le  texte  des  Pères  vient  ensuite  expliquer  le  sens  dans  lequel 
l'Eglise  a  toujours  reçu  le  texte  sacré  ,  et  l'auteur  termine  le  chapitre  par  des 
réflexions  propres  à  porter  à  la  pratique  de  cette  vérité.  Nous  pourrions  à  la 
rigueur  terminer  ici  notre  compte-rendu  par  quelques  éloges  donnés  à  la  sim- 
plicité et  à  la  clarté  du  style  ;  mais  la  Reloue  catholique  doit  moins  s'arrêter  à  la 
forme  qu'à  la  pensée,  et  l'auteur  lui-même  nous  saurait  mauvais  gré  de  ne  pas 
remplir  en  entier  la  tache  que  nous  impose  notre  nom. 

Il  nous  a  paru  que  les  principes  de  l'orthodoxie  catholique  ne  sont  pas  tou- 
jours respectés  dans  cet  ouvrage.     . 

Nous  citerons  pour  exemple  le  i)aragraphe  douzième  du  sacrifice ,  où  l'on  re- 
connaît une  teinte  de  calvinisme  à  la  lecture  même  la  plus  superficielle.  En  vain 
le  témoignage  de  quelques  Pères  est-il  invoqué  ;  ces  Pères  doivent  être  entendus 
comme  l'Eglise  les  entend,  et  quand  on  voudra  leur  faire  dire  que  le  ((  pain  et 
«  le  vin  ne  sont  après  la  transsubstantiation  qu'un  corps  et  qu'un  sang  adoptif  ; 
»  que  le  pain  eucharistique  n'est  que  la  figure  du  corps  de  Jésus-Christ...;  »  l'E- 
glise est  là  pour  chanter,  comme  dans  les  siècles  passés  :  Ai'cvcriun  corpus  ^  et 
pour  dire,  avec  le  concile  de  Trente,  à  tous  ceux  qui  professent  de  tels  sentiinens  : 
«  Si  quis  negaverit  in  sanctissimai  Eucharistiae  sacramentocontineri  verè,  realiter 
>>  et  substantialiter  corpus  et  sanguinem  unâ  cum  anima  et  divinitate  Domini 
»  nostri  Jesu  Christi  ac  proindè  lotum  Chrisium...  :  anathema  sit.  » 

Nous  sommes  persuadés  que  la  pensée  de  l'auteur  est  catholique  ;  mais  si  sa 
pensée  est  catholique ,  nous  ne  pouvons  en  dire  autant  de  la  forme  dont  il  l'a 
revêtue,  et  nous  en  appelons  à  la  bonne  foi  du  lecteur.  L'abbé  H.  C. 


CHRONIQUE  ÏIELIGIELSE. 


L'abondance  des  matières  nous  obligeant  à  resserrer  aujourd'hui  notre  Chrù- 
nique  religieuse  dans  un  cadre  fort  restreint,  nous  nous  bornerons  à  citer  dans 
ce  numéro  les  faits  principaux  qui  peuvent  intéresser  nos  lecteurs. 

—  Une  messe  du  Saint-Esprit  a  été  célébrée  dans  les  collèges  royaux  de  Paris 
à  l'occasion  de  la  rentrée  des  classes  :  dans  quelques-unes  de  ces  maisons  ,  ime 
instruction  a  été  adressée  aux  élèves  par  l'aumônier. 

(I)  Chez  Hivert,  quai  des  AuguslinS;  65  j  2  vol.  in-8°  ;  prix  ;  8  fr. 


—  120  — 

—  Les  retraites  pastorales  ont  continué  à  édifier  les  provinces  par  le  concours 
des  pieux  ecclésiastiques  qu'elles  réunissent  dans  le  centre  de  chaque  diocèse. 
M.  l'abbé  Goudelin  a  donné  celle  de  Paris,  présidée  par  M.  l'archevêque,  et 
terminée  le  samedi ,  1*'  octobre,  à  l'église  paroissiale  de  Saint-Sulpice  ;  plus  de 
trois  cents  prêtres  en  ont  suivi  les  exercices.  Celles  du  Mans  ,  de  Chartres  et 
d'Orléans  ont  été  prêchces  par  M.  l'abbé  Besnoin  ;  celle  de  Luçon,par  M.  l'abbé 
Combalot;  celle  de  Tours  ,  par  M.  l'abbé  Chaignon  ;  celle  de  Coutances,  par 
M.  l'abbé  Hoguet  ;  celle  de  La  Rochelle,  par  M.  l'évêque  lui-même  ;  celles  d'Ar- 
ras  (au  nombre  de  trois),  par  M.  l'abbé  Boyer,  directeur  du  séminaire  de  Saint- 
Sulpice  ;  celles  de  Gap  (au  nombre  de  deux) ,  par  M.  l'abbé  Déplace  ,  et  par 
M.  l'abbé  Dufêtre,  qui  a  prêché  également  celles  de  Grenoble,  d'Alby,  de  Pa- 
miers,  et  qui  est  en  ce  moment  à  Toulouse  pour  le  même  objet. 

•—A  Tonneins,  diocèse  d'Agen,  MM.  Yermot  ctFerrand  ont  fait,  du  21  août 
au  25  septembre,  une  suite  d'instructions  auxquelles  la  ville  entière  s'est  con- 
stamment rendue.  Le  jour  delà  clôture  de  ces  pieux  excercices,  M.  l'évêque, 
après  avoir  donné  la  confirmation  à  plus  de  sept  cents  personnes  ,  a  présidé  à  la 
plantation  d'une  croix  qu'on  a  érigée  sur  un  terrain  particulier,  l'autorité  s'é- 
tant  opposée  à  ce  qu'on  la  plaçât  sur  la  voie  publique.  Soixante-dix  mariages 
réhabilités,  des  restitutions  considérables,  des  conversions  et  des  réconcihations 
nombreuses  ;  tels  ont  été  les  fruits  de  la  grâce  et  du  zèle  des  deux  missionnaires 
que  de  fâcheuses  préventions  avaient  précédés,  que  d'injustes  défiances  ont  pour- 
suivis ,  mais  dont  le  talent  et  la  charité  ont  triomphé  de  tous  les  obstacles. 

—  La  France,  a  vu  depuis  quelques  mois  plusieurs  prélats  venus  des  pays 
lointains  la  traverser,  soit  pour  se  rendre  à  Rome,  soit  pour  regagner  leurs  dio- 
cèses^ que  plusieurs  vont  enrichir  de  sujets  distingués  appelés  par  une  vocation 
particulière  à  l'œuvre  admirable  des  missions  étrangères.  Lesévêques  des  mis- 
sions que  nous  avons  eu  le  bonheur  de  posséder,  et  dont  quelques-uns  n'ont 
point  encore  quitté  la  France,  sont  :  M.  England  ,  évêque  de  Charleston  ; 
M.  Flaget,  évêque  de  Bardstow^n  ;  M.  Brute,  évêque  de  Yincennes;  M.  Pro- 
vencher,  évêque  de  Juliopolis  ;  M.  Marusci,  archevêque  arménien  catholique  ; 
M.  Blanc,  évêque  de  la  Nouvelle-Orléans  ;  M.  Daniel  Mac'donnell,  évêque  d'O- 
lympe et  vicaire  apostolique  pour  les  catholiques  des  Antilles,  et  enfin  M.  Da- 
niel Murray,  archevêque  de  Dublin.  A  Paris  et  dans  quelques  villes  de  pro- 
vince ,  ces  prélats  ont  reçu  les  plus  touchans  témoignages  de  la  vénération 
publique.  Nous  donnerons  quelque  jour  des  détails  plus  intéressans  sur  la  vie 
toute  apostolique  de  ces  pontifes ,  sur  l'état  actuel  des  missions,  et  sur  l'œuvre 
de  la  Propagation  de  la/oi,  qui  a  déjà  eu  de  si  heureux  résultats. 


Le  Rédacteur  en  chef^  Vicomte  WALSH. 


PARIS,— IMPRIMERIE  DE  BÉTllUNE  ET  PLON,  RUE  DE  YAUGIRARD,  56. 


—  121  — 

ET 

RETA«LISSEME^T  DU   CULTE  EIV  ERAIVCE. 

III. 

Le  premier  mois  de  g3  n'est  pas  une  de  ces  époques  qu'on  puisse 
franchir  en  courant  ;  quelque  douloureux  sentiment  que  l'on  éprouve  , 
il  faut  faire  halte,  et  s'asseoir  avec  la  méditation  sur  le  seuil  de  cette 
longue  année,  qui  commença  par  le  régicide  et  qui  finit  par  l'athéisme. 

Nous  voici  au  dernier  terme ,  au  terme  fatal  d'un  double  progrès  ; 
les  principes  de  la  société  française  avaient  été  trouvés  en  faisceau  ;  les 
mêmes  mains  qui  les  avaient  déliés  devaient  les  briser.  Il  n'y  avait  pas 
plus  de  raison  pour  faire  grâce  à  la  foi  religieuse  que  pour  épargner 
la  foi  monarchique;  car,  dans  Tune  comme  dans  l'autre  ,  c'est  l'auto- 
rité que  l'on  avait  voulu  abattre  :  qui  se  serait  inquiété  de  la  difficulté 
d'en  créer  une  nouvelle  pour  le  nouveau  système  ?  Ne  pensait-on  pas 
alors  que  la  force  matérielle  peut  suppléer  à  la  force  morale,  et  qu'en 
la  plaçant  à  volonté  au  bout  des  baïonnettes  ou  sur  le  billot  des  guillo- 
tines ,  on  en  fait  une  puissance  aussi  réelle  que  durable.  Combien  de 
violences  inutiles  ,  combien  de  crimes  sans  profit  ne  fallait-il  pas  pour 
démontrer  le  néant  de  ce  matérialisme  gouvernemental ,  et  pour  faire 
comprendre  que  les  plus  grandes  forces  d'un  état  sont  celles  qu'il 
puise  dans  la  vertu  des  principes. 

Nos  regards  ont  peine  à  mesurer  l'espace  dévoré  en  quatre  ans  :  ce 
n'est  plus  comme  au  temps  de  Luther  une  question  de  réforme  reli- 
gieuse ,  il  y  a  un  prétexte  de  foi  dans  une  schisme  ;  ce  n'est  plus 
comme  au  temps  de  Rousseau  une  question  de  réforme  politique  ,  il  y 
a  un  prétexte  de  liberté  dans  un  affranchissement  ;  c'est  tout  simple- 
ment une  question  de  destruction  ,  une  de  ces  pensées  de  bouleverse- 
ment qu'Attila  même  n'aurait  pas  conçues  ;  car  si  ce  barbare  ne  res- 
pecta pas  les  temples  des  nations  conquises,  il  garda  du  moins  ses 

dieux. 

Reme  CalhoUque.  -^15  novembre  183G.  5«  numéro. 


—  122  — 

La  philosophie  toute  spéculative  qui  rayonnait  à  l'horizon  de  8g , 
s'est  changée  en  nuée  de  feu  dès  qu'elle  s'est  mise  en  mouvement ,  elle 
a  tout  obscurci,  elle  va  tout  consumer.  Pour  les  niveleurs  de  la  con- 
vention ,  il  n'y  a  de  politique  sérieuse  qu'à  la  surface  de  la  terre  ;  ils 
se  croient  plus  à  portée  du  canon  que  de  la  foudre  ;  et  puisqu'ils  ont 
osé  provoquer  tous  les  canons  des  rois  par  le  meurtre  de  Louis  XVI, 
ils  ne  voient  pas  pourquoi  ils  garderaient  encore  des  ménagemens  avec 
le  ciel. 

((  On  se  demandait ,  dit  M.  Thiers,  pourquoi,  en  abolissant  toutes 
les  anciennes  superstitions  monarchiques ,  on  conservait  encore  un 
fantôme  de  religion,  à  laquelle  presque  personne,  ne  croyait  plus  ^ 
et  qui  formait  le  contraste  le  plus  tranchant  avec  les  nouvelles  institu- 
tions et  les  nouvelles  mœurs  de  la  France  républicaine.  » 

Telle  est  la  logique  de  l'anarchie  ;  telles  sont  ses  nécessités  ration- 
nelles; les  désordres  s'enchaînent  aux  désordres^  les  ruines  se  dédui- 
sent des  ruines.  La  royauté  a  été  abolie,  donc  il  faut  abolir  la  religion  \ 
l'une  a  été  condamnée  pour  cause  de  tyrannie,  l'autre  le  sera  pour 
cause  de  superstition  ;  on  déclarera  qu'il  y  a  incompatibilité  entre  la 
religion  et  la  république ,  et  cela  suffira. 

La  convention,  qui  fut  toujours  l'instrument  passif  des  clubs,  et  dont 
l'obséquieuse  sujétion  explique  toutes  les  violences ,  n'aurait  peut-être 
pas  trouvé  en  elle  assez  d'audace  pour  aller  d'un  seul  élan  aux  derniè- 
res conséquences  des  idées  qui  la  poussaient;  sa  politique  ou  plutôt 
son  habitude  était  de  laisser  faire ,  sauf  à  sanctionner  tous  les  faits  ac- 
complis; les  cordeliers  et  la  commune  lui  servirent  d'avant-garde  dans 
cette  bataille  décisive  ,  et  elle  doubla  le  pas  pour  les  appuyer.  •* 

Ghaumette,  Hébert  et  Anacharsis  Glootz  commencèrent  l'attaque; 
tous  trois ,  soit  dans  leurs  discours,  soit  dans  leurs  écrits,  avaient  dé- 
passé depuis  long-temps  Robespierre ,  Saint-Just ,  et  même  Danton, 
qui,  à  la  tribune  des  jacobins,  ne  s'étaient  pas  encore  avancés  au-delà 
du  déisme.  Dieu  supprimé  de  leur  langage  avait  été  remplacé  d'abord 
parla  nature  et  plus  tard  par  la  raison. 

((  Ghaumette,  dit  l'historien  que  nous  faisons  marcher  avec  nous, 
»  n'était  ni  bas,  ni  méchant ,  ni  ambitieux  comme  Hébert;  il  ne  cher- 
»  chait  pas  en  exagérant  les  opinions  régnantes  à  supplanter  les  chefs 
»  actuels  de  la  révolution  ;  mais  dénué  de  vues  politiques  ,  plein  d'une 
»  philosophie  commune ,  entraîné  par  un  extraordinaire  penchant  à  la 


—  123  — 

»  déclamation,  il  prêchait,  avec  l'ardeur  et  Vorgueil  dé^^ot  cVun  mis- 
»  sionnairej  les  bonnes  mœurs,  le  travail ,  les  vertus  patriotiques  et 
))  la  raison  enfin  en  s'abstenant  toujours  de  nommer  Dieu.  »  Cet 
homme,  en  un  mot,  était  un  sectaire  qui  n'avait  pas  une  idée  à  lui, 
mais  qui  était  prêt  à  se  livrer  à  tous  les  excès  d'un  fanatisme  emporté 
pour  faire  triompher  l'idéologie  qu'on  avait  jetée  dans  sa  faible  tète. 

Un  acte  d'intolérance  fut  le  signal  des  hostilités  :  bien  que  le  culte 
catholique  fût ,  comme  nous  l'avons  vu,  rentré  sous  terre  ,  Ghaumettc 
en  dénonça  la  publicité  ;  il  soutint  que  c'était  un  privilège  dont  ce 
culte  ne  devait  pas  plus  jouir  qu'un  autre,  et  que,  si  chaque  secte  avait 
la  même  faculté ,  bientôt  les  rues  et  les  places  publiques  seraient  le 
théâtre  des  farces  les  plus  ridicules.  La  commune  qu'il  gouvernait 
|ç,son  gré  avait  la  police  locale;  il  lui  fit  donc  décider,  le  28  vendé- 
miaire {i^octobre  1793),  que  les  ministres  d'aucune  religion  ne  pour- 
raient exercer  leur  culte  hors  des  temples. 

La  substitution  toute  récente  de  l'annuaire  républicain  au  calendrier 
Grégorien  était  une  abolition  indirecte  du  catholicisme  ;  la  décade  dés- 
organisait la  semaine  ,  et  le  peuple,  que  l'on  voulait  forcer  ainsi  cà  ou- 
blier le  dimanche,  ne  devait  bientôt  plus  savoir  où  trouver  le  jour  qui 
sanctifiait  son  repos  par  la  prière.  Mais  si  le  législateur  avait  réussi 
par  cette  mesure  subrepticc  à  écarter  du  cours  de  la  vie  les  signes  les 
plus  visibles  de  la  religion  ,  il  n'avait  encore  rien  fait  pour  les  enlever 
à  la  mort,  et  les  cérémonies  funèbres,  maintenues  par  les  usages,  ra- 
menaient sans  cesse  un  contraste  importun.  Chaumette  y  mit  ordre; 
il  demanda  et  obtint  un  nouveau  règlement  pour  les  funérailles  :  plus 
de  prêtre  autour  d'un  mort;  les  amis  et  les  parens  devaient  seuls  ac- 
compagner le  cercueil  ;  tous  les  signes  religieux  furent  supprimés  dans 
les  cimetières  et  remplacés  par  une  statue  du  sommeil  ;  au  lieu  de 
cyprès  et  d'arbustes  lugubres,  on  environna  les  tombeaux  des  plan- 
tations les  plus  riantes  :  a  II  faut ,  s'écria  Chaumette  dans  une  idylle 
sentimentale,  que  l'éclat  et  le  parfum  des  fleurs  rappellent  les  idées  les 
plus  douces;  je  voudrais  ,  s'il  était  possible ,  pouvoir  ,  dans  le  parfum 
d'une  rose,  respirer  l'ame  de  mon  père  !  ))  L'arrêté  pris  par  la  com- 
mune porta,  en  outre,  défense  expresse  de  vendre  dans  les  rues 
toutes  espèces  de  jongleries ,  telles  que  des  saints-suaires,  des  mou- 
choirs de  sainte  J^éronique  ^  des  ecce-hoinOy  des  croiœ^des  agiuis- 
JJei,  des  s^ierges^  des  corps  et  bagues  de  saint  Hubert  ^  ni  pajxilk^ 


—  124  — 

ment  des  poudres ,  des  eaux  médicinales  et  autres  drogues  falsi- 
fiées. L'image  de  la  Vierge  fut  également  proscrite,  et  toutes  les  ma- 
dones qui  se  trouvaient  à  l'angle  des  rues  firent  place  aux  bustes  de 
Marat  et  Lepelletier;  l'un  venait  de  tomber  sous  le  poignard  de  Char- 
lotte Corday,  l'autre  avait  été  immolé  par  le  garde-du-corps  Paris,  et 
la  révolution,  qui  les  appelait  ses  martyrs,  ne  voulait  plus  de  culte  que 
pour  eux. 

AnacharsisClootz,  que  les  partisans  du  système  humanitaire,  restaure 
et  amplifié  de  nos  jours,  devraient  honorer  comme  le  père  de  leur 
école,  était  un  baron  prussien,  riche  de  plus  décent  mille  livres  de 
rentes ,  qui  avait  quitté  son  pays  pour  venir  représenter  le  genre  hu- 
main. On  l'avait  vu  figurer,  lors  de  la  première  fédération  de  1790  ,  à 
la  tète  des  prétendus  envoyés  de  tous  les  peuples  ;  devenu  depuis 
membre  de  l'assemblée  nationale^  il  n'avait  cessé  de  prêcher  la  répu- 
blique universelle  et  le  culte  de  la  raison.  Le  déisme  lui  paraissait 
aussi  coupable  que  le  catholicisme  même  5  il  ne  voulait  ni  dieu  ni  roi  : 
ces  deux  noms  répondaient  pour  lui  à  l'idée  de  l'idolâtrie  et  de  la  ser- 
vitude ,  et  il  prétendait  qu'il  ne  devait  rester  chez  l'humanité  affran- 
chie et  éclairée  que  la  raison  pure  et  son  culte  bienfaisant  et  immortel. 
Cet  Empédocle  de  la  démagogie,  qui  vint  de  lui-même  se  jeter  dans  un 
gouffre  que  l'éruption  de  89  avait  ouvert  loin  du  sol  où  il  était  né , 
méritait  peut-être  une  étude  spéciale  ;  contentons-nous  de  le  faire  con^« 
naître  par  ses  propres  paroles. 

Il  s'était  posé  devant  la  convention  comme  une  victime  de  la  persé- 
cution des  rois  et  des  prêtres  :  ((  Je  n'ai  pu  échapper  h  tous  les  tyrans 
sacrés  et  profanes  que  par  des  voyages  continuels^  dit-il  un  jour  à  la 
tribune,  j'étais  à  Rome  quand  on  voulait  m'incarcérer  à  Paris,  et  j'é- 
tais à  Londres,  lorsqu'on  voulait  me  brûler  h  Lisbonne;  c'est  en  fai- 
sant ainsi  la  navette  d'un  bout  de  l'Europe  h  l'autre,  que  j'échappais 
aux  alguazils ,  anx  mouchards,  à  tous  les  maîtres,  à  tous  les  valets. 
Mes  émigrations  cessèrent  quand  l'émigration  des  scélérats  commença. 
C'est  dans  le  chef-lieu  du  globe,  c'est  h  Paris  qu'était  le  poste  de  l'o- 
rateur du  genre  humain  \  je  ne  le  quittai  plus  depuis  1789  :  c'est  alors 
que  je  redoublai  de  zèle  contre  les  prétendus  souverains  de  la  terre  et 
du  ciel  ;  je  prêchais  hautement  qu'il  n'y  a  pas  d'autre  dieu  que  la  na- 
ture, d'autre  souverain  que  le  genre  humain,  le  peuple-dieu.  Le  peu- 
ple se  siillit  à  lui-même ,  il  sera  toujours  debout  ;  la  nature  ne  s'age- 


—  125  — 

nouille  pas  devant  cllc-rncmc.  Jugez  de  la  majesté  du  genre  huniam 
libre,  par  celle  du  peuple  français  qui  n'en  est  qu'une  fraction;  jugez 
de  rinfaillibiiitc  du  tout  par  la  sagacité  d'une  portion  qui ,  seule,  fait 
trembler  le  monde  entier.  Le  comité  de  surveillance  de  la  république 
universelle  aura  moins  de  besogne  que  le  comité  de  la  moindre  section 
de  Paris;  une  confiance  générale  remplacera  une  méfiance  universelle. 
Il  y  aura  dans  ma  république  peu  de  bureaux  ,  peu  d'impôts  et  point 
de  bourreau  ;  la  raison  réunira  les  hommes  dans  un  seul  faisceau  re- 
présentatif, sans  autre  lien  que  la  correspondance  épistolaire.  Ci- 
toyens, la  religion  est  le  seul  obstacle  qui  nous  arrête,  le  temps  est 
venu  de  la  détruire;  le  genre  humain  a  brûlé  ses  lisières  :  on  n'a  de 
vigueur,  dit  un  ancien ,  que  le  jour  qui  suit  un  mauvais  règne;  pro- 
fitons de  ce  premier  jour  que  nous  prolongerons  jusqu'au  lendemain 
de  la  délivrance  du  monde.  » 

En  quelque  état  de  bouleversement  que  se  trouvent  les  esprits ,  de 
pareils  discours  éloignent  par  leur  extravagance  même  tout  danger  de 
prosélytisme,  à  moins  qu'un  intérêt  de  destruction  ne  s'en  empare  et 
ne  les  fasse  servir  à  ses  vues  ;  tous  les  systèmes  deviennent  rationnels 
dans  ce  cas  ,  comme  tous  les  moyens  sont  bons  :  or,  c'était  là  précisé- 
ment que  la  force  des  choses  avait  conduit;  il  fallait  aller  en  avant,  dût* 
on  donner  tête  baissée  dans  l'abîme. 

Encouragé  par  les  succès  de  Chaumette ,  Clootz  entra  en  négocia- 
lion  avec  Gobel ,  intrigant  de  Porentruy  ,  qui  s'intitulait  alors  évêque 
constitutionnel  du  département  de  Paris,  comme  un  autre  apostat  s'est 
intitulé  plus  tard  primat  des  Gaules.  L'illuminé  prussien  lui  persuada 
que  le  moment  était  venu  d'abjurer,  à  la  face  de  la  France,  le  culte 
catholique  dont  il  était  le  premier  pontife  ,  que  son  exemple  entraîne- 
rait tous  les  ministres  du  culte,  éclairerait  la  nation  ,  donnerait  lieu  à 
une  abjuration  générale  et  obligerait  la  convention,  qui  n'osait  pas  en 
firiir,  à  prononcer  formellement  l'abolition  des  cultes.   Gobel ,  accou- 
tumé à  ne  faire  entrer  dans  ses  calculs  que  des  intérêts  de  circons- 
tance, entrevit  une  chance  de  popularité  dans  l'abandon  d'un   titre 
dont  il  connaissait  mieux  que  personne  toute  l'inanité,  et  qui  d'ailleurs 
allait  lui  échapper  au  premier  jour;  mais  l'avantage  qu'il  trouvait  à 
spéculer  sur  l'humilité,  disparaissait  à  ses  yeux,  si  rabjiualion  qu'il 
consentait  à  prononcer  s'étendait  jus(iu'à  sa  foi,  et  le  présentait  comme 
un  imposteur  (pii  avait  lionipé  les  hununcs  pendant  toute  sa  vie  :  il 


—  126  — 

établit  donc  une  distinction  captieuse  entre  la  religion  et  le  culte,  et 
ne  s'engagea  qu'à  l'abdication  de  l'épiscopat  ;  la  majorité  de  ses  vicai- 
res s'unit  à  lui  et  jura  de  suivre  son  exemple.  Cliaumette  en  fut  ins- 
truit aussitôt,  le  département  et  la  commune  se  concertèrent ,  et  on 
convint  que  toutes  les  autorités  constituées  de  Paris  accompagneraient 
Gobel  pour  donner  plus  de  solennité  à  la  députation. 

Le  17  brumaire  (7  novembre  1793),  Momoro,  Pache,  L'huillier, 
Ghaumette,  Gobel  et  ses  vicaires  se  rendent  au  sein  de  l'assemblée 
nationale;  Gliaumelte  et  L'huillier,  tous  deux  procureurs,  l'un  de  la 
commune  ,  l'autre  du  département ,  annoncent  que  le  clergé  de  Paris 
vient  rendre  à  la  raison  un  hommage  éclatant  et  sincère  ;  alors  ils 
présentent  Gobel.  Celui-ci ,  coiffé  du  bonnet  rouge ,  et  tenant  à  la 
main  sa  mitre ,  sa  crosse ,  sa  croix  et  son  anneau ,  prend  la  parole  : 

((  Né  plébéien,  dit-il,  curé  dans  le  Porentruy ,  envoyé  par  mon 
clergé  à  la  première  assemblée ,  puis  élevé  à  l'archevêché  de  Paris ,  je 
n'ai  jamais  cessé  d'obéir  au  peuple.  J'ai  accepté  les  fonctions  que  ce 
peuple  m'avait  autrefois  confiées^  et  aujourd'hui  je  lui  obéis  encore 
en  venant  les  déposer.  Je  m'étais  fait  évèque  quand  le  peuple  voulait 
des  évoques;  je  cesse  de  l'être  quand  le  peuple  n'en  veut  plus.  » 

Après  ces  mots  empreints  d'un  si  bas  servilisme  pour  la  puissance 
qu'il  cherchait  à  flatter,  Gobel  ajoute  que  tout  son  clergé,  animé  des 
mêmes  sentimens,  le  charge  de  faire  la  même  déclaration ,  et  en  même 
temps,  il  dépose  sa  mitre ^  sa  croix  et  son  anneau.  Le  président,  fidèle 
au  caractère  de  l'assemblée ,  répond  avec  une  feinte  indifférence  que 
la  convention  a  décrété  la  liberté  des  cultes  ;  qu'elle  a  du  la  laisser  en- 
tière à  chaque  secte  ,  qu'elle  ne  s'est  jamais  ingérée  dans  leurs  croyan- 
ces, mais  qu'elle  applaudit  à  celles  qui,  éclairées  par  la  raison,  vien- 
nent abjurer  leurs  superstitions  et  leurs  erreurs. 

C'était  forcer  les  paroles  de  Gobel  et  leur  donner  la  signification 
qu'il  redoutait;  ce  misérable  avait  été  attiré  dans  un  piège,  ses  res- 
trictions ne  purent  le  préserver  ;  d'ailleurs  ses  subordonnés,  plus  lâches 
et  plus  rampans  encore  que  lui,  devaient  naturellement  étendre  sa  dé- 
claration. ((  Revenu,  dit  le  curé  de  Vaugirard,  des  préjugés  que  le  fa- 
natisme avait  mis  dans  mon  cœur  et  dans  mon  esprit ,  je  dépose  mes 
lettres  des  prêtrise.  ))  Divers  évêques  et  curés,  membres  de  la  con- 
vention, cèdent  à  l'impulsion  donnée,  et  déposent  leurs  lettres  de  prê- 
trise ou  abjurent  le  catholicisme.  Julien  de  Toulouse  renonce  aussi  à 


—  127  — 
sa  qualité  de  ministre  protestant,  et  toutes  ces  apostasies  sont  accueillies 
par  les  applaudissemens  frénétiques  de  l'assemblée  et  des  tribunes. 
La  députation  quitte  enfin  la  salle  au  milieu  d'une  ibule  immense, 
et  se  rend  à  l'Hôtel-de-Ville  pour  recevoir  les  félicitations  de  la  com- 
mune. 

Il  n'était  pas  difficile,  sous  l'impression  d'un  tel  exemple,  d'exciter 
toutes  les  sections  de  Paris  et  par  suite  la  plupart  des  communes  de 
France  au  renversement  des  autels  :  les  affiliations  établies  réunis- 
saient dans  les  mêmes  mains  tous  les  fils  dirigeans  ;  à  un  signal  donné 
chaque  section  se  lève  à  son  tour  et  vient  apporter  son  manifeste  ;  la 
section  de  l'Homme-Armé  déclare  qu'elle  ne  reconnaît  d'autre  culte  que 
celui  de  la  vérité  et  de  la  raison ,  d'autre  fanatisme  que  celui  de  la  li- 
berté et  de  l'égalité,  d'autre  dogme  que  celui  de  la  fraternité  et  des 
lois  républicaines  décrétées  depuis  le  3 1  mai  1793.  Celle  de  la  Réunion 
annonce  qu'elle  fera  un  feu  de  joie  de  tous  les  confessionnaux ,  de  tous 
les  livres  qui  servaient  aux  catholiques  ^  et  qu'elle  fera  fermer  l'église 
de  Saint-Méry.  Celle  de  Guillaume-Tell  renonce  pour  toujours  au  culte 
de  l'erreur  et  du  mensonge.  Celle  de  Mucius-Scœvola  abjure  le  catho- 
licisme ,  et  fera,  décadi  prochain  ,  sur  le  maître-autel  de  Saint-Sulpice, 
l'inauguration  des  bustes  de  Marat ,  de  Lepelletier  et  de  Mucius-Scœ- 
vola. Celle  des  Piques  n'adorera  d'autre  dieu  que  le  dieu  de  la  liberté 
et  de  l'égalité.  Celle  de  l'Arsenal  abdique  aussi  le  culte  catholique. 

((  Ainsi,  ajoute  l'historien  de  la  révolution  qui  a  reproduit  la  plu- 
part de  ces  détails ,  les  sections  prenant  l'initiative  abjuraient  le  culte 
catholique  comme  religion  publique,  et  s'emparaient  de  ses  édifices  et 
de  ses  trésors  comme  d'édifices  et  de  trésors  qui  appartenaient  au  do- 
maine communal.  Déjà  les  députés  en  mission  dans  les  départcmens 
avaient  engagé  une  foule  de  communes  à  s'emparer  du  mobilier  des 
éghses,  qui  n'était  pas  nécessaire,  disaient-ils,  à  la  religion,  et  qui, 
d'ailleurs,  comme  toute  propriété  publique,  appartenait  à  l'état,  et 
pouvait  être  consacré  à  ses  besoins.  Fouché  avait  envoyé  du  départe- 
ment de  l'Allier  plusieurs  caisses  d'argenterie.  Il  en  était  venu  une 
foule  de  divers  départemens.  Bientôt  le  même  exemple,  suivi  à  Paris  et 
aux  environs,  fit  affluer  des  monceaux  de  richesses.  On  dépouilla  tou- 
tes les  églises ,  et  les  communes  envoyèrent  des  députations  avec  l'or 
et  l'argent  accumulé  dans  les  niches  des  saints  ou  dans  les  lieux  con- 
sacrés par  une  ancienne  dévotion.  On  se  rendait  en  procession  à  l'as- 


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semblée,  et  la  plus  dégoûtante  populace  v  parodiait  les  cérémonies  du 
culte.  Des  hommes  vêtus  de  surplis,  de  chasubles,  de  chapes,  ve- 
naient en  chantant  des  alléluia  et  en  dansant /<^  carmagjiole  à  la  barre 
delà  convention;  ils  y  déposaient  les  saints-sacremens,  les  saints-ciboi- 
res, les  statues  d'or  et  d'argent.  A  ces  hideuses  scènes  de  profana- 
tions, succédaient  tout-à-coup  une  hypocrite  comédie  de  respect  et  de 
recueillement.  Ces  mêmes  individus  ,  qui  foulaient  aux  pieds  les  saints 
du  christianisme  ,  portaient  un  dais;  ils  en  ouvraient  les  voiles;  et  en 
montrant  les  bustes  de  Marat  et  de  Lepelletier  :  «  Voici,  disaient-ils, 
non  pas  des  dieux  faits  par  des  hommes  ,  mais  l'image  de  citoyens  res- 
pectables^ assassinés  parles  esclaves  des  rois.  »  On  défilait  ensuite  de- 
vant la  convention  ;  puis,  on  allait  déposer  les  riches  dépouilles  de»-' 
autels  à  la  Monnaie ,  et  les  bustes  vénérés  de  Marat  et  Lepelletier  dans 
les  églises,  devenues  désormais  les  temples  d'un  nouveau  culte.  '•^ 

La  raison  divinisée  exigeait  un  culte  ;  on  devait  d'abord  la  person- 
nifier pour  la  rendre  visible,  et  rien  n'était  plus  facile.   Les  mêmes 
femmes  qui  avaieût  représenté  la  liberté ,  n'étaient-elles  pas  là  pour 
figurer  la  raison  ?  Le  salaire  de  toutes  ces  déesses  républicaines  était 
réglé  par  un  tarif  qui  n'avait  rien  d'exorbitant.  L'homme  qui  venait 
de  se  déclarer  Dieu  ,  pouvait  donc  s'adorer  à  bon  marché  ,  et  il  ne  lui 
restait  plus  qu'à  faire  choix  d'un  temple.  Chaumette  composa  un  nou- 
veau réquisitoire,  et  la  commune  décréta  que  l'église  métropolitaine 
de  Notre-Dame ,  c[ue  venait  de  lui  Hvrer  l'abjuration  de  Gobel ,  serait 
convertie  en  un  édifice  républicain,  appelé  Temple  de  la  Raison.  Une 
fête  fut  instituée  pour  tous  les  jours  de  décade;  le  rite  pouvait  varier, 
suivant  l'imagination  des  municipaux  ;  cependant  un  programme  avait 
été  soigneusement  rédigé,  et  portait  qu'à  chaque  fête,  le  maire,  en 
présence  de  tous  les  fonctionnaires  publics ,  lirait  la  déclaration  des 
droits  de  l'homme,  ainsi  que  l'acte  constitutionnel ,  ferait  l'analyse  des 
nouvelles  des  armées  et  raconterait  les  actions  d'éclat  qui  auraient  eu 
lieu  dans  la  décade.  Une  bouche  de  vérité  ^  semblable  aux  bouches  de 
dénonciations  qui  se  trouvaient  à  Venise  ,  était  placée  dans  le  temple 
pour  recevoir  les  avis,  reproches  ou  conseils  utiles  au  bien  public; 
on  fi\isait  la  levée  de  ces  lettres  au  commencement  de  la  cérémonie,  et 
on  en  donnait  lecture.  L'n  orateur  prononçait  un  discours  de  morale; 
des  morceaux  de  musique  étaient  ensuite  exécutés,  et  l'on  finissait  par 
chanter  des  hymnes  républicains.  Deux  tribunes  réservées  occupaient 


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une  partie  du  temple  :  l'une,  clait  pour  les  vieillards;  l'autre,  pour 
les  femmes  enceintes,  avec  ces  mots  :  Respect  à  la  vieillesse!  respect 
et  soins  auœ femmes  enceintes! 

La  première  fête  de  la  Raison  fut  célébrée  avec  pompe  le  3o  bru- 
maire (  lo  novembre)  ;  toutes  les  sections  y  assistèrent  avec  les  auto- 
rités constituées.  Voici  la  relation  que  nous  fournit  l'histoire  révolu- 
tionnaire : 

((  Une  jeune  femme  représentait  la  déesse  de  la  Raison  ;  c'était  l'é- 
pouse de  l'imprimeur  Momoro,  l'un  des  amis  de  Vincent,  Ronsin  , 
Ghaumette  ,  Hébert  et  pareils.  Elle  était  vêtue  d'une  draperie  blanche; 
un  manteau  bleu-céleste  flottait  sur  ses  épaules  ;  ses  cheveux  épars 
étaient  recouverts  du  bonnet  de  la  liberté.  Elle  était  assise  sur  un 
siège  antique  ,  entouré  de  lierre  ,  et  porté  par  quatre  citoyens.  Déjeu- 
nes filles,  vêtues  de  blanc  et  couronnées  de  roses,  précédaient  et  sui- 
vaient la  déesse.  Puis,  venaient  les  bustes  de  Lepelletier  et  Marat,  des 
musiciens,  des  troupes  et  toutes  les  sections  armées.  Des  discours  fu- 
rent prononcés  ,  et  des  hymnes  chantés  dans  le  temple  de  la  Raison  ; 
on  se  rendit  ensuite  à  la  convention.  Ghaumette  prit  la  parole  en  ces 
termes  : 

«  Législateurs,  le  fanatisme  a  cédé  la  place  à  la  raison.  Ses  yeux 
))  louches  n'ont  pu  soutenir  l'éclat  de  la  lumière.  Aujourd'hui  un  peu- 
))  pie  immense  s'est  porté  sous  ces  voûtes  gotliiques,  qui,  pour  la  prc- 
))  mière  fois,  ont  servi  d'écho  à  la  vérité.  Là  ,  les  Français  ont  célébré 
»  le  seul  vrai  cultc^  celui  de  la  liberté,  celui  de  la  raison.  Là,  nous 
»  avons  formé  des  vœux  pour  la  prospérité  des  armes  de  la  république. 
))  Là,  nous  avonsabandonné  des  idoles,  pour  la  Raison,  pour  cette  image 
»  animée,  clief-d^ œuvre  de  la  nature.  »  En  disant  ces  mots,  Ghau- 
mette montrait  la  déesse  vivante  de  la  raison.  La  femme  Momoro,  qui 
la  représentait,  descend  de  son  siège  et  s'approche  du  président,  qui 
lui  donne  l'accolade  fraternelle  au  milieu  des  bravos  et  des  cris  de 
f^ive  la  république!  vive  la  Raison!  à  bas  le  fanatisme  !  La  con- 
vention ,  qui  n'avait  encore  pris  aucune  part  à  ces  représentations,  est 
entraînée  et  obligée  de  suivre  le  cortège,  qui  retourne,  une  seconde 
fois,  au  temple  de  la  Raison,  et  va  y  chanter  un  hymne  patriotique.  » 

((  On  voit  sans  doute ,  avec  dégoût ,  dit  M.  Thiers  ,  ces  scènes  sans 
))  recueillement ,  sans  bonne  foi,  où  un  peuple  changeait  son  culte, 
))  sans  comprendre  7ii  V ancien  ^^  ni  le  nouveau  ;  mais  quand  le  peuple 
R,  C.  — •  5e  numéro.  2 


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))  est-il  de  bonne  foi?  quand  est-il  capable  de  comprendre  les  dogmes 
))  quW  lui  donne  à  croire?  Ordinairement,  que  lui  faut-il?  de 
))  grandes  réunions  qui  satisfassent  son  besoin  d'être  assemblé,  des 
))  spectacles  symboliques ,  où  on  lui  rappelle  sans  cesse  l'idée  d'une 
))  puissance  supérieure  à  la  sienne,  enfin  des  fêtes  où  l'on  rende  hom- 
))  mage  aux  hommes  qui  ont  le  plus  approché  du  bien  ,  du  beau,  du 
))  grand  ;  en  un  mot,  des  temples ,  des  cérémonies  et  des  saints.  Il  y 
))  avait  ici  des  temples,  la  Raison^  Marai  et  Lepelletiei'.  Il  était  réuni, 
))  il  adorait  une  puissance  mystérieuse ,  il  célébrait  deux  hommes. 
»  Tous  ses  besoins  étaient  satisfaits  ^  et  ilnf  cédait  pas  autrement 
»  qu'il  ny  cède  toujours.  )) 

Ainsi,  à  9nt.endre  M.  Thiers,  il  n'y  avait  rien  que  de  très-naturel  et 
de  très-conforme  à  la  raison  populaire  dans  ces  ignobles  saturnales  de 
l'athéisme;  pourquoi  donc  dit-il  qu'on  les  voit  avec  debout?  Une 
telle  contradiction  est  évidemment  une  inadvertance;  le  peuple  au- 
quel il  ne  laisse  pas  même  l'allcrnative  de  la  mauvaise  foi  ou  de  Tim- 
bécillité ,  ne  doit  pas  être  coupable  à  ses  yeux  ;  il  a  suivi ,  comme  la 
brute,  la  loi  de  son  être  ,  il  a  satisfait  ses  besoins !...  Voilà  com" 
ment,  en  voulant  tout  expliquer,  tout  justifier,  on  en  vient  à  déverser 
le  mépris  et  l'insulte  sur  ceux  mêmes  que  l'on  a  entrepris  de  défendre; 
chaque  mot  qui  précède  est  une  calomnie,  et  contre  l'intelligence  hu- 
maine ,  et  contre  le  cœur  humain.  Ce  peuple ,  que  M.  ïhiers  matéria- 
lise avec  une  telle  légèreté  de  cynisme,  n'a  pas  taydé  à  prouver  qu'il 
avait  mieux  que  des  organes,  et  qu'il  fallait  trpuyer  autre  chose  à  placer 
sur  l'autel  que  des  femmes  déhontées  ou  des  orateurs  dé^iagogues  , 
pour  répondre  aux  besoins  de  sa  nature  morale.  Après  le  spectacle  du 
, crime,  la  vue  du  scandale  n'avait  rien,  assurément,  qui  put  beaucoup 
jémouvoir;  mais  la  fougue  des  novateurs,  privée  d'obstacles  pour  ^e 
diriger,  alla  heurter  contre  l'absurdité;  c'était  la  dernière  limite,  le 
point  extrême  :  on  avait  touché  au  ridicule;  la  réaction  commença, 
j  (  La  suite  au  prochain  numéro.  )  XXX. 


>i»^*^i^ 


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©52  a»i\  a^a(a't?a<©sî  (ii^^a(î)2i2?^^a. 

Voici  des  mots  que  l'on  prononce  beaucoup  aujourd'hui.  Exami- 
nons leur  valeur. 

Ce  que  nous  devons  avant  tout  à  nos  lecteurs,  c'est  la  vérité.  Eux 
n'attendent  pas  que  le  catholicisme  soit  plus  ou  moins  à  la  mode  pour 
y  croire  et  pour  l'aimer.  Ainsi,  on  peut  sans  crainte  leur  dire  ce  que 
c'est  que  cette  réaction  dont  on  fait  tant  de  bruit  depuis  cinq  ans. 

L'état  actuel  de  la  société,  telle  que  nous  l'ont  faite  les  révolutions, 
n'est  pas  un  état  de  foi,  de  croyance  bien  établie;  mais  un  simple  état 
de  transition  de  l'incrédulité  qui  ne  lui  a  donné  que  des  malheurs  ; 
le  siècle  passe  à  quelque  chose  de  moins  desséchant  et  de  moins  triste, 
il  veut  sortir  du  désert  aride  ;  mais  il  est  encore  loin  d'être  arrivé 
aux  sources  d'eaux  vives. 

C'est  déjà  beaucoup,  sans  doute,  que  de  s'être  levé  pour  aller  vers 
la  lumière  ;  mais  faut-il ,  parce  qu'une  bonne  pensée  est  venue  au 
monde ,  proclamer  que  le  monde  est  sauvé ,  et  le  représenter  comme 
embrassant  tout  entier  la  croix  du  Sauveur? 

Dans  cette  disposition  à  flatter  l'époque  actuelle  ;  si  l'on  cherchait 
bien,  n'y  pourrait-on  pas  découvrir  une  pensée  qui  viendrait  de  toute 
autre  source  que  de  celle  de  la  vérité?  Eh,  mon  Dieu,  la  politique  a 
bien  des  ruses,  bien  des  chemins  de  traverses  ?  Et  qui  pourrait  assurer 
que  quelques-uns  ne  veulent  pas  flagorner  le  pouvoir  d'aujourd'hui, 
en  répétant  que  l'on  est  plus  religieux  en  i83o  qu'en  i8i5? 

Il  y  a  quelques  années  que  ceux  que  Dieu  avait  placés  à  la  tète  de 
l'état  osaient  se  montrer  chrétiens,  ils  s'agenouillaient  avec  ferveur 
devant  la  croix,  d'abord,  parce  qu'ils  étaient  pleins  de  foi  et  de  piété;  et 
puis,  parce  qu'ils  pensaient  que,  placés  sur  les  hauteurs  de  la  société,  ils 
devaient  de  bons  exemples  au  peuple.  Il  y  avait  en  une  pareille  conduite 
mieux  que  de  la  politique,  il  y  avait  devoir  ,  franchise  et  conscience. 

Par  des  raisons  qu'il  ne  nous  est  permis  ni  de  rechercher,  ni  d'ex- 
pliquer, le  pouvoir  d'aujourd'hui  suit  une  tout  autre  voie.  11  n'a  pas 
encore  rendu  l'église  de  Saint-Germain  à  vingt-deux  mille  chrétiens 
qui  la  redemandent  ;  il  a  oté  la  croix  du  dôme  de  Sainte-Geneviève  ,  et 
n'a  pas  cru  devoir  laisser  un  signe  de  rédemption  et  d'espérance  sur  les 


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lombes  qu'il  concède  h  ses  grands  hommes.  Et  ni  lui,  ni  ses  hauts 
dignitaires  ne  pviUiqueiU pu blic/uemejitj  officiellement ^  l'ancienne  re- 
ligion de  la  France.  Cette  marche  plaît  et  convient  aux  ennemis  du 
catholicisme,  et  plus  d'une  fois  nous  nous  sommes  pris  à  croire  que 
l'on  ne  parlait  autant  de  réaction  catholique  que  pour  encourager  le 
gouvernement  a  persévérer  dans  son  indifférentisme  apparent. 

Car,  publier  que  jamais  la  religion  catholique  n'a  eu  autant  de 
puissance  que  depuis  que  l'état  ne  lui  prête  plus  son  appui  spécial , 
n'est-ce  pas  encourager  l'état  à  persister  dans  son  système  ?  N'est-ce  pas 
dire  aux  puissans  du  jour  :  le  peuple  n'a  pas  besoin  de  votre  exemple? 
Il  y  a  quelques  années  que  la  couronne  était  sur  le  front  d'un  fervent 
fils  de  saint  Louis.  Souvent  on  voyait  ce  monarque  aux  pieds  des  au- 
tels, et  marcher  aux  pompes  religieuses.  Eh  bien^  ces  éclatans  hom- 
mages, rendus  par  la  royauté  à  la  Divinité,  ne  produisaient  pas  sur 
la  société  le  bien  que  l'on  en  avait  espéré.  Sous  le  roi  très-chrétien^ 
on  était  moins  catholique  qu'on  ne  l'est  aujourd'hui.  Persistez-donc 
et  ne  montrez  aucune  foi,  aucune  ferveur,  pour  que  la  société  ait  de  la 
ferveur  et  de  la  foi. 

Voilà,  je  l'avance,  les  pensées  qui  me  sont  venues  quand  j'ai  cherché 
à  me  rendre  compte  de  tout  le  bruit  que  certain  monde  faisait  en  criant  : 
à  la  grande  et  mers^eilleuse  ^réaction  catholique. 

Et  puis ,  selon  nous ,  il  y  a  encore  eu  une  autre  raison  pour  faire 
croire  que  le  monde  revenait  aux  pensées  religieuses,  et  c'est  une  rai- 
son d'art. 

On  nous  avait  forcés  d'admirer,  depuis  tant  d'années  en  France,  les 
genres  grec  et  romain  que  nous  nous  sommes  ennuyés  des  lignes 
droites  et  sévères  ,  des  volutes  et  des  feuillca  d'acanthe ,  des  colonnes 
et  des  frontons,  et  que  nous  échappant  des  temples  antiques,  comme 
des  écoliers  qui  se  révoltent  contre  un  vieux  professeur ,  nous  nous 
sommes  mis  à  regarder  les  vieilles  églises,  bâties  par  nos  pères,  et  que 
l'on  ne  nous  avait  jamais  dit  d'admirer. 

Regarder ,  étudier  ces  merveilles  du  génie  et  de  la  patience,  ces 
poèmes  en  pierre,  c'est  s'exposer  à  les  aimer.  Or,  quand  on  aime,  on  re- 
vient souvent  voir  l'objet  aimé.  Nos  artistes,  qui  voulaient  aussi  (et  cette 
fois  à  bon  droit)  faire  leur  révolution,  ont  les  premiers  donné  l'exemple 
dans  leurs  explorations,  ils  ne  sont  plus  allés  dessiner,  d'après  la  maison 
carrée,  ou  d'après  les  cirques  romains,  mais  ils  se  sont  inspirés  de  la 


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Vieille  France  catholique.  La  littérature,  qui  est  la  peinture  écrite,  est 
allée  à  la  même  source  pour  y  chercher  des  idées  qui  sembleraient  nou- 
velles, tant  il  y  avait  long-temps  qu'on  ne  les  avait  évoquées.  Alors  la 
toile,  alors  le  papier  se  couvrirent  de  sujets  moyen-age,  et  comme  la 
religion  occupait  une  grande  place  dans  ces  temps  politiques,  des  res- 
souvenirs  de  catholicisme  vinrent  au  bout  du  pinceau  et  de  la  plume. 

Pour  cette  réaction^  je  la  reconnais  complète,  oui,  Vart  s^estfait 
catholique.,,.  Mais  le  catholicisme  a-t-il  dans  ces  derniers  temps  vu 

s'augmenter  beaucoup  le  nombre  des  croyans? Je  voudrais  en 

être  convaincu Si  je  dis  toute  ma  pensée,  et  pourquoi  ne  la  diraîs-je 

pas?  je  répéterai  ce  mot  d'un  vieillard,  la  conversion  du  siècle  s''est 
arrêtée  à  F  épidémie. 

Espérons  que  cette  goutte  de  rosée,  tombée  du  ciel,  ira  plus  avant 
et  qu'elle  finira  par  pénétrer  jusqu'au  cœur. 

Oh!  pour  que  le  siècle  devienne  vraiment  chrétien,  il  a  bien  d'autres 
raisons  que  celles  de  l'art  et  de  la  littérature.  N'a-t-il  donc  pas  assez 
souffert,  assez  pleuré  pour  croire?  Quand  de  plus  grands  enseignemens 
ont  ils  été  donnés  au  monde  que  de  nos  jours?  Aujourd'hui,  qui  peut 
croire  à  la  sagesse  des  peuples  ,  à  la  solidité  de  la  gloire  ,  à  la  durée  de 
l'amour,  à  la  constance  de  la  fortune,  et  à  ïa  prospérité  assurée?  De  toute 
maison,  de  toute  ville,  de  tout  royaume  ne  s'élève-t-il  pas  des  voix 
pour  nous  crier  :  ((  Ne  vous  attachez  pas  aux  choses  d' ici-bas^ 
))  voyez  comme  elles  croulent  et  s^' anéantissent  l  Mettez- donc  votre 
»  confiance  plus  haut ,  et  en  meilleures  mains  que  dans  celles  des 
)l  hommes  ))  (i). 

Tant  de  tempêtes  ont  fait  voir  les  écueils,  ont  fait  soupirer  après  le 
port,  mais  nos  désirs  ne  sont-ils  pas  encore  vagues  et  incertains  ?  Et 
dans  nos  âmes,  n'y-a-t-il  pas  plus  de  désenchantement  du  passé,  plus 
de  découragement  pour  le  présent  qu'un  ardent  et  chaleureux  élan 
vers  l'avenir  ? 

La  foi  qui  n'agit  pas,  est-ce  une  foi  sincère  ? * 

A  présent  que  j'ai  écrit  ces  pages  sur  ce  qu'on  appelle  la  réaction 
catholique.^  réaction  que  je  ne  crois  pas  aussi  profonde  que  voudraient 
le  faire  penser  les  optimistes  du  moment,  je  me  demande  ce  qui 
în'a  fait  choisir  ce  sujet ,  et  je  me  souviens  que  c'est  presque  Tin- 


(1)  Imitation  4e  Jésus-Clirîst. 


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dignation  qui  m'a  mis  la  plume  à  la  main.  Dans  un  journal ,  qui  parle 
d'art  et  d'artistes  ,  j'ai  lu  en  tête  du  recueil  :  réaction  catholique  à 
r opéra  ! 

Ces  mots  si  étOnnans  à  trouver  ensemble  m'ont  commandé  de  lire, 
et  j'ai  lu  :  un  homme  d'esprit  s'est  amusé  à  dépeindre  ce  qu'il 
nomme  une  chambre  catholique  à  Vopéra ,  cette  chambre  est 
celle  de  M.  Duponchel,  directeur  de  ce  théâtre.  Après  avoir  décrit 
le  lit  à  colonnes  et  a  baldaquin  ,  la  haute  cheminée  à  écusson  sur  sa 
plaque  ,  les  fauteuils  à  dos  pointus,  la  croisée  à  petits  vitraux,  le  ca- 
binet sculpté ,  le  bahut  de  chêne ,  le  prie-dieu  ,  Pécrivain  minutieux 
nous  fait  voir  des  reliquaires  et  même  c?î  ostensoir  sur  la  table  à  pieds 
tors  du  directeur  de  l'Opéra  !  ^  ' 

Des  gens ,  après  avoir  lu  cette  description ,  se  seront  écrié  :  voyez 
comme  la  réaction  religieuse  s'étertd  !  nous,  nous  dirons  profanation! 
le  siècle  joue  à  la  chapelle.  Vicomte  Walsii. 


-y 


2l£0  ^a&kxis  hi  ^amt^ 


PAR    M.     DE    LAMENNAIS. 


Il  y  a  deux  ans  qu'à  pareille  époque  ,  nous  consacrions  un  long  ar- 
ticle à  un  ouvrage  nouveau  de  M.  de  Lamennais;  bien  que  l'avenir 
nous  apparût  sombre ,  nous  espérions  encore  !  nous  n'espérons  plus 
aujourd'hui.  Aussi  serons-nous  court,  et  nous  bornerons-nous  au 
simple  rôle  de  bibliographe;  l'analyse  de  ce  dernier  livre  en  dira  plus 
que  toutes  nos  réflexions. 

L'auteur  a  pris  la  route  de  l'Italie ,  il  se  rend  à  Rome,  pour  sou- 
mettre au  pape  son  système.  Chemin  faisant,  il  voit  à  Lyon  ,  en  pleine 
victoire,  ces  pampres  ouK'j'iers  qui  ont  pris  les  armes  contre  leurs  op- 
presseurs ,  et  il  les  admire  ,  et  il  comprend  ce  que  c'est  qu'un  peuple 
libre.  Plus  loin,  il  trouve  des  malheureux  que  les  sbires  du  pape  em- 
mènent enchaînés,  et  il  déplore  le  sort  des  brigands,  et  il  maudit  le 
despotisme.  Il  arrive  enfin  à  Rome,  et  la  misère  déguenillée  trctnble 
sur  les  degrés  du  Vatican,  tandis  que  le  pouvoir,  vêtu  de  pourpre,  s'y 
prélasse  superbement. 

Et  cependant,  ses  doctrines  sont  examinées  et  conda;miées.  le  Saint- 


—  135  -. 

Siège  pense,  avec  les  apôtres,  qu'on  doit  obéissance  à  toute  autorité 
constituée,  et  ordonne  la  soumission  aux  princes;  M.  de  Lamennais, 
lui,  appelle  cela,  lâcheté,  ou  peur  ^  et  affirme  que  la  cause  de  la  mo- 
narchie étant  perdue,  c'est  au  peuple  ,  au  peuple  seul  qu'il  faut  obéir. 
De  là,  après  sa  rétractation  de  1833,  la  division  qu'il  établit  plus  tard 
entre  le  temporel  et  le  spirituel ,  et  enfin  sa  brusque  rupture  dans  les 
paroles  d^un  croyant ^  dont  les  affaires  de  Piome  sont  la  prose. 

\ient  ensuite  un  long  fragment ,  ou  commencement  d'ouvrage  ,  qui 
a  pour  titre,  des  Mauœ  de  PÉglise,  composé  en  i83i .  Il  y  envisage 
successivement  l'état  de  l'Italie  ,  de  l'Espagne  et  de  la  France.  Partout 
il  ne  trouve  que  des  tyrans  et  des  esclaves  ,  des  oppresseurs  et  des  op- 
primés, dans  les  rois  et  le  peuple;  et  dans  le  clergé,  un  valet  que  l'on 
achète  avec  de  l'or. 

La  conclusion ,  comme  on  peut  le  croire  ,  est  d'accord  avec  les  pré- 
misses. La  papauté ,  s'opiniâtrant  à  s'appuyer  sur  un  passé  qui  fuit, 
et  à  croire  dans  les  princes  qui  vont  tomber  plutôt  que  dans  le  peuple 
auquel  appartient  l'avenir;  d'une  autre  part,  n'ayant  désormais  au- 
cune action  ,  ni  sur  les  catholiques  pratiquans  et  éclairés ,  qui  décli- 
nent son  autorité,  ni  sur  les  catholiques  indilférens,  qui  l'envient,  ni 
sur  les  membres  des  communions  dissidentes  ,  ni  enfin  sur  personne 
dans  le  monde  ;  la  papauté  a  fini  son  rôle,  et  n  a  plus  qu'à  creuser  sa 
tombe  avec  les  tronçons  de  sa  crosse  brisée,  A  l'avenir,  les  peuples  se- 
ront leurs  seuls  souverains  temporels  et  spirituels 

Arrêtons-nous  ici,  il  est  inutile  d'en  dire  davantage;  nous  ne  pou- 
vons que  déplorer  les  vertiges  du  talent  qu'a  perdu  le  catholicisme. 


-^^^ 


LE  JOUR  DES  MORTS. 

La  cloche  balancée, 

Mêlant  un  son  lugubre  aux  sifflcmens  du  nord, 
Annourait  dans  les  airs  la  fête  de  la  mort. 

Font  A -NES. 

On  a  beaucoup  écrit  sur  cette  fétc  du  2  novembre ,  cette  fêle  qui 
prend  pour  chacun  de  nous  plus  d'intérêt,  à  mesure  que  nous  avançons 


(Jans  la  vie  j  il  serait  difficile  de  dire  quelque  chose  dq  neuf  sur  cette 
coinméaioration  de  nos  amis  perdus.  Aussi ,  je  n'enverrai  à  la  iîev'i^e 
Catliolique^  sur  le  jour  des  morts,  que  des  réflexions  qui  ne  sont  pas 
de  moi  ;  je  redirai  des  idées  des  traditions  populaires  que  j'ai  recueillies 
dans  les  campagnes  du  INIorbihan.  Je  suis  vieux,  et  mes  souvenirs  re- 
montent assez  haut.  C'était  pendant  les  premières  guerres  de  la  Bre- 
tagne et  de  la  Vendée,  que  j'étais  allé  dans  une  de  ces  provinces  pour 
iicy  soigner  la  santé  d'un  de  mes  frères ,  blessé  en  combattant  sous  les 
ordres  de  Georges. 

Le  soir  de  la  Toussaint,  un  ami  de  mon  frère  me  dit  de  le  suivre  ; 
il  voulait  me  prouver  que,  parmi  nos  paysans,  il  existait  des  hommes 

nés  poètes Tous  les  deux  nous  primes  \x\io  route  solitane.  Au 

bout  d'une  demi-heure  de  marche,  nous  arrivâmes  à  un  grand  espace 
vide  ;  là  ,  nous  crûmes  entendre  quelque  bruit.  ]Mon  guide  mit  un 
doiçf  t  sur  sa  bouche  et  me  lit  un  si«nc  de  silence  :  nous  nous  assîmes 
sur  un  tronc  d'arbre  renversé,  et  nous  écoutâmes. 
!t  Dans  le  calme  qui  nous  entourait,  nous  distinguions  une  voix 
d'homme  ;  elle  disait  : 

Père  Guillaume,  vous  avez  tort  de  pleurer  autant Allez,  les 

morts  sont  plus  heureux  que  nous Ils  ontfmi  leurs  journées  de 

travail Le  dimanche  qui  ne  finim  pas  est  venu  peureux Ils  se 

reposent Et  nous!  quand  nous  reposerons  nous?... 

Votre  fils,  tué  dans  la  bataille,  en  sait  plus  que  nous  au  jour  d'au- 
jourd'hui. Nous  ne  voyons  rien  de  par  delà  les  nuages,  nous!  et  lui 
voit  tout.  — -^  . 

Et  puis,  père  Guillaume,  c'est  un  grand  l)onhcur  de  mourir  comme 

lui ,  à  l'approche  de  la  fête  des  morts Ce  jour-là,  on  dit  tant  de 

prières  pour  les  trépassés,  qu'ils  ne  restent  pas  long-temps  dans  le  pur- 
gatoire. De  la  terre  oii  nous  sommes,  nous  les  élevons  au  ciel  en  priant 
peureux. 

On  m'a  assuré  que  dans  la  nuit  qui  suit  celle  de  la  Toussaint,  les 
hommes  qui  sont  en  état  de  grâce,  et  qui  vont  veiller  dans  les  cime- 
tières, voient  des  choses  qui  feraient  bien  peur  à  bien  des  gens,  mais 
que  je  voudrais  bien  voir On  dit  que  les  saints  qui  sont  en  para- 
dis descendent  pour  chercher  leurs  parens  et  leurs  amis  morts — • 
C'est  dans  la  nuit  des  trépassés  qu'ils  viennent  les  délivrer  3  alors  on 
entend  des  voix  bien  douces  ati-dcssus  des  cimetières  ;  ces  voix  sont 


—  137  — 

celles  des  pcres,  des  mères  qui  appellent  leurs  enfans..,  et  quelque- 
fois des  fîls  qui  appellent  leurs  pères,  et  qui  leur  disent  :  Venezj  vous 
êtes  purs  aujourd'hui  ;  venez j  nous  vous  attendons  bien  par- dessus 
les  nuages  ! 

Et  alors  ceux  que  Dieu  favorise  de  ces  visions  voient  la  terre  des 
fosses  remuer,  et,  du  gazon  qui  s'entr'ouvre,  des  figures  blanches  comme 
la  neige  s'élever  en   emportant  au  ciel  les  croix  qui  avaient  protégé 

leurs  tombes Mais  il  y  a  des  tombes  qui  ne  s'ouvrent  pas;  ce  sont 

celles  des  hommes  qui  n'ont  point  encore  été  pardonnes,  et  pour  les- 
quels on  n'a  pas  encore  assez  prié. 

Je  l'avoue,  ces  idées  sûr  les  morts,  dites  par  un  jeune  paysan  dans 
la  moindre  recherche  de  mots  et  de  phrases,  me  frappèrent.  Je  des- 
cendis du  tertre  où  nous  étions  restes  cachés,  assis  derrière  les  brous- 
sailles, et  m'approchant  du  jeune  homme  de  campagne,  je  lui  dis  : 
((  Vous  venez  de  consoler  un  peu  ce  brave  homme  qui  s'en  va...  Où 
avez  vous  appris  toutes  les  choses  que  vous  lui  avez  dites. 

—  Ohî  monsieur,  ce  sont  les  croyances  de  chez  nous;  je  les  tiens 
de  ma  mère,  et  ma  mère  les  avait  apprises  de  la  sienne. 

Je  n'ai  voulu  joindre  aucune  phrases  de  moi  à  cette  poésie  religieuse 
de  la  sauvage  Bretagne.  La  Revue  Catholique  voudra- t-cl le  redire 
les  paroles  du  jeune  paysan.  Je  ne  sais.  Mais  je  l'espère  un  peu,  car 
elles  m'ont  paru  touchantes. 

L'abbé  du  IjOUi\do?î>et. 


POÉSIE. 

Les  lecteurs  de  la  Revue  CatJwlique  verront  avec  plaisir  que 
M  le  comte  de  Marcellus  a  bien  voulu  devenir  un  de  nos  collabora- 
teurs :  ce  zélé  chrétien  a  compris  notre  œuvre,  et  il  s'y  est  joint.  Les 
vers  qui  suivent  nous  viennent  de  lui  ;  on  y  retrouve  la  foi  et  le  ta- 
lent du  poète  qui  a  voué  sa  lyre  à  la  religion  et  à  la  fidélité. 

La  Revue  Catholique  aura  de  temps  en  temps  dans  ses  pages  des 
ïiorceaux  de  poésie.  Dans  son  prochain  numéro,  elle  donnera  des 
îtances  de  Tabbé  Michon  ,  qui  prouveront  aux  poètes  de  Paris  qu'il  y 
X  des  harpes  en  provhice,  dignes  d'être  écoutées. 


—  138  — 

TiiiÉE  DU  PSAUME  CXLVH*  i  Laudu ,  Jérusalem ,  etc. 

Jérusalem,  que  tes  louanges  (1; 
Chantent  le  Roi  de  l'univers, 
Le  Dieu  des  hommes  et  des  anges, 
Qu'adorent  même  les  enfers  (2). 
Il  te  nomme  sa  ville  sainte  ; 
Sa  gloire  éclate  en  ton  enceinte  : 
Ailleurs  on  n'en  voit  qu'un  rayon. 
Chante  sa  bonté,  sa  justice, 
Et  que  son  saint  nom  retentisse 
Dans  les  portiques  de  Sien. 

C'est  lui  qui  raffermit  tes  portes  : 
C'est  lui  qui  soutient  tes  enfans 
Contre  les  nombreuses  cohortes 
De  tes  ennemis  triomphans. 
Sans  lui ,  ta  stérile  vaillance 
Opposerait  à  leur  puissance 
Des  efforts  vains  et  superflus. 
Mais  au  plus  fort  de  tes  alarmes, 
Dieu  se  montre  ;  il  bénit  tes  armes  : 
Oii  sont-ils  ?...  Je  ne  les  vois  plus...J' 

A  l'abri  des  feux  de  la  guerre, 
La  main  propice  du  Seigneur, 
Au  loin,  sur  ton  heureuse  terre, 
Fait  régner  l'ordre  et  le  bonheur. 
Ton  peuple  est  sa  race  choisie; 
Le  pain  dont  il  le  rassasie 
L'enivre  d'amour  et  de  paix. 
Ce  pain,  objet  de  tant  d'oracles, 
Est  le  plus  grand  de  ses  miracles. 
Et  le  plus  doux  de  ses  bienfaits  (3). 

Il  parle  :  soudain  sa  parole 
Crée  un  monde,  embrase  les  airs. 
S'insinue,  et  pénètre,  et  vole, 
Parcourt  et  change  l'univers, 
x\  sa  voix,  la  nature  émue 


(1)  On  sait  que  dans  les  psaumes,  Sion,  Jérusalem,  Jacob,  Israël  représentent  l'Eglise, 
(^oyez  Bib.  de  Yeiicc  :  Discussion  sur  l'objet  des  psaumes.  Saint  Augustin,  dans  !on 
beau  commentaire,  applique  aussi  ce  ps:iumc  à  l.i  Jérusalem  céleste. 

(2)  lu  nomiiicJesu  omnc ^  etc.  (Philip,  ii.  10.)  «  Les  puissances  du  ciel ,  de  la  ternet 
»  des  infc.rs  sont  obligées  de  fléchir  le  genou  et  de  lui  rendre  un  souverain  hommage  » 
(Abelly.  Méd.  S'  dim.  ap.  \a  Pentec.) 

(3)  Saint  Augustin  applique  ce  texte  à  Iji  sainte  Eucharistie.  L'Église  l'a  adopté  danssi 
liturgie  pour  la  fête  du  Saint-Sacremcnl.  ..tw^.M  i-^  4N^^«i>f-4*, 


^  139  — 

Se  trouble  :  la  Icric  éperdue 
S'cbianlc  avec  un  saint  elVroi. 
Dans  SCS  voûtes  les  plus  prorontlcs, 
L'Océan  soulève  ses  ondes, 
Et  loue,  en  mugissant,  son  roi. 

Par  son  ordre,  sur  nos  campagnes 
La  neige  voltige  en  flocons. 
On  dirait  les  flancs  des  montagnes 
Couverts  de  brillantes  toisons. 
Tels  que  des  nuages  de  cendre, 
On  voit  les  frimats  se  répandre, 
Et  du  jour  ternir  le  fanal. 
Roi  des  mers  et  de  la  tempête, 
Il  dit  :  L'eau  qui  coule  s'arrête  (1) 
Sous  ime  digue  de  cristal. 

Veut-il  faire  tomber  ses  cbaînes, 
Un  doux  zépbyre  va  souffler. 
Le  ciel  s'épure,  et  dans  nos  plaines 
L'onde  reconimence  à  couler. 
Tout  renaît,  tout  vit,  tout  respire  : 
Le  soleil  reprend  son  empire  ; 
Les  fleurs  émaillent  nos  vallons. 
Le  printemps  règne  ;  l'biver  cède  ; 
Et  le  chant  des  oiseaux  succède 
Au  sifflement  des  aquilons. 

C'est  ce  Dieu  dont  la  providence, 
Qui  cache  aux  autres  ses  décrets, 
Met  Jacob  dans  la  confidence 
De  ses  plus  augustes  secrets. 
De  ses  justices  ineffables. 
De  ses  jugemens  immuables 
Il  lui  montre  la  profondeur  : 
Et  de  ses  vérités  sublimes 
Découvrant  pour  lui  les  abîmes, 
Il  l'enivre  de  sa  splendeur. 

Que  sa  grâce  en  dons  est  féconde 
Pour  toi,  peuple  heureux  de  Sion  ! 
Quand  les  autres  peuples  du  monde 
Ignorent  même  son  saint  nom  ! 
Il  bannit  loin  de  toi  la  crainte, 
Et  fait  couler  dans  ton  enceinte 
Des  torrens  de  joie  et  de  paix. 
Que  ta  juste  reconnaissance 
Réponde  à  sa  magnificence. 
Et  ton  amour  à  ses  bienfaits. 

Le  comte  de  Marcellus. 


(i)  SlctU  undajluens.  (Exod.  xv.  8.) 


—  140  — 
îo'i  fil  ->aimor 

LADBÉ    Cil  AXEL. 

Nous  emprunlons  au  Journal  du  Bourbotuials ,  qui  se  fait  remar- 
quer par  le  talent  et  la  variété  de  sa  rédaction ,  quelques  détails  histo- 
riques sur  la  vie  de  Vabhé  Cliatel. 

L'abbé  François  Ghaleî  est  né  àGannat,  en  Bourbonnais,  le  lo  jan- 
vier 1795. 

Dès  son  enfance,  il  manifesta  les  senlimens  d'une  piété  touchante; 
doué  d'un  physique  agréable  et  des  plus  heureuses  dispositions,  il  at- 
tira sur  lui  l'attention,  l'intérêt  et  la  bienveillance  des  personnes  les 
plus  considérables  de  sa  ville  natale.  Son  père,  honnête  paysan,  labo- 
rieux journalier,  n'ayant  pas  les  moyens  de  subvenir  à  l'éducation  de 
son  enfant  unique ,   des  personnes  charitables  s'associèrent  pour  le 
prendre  sous  leur  protection  ,  et  se  chargèrent,  en  se  cotisant,  de  pour- 
voir à  tous  les  frais  de  son  entretien  et  de  son  éducation.  Il  fut  d'abord 
placé,  par  leurs  soins,  au  petit  séminaire  de  Clermont-Ferrand,  puis  au 
grand  séminaire  de  Montferrand.   Après  son  ordination,  il  fut  nommé 
vicaire  de  l'église  de  Notre-Dame  de  IMoulins,  où  il  exerça  son  minis- 
tère avec  assez  de  zèle  ;  une  année  après,  il  fut  nommé  desservant  d'une 
petite  commune  du  département  de  l'Allier,  près  des  bords  de  la 
Loire,  où  il  resta  quelques  années,  supportant  avec  dégoût  la  médio- 
crité de  sa  position.   Ghatel,  né  avec    une  imagination  ardente,  in- 
constant dans  ses  goûts,  dans  ses  idées,  aimant  les  aventures  et  les 
vovages ,  pour  satisfaire  ses  penchans ,  conçut  bientôt  la  pensée  de 
se  faire  nommer  aumônier  d'un  régiment.  Pour  y  parvenir,  il  in- 
téressa en  sa  faveur  M.  le  baron  Rabusson ,  son  compatriote,  alors 
lieutenant-colonel  du  ^'^  régiment  des  grenadiers  à  cheval  de  la  garde 
rovale,  et  dans  peu  de  temps,  il  fut  nommé  aumônier  du  So*"  régiment 
d'infanterie  de  ligne,  en  garnison  à  Lyon.   Quelques  années  après, 
M.  Rabusson  ayant  été  élevé  au  grade  de  colonel  de  son  régiment,  en 
remplacement  de  M.  de  Talouet,  Ghatel  fit  de  pressantes  démarches 
auprès  de  lui,  afin  d'être  nommé  aumônier  de  ce  régiment,  et  ayant 
obtenu  cette  faveur,  son  ambition  resta  u\\  moment  en  i^3pos.  Pendant 
qu'il  remplissait  de  telles  fonctions,  il  prêcha  à  Meau\  ,  à  Versailles,  à 
Paris:  mais  partout  ses  sermons  furent  froidement  accueillis,  parce 


—  141  — 
que  cet  homme,  qui  devait  être  un  jour  un  renégat,  n'avait  pas 
l'ame  assez  convaincue  pour  exprimer  avec  une  éloquence  entraî- 
nante et  persuasive  les  doctrines  qu'il  proclamait  alors  ;  et  d'ailleurs, 
sa  voix  rauque  et  voilée  ne  favorisait  guère  l'apprct  de  ses  longues 
périodes. 

'Quelques  mois  avant  juillet  i83o,  il  sollicita  un  canonicat  h  la  ca- 
thédrale de  Paris,  mais  cette  dignité  lui  fut  refusée.  Avide  de  renom- 
mée, il  publia  un  journal  \nûiu\c  le  Réformateur  ^  ou.  V Echo  de  la 
Religion  et  du  Siècle  ,  ayant  cette  épigraphe  :  ((  Je  suis  prêtre ,  mais 
))  tolérant,  ))  a  laquelle  un  homme  du  monde  répondait  :  Je  vous  cher'- 
chais.  Ce  journal  hebdomadaire,  organe  de  doctrines  religieuses  dé- 
figurées, obscènes  même,  et  contraires  en  tous  points  aux  doctrines  de 
rÉglise  gallicane,  reçut,  à  son  apparition,  la  réprobation  de  tous  les 
hommes. éclairés,  et  au  bout  de  quelques  mois  d'existence ,  il  tomba, 
n'ayant  pu  produire  le  retentissement  que  son  créateur  en  attendait. 
Mais  il  fut  le  précurseur  significatif  de  l'apostasie  de  Chatel. 

Apres  les  journées  de  juillet ,  il  s'efforça  de  se  faire  nommer  aumô- 
nier de  la  reine  des  Français  ou  de  mademoiselle  d'Orléans.  Mais 
n'ayant  pu  réussir,  il  se  sépara,  ouvertement  du  clergé,  et  vint  établir 
son  nouveau  culte  rue  Saint-Honoré.  Ce  n'est  pas  tout  :  il  institua  ,  de 
sa  propre  autorité,  rue  Saint-Martin  ,  dans  un  local  qui  avait  servi  de 
tannière  à  des  ours,  une  Église  catholiquefrançaisej  c^ est  là  qu'il 
prit  le  titre  d'évêque,  malgré  le  bref  du  pape  qui  l'avait  interdit  de 
toutes  fonctions  ecclésiastiques,  et  qui  l'avait  qualifié  de  l'épithète  ex- 
pressive de  scelestus.  Mais  ce  nouveau  titre  ne  suffisait  }>as  à  sa  folle 
•  ambition  ;  il  fallait  en  prendre  un  autre  plus  pompeux  et  plus  approprié 
à  la  métamorphose  de  son  caractère  sacerdotal.  C'est  ce  qu'il  fit  en 
s'imposant  spontanément  celui  de  Coadjuteur,  du  patriarche  des 
Gaules^  et  alors  il  apparut  dans  son  temple  avec  un  costume  grotes- 
que, badigeonné  de  signes  maçonniques,  sans  prévoir  qu'il  se  livrerait 
h  toutes  les  railleries,  à  tous  les  sarcasmes  des  spectateurs  qui  allaient 
là  par  curiosité  ou  pour  rire  comme  au  Vaudeville  ou  aux ,  Yariétés. 
Dès  qu'il  eut  adopté  le  titre  de  Coadjuteur  du  patriarche  des  Gaules  , 
on  se  demanda  qui  était  le  patriarche?  On  crut  d'abord  que  c'était 
Tabbé  Grégoire ,  ex-conventionncl^  ancien  évoque  constitutionnel  de 
Blois,  mais  on  fut  détrompé  lorsque  les  journaux  publièrent,  que  Cha- 
tel, étant  allé  lui  faire  une  visite.,  l'abbé  Grégoire  le  reçut  dédaigneu- 


—  142  — 

sèment,  et  lui  dit  d'un  ton  rudement  moqueur  ;  (c  Oh!  l'abbé  Chatcl^ 
je  ne  m'attendais  pas  à  celle-là!...  ))  Cliatel  fut  confus  d'une  réception 
si  brusque,  si  étourdissante.  On  ne  sait  pas  encore  qui  est  le  patriarche 
des  Gaules,  c'est-à-dire,  le  chef  auquel  Chatel  obéit.  Attendons  j  peut- 
être  nous  apprendra-t-il  lui-même  qu'il  s'est  baptisé  de  cette  dignité 
imaginaire,  quoiqu'elle  ne  puisse  s'accorder  avec  le  scandale  de  ses  pa- 
rodies et  l'abjection  dont  il  a  souillé  son  caractère  sacerdotal. 


^'Pg 


VOTES  DES  COXSEILS-GÉIXÉRAUX  DE  DEPARTEMENS. 

(2e  article.) 

INSTRUCTION  PRIMAIRE,  ENFANS  TROUVÉS  ET  PRISONS. 

La  religion  n'a  pas  seule  à  faire  entendre  sa  voix  au  sein  des  assemblées  qui 
discutent  les  intérêts  des  peuples  ;  la  morale  et  l'humanité  ont  aussi  des  droits 
qu'il  n'est  pas  permis  de  méconnaître,  et  qui,  bien  que  d'un  ordre  secondaire^ 
ne  doivent  jamais  être  oubliés.  Notre  résumé  des  votes  des  conseils-généraux  de 
départemens  serait  donc  incomplet  et  insuffisant  pour  faire  juger  de  l'esprit  qui 
les  anime,  si  nous  le  bornions  aux  objets  purement  religieux  dont  il  a  été  ques- 
tion dans  un  précédent  article.  Du  point  de  vue  catholique,  tout  ce  qui  est  reli- 
gion, morale,  humanité,  progrès,  est  uni  par  un  lien  trop  indissoluble  pour  ne 
pas  appeler  également  la  sollicitude  des  hommes  de  bien.  L'instruction  pri- 
maire, les  enfans  trouvés  et  les  prisons,  sont  trois  objets  tellement  importans , 
ils  excitent,  surtout  à  cette  époque,  une  si  active  sollicitude,  que  nos  lecteurs 
nous  sauront  peut-être  quelque  gré  de  terminer^  par  un  coup-d'ceil  sur  ces  trois 
institutions  ,  le  travail  que  nous  avons  conmiencé  dans  notre  précédent  nu- 
méro. 

L^STRUCTION  PRIMAIRE.  —  Elle  a  occupé  un  grand  nombre  de  conseils,  et  l'édu- 
cation des  filles  a  été,  surtout,  spécialement  examinée.  On  a  reconnu  que,  mal- 
gré les  efforts  et  les  sacrifices  faits  pendant  les  dernières  années,  une  foule  de 
communes  manquent  encore  d'écoles,  une  foule  d'autres  en  ont  d'insuffisantes, 
quelques-unes  sont  dirigées  par  des  maîtres  admis  trop  facilement,  et  incapables 
d'obtenir  la  confiance  des  parens.  —  La  dépense  moyenne,  par  élève,  varie  sui- 
vant les  localités  :  elle  s'élève,  dans  quelques  départemens,  jusqu'à  16  francs  par 
an  ;  elle  descend,  dans  quelques  autres,  jusqu'à  8  francs.  Ces  variations  dépen- 
dent du  nombre  des  élèves  qui  fréquentent  chaque  école,  la  moyenne,  par  tète, 
diminuant  à  mesure  que  le  nombre  des  élèves  augmente.  Parmi  les  départe- 
mens qui  se  sont  spécialement  occupés  de  cet  objet,  les  uns  ont  voté,  pour  1837, 
une  inqiosition  extraordinaire,  les  autres  une  somme  fixe  sur  le  budget.  Ainsi 
l'Ain  a  voté  5  centhnes  ,  la  JJordogne  et  les  Vosges  1  centime  et  demi,  la  Gi-' 


^  143  ^ 

ronde  2  ccntiines(Ie  double  de  rannée  précédente),  TOrne  1  centime  six  dixiè- 
mes, et  de  plus  cinq  bourses  pour  l'éducation  des  sourds-muets  ;  le  Finistère  a 
porté  à  39,000  francs,  dont  10,000  seront  affectés  à  la  construction  des  écoles , 
la  somme  de  36,610  francs  votée  en  1835  ;  la  Nièvre  a  fondé  vingt-cinq  demi- 
bourses  au  collège  de  Ne  vers,  c'est-à-dire  une  demi-bourse  par  canton  ;  TOise  a 
voté  90,000  francs,  la  Seine-Tiiférieure  49,000  francs  et  41,733  pour  l'école  nor- 
male, la  Haute-Marne  76,000  francs  ;  enfin  les  départcmens  de  l'Indre  ,  de  la 
Mayenne,  de  la  Moselle,  du  Pas-de-Calais,  du  Puy-de-Dôme  et  du  Rhône  ont 
conservé  à  peu  près  les  mêmes  allocations  que  pour  1836. 

Enfans  trouvés.  —  Des  trois  points  de  vue  différens,  sous  lesquels  peut  être 
envisagée  cette  importante  question ,  les  conseils-généraux  ne  se  sont  attachés 
qu'à  celle  de  la  dépense,  et  ont  paru  ne  pas  songer  que  la  législature  peut  être 
éclairée  par  leurs  vœux,  cpie  les  mœurs  peuvent  être  améliorées  et  protégées. 
Depuis  quelque  temps,  on  s'est  beaucoup  occupé  des  enfans  trouvés  ;  le  nombre 
toujours  croissant  de  cesiiialheureuses  créatures,  qui,  pendant  les  vingt-cinq  der 
nières  années,  se  sont  multipliées  dans  une  proportion  plus  forte  que  celle  de  Ja 
population,  a  appelé  l'attention  des  économistes,  et  dans  beaucoup  de  départe- 
mens,  on  n'a  pas  trouvé  de  meilleur  moyen  de  diminuer  ime  dépense  qui  deve- 
nait excessive,  que  de  supprimer  une  partie  des  tours  des  hospices,  et  d'établir, 
entre  diverses  localités,  des  transmutations  d'enfans,  propres  à  faire  perdre  leurs 
traces  à  leurs  parens.  Ces  déplorables  modifications  à  la  sublime  institution  de 
saint  Vincent  de  Paul  ont  eu  déjà  des  résultats  ;  sans  doute,  un  grand  nombre 
d'enfans  ont  été  retirés,  les  expositions  ont  été  moins  fréquentes,  et  par  suite 
une  économie  a  été  obtenue  ;  mais  doit-on  se  féliciter,  comme  d'un  progrès,  de 
ce  qui  n'a  fait  peut-être  que  d'aggraver  le  mal,  et  sait-on  de  quel  prix  on  a  payé 
les  quelques  mille  Irancs  enlevés  à  la  charité  ?  Quels  désespoirs  on  a  fait  naître 
en  fermant  une  partie  de  ces  asiles ,  ouverts  non-seulement  aux  fruits  du  crime, 
mais  qui  venaient  en  aide  à  la  plus  touchante  comme  à  la  plus  cruelle  de  toutes 
les  misères,  à  celle  d'une  mère  qui  n'a  pas  de  pain  pour  son  enfant  ?  Le  nombre 
plus  grand  des  infanticides  n'accuserait-il  pas  l'administration  d'une  fatale  im- 
prévoyance ,  celui  des  crimes  que  le  secret  enveloppe  s'élèverait  encore  contre 
cette  mesure.  Tant  qu'on  ne  remontera  pas  aux  deux  causes  qui  multiplient  les 
enfans  trouvés,  la  misère  et  surtout  l'immoralité,  on  pourra  bien  repousser  des 
hospices  ceux  qu'on  y  présentera,  mais  on  n'en  diminuera  pas  le  nombre;  on  les 
dévouera  seulement  à  une  mort  prompte,  suite  inévitable  de  la  négligence  ou  de 
la  pauvreté,  et  voilà  tout.  —  H  y  a,  en  France,  environ  cent  trente  mille  cnfims 
trouvés  dans  les  établissemens  publics  :  ce  nombre  s'accroit,  chaque  année,  de 
trois  mille  à  peu  près  ;  c'est  du  moins  la  progression  qui  a  eu  lieu  de  1830  à 
1835.  La  Seine  et  le  Rhône  sont  les  deux  départcmens  qui  en  ont  le  plus  grand 
nombre  ;  à  Paris,  seulement,  la  dépense  annuelle  pour  cet  objet  est  de  1,700,000 
francs  ;  le  département  du  Rhône  compte  |)his  de  dix  mille  de  ces  infortunés. 
Les  allocations  votées  ])ar  les  conseils-généraux  ont  été  :  pour  la  Seine-Infé- 
rieure de  170,000  francs  (100,000  parle  déparleuicnt,  70,000  par  les  villes), 
pour  laDordogne  de  60,000  frdncs  ,  poiii  le  Finistère  de  40,000  francs  (diminu- 
tion sur  1835,  60,000  francs)  ;  pour  la  llanie-Garonne  de  100,000  francs  (sur 
deux  mille  trois  cent  cinquante  enlans,  cinq  cents  ont  été  retires  depuis  que  le 


—  144  — 

déplacement  a  c?té  commencé)  ;  pour  la  IMoselle  de  30,000  francs  (réduction  sur 
1835,  60,000  francs;  le  déplacement  a  fait  retirer  sept  cent  quatre-vingt-cinq 
enfans  sur  treize  cent  quatre  vingt-quatorze).  Dans  les  autres  départemens,  les 
allocations  ont  eu  lieu,  en  général,  comme  dans  les  précédentes  années  ;  dans 
quelques-uns,  seulement,  on  a  dû  les  augmenter. 

Prisons.  Il  ne  suffit  pas  de  punir  le  criminel  en  l'isolant  pour  un  temps  de  la 
société  c[ui  le  repousse,  il  faut  encore  le  rendre  meilleur  pour  le  moment  où  il 
lui  sera  permis  d'y  rentrer.  Si  le  condamné  sort,  après  sa  peine,  non-seulement 
plus  endurci,  mais  aussi  plus  Labile ,  s'il  a  trouvé  des  maîtres  dans  ses  compa- 
gnons de  captivité ,  le  châtiment  n'aura  servi  qu'à  lui  apprendre  comment  il 
peut,  en  retombant  dans  les  mêmes  crimes,  l'éviter  à  l'avenir  par  plus  d'adresse 
ou  par  plus  d'audace.  Sans  doute,  c'est  là  un  problème  difficile  à  résoudre  ; 
aussi  tous  les  essais  tentés  jusqu'à  ce  jour  n'ont  paru  servir  qu'à  en  faire  mieux 
comprendre,  tout  à  la  fois,  et  l'importance  et  les  difficultés.  On  paraît  cependant 
avoir  décidé  l'adoption  du  système  d'isolement  de  chaque  condamné  dans  une 
cellule  particulière  ;  ainsi,  le  département  de  la  Seine  a  fait  construire  et  dispo- 
ser dans  ce  but  les  prisons  de  la  Dette,  du  Dépôt,  des  Jeunes-Détenus,  du  JSou- 
veau-Bicêtre,  de  Saint-Lazare  et  de  Sainte-Pélagie  ;  on  va  remplacer  la  Force, 
que  son  état  de  vétusté  et  son  insuffisance  obligent  à  délaisser,  par  mie  maison  de 
prévention  pour  les  hommes  :  on  la  construira  sur  le  boulevard  de  l'Hôpital,  près 
de  la  Saljîètrière.  Nous  avons  dit  que  la  dépense  est  évaluée  à  plus  de  3,0005000. 
Le  système  cellulaire  va  être  également  établi  dans  la  prison  de  Gadaillac  ;  dans 
la  Haute-Garonne  on  a  résolu  aussi  quelques  améliorations  de  ce  genre,  et  voté 
5,500  francs  pour  l'achèvement  de  la  maison  d'arrêt  de  Toulouse  ;  le  Finistère 
consacre  46,000  francs  aux  détenus  ;  la  Dordogne  vote  deux  centimes  au  prin- 
cipal des  cjuatre  contributions  pour  l'achèvement  des  prisons  de  Riberac ,  do 
.  Bergerac  et  de  Sarlat  ;  l'Aisne  10,000  francs.  Les  autres  conseils  ont,  à  peu  près 
*  tous,  voté  d'assez  fortes  sommes  pour  le  même  objet,  et  exprimé  des  vœux  de 
réforme  auxquels  on  ne  peut  qu'applaudir.  Mais  il  est  urgent  qu'on  ne  se  fasse  pas 
illusion  sur  l'absolue  impossibilité  de  ramener  les  condamnés  à  des  sentimeus 
honnêtes,  si  !a  religion  n'est  pas  appelée  à  les  leur  inspirer.  Qu'on  introduise 
dans  les  cellules  quelques  prêtres  d'un  zèle  plein  de  charité  ;  qu'on  leur  permette 
d'user  sur  les  condamnés  de  l'influence  de  leur  ministère;  qu'on  ne  mette  pas  à 
leurs  efforts  des  entraves  qui  les  paralysent,  et  l'on  obtiendra  ce  qu'on  espérait  en 
vain  de  l'isolement  et  des  verroux  :  le  remords  du  crime,  l'instruction  morale  et 
le  retour  des  malheureux,  souvent  plus  à  plaindre  que  coupables,  à  des  senti- 
jnens  de  vertu  qui  sont  la  meilleure  sauve-garde  de  la  société.  D, 


»«««4 


_.  145  -> 


CHRONIQUE  RELIGIEUSE. 


Exercices  religieux  dans  les  collèges  royaux  de  Paris.  —  Progrès  des  écoles  chrétiennes; 
leurs  distributions  de  prix.  —  Trait  remarquable  d'un  étudiant  en  médecine.  —  Prédi- 
cations et  exercices  religieux.  —  Plantations  de  croix.  —  Bénédictions  d'églises. — Inau- 
guration du  monastère  de  Mattaincourt.  — Bénédiction  d'une  fontaine  à  Périgueux.  — 
,    Retraites  pastorales. 

L'Université  qui ,  lors  du  concours  des  collèges  royaux  de  Paris ,  avait  donné 
^e  si  bizarres  sujets  à  ses  élèves ,  et  dont  nous  signalions ,  dans  notre  avant-der- 
jiier  numéro,  la  singulière  tendance  à  occuper  les  jeunes  imaginations  d'objets 
trop  souvent  capables  de  les  porter  à  cette  vie  toute  matérielle  qui  distingue 
malheureusement  une  partie  de  la  jeunesse  formée  à  ses  écoles  ,  l'Université 
paraît  sentir  enfin  le  besoin  de  revenir  à  d'antiques  usages  qu'on  n'aban- 
donne jamais  sans  se  préparer  d'amères  douleurs.  Nous  avons  dit  que  la  rentrée 
des  classes  a  été  signalée  cette  année  ,  à  Paris ,  par  la  célébration  d'une  messe 
du  Saint-Esprit  ;  nous  devons  ajouter  que ,  dans  chaque  maison  ,  les  principaux 
fonctionnaires  attachés  à  l'établissement  ont  assisté  à  cette  cérémonie  avec  une 
rehgieuse  attention.  Quel  que  soit  le  motif  qui  ait  dicté  cette  détermination , 
nous  nesamions  qu'y  applaudir.  L'Université  doit  comprendre  que  la  force  re- 
lative des  études  fut-elle  incontestablement  à  son  avantage  (ce  que  nous  som- 
mes loin  d'accorder),  il  est  d'autres  raisons  capables  de  déterminer  des  pa- 
rens  chrétiens  qui  veulent  moins  faire  des  savans  que  des  hommes  sincèrement 
rehgieux  des  enfans  que  la  Providence  leur  a  confiés.  Nous  ne  parlerons  pas  ici 
de  la  concurrence  des  petits  séminaires  si  redoutés,  et  par  cela  seul,  en  butte  à 
tant  d'exigences  ;  nous  ferons  seulement  remarquer  l'immense  développement 
pris  depuis  quelques  années  par  l'institution  àes  frères  de  l'école  chrétienne.  On 
se  rappelle  les  attaques  dont  ils  étaient  naguères  l'objet;  l'humihté  même  d'un 
surnom ,  que  la  plupart  d'entre  eux  sont  loin  de  jnériter ,  inspirait  d'ignobles 
plaisanteries  contre  Itsfrères  ignorantins.  Dans  plus  d'une  ville  encore,  d'étroites 
préventions  les  poursuivent,  et  obhgent  les  habitans  à  s'imposer  des  sacrifices 
pour  conserver  des  maîtres  qu'ils  ont  pu  apprécier.  Tandis  que  l'autorité  locale 
y  soutient,  par  une  forte  subvention,  l'mstituteur  primaire  dont  l'école  est  à 
peu  près  déserte,  il  n'est  pas  rare  de  voir  tout  à  côté  l'école  chrétienne ,  à  laquelle 
aucun  fonds  municipal  n'est  accordé  ,  obligée  de  refuser,  faute  de  place ,  une 
partie  des  élèves  dont  on  demande  l'admission.  Ces  faits  parlent  haut ,  sans 
doute  ,  et  montrent  trop  clairement  les  vœux  des  populations ,  pour  que  l'Uni- 
versité n'en  comprenne  pas  la  portée.  On  a  vu  naguères  d'ailleurs,  à  l'occasion 
de  la  distribution  des  prix  ,  combien  l'institut  des  frères  est  apprécié  par  les  fa- 
aniiles ,  même  dans  les  villes  où  l'autorité  n'a  pour  lui  aucune  sympathie.  Nous 
ne  ferons  pas  remarquer  que  dans  celles  où  les  magistrats  le  soutiennent ,  les 
évêques ,  les  vicaires-généraux ,  les  curés  ,  ont  présidé  à  ces  exercices;  on  ne 
tiouverait  là  rien  que  de  fort  naturel  ;  mais  nous  signalerons ,  comme  im  évé- 


—  146  -=• 

nement  cligne  d'observation  ,  que  les  maires  et  les  préfets  ont  voulu  y  assister 
dans  un  assez  grand  nombre  de  communes  ,  qu'ils  y  ont  pris  la  parole ,  et  qu'ils 
se  sont  attachés  à  montrer  les  avantages  d'une  éducation  basée  sur  des  principes 
religieux.  Jamais  ces  solennités  de  familles  n'avaient  eu  ,  comme  cette  année  , 
l'espèce  de  sanction  que  leur  donne  la  présence  des  administrateurs  de  la  cité» 
C'est  sans  doute  un  hommage ,  mais  c'est  aussi  l'éclatante  reconnaissance  de 
l'immense  supériorité  de  l'éducation  donnée  par  les  frères  de  la  Doctrine  Chré- 
tienne, humbles  instituteurs  ,  dont  les  services  ,  déjà  nombreux  ,  peuvent  deve- 
nir incalculables  du  moment  où  l'autorité  les  seconde,  ou  du  moins  laisse  aux 
habitans  la  liberté  du  choix.  Qu'on  nous  permette  de  citer  un  fait  arrivé  récem- 
ment dans  un  des  premiers  hôpitaux  de  Paris.  Nous  nous  abstiendrons  de  nom- 
mer le  jeune  étudiant  qui  a  fait ,  dans  cette  circonstance  ,  une  profession  publi- 
que de  sa  foi  ;  nous  dirons  seulement  que  ce  n'est  ni  dans  un  collège  ni  chez  un 
instituteur  primaire  qu'il  a  puisé  la  conviction  religieuse  à  l'inspiration  de  la- 
quelle il  a  cédé  avec  ime  simplicité  qui ,  dans  la  circonstance  où  il  se  trouvait  j 
a  quelque  chose  d'héroïque.  "^ 

Après  un  accouchement  difficile,  on  cherchait  à  rappeler  à  la  vie  le  nouveau-né 
chez  lequel  se  manifestait  des  symptômes  d'asphyxie.  On  s'occupait  beaucoup  de 
remédier  au  mal  physique  sans  songer  au  danger  bien  plus  grave  qui  menaçait  ce 
pauvre  enfant,  quand  un  étudiant  s'informe  tout  haut  si  l'on  a  donné  le  bap- 
tême. Sourire  sardonique  du  professeur,  qui  croit  faire  une  réponse  péreraptoire 
en  demandant  à  l'élève  s'il  connait  les  intentions  de  cet  enfant?  s'il  a  deviné 
qu'il  voulut  être  catholique  plutôt  que  mahométan  ?  et  qui  ajoute  ,  en  conti- 
nuant à  plaisanter,  que,  plongé  à  plusieurs  reprises  et  par  lui  dans  une  baignoire, 
il  est  suffisamment  baptisé.  Le  jeune  homme  réplique  vivement  ;  il  fait  sentir 
avec  force  au  professeur  tout  ce  que  le  sarcasme  et  l'ironie  ont  de  déplacé  dans 
une  telle  circonstance  ,  puis  il  baptise  lui-même  le  jeune  enfant  sans  s'inquiéter 
davantage  de  l'inconcevable  impiété  du  professeur  qui  lui  demande  encore  avec 
amertume  s'il  prétend  ,  par  ce  peu  d'eau  répandue  sur  sa  tête  ,  l'empêcher  de 
mourir.  Dieu  bénira  sans  doute  les  pas  d'un  jeune  jnédecin  qui  débute  ainsi  dans 
la  carrière  si  délicate  qu'il  embrasse  :  c'est  là ,  dans  la  vie ,  une  noble  et  belle 
action.  Il  est  assez  remarquable  du  reste  que  les  autres  élèves,  présens  à  cette 
discussion ,  n'ont  appuyé  ni  leur  camarade  ni  leur  professeur.  On  doit  présu- 
mer, sans  doute ,  que  leur  estime  est  acquise  au  premier  ;  et  ne  peut-on  pas 
ajouter  qu'il  y  a  cinq  ou  six  ans ,  leur  silence  n'eût  peut-être  pas  ainsi  accueilli 
cette  généreuse  profession  de  foi  ?  qu'un  concert  de  railleries  l'eût  plutôt  accom- 
pagnée ?  f 

Au  reste  ,  ce  n'est  pas  seulement  dans  les  écoles  et  parmi  les  jeunes  gens  qu'on 
éprouve  ce  besoin  ,  trop  vague  encore  en  général ,  il  est  vrai,  mais  réel  cepen- 
dant ,  d'un  retour  sincère  à  la  religion.  Dans  plus  d'une  ville,  des  exercices  pieux 
ont  été  assidûment  suivis.  Nous  avons  parlé  de  ceux  donnés  à  Tonneins  ,  diocèse 
d'Agen;  à  Saint-Brieac,  quatre  ecclésiastiques  de  Vannes  ont  fait,  pendant  quinze 
jours,  trois  sermons  chaque  jour,  et  ont  vu  la  population  toute  entière  accourir 
autour  de  leur  chaire  ;  à  Nîmes ,  dans  l'église  Sainte-Perpétue  ,  et  à  Fougères , 
diocèse  de  Rennes,  deux  retraites  ont  attiré  le  même  concours;  à  Vandœuvre^ 
près  de  Falaise  ,  diocèse  de  Bayeux  ;  à  Hénin-Liétard ,  diocèse  d'Arras  ;  à  Pri- 


—  147  — 

ïïiecombe ,  diocèse  de  Nîmes  ,  et  à  la  Houlloye ,  diocèse  d'Amiens ,  des  croix  ont 
été  plantées  au  milieu  d'une  immense  affluence  de  fidèles;  —  à  Courrières,  dans 
le  même  diocèse  d' Auras ,  l'érection  d'un  calvaire  s'est  faite  avec  une  pompe  tou- 
chante ;  des  églises  ou  des  chapelles  reconstruites  ont  été  successivement  bénites 
à  Terre-Noire,  diocèse  de  Lyon  ; — à  Saint-Méen,  près  de  Saint-Malo,  diocèse  de 
Rennes  ;  —  à  Genestet ,  près  de  Bergerac  ,  diocèse  de  Périgueux;  —  à  Aubais  , 
diocèse  de  Nîmes  ;  —  à  Bressoles  ,  diocèse  de  Moulins  ;  —  à  Saint-Benin-d'Azy , 
diocèse  de  Nevers  ;  —  à  Ensuès ,  diocèse  d'Aix;  —  à  Buillé-sur-Loir ,  diocèse  du 
Mans  ;  —  à  AUanch  ,  près  de  Marseille  ;  et  presque  partout ,  le  zèle  des  habitans 
est  venu  en  aide  aux  efforts  des  pasteurs  ,  par  des  offrandes  en  nature  ou  en  ar- 
gent ,  dans  quelques  lieux  même  ,  par  une  coopération  plus  active  au  travail  des 
ouvriers  ;  à  Belley  ,  la  première  pierre  de  la  cathédrale  a  été  solennellement  bé- 
nite par  l'évêque ,  en  présence  du  préfet  qui  a  prononcé  un  discours  fort  remar- 
quable ,  des  principales  autorités  et  d'un  clergé  nombreux  ;  à  Mattaincourt,  dio- 
cèse de  Saint-Diez,  l'ouverture  d'un  nouveau  monastère  a  été  faite  avec  pompe, 
et  les  reliques  du  bienheureux  fondateur  Pierre  Fourrier  y  ont  été  exposées  à 
la  vénération  des  fidèles  ;  —  enfin  ,  à  Périgueux,  des  fontaines  d'eau  jaillissante 
ayant  été  obtenues ,  la  ville  a  voulu  ,  pour  en  témoigner  la  reconnaissance ,  les 
faire  bénir  par  le  premier  pasteur.  La  cérémonie  ,  qui  a  eu  lieu  en  présence  des 
autorités  civiles  et  militaires,  a  été  terminée  par  un  discours  dans  lequel  le  pré- 
lat a  fait  ressortir,  avec  beaucoup  de  convenance  et  d'à-propos ,  le  service  rendu 
à  la  ville  par  le  maire. 

Quelque  touchantes  que  soient  ces  solennités  où  le  catholicisme  déploie  toutes 
les  pompes  de  son  culte ,  elles  le  sont  moins  encore  que  celles  dont  plusieurs 
villes  ont  été  déjà  témoins  depuis  quelques  mois  ,  et  dont  trois  fois  déjà  nous 
avons  entretenu  nos  lecteurs  ;  nous  voulons  parler  des  retraites  pastorales  qui 
sont  en  ce  moment  à  peu  près  terminées.  Celle  de  Nancy  a  été  prêchée  par 
M.  l'abbé  Boyer,  directeur  du  séminaire  de  Saint-Sulpice,  qui  en  a  encore  donné 
deux  à  Saint-Diez  ;  à  Nancy,  ]M.  le  co-adjuteur  s'était  chargé  des  conférences  ; 
celle  de  Marseille  a  été  prêchée  par  M.  l'abbé  Boue  ;  celle  de  Langres ,  par 
MM.  les  vicaires-généraux  et  les  directeurs  du  grand  séminaire  ;  celle  de  \alence, 
par  M.  l'abbé  Frère,  chanoine  de  Paris;  celle  d'Agen,  par  M.  labbé  Dufctre;  celles 
de  Lyon,  d'Aix  et  de  Yiviers,  par  M.  l'abbé  Gondelin  ;  celle  de  Carcassonne,  par 
M.  l'abbé  Déplace  ,  et  celle  de  Clermont ,  par  M.  l'abbé  Debussi.  On  ne  fait , 
en  général ,  pas  assez  d'attention  à  cet  exemple  que  le  clergé  donne  à  toutes  les 
classes  de  la  société  :  certes  ,  il  connaît  ses  devoirs  et  d  est  appliqué  à  les  rem- 
plir ;  son  zèle,  son  dévouement,  sa  charité  ne  sont  guères  contestables  et  sont 
rarement  contestés.  Et  cependant ,  il  vient  chaque  année  ,  à  des  époques  fixes , 
scruter,  peser  sa  vie,  y  rechercher,  pour  les  corriger,  jusqu'aux  imperfections 
qui  échappent  à  sa  vigilance  de  chaque  jour ,  se  les  reprocher  amèrement  et 
s^ appliquer  à  mieux  faire  encore  à  l'avenir.  Mais  le  clergé  n'est  pas  le  seul  corps 
qui  ait  des  obligations  envers  la  société;  et  ne  serait-il  pas  beau  de  voir  tous  ceux 
qui  ont  entre  les  mains  une  partie  des  intérêts  publics  ou  privés  se  réunir  sous 
leurs  chefs  ,  consacrer  quelques  jours  à  examiner  sévèrement  leurs  devoirs  et  la 
fidélité  qu'ils  ont  mise  à  les  remplir  ?  Quelque  intègres  que  soient  nos  magistrats, 
quelque  zélés  cpic  soient  nos  administrateurs ,  quelque  probes  que  soient  ceux 


—  148  ^ 

qui  disposent  des  deniers  publics  ,  ils  n'auraient  qu'à  gagner  en  estime  et  en  cou 
sidération.  Il  est  vrai  que  la  religion  peut  seule  inspirer  un  tel  dévouement  au 
devoir ,  et  que  malheureusement  sa  voix  arrive  d'autant  plus  difficilement  an 
cœur  qu'il  est  plus  préoccupé  des  intérêts  temporels. 


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BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 


La  congrégation  deï Index  a  prononcé  dernièrement  plusieurs  condamnations 
contre  des  ouvrages  qu'il  est  important  de  signaler  dès  le  moment  que  la  cour 
de  Rome  a  défendu  de  les  imprimer,  de  les  lire  et  même  de  les  retenir  en  quelque 
langue  et  en  quelque  lieu  que  ce  soit.  Nous  les  indiquerons  donc  sommairement; 
Un  décret  du  25  juillet  met  à  V index  :  Philosophie  des  réi^élations,  par  M,  A.  ChaLo  | 
Au-delà  du  Rhin  ,  par  M.  Lerminier  ;  La  maçonnerie  considérée  comme  le  résultat 
des  religions  égyptienne,  juwe  et  chrétienne,  par  le  F.  M.  R.  de  S.  |  Examen  du 
mosaïsme  et  du  christianisme,  par  M.  Regliellini  de  Scio;  Paroles  d'un  homme, 
dédiées  au  croyant  de  La  Mennais,  par  Harroliarring  ;  Annales  du  monde,  ou  fastes 
unii^ei'sels  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  lieux  de  la  terre  ;  Code  de  la  fortune  ;  Des 
bénéfices  ecclésiastiques ,  laïques  et  mixtes ,  par  le  docteur  en  lois  Isidore  Carli  J 
VoUe  lei'é  sur  les  tristes  at'cntures  du  P.  Jean  de  Capistran;  Poésies  IjTiques,  pat 
François  de  Borja  Garçao  Stoklcr  ;  yic  scandaleuse  des  papes;  Histoire  de  Rome, 
par  IMaurice  j^lonti  ;  plusieurs  petits  traités  répandus  sous  divers  titres,  et  entre 
autres  :  Différences  principales  entre  la  religion  protestante  et  la  catholique  romaincl 
la  p^alesanc  ;  la  y  oie  du  salut  ;  Bref  et  clair  examen  de  deux  pactes  ;  Réflexions  sé- 
rieuses; Progrès  du  péché  ;  Abrégé  de  la  Bible ,  qui  montre  ce  qiHelle  contient  et  té 
quelle  enseigne. 

Un  autre  décret,  du  22  septembre,  a  mis  encore  au  rang  des  livres  défendus 
avec  toutes  les  notes  les  plus  sévères  :  OEut^res  de  Henri  Heine  ;  Tableaux  de 
'Voyage,  par  ^I.  Rcisebildcr  ;  De  la  France,  De  V Allemagne,  par  le  même;  Christ 
et  peuple,  par  M.  Auguste  Siguier  ;  Histoire  des  progrès  et  de  V  extinction  de  la  ré- 
forme en  Italie,  par  Thomas  IMacerie;  Destinée  sociale,  par  M.  Victor  Considérant; 
Noui^elles  transactions  sociales,  religieuses  et  scientifiques,  par  Virtunlnius  (Just 
Muiron  )  ;  Parole  de  prowidence ,  par  mademoiselle  Clarisse  Vigoureux  ;  Couri 
d études,  par  l'abbé  de  Condillac;  Instructions  secrètes  de  la  compagnie  de  Jésusj 
(ouvrage  apocryphe  imprimé  avec  un  faux  nom  de  ville);  Lettres  de  Pétrarque^ 
traduites  en  italien  par  François  Ranalli;  Som'enirs,  impressions,  pensées  et 
paysages,  pendant  un  voyage  en  Orient,  on  notes  d'un  voyageur ,  par  M.  A.  de  La-< 
mavtine  ;  Jocclyn,  épisode  trowé  chez  un  curé  y  par  le  même» 


—  149  — 

PIiSTOiRE  DU  Vavu  Pie  \U,  par  j¥.  le  citcmller  yirtaud ,  ancien  cliargô  d'afTalres 
(le  France  à  Rome  ,  à  \  icnne  ,  etc.  (1). 

Le  pontificat  de  Pie  YII  se  rattache  d'une  manière  si  intime  aux  troubles  qui 
ont  agité  la  France  au  commencement  de  ce  siècle  ;  il  y  a  eu  malheureusement 
entre  le  chef  de  l'Église  et  le  chef  de  l'empire  une  lutte  si  inégale  ,  lutte  où  la 
force  a  bien  pu  triompher  un  instant,  mais  où  la  victoire  est  en  définitive  restée 
à  la  faiblesse  apparente  du  pontife  romain  ;  tant  de  personnes  se  rappelleront 
long-temps  encore  la  présence  du  vénérable  père  des  fidèles ,  ses  deux  voyages  a 
travers  la  France  étonnée  ,  sa  dure  captivité  ,  son  inestimable  patience  ,  qu  an- 
noncer une  histoire  de  cette  belle  et  sainte  vie  ,  c'est  appeler  à  la  lire  non-seule- 
ment tous  les  chrétiens  attachés  aux  intérêts  de  l'Église,  mais  tous  les  hommes 
qui  veulent  connaître  les  motifs  secrets  des  événemens  singuliers  qui  arrachè- 
rent à  la  ville  éternelle  le  vicaire  de  Jésus-Christ.  Si  quelques  centaines  d'années 
nous  séparaient  de  l'époque  où  la  papauté  était  traînée  sur  les  chemins  de  l'Eu- 
rope ,  au  gré  des  caprices  d'un  soldat ,  nous  éprouverions  quelque   hésitation 
peut-être  à  ajouter  foi  à  cette  multitude  de  calamités  qui  affligèrent  alors  l'E- 
glise ;  mais  au  milieu  des  témoins  de  tous  ces  faits  contemporains,  on  ne  trouve 
que  de  nouveaux  motifs  d'admirer  les  vues  cachées  de  la  Providence,  qui  permet 
au  vieillard  de  mourir  libre  dans  son  palais,  et  d'envoyer  un  prêtre  au  prince 
découronné  pour  adoucir  les  rigueurs  de  sa  mort  dans  l'exil.  Il  nous  faudrait 
plus  d'espace  que  nous  ne  pouvons  en  consacrer  à  un  bulletin  bibliographique 
pour  dire  toute  notre  pensée  sur  l'ouvrage  de  M.  Artaud  ;  il  nous  faudrait  le  citer 
presqu'en  entier  pour  justifier  nos  éloges.  Quand  on  le  commence  ,  on  éprouve, 
dès  les  premières  pages ,  un  tel  attrait ,  on  y  découvre  dans  l'auteur  tant  de 
bonne  foi ,  une  connaissance  si  parfaite  de  tout  ce  qu'il  raconte ,  un  si  tendre 
attachement  pour  la  mémoire  du  pontife  qu'il  a  eu  le  bonheur  d'approcher  si 
souvent  ;  on  est  tellement  frappé  de  la  candeur,  de  la  naïveté  de  ses  récits ,  la 
vérité  s'y  montre  avec  si  peu  d'apprêts,  au  milieu  des  éclaircissemens  donnés  par 
l'habile  diplomate  et  des  pièces  curieuses  qu'il  réunit ,  qu'on  ne  peut  quitter  ce 
livre ,  un  des  plus  remarquables  de  tous  ceux  qui  ont  été  publiés  depuis  long- 
temps. Une  des  plus  grandes  fautes  de  Bonaparte  fut,  sans  contredit,  sa  conduite 
envers  Pie  A  II  ;  cependant,  on  l'avait  si  diversement  jugée ,  qu'il  est  heureux  de 
voir  enfin  le  voile  entièrement  levé  par  la  publication  des  pièces  authentiques 
dont  est  accompagné  l'ouvrage  de  M.  Artaud.  Nous  voudrions ,  pour  donner 
une  idée  de  la  manière  de  l'auteur  ,  pouvoir  citer  en  entier  le  récit  plein  de  viva- 
cité du  conclave  où  Pie  YII  fut  élu  à  Yenise  ;  ce  passage  étant  trop  étendu  pour 
notre  cadre,  nous  nous  bornerons  à  une  circonstance  que  le  saint  pontife  raconta, 
en  parlant  de  l'accueil  qu'il  avait  reçu  en  France  quand  il  la  traversa  pour  re- 
tourner à  Rome . 

»  A  Chalons-sur-Saône  ,  dit-il  à  M.  Artaud,  dans  la  première  audience  qu'il 
«  lui  accorda  à  son  retour,  à  Châlons-sur-Saône,  nous  allions  sortir  d'une  mai- 
«  son  que  nous  avions  habitée  pendant  plusieurs  jours  ;  nous  partions  pour 

(1)  2  forts  volumes  in-S» ,  prix  :  IS  fr.,  et  19  fr.  par  la  poslc.  —  Chez  Ad.  Lecîcrc  cl 
comp.,  quai  des  Augustins,  35. 


—  150  — 

M  Lyon  :  il  nous  fut  impossible  de  traverser  la  foule  ;  plus  de  deux  mille  fem- 
«  mes  ,  enfans  ,  vieillards  ,  garçons  nous  séparaient  de  la  voiture  qu'on  n'avait 
«  jamais  pu  faire  avancer.  Deux  des  dragons  chargés  de  nous  escorter  nous  con- 
«  duisirent  à  pied  jusqu'à  notre  voiture  ,  en  nous  faisant  marcher  entre  leurs 
«  chevaux  bien  serrés  ;  les  dragons  paraissaient  se  féliciter  de  leur  manœuvre,  et 
«  fiers  d'avoir  plus  d'invention  que  le  peuple.  Arrivé  à  la  voiture,  à  moitié 
«  étouffé,  nous  allions  nous  y  élancnr  avec  le  plus  d'adresse  et  de  dextérité 
«  possible,  car  c'était  une  bataille  où  il  fallait  employer  la  malice  ,  lorsqu'une 
«  jeune  fille  ,  c[ui ,  à  elle  seule  eut  plus  d'esprit  que  nous  et  les  deux  dragons, 
«  se  glissa  sous  les  jambes  des  chevaux  ,  saisit  notre  pied  pour  le  baiser,  et  ne 
«(  voulait  pas  le  rendre  ,  parce  qu'elle  avait  à  le  passer  à  sa  mère  qui  arrivait  par 
«  le  même  chemin.  Prêt  à  perdre  l'équilibre,  nous  appuyâmes  nos  deux  mains 
•  sur  un  des  dragons  ,  celui  dont  la  figure  n'était  pas  la  plus  sainte  ,  en  le  priant 
«  de  nous  soutenir;  nous  lui  disions  Signor  dragone  ,  avez  pitié  de  nous.  Yoilà 
«<  que  le  bon  soldat  (fions-nous  donc  à  la  mine),  au  lieu  de  prendre  part  à  notre 
H  peine ,  s'empara  à  son  tour  de  nos  mains  pour  les  baiser  à  plusieurs  reprises. 
M  Ainsi ,  entre  la  jeune  fille  et  votre  soldat ,  nous  fûmes  comme  suspendu  pen- 
«  dant  plus  d'un  demi-quart  de  mimite.  Alil  que  nous  avons  été  content  de 
«  votre  peuple  I  » 


Le  Célibat  ecclésiastique  dans  ses  rapports  religieux  et  politiques  ,  par  M.  Vahhé 

Jager,  deuxième  édition.  (1) 

M.  l'abbé  Jager  a  publié  ,  il  y  a  un  peu  plus  d'un  an  ,  un  traité  fort  remar- 
quable sur  la  question  si  souvent  agitée  du  célibat  ecclésiastique.  Cet  ouvrage, 
qu'il  avait  extrait  de  sa  controverse  avec  les  ministres  anglicans  de  l'université 
d'Oxford  ,  et  dont  il  vient  de  donner  une  seconde  édition  à  laquelle  il  a  ajouté 
des  considérations  de  la  plus  haute  portée  sur  V étude  des  sciences  ecclésiastiques , 
est  le  résumé  de  la  doctrine  ,  non-seulement  de  l'Eglise  catholique,  mais  de  tous 
les  peuples  et  de  tous  les  pays,  sur  la  viduité  et  le  célibat.  L'auteur  forme  comme 
un  faisceau  du  témoignage  des  païens  d'abord,  puis  des  canons  des  conciles ,  des 
ouvrages  des  pères  ,  et  quand  il  a  établi  que  dans  tous  les  siècles,  chez  toutes 
les  nations  le  célibat  religieux  a  été  ou  prescrit  ou  honoré ,  il  attaque  directe- 
ment les  protestans ,  il  s'empare  des  faits  nombreux  qu'ils  ne  peuvent  contredire, 
des  calculs  officiels  publiés  par  les  journaux  anglais ,  il  groupe  les  chiffres  don- 
nés par  eux ,  et  montre  quelles  sommes  énormes  dévorent  chaque  année  les  fa- 
milles de  quelques  membres  du  clergé  anglican.  Il  est  impossible  de  réunir  dans 
un  cadre  fort  modeste  un  plus  grand  nombre  de  preuves  concluantes,  de  raison- 
nemens  pleins  de  force  et  de  logique.  Du  reste,  un  fait  qui  dira  plus  que  tous 
nos  éloges  et  dont  nous  pouvons  garantir  rauthcnticité ,  c'est  qu'un  ministre  an- 
glais, antagoniste  prononcé  de  M.  l'abbé  .lagcr,  après  avoir  attentivement  mé- 
dité l'ouvrage  dont  nous  nous  occupons,  a  reconnu  qu'il  est  impossible  d'y 
répondre  ,  et  avoue  que  sur  ce  point  il  se  déclare  vaincu.  C'est  là  une  belle  vie- 

(t)  hi-S^,  clscz  Caum?  frères,  !,,  nie  •lu  Pot  dc-Fcr. 


—  151  — 

toire  et  qui  en  présage  d'autres  encore  à  M.  l'abbé  Jager  :  nous  serons  heureux 
de  le  suivre  dans  la  carrière  qu'il  a  embrassée,  et  d'applaudir  des  premiers  à  ses 
efforts  et  à  ses  triomphes. 


Histoire  de  sainte  Elisabeth  de  Hongrie  ,  duchesse  de  Thuringe  , 
par  M.  le  comte  de  Montaîembert,  pair  de  France  (1). 

Nous  avons  annoncé  ,  il  y  a  quelques  mois  ,  à  nos  lecteurs  l'apparition  de  cet 
ouvrage  de  M.  de  Montalembert,  en  signalant  à  leur  attention  le  beau  travail 
historique  qui  lui  sert  d'introchiction. 

Nous  promîmes  à  cette  époque  aux  lecteurs  de  la  Recrue  Catholique  de  les  en- 
tretenir plus  au  long  de  V histoire  de  sainte  Elisabeth  ,  lorsqu'elle  aurait  paru  en 
entier.  Nous  avons  trop  différé  à  remplir  cette  promesse  ;  et  si  nous  fûmes  des 
premiers  à  saluer  ce  beau  début  de  l'un  des  plus  brillans  écrivains  de  l'école  ca- 
thohque  ,  nous  venons  mi  peu  tard  pour  lui  rendre  pleine  justice  :  condamnés  à 
n'être  que  les  échos  de  toute  la  presse  religieuse  qui  a  été  si  unanime  sur  le  mé- 
rite de  cet  ouvrage.  Cette  unanimité  est  trop  honorable  pour  M.  de  I\Iontalem- 
bert,  pour  que  nous  ne  l'en  félicitions  pas,  aujourd'hui  surtout  qu'il  existe, 
parnu  les  organes  de  la  pubhcité  ,  une  telle  divergence  et  même  un  antagonisme 
si  prononcé. 

On  n'a  pourtant  pas,  que  nous  sachions ,  assigné  au  juste  à  cet  ouvrage  la 
place  qui  lui  convient ,  ni  même  marqué  la  catégorie  de  laquelle  il  ressort.  C'est 
qu'en  efïet,  V histoire  de  sainte  Elisabeth  ressemble  fort  aux  ouvrages  avec  les- 
quels elle  est  en  conformité  de  titre  et  de  sujet.  Ce  n'est  ni  une  vie  de  sainte ,  ni 
mie  légende ,  ni  une  histoire  édifiante  comme  il  y  en  a  tant,  et  même  comme 
elles  le  sont  toutes.  Cet  ouvrage  est  à  part,  sous  bien  des  rapports. 

Jusqu'à  ce  jour ,  on  n'a  guère  connu  que  deux  manières  d'écrire  la  vie  d'un 
saint  ;  et  ces  deux  manières  dépendaient  des  dispositions  personnelles  de  l'his- 
torien. Ou  il  était  croyant,  et  alors  il  écrivait  avec  son  cœur  et  sa  foi  pieuse  ;  ou 
il  était  faible  dans  la  foi,  croyant  à  demi ,  et  alors  il  raisonnait  les  faits  qui  de- 
vaient lui  servir  de  matériaux,  rejetant  ou  couvrant  d'un  voile  les  miracles  et 
événemens  surhumains  ;  cherchant  à  chaque  page  à  se  faire  pardonner  ce  qu'il 
croyait  par  ce  qu'il  rejetait ,  timide  et  confus  ,  suant  le  respect-humain  à  chaque 
ligne.  Chez  les  écrivains  de  la  première  catégorie  ,  il  y  a  en  général  peu  de  cri- 
tique ;  chez  ceux  de  la  seconde ,  il  y  a  souvent  de  la  critique,  mais  jamais  de 
l'onction.  Leur  lecture  glace  l'ame  et  la  dispose  à  l'incrédulité  par  l'ennui.  Les 
uns  et  les  autres  restent  en  arrière  du  but,  ou  s'en  éloignent;  car  la  réunion  de 
la  critique  et  de  l'onction  sont  les  conditions  essentielles  et  premières  de  toute 
monographie  ascétique. 

M.  de  Montalembert  nous  paraît  Favoir  bien  compris.  Son  esprit  et  son  cœur 
reunis  ont  fait  les  frais  de  la  composition  de  son  ouvrage.  Franchement  et  tou- 
jours croyant ,  il  n'a  jamais  balbutié  en  racontant  les  choses  surhumaines  dont 
la  vie  de  la  bienheureuse  Elisabeth  est  parsemée  ;  on  ne  l'a  pas  vu,  à  genoux 
devant  l'incrédulité  soiuiante  ,  lui  demander  grâce  pour  les  miracles  qu'il  était 

(1)  Cliez  Debécourl,  C9,  rue  des  Sainls-Pères. 


—  152  — 

obligé  de  mentioimer.  Ou  voit  en  le  lisant  que  c'est  uii  hooîine  qui  a  par  devers 
lui  fait  sa  foi,  après  l'avoir  soumise  à  l'épreuve  d'une  raison  sévère  et  éclairée , 
et  qui  ne  s'en  départ  plus.  Sous  ce  rapport ,  sa  manière  est  ronde  et  ne  trahit 
aucune  hésitation  intérieure. 

La  critique  ne  perd  pourtant  rien  à  cette  foi.  M.  de  Montalembert  reconnaît 
ses  droits  et  se  soumet  à  ses  lois.  Les  recherches  nombreuses  et  minutieuses  aux- 
quelles il  s'est  livré  pour  rassembler  les  matériaux  de  son  travail  nous  sont  un 
sûr  garant  de  son  exactitude.  Foi  et  piété  d'une  part ,  reclierches  consciencieuses 
et  appréciation  éclairée  de  l'autre ,  telles  sont  les  deux  qualités  que  nous  retrou- 
vons éminemment  dans  toutes  les  parties  de  ce  livre.  Ce  sont  elles  qui,  jointes  à 
cette  onction  suave  qui  parfume  le  style  du  jeune  écrivain,  assurent  à  cette  his- 
toire une  place  d'autant  plus  distinguée  dans  notre  littérature  religieuse  qu'au- 
cun livre  de  ce  genre  ne  les  réunit  au  même  degré. 

De  nos  jours,  on  demande  à  grands  cris  des  sujets  et  des  ouvrages  émoui^ans. 
Surexcitées  par  les  inventions  de  la  littérature  contemporaine,  les  sensibilités 
sont  émoussées  et  ont  besoin  d'alimens  plus  énergiques.  Les  écrivains  qui  ont  reçu 
ou  qui  se  sont  donné  la  mission  de  lui  en  fournir  ont  eu  recours  à  une  sorte 
d'empirisme  littéraire  qui  a  aggravé  le  mal.  Le  remède  ne  serait-il  pas  dans  un 
système  opposé?  Le  succès  de  l'ouvrage  que  nous  exammons,  et  de  quelques 
autres  qu'on  pourrait  appeler  du  même  style  ,  porterait  à  le  croire. 

Un  bel  avenir  littéraire  est  réservé  à  M.  de  Montalembert  :  ce  qu'il  a  déjà  fait 
en  est  un  sûr  garant,  et  déjà  ce  ue  sont  plus  de  simples  espérances.  Pour  nous , 
nous  le  félicitons  d'avoir  consacré  sa  plume,  en  nous  racontant  les  vertus  et  les 
grâces  de  la  chère  sainte  Elisabeth,  Un  jour,  nous  en  sommes  sûr ,  plein  d'années 
et  de  gloire,  en  repassant  ses  jours  écoulés,  il  retrouvera  avec  bonheur,  au  seuil 
de  sa  vie,  ce  monument  pieux  et  élégant ,  cette  fleur  gracieuse  qu'il  y  a  déposée. 

IMoCTTET. 


Parmi  les  livres  qui  doivent  être  le  plus  recommandés,  nous  citons  les  Lettres 
cVnnJrcre  à  sa  sœur,  sur  la  physique.  Ce  tout  petit  livre,  écrit  avec  correction, 
contient  assez  de  science  pour  les  gens  du  monde.  I\L  Passot,  son  auteur,  s'est 
mis  à  la  portée  des  commençans  j  ce  n'est  pas  dire  que  les  savans  ne  puissent  en- 
core le  lire  avec  intérêt. 


En  rendant  compte,  dans  notre  dernier  numéro,  d'un  petit  livre  très-spirituel, 
ayant  pour  titre  ;  Napoléon  n  a  jamais  existé,  nous  oubliâmes  de  dire  que  cet  ou- 
vrage se  trouvait  chez  M.  Pétrus  Borel,  éditeur,  rue  ÎNLizarine. 

Le  Rédacteur  en  chef.  Vicomte  ^^  ALSH. 
Bureaux  de  la  Kcvue  CalhoUque  :  Rue  Sainl-IIonoré,  345. 


PA.RIS.  —  IMPRIMERIE  DE  BÉTULKB  ET  PLON ,  RUE  DE  YAUGIRARD,  56. 


—  153  — 

ÉTUDE    LITTÉRAIRE 

SUR 

Nous  voici  arrivés  au  jour  qui  sépare  les  temps  anciens  des  temps 
modernes,  à  la  plus  grande  époque  de  l'histoire  de  l'humanité.  «  Jésus- 
))  Christ,  dit  saint  Paul,  est  venu  régénérer  toutes  choses  dans  les  cieux 
»  et  sur  la  terre.  »  On  conçoit  qu'en  régénérant  la  société,  le  Christ  a 
régénéré  la  poésie,  qui  en  est  la  voix  sublime.  Or^  cette  régénération 
s'est  opérée  par  le  quadruple  récit  des  actes  et  des  paroles  de  Jésus, 
par  V Evangile.  Nous  ne  sommes  pas  tombés  si  bas  dans  l'opinion  de 
nos  lecteurs  qu'il  nous  faille  déclarer  ici  que  nous  n'avons  pas  la  pré- 
tention de  soumettre  à  la  critique  ordinaire  les  pages  de  ce  livre  sacré, 
mais  il  nous  a  paru  impossible  de  s'occuper  d'histoire  littéraire  sans  y 
faire  entrer  le  livre  qui  a  sans  contredit  le  plus  influé  sur  le  dévelop- 
pement intellectuel  des  modernes,  et  qui,  nous  l'espérons,  aura  sur 
l'avenir  de  la  poésie  et  des  arts  une  influence  plus  profonde  encore,  si 
nous  en  croyons  le  spectacle  qu'offre  à  nos  regards  depuis  plusieurs 
années  le  travail  de  la  société. 

Aucun  écrit  n'approchera  jamais  de  l'importance  humanitaire  de 
VEvajiglle,  En  religion ,  c'est  le  mystère  d'amour  qui  sauve  le  monde; 
dans  l'ordre  social ,  c'est  la  plus  étonnante  rénovation  qui  fiit  jamais. 
((  Le  sacrifice  de  l'esprit,  dit  un  célèbre  écrivain  moderne,  rétablit  l'or- 
))  dre  dans  nos  pensées ,  et  celui  du  cœur  dans  nos  sentimens ,  en  les 
))  rendant  conformes  aux  sentimens  et  aux  pensées  de  Dieu.  L'homme, 
))  enivré  du  désir  de  la  science,  voulut  la  substituer  à  la  foi,  et  une  nuit 
))  éternelle  couvrit  son  entendement.  Il  a  fallu  que  le  Verbe  se  flusant 
»  homme  entrât,  si  l'on  peut  le  dire,  dans  cette  nuit  pour  la  dissiper. 
))  La  lumière  a  lui  dans  les  ténèbres.  La  parole  a  de  nouveau  ma- 
))  nifesté  la  vérité,  et  tous  ceux  qui  croient  la  possèdent.  » 

Ce  fut  quelque  chose  de  bien  merveilleux  que  l'établissement  de  la 
société  nouvelle  au  milieu  de  tous  les  désordres  de  l'ancienne.  Il  n'en- 
tre pas  dans  mon  plan  de  tracer  ici  des  tableaux  qui  se  trouvent  par- 
tout sur  la  corruption  de  la  société  paienuc,  et  sur  les  égaremens  de 
la  science  de  cette  époque  ;  mais  rappelons  encore  une  fois  toute  l'im- 
Pici'uc  Catholique.  —  15  décembre  183G.  6''  numéro. 


—  154  — 

possibilité  de  substituer  à  ces  orgies  de  l'intelligence  et  de  la  matière 
l'obéissance  simple  et  humiliée,  les  mœurs  austères,  les  vertus  angéli- 
ques  prêchées  par  le  Christ,  en  ne  s'appuyant  que  sur  des  moyens  hu- 
mains. Je  m'imagine  que  les  paroles  évangéliques  tombant,  pour  la  pre- 
mière fois,  au  milieu  d'une  école  philosophique  de  Rome  ou  d'Athènes 
durent  y  produire  un  effet  bien  étrange.  Ce  riche  Romain  ,  au  milieu 
de  ses  esclaves,  haussa  les  épaules  de  pitié  en  écoutant  cette  voix  qui 
proclamait  l'abolition  de  l'esclavage,  qui  exaltait  la  pauvreté  et  abaissait 
la  grandeur.  Tout  était  nouveau  dans  cet  enseignement.  Le  développe- 
ment de  la  liberté  civile  dans  le  monde  est  impossible  sans  VEvangile, 
En  lui  est  l'avenir  des  peuples  :  la  liberté,  s'appuyant  sur  l'esprit  de 
sacrifice ,  dont  l'origine  est  dans  l'enthousiasme  que  donne  l'amour 
de  Dieu.  On  ne  peut  plus  écrire  aujourd'hui  (tant  cette  éblouissante 
vérité  a  été  répétée  de  fois!)  que  l'esprit  religieux  seul  peut  donner  la 
liberté  aux  peuples,  et  que  la  passion  féroce,  prise  long- temps  pour  la 
liberté,  par  des  hommes  qui  n'élevaient  pas  les  yeux  plus  haut  que  la 
terre,  ne  produit  qu'une  tyrannie  effroyable  et  sanglante.  iVvec  l'amour, 
de  Dieu,  qui  enfante  l'amour  de  l'humanité,  et  conséquemment  l'abné- 
gation personnelle,  autant  qu'elle  est  dans  la  mesure  de  notre  nature, 
tout  affranchissement  de  l'individu  s'effectue  sans  péril  pour  le  monde, 
et  ce  n'est  que  lorsque  ce  sentiment  exquis  aura  été  réveillé  dans  le 
cœur  des. hommes  que  la  régénération  sociale,  tant  annoncée  de  nos 
jours,  paraîtra  et  sera  fructueuse  pour  les  peuples.  Hors  de  cette  vé- 
rité, il  n'y  a  que  des  illusions ,  de  trompeurs  mirages ,  des  expériences 
sans  issue. 

L'esprit  de  sacrifice ,  l'amour ,  est  le  sentiment  que  respire  tout 
VEi>ajigilCf  il  est  comme  le  fond  de  toutes  les  pensées  de  cet  adora- 
ble livre.  C'est  ce  qui  rend  ce  mystérieux  langage  si  pénétrant  et  si 
fécond  en  consolations;  chaque  mot  aime,  si  je  puis  ainsi  m'exprimer. 
Aussi,  que  de  douces  larmes  il  a  arrachées  h  des  yeux  ([ue  glaçait 
l'agonie  du  cachot  ou  les  tortures  lentes  ou  cachées  de  la  vie  humaine. 
Quand  on  songe  à  ce  que  ces  pages  ont  enfanté  de  grandes  actions,  de 
dévouemens  sublimes ,  de  glorieuses  victoires  sur  des  passions  terri- 
bles, de  bienfaisantes  lumières  ;  quand  on  songe  qu'elles  ont  changé  le 
cœur  de  l'hommc_,  qu'elles  ont  fait  du  martyre  une  gloire  et  un  bon- 
heur, qu'elles  ont  rendu  à  l'ame  l'empire  que  la  matière  usurpait,  qu'il 
est  dans  leur  destinée  de  guider  l'humanité  dans  son  laborieux  voyage 


—  155  — 
jusqu'à  la  fin  des  temps,  on  sent  profondément  que  ce  ne  sont  pas  là 
des  pages  sorties  d'un  front  d'homme  ;  la  voix  de  Dieu  y  éclate,  ou 
plutôt  elle  s'insinue  dansl'amc  avec  un  parfum  et  une  mélodie  inefla- 
bles;  elle  la  calme  ,  l'épure^  l'élève;  elle  la  remplit  de  cet  amour  qui 
est  la  vie,  comme  la  haine  est  la  mort. 

•   On  n'est  pas  assez  frappé  aujourd'hui  de  ce  qu'étaient  alors  les  pa- 
roles qui  suivent  : 

))  Vous  avez  appris  qu'il  a  été  dit  :  Vous  aimerez  votre  prochain 
))  et  vous  haïrez  votre  ennemi. 

»  Et  moi,  je  vous  dis  :  Aimez  vos  ennemis,  faites  du  bien  h  ceux  qui 
»  vous  haïssent,  et  priez  pour  ceux  qui  vous  persécutent  et  qui  vous 
))  calomnient.  (S.  Matth.,  v,  4^  et  suiv.) 

))  On  lui  présenta  alors  de  petits  enfans  afin  qu'il  leur  imposât  les 
))  mains,  et  qu'il  priât  pour  eux  :  et  comme  ses  disciples  les  repous- 
»  saient  avec  des  paroles  rudes  , 

»  Jésus  leur  dit  :  Laissez  là  ces  enfans  et  ne  les  empêchez  pas  de  ve- 
))  nir  à  moi  :  car  le  royaume  du  ciel  est  pour  ceux  qui  leur  ressem- 
))  blent.  )).(S.  Matth.,  19.  ) 

Il  dira  ensuite  à  ceux  qui  seront  à  sa  gauche  :  ((  Retirez-vous  de  moi, 
))  maudits  :  allez  au  feu  éternel,  qui  a  été  préparé  pour  le  diable  et 
))  pour  ses  anges. 

))  Car  j'ai  eu  faim,  et  vous  ne  m'avez  pas  donné  à  manger  ;  j'ai  eu 
))  soif,  et  vous  ne  m'avez  pas  donne  à  boire. 

))  J'ai  eu  besoin  de  logement,  et  vous  ne  m'avez  pas  logé  ;  j'ai  été 
»  sans  habits,  et  vous  ne  m'avez  pas  revêtu;  j'ai  été  malade  et  en  prison, 
))  et  vous  ne  m'avez  pas  visité. 

))  xMors  ils  lui  répondront  aussi  :  Seigneur,  quand  est-ce  que  nous 
»  vous  avons  vu  avoir  faim,  ou  avoir  soif,  ou  sans  logement,  ou  sans 
))  habits,  ou  malade,  ou  dans  la  prison  ,  et  que  nous  avons  manqué  à 
))  vous  assister? 

))  INIais  il  leur  répondra  :  Je  vous  le  dis  en  vérité  ,  autant  de  fois  que 
»  vous  avez  manqué  à  rendre  ces  assistances  à  l'un  de  ces  plus  petits , 
))  vous  avez  manqué  à  me  les  rendre  à  moi-même.  )) 

Que  sont  les  prières  du  vieux  poéte'grcc  et  ses  belles  peintures  de 
l'hospitalité  antique  auprès  de  ces  paroles  adorables?  11  faut  tombera 
genoux.  Qui  peut  trouver  quelque  chose  de  l'homme  dans  ce  langage? 
Dieu  respire  dans  chaque  mot. 


—  156  — 

Arrétons-nous  ici,  et  admirons  quelles  moissons  a  fait  lever  cette  se- 
mence. Ces  mots  tombés  des  lèvres  du  Christ  ont  change  les  rapports  de 
l'homme  avec  l'homme.  Ils  ont  fait  de  la  pauvreté  une  dignité  étonnante  ; 
ils  l'ont  élevée  jusqu'à  Dieu.  Le  monde  a  vu  se  former  d'immenses  asso- 
ciations pour  soulager  et  éclairer  le  pauvre,  les  héros  du  christianisme 
ont  franchi  les  mers  et  porté  la  lumière  et  l'espérance  aux  peuples  en- 
dormis dans  une  barbarie  ignoble.  L'Alexandre  de  ces  sublimes  con- 
quêtes ,  François  Xavier,  apprécié  par  la  raison  la  plus  froide ,  laisse 
loin  derrière  lui  tous  les  conquérans  de  la  terre.  La  charité  et  le  génie 
se  sont  réunis  dans  bien  des  âmes  pour  montrer  à  l'univers  ce  qu'il  y 
a  jamais  eu  de  plus  élevé  parmi  les  mortels.  Un  écrivain  demandait  cette 
année,  à  propos  de  mon  travail  sur  l'histoire  des  lettres  avant  le  chris- 
tianisme, ce  que  les  chrétiens  avaient  fait  pour  le  peuple!.. 

Ce  qu'ils  ont  fait?...  Sans  parler  des  bienfaits  infinis  de  la  charité , 
a  qui  donc  devez-vous  l'affranchissement  politique,  l'émancipation 
dont  les  progrès  éblouissent  vos  yeux  dans  ce  siècle.  ((  Ils  menaçaient 
))  naguère  les  églises  au  nom  de  la  liberté,  les  insensés!  Ils  ne  com- 
))  prenaient  pas  que  leurs  simulacres  de  libertés  humaines  ne  font  que 
))  rendre  les  hommes  égaux  en  droits,  tandis  que  la  religion  du  Christ 
))  en  fait  des  frères.  Ils  ne  voient  pas  que  leurs  lois  ne  veulent  que  la 
))  justice  de  chacun  à  chacun,  tandis  que  le  catholicisme  veut  la  charité, 
))  c'est-à-dire  le  dévouement  complet  de  l'homme  pour  l'homme  (i).  » 
L'humanité  devra  bientôt  au  christianisme  un  autre  bienfiiit,  l'extinc- 
tion de  la  guerre.  Cette  sublime  doctrine,  en  s'infiltrant  dans  la  plus 
grande  partie  du  monde  qu'elle  enserre  dans  l'unité  religieuse,  rendra 
bientôt  tout  antagonisme  de  peuple  à  peuple  impossible.  Quel  que  soit 
le  lointain  avenir  que  découvre  l'œil  du  philosophe,  il  ne  peut  aperce- 
voir un  état  social  qui  ne  dérive  pas  des  paroles  de  Jésus. 

Cette  noble  destination  donnée  à  l'ame  humaine^  le  sacrifice  du  moi 
pour  le  bien  de  tous,  en  l'élevant  au-dessus  de  ce  qu'elle  était  aupara- 
vant, lui  a  créé  des  besoins  nouveaux^  et  le  premier  a  été  une  poésie 
régénérée  par  la  voix  de  Dieu,  pénétrant  plus  au  fond  des  mystères  spi- 
ritualistes.  La  révolution  produite  dans  la  poésie  et  dans  les  arts  par 
le  christianisme  est  profonde.  C'est  de  l'Evangile  que  découle  cette 
suite  merveilleuse  de  chefs-d'œuvre  qui  ont  éclairé  et  consolé  le  monde 

m  ...iiii,,  II.  ., 

(1)  Gazette  musicale  du  17  avril  1836. 


;-  157  -- 

depuis  dix-huit  siècles.  Mais  ce  qui  sans  contredit  marque  plus  spécia- 
lement la  différence  qui  sépare  la  poésie  d'avant  le  christianisme  de 
celle  qui  l'a  suivi ,  est  l'expression  de  l'amour,  et  c'est  trcs-compré- 
hensible,  car  l'amour  est,  comme  nous  l'avons  dit,  l'essence  de  l'Évan- 
gile, et  ce  livre  divin  ,  en  nous  révélant  de  nouveaux  rapports  entre 
Dieu  et  l'homme,  a  du  modifier  ceux  qui  existaient  entre  les  créatures. 

Tout  le  prodigieux  génie  de  la  Grèce,  génie  qu'aucun  peuple  n'a 
égalé,  n'aurait  pu  trouver  la  peinture  de  l'amour  que  nous  devons  aux 
idées  chrétiennes,  aucune  faculté  humaine  ne  pouvait  atteindre  là.  U 
fallait  que  Dieu  lui-même  régénérât  tous  les  sentimens  du  cœur  de 
l'homme ,  pour  que  la  poésie  eût  à  peindre  une  passion  si  élevée  et  si 
céleste.  Il  fallait  qu'il  les  régénérât,  non-seulement  par  ses  paroles,  mais 
par  cette  mort  étonnante  qui  imposa  à  Dieu  toutes  les  misères  de  l'hu  • 
manité,  et  fut  le  plus  étonnant  sacrifice  de  l'amour. 

On  ne  peut  se  faire  l'idée  de  notre  éblouissement  à  nous,  hommes 
du  monde,  peu  habitués  à  vivre  dans  les  zones  célestes,  lorsque  nous 
abordons  pour  la  première  fois  les  plages  inconnues  du  spiritualisme 
chrétien.  Il  y  a  peu  d'années  encore  que  j'ai  commencé  à  vivre  avec  les 
grands  écrivains  que  l'Église  a  consacrés  du  nom  de  saints. — L 'apôtre 
Jean,  Augustin,  François  d'Assise,  Thérèse,  Gcrtrude,  François  de 
Sales,  et  l'anonyme  qui  nous  a  légué  le  livre  béni  de  l'Imitation,  et 
cette  grande  ame  de  Bossuet,  dans  laquelle  je  ne  sais  ce  qu'il  faut  lo 
plus  admirer  de  l'intelligence  ou  de  l'amour. 

L'infini  est  le  but  de  l'amour;  toutes  les  fois  que  l'ame  cherche  ail- 
leurs ses  jouissances,  elle  souHre  et  languit.  Les  hommes  d'amour  par 
excellence  sont  ceux  qui,  élevés  au-dessus  du  monde  visible,  et  dé- 
livrés de  ces  liens  qui  nous  pèsent,  vivent  dès  ce  monde  de  la  viô  du 
monde  avenir.  Oh!  pour  eux,  l'amour  qui  s'attache  h  une  créature 
toujours  imparfaite  et  bornée  dans  ses  afièctions  comme  dans  son  in- 
telligence, l'amour  si^jet  à  l'inconstance  ou  à  la  mort  de  l'objet  aimé 
est  sans  doute  bien  aveugle  et  bien  étrange.  Ils  doivent  prendre  en 
pitié  leurs  semblables  qui  se  tourmentent  pour  trouver  le  bonheur 
dans  un  sentiment  qui  peut  tout  au  plus  en  offrir  l'image  pour  quel- 
ques jours. 

Mais  peu  d'hommes  arrivent  à  ce  complet  détachement  du  visible. 
Dieu  est  bien  haut  pour  beaucoup  dx'tres  dont  l'ame  a  perdu  les  ailes 
qui  la  soulevaient  vers  lui.  Ceux  qui  sans  atteindre  à  cette  élévation 


'-_  158  — 

cons(3rvcnt  encore  îe  noble  spiritualisme,  sans  lequel  la  vie  n'est  plus 
qu'une  végétation  clans  la  fange,  jettent  dans  l'amour  d'un  autre  être 
crée  les  rêves  infinis  et  les  jouissances  pures,  et  cette  passion  devient 
une  communion  sainte  de  deux  cœurs  et  de  deux  inlellii][ences.  Pour 
se  convaincre  de  toute  la  distance  cpii  sépare  les  peintres  sublimes  de 
l'amour  humain  venus  avant  le  christianisme  de  ceux  qui  vinrent  après, 
il  ne  faut  que  comparer  la  Ataglclejine  de  Théocrite ,  la  Phcdrc 
d'Euripide  et  la  Didon  de  Virgile,  avec  la  Plièdrc  française,  et  surtout 
avec  la  Juliette  et  la  Desdcmone  de  Shakespeare. 

Ce  n'est  pas  dans  la  forme  qu'il  faut  chercher  la  grande  rénovation 
poétique  opérée  par  VEvani^lle.  On  ne  trouve  pas  ici  ces  merveil- 
leuses harmonies  homériques  ou  sophocléennes,  quoique  la  langue 
grecque  ait  servi  à  trois  évangélistes.  La  rénovation  est  toute  dans 
l'idée.  Qu'on  lise  le  quatrième  chapitre  de  saint  Jean,  qui  contient  le 
célèbre  épisode  de  la  Samaritaine.  Les  versets  5  et  6  sont  pleins  de 
cette  poésie  du  paysage  que  nous  avons  tant  de  fois  admire  dans  la 
Bible  : 

((  Il  vhit  en  une  ville  de  Samarie,  nommée  Sichar,  près  de  l'héritage 
))  que  Jacob  donna  h  son  fils  Joseph. 

))  Or,  il  y  avait  là  un  puits  qu'on  appelait  la  fontaine  de  Jacob.  Et 
»  Jésus  étant  fatigué  du  chemin,  s'assit  sur  cette  fontaine  pour  se  rc- 
))  poser.  Il  était  environ  la  sixième  heure  du  jour.  » 

Moïse  et  le  poème  de  Tobie  sont  pleins  de  ces  ravissans  détails. 
Homère  nous  ofli'e  surtout  dans  VOdjssée  des  paysages  que  la  Bible 
elle-même  ne  surpasse  pas.  Le  langage  de  saint  Jean  est  simple  et 
doux  comme  la  conversation  d'un  ami.  C'est  dans  l'idée  qu'il  faut 
chercher  la  nouveauté  et  la  véritable  grandeur  :  «  Jésus  lui  répondit  : 
))  Quiconque  boit  de  cette  eau  aura  encore  soif,  au  lieu  que  celui  qui 
))  boira  de  l'eau  que  je  lui  donnerai,  n'aura  jamais  soif. 

))  Mais  l'eau  que  je  lui  donnerai,  deviendra  en  lui  une  fontaine  d'eau 
))  qui  rejaillira  dans  la  vie  éternelle.  » 

La  simplicité  est  tellement  le  caractère  des  Évangiles  que  même  dans 
le  passage  où  la  grande  poésie  nuagée  parait  le  plus  naturelle,  l'écri- 
vain  s'emble  l'éviter  avec  soin.  Voilà  comment  saint  Marc  raconte  la 
transfiguration  : 

((  I.  Six  jours  après,  Jésus  ay^ant  pris  PicrrC;  Jacques  et  Jean,  les 


—  159  — 
))  mena  seuls  avec  lui  sur  une  haute  montagne  k   l'écart ,  et  il  fut 
))  transfiguré  devant  eux. 

»  2 .  Ses  vétemens  devinrent  tout  brillans  de  lumière  et  blancs  comme 
»  la  neige  ,  en  sorte  qu'il  n'y  a  point  de  foulon  sur  la  terre  qui  puisse 
»  en  faire  d'aussi  blancs. 

»  3.  Et  ils  virent  paraître  Elle  et  Moïse  qui  s'entretenaient  avec 
»  Jésus. 

))  4-  Alors  Pierre  dit  à  Jésus  :  Maître,  nous  sommes  bien  ici  :  faisons- 
))  y  trois  tentes,  une  pour  vous,  une  pour  Moïse  et  une  pour  Elle. 

»  5.  Car  ils  ne  savaient  ce  qu'ils  disaient,  tant  ils  étaient  effrayés. 

))  6.  En  même  temps  ,  il  parut  une  nuée  qui  les  couvrit  ;  et  il  sortit 
»  de  cette  nuée  une  voix  qui  fît  entendre  ces  mots  :  Celui-ci  est  mon 
))  fils  bien-aimé,  écoutez-le. 

))  7.  Aussitôt,  regardant  de  tous  côtés,  ils  ne  virent  plus  personne  que 
))  Jésus,  qui  était  demeuré  seul  avec  eux.  » 

Saint  Matthieu  est  plus  poète  :  la  face  de  Jésus-Christ  resplendit 
comme  le  soleil,  et  ses  vétemens  devinrent  blancs  comme  la  lumière. 

Les  Evangiles  devaient  nécessairement  être  écrits  de  cette  manière 
simple.  Ce  n'est  pas  un  monument  littéraire.  Les  apôtres  enseignaient 
de  vive  voix  ,  et  nous  voyons  dans  l'histoire  que  les  évangélistes  furent 
priés  d'écrire  ce  qu'ils  avaient  entendu  de  la  bouche  du  Sauveur,  parce 
que  ceux  qui  avaient  vu  le  Christ  venant  à  vieillir ,  on  craignait  que 
la  pureté  de  la  doctrine  sainte  ne  s'altérât  dans  la  suite  des  siècles,  en 
passant  par  tant  de  bouches.  Les  évangélistes  écrivirent  donc  ,  saint 
Matthieu  en  hébreu,  et  les  trois  autres  en  grec,  suivant  les  lieux  où  ils 
se  trouvaient.  Ils  écrivirent  leurs  souvenirs,  sans  chercher  à  les  orner, 
quoique  se  servant  de  deux  langues  riches  de  poésie,  sans  préoccupa- 
tion d'écrivain ,  seulement  parce  qu'ils  sentaient  que  ces  simples  pa- 
roles contenaient  les  destinées  du  genre  humain.  Aussi  n'est-ce  pas 
tant  comme  une  étude  littéraire  sur  l'Évangile  même  qu'il  faut  consi- 
dérer ces  pages  que  comme  un  aperçu  sur  les  nouvelles  voies  ou- 
vertes à  la  pensée  par  le  quadruple  récit  de  la  vie  de  Jésus. 

Ce  grand  miracle  de  l'amour  de  Dieu  pour  l'homme  confond  Tima- 
gination ,  et  il  est  inutile  de  remarquer  ici  que  l'Evangile  considéré 
£Ous  le  rapport  poétique  domine  ,  quant  à  l'idée,  les  poèmes  antiques 
de  toute  la  hauteur  qui  sépare  Dieu  de  l'homme.  Quel  poêle  digne  de 
ce  nom,  ayant  à  raconter  ce  mystère,  n'aurait  pas  rougi  de  cherchera 


l'orner  3es  parures  ordinaîi'cs  de  la  poésie.  Maîis  eséayôns^dè'TapjSeler 
quelques-unes  des  profondes  sensations  que  recouvre  cette  naïveté  de' 
la  parole  évangélique. 

Jésus  a  enseigné  sa  doctrine ,  il  a  régénéré  tout  dans  le  ciel  et  sur 
la  terre,  il  lui  reste  à  donner  son  sang  pour  racheter  l'homme  déchu. 
Sa  parole  divine  a  prédit  toutes  les  circonstances  des  tortures  qui  doi- 
vent séparer  son  ame  de  la  forme  qu'elle  a  revêtue.  Il  a  supporté 
jusque  là  la  prévision  de  son  martyre  avec  la  force  d'un  Dieu;  mais 
comme  en  revêtant  la  nature  humaine  ,  il  l'a  prise  avec  toutes  ses  mi- 
sères, ses  fautes  exceptées  ,  il  faut  qu'il  subisse  la  plus  grande  de  toutes 
ses  misères,  la  défaillance  de  l'ame.  Ceci  est  poétiquement  admirable. 
Dans  les  grandes  douleurs,  nous  nous  étonnons  souvent  que  des  mo- 
mens  se  succèdent  sans  que  nous  ayons  la  conscience  de  ce  que  nous 
éprouvons,  puis  tout-à-coup  notre  ame  se  réveille  et  voit  d'un  coup- 
d'œil  toute  la  suite  de  larmes  qui  nous  attend.  Alors ^  il  y  a  en  nous 
d'immenses  épouvantemens  ,  et  nous  défaillions^  nous  entrevoyons  la 
mort  de  l'ame,  comme  si  l'ame  pouvait  mourir.  Le  Christ  a  passé  par 
un  de  ces  instans. 

((  Alors,  dit  saint  Matthieu,  Jésus  arriva  avec  eux  en  un  lieu  appelé 
))  Gethsémani  ;  et  il  dit  à  ses  disciples  :  Asseyez-vous  ici  pendant  que  je 
))  m'en  irai  là  pour  prier. 

»  Et  ayant  pris  avec  lui  Pierre  et  les  deux  fils  de  Zébédée  ,  il  com- 
))  menca  à  s'attrister  et  à  être  dans  une  i^^randc  afiliction. 

»  Alors  ,  il  leur  dit  :  Mon  ame  est  triste  jusqu'à  la  mort  :  demeurez 
»  ici  et  veillez  avec  moi. 

»  Et  s'en  allant  un  peu  plus  loin ,  il  se  prosterna  le  visage  contre 
»  terre ,  priant  et  disant  :  Mon  père,  s'il  est  possible,  faites  que  ce  calice 
;)  s'éloigne  de  moi  :  néanmoins  qu'il  en  soit  non  comme  je  le  veux, 
))  mais  comme  vous  le  voulez. 

))  Saint  Luc  ajoute  :  Alors  il  lui  apparut  un  ange  du  ciel  qui  vint  le 
»  fortifier,  et  étant  tombé  en  agonie,  il  redoublait  ses  prières. 

))  Et  il  lui  vint  une  sueur  comme  des  gouttes  de  sang  qui  décou- 
»  îaient  jusqu'à  terre.  )) 

La  plus  grande  douleur  du  Christ ,  ce  fut  lorsque,  Dieu  lui-même  , 
il  se  sentit  comme  abandonné  de  l'esprit  divin,  et  (jue  ce  sentiment 
lui  arracha  ces  mois  :  ((  Mon  Dieu  ,  mon  Dieu,  pourquoi  m'avcz-vous 
»  délaissé  ?  n 


—  161  — 

Ecoutons  ici  des  paroles  si  étrangement  belles  que  nous  nous  éton- 
nerions qu'elles  fussent  tombées  des  lèvres  d'un  homme  ,  si  cet  homme 
ne  s'appelait  Bossuet. 

((  O  âmes  qui  participez  à  cette  désolation  de  Jésus-Christ,  qui  vous 
))  enfoncez  d'abîme  en  abime,  si  loin  de  Dieu,  ce  nous  semble,  et  telle- 
))  ment  séparées  de  lui  par  ce  grand  chaos,  que  votre  voix  ne  peut  par- 
»  venir  à  ses  oreilles  comme  si  vous  étiez  dans  l'enfer  ;  je  vous  remets 
»  entre  les  mains  de  Jésus-Christ ,  qui  vous  donne  son  fiel  à  manger, 
»  son  vinaigre  à  boire,  sa  désolation  à  porter.  Il  est  avec  vous,  et  s'il  ne 
»  veut  pas  se  faire  sentir,  c'est  là  votre  épreuve.  Dites  avec  lui,  dans  ce 
))  creux,  dans  cet  abîme  profond  :  Je  me  meurs,  je  vaisexpirer.  Mon  père, 
))  je  recommande,  je  remets  mon  esprit  entre  vos  mains.  »  (Luc,  xxiir, 
46.  )  ((  Je  vous  remets  ma  vie,  mon  salut,  mon  libre  arbitre  avec  tout 
))  son  exercice.  — Après  cela^  taisez-vous  et  attendez  en  silence  votre 
»  délivrance.  ))  (Élév,  sur  les  mystères.  ) 

Et  nous  aussi,  ô  grand  homme ,  taisons-nous,  car  il  n'y  a  pas  de  for- 
mules pour  admirer  de  tels  mots.  Amédée  Duquesnel. 

{Le.  suite  au  numéro  du  i5  janvicj'). 


Q^^s 


Là  où  passent  les  fléaux  restent  de  durables  traces;  et  quand  la 
terre  a  été  livrée  aux  étreintes  d'un  de  ces  envovés  de  la  colère  céleste, 
elle  en  est  long-temps  émue  ,  elle  en  pleure  long-temps. 

Les  conquérans  marquent  leur  passage  par  le  sang  et  les  larmes , 
par  la  destruction  et  la  ruine ,  et  dans  les  nations  qui  ont  été  foulées 
sous  les  pieds  de  ces  terribles  voyageurs  armés ,  il  y  a  un  long  re- 
tentissement de  douleur  ;  et  le  glaive  ,  qui  décimait ,  ne  frappe  plus, 
que  les  peuples  saignent  et  gémissent  encore  ! 

En  France  on  oublie  plus  vite  qu'ailleurs,  et  il  y  a  en  nous  tant  de 
légèreté!  que  c'est  surtout  ici  que  l'on  peut  dire  : 

Le  sourire  est  voisin  des  pleurs. 

Cependant  parlez  du  choléra,  et  vous  verrez,  aujourd'hui  encore, 
que  l'on  se  souvient  de  lui,  Quand  on  arrive  à  dire  son  nom  dans  nos 
II.  C  —  G"  numéro.  <i 


—  162  — 
cercles,  le  bruissement  des  choses  vaincs  se  tait,  et  vous  entendez^ 
tout  à  côte  des  orchestres  de  bals,  ces  mots  prononces  avec  anxiété  : 

Oju  est-il? 

Ahî  tout  dernièrement ,  il  était  sur  les  pas  des  exilés,  que  nous  sui- 
vons de  notre  amour  et  de  nos  regrets  ;  et  comme  s'il  n'avait  pas 
assez  pesé  sur  la  France,  il  était  allé  chercher,  bien  loin  d'elle,  un 
Français  déplus  pour  le  frapper.  Car,  maintenant,  il  est  reconnu 
que  Charles  X  est  mort  du  choléra. 

La  vertu  est  donc  aussi  atteinte  par  les  messagers  de  la  colère  de 
Dieu  ? 

Oui.  Voyez  saint  Louis  mourant  de  la  peste  sur  le  sable  d'Afrique , 
comme  l'aïeul  de  Henpj-Dieudonné  emporté  en  quelques  heures  par 
le  choléra  dans  la  ville  de  Goritz  î 

Alors  que  les  tempêtes  bouleversent  le  ciel  et  remuent  la  terre,  ce 
n'est  pas  l'hysope  qui  a  le  plus  à  redouter  la  foudre,  c'est  le  cèdre  qui 
porte  haut  ses  branches. 

Quand  le  fléau  qui  arrête  et  congèle  le  sang ,  qui  tord  les  mem- 
bres et  les  rend  bleus,  s'est  abattu  sur  Paris,  nous  nous  en  souve- 
nons tous,  il  a  dévoré  les  pauvres  et  les  riches;  mais,  pendant  quel- 
que temps ,  il  a  eu  comme  des  égards  pour  la  richesse ,  comme  du 

courroux  contre  la  misère Aussi  que  de  pauvres  orphelins  il  a 

faits!  et  combien  ne  voyons-nous  pas  aujourd'hui  déjeunes  garçons 
qui  n'ont  plus  de  pères  pour  leur  apprendre  a  gagner  leur  pain  !  de 
jeunes  filles  qui  n'ont  plus  de  mères  pour  leur  enseigner  la  vertu  ! 

Cette  famille  sans  parcns  est  étendue  et  nombreuse,  et  si,j(;^  (R.ÇlV5\> 
gion  ne  la  montrait  a  la  Charité,  que  deviendrait-elle  ?  'fous  ces  en- 
fans  qui  ne  mourraient  point  parmi  les  morts,  ces  infortunés,  que  le 
lléau  a  eu  l'air  de  trouver  trop  petits  pour  les  prendre,  ont  grandi. 

Les  votci Un  prélat  que  l'on  avait  chassé  de  parmi  nous,  quQ, 

l'on  avait  menacé  de  mert,  calomnié,  persécuté  et  proscrit,  ne  vinj; 
point  redemander  le  palais  et  l'asile  qu'on  lui  devait  ;  mais  quand  Iç 
choléra  se  leva  contre  son  troupeau,  bien  vite  il  accourut,  et  quand  il  ou- 
bliait tous  les  autres  trésors  pillés,  il  pensa  aux  trésor^  de  Jésus-Christ, 
et,  s'établissant  dans  les  hôpitaux,  revendiqua  hautement  les  pauvres. 

Alors  que  de  sainls,  que  de  généreux  dévouemens  auprès  du  dé- 
vouement du  pasteur  !  Tant  de  charité  a  lassé  le  fléau,  il  nous  a  quitté. 
Mais  les  orphelins  des  \ictinies  sont  restés,  et  depuis  quatre  ans  mon- 


—  163  — 
seigneur  l'archevêque  de  Paris  les  a  pris  sous  sa  paternelle  protection. 
Le  22  de  ce  mois,  il  va  être  fait  une  quête  en  leur  faveur. 

Cette  œuvre  de  charité  a  eu ,  à  son  début,  un  immense  succès.  On 
se  souvient  de  la  collecte  faite  en  i833  dans  une  des  églises  de  Paris. 
L'orateur  chrétien  qui  avait  étalé,  aux  yeux  de  tous,  la  misère  et  lej 
besoins  des  orphelins  faits  par  h  choléra,  avait  été  si  éloquent, 
le  but  et  la  nécessité  de  l'œuvre  avaient  été  si  bien  montrés  ,  que  les 
pieuses  dames  chargées  de  la  quête  n'avaient  pas  eu  seulement  à  re- 
cevoir de  l'argent,  mais  que  des  parures,  des  boucles,  des  chaînes, 
des  montres  d'or  avaient  été  mises  en  profusion  dans  les  bourses  de 
velours  et  les  bassins  d'argent! 

Espérons  que,  cette  année  encore,  la  part  des  orphelins  sera  bonne. 
Le  choléra  rôde  aujourd'hui  à  l'entour  de  la  France,  il  est  dans  la  Ba- 
vière et  dans  l'Italie  ;  mettons  des  bonnes  œuvres  entre  lui  et  nous,  la 
chanté  vaut  mieux  pour  nous  préserver  de  ses  torturantes  atteintes, 
que  les  sachets  de  camphre  et  les  ablutions  de  chlore. 

Je  viens  de  rappeler  le  succès  d'une  quête,  qu'il  me  soit  permis 
d  essayer  de  redire  un  Irait  que  j'ai  entendu  citer  par  monseigneur 
1  archevêque  de  Paris,  il  y  a  peu  de  semaines. . .  Oh  !  pour  que  ma  rela- 
tion ne  so.t  pas  froide,  pour  qu'elle  puisse  aller  au  cœur  de  ceux  qui 
la  iront,  je  voudrais  pouvoir  me  ressouvenir  des  propres  paroles  du 
prélat!  ^ 

Vous  le  savez,  quand  le  fléau  parut,  quand  il  s'abattit  sur  nous,  ou 
disait,  il  ne  va  point  frapper  sur  les  liantes  montagnes,  ni  sur  les  bords 
de  la  mer;  les  vents  vifs  et  froids,  le  mouvement  des  flots,  l'air  salin 
I  empêchent  d'approcher.  Alor.  on  émigrait  des  villes,  on  quùtait  les 
plaines,  on  se  réfugiait  dans  les  régions  élevées  des  Pyrénées  et  des 
Alpes,  et  sur  les  bords  de  l'Océan.  Mais  le  choléra  ne  tenant  compte 
de  ce  que  disait  la  multitude,  de  ce  que  recommandait  la  science ,  al- 
lait, allait  toujours  son  train,  fauchant,  abattant  de  droite  et  de  gauche. 
Terrible  Protée,  qui  prenait  toutes  les  formes;  terrible  vovageur  qui 
prenait  tous  les  chemins  pour  arriver  où  Dieu  lui  avait  dit'd'aller. 
^  Dans  un  petit  hameau  de  Bretagne  dont  le»  cabanes  de  pêcheurs 
s  avancent  dans  la  mer,  demeures  pauvres  et  cliétives  que  les  vents 
tourmentent  sans  cesse,   vivait,  sans  crainte  du  fléau  une  simple  et 

naïve  population Quand  le  cri  d'épouvante  qu'avait  jeté  Paris  était 

parvenu  à  ce  petit  village,  ses  habitans  s'étaient  dits  .-Le  choléra  ne 


—  164  — 
viendra  pas  à  nous,  il  ne  descend  que  sur  les  grandes  villes.  Et  pendant 
qu'ils  se  rassuraient  ainsi  les  uns  les  autres,  voilà  que  le  messager  des 
vengeances  se  dresse  au  milieu  d'eux^  et  que  les  robustes  pêcheurs,  et 
leurs  femmes  accoutumées  aux  rudes  travaux,  et  lescnfans  qui  jouaient 

parmi  les  vagues,  tombent  sous  sa  main  glaccc Le  cure,  les  sœurs 

de  charité  meurent  à  leur  tour,  et  la  terrible  maladie  va  toujours 

moissonnant 

Sur  ce  point  avancé  de  la  cote  bretonne,  je  ne  sais  pourquoi  le  gou- 
vernement avait  établi  une  garnison  de  vingt  ou  trente  soldats  que 
commandait  un  oliicicr. 

Les  hommes  armés  étaient  saisis  comme  les  autres  par  le  fléau  ,  et 
plusieurs  soldats  avaient  aussi  succombé  ;  mais  il  restait  de  la  petite 

troupe  encore  une  dixaine  d'hommes  et  le  lieutenant Et  voyez,  le 

choléra  avait  tant  dépeuplé  le  village  qti'il  n'y  restait  plus  personne 
pour  soigner  les  mourans,  pour  enterrer  les  morts!  Et  quand  un  ca<. 
davre  venait  d'ctre  ajouté  aux  autres  cadavres,  c'étaient  lès  soldats  qni 
l'ensevelissaient,  le  po/taicnt  au  pied  de  la  croix  de  pierre  du  hameau  , 
l'oflicier  tenant  le  Crucifix  des  funérailles,  jetant  l'eau  bénite  sur  le 
cercueil ,  et  disant  le  De  profundis  et  le  Libéra. 

Oh!  si  j'étais  peintre,  je  voudrais  faire  un  tableau  de  cette  scène 
chrétienne!  tout  prêterait  h  son  effet.  Le  site  sauvage  d'un  hameau 
tout  près  des  flots  et  des  rescifs,  la  tour  grisâtre  de  l'église  se  perdant 
dans  les  brumes  de  mer,  les  cabanes  sans  habitans ,  seulement  quel- 
ques rares  figures  pales  et  amaigries,  quelques  paysans  la  tcte  nue, 
le  chapelet  à  la  main,  regardant  de  loin  les  soldats  enterrant  le  mort... 
Et  de  petits  enfans  qui  pleurent  par  ce  qu'ils  n'ont  plus  de  mère,  plus 
de  père,  plus  de  sœur  pour  leur  rompre  le  pain  !  — 

Ou  je  me  trompe  beaucoup,  ou  il  y  aurait  en  pareil  tableau  de  quoi 
émouvoir,  de  quoi  faire  pleurer 

Pendant  que  nous  étions  à  raconter  les  beaux  traits  qui  étaient  venus 
se  mêler  aux  épouvantemens  du  fléau,  il  nous  fut  encore  dit  un  acte 
d'humilité  qui  mérite  grandement  d'être  rapporté. — C'était  un  matin, 
ici,  h  Notre-Dame,  il  n'y  avait  personne  dans  l'église,  une  femme  qui 
arrangeait  les  chaises  remarqua,  tout  près  du  grand  portail,  un  homme 
en  haillons  à  genoux  sur  la  pierre ,  et  qui  priait  avec  ferveur.  Cet 
homme,  en  la  voyant,  se  leva,  et  venant  à  clic,  lui  dit  :  Madame,  vou- 


^  165  -- 
lez-vous  prendre  ces  trents  sous  et  les  mcltre  dans  le  tronc  des  cholé- 
riques. 

' —  Et,  pourquoi?  demanda  la  loueuse  de  chaises;  pourquoi  n'allez- 
Tous  pas  les  y  jeter  vous-même. ...  ? 

—  Oh^madamCj  repartit  le  chiffonier,  ma  mise  est  si  misérable^ 
que  si  Von  iii  apercevrait  près  des  deniers  des  pauvres,  on  pourrait 
me  soupçonner,  etcroi?'e  que  je  veuœ  les  voler. 

Ces  paroles  sont  humbles  à  fendre  le  cœur  ! 

Yicomic  Walsh. 


Voir  Rome  à  travers  sos  palais ,  l'admirer  dans  ses  monumens ,  la 
contempler  dans  ses  ruines  immortelles,  s'asseoir  sour  le  sublime  pc- 
rystile  de  son  Panthéon,  après  avoir  salué  la  basilique  de  Saint-Pierre; 
demander  à  son  Forum,  à  son  Capitolc,  à  son  Colysée,  dont  les  mem- 
bres épars  ,  comme  ceux  du  poète,  parlent  si  haut  à  l'imagination, 
leur  demander  un  souvenir  de  gloire,  d'éloquence  ou  de  martyre;  prier, 
avec  les  chrétiens,  sur  les  lieux  mêmes  où  moururent,  crucifiés^  les 
aputres  Pierre  et  Paul,  ou  s'humilier ,  avec  les  artistes,  devant  les 
Piaphaël  et  les  Michel-Ange ,  dont  le  temps  a  respecté  les  chefs-d'œuvre  ; 
parcourir  la  ville  sanctifiée  et  par  l'histoire  et  par  la  foi;  jeter  un  œil 
plein  d'enthousiasme  sur  ces  marbres  qui  parlent  au  cœur,  sur  ces 
toiles  qui,  à  force  de  vérité,  saisissent  l'ame  ;  se  laisser  mollement  ber- 
cer, soit  au  murmure  incessant  des  innombrables  fontaines^  soit  h  la 
légère  brise  qui,  le  soir,  vient  rafraîchir  cette  atmosphère  embrasée; 
du  haut  de  la  colonne  Antonine  ,  découvrir  la  capitale  du  vieux  monde 
chrétien ,  la  suivre  depuis  son  berceau  jusqu'au  jour  où  Auguste  y 
entra  triomphant  eternpereur;  s'arrêter  à  la  maison  de  Brulus  comme 
aux  thermes  de  Caracalla  ;  assis  sur  le  Monte-Mario  ,  ombragé  de  pins 
toujours  verts,  la  prendre  à  Ponte-lNIole  où  INIaxence  se  noya  ,  quand 
le  labarum  apparut  a  Constantin,  et  se  laissant  aller  aux  caprices  du 
Tibre ,  fixer  son  regard  étonné  sur  ces  innombrables  dômes  de  riches 
églises ,  formant  la  couronne  et  l'apanage  de  la  grande,  de  la  première 


—  166  — 
de  toutes  les  églises,  de  Saint-Pierre  ;  étudier  avec  la  piété  ou  avec  la 
science  tout  ce  que  la  cité  contient  de  saint  ou  de  savant,  depuis  les 
catacombes  d'où  chaque  homme  s'élançait  chrétien ,  où  chaque  cadavre 
revenait  martyr,  jusqu'aux  statues  dispersées  du  Forum,  de  la  colonne 
Trajane  et  des  temples  consacrés  aux  trois  cents  mille  dieux  que  Varron 
comptait  dans  la  Rome  païenne  ;  pâlir  de  bonheur  ou  tressaillir  de  foî, 
quand  votre  pied  curieux  interroge  un  marbre  antique ,  un  torse  mu- 
tilé, ou  quand  vos  mains,  humblement  tremblantes,  pressent  quel- 
ques ossemens  de  ces  morts  que  la  religion  immortalise  ;  parcourir 
Rome  en  tous  sens,  sous  tous  ces  différens  aspects;  la  contempler, 
lorsque  son  soleil  l'inonde  de  magiques  lumières  ,  ou  lorsque  la  nuit 
la  couvre  de  ses  ombres  rafraîchissantes ,  la  voir  ainsi  cette  Rome  qui, 
depuis  prés  de  trois  mille  ans  ,  occupe  le  monde  ,  est  bien  beau ,  est 
bien  doux ,  est  bien  consolant  ;  mais  ce  n'est  pas  assez. 

Alors  vous  pouvez,  il  est  vrai  ,  reprendre  votre  bâton  de  pèlerin  , 
traverser  les  Alpes  ou  les  mers  ,  et,  vous  acheminant  vers  le  lieu  de 
votre  naissance  ,  emporter  encore  un  souvenir  de  toutes  les  merveilles 
qui  ont  frappé  vos  yeux  et  éclairé  votre  intelligence,  vous  pouvez  ra- 
conter plus  tard,  au  coin  de  votre  foyer,  à  vos  enfans,  à  vos  amis ,  tous 
les  spectacles  qui  vous  ont  ébloui  :  vous  avez  vu  Rome  ,  telle  que  tous 
les  voyageurs  la  contemplent;  mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux  vous 
est  échappé  ;  ce  que  tous  les  hommes  de  piété ,  d'art ,  ou  de  poésie 
devraient  venir  étudier,  vous  est  passé  sous  les  yeux,  comme  un  sou- 
venir confus  auquel  il  ne  vous  a  pas  été  donné  de  vous  arrêter,  et  vous 
ne  connaissez  pas  Rome  ,  puisque  vous  n'êtes  pas  descendu  l'admirer 
dans  ses  couvens. 

Et  qu'à  ce  mot,  les  sophistes,  héritiers  de  Voltaire,  que  les  stupîdcs 
élevés  formés  par  le  Constitutionnel  a  l'ignorance  ou  à  l'impiété,  ne 
se  prennent  pas  à  sourire  de  mépris  ou  à  frémir  de  haine.  Leur  sourire 
nous  trouverait  aussi  indifférens  que  leur  colère.  Les  couvens  ont  été 
pour  eux  un  cauchemar.  Ils  les  ont  poursuivis  dans  les  livres,  dans  les 
journaux,  dans  les  romans  obscènes.  Ils  en  ont  fait  des  tableaux  menson- 
gers. Ils  y  ont  placé  tous  leurs  vices  et  toutes  leurs  mauvaises  passions 
jusqu'au  jour  où  il  leur  fut  accordé ,  en  France  ,  de  briser ,  avec  des 
décrets  révolutionnaires,  la  porte  de  ces  saints  asiles,  jusqu'au  jour  où 
les  religieux  qui  n'avaient  pas  voulu,  qui  n'avaient  pas  pu  5  pçut-étrc, 


—  167  -: 

fuir  le  sol  inhospitalier  menaçant  de  les  dévorer,  se  firent  de  l'cchafaiid 
un  degré  qui  les  rapprochait  du  ciel. 

Depuis  cette  époque,  on  ne  nous  parle,  dans  notre  patrie  régénérée, 
qu'avec  un  dédaigneux  mépris,  et  du  froc  des  capucins  et  de  l'habit  de 
jésuite.  Quelques  plaisans  de  carrefour,  des  savans  d'estaminet,  qui 
apprennent  l'histoire  dans  Pigault-Lebrun,  la  religion  dans  le  Coinpère 
Mathieu^  et  les  lois  canoniques,  à  chaque  premier-Paris  de  ces  feuilles 
quotidiennes  dont  enfin  le  sarcasme  commence  à  faire  justice,  vivent 
d'une  espèce  d'esprit  tout  fait  contre  les  couvens,  et  quand  ils  ont  pris 
à  partie  la  barbe  crasseuse  du  franciscain  ou  la  sandale  du  cordelier, 
ils  battent  des  mains,  croyant ,  pauvres  gens  qu'ils  sont,  avoir  inventé 
la  huitième  merveille  du  monde. 

Ce  n'est  pas,  on  le  pense  bien,  sous  cet  aspect  que  je  cherche  à  faire 
envisager  les  couvens.  Ce  n'est  pas  même  afin  de  détruire  des  pré- 
jugés trop  enracinés  dans  les  cervelles  révolutionnaires,  que  je  veux 
raconter  ce  dont  j'ai  été  témoin. 

11  y  a  des  choses  qu'on  ne  prend  plus  aujourd'hui  la  peine  de  dé- 
fendre contre  des  attaques  inintelligentes.  Les  couvens  sont  du  nombre, 
et  si  jamais  un  heureux  hasard  ou  une  bonne  inspiration  vous  conduit 
à  Piome,  pénétrez  dans  les  sanctuaires  où  résident  la  prière  et  l'étude. 
Interrogez  leurs  habitans,  ne  vivez  pas  de  leur  vie  pleine  d'austérités 
si  cela  entre  dans  vos  goûts ,  mais  vivez  de  leur  science  ,  vivez  de  leur 
foi,  si  humblement  savante ,  et  quand  vous  aurez  visité  un  à  un  tous 
ces  repaires  de  la  superstition  <)  du  fanatisme  et  de  V  ignorance^ 
pour  me  servir  des  expressions  consacrées  par  la  philosophie  si  niaise 
du  dix-huitième  siècle,  dites  alors  tout  haut  que  vous  connaissez  Rome. 
Vous  l'aurez  vue  en  effet,  telle  qu'un  homme  instruit  doit  la  voir. 

Tous  les  ordres  religieux  auxquels  la  foi,  le  besoin  de  la  solitude, 
l'ardeur  de  la  pénitence  ou  la  sainte  passion  de  l'étude  donnèrent  nais- 
sance, ont  à  Rome  des  chefs  ou  des  représentans.  Rome  est  l'asile  de 
confiance  qu'ils  ont  choisi,  le  point  de  départ,  d'où  ils  prennent  leur 
vol  à  travers  le  monde,  la  chaîne  qui  les  rejoint  dans  les  deux  hémi- 
sphères, l'aimant  qui  les  attire,  le  port  de  salut  où  quelquefois  après  le 
naufrage  ils  viennent  abriter  une  vie  aussi  agitée  que  s'ils  l'avaient 
consacrée  à  conjurer  ou  à  suivre  les  orages  des  passions.  Missionnaires, 
apôtres,  médecins  des  âmes,  souvent  des  corps,  prêtres  qui  s'élancent 
sur  les  mers  pour  porter  à  des  peuplades  inconnues  la  bonne  nouvelle 


^  168  -. 

de  l'Évangile,  et  pour  forcer  les  sauvages  h  crier  :  Bienheureux  les 
pieds  annonçant  la  paix!  Enfans  qui  s'arrachent  aux  embrassemens 
d'une  mère ,  et  vont  se  dévouer  à  toutes  les  souffances  qu'il  plaira  à 
un  tyran  d'inventer ,  hommes  qui ,  au  milieu  de  leurs  travaux  aposto- 
liques, de  leurs  voyages  que  les  plus  intrépides  sont  tentés  de  regarder 
comme  fabuleux,  trouvent  encore  le  temps  d'enlever  à  une  superstitieuse 
ignorance  les  manuscrits  ou  les  traces  d'une  histoire  que  l'Europe  ne 
connaissait  pas,  tout  cela  se  trouve  dans  une  enceinte  rctrécie,  tout  cela 
se  prépare,  dans  un  obscur  couvent  de  Rome,  à  conquérir  des  âmes 
à  Dieu ,  des  sujets  de  méditation  à  la  science.  Au  milieu  de  ces  cloitres 
sombres  et  déserts,  au  fond  d'une  obscure  cellule,  dans  cette  Église, 
où  la  nuit  et  le  jour  viennent  seuls  prier  quelques  pauvres  moines, 
c'est  là  qu'on  rencontre  de  ces  âmes  privilégiées,  de  ces  cœurs  auda- 
cieux qui,  cachés  sous  un  froc,  le  corps  ceint  d'une  corde,  rêvent  à 
des  conquêtes  qui  confondent  rintelligence  la  plus  élevée. 

Ils  ont  là,  sous  leurs  yeux,  les  chrétiens  qui  les  précédèrent  dans  cette 
périlleuse  carrière,  les  martyrs  que  les  fatigues  des  voyages  ou  les  che- 
valets de  la  torture  n'ont  pas  tués.  Et  ces  chrétiens  qui  ont  entrepris 
tant  de  grandes  choses ,  qui  ont  accompli  tant  de  merveilles,  racontent 
nvec  une  naïve  et  sublime  bonhomie,  à  ceux  qui  doivent  leur  succéder 
dans  cette  vie  de  combats,  les  souffrances  qui  les  attendent,  les  mille 
morts  dont  on  cherchera  à  effrayer  leur  courage,  les  tribulations  qu'ils 
auront  à  essuyer ,  les  longues  pérégrinations  qu'il  leur  faudra  entre- 
prendre à  travers  les  glaces  ou  sous  un  soleil  dévorant,  les  ruses  in- 
nocentes qu'ils  seront  obligés  de  mettre  en  jeu  pour  sauver  une  ame, 
pour  gagner  un  cœur  à  la  croix ,  pour  dérober  à  l'ignorance  un  mo- 
numcnt  sur  lequel  travailleront  pendant  des  siècles  les  savans  d'Eu- 
rope et,  à  tant  de  récits,  les  novices  sourient,  car  tous  ces  dangers,  ce 
trépas  se  présentant  sous  mille  formes  diverses,  rien  ne  les  effraie. 
Ne  leur  a-t-on  pas  a{)pris  dès  l'enfance  qu'il  était  beau  de  se  sacrifier 
au  salut  de  tous,  et  ces  Décius  de  la  foi,  que  le  monde  n'a  pas  le  temps 
d'admirer,  se  nourrissent,  à  l'ombre  d'un  autel,  des  grandes,  des  su- 
blimes pensées  d'abnégation  qui  font  les  héros. 

Chaque  année  ,  le  vaisseau  qui ,  à  Livourne ,  à  Trieste  ou  à  Givita- 
Vecchia,  apporte  la  nouvelle  de  quelques  martyres ,  le  crucifiement 
ou  la  décollation  d'un  religieux  qui  s'était  dévoué  à  l'œuvre  des  mis- 
sions, n'entend  que  deux  hymnes  sortir  du  couvent.  C'est  le  Tg  Dcum 


^  169  — 

pour  le  confesseur  de  la  foi ,  le  Veni  Creator  pour  celui  qui  s'offre  à 
le  remplacer,  et  souvent  ce  même  vaisseau  repart,  emportant  à  son 
bord  un  nouveau  moine,  par  conséquent  une  nouvelle  victime. 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  à  la  propagation  de  la  foi  chez  les  na- 
tions infidèles,  chez  les  peuplades  sauvages  que  travaillent  les  couvens. 
En  dehors  de  ces  François-Xavier,  sans  cesse  renaissans,  il  y  a  encore 
de  l'héroïsme  au  fond  des  cloîtres.  Les  uns  jettent  sur  les  mers  des 
frères  qui  vont ,  au  nom  de  la  charité  chrétienne ,  offrir  à  des  barbares 
l'or  qu'ils  ont  mendié,  recueilli  sou  à  sou,  pour  racheter  un  pauvre 
marin  esclave,  mourant  sous  le  fouet,  et  des  souflrances  qu'il  endure, 
et  de  la  patrie  ou  de  la  famille  absentes.  Les  autres,  sans  quitter  Rome, 
se  prêtent  à  des  travaux  plus  pénibles,  et  moins  capables  d'enthousias- 
mer une  jeune  imagination;  ceux-là,  dans  cette  ville  où  il  y  a  tant  de 
pauvres,  car  souvent  le  travail  y  est  impossible,  ceux-là  se  mettent  à 
la  quête  des  malades.  Ils  les  recherchent,  ils  les  devinent  avec  autant 
d'empressement  et  de  bonheur  qu'un  Sybarite  découvre  une  nouvelle 
volupté,  puis  quand  ils  en  ont  trouvé  un,  tourmenté  par  la  fièvre  ou 
par  des  m.aladies  plus  affreuses ,  les  voilà  qui  s'asseyent  au  chevet  de 
son  grabat;  ils  deviennent  pour  lui  une  mère,  une  sœur,  une  épouse. 
Leurs  mains  qui ,  souvent  dans  leur  enfance  ,  ont  joué  avec  la  pourpre, 
avec  la  soie  dont  leurs  berceaux  étaient  chargés,  leurs  mains  touchent 
sans  effroi  ce  corps  livide  et  nu.  Leurs  yeux  s'abaissent  sur  des  plaies 
hideuses.  Leur  bouche  respire  un  air  empoisonné,  aucune  plainte  pour- 
tant ne  s'échappe  de  leurs  lèvres,  ne  saisit  leurs  cœurs,  comme  une 
pensée  même  involontaire.  Dans  cet  homme  qui  souffre,  qu'ils  n'ont 
jamais  vu ,  qu'ils  ne  reverront  jamais  peut-être,  si,  à  force  de  soins,  ils 
l'arrachent  à  la  mort,  ils  trouvent  un  père  ,  un  ami,  j'allais  dire  un 
Dieu. 

Voilà  quelques-uns  des  bienfaits  dont  les  couvens  sont  la  source, 
bienfaits  ignorés  du  riche ,  car  il  ne  les  sent  pas,  mais  que  le  peuple 
apprécie,  car  ils  sont  à  sa  portée,  car  il  les  partage,  il  les  espère  ,  il 
compte  sur  eux,  et,  proclamons-le  hautement,  ils  ne  se  font  jamais  at- 
tendre. La  religion,  qui  a  tant  de  pompes  à  Rome,  qui  sait  si  bien  aller 
aucoBur  par  les  sens,  a  pris  le  pauvre  sous  sa  protection.  Elle  veille  sur 
lui  comme  une  sentinelle  sur  le  posie  qui  lui  a  été  confié.  Elle  le  pro- 
tège ,  elle  le  console,  et  c'est  des  couvens  qu'elle  fait  sortir  les  hommes 
dont  les  souffrances  ont  besoin. 


.-  170  — 

Maintenant  que  nous  avons  parcouru  d'un  coup  d'œil  rapide  ces 
dcvouemcns  inconnus  qui  passent  même  dans  la  ville  sainte,  commo 
Fécume  à  la  surface  de  la  mer,  sans  attirer  un  regard  de  bénédiction, 
entrons  par  la  pensée  dans  ces  asiles  plus  spécialement  consacrés  aux 
hautes  méditations;  pénétrons  dans  les  immenses  bibliothèques  que 
des  générations  de  moines  laborieux  ont  enfouies  dans  leurs  couvens 
comme  un  trésor  dont  eux  seuls  avaient  la  clé.  Quel  est  celui  que 
vous  désirez  choisir  ?  Est-ce  la  Miiierva  où  l'inquisition  dresse  peut- 
être  encore  ses  bûchers,  prépare  ses  chevalets  ou  vous  jette  du  plomb 
fondu  sur  les  ongles  et  dans  la  bouche  ?  Oh!  ne  frémissez  pas  à  cette 
horrible  description.  Les  inquisiteurs  ont  baissé  pavillon  devant  nos 
régénérateurs  de  1793.  En  présence  de  la  guillotine  révolutionnaire, 
ils  ont  abdiqué.  Leur  prestige  est  évanoui ,  et  de  toute  cette  fantasma- 
gorie des  Torquemada  romains  dont  les  Croquemitaines  seuls  du  libé- 
ralisme essayent  encore  défaire  peur  à  leurs  dupes,  il  ne  reste  plus 
que  des  religieux  aux  mœurs  douces,  aux  habitudes  casanières,  que 
des  orateurs  éloquens,  comme  le  père  Jabalot,  l'un  d'eux,  que  des  sa- 
vans ,  que  des  poètes,  que  des  théologiens,  comme  presque  tous. 

Si  l'inquisition  vous  effraie,  malgré  ses  bibliothèques  où  chacun 
trouve  place,  malgré  leurs  gardiens  pleins  d'une  affable  complaisance 
qu'il  serait  difficile  de  rencontrer  dans  le  monde ,  si  vous  reculez 
d'effroi  en  passant  le  seuil  de  cette  Église  où  dorment  tant  de  morts 
que  le  travail  ou  la  pénitence  ont  tués,  suivez  mes  pas.  Il  ne  me  sera 
pas  difficile  de  vous  trouver  un  autre  couvent,  d'autres  moines  instruits, 
d'autres  hommes  dévouant  leur  vie  à  la  prière  ,  aux  études  graves  et 
sérieuses.  Nous  voici  au  Jésus,  Là,  sur  cette  petite  place  qui  conduit 
au  Capitole  et  touche  presque  au  Corso  par  le  palais  de  Venise,  voyez 
le  Couvent-Mère  de  tout  ce  qu'il  y  a  eu  de  jésuites  dans  les  deux  hé- 
misphères. Entrez  par  cette  humble  porte,  qui  s'ouvre  dès  qu'on 
frappe ,  qui  ne  se  referme  sur  vous  que  lorsque  vous  croyez  au  bon- 
heur. Vous  êtes  Français  ,  demandez  le  père  Rosavcn  ,  un  Breton  ,  s'il 
en  fut  jamais,  un  de  ces  cœurs  honnêtes,  comme  le  sol  sait  en  produire, 
et  s'il  n'est  pas  en  prières,  si  sa  brillante  imagination  ne  s'abaisse  pas 
au  pied  de  la  croix,  on  vous  montrera  une  petite  chambre  où  cinq  per- 
sonnes tiendraient  à  peine  assises,  puis  un  homme  à  l'œil  perçant,  au 
front  chauve,  au  dos  voûté ,  lèvera  la  tète  ,  vous  sourira,  vous  tendra 


—  m  — 

la  main ,  et  s«ans  vous  en  clouter ,  peut-être ,  vous  vous  trouvcrcis  en 
présence  d'un  des  chefs  de  la  société  de  Jésus  ! 

Etes-vous  théologien  ?  Le  père  Rosaven  vous  ouvrira  sans  orgueil 
comme  sans  fausse  modestie  les  trésors  de  la  vaste  érudition.  Etes- 
vous  poète?  Le  père  Rosaven  déroulera  devant  vous  Homère  et  Vir- 
gile, le  Tasse  et  Gamoôns,  Sophocle  et  Racine.  Aimez-vous  la  statuaire? 
la  peinture  ?  Le  père  Rosaven  vous  fera  trouver  dans  Michel-Ange , 
Bernini  et  Ganova,  des  beautés  que  vous  n'aviez  pas  encore  admirées. 
11  vous  expliquera,  avec  sa  parole  de  feu,  les  fresques  de  Raphaël,  il 
ous  appren  dra  où  en  est  aujourd'hui  cet  art  qu'on  ravale ,  même  en 
Italie.  Votre  vie  s'est-elle  consumée  dans  les  études  de  l'histoire,  dans 
la  science  des  langues ,  dans  les  travaux  arides  de  la  diplomatie  ?  Le 
père  Rosaven  sera  avec  vous  tout  ce  que  vous  voudrez ,  historien,  lin- 
guiste, diplomate.  Si  vous  êtes  pauvre  d'intelligence  et  de  savoir,  !c 
bon  père  descendra  pour  vous  des  hauteurs  où  il  plane  pour  vous  per- 
suader qu'il  en  sait  encore  moins  que  vous.  Il  se  mettra  à  votre  portée; 
qui  que  vous  soyez,  entrez  donc  dans  ce  couvent.  Les  pères  Rosaven  n'y 
sont  pas  rares.  Il  y  en  a  chaque  jour  qui  meurent.  Il  en  nait  un  cha- 
que jour. 

Qu'on  ne  croie  pas  cependant  que  tous  les  couvens  de  Rome  soient 
aussi  bien  partagés  du  côté  de  l'instruction  que  la  Compagnie  de 
Jésus.  Elle  est  l'aristocratie,  la  tête  des  ordres  religieux.  Long-temps, 
pour  la  recommander,  elle  a  eu  l'appui  des  rois  et  ses  succès,  aujour- 
d'hui elle  a  pour  elle  ses  malheurs  et  les  persécutions  des  méchans. 
Bien  des  gens,  qui  autrefois  n'aimaient  pas  les  jésuites,  les  aiment  au- 
jourd'hui de  toute  la  haine  que  leur  ont  portée  les  impies  et  les  révo- 
lutionnaires. Il  en  arrive  souvent  ainsi  :  le  temps,  dans  sa  marche,  use 
les  préventions  mal  fondées,  et  ce  qui  avait  été  persécution  se  change 
en  une  tardive  justice. 

C'est  dans  le  sein  des  ordres  monastiques  que  le  sacré-collége  se 
recrute  de  ses  membres  les  plus  éclairés.  C'est  là  qu'il  va  chercher 
sous  le  froc  ou  sous  la  bure  ses  prédicateurs ,  ses  théologiens ,  ceux 
qu'il  charge  d'examiner  les  prélats  proposés  a  des  sièges  épiscopaux. 
C'est  de  là  qu'il  tire  les  doctes  professeurs  qui  répandent  tant  de 
lumières  à  la  sapicnce  ou  dans  les  chaires  du  collège  romain.  Lors- 
que ces  religieux,  arraclics  presque  malgré  eux,  à  l'obscurité  où  ils 
cachent,  dans  les  paisibles  habitudes  du  cloître,  une  vie  déjà  pleine  à 


•    --  172  — 

quarante  ans  de  vertus  ou  de  savoir,  se  trouvent  tout-a-coup  cfiargés 
de  la  pourpre  ou  d'cminentes  fonctions  dans  le  sacerdoce,  ils  n'en  con- 
tinuent pas  moins  h  suivre,  avec  une  pieuse  exactitude ,  la  règle  qu'ils 
ont  embrassée.  Cardinaux ,  ils  gardent  les  cellule^  où  ils  furent  heu- 
reux ;  cvéques,  ils  abandonnent  leur  couvent,  en  arrosant  chaque 
pierre  de  larmes  qui  ne  sont  point  habituées  à  feindre;  puis,  au  mi- 
lieu des  honneurs  dont  on  les  environne,  partout  et  toujours  se  retrouve 
le  moine,  dans  la  chaire  du  professeur  comme  au  conclave ,  dans  les 
congrégations  de  théologiens  comme  dans  les  diocèses,  marchant  sous 
leur  houlette  pastorale. 

Il  y  a  des  couvens,  pour  ainsi  dire  privilégiés,  des  couvens  qui  sont 
en  réalité  une  pépinière  où  Rome  va  chercher  ses  princes,  où  le  con- 
clave choisit  ses  souverains- pontifes.  Sixte -Quint  et  Clément  XIV 
étaient  cordeliers.  Pie  VII  fut  bénédictin.  Grégoire  XVI  est  encore 
camaldule,  et  ces  quatre  papes  que  je  prends  au  hasard  ,  dont  je  trouve 
les  noms  sous  ma  plume,  suffisent,  j'espère,  pour  démontrerqu'à  toutes 
les  époques,  que  dans  tous  les  siècles,  les  couvens  abritèrent  des 
hommes  distingués.  Que  serait-ce  donc,  si ,  interrogeant  chaque  tom- 
Leau,  si  demandant  à  chaque  monastère ,  je  venais  dérouler  l'histoire 
de  ceux  qui  refusèrent  toute  espèce  d'honneurs,  et  que  l'humilité  a 
précipités  dans  la  mort,  emportant,  sous  leur  linceul,  les  plus  émi- 
ncntcs  qualités  dont  ils  firent  un  secret,  même  à  l'Église. 

Sur  la  place  des  Saints-Apôtres,  dans  le  couvent  où  Guanganelli  fut 
élevé,  combien  y  a-t-il  d'hommes  qui,  comme  le  père  Oriali,  aujour- 
d'hui évoque  d'Orvietto,  ensevelissent  assez  de  talens  et  de  vertus 
pour  gouverner  le  monde  chrétien?  Le  cardinal  Zurla,  Gappellari, 
aujourd'hui  pape ,  sont  sortis  tous  les  deux  et  presque  à  la  même  épo- 
que du  même  couvent  des  camaldules,  et  ils  n'en  sont  sortis  que  par 
un  de  ces  heureux  hasards  dont  l'Église  a  droit  d'être  ficre.  Jusqu'a- 
lors on  laissait  les  camaldules  pâlir  sur  leurs  livres,  amasser,  dans  une 
silencieuse  retraite,  plus  de  richesses  littéraires  qu'il  n'en  faudrait  pour 
enrichir  et  féconder  dix  académies,  et  ces  pauvres  moines,  qui  n'atten- 
dent rien  de  la  terre,  travaillaient,  comme  s'il  leur  restait  encore  quel- 
que chose  à  apprendre ,  ne  se  doutant  mémo  pas  de  tout  ce  qu'ils  sa- 
vaient. 

Plus  d'une  fois,  dans  mes  excursions  monacales,  dans  mes  visites 
aux  innom];rables  couvens  dont  Uome  peut ,  h  si  juste  titre ,  s'enor- 


i-  173  — 

giieillir,  j'ai  eu  occasion  de  voir,  de  connaître  des  religieux  de  tous  les 
ordres,  depuis  le  carme  jusqu'au  frère  de  Saint-Benoît,  depuis  l'hum- 
ble franciscain  jusqu'à  l'augustin  lettré,  et  partout  j'ai  rencontré,  ce 
qu'on  chercherait  peut-être  vainement  ailleurs,  une  connaissance  ap- 
profondie des  choses  et  des  hommes.  Non  pas  que  je  veuille  dire  que 
chaque  moine  soit  un  abîme  d'érudition,  un  Pic  de  la  Mirandole  in- 
carné; mais  parmi  tous  ceux  que  j'ai  connus,  et  il  m'a  été  donné  d'en 
connaître  beaucoup  dont  les  noms  me  sont  encore  présens  ,  il  en  est 
bien  peu  qui  ne  soient  plus  instruits  que  les  écrivains  croyant  souiller 
par  un  sarcasme  ou  un  blasphème  ridicule  la  tête  chenue  ou  la  robe 
grossière  d'un  pauvre  religieux. 

Pour  introducteur  dans  ces  pieux  refuges  où  l'astronomie  marche 
à  côté  de  la  littérature,  où  la  scolastique  ne  tue  point  les  sciences 
exactes ,  n'absorbe  point  l'essor  que  prennent  les  imaginations  poé- 
tiques, j'avais  un  minime ,  bon  vieillard,   qui   à  soixante  ans  passés 
abandonna  la  France ,  sa  patrie,  ses  amis,  ses  habitudes  ,  sa  famille, 
tout  ce  qui  nous  attache  enfin  à  la  vie,  pour  mourir  sous  l'habit  que , 
dans  sa  jeunesse_,  il  avait  revêtu  avec  tant  de  bonheur.  Le  père  Mon- 
■teynard  était  né  dans  les  environs  de  Marseille.  Avant  que  1789  eut 
■aboli  les  couvens,  il  fit  profession  chez  les  enfans  de  François  de  Paule; 
i^puis,  quand,  la  loi  à  la  main,  les  révolutionnaires  vinrent  chasser  les 
hommes  de  paix  de  ces  propriétés  si  légitimement  acquises  à  la  sueur 
■de  leurs  fronts,  et  que  l'on  confisquait,  au  nom  de  la  nation  représen- 
«tée  par   quelques  spéculateurs  éhontés,   le  père  Monteynard  imita 
îl'exemple  de  ses  frères.  Il  cacha  sa  vie  dans  la  solitude.  Il  déroba  sa 
i^tête  aux  échafauds.  Lorsque  le  premier  consul  sentit  le  besoin  de  rendre 
au  pays  sa  religion  et  ses  prêtres,  le  père  Monteynard  fut  nommé  cha- 
noine de  Notre-Dame  de  Paris  par  le  cardinal  de  Belloy.  Les  dix  an- 
nées de  l'empire  se  passèrent  pour  lui  dans  l'exercice  de  la  prédication 
et  la  conduite  des  âmes;  mais  quand  une  voie  lui  fut  ouverte  pour  res- 
susciter le  couvent  des  minimes,  pour  reprendre  le  grossier  vêtement 
qu'il  n'avait  échangé  qu'avec  regret  contre  l'habit  de  chœur  du  cha- 
pitre métropolitain,  le  père  Monteynard  s'embarqua  pour  Pxome,  et  il 
-vint  installer  alla  Trinita  del  monte  Pincio  les  minimes  français, 
dont  il  était,  hélas!  le  seul  légataire.  Tous  les  autres  avaient  disparu 
dans  la  tempête. 
(     Dans  ce  couvent  qui  domine  Rome,  qui  semble  lui  commander 


—  174  — 
comme  une  forteresse,  le  bon  père  était  donc  seul,  seul  avec  ses  sou- 
venirs, seul  avec  ses  caries  géographiques,  si  habilement  retracées  sur 
les  murs  des  cloîtres;  seul  dans  cet  immense  séjour  qu'il  remplissait 
de  ses  vertus.  Un  pauvre  frère  minime,  encore  plus  vieux  que  le  père 
Monteynard,  plus  cassé  que  lui,  apprit  en  France  qu'un  couvent 
français  de  son  ordre  venait  de  s'ouvrir  à  Rome,  et  le  père  Mathieu 
traverse  les  mers  pour  se  mettre  aux  ordres  du  supérieur.  Il  endosse 
son  vieil  habit,  et  tous  deux,  pendant  que  j'habitais  Rome,  y  représen- 
taient les  derniers  débris  de  cette  sainte  milice  qui  tomba  sur  Técha- 
faud  ou  s'éteignit  dans  les  souffrances  de  toute  espèce.  Tous  deux  vi- 
vaient de  cette  vie  de  privations  qui  sera  toujours  un  mystère  pour  les 
hommes  attachés  aux  biens  de  la  terre.  Tous  deux,  en  suivant  ponc- 
tuellement les  antiques  règles  tracées  par  leur  saint  fondateur,  en  se 
conformant  à  ses  rigides  prescriptions,  tous  deux  étaient  gais,  l'un 
plein  d'une  spirituelle  charité,  l'autre  d'une  bonhomie  charmante. 

Sous  l'aile  de  ce  père  Monteynard ,  que  la  confraternité  unissait  à 
tous  les  chefs  des  monastères  de  Rome,  il  me  fut  donc  loisible  de  pé- 
nétrer dans  chacun,  de  me  lier,  même  d'une  amitié  que  le  temps  et  les 
événemcns  n'on  point  effacé  de  mon  cœur,  avec  plusieurs  de  leurs  ha- 
bilans.  Je  pus,  avec  lui,  parcourir  ces  Thébaïdes  vivantes  où  s'enseve- 
lissent des  hommes  que  le  monde  porterait  en  triomphe ,  s'il  pouvait 
les  connaître;  et,  je  ne  crains  pas  de  l'avouer,  c'est  au  contact  de  tant 
d'héroïsme,  à  la  vue  de  tant  de  science  ensevelie  comme  dans  un  tom- 
beau ;  c'est  en  vivant  avec  eux,  en  les  suivant  au  pied  des  autels,  en  les 
épiant  sur  la  paille  où  iis  meurent,  en  interrogeant  chaque  jour,  à  chaque 
heure,  des  cœurs  qui ,  pour  la  plupart,  n'ont  jamais  connu,  n'ont  ja- 
mais voulu  connaître  les  misérables  passions  dont  l'humanité  est  tra- 
vaillée, que  je  suis  arrivé  h  comprendre  tout  ce  qu'il  y  a  de  grand  et 
de  surhumain  dans  cette  abnc£fation  volontaire. 

Avec  le  bon  père  Monteynard,  j'ai  donc  parcouru  les  couvons.  Le 
Théatin  Ventura,  le  La  ]Mennais  catholique  de  Rome  m'a  ouvert  la 
porte  de  son  étroite  ckimbre  ;  sur  le  grabat  où  le  capucin  Micara  cache 
la  pourpre  dont  Léon  XII  l'a  revêtu  malgré  lui,  j'ai  vu  couler  de  ces 
larmes  d'humilité  qui  confondent  l'orgueil  de  la  terre,  larmes  adx- 
quelles  la  foule  n'ose  pas  croire^  tant  cette  humilité  surpasse  les  forces! 
Au  milieu  des  cloîtres  somptueux  où  le  dominicain  de  la  Mlnerva 
promène  ses  rêveries,  j'ai  entendu  le  pci*c  Jabalol  parler  des  choses  du 


ciel  comme  saint  François  de  Sales  pourrait  en  parler,  s'entretenir  des 
affaires  de  ce  monde  comme  il  n'est  permis  qu'aux  plus  habiles  politi- 
ques de  les  concevoir  ;  les  saijits  apôtres  m'ont  montré  le  père  Orioli, 
épuisant  tous  les  sujets  et  ne  s'épuisant  jamais ,  mêler  l'histoire  à  la 
poésie,  la  géométrie  à  la  religion.  Le  moine  qui  alors  n'était  que  le 
père  GapelLiri,  et  qui  maintenant  est  assis  sur  le  siège  pontifical,  a  plus 
d'une  fois  déroulé  à  mes  yeux  les  trésors  d'une  érudition  et  d'une  in- 
telligence que,  malgré  soi  ,  on  s'étonnait  de  trouver  sous  la  blanche 
tunique  d'un  camaldule  ;  plus  loin  du  centre  de  Rome,  dans  le  désert 
qui  commence  à  Sainte-Marie-Majeure ,  le  temple  que  les  Romains 
appellent  le  Boudoir  de  la  Vierge,  et  qui  va  s'étendant  jusqu'à  Samt- 
Jean-de-Latran^  la  basilique  de  Constantin  et  des  conciles,  le  peuple  de 
religieux  qui  féconde  ce  désert,  m'a  reçu  dans  ses  solitudes,  m'a  con- 
duit dans  ses  tombeaux,  m'a  ouvert  ses  humbles  demeures  qui  sont 
aussi  des  tombeaux,  et  là,  à  chaque  pas,  à  chaque  nom  qui  s'éteint 
dans  l'obscurité,  j'ai  rencontré  de  ces  vieillards  chargés  de  savoir,  cour- 
bés sous  le  poids  des  veilles,  et  qui  meurent  sans  connaître  ce  qu'ils 
ont  été ,  se  contentant  de  léguer  à  la  génération  élevée  par  eux  un 
exemple  qu'elle  s'empresse  de  suivre. 

Fouillez  Rome  jusque  dans  ces  entrailles  ;  de  la  place  du  Peuple  allez 
à  la  porte  Pie  ;  descendez  de  Monte-Gavallo  pour  vous  reposer  au  Va- 
tican ;  arrêtez-vous  à  Saint-Pierre-aux-Liens,  devant  ce  Moïse  de  INli- 
chel-Ange  qui  respire  à  travers  le  marbre,  et  reprenez  votre  course  pour 
voir  si,  au-delà  du  ïibre,  les  mêmes  sujets  d'admiration  s'offriront  à 
vous  ;  abritez-vous  une  heure  sous  la  modeste  pierre  qui  cache  au 
couvent  de  Saint-Onufre  les  cendres  du  Tasse  ;  puis  de  là  montez  jus- 
qu'à l'ossuaire,  si  poétique,  où  sont  entassés  ,  pêle-mêle,  les  capucins 
que  la  mort  a  faits  ses  victimes;  dans  tous  ces  lieux,  dans  tous  ses  cou- 
vens,  vous  rencontrerez  des  hommes  que  l'étude  a  plus  promptemcnt 
vieillis  que  les  macérations. 

IMais,  direz-vous,  à  quoi  bon  ces  études,  puisqu'elles  ne  profitent  à 
personne?  A  quoi  bon  tant  de  travaux,  puisque  la  société  ne  doit  pas 
en  recueillir  les  fruits? 

Je  ne  le  cache  point.  Lorsqu'il  me  fut  possible  dô  pénétrer  dans  ces 
sanctuaires;  lorsque  ma  tête  se  courbait  de  fatigue  sous  le  poids  des 
conversations  qui  pour  tant  de  religieux  élaient  une  espèce  de  diver- 
tissement^ un  temps  d'arrêt  accordé  à  de  longs  travaux,  je  me  suis 


—  176  -^ 
adresse  cette  question ,  je  l'ai  même  adressée  h  pins  d'un ,  et  tous  m'ont 
repondu  que  ce  n'était  pas  pour  le  monde  qu'ils  travaillaient,  mais  que  le 
monde  jouissait  de  leurs  études,  recueillait  le  fruit  de  leurs  veilles,  et,  là 
dessus,  chaque  couvent  m'ouvrait  les  immenses  manuscrits  où  tant  de 
mains  différentes,  où  tant  de  générations  successives  sont  venues  à  la  suite 
les  unes  des  autres  déposer  leurs  pensées,  graver  leurs  méditations,  ou  je- 
ter sur  le  papier  de  ces  vastes  conceptions  dont  le  monde  apprécie  les 
bienfaits,  tout  en  en  ignorant  la  source.  Les  uns  m'ont  prouve  que  l'as- 
tronomie leur  devait  ses  progrès  ;  les  autres  que  c'était  à  eux  qu'il  fal- 
lait faire  honneur  de  tant  de  recherches  historiques  dont  les  écrivains 
modernes  sont  si  tiers.  Ici,  j'ai  suivi  la  langue  grecque  au  sortir  de  son 
tombeau,  je  l'ai  vue  enveloppée,  pour  ainsi  dire,  dans  un  froc  lui 
servant  de  lange  ,  lorsque  l'invasion  musulmane  chassa  les  Hellènes  de 
leur  patrie.  Là  ,  j'ai  assisté  à  la  renaissance  de  la  poésie  latine  que  les 
siècles  de  barbarie  avaient  étouffée.  Pkis  loin ,  ces  moines  que  l'on  re- 
pousse d'un  pied  méprisant  m'ont  indiqué  du  doigt ,  dans  leurs  bihlio- 
thcques,  de  précieux  dépôts  devant  lesquels  s'humilierait  l'orgueil 
même  d'une  académie,  et  accablé  par  tant  de  preuves,  j'ai  baissé  les 
yeux  ,  honteux  que  j'étais  d'une  question  que  la  force  des  choses  faisait 
tourner  contre  moi. 

Tant  de  recherches  laborieuses  doivent  sous  l'influence  du  soleil 
d'Italie,  dévorer  promptement  les  forces.  On-  sait  cela  dans  les  cou- 
vens.  L'on  n'en  travaille  pas  moins,  parce  que,  lorsqu'une  tclcest  blan- 
chie sous  le  poids  des  études  ,  lorsqu'une  main  tremble  pour  continuer 
ce  qu'elle  a  entrepris,  une  autre  tète  plus  jeune  et  déjà  initiée  à  ces  tror- 
vaux  se  présente,  une  autre  main  plus  ferme  tient  la  plume,  et  l'œu^ 
vre  marche  dans  le  même  esprit,  vers  le  même  but ,  comme  si  le  même 
écrivain  pouvait  y  sacrifier  vingt  existences  d'hommes  et  trois  siècles 
de  patience  ou  d'imagination.  Ce  qui  est  impossible  dans  le  monde  se 
réalise  au  couvent  ;  car,  dans  les  couvons  ,  ce  n'est  pas  un  homme  qui 
pense ,  qui  écrit,  c'est  toute  la  communauté.  Élie  ne  manque  jamais 
là  d'un  Elysée  à  qui  il  peut  jeter  son  manteau,  en  s'éiançant  dans  les 
cieux. 

Et  maintenant,  dites-moi,  vous  qui  avez  parcouru  Rome,  en  con- 
templant d'un  œil  enthousiaste  ses  monumens  5  vous  qui,  au  milieu  des 
musées  du  Vatican  ,  avez  senti  votre  orgueil  s'élever  presque  jusqu'à 
la  Divinité  5  vous  qui  scrutez  du  regard  chaque  statue  brisée,  qui  écar- 


—  177  — 

tez  d'une  main  respectueuse  l'herbe  croissant  sur  les  débris  de  la  Irî* 
bune  où  tonna  Cicéron  ,  qui  vous  arrêtez  avec  bonheur  aux  cascatelles 
de  Tibur,  chantées  par  Horace  ;  qui  ne  posez  qu'avec  une  vénération 
parfumée  des  souvenirs  antiques  votre  pied  poudreux  et  inconnu  sur 
les  hrg-es  dalles  de  la  voie  sacrée  par  où  les  triomphateurs  s'avançaient 
au  Gapitole^  dites-moi ,  croyez-vous  connaître  Rome  ,  Rome  la  sainte, 
Rome  la  savante .  Rome  conmiandant  au  monde  et  par  la  foi  et  par  la 
science ,  si,  comme  moi,  vous  n'avez  pas  été  assez  bien  inspiré  pour  pé- 
nétrer dans  ses  couvens ,  si ,  comme  moi ,  vous  n'avez  pas  voulu  prêter 
l'oreille  à  tant  d'éloquence ,  abaisser  votre  front  devant  tant  d'humi-, 
lité,  vous  éclairer  de  tant  de  vives  lumières,  vous  soumettre  à  des  con- 
victions si  hautes  et  si  intelligentes? 

J.  Grétineau  Joly, 

Rédacteur  en  chef  de  VHerminef  Gazelle  de  Brclasnc, 


d^5^^Ûi3(Da©^22    a30a2(&23\!?33. 


SAIXT-GAUDENS. 

Une  grande  et  utile  entreprise,  commencée  il  y  a  quelques  années, 
a  été  interrompue  par  les  événemens  politiques  ;  les  cathédrales  de 
France  ne  forment  qu'un  monument  incomplet,  et  qui  ne  sera  peut- 
ctrtj  j miais  terminé;  cependant,  il  y  avait  là  une  source  féconde  de 
beautés  pittoresques  et  de  richesses  historiques  ;  mais  le  présent  dévore 
le  passé  ;  on  ne  veut  faire,  dit-on,  que  de  l'ac/we/,, l'actuel  seul  a  cours, 
et  l'on  ne  réfléchit  pas  que,  lorsqu'on  ne  bâtit  rien  de  durable,  il  fau- 
drait, du  moins^  s'attacher  à  conserver  tout  ce  qui  a  reçu  de  Tari  un 
caractère  de  durée. 

La  Res^ue  Catholique  manquerait  à  sa  mission  si  elle  négligeait  de 
restaurer  les  souvenirs  qui  unissent  le  génie  et  la  foi  ;  les  ruines  con- 
sacrées par  la  religion  lui  sont  chères  ;  elle  sait  que  la  poussière  qu'on 
y  soulève  est  cette  poussière  lumineuse  qui  découvre  les  profondeurs 
de  l'abime ,  et  qui  marche  devant  le  voyageur  chrétien  comme  la  co- 
lonne de  feu  du  désert;  les  cloîtres  isolés,  les  caveaux  souterrains, 
toutes  ces  vastes  sépultures  de  vivans  et  de  morts,  appellent  nos  mé- 


--  178  — 

^clitations ,  et  nous  ne  saurions  les  parcourir  avec  un  guide  plus  sur 
que  l'infatiguable  archéologue  qui  s'était  fait  riiisloricn  de  nos  prin- 
cipales églises.  M.  Alexandre  du  Mège ,  en  répandant  de  si  vives 
clartés  sur  les  cathédrales  d'Albi ,  d'Auch  et  de  Toulouse,  n'a  pas  dé- 
daigné de  promener  le  flambeau  de  la  science  sur  les  restes  plus 
humbles  d'une  foule  d'églises  qui  n'ont  reçu  qu'un  rang  inférieur 
dans  les  annales  de  l'architecture  ,  mais  qui  revendiquent  une  place 
plus  distinguée  dans  l'histoire  de  la  religion  ;  de  ce  nombre  est  Saint- 
Gaudens.  L'origine  de  cette  Église ,  le  tableau  de  ses  vicissitudes , 
offrent  un  si  puissant  intérêt,  que  nous  voudrions  transcrire  toutes  les 
pages  du  savant  antiquaire  ;  mais  l'espace  nous  est  disputé  par  d'autres 
matières  plus  importantes  encore  ,  et  nous  devons  nous  borner  à  un 
court  et  rapide  résumé. 

Vers  la  fin  du  cinquième  siècle,  un  jeune  berger  nommé  Gaudentius, 
conduisait  habituellement  son  troupeau  sur  les  pentes  onduleuses  qui 
dominent  la  bourgade  de  Valentine  ;  il  avait  pour  mère  une  sainte 
femme  nommée  Quiterie,  Toulouse ,  alors  capitale  du  royaume  des 
Visigoths ,  était  gouverné  par  Euric ,  qui  s'était  ouvert  le  chemin  du 
trône  par  un  fratricide;  cet  ambitieux  conquérant,  arien  fanatique, 
attribuait  le  triomphe  de  ses  armes  aux  opinions  de  sa  secte,  et  persé- 
cutait avec  rage  les  catholiques  ;  les  bourreaux  étaient  ses  mission- 
naires. 

La  condition  obscure  de  Gaudentius  semblait  devoir  le  protéger; 
elle  ne  le  sauva  pas.  Rencontré  par  les  satellites  d'Euric,  il  fut  sommé 
d'abjurer  sa  foi  :  forcé  d'opter  sur  l'heure  entre  l'apostasie  et  la  mort, 
il  ne  balança  point;  à  la  vue  du  glaive,  il  regarda  pour  la  dernière  fois 
sa  mère ,  et  présenta  courageusement  sa  tète.  Ses  restes  ont  été  re- 
cueillis avec  soin,  et  quand  le  royaume  du  conquérant  eut  disparu , 
une  chapelle  s'éleva  sur  le  tombeau  du  berger.  Bientôt  des  habitations 
se  groupèrent  dans  le  voisinage,  LaMansio  qu'occupait  le  jeune  mar- 
tyr devint  une  ville,  et  prit  son  nom.  Onze  cents  années  s'écoulèrent, 
et  la  vénération  des  peuples  du  Nébousan  et  du  Comminges,  pour  la 
mémoire  de  Gaudentius,  ne  reçut  aucune  atteinte  ;  mais  le  seizième 
siècle  amena  d'étranges  perturbations  dans  les  croyances  des  peuples. 
La  cour  de  Navarre  se  précipita  du  côté  des  novateurs,  et  bientôt  les 
dissensions  poHtiques  amenèrent  les  dissensions  religieuses.  Pour  re- 
couvrer ses  domaines,  en  partie  séquestrés,  Jeanne  envoya  Montgom- 


—  179  — 

lïiéry  à  la  tête  d'une  armée  nombreuse  et  dévouée;  le  pillage,  le 
meurtre  et  l'incendie  signalèrent  tous  les  pas  de  cette  soldatesque 
avide  et  cruelle.  La  ville  de  Saint-Gaudcns  avait  Terme  ses  portes;  après 
une  courte  résistance ,  elle  dut  se  rendre ,  son  église  lut  dépouillée 
de  ses  plus  beaux  ornemens ,  les  images  déchirées  ,  les  tombeaux  vio- 
lés, et  une  partie  des  reliques  de  Gaudentius  jetées  dans  un  bûcher. 

Cette  église  a  la  forme  de  toutes  celles  qui  ont  été  bâties  vers  la  fin 
du  onzième  siècle.  Les  voûtes  à  plein  cintre  de  sa  grande  nef  sont 
soutenues  par  des  faisceaux  de  colonnes  élégantes,  couronnées  de  cha- 
pitaux  ornés  de  diverses  figures.  Une  chapelle  termine  chaque  nef  la- 
térale. 

Le  cloître  de  l'abbaye  a  été  abattu  ;  formé  de  marbre  pyrénéen , 
bordé  de  tombeaux,  de  bas-reliefs  et  d'inscriptions,  il  inspirait  un 
pieux  recueillement.  «  Plus  de  vingt  années,  dit  M.  du  Mége ,  n'ont 
pu  effacer  le  souvenir  des  émotions  profondes  que  j'ai  éprouvées  dans 
son  enceinte.  C'était  vers  les  derniers  jours  de  l'été  1807,  la  toiture 
n'existait  plus,  quelques  colonnes  même  avaient  été  renversées  ;  mais 
du  côte  de  l'église  subsistait  encore  un  mausolée  en  marbre  blanc, 
décoré  d'une  statue  sépulcrale  qui  représentait  un  évêque  ;  un  bas-re- 
lief figurant  une  branche  de  vigne  chargée  de  raisins  couvrait  la  face 
principale  du  tombeau  ou  de  Vauge ,  expression  dont  se  servit  mon 
conducteur  qui  convoitait  la  propriété  de  ce  marbre ,  suivant  lui ,  dé- 
laissé et  inutile.  Si  les  chrétiens  des  premiers  siècles  ont  souvent 
sculpté  des  rameaux  de  vigne  sur  les  tombeaux,  c'était,  on  le  sait, 
pour  rappeler  ces  paroles  du  Seigneiu^  :  Je  suis  la  vlgjie^  et  mon 
père  est  le  vigneron.  Il  retranchera  toutes  les  branches  qui  ne  port- 
ier ont  point  de  fruit  en  moi  y  et  il  taillera  toutes  celles  qui  por- 
teront  du  fruit  y  afin  qu^  elles  en  rapportent  davantage.  Je  suis  la 
vigne  et  vous  êtes  les  rameaux.  Le  mausolée  du  cloître  de  Saint- 
Gaudens  annonçait  donc  ,  par  le  symbole  dont  il  était  orné  ,  que  celui 
pour  lequel  il  avait  été  fait,  ayant  vécu  dans  le  Seigneur,  c'est-à-dire 
dans  l'amour  de  sa  loi ,  avait  porté  beaucoup  de  fruit ,  et  que,  mur 
pour  l'éternité ,  il  avait  été  cueilli  et  reposait  dans  la  gloire  céleste. 

»  Un  autre  sépulcre  de  marbre  blanc ^  soutenu  par  de  petites  co- 
lonnes,  était  placé  contre  l'un  des  murs;  on  avait  déplacé  son  cou- 
vercle ,  mais  la  cupidité  avait  été  trompée  :  on  ji'a  rien  trouvé  de  bon 
dans  CQttQ  auge  j  me  dit  avec  humeur  mon  cicérone ,  et  il  relira  du 


—  180  — 
tombeau  une  tète  qu'il  lanra  au  milieu  du  cloître.  Je  m'aperçus  bien- 
tôt que  là  avaient  été  ensevelis  un  homme,  une  femme  et  un  enfant; 
des  herbes  s'étaient  élevées  dans  le  cercueil,  et  le  tapissaient  de  leurs 
touffes  épaisses  ,  quelques  fleurs  même  s'y  mêlaient  ;  je  profitai  de  l'ab- 
sence momentanée  de  mon  guide ,  pour  ramasser  la  tête  et  les  osse- 
mens  qu'il  avait  profanés,  et  je  les  replaçai  sur  leur  lit  de  marbre  en 
faisant  des  vœux  pour  que  leur  repos  n'y  fut  plus  troublé  jusqu'au 
jour  où,  la  grande  voix  de  l'éternel  l'appelant  les  moi^ts  du  sein  de  la 
poussière^  chaque  tombe  devra  rendre  ce  qui  lui  fut  confié. 

))  Six  ans  plus  tard  en  revenant  d'Espagne  ,  je  m'arrête  à  Saint-Gau- 
dens  durant  quelques  heures;  je  fais  ouvrir  la  porte  du  cloître...  Il  n'y 
avait  plus  ni  colonnes,  ni  arcs  élégans,  ni  chapiteaux  couverts  de  fî- 
srurcs  «gracieuses.  Et  les  tombeaux  ! . . .  ils  avaient  reçu  la  vile  destina- 
tion  que  mon  conducteur  avait  indiquée.  Les  osscmens  que  j'.rvais  re- 
placés dans  leurs  lits  funéraire,  ceux  de  l'cvêquc  et  d'autres  encore , 
étaient  étalés  çà  et  là  sur  des  monceaux  de  ruines  ;  je  m'élevai ,  mais 
en  vain  contre  ce  vandalisme  ;  le  clergé  n'obtint,  hélas,  qu'avec  peine 
l'autorisation  de  donner  à  ces  tristes  restes  les  fur  tifs  honneurs  d'une 
inhumation  nocturne. 


UX.V.V* 


La  Revue  catholique  y  jointe  autrefois  à  Y  Echo  de  la  Jeune  France ,  en  est  sépa- 
rée depuis  le  mois  de  juillet  dernier.  Elle  contiiuiera,  eu  1837  ,  a  paraître  sépa- 
rément et  à  servir  d'organe  spécial  au  clergé ,  auquel  elle  apportera  en  même 
temps  les  nouvelles  du  monde  religieux  et  du  monde  littéraire.  Placée  désonnais 
sous  le  patronage  d'un  très-grand  nombre  dévcques  ,  de  plusieurs  ecclésiasti- 
ques distingués  et  de  la  plupart  do  nos  écrivains  religieux ,  la  He^'ue  catholique 
forme  un  recueil  précieux  pour  toutes  les  personnes  qui  aiment  à  voir  la  saine 
littérature  unie  aux  bonnes  doctrines.  La  modicité  de  son  prix  (6  fr.  pour  Paris, 
et  7  fr.  pour  les  départemens  )  lui  a  déjà  acquis  un  nombre  d'abonnés  très-consi- 
dérable y  et  iioiis  avons  la  conscience  que  bientôt  il  s'augmentera  encore» 


—  181  — 


CHRONIQUE  RELIGIEUSE. 

Nous  avons  parlé  longuement  déjà  de  la  secte  qui ,  sous  le  titre  à' Eglise fraii- 
caise,  sème  l'ivraie  parmi  le  bon  grain ,  et  abuse  de  Tinconcevable  tolérance  dont 
elle  est  l'objet.  C'est  qu'il  fautljicn  élever  la  voix  contre  le  désordre,  et  que  le 
pire  de  tous  les  maux  est  celui  qui  acquiert  droit  de  domicile  sans  qu'on  le  si- 
gnale. Nous  reviendrons  donc  encore  sur  ces  tristes  cérémonies ,  autant  pour 
avertir  les  fidèles  que  pour  arriver  à  ceux  dont  la  mission  est,  avant  tout,  de  pro- 
téger et  la  morale  et  la  religion.  —  On  se  souvient  que,  par  un  jugement  du  tri- 
bunal de  police  correctionnelle  de  Versailles  (V.  notre  numéro  du  15  septem- 
bre) le  sieur  Pillot  a  été  condamné  à  six  mois  de  prison ,  aux  frais  de  la  procé- 
dure ,  et  son  association  religieuse  dissoute.  On  savait  dès  lors  qu'appel  serait 
formé  ,  comme  on  n'ignore  \ms  aujourd'hui  que  cette  ailaire  sera  portée  à  la  cour 
de  cassation  ,   car  c'est,  avant  tout,   du  bruit  et  du  scandale  qu'il  faut  à  cer- 
tains liommes  dont  le  sieur  Pillot  n'est  ici  que  le  mandataire  et  le  représentant. 
Devant  la  cour  royale  ,  M.  Plougoulm  ,  avocat-général ,  après  avoir  interrogé  la 
vie  du  sieur  Pillot ,  et  montré  ce  que  sont  les  mœurs  de  cet  homme  qui  se  pré- 
tend appelé  à  fonder  une  nouvelle  religion ,  a  soutenu  que  la  société ,  ayant  le 
dioit  de  demander  des  garanties  pour  l'exercice  des  professions  les  plus  impor- 
tantes ,  que  celles  d'avocats ,  d'instituteurs  ,  sont  soumises  à  des  formalités  qui 
tendent  à  préserver  et  les  plaideurs  et  les  enfans  ,  du  danger  de  confier ,  les 
uns    leurs  alTaires ,  les  autres  leur  intelligence  à  des    ignorans  ,  il  ne  peut 
pas  être  permis  au  premier  venu  d'établir  une  religion ,  d'ouvrir  une  église  ,  de 
se  faire  apôtre  ,  de  prêcher  des  doctrines  nouvelles  ;   que  ce  serait  là  le  ren- 
versement de  toutes  les  religions.  Il  n'était  pas  difficile  de  montrer  ensuite  que 
ce  prétendu  culte  unitaire  n'est  pas  un  culte,  même  aux  yeux  du  sieur  Pillot  ; 
que  ce  n'est  donc  pas  une  religion  qu'on  étoufi"c  ,  que  c'est  tout  simplement  une 
spéculation  qu'on  arrête.  Le  jugement ,  rendu  le  3  de  ce  mois,  a  confirmé  celui  de 
Versailles  ;  il  n'est  donc  remarquable  que  par  ses  considérans  que  leur  longueur 
nous  empêche  de  reproduire  en  entier  ;  nous  dirons  seulement  qu'il  est  établi 
par  la  cour  «c  que  si ,  depuis  la  promulgation  de  la  charte  ,  les  lois  organiques  des 
»  cultes  RECONNUS  out  couscrvé  leur  vigueur ,  les  réunions  ou  associations  pour 
»  l'exercice  des  cultes  non-reconnus  ne  peuvent  jouir  d'un  privilège  qui  les  alfran^ 
»  chisse  de  toute  surveillance  et  des  prescriptions  de  la  législation  générale,  » 
Et  en  effet ,  s'il  en  était  autrement ,  l'état  serait  obligé  de  reconnaître  et  de  pro^ 
téger  tous  les  cultes  qu'il  plairait  à  des  novateurs  d'établir ,  quand  même  ces 
cultes  seraient  de  nature  à  corrompre  les  mœurs ,  ce  qui  équivaudrait  à  la  pro- 
clamation de  l'athéisme.  Après  ce  jugement,  dont  le  dispositif  et  les  considérans 
sont  également  dignes  d'attention  ,  on  pense  sans  doute  que  le  sieur  Pillot  a  dû 
se  soumettre  ,  et  que  le  culte  unilairc  est  allé  rejoindre  celui  des  saints-simoniens 
et  des  templiers  ;  pas  du  tout  :  le  chef  n'a  fait  que  transporter  ailleurs  ses  nou- 
veaux dieux  pénates  ,  et,  en  dépit  même  des  deux  jugemens  qui  l'ont  frappé,  un 
maire  a  pu  lui  donner  ,  dans  le  ressort  de  la  cour  royale  qui  l'a  condamné  ,  l'au- 
torisation d'ouvrir  un  temple  et  d'y  prêcher  sou  nouvel  Evangile  j  bien  plus,  les 


—  182  — 

cultes  (le  CLatel  et  d'Auzou,  qui  certes  ne  sout  pas  reconnus  ^  «  jouissent  d'un 
»  privilège  qui  les  alFraucliit  de  toute  surveillance  et  des  prescriptions  de  la  loi 
»  générale  »  ;  des  afliches  annoncent  leurs  offices  et  leurs  sermons  ;  ils  peuvent 
attaquer  les  mystères  catholiques  ,  tourner  ses  pratiques  en  ridicule,  invectiver 
contre  ses  ministres  ,  paix  et  tolérance  leur  est  accordée  ;  tandis  qu'après  avoir 
déclaré  dissoute  une  association  du  même  genre ,  formée  par  un  obscur  disciple 
à  quatre  lieues  de  la  capitale  ,  on  ferme  les  yeux  sur  l'existence  de  la  même  asso- 
ciation quand  le  même  homme  a  changé  de  résidence  et  obtenu  d'un  maire 
les  pouvoirs  de  prêcher  I  Ce  sont  là  des  contradictions  que  la  justice  ne  de- 
vrait jamais  se  pei mettre.  Si  ses  arrêts  eux-mêmes  ne  sont  pas  à  l'abri  de  fâ- 
cheux rapprochemens ,  que  deviendra  l'autorité  de  la  chose  jugée?  Naguère,  un 
énorme  placard  annonçait  la  mise  en  vente  de  V Église  française ,  élevée  tout  ré- 
cejnment  au  Petit-Montrouge  et  desservie  par  un  sieur  Leloux,  que  ses  créanciers 
poursuivent ,  et  contre  lequel  ils  avaient  fait  saisir  ce  bâtiment ,  dont  la  mise  à 
prix  était  de  25,000  fr.  ;  on  avait  soin  d'avertir  que  le  local  peut  servir  à  des 
réunions  de  plaisirs  ,  comme  bals ,  concerts  ,  etc.  Nous  nous  en  étions  presque 
réjouis,  car,  à  tout  prendre,  et  spectacle  pour  spectacle,  celui  qui  n'est  qu'immoral 
vaut  mieux  encore  que  celui  qui  est  audacieusement  sacrilège.  Mais ,  voilà  que 
le  sieur  Pillot ,  soutenu  par  des  hommes  dont  le  zèle  ne  se  borne  pas  à  de  sté- 
riles conseils,  va  rendre  témoin  de  nouvelles  impiétés  ce  malheureux  bourg ,  jadis 
édifié  par  de  tout  autres  réunions.  —  Du  reste  ,  si  la  justice  des  hommes  laisse 
libre  ,  à  ceux  qui  veulent  le  dévaster,  le  champ  des  croyances  religieuses  ,  la  jus- 
tice divine  a  quelquefois  pour  eux  de  sévères  avertissemens.  En  peu  de  mois  , 
quatre  prêtres  (  ou  se  disant  tels  )  de  V  Eglise  française  sont  morts  à  Nantes  ;  un 
cinquième  ,  le  sieur  Sandron  ,  vient  encore  d'y  périr  d'une  maladie  prompte  , 
et  le  petit  nombre  des  adeptes  a  donné  à  ses  obsèques  un  éclat  inusité.  La  main 
de  Dieu  a  frappé  plusieurs  coups  :  puissent  ceux  quelle  a  menacés  reconnaître 
enfin  dans  quel  abîme  ils  se  précipitent ,  à  quelle  exécration  ils  vouent  leur 
nom ,  et  quelques-uns  des  talens  qu'ils  eussent  pu  employer  d'une  manière  utile 
et  pour  leur  ame  et  même  pour  leur  réputation  I 

Au  reste ,  si  nous  revenons  si  souvent  sur  ces  tristes  affaires  ,  c'est  que  nous 
sommes  convaincus  ,  avec  tous  les  gens  de  bien  ,  que,  quand  on  aura  laissé  jeter 
le  ridicule  à  pleines  mains  sur  les  ministres  catholiques ,  blâmer  publiquement 
leurs  rites  et  leurs  cérémonies ,  torturer  l'histoire  pour  en  arracher  des  traits 
bien  noirs ,  bien  odieux  ,  bien  atroces ,  toute  considération  étant  perdue ,  on 
verra  chaque  jour  les  tribunaux  appelés  à  punir  des  délits  dont  la  pensée  ne  se 
fut  pas  même  présentée  à  l'esprit  dans  d'autres  circonstances.  Ici ,  c'est  une  orgie 
dans  un  cimetière  ,  c'est  le  frère  debout  sur  la  tombe  ,  à  peine  refermée,  de  son 
frère ,  l'appelant  à  partager  ses  sacrilèges  débauches  ;  là ,  c'est  un  jeune  impie  qui 
revêt  un  costume  sacré  ,  se  glisse  furtivement  dans  un  confessionnal,  et  se  dis- 
pose à  entendre  une  confession  qu'il  n'a  pas  tenu  à  lui  d'écouter  en  entier  ; 
ailleurs  ,  c'est  un  mari  qui  s'oppose  à  la  présentation  du  corps  de  sa  femme  ca- 
tholique à  l'église  de  son  village  ;  à  Lyon  ,  ce  sont  des  pétards  jetés  dans  une 
église,  et  dont  l'éclat  interrompt  les  oflices ;  dans  les  environs  de  Paris,  ce  sont 
des  vols  sacrilèges  multipliés  qui  obligent  l'aulorilé  diocésaine  à  prescrire  aux 
cures  d'ciilovcr  les  vases  sacrée  du  labeinaclo  ,  pendaut  le  jour  ;  ù  Paris  même , 


—  183  — 

ce  sont  des  suicides  nombreux  que  les  journaux  devraient  taire ,  et  dont  les 
détails  produisent  presque  toujours  des  impressions  terribles,  fruits  déplo- 
rables de  l'anarchie  quia  pénétré  dans  les  esprits,  de  la  corruption  qui  s'est  em- 
parée des  cœurs  ,  et  contre  lesquelles  viendra  se  briser  toute  puissance  qui  n'em- 
ploiera que  la  force  matérielle  !  L'expérience  parie  chaque  jour ,  et  assez  haut  ; 
ses  avertissemens  sont  assez  nombreux  et  assez  sévères  pour  qu'on  les  entende 
enfin ,  et  surtout  qu'on  les  comprenne. 

Ou  avait  espéré  que  les  enceintes  où  se  rend  la  justice  ne  seraient  bientôt  plus 
dépouillées  de  ce  qui  parle  aux  yeux  et  aux  cœurs  bien  plus  que  tout  l'appareil 
déployé  dans  les  prétoires  ;  l'image  du  Christ ,  avait-on  dit ,  va  être  replacée  dans 
les  salles  d'audience  des  cours  et  des  tribunaux.  Cette  espérance  ne  s'est  réalisée 
que  pour  quelques  villes  de  province  ;  à  Paris ,  on  n'a  pas  même  assisté  à  la 
messe  du  Saint-Esprit ,  qui ,  à  Douai ,  à  Toulouse  ,  à  Caen ,  à  Besançon  ,  à  Pau , 
à  Aix  et  à  Lyon,  a  été  célébrée  avec  pompe. 

Après  avoir  exprimé  nos  regrets  sur  les  longues  vacances  de  plusieurs  sièges 
épiscopaux ,  nous  sommes  iiemeux  d'avoir  enfin  à  communiquer  à  nos  lecteurs 
les  choix  qui  ont  été  faits  par  le  gouvernement.  M.  Donnet ,  évêque  in  partibus 
de  Rosa  et  coadjuteur  de  Nancy ,  diocèse  qu'il  administre  depuis  dix-huit  mois, 
et  dans  lequel  il  a  déjà  fait  un  bien  immense  ,  est  nommé  archevêque  de  Bor- 
deaux ,  et  appelé  à  succéder  à  M.  de  Cheverus  :  ce  sem  un  digne  successeur  du 
pieux  cardinal  ;  M.  l'abbé  Letourneur,  chanoine  de  Paris ,  est  nommé  à  l'évê- 
ché  de  Verdun  ;  M.  l'abbé  Calniels,  grand  vicaire  d'Albi,  à  celui  de  Saint-Flour, 
et  M.  Delacroix,  ancien  curé  des  Chartreux,  à  Lyon,  vicaire-général  de  Belley 
depuis  1822,  à  l'évêché  de  Gap.  Ce  sont  là  des  nominations  qui  réjouiront 
tous  les  fidèles ,  non-seulement  des  diocèses  que  ces  prélats  sont  appelés  à  gou- 
verner ,  mais  de  la  France  entière ,  si  fière,  et  avec  raison,  de  voir  à  la  tête  du 
corps  des  pasteurs  des'pontifes  plus  haut  placés  encore  par  leurs  vertus  et  par  leurs 
talens  que  par  leur  éminente  dignité.  Le  gouvernement  a  compris  sa  mission 
quand  il  a  confié  à  de  si  prudentes  mains  la  direction  des  choses  du  monde  les 
plus  difficiles  parce  qu'elles  sont  les  plus  saintes  ;  il  a  pu  voir  récemment  quelle 
sagesse  animait  l'épiscopat  tout  entier.  — La  France  apprend  qu'un  roi  trois  fois 
exilé  vient  de  mourir  sur  la  terre  étrangère  ;  sa  première  pensée  est  de  courir  aux 
pieds  des  autels  pour  implorer  de  la  miséricorde  divine  un  lieu  de  repos  et  de  paix 
pour  celui  qui  eut  si  peu  de  repos  sur  la  terre  ;  sans  doute  ,  si  quelque  chose  doit 
être  libre ,  c'est  la  prière.  Aucune  puissance  humaine  ne  pouvait  donc  ici  Tinter-- 
dire  ;  mais  l'épiscopat  a  compris  qu'au  moment  où  les  blessures  si  vives  et  si 
profondes  faites  à  l'Eglise  commençaient  à  peine  à  se  fermer,  il  fallait  se  garder 
de  donner  à  l'impiété  le  plus  léger  prétexte  pour  l'accabler  de  nouveaux  mal- 
heurs. Tout  s'est  donc  passé  entre  Dieu  et  le  fidèle,  et  aucun  signe  extérieurn'a  té- 
moigné d'une  douleur  à  l'expansion  de  laquelle  le  sanctuaire  du  moins  devait  être 
ouvert.  Il  ne  nous  appartient  pas  de  juger  dans  ce  recueil  les  mesures  prises  par 
l'autorité  civile  ;  ce  que  nous  croyons  devoir  seulement ,  c'est  un  hommage  à  la 
conduite  des  évèqucs  ,  toujours  si  mesurée ,  si  sage ,  si  pleine  de  condescendance 
pour  les  faiblesses  qu'elle  est  appelée  à  guérir  peu  à  peu.  ^11  est  à  ce  sujet  une  re- 
marque que  nous  devons  faire  sur  la  manière  dont  on  se  joue  de  la  bonne  foi 
Aes  journalistes,  qui  accueillent  trop  souyçnt  sans  les  examinev  les  faits  qu'on  kuç 


—  184  — 

commuuique.  Il  existe  ,  à  Paris ,  une  fabrique  de  nouvelles  religieuses  ;  elle  pa- 
raît avoir  confié  spécialement  le  débit  de  ses  inventions  à  deux  journaux ,  la 
Presse  et  le  Siècle  ,  qui ,  en  vérité  ,  devraient  se  tenir  un  peu  plus  en  garde  contre 
leurs  correspondans.  Tantôt  ils  annoncent  l'acquisition  ,  par  M.  l'archevêque  de 
Paris  ,  de  deux  magnifiques  liôtels  qu'on  répare  à  grands  frais,  rue  de  Yarennes  : 
ces  deux  hôtels  sont  la  maison  du  Sacré-Cœur  ,  dans  laquelle  le  prélat  n'a  qu'un 
modeste  pied-à-terre  ;  tantôt  ils  citent  le  préambule  d'un  mandement  du  même 
prélat  qui  n'a  jamais  existé  que  dans  leurs  bureaux  ;  maintenant  enfin  ils  font 
remarquer  que  «  depuis  la  mort  de  Charles  X ,  les  prêtres  de  toutes  les  églises  de 
))  Paris  portent  l'habit  violet,  couleur  adoptée  pour  les  grands  deuils  de  cour,  n 
On  s'est  probablement  moqué  du  journal  auquel  on  a  adressé  cette  note  ;  nous 
lui  feix)ns  remarquer ,  nous,  que  les  prêtres  ne  portent  point  l'habit  violet,  même 
en  grand  deuil  de  cour  •  que  les  évêques,  qui  sevds  portent  un  costume  de  cette  cou- 
leur, le  changent  contre  un  noir  quand  ils  sont  en  deuil  ;  mais  qu'à  Paris,  à  pré- 
sent comme  toujours,  les  ecclésiastiques  portent  par-dessus  leur  soutane  une 
douillette  de  couleur  brune  ou  violette.  Y, 


Q^^< 


BIBLIOGRAPHIE, 


Voyage  en  Orient,  par  M,  Dclaroière  (1). 

Le  médecin  qui  accompagna  M.  de  Lamartine  dans  son  voyage  en  Orient ,  a 
voulu  aussi  communiquer  au  public  ses  inïf?ressions  :  l'ouvrage  qu'il  a  publié 
est  ï.emarquable  par  les  sentimens  religieux  qu'il  y  fait  paraître.  On  le 
voit  dès  le  commencement,  M.  Delaroièrc  ne  professe  pas  seulement  pour  le 
christianisme  une  stérile  admiration  :  c'est  un  croyant  fidèle  et  zélé.  On  ne  trou- 
vera pas  dans  son  ouvrage  de  longues  dissertations  :  il  dit  seulement  ce  qu'il  a  vu 
et  quels  sentimens  il  en  a  éprouvés.  C'est  un  journal  où  il  consigne  ses  émotions 
au  tombeau  de  Jésus-Christ,  ses  réflexions  à  chaque  lieu  de  la  Terre-Sainte  qui 
lui  rappelle  quelque  trait  delà  vie  du  Sauveur,  où  il  dit,  sans  prétention  et  en 
toute  candeur,  combien  il  a  été  heureux  de  vénérer  les  traces  des  pas  de  son 
Dieu.  Il  est  fâcheux  que  quelques  négligences  de  style  privent  ce  voyage  d'une 
qualité  de  plus.  Il  faudrait  que  les  bons  livres  ne  le  cédassent  jamais,  sous  aucun 
rapport,  à  ceux  dont  la  frivolité  fait  seule  la  réputation  et  le  succès.  Nous  félici- 
tons, du  reste,  l'estimable  auteur  de  nous  avoir  initié  avec  tant  de  shnplicité  à 
ses  religieuses  impressions.  C'est  une  belle  et  bonne  action,  dans  la  vie,  que  la 
composition  d'un  tel  ouvrage.  Aussi,  espérons-nous  qu'il  recevra  des  personnes 
pieuses  l'accueil  que  nous  croyons  pouvoir  les  engagera  lui  faire,  et  qu'elles  nouîj 
sauront  gré  de  leur  avoir  désigné,  pour  délassement,  un  volume  tout  à  la  fois, 
si  bien  pensé  et  si  plein  de  faits  intéressans. 

(1)1  volume  iu-S**,  clicz  Debccourt,  libraire,  rue  des  Saints-Pères,  69. 

Le  Rédacteur  en  chef.  Vicomte  WALSH. 


PARIS.  — IHPRIMjERIE  DE  BIÎXUUMi;  Eï  PLÔN ,  RUE  DE  VAUGIRARD,  36. 


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